‹ Cent-vingt jours de service actif Récit Historique Très Complet de la Campagne du 65ème au Nord-OuestChapitre 11 sur 18 · TROISIÈME PARTIE. - CHAPITRE I.

TROISIÈME PARTIE. - CHAPITRE I.

LE BATAILLON GAUCHE

En Garnison.

FORT OSTELL.

Après avoir donné le récit complet des aventures de l'aile droite du 65e bataillon dans sa marche à travers la plaine, l'histoire de la campagne de l'aile gauche s'impose à l'auteur comme un devoir impérieux. Le but de cet ouvrage serait manqué et le lecteur serait privé de la partie sinon la plus intéressante du moins bien importante de l'histoire de la campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon droit ajoutait à force de fatigues, de misères et de courage une page glorieuse à son histoire, le bataillon gauche, divisé en cinq détachements et dispersé sur une étendue de cent-cinquante milles, menait à bonne fin sa mission de pacification. Partout où le 65e a passé, il a laissé des traces glorieuses de son séjour et c'est surtout dans l'extrême ouest que l'aile gauche, après une vie sédentaire de six semaines, a su mériter son titre de soldat missionnaire. Prêchant d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite régulière, ses moeurs douées et tranquilles, en imposer à l'esprit impressionnable des nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vécu. Partout, Sauvages comme Métis avaient surnommé les volontaires de Montréal les "bons petits habits noirs" et obéissaient à leurs officiers avec plus de respect que de crainte.

Comme il a été mentionné plus haut, il y avait cinq détachements dont voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau, à la Traverse du Chevreuil Rouge, à cent milles au nord de Calgarry; la compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres du capt. Ostell, à la Rivière Bataille, trente-huit milles au nord du premier détachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8, sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef, à Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles à l'est d'Edmonton. Dès le l4 mai toutes ces différentes garnisons furent mises sous les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-généraux à Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi dispersé était d'abord de protéger les lignes de communication pour permettre le passage libre des transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante, comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidélité à remplir son devoir dépendait la vie du bataillon droit. Le second but que ce bataillon devait atteindre était la pacification des nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il séjournait. Chaque détachement était entouré de quinze cents à deux mille Sauvages, qui, au commencement de la campagne, étaient dans une excitation extraordinaire, et que l'arrivée des troupes ne fit qu'augmenter plutôt que diminuer. Chacun des postes était dans la position la plus précaire, car, à part le soulèvement des tribus environnantes, on craignait à juste raison les Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et étaient poussés à la révolte par Gros-Ours lui-même. Si, un bon matin, il avait plu à ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle était de Calgarry à Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient un à un des forts situés le long de leur route et pas un volontaire de l'aile gauche n'aurait vécu pour raconter les massacres commis.

Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la compagnie No. 1 fera le récit du premier chapitre. La position occupée par les différents détachements étant connue du lecteur, il lui sera plus facile de comprendre la campagne en procédant par ordre de compagnies.

Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait à Edmonton avec le reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait dû laisser pour compléter la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper avec le reste du bataillon à l'est du Fort. La compagnie No. 7 était déjà rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quittèrent Edmonton le même jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prêts à partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient été mentionnés spécialement par le major Perry au major-général Strange pour leur conduite à la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont les seuls officiers de compagnie dont il ait été fait une mention spéciale.

[Illustration: CAPITAINE OSTELL.]

Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt. Ostell devait rester à Edmonton où il serait commandant en chef, ayant sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2, à Edmonton, le détachement du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On était occupé à faire les préparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi, le 7 mai, le capt. Ostell reçut un nouvel ordre du général Strange. Cette fois-ci, il fallait partir, à une heure d'avis, et retourner sur ses pas jusqu'à la Rivière Bataille, soixante et dix milles au sud. Le même soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 étaient en marche et, trois jours plus tard, après un voyage des plus rudes, ils arrivaient au lieu de leur destination, un vieux chantier isolé au milieu de la plaine, à un mille et demi au nord de la Rivière, Bataille. Pour bien comprendre la mission de ce détachement, voici le texte même des instructions qu'il avait reçues avant son départ d'Edmonton:

Edmonton, 7 mai 1885.

Instructions à l'officier commandant le détachement du 65e bataillon à la Rivière Bataille.

Vous avez été choisi à cause de la réputation militaire que vous vous êtes acquise par votre habileté et votre énergie. La protection de notre ligne de communication avec la base de nos dépôts de provisions est d'une importance essentielle. Le pays à l'est de votre Fort est bien difficile et deviendra très-certainement une ligne d'opérations, le long de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux chantier de la Baie d'Hudson près de chez le R. P. Scullen.

Vous le mettrez dans un état de défense aussi complet que possible, construisant une défense de flanc de manière à empêcher l'ennemi de s'approcher assez pour incendier la maison.

Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre ligne de défense. Vous marquerez la portée de vos carabines du Fort à tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes à mesurer au pas ces différentes distances de manière à ce qu'ils se les rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque. Après que vous aurez complété la défense de votre fort, vous emploierez vos hommes à réparer, à temps perdu, les chemins dans le voisinage de votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance, jour et nuit.

Il est probable qu'une troupe de carabiniers à cheval aura aussi ses quartiers-généraux à votre poste Ils feront une patrouille régulière entre la Rivière du Chevreuil Rouge et Edmonton.

Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les vôtres vous seront confiées. Le Père Scullen, j'en suis sur, vous aidera de son mieux par ses connaissances et son influence.

Par ordre,

C. H. DALE, Capitaine, Major de Brigade.

Malgré l'apparente précision de ces instructions, elles ne peurent être exécutées à la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait aucune maison habitable sur la réserve du Père Scullen. Le capitaine Ostell continua plus loin, et à dix milles au sud, trouva un chantier qu'après une semaine de travail on put mettre en état de défense. Le Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell. Malgré toute la bonne volonté possible les travaux de fortification n'avançaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui composaient le détachement, chacun avait beaucoup à faire. Il y avait, comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit, cette garde était doublée. A part ces derniers, il faut aussi déduire un boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui travaillaient aux corvées d'eau et de bois de chauffage. Il restait donc à peine dix hommes pour travailler aux tranchées et autres fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage était presque terminé.

Une tranchée de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de carreau, a été creusée tout autour du terrain sur une longueur de deux cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un fossé de cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches la protège contre toute attaque immédiate. Des ponts mobiles ont été posés sur les canaux pour donner plus de facilités de transport aux voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont été construites pour protéger les portes et les fenêtres. Un mur en tourbe de six pieds de haut a été élevé tout autour de la maison, au-dessus du fossé. Vingt-huit meurtrières percées dans les murs complètent la défense du Fort.

Pendant les premiers jours, c'est-à-dire, jusqu'à la fin du mois de mai, toute la garnison et surtout le capitaine étaient sur des épines. Les travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin à six heures du soir et quelquefois même la nuit. Les Sauvages des alentours étaient dans un malaise perceptible et, malgré les remontrances des missionnaires qui leur apprenaient à nous considérer comme des frères, ils attendaient avec anxiété les résultats des batailles qui se livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche délivra les garnisons de leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitté leurs réserves à l'arrivée des troupes, revinrent s'y établir à la fin de mai et tout rentra dans L'ordre.

[Illustration: LIEUTENANT PLINGUET]

Voici la liste des hommes qui passèrent le temps de la campagne au Fort Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant; H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent; G. Aumond, caporal. Les soldats T. Bélanger, J. Bourgeois, A. Cadieux, K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust [l], O. Drolet, Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E. Latulippe (2), Ludger Longpré, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A. Ouimet, J. Parent, A. Pépin, H. Picard et Louis Weichold.

[Note 1: Nommé caporal le 23 juin; élevé au grade de sergent le 6 juillet.]

[Note 2: Nommé caporal le 6 juillet.]

Les incidents qui marquèrent le passage de la compagnie No. 1 au Fort Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce récit à n'en raconter que les principaux.

Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une dépêche au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se rendre le soir même chez le Père Scullen pour avoir une entrevue particulière. Le capitaine fait immédiatement seller son cheval et laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on redoutait un soulèvement étaient rentrés dans l'ordre.

Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradué de l'université McGill, arrivait au Fort. Il était officiellement attaché en qualité de chirurgien aux trois garnisons du 65ème situées au sud d'Edmonton, devant tenir ses quartiers généraux au Fort Ostell. Le nouveau médecin était à peine entré en fonction que tous l'estimaient et l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu'à la fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tâche avec une fidélité et un dévouement exemplaires. Il lui fallait faire à cheval une moyenne de cent cinquante milles par semaine pour visiter les différents postes où son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait pas de traverser les réserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa route et où un jour ou l'autre il pouvait être attaqué et massacré. Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manqué de le mentionner spécialement dans leurs rapports au commandant en chef à Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il était tombé à bas de son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui n'était que soldat à cette date) et lui confia la mission de remplacer le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort après avoir rempli sa mission à la satisfaction de ses chefs.

Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort à la hâte pour répondre à l'appel du soldat Bélanger qui monte l'arrière garde. La nuit est très-sombre et c'est à peine si l'on peut distinguer à six pieds devant soi. Bélanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier arriver assez près du parapet et, qu'à sa vois, il a changé de direction et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait alors une patrouille à travers le bois et les marais aux alentours du Fort. Tous reviennent mouillés et de mauvaise humeur.

L'un est tombé de tout son long dans un marais que l'obscurité lui cachait, un autre s'est frappé la tête sur une branche d'arbre, un troisième s'est massacré la figure sur une talle d'herbes sèches, et personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc pas étonnant qu'on soit de mauvaise humeur. Le reste de la nuit se passa bien tranquille.

Le jour de la fête de la Reine se passa sans autre incident que la réception d'une liasse de "Patries." C'étaient les premières nouvelles imprimées que l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires Royaux, chargés de faire une enquête sur les griefs des Métis, passaient au Fort. Ils étaient trois: Messieurs Forget, Street et Goulet. Le capitaine Palliser était avec eux. Il allait se joindre à l'état-major du gén. Strange pour y occuper la place de major de brigade. Le même soir, le R. P. Scullen vient coucher au Fort, et un grand nombre de soldats en profitent pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain matin, le bon missionnaire célèbre la basse messe dans le grenier du Fort. Tous les soldats y sont présents ainsi que les commissaires.

C'est le premier service religieux auquel les soldats assistent depuis leur départ de Calgarry, le vingt-trois avril dernier.

Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi, les soldats sortent à la hâte et présentent les armes à Sa Grandeur Mgr. Grandin qui arrête au Fort en passant. Il dîne avec le capitaine, et, après dîner, les soldats vont le visiter sous la tente. Il leur adresse quelques bonnes paroles de consolation, puis distribue à tous des médailles, scapulaires, etc. Avant son départ, Sa Grandeur bénit le Fort qu'on baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la première mission qui s'établirait sur la rivière Bataille, en cet endroit, se nommerait Saint-Jean d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf juin, le capitaine, ayant reçu une dépêche spéciale, se met, en route pour la rivière du Chevreuil Rouge. Il se fait accompagner d'un détachement de carabiniers à cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but de sa mission est d'aider un train très-considérable de transports à traverser le pays et arriver en sûreté à Edmonton. Ce train était protégé par une quarantaine de volontaire du 9e de Québec, sous les ordres du Lt. Dupuy. Il y avait déjà huit jours qu'il était retardé à la Traverse du Chevreuil Rouge par la crue de la rivière. Le capitaine Ostell, mettant à profit sa connaissance de la rivière par le fait d'y avoir travaillé vers la fin du mois d'avril, lors du passage du bataillon gauche, réussit à faire traverser tout le train après dix-huit heures de travail. Le douze au soir, le capitaine revenait à son Fort, et le lendemain les officiers du 9e arrêtaient en passant.

Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les Buttes de la Paix où il allait voir l'agent des Sauvages, un nommé Lucas, à propos de malentendus survenus entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrivée des troupes dans ces territoires, il existait une anomalie étrange dans les rapports des officiers de compagnie avec les Sauvages. Comme le lecteur a pu le voir plus haut dans l'ordre du gén. Strange, le capitaine Ostell avait été instruit de voir aux rations des Sauvages, mais aucun ordre n'avait été donné à l'agent Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait à l'agent de donner telle ou telle ration, ce dernier lui répondait qu'il n'avait aucun ordre à recevoir de lui, vu qu'il dépendait du département des Sauvages et n'avait rien à voir dans les affaires du ministère de la Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine avec l'agent mit fin, pour quelque temps, à un état de choses embarrassant.

Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau, présent du Lt.-Col. Amyot du 9e au capt. Ostell.

Dans l'après-midi, on nous apporte des provisions en masse. Tout le bas du fort était rempli de sacs de fleur, de sel, de boîtes de corn beef, de hard tacks et le reste. Quelques-uns des soldats se découragent, car il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps prochain.

Le vingt juin cessa le système organisé des courriers. Depuis l'arrivée des troupes, on avait établi six postes de courriers entre Calgarry et Edmonton. Le premier poste était de Calgarry à Scarlet, une distance de quarante milles; le deuxième de Scarlet à Millar, quarante-cinq milles; le troisième de Millar à la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles; le quatrième de la Traverse du Chevreuil Rouge à la Rivière Bataille, trente-cinq milles; le cinquième de la Rivière Bataille aux Buttes de la Paix, trente-huit milles, et le dernier des Buttes de la Paix à Edmonton, quarante milles. A chaque poste, excepté au troisième, il y avait deux courriers. Par ce système les dépêches se transmettaient régulièrement toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry et Edmonton, sur une distance de deux cent treize milles. Le vingt-cinq juin, ça commence enfin à avoir l'air du départ. Le lieutenant peut à peine contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne nouvelle. Vers les six heures, le capitaine réunit ses hommes pour leur distribuer des chemises et des caleçons, puis il leur communique la dépêche Suivante:

Fort Edmonton, 24 juin 1885.

Au Capt. OSTELL, Commandant,

Rivière Bataille.

Monsieur,

J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de faire des préparatifs immédiats pour conduire votre compagnie au Fort Edmonton où vous devrez vous rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf courant.

On vous envoie des waggons pour le transport. Vous emporterez avec vous tout le bagage, armes, habits et équipement de campagne de votre détachement.

Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers à cheval du Lt. Dunn, qui sont chez vous, de prendre la charge de votre poste, et vous prendrez d'eux les reçus de tous les effets et provisions que vous laisserez à la Rivière Bataille.

J'ai l'honneur d'être,

Monsieur,

Votre obéissant serviteur,

Capt. G. BOSSÉ, Major de Brigade.

Il est impossible de dépeindre la scène qui suivit la lecture de cette lettre. Il faut avoir enduré toutes les souffrances de cette campagne, avoir souffert de tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun prépare son bagage et ce ne fut pas long. Dans l'après-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter le Fort avec sa femme; il est accompagné de jeunes Sauvages parmi lesquels Pic de Bois. Bobtail est un homme qui paraît arriver à la soixantaine. Il a une figure très-intelligente, mais son regard n'est pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime que la moitié de ce qu'il pense. Il était monté sur un magnifique mustang gris fer. Il portait sur sa poitrine une médaille "Victoria" en argent. De longues plumes ornaient sa coiffure de peau de loutre.

Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre Sauvage, de costume encore plus étrange, entre en scène. C'est Alexis, surnommé le Prêtre des Montagnes. De loin, il ressemble étrangement au fameux vicaire de Wakefield. Grimpé sur une haridelle aux allures douteuses, une grande croix rouge flanquée au milieu du dos, un vieux chapeau enfoncé sur le crâne, il avait un air de Sancho Pança impossible à dépeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval, sa figure ascétique et son apparence religieuse impressionnèrent les soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande jaquette bleue, un châle blanc avec une grande croix en flanelle rouge sur les épaules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un crucifix à sa ceinture. Il parla en français et servit d'interprète à Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail, qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir. Il était deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain voyage.

Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de l'après-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit joyeusement en route pour Edmonton.