CHAPITRE III.
FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANÇAIS.
Quand le jour naissant éclaira la scène, le désastre, causé par le passage des Sauvages, put être constaté dans toute son étendue. Toute la campagne était jonchée de débris. Les Sauvages n'ont rien laissé d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient été brisées.
En parcourant les environs, on découvrit le cadavre du jeune Cowan, de la police à cheval, qui a été tué lors de la reddition du Fort. Il était horriblement mutilé. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi sur les cadavres de leurs ennemis comme des bêtes fauves; elles ne laissent jamais un membre intact.
Tout tendait à démontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort depuis quelques jours à peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours à l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et là un cadavre mutilé.
C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus féroce et de plus barbare.
Les rapports des éclaireurs ne tendaient pas peu à exciter l'impatience des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce qu'on leur avait rapporté concernant madame Delaney. "Après l'avoir cruellement maltraitée, les Sauvages la dépouillèrent de tous ses vêtements, et, lui ayant attaché les pieds, lui disloquèrent les jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragèrent, chacun leur tour, jusqu'à ce qu'elle fut morte et continuèrent tarit que le cadavre fut chaud."
[Illustration: CAPITAINE BEAUSET]
Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie d'Hudson à Fort Pitt, un nommé McLean, qui connaissait quelques-uns des chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger s'approcher d'eux, comptant sur leur amitié passée, s'était rendu à leur camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de sa bande. Les deux demoiselles McLean, âgées respectivement de seize et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur père; elles furent données pour épouses à deux des sous-chefs de la bande. Qui dit épouse, dit esclave. C'est au moment où les esprits des soldats étaient montés par ces différents récits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle était déchirée aux épaules et tachée de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eût souffert les derniers outrages.
Vers deux heures de l'après-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan. Le service funèbre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades tirèrent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'âme est en proie à de noirs pressentiments, fait une pénible impression sur tous ceux qui en sont témoins.
Tous retournèrent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le même que celui de ce malheureux jeune homme, mais disposés à faire leur devoir jusqu'au bout.
Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissée au Fort sous le commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de réparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de reconstruction du fort était terminé.
[Illustration: CAPITAINE GIROUX.]
Le 27 de mai, le réveil a lieu à six heures. Aussitôt levés, l'on reçoit la nouvelle que le major Steele avait trouvé les Sauvages et, en même temps, l'ordre du général de se tenir prêts à partir. Le général part par terre avec l'Infanterie Légère de Winnipeg et les waggons. Vers onze heures et demie a.m., l'on partit à bord du _Big-Bear_ au nombre de quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers. Tout le bagage fut laissé en arrière; chaque homme n'apporta que ses armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un éclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagée.
Par ce courrier, le général fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de longer la côte et de débarquer aussitôt qu'on déploiera un drapeau blanc sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille. On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du départ, tous s'agenouillent et la scène est des plus solennelles. Les yeux tournés vers le ciel, le Révérend Père Provost implore la bénédiction du Très-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de majesté.
Le tableau, encadré dans l'immensité de la plaine, prenait des proportions grandioses. Ainsi réconforté, le bataillon se met en marche et gravit la première colline. Tous obéissent aux commandements en silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain et répand là plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois décharges de mousqueterie. Immédiatement après l'on reçoit l'ordre de bivouaquer. Les chariots contenant les provisions n'étant pas arrivés, l'on se couche sans souper.
Que la nuit parut longue aux soldats épuisés par les fatigues de la veille et incapables de dormir! On passe la nuit à la belle étoile sans couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois heures on se met en rangs et tous prennent à la hâte un déjeuner des plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchée, sur une éminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la sépare des volontaires. Le général ordonne au 65e de descendre en tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la côte, opposée. Plusieurs détonations retentissent à la fois du côté des Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la côte au pas de charge et, malgré la terrible solennité du moment, trouvent encore un bon mot pour égayer les moins philosophes le long de la route. En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la jeunesse montréalaise, se précipitant de coeur joie au milieu des balles ennemies, qu'une main divine peut seule faire dévier de leur route; derrière chaque compagnie, le capitaine devenu sérieux, comprenant toute l'importance de sa charge, toute la responsabilité que lui impose sa position; un peu plus loin, le révérend aumônier, revêtu du surplis blanc, la sainte étole au cou et prêt à administrer les derniers sacrements de la sainte Eglise. Le révérend Père attend avec calme l'heure de remplir son devoir et jette de tous côtés un regard inquiet. Tout à coup, au milieu de la fumée, il distingue le brave Lemay qui tombe frappé à la poitrine. En un clin d'oeil il est auprès de lui ainsi que l'ambulancier Marc Prieur. On relève le malheureux blessé et le prêtre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est déjà près de lui et lui donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil, la blessure parait mortelle. La balle a passé si près du coeur qu'au premier abord on a quelques doutes sur la possibilité d'une guérison. L'hémorragie se produit et bientôt toute la figure et les habits de Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a à peine donné les soins à Lemay, qu'un autre ambulancier, aidé du général Strange en personne, apporte Marcotte et le dépose à côté de Lemay dans le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de Lemay, la balle ayant frappé Marcotte à l'épaule. Le premier coup de feu fut tiré à ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et demie la fusillade avait cessé.
Voyant que l'ennemi était de beaucoup supérieur en nombre et que sa position était imprenable, le général ordonna la retraite qui se fit dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas été ménagé; en se rendant au combat il était à l'avant-garde et dans la retraite il formait l'arrière-garde. Vers midi le 65e s'arrête sur une hauteur, où il se retranche fortement. Le général part avec le transport de fourgons et ordonne au 65e de se rendre à bord du Ëig Bear. On se remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on s'aperçoit que le bateau n'y est plus. On fut donc obligé de continuer par terre et il était sept heures et demie du soir quand la première compagnie arriva à Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y était arrivé pendant la journée avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie Légère de Winnipeg.
On ne peut guère se figurer la fatigue des soldats après les événements de cette journée. Pas un n'avait dormi de toute la nuit précédente; on était parti pour le champ de bataille sans avoir à peine déjeuné; l'on était resté trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir à pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun goûta-t-il avec délices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le suivit.
Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part à la bataille de la Butte aux Français:
Lt.-col. Hughes, major Prévost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Paré, l'abbé Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset, Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin, caporaux, Browning, L'espérance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers, Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Soulière, Alp. Mérino, U. Viau, Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb. Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A. Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riché. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt. Hébert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallée, Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F. Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot, D. Traversé, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C. Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois, Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais, Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T. Robichaud. Comp. No. 6 à la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats: L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin, Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N. Doucet.
La journée qui suivit fut donnée entièrement au repos et chacun flâna de son mieux. Dans l'après-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers qui étaient allés à Battleford, arrivent au camp et annoncent la soumission de Poundmaker, La nuit s'écoule silencieuse.