‹ Cent-vingt jours de service actif Récit Historique Très Complet de la Campagne du 65ème au Nord-OuestChapitre 2 sur 18 · PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE I.

PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE I.

LA MARCHE.

DE MONTRÉAL A CALGARRY.

La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir d'un épais linceul bien des douleurs et bien des larmes!

C'était le jour du départ. Après avoir paradé à travers les rues de la métropole, le bataillon arriva en bon ordre à la gare du Pacifique. Une foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours de la gare. Le moment des adieux était arrivé. Quel spectacle! Ici, un vieillard, aux cheveux blancs, donne à son fils sa dernière bénédiction dans un baiser, et une larme perle à sa paupière en lui donnant la dernière poignée de main; la mère, trop faible pour assister à cette scène était restée à la maison. Là, une femme s'évanouit. C'est une malheureuse épouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoïques, donnent à leur mari le dernier baiser, et plongées dans un désespoir muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur époux monter à bord des chars. Sur les degrés d'un waggon, un ami donne une dernière poignée de main à son compagnon de collège en lui souhaitant, de nombreuses couronnes de lauriers à son retour. Et dans l'arrière-plan, la foule répandue un peu partout, grimpée sur les toits, massée sur le parapet, acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin tout le monde est à bord. Après quelques minutes d'attente, le sifflet crie et le train se met en marche. Malgré la tristesse de la séparation et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise fortune bon coeur, se mettent à chanter les gais refrains de chansons canadiennes. Bientôt la gaieté devient, générale. A peine sortis de la ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques instants, n'eut-ce été l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des touristes en voyage. Dans la veillée, le Lt-Col. Ouimet passe de char en char et présente au bataillon son aumônier le R. P. Provost et son nouveau chirurgien, le Dr. Paré. Partout ils sont accueillis par des cris de joie.

Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva à Carleton Place. Le train arrêta et tout le bataillon alla réveillonner à l'hôtel voisin de la gare. Le repas fut des mieux servis et très goûté des soldats qui dévoraient les servantes des yeux tout en mangeant à pleine bouche; le ventre et le coeur s'emplissaient à la fois, celui-là de mets et celui-ci D'espérances.

[Illustration: RÉVD. PÈRE PROVOST, O.M.I.]

Plusieurs profitèrent de cet arrêt pour écrire des lettres à l'adresse de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se remit en marche. Après quelques minutes de divertissement, les soldats se mirent au lit et tout rentra dans le silence.

Vers les neuf heures, le réveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa à Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel reçut une lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le saint évêque nous souhaitait beaucoup de succès dans notre entreprise et terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'armée des hommes maintenant officier dans la paisible armée du Seigneur."

A une heure de l'après-midi, nous descendions à Mattawa, L'appétit avait eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut avec joie qu'on se hâta de descendre des chars pour aller dîner. Mais bernique! plusieurs furent désappointés; malgré que ce fût le Vendredi Saint et qu'il y eût de la viande, le repas fut court; chacun se contenta de dévorer en imagination les mets qu'il s'était promis de manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus tard; car plus on avançait, plus le froid augmentait. Le train continua sans arrêt jusqu'à Scully's Junction, où l'on devait avoir à souper; mais par malheur on n'avait pas été averti à temps et l'on n'avait que des cigares pour les officiers.

Vers trois heures du matin, samedi, le train arrêta. Tout le monde fut bientôt sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une trompette aux oreilles à moitié ouvertes des volontaires affamés par le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur l'esprit déjà préjugé des soldats, l'apparition de grands vaisseaux remplis de pruneaux confits, de fèves rôties, etc., leur remit le moral en ordre.

Après un bon repas dont chacun se déclara satisfait, l'on continua. La journée parut longue. Quelques-uns passèrent le temps à confesse ou ailleurs, chacun suivant ses goûts. On arrêta quelques minutes à Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva à Dalton à neuf heures et demie le soir. L'on s'attendait à descendre des chars en cet endroit, mais le chemin de fer avait été continué avec beaucoup de vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu'à Algoma, où l'on arriva vers les dix heures.

Ici, un spectacle des plus gais s'offre à nos yeux. Des feux de bois d'épinette ont été préparés d'avance et éclairent notre route jusqu'à une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la monotonie du voyage commençait à ennuyer les esprits des soldats.

Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous avaient portés pendant deux jours et deux nuits à travers un pays civilisé!

En voyant les traîneaux en attente les soldats poussent des cris de joie, on veut changer de transport à tout prix et la nuit parait si belle que tous ont hâte de s'enfoncer dans les profondeurs mystérieuses des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain. L'on part en chantant et bientôt les échos de la forêt, répètent les gais refrains des chansons canadiennes.

La nouveauté des paysages et le violent contraste des grands bois silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent l'imagination des esprits les moins poétiques. Il était curieux de voir les charretiers s'enfoncer sans hésiter à travers ces arbres touffus, dans des bois où le chemin était disparu, enfoui sous la neige, et où les moins braves voyaient surgir de temps à autres d'énormes têtes de Sauvages indomptés.

Vers minuit le silence commence à régner parmi les promeneurs déjà fatigués de la marche et c'est avec une satisfaction prononcée qu'on arrive à "l'hôtel de la Forêt" vers une heure du matin. Ici on nous sert à manger, mais les hommes encore peu habitués à la nourriture qui fut distribuée, préfèrent s'en passer et choisissent leurs places autour d'un feu de camp.

Après une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche se continue à travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de Pâques, on atteignit la fin de notre pénible voyage en traîneaux. Deux tentes furent levées à la hâte en cet endroit appelé vulgairement "Lac aux Chiens."

Ici, un accident des plus déplorables arriva à un des hommes de la compagnie No. 2, nommé Boucher. Cet individu, fatigué sans doute par la longueur et les misères de la route et découragé de la vie militaire, se jeta sur le chemin de fer au moment où notre train reculait, mais perdant tout à coup courage devant la mort cruelle qu'il s'était choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il était trop tard. Les roues lui passèrent sur le pied et le blessèrent douloureusement. Il fut immédiatement transporté sous la grande tente sur l'ordre du chirurgien Simard en attendant l'arrivée du chirurgien major.

Cet accident, bien qu'il fût l'acte d'un insensé, jeta la consternation parmi le camp. C'était; le premier accident sérieux qui arrivait à un membre du bataillon, et sa nature était loin de compenser la peine que son état de priorité lui donnait.

Toute la journée se passa à attendre le colonel qui s'était attardé à Algoma, et la marche forcée qu'on avait faite pendant la nuit devint inutile. Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, on nous servit nos rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes dont quelques-uns même étaient découverts. On s'installa du mieux que l'on pût le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher. On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une. Elles furent bientôt étendues sur le plancher du char et les soldats se placèrent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en même temps des tuques en laine; il était temps! car notre figure était des plus comiques avec nos petits képis sur le coin, de l'oreille.

Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientôt la fraîcheur des glaçons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible. Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se lèvent et passent le reste de la nuit, collés les uns contre les autres le long des bancs. La nuit était des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char rendait la situation des soldats intolérable. Avec quelle anxiété chacun attendait en silence le premier village où l'on pourrait enfin descendre!

Enfin à six heures du matin le train arrêta à la Baie du Héron, En moins de cinq minutes tout le bataillon était descendu en ligne. Pour la première fois une pauvre ration de rhum fut donnée à chaque homme, et sans rien exagérer, elle avait été richement gagnée. Bientôt après on nous servit à déjeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapporté qu'en cet endroit les soldats avaient dévalisé les magasins de la compagnie et bien d'autres histoires toutes aussi mensongères et infâmes les unes que les autres. C'est ici l'endroit de réfuter ces sots rapports et de leur donner un démenti formel. Jamais un régiment dans de pareilles circonstances ne s'est aussi bien comporté et c'est même étonnant qu'aucun des mauvais rapports qui ont été faits n'ait le moindre fondement de vérité.

Après un copieux déjeuner, le bataillon remonta à bord et l'on continua dans les mêmes chars jusqu'à Port Munroe, où l'on arriva vers neuf heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche à pied commença. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres. Après une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac Supérieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du prodige.

Peu d'hommes, même de vieux militaires auraient pu résister aussi bravement à une aussi forte étape, et chose plus étonnante encore, pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la marche, à Little Peak, où l'on fit une distribution de rations, fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible compensation par le magnifique coup d'oeil présenté par le coucher du soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or dans le rideau, aux couleurs variées, que lui tendait l'Occident et qui semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et à mesure que l'astre disparaissait à l'horizon, chaque nuage se nuançait d'une façon grandiose. Que de poëtes auraient fait deux fois la même route pour contempler un pareil spectacle!

Vers huit heures du soir tout le bataillon était remonté dans: de nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci n'étaient formés que de plates-formes simples avec une planche chaque côté pour servir de garde-fou.

Sur ces planches d'autres plus minces étaient posées aussi près que possible les unes des autres et servaient de sièges aux soldats fatigués. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il était une heure du matin quand on descendit à Jackfish Syndicate.

A peine les soldats étaient-ils descendus des chars que la, pluie commença à tomber. Malheureusement il n'y avait aucun abri pour recevoir tous les soldats et plusieurs compagnies attendirent au-delà d'une demi-heure exposées à l'intempérie de la saison. Quelques murmures se firent entendre, mais ça ne dura pas longtemps, car comme en bien d'autres circonstances semblables plus tard, le bon esprit des soldats reprit le dessus et bientôt des chante joyeux se firent entendre. Quelques-uns, chantèrent à contre-coeur, mais tout le monde chanta.

A deux heures du matin, après avoir bien mangé, les compagnies 2, 3, 4, 5 et 6 se retirèrent dans les hangars de la compagnie du Pacifique, situés aux environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remontèrent en chars et furent conduites au village de Jackfish, où un grand hangar avait été préparé pour elles. Un bon feu fut entretenu toute la nuit dans les deux poêles de l'habitation et pour la première fois depuis leur départ de Montréal, les volontaires dormirent bien et se reposèrent.

À dix heures l'on se réveilla et les compagnies qui avaient couché au village retournèrent en chars au Syndical pour y prendre le déjeuner.

La maison où se servaient les repas était encore remplie, les autres compagnies qui avaient couché au Syndicat n'ayant pas encore fini leur déjeuner. La pluie continuait à tomber de plus belle et les soldats furent forcés de s'entasser les uns sur les autres dans les hangars.

Pendant l'après-midi, les volontaires se réfugièrent sous des tentes et l'on s'amusa à chanter pour passer le temps, car la pluie ne cessait pas. Quelques-uns se dirigèrent vers une vieille masure dont l'enseigne moins prétentieuse par la forme que par le nom qu'elle portait avait attiré leur attention. On vendait de la boisson dans ce chantier, la bière s'y débitait, à 15 contins, et ce qu'on était convenu d'appeler du "whiskey" à 25 contins le verre.

A quatre heures, le repas du soir fut servi à tout le monde, puis chaque compagnie rentra dans ses quartiers.

A sept heures, le coucher fut sonné et à huit heures, tout le monde reposait.

Dès quatre heures, le lendemain matin, les trois compagnies qui avaient passé la nuit au village, se levèrent et les chars n'arrivant pas, elles se mirent en marche et traversèrent le lac à pied jusqu'au Syndicat.

Après une heure de marche, ces soldats n'eurent pour tout déjeuner qu'une tranche de lard entre deux morceaux de pain.

A huit heures a.m. les premiers traîneaux, chargés de soldats, se mirent en marche et les autres ne tardèrent pas à les suivre. Ce nouveau trajet le long du lac Supérieur, malgré qu'il se fît en voiture, ne fut guère plus plaisant que le premier. Le froid était très-grand et les soldats entassés dans les voitures furent souvent obligés de descendre pour ne pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de l'après-midi, le premier traîneau entra dans une baie profonde dont on ne put connaître le nom. Après une halte d'une heure et demie en cet endroit, le bataillon remonta en chars plates-formes et continua jusqu'à McKay Harbour où il y avait un hôpital. Ici, on laissa notre invalide Boucher, en même temps que l'on prenait à bord le sergent Nelson devenu si fameux depuis l'affaire du "Toronto News." Il fut installé dans notre char, le premier du train, et ne connaissant l'individu que par ce qu'il voulait bien nous dire de lui-même, chacun l'entoura de soins et le traita avec une hospitalité toute canadienne. Après que les soldats eussent mangé quelques galettes et de la viande, le train se mit en mouvement et continua jusqu'à la fin de la ligne du chemin de fer à Michipicoten. Arrivés ici a sept heures et demie, les soldats durent traverser de nouveau à pied une longueur de onze milles sur la Baie du Tonnerre et arrivèrent à Red Rock à onze heures du soir.

Ici des chars à passagers attendaient le régiment, et vers minuit le train partait.

Cette journée fut une des plus rudes pour les soldats. De quatre heures du matin à onze heures du soir, on n'avait pas cessé de marcher un seul moment. Quatorze milles à pied, vingt-deux en traîneaux et plus de cent milles en mauvais chars découverts, en tout près de cent cinquante milles parcourus dans la journée.

Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port Arthur. Les soldats furent bientôt éveillés par les cris de la foule qui les attendait à la gare. Pendant que les compagnies s'éloignaient, chacune de son côté, pour déjeuner dans les différents hôtels de la ville, les officiers se rendirent à l'hôtel Brunswick. sur l'invitation du maire de la localité. Après déjeuner, profitant d'un congé de quelques heures, les soldats visitèrent les environs de la ville et s'amusèrent beaucoup, étant royalement reçus partout où ils allaient. Enfin, l'heure du départ sonna. Les différentes compagnies remontèrent chacune dans son char et le train quitta la gare au milieu des acclamations de la foule. De dix heures jusqu'à minuit, la route se continua en chars. Chacun se mit ù tuer le temps du mieux qu'il pût et n'y réussissait qu'à demi.

De minuit à six heures du matin, la route se continua sans incident remarquable. A six heures le réveil sonna, et chacun se mit à nettoyer ses armes et à brosser ses habits pour obéir aux instructions reçues.

Enfin, quelques minutes avant sept heures, les premières maisons de Winnipeg parurent dans le lointain et furent saluées par des cris de joie. Bientôt le train entra dans la gare. La ville avait revêtu sa toilette de fête; les pavillons flottaient partout, et les jeunes filles avaient mis leurs robes des dimanches pour recevoir le bataillon. Parmi la foule qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge Dubuc, le Col. Lamontagne, les Messieurs Royal, fils de l'hon. Royal, M. P., et M. Pilet. Le déjeuner fut aussitôt servi dans la gare même et fut aussi vite dévoré que servi, car tous avaient hâte de visiter la reine de l'Ouest. On nous en avait tant raconté sur les merveilles qui ont entouré la naissance de cette fille des Plaines et sur les spéculations gigantesques qui s'y étaient faites, que l'empressement des volontaires, à se répandre dans les rues de la ville ne surprendra personne.

Avant, de partir cependant, chacun signa la liste de paie pour une semaine. Plusieurs officiers se rendirent à Saint-Boniface et payèrent une visite à Sa Grandeur Mgr. Taché ainsi qu'à quelques amis. A midi, le dîner fut pris à la gare. Dans l'après-midi, ayant obtenu un congé de quatre heures, les soldats retournèrent à leurs places de prédilection, les uns à l'hôtel, d'autres chez leurs amis, pendant que quelques-uns allaient chez le photographe se procurer un souvenir qu'on se hâta d'expédier à sa famille. A trois heures et demie une patrouille fut organisée et visita tous les quartiers pour en ramener les malades. Heureusement il n'y en avait que deux. Avant le départ, du tabac à fumer fut distribué aux soldats; chacun en reçut une livre. Ce don était dû à la générosité de la maison de Geo. E. Tucker & Son.

A quatre heures le train partit. Vers une heure du matin l'on arriva à Brandon. Malgré l'heure avancée de la nuit, les dames de la ville nous attendaient avec des provisions de bouche. Les soldats à peine éveillés crurent continuer quelque beau rêve en voyant ces jolies jeunes filles et ces bonnes dames leur distribuer à pleines mains des friandises et des bonbons, sans compter les sourires, et les doux regards servis à doubles rations. Tous étaient des plus joyeux excepté le quartier-maître qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi dangereuse.

Après une heure bien passée, le train se remit en marche, emportant avec lui les bons souhaits des habitants de Brandon. Quand les soldats se réveillèrent, on arrivait à Broadview. La principale ressource de cette place est le travail fourni aux habitants par les ateliers de la compagnie du Pacifique. On ne la vit qu'en passant. Quelques heures plus tard on arrêtait à Qu'Appelle, où était déjà rendue la Batterie B.

Qu'Appelle est située à quelques milles au sud du fort du même nom. La place présente le plus beau coup-d'oeil possible. Les rues, larges et bien entretenues, se perdent sous les peupliers et s'étendent sur un parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que partent les diligences pour Prince-Albert et les villages du nord. Les bureaux d'immigration du gouvernement y sont Situés. Après quelques minutes de halte, le train partit de nouveau et l'on passa bientôt Régina, la capitale de l'Assiniboine. Ses rues qui ont plusieurs milles de longueur sont larges et bien droites. Ici sont les quartiers-généraux de la police à cheval et des bureaux des Sauvages.

C'est ici que se trouve le plus grand réservoir de l'Ouest; nous n'y vîmes que des Sauvages mal vêtus qui nous regardèrent passer de loin. On nous avait promis un bon dîner en cet endroit, mais on dût le remplacer par une ration de pain et de fromage, en attendant mieux.

Une heure plus tard, on arrêta à Moosejaw. Deux chefs sauvages vinrent à notre rencontre et échangèrent des signes et des protestations d'amitié contre des biscuits et du tabac. Aussitôt sortis de la gare, on nous distribua dix rondes de cartouches et l'on nous donna l'ordre de dormir sous les armes. Malgré tant de préparatifs, la nuit se passa sans incident.

L'on arriva de bonne heure à Médecine Hat. Le Rév. Père Lacombe monta à bord du train et passa de char en char, répandant partout la joie et la consolation sur son passage. Ici l'on traversa le plus grand pont du Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan. Puis le trajet se continua à travers les prairies. De temps à autre, l'attention des soldats était attirée par des bandes de chevaux sauvages ou des volées d'outardes et chacun faisait des commentaires à sa façon.

Enfin, vers une heure de l'après-midi, le 12 Avril, l'on entra dans Calgarry, le terme de notre long voyage, après avoir parcouru au-delà de deux mille cinq cents milles.