‹ Cent-vingt jours de service actif Récit Historique Très Complet de la Campagne du 65ème au Nord-OuestChapitre 16 sur 18 · QUATRIÈME PARTIE. - CHAPITRE I

QUATRIÈME PARTIE. - CHAPITRE I

LE RETOUR

DE FORT OSTELL A FORT PITT

La campagne tire à sa fin. Une reste plus à l'auteur qu'à raconter les incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Écrire le récit du voyage de chacune des compagnies qui ont passé le temps de la campagne en garnison, de son départ du fort qu'elle avait érigé et défendu jusqu'à ce qu'elle se soit réunie au reste du bataillon, serait répéter sous différentes formes la même histoire. En mettant donc sous les yeux du lecteur les incidents survenus à la compagnie dont il faisait partie, l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est proposé et faire par là, comprendre à tous, comment le bataillon s'est réuni à Fort Pitt. Le lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-à-dire les compagnies 3, 4, 5 et 6, est rendu à Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le même jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et se dirigeaient sur Edmonton où les attendait la compagnie No. 2. La compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le même jour au but de son voyage. Le détachement du Fort Ethier y arriva le lendemain. Quant à ceux, qui avaient construit et protégé le Fort Normandeau, ils n'arrivèrent que le lundi suivant, le 29 de juin.

La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de l'après-midi.

Il fait une chaleur atroce. On part à pied, suivant, en chantant, les lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrivés au haut de la colline située au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au vieux chantier qui nous avait abrités pendant huit longues semaines et chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour être silencieux n'en est pas moins touchant.

Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la peine du départ, joie et peine qu'il ressent lui-même. Sans doute qu'il ne peut y avoir d'hésitation à choisir entre ce petit Fort isolé et la maison paternelle, et cependant plusieurs disent à leur compagnon de route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule sur leur joue brûlée par le soleil.

Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'était naturel. C'était l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis la main et se considérait seul propriétaire de telle ou telle partie du parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrières, selon l'ouvrage qu'il avait fait. Peu à peu les wagons descendent lentement la colline, nous suivons sans rien dire, et, petit à petit, le fort disparaît à l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une copie gravée au fond de son coeur.

Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons le camp. Nous avions à peine monté nos tentes qu'un de nous voit des voitures venir sur la route. Bientôt le mot se passe d'une bouche à l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui ne sont autres que nos frères de la rivière du Chevreuil Rouge. Nous leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a à se revoir après une si longue absence. A regarder leurs figures brûlées, à voir leurs vêtements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous leur aidons à monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'à neuf heures et demie, l'on se raconte les différents épisodes des semaines passées, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des carabiniers à cheval, qui avait passé une quinzaine de jours au Fort Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats. Peut-être avait-il un dernier espoir de pouvoir décider quelques-uns de nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais mieux le croire plus désintéressé, car si c'eut été le cas je n'aurais pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom.

28 juin--A quatre heures tout le monde était sur pied du cuisinier à l'orderly et à six heures on était prêt à partir. Pendant le déjeuner, il avait été décidé entre le capitaine et le maître charretier que chaque wagon recevrait trois soldats: en voilà donc quinze de montés. Il en reste encore dix à placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les charretiers de l'autre détachement. Notre capitaine espère disposer de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept wagons. Enfin ils arrivent à nous.

Ici se passa une comédie qui pour être improvisée n'en était pas moins risible. Quand notre capitaine en eut placé quatre assez facilement, il s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et dépréciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute, autre circonstance il aurait vantés de son mieux. Après une demi-heure de pourparlers, tout le monde était placé. Un des charretiers qui prétendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval qui boitait (lorsqu'il était fatigué!) fut obligé d'en recevoir deux de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, après tout, nous étions embarqués sous "condition" et les charretiers en profitèrent de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous étions tous condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il suffirait d'un mot de leur part pour alléger leurs voitures.

Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment la promesse du capitaine: immédiatement, pour faire honneur à la parole de notre commandant nous descendions et traversions à pied les marais.

Après un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu, remonté et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous arrivâmes à un creek ou ruisseau assez large.

Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins vingt pieds de largeur, et il est évident que personne ne peut le franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste.

Nous refusons donc d'abord, mais après quelque discussion il nous fallut obéir, toujours pour faire honneur à la parole du capitaine, ce qui était l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument contre lequel venaient se briser nos théories de bottes remplies d'eau.

Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau à pied--on pourrait avec autant d'exactitude dire "à la nage."--Par bonheur que cet état de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide, envoyé par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le reste des transports.

Nous montâmes immédiatement et bientôt nous étions en route à la poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur nous.

En route, nous passâmes à travers la réserve du Père Scullen. Ce bon père vint nous donner la main et nous bénit en nous souhaitant un bon voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Côte de l'Ours, saluant en passant l'agent Aylwin. Il était deux heures de l'après-midi quand nous arrivâmes enfin à l'endroit où notre compagnie nous attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux étaient fatigués pour ne pas dire plus, et, si l'on n'était venu nous chercher à point, certain charretier du train de la Rivière au Chevreuil Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux étaient attelés de nouveau et prenaient d'un pas décidé, mais lent, la route de Fort Ethier.

Il était cinq heures quand nous passâmes devant le Fort. La plupart qui le voyait pour la première fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la terminaison des travaux exprimèrent leur opinion; ceux-ci et ceux-là en firent des éloges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et trois autres pour sa garnison.

Après avoir laissé notre munition en cet endroit nous nous remîmes en route. A un demi mille du côté opposé de la rivière qui coule près du Fort, nous rencontrâmes un attelage superbe. Il y avait au moins trente wagons très-lourds attachés trois par trois et traînés par cent-vingt boeufs. Ces derniers attelés douze par lot de wagons marchaient d'un pas lent mais régulier. De chaque côté de la route, en avant et en arrière, d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir d'escorte au transport; ils étaient de réserve. On nous dit que tout cela appartenait à un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant, est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce moyen de transport. Les wagons sont très-lourds, pesant en moyenne 3,000 livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus; dix paires de boeufs traînent ce poids sans difficulté. Il était sept heures quand nous arrivâmes sur la rive nord de la rivière de la "Petite Roche au Brochet" où nous campâmes. Plusieurs allèrent se baigner immédiatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues de la route en s'employant à toutes sortes de jeux. A huit heures tous étaient couchés, à neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35 milles depuis le matin.

29 juin--A deux heures du matin, tous étaient sur pied et les tentes étaient pliées et embarquées. On but le thé chaud, chacun prit un hard-tack et l'on partit à trois heures. Les chemins étaient des plus mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre départ matinal quand les charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une telle route à une heure plus avancée du jour et qu'avant le midi ils auraient été complètement épuisés.

Après huit milles de marche, on détela les chevaux et chacun s'étendit de son mieux à l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin était long et difficile, plusieurs chevaux paraissaient épuisés, et souvent l'on était forcé de faire le trajet à pied pour soulager les animaux. Il était une heure de l'après-midi quand nous traversâmes le ruisseau de "La Boue Noire." Nous nous y arrêtâmes. Nous étions à 14 milles d'Edmonton et avions déjà fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous ayant grandement vanté ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se baignèrent avant le dîner. L'eau en effet était délicieuse, le fond très-mou, sans être vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et le courant seulement assez fort pour qu'il y eût du plaisir à nager à l'amont.

A deux heures et demie l'on se remît en route. Une pluie fine commença à tomber. Le chemin était méchant sur une longueur de quatre à cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent à pied A peine arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient à notre rencontre. Ils nous étaient envoyés d'Edmonton où l'on nous attendait le soir même.

En quelques minutes, nous étions prêts à repartir; nous étions à peine deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas. Nous passâmes sur la réserve de Papesteos qui s'étend sur une longueur d'une dizaine de milles.

A peine arrivés à trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard, les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit à travers des flots de poussière. Après une demi-heure de course, nous arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salué par des cris de joie.

A six heures nous avions traversé la Saskatchewan et montions la côte au milieu des saluts bruyamment manifestés de nos frères des autres compagnies. La compagnie No.2 était encore dans le Fort et les compagnies 7 et 8 étaient campées, depuis leur arrivée, sur le côté sud du Fort. A peine arrivés, nous montons les tentes.

Nous fûmes témoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour empruntant sans doute quelque peu de sa vélocité à la forme et à la nature de l'endroit, ressemblait à ces chasseurs sauvages qui profitent de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'élancer tout à coup sur la proie méditée; l'immense globe d'or courait à travers les montagnes, s'arrêtant de temps à autre sur quelque cime escarpée, puis bondissait derrière un pic plus élevé, pour reparaître plus loin à travers quelque crénelure géante et finalement s'engouffrait subitement et comme renversé par un Être plus fort dans quelque abîme secret derrière la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur langage poétique: "l'astre céleste va se fondre dans les bras glacés des Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence régnait dans le camp.

30 juin.--Comme tout le monde était plus ou moins fatigué du voyage, terminé la veille, et que de plus il n'y avait rien à faire, on nous laissa lever à l'heure qu'il nous plût. La parade devait avoir lieu à 10 heures et plusieurs se levèrent à 9.45 heures. On nous distribua des pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent, tous ayant la même patente, mais les pantalons étaient de toutes couleurs et de toutes qualités. A deux heures de l'après-midi on eut une inspection générale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du jour. A trois heures, les tentes étaient à terre: à cinq; elles étaient pliées et embarquées avec le reste du bagage. Après s'être fait attendre depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie et l'on se mit en route.

C'était un bateau assez grand et construit expressément pour naviguer sur la Saskatchewan; son nom est "_la Baronne_". A 7.30 hrs. a.m. le sifflet crie, les amarres sont tirées et l'on part. D'aucuns disent que nous en avons pour quinze jours à bord, d'autres que nous serons rendus au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hâte d'en descendre avant même de monter à bord. Comme nous partons les soldats de l'Infanterie Légère de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels se mêle une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris répétés et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage.

Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons l'ancré au bord d'un bois touffu; les maringoins nous dévorent toute la nuit.

JUILLET

1er Juillet--Il est à peine deux heures du matin que nous reprenons notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arrêtons vers les onze heures à trois milles à l'ouest de Victoria, pour prendre une charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots. Vers deux heures de l'après-midi nous passons devant Victoria. Le fort est situé sur la rive nord de la rivière. Une foule de sauvagesses accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons jusqu'à 10 heures du soir quand l'ancré est jetée.

2 juillet.--Départ du bateau à deux heures du matin. Nous allons bien lentement à cause d'un brouillard épais qui cache les écueils. A sept hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le bateau passe devant le monument élevé par les autres compagnies du 65ème aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se découvrent respectueusement. Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent jusqu'à Battleford. Enfin vers les trois heures de l'après-midi nous arrivons à Fort Pitt. La rive est couverte de nos frères d'armes parmi lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et le Dr. Paré. Le général Middleton et le major-général Strange sont à bord du "_North West_" et nous saluent au moment où nous jetons l'ancre. A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis.

On se donne de bonnes poignées de mains, on se raconte les incidents les plus marquants de la campagne et la meilleure entente règne partout. Presqu'immédiatement nous obtenons un congé de quatre heures et tous descendent à terre. Le soir nous couchons de nouveau à bord du vaisseau, et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupières. Tous sont heureux, tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble après 72 jours de séparation. La nuit est fraîche et nous sommes délivrés des moustiques.