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Ces Dames anciennes

« L’Église recommande à vos prières toutes les âmes de cette paroisse et spécialement les âmes d’Édouard de La Cour, de Clémence de La Cour, de Pauline Beauchêne et de Fernand Bourgneuf, de Claude Brunet, de Geneviève Gonnot, de Toussaint Gonnot, d’Irène et d’Octavie de Vathaire, de Jacques Corneau, d’Adolphe Gressien, de Prix Thilière, de Paul Gentil, d’Estelle Reboulleau, de Jean-Baptiste Glaumot… »

J’en sais encore beaucoup d’autres par cœur, avec l’accent, les « a » bien ouverts et les « e » fermés à la poyaudine. Mais je ne peux les dire d’affilée que dans l’ordre où monsieur le curé Millot les récitait au prône. Mettez Pauline Beauchêne après Adolphe Gressien, ou Laure Desleau veuve Mallet avant Paul Gentil, et tous ces « pârouessiens » me deviennent des inconnus, coiffés de patronymes qui n’ont jamais eu cours dans la région.

Elle n’est pas un secret, l’invulnérabilité qui prolongeait, dans les villages, les personnes âgées, du moins un certain nombre d’entre elles. Leur longévité n’était ni un effet du hasard ni un sujet d’étonnement. Elles étaient comme désignées de loin à leur persistance. Pendant des années elles paraissaient avoir la cinquantaine, puis elles revendiquaient une soixantaine prématurée. Un bond soudain les précipitait ensuite dans un âge imprévu, dans une fraîcheur suspecte. Elles cessaient de perdre leur chevelure, leurs dents, rejetaient lunettes et conserves, se remettaient à la gourmandise. C’est au sein de pareils villages qu’il fallait chercher des vieillards durables, plutôt des vieillardes, car — selon le mot désabusé d’une de celles-ci — « ce n’est guère solide, un homme ».

Nos octogénaires, même nos centenaires, ne se confinaient pas chez elles. On les rencontrait libres, ingambes encore, respectées comme un texte qui ne risque pas d’être traduit. M de Cadalvène, M Jarry, M Billette dans sa maison reconstruite et son beau verger-potager, M Legée avec son époux chauve et crépu, M Bourgneuf, paralytique élégante trônant dans son salon de citronnier au bord de la petite place du Grand-Jeu, M Jouannin sur sa pelouse fleurie…

Autant de vieilles dames qui honorèrent mon chef-lieu de canton par leur durée, faute de l’édifier, comme firent ma propre mère Sido et mon père, par la sérénité de leur amour conjugal.

Àtous ses visiteurs, M Bourgneuf offrait ses sucres d’orge de Vichy, d’un vert glacial, d’un rose translucide. M de Cadalvène me prêtait les illustrés de sa bibliothèque et m’envoyait « jouer » autour de sa pelouse, mais quel jeu m’eût retenue autant que la majestueuse pendule blanche et or, assise sur la cheminée du salon, et j’attendais que son petit marteau en forme d’olive tintât, reflété dans la glace haute.

Un demi-siècle plus tard, Anatole de Monzie, sénateur du Lot, timbrait la façade de ma maison natale d’une grande rouelle de marbre sur laquelle on grava les mots : « Ici Colette est née. » J’appréciai en son temps la discrétion d’un texte qui évite toute précision de date.

Mde Cadalvène, M Pietresson de Saint-Aubin, M Morisset la mère, M de La Cour qui fûtes ambassadrice à Constantinople et finîtes châtelaine au domaine des Gouttes, M Jarry qui vous contentâtes d’être M Jarry, voici revenus sous ma plume vos nom de défuntes, à la fin de ma propre vie. En cherchant bien, j’en retrouverais d’autres, qui les jours fériés coiffaient la guipure noire et la grappe de cassis, endossaient le raide caraco boutonné de jais, tendaient hors de la mitaine en tricot deux phalanges de leur main droite. Le département de l’Yonne n’affichait pas de modes provinciales, de coiffes, de devantiaux brodés. Tout au plus une demoiselle d’âge, çà et là, proclamait-elle, par sa fidélité au mérinos noir, au parapluie à bec de canard, au camée épanoui en plein poitrail, qu’elle n’épouserait personne… L’une d’elles épousa pourtant un veuf, nanti d’une mélancolique petite fille que je voyais songeuse derrière les rideaux de sa chambre fermée… « Non-dà, je ne pleurais pas », me jura-t-elle plus d’une fois. La nouvelle mariée mit la petite fille au couvent des Oiseaux, à Paris. Elle en revint innocente et triste autant qu’un ange puni. Un bref séjour à Paris — j’y fêtais mes quinze ans — me permit de visiter la pensionnaire. Mais je vis bien qu’au parloir elle avait hâte de quitter « l’enfant de la laïque », et c’est moi qui eux envie de pleurer.

Ce sont ces dames anciennes qui donnèrent des touches de couleur et d’animation à mon village natal. Il n’avait pas de cours d’eau important, son clocher foudroyé n’est encore aujourd’hui qu’un moignon, le Loing coulait faiblement à son pied. À peu de distance, Druyes-les-Belles-Fontaines, le bien-nommé, brillait de sources et se vantait d’un puits très profond que nous prétendions, mes frères et moi, combler en y jetant des cailloux.

En saison chaude, de mainte bourgade, dotée seulement de citernes, montait la fétidité des bêtes mortes. Mais notre soif ne recourait guère à l’eau ; une chopine de lait, une « verrinée » de cidre bien dur, servis dans les petits bols de faïence épaisse, nous contentaient, et le dimanche après-midi tout un chacun avait droit au sirop de « groselles » pas assez froid, pas assez sucré, pas assez rouge…

Parlerai-je de l’étrange coutume qui enfermait par paires dans les citernes, au nom de l’hygiène, de grandes anguilles, chargées de « purifier l’eau »…

— On leur donne à manger, aux anguilles ?

— Pour gâter l’eau ! T’es pas folle ?

— Alors, elles ne mangent pas ?

— Si. Elles mangent le mauvais de l’eau. Après, on les change.

Un bout de dialogue comme celui-là réglait, dégoût compris, nos rapports avec la citerne qui nous fournissait d’eau douce pour les lessives et les arrosages.

Dans chaque maison de mon pays, c’est sur le « lavier » — lisez l’évier — qu’on rangeait la batterie des arrosoirs, les seaux d’écurie en bois cerclés de cuivre rose. Les cruches ventrues, insolemment sexuées, étaient pétries et cuites à la Bâtisse, veine d’argile grasse à fleur de terre. Vernissée, avec ça et là des rehauts d’oxydation empruntés au feu du four, tournée à la main et au pied, la rustique poterie de la Bâtisse dépendait de deux gestes très anciens, dont l’un, celui des mains, enchantait par sa suavité et son silence, et modelait les écuelles, les fait-tout avec une queue, les fait-tout sans queue, les cruches pour l’eau, les cruchons pour le lit… L’émail inégal, mais toujours d’un brun chaud, couvrait cette vaisselle née de notre sol.

Au moins deux fois le jour, une fontaine, dite du Saint-Jean, rassemblait tout le pays autour de son abondance providentielle. Nous avions bien aussi un puits banal, sur la place du Marché, mais nul ne l’égalait à la fontaine du Saint-Jean, froide, impatiente sur son désordre de cruches brisées et de carafes en tessons, que la forte source vannait sur son flot.

Entre le Saint-Jean et nos premières maisons, toujours musait la file des enfants qui « allaient à l’eau », ébréchaient et tétaient le nombril saillant des cruches ; toujours régnait sur la route communale l’autorité des commères fidèles au lavoir, leur fausse activité qui laissait tiédir, au gré d’un intarissable bavardage, l’eau du Saint-Jean dans les cruches, jusqu’à ce qu’elle perdît sa gaîté d’eau vivante, sa subtile saveur de neige…

Comme les autres enfants, j’aimais la corvée d’eau. Comme les autres enfants, je brisais de temps en temps une cruche — quarante-cinq sous ! — et je m’enflais, à plein ventre, d’eau du Saint-Jean.

Mon village n’était jamais à court de vieilles dames et de servantes irréductibles, qui, côte à côte, avançaient dans le siècle et ne se voulaient inféoder qu’à leur chef-lieu de canton. Elles s’y campaient, jeunes encore, comme à un poste que leur aurait départi une solide situation dans la bourgeoisie aisée. Quasi oisives sauf la mission de cuire la confiture annuelle et distiller la liqueur de noyau, elles s’aventuraient, mais peu, jusqu’au tricot-diamant l’hiver, et au point feuille-de-rose pour les bas blancs d’été, toutes besognes bien réputées et qui ne piquetaient pas de noir l’index comme eussent fait la reprise ou l’ourlet.

Une fenêtre : n’en eût-il pas fallu deux, au moins, pour la carrure et l’immobilité des dames anciennes ? Plutôt que de réclamer la seconde fenêtre, elles l’eussent murée, faute d’aimer assez les plates et larges lumières qui arrivent de l’ouest par grandes gifles soleilleuses, rebondissent contre un mur d’espalier et cherchent à gagner le côté le plus verdissant du jardin clos. Point n’est besoin de voies larges dans nos petites bourgades, la mienne n’en comptait aucune, à part le champ de foire et un faubourg d’accès appelé la Gerbaude. Voisines, cousines, M de Cadalvène et M Jarry, propriétaires d’immeubles, réservaient à leur usage personnel les rez-de-chaussée dont l’un, surélevé, assurait à son occupante le surplomb de la rue, la vue oblique d’un jardin planté d’ifs et de framboisiers grêles, hantés d’oiseaux.

Les demeures auxquelles, bizarrement, je me reprends aujourd’hui, ont gardé, j’imagine, la simplicité qu’impose une destination choisie, adoptée une fois pour toutes. Maisons pour oisifs, en somme. Les châtelaines, au bord de leurs étangs, ou égaillées à la lisière de leurs bois, et que leurs mœurs braconnières nourrissaient de bribes, y maigrissaient, tandis que la bourgeoisie villageoise, aimant les longues journées, se levait tôt mais mangeait dru.

Àpartir de sept heures, le matin, M Jarry, en robe noire de léger mérinos, couronnée de papillotes en « papier fin », avait consommé son chocolat réduit, recuit, ses tartines, et se carrait dans la profonde embrasure de sa fenêtre. Personne n’a jamais pu surprendre en tenue de ménagère cette inoccupée, qui bornait son activité à morigéner sa servante. Au creux profond de ses genoux brimbalaient les insignes de sa caste : un fascicule saumon de la « Revue des Deux Mondes », un mouchoir vaste et de pur fil, un trousseau de clefs aussi lourd qu’une panoplie d’armes, une boîte de réglisses noirs et quelques livraisons d’une revue médicale que M Jarry empruntait à son gendre, le docteur Pietresson de Saint-Aubin.

Trois générations de Jarry et de Saint-Aubin, depuis, ont réparti leurs prédilections sur l’exercice de la médecine et de divers professorats. Il s’agit d’une époque comprise entre 1880 et 1900. Je crois savoir que ces Jarry étaient apparentés — par un Jarry recteur de l’Université de Rennes — à l’étonnant Jarry (Alfred), responsable d’Ubu Roi, que je connus plus tard à Paris. Inconstants, doués d’esprit, sympathiques, ils se dispersaient, semblaient s’ignorer, mais restaient aptes à se regrouper et à plaire.

L’époque et la région étaient encore frugales, infractions consenties aux grandes noces, aux baptêmes et aux repas de première communion, aux hécatombes de petit gibier. La soupe de lait sucrée-salée-poivrée (un dé de beurre frais et des radeaux de pain rôti jetés au dernier moment dans la soupière), je n’ai pas cessé de lui être fidèle, et j’aurai toujours mon mot d’éloge sur la tarte aux poireaux, le gâteau de citrouille et la tarte au fromage blanc, confiés au four du boulanger.

Mon cher maître et ami, le professeur René Moreau, a sujet encore aujourd’hui de me reprocher mon dédain de la côtelette et de la compote amies du vieillard, mais surtout ma préférence pour un de ces cubes de lard pur, ourlés à peine de rose… Dans le lard pur réside une vertu, gîte une saveur qu’en vain je prêche au professeur René Moreau depuis des lustres, et desquelles Monselet a dit ce qu’il en fallait dire. Coté dans mon pays sur toute autre chair, on y nourrissait largement le cochon, et on l’y saignait sans pitié. « Ne me parlez pas du mouton », disaient les délicats, « il sent le mouton ! » Qui eût jamais fait honte au cochon d’avoir goût de porc ?

Je n’ai pas vu, chez M Jarry ni chez « ces dames », qu’il s’agît de résignation, l’âge venant. Férue d’un ensemble d’échéances qui coïncidaient avec le premier octobre et son feu de bois, avec le cruchon d’eau chaude, ensaché de flanelle, M Jarry ne négligeait aucun des privilèges que lui apportait le temps, jour après jour. L’un brasillait, huit mois sur douze, entre les mailles métalliques de sa chaufferette, sous la fine cendre de bouleau…

— Marie ! criait la dame à sa fenêtre, le cruchon de mon lit n’était pas assez chaud !

— Madame, répliquait Marie à tue-tête, si je le faisais plus chaud, il y a beau temps que les draps de Madame seraient utris !

« Utris »… Ici se plaçait ce qualificatif étrange dont je n’ai trouvé nulle part la signification ni l’orthographe. Je le suppose patois, je l’accuse d’être un brin méphitique, et même violacé. Son « s », au pluriel, est rigoureusement muet. Je ne sais rien de lui. Marie la servante semblait en savoir plus que moi, mais non sur toutes choses. Je me souviens d’un début d’incendie, allumé par accident dans le salon de M Jarry. Je revenais de l’école à onze heures d’avant midi. L’odeur du feu, la fumée, la voix perçante de M Jarry m’arrêtèrent…

— Marie ! Marie ! Vite un seau d’eau ! Mon tapis est en flammes !

Une fenêtre encadra la sèche figure de Marie, son bonnet blanc dentelé de « croquet ».

— Eh, ma pauv’ dame, j’ai que de l’eau bouillante dans mon bain-marie ! L’eau bouillante, ça n’éteint pas !

En face, dans une autre maison ressemblant à celle de M Jarry, un autre visage de vieille dame, plus fin, tout sourires, montrait trente-deux petites dents que jamais un dentiste n’avait offensées. Cette bouche perlière étonnait d’autant plus que seules les quatre grandes foires de l’année voyaient, rouge et or, tambours battants, enfants bottés, arriver Raymond Lajarisse qui, en haut de sa voiture, guérissait par l’extraction, et l’extraction seulement, incisives et molaires. Encore fais-je bien de me souvenir que le davier de ce temps-là s’appelait « clef de Garengeot » et évoquait vaguement l’outil qui sert à accorder les pianos.

On ne riait pas, en ce temps-là, d’un « opérateur » dont le tour de main, connu sur les marchés, méritait la confiance du patient. Une fois, Sido ma mère, tourmentée par une dent, monta « au vu et au su » sur la voiture, accepta le trône de velours, ouvrit la bouche, s’en alla délivrée, le tout en un tour de clef si prompt et si ménager de ses forces qu’elle n’avait pas fini, en descendant l’escalier-échelle, de remercier M. Lajarisse le fils.

Sido assurait qu’à la virginité appartient la fantaisie, que l’humour se plaît aux vieilles filles, tandis que le célibat attriste les vieux garçons.

« C’est, ajoutait-elle, qu’il y a peu de vieux garçons vierges. Quelle différence avec l’état où les vieilles filles puisent des débauches imaginées, des trésors d’erreur, bien plus précieux que les vérités crues ! Quand je ne citerais, avançait Sido, que M Philipon… » À tant faire que de la citer, elle mettait de l’hésitation et de la poésie, presque de la considération.

Car entre de longs bandeaux gris formés en valves de moules, M Antoinette Philipon entretenait une allégresse qu’elle dissipait en leçons de piano ici, là de solfège, ailleurs en confidences telles que Sido ma mère, imbue en tout et pour tout de ce qu’elle avait recueilli au cours de deux mariages, et de deux grossesses, protestait :

— On ne conçoit pas… On ne peut se faire une idée… Je ne peux pas concevoir…

— T’aurais-je priée, ma chère âme, de concevoir ? intervenait mon père.

— C’est que tu ne sais pas tout ! repartait Sido impétueuse. Je ne t’ai pas dit ce que fait M Antoinette dès qu’elle est seule ?

Abaissant, sur son genou unique, le bouclier des journaux qu’il prétendait lire tous à la fois, mon père témoignait d’une curiosité inattendue.

— Elle prise ! siffla Sido. Elle prise du jaune, du jaune dans des cornets à quatre sous !

— J’espérais mieux, dit rêveusement mon père.

Et le rempart des journaux, de nouveau, le retrancha du monde.

Libre dans son langage, notre petit pays se vantait de ses mœurs en ce qu’elles avaient de pire.

— J’ai vu, reprochait la mûre institutrice de notre école à Drienne Jacquemin — deuxième division, neuf ans comme moi — j’ai vu comment tu te tenais avec ton frère hier devant votre maison, sur l’escalier de la cave. C’était du joli.

Drienne eut un sourire explicatif :

— Mais, mademoiselle, c’est mon petit frère. Il ne sait pas, il est jeûne. J’y apprends.

M Fanny Desleau s’empourpra, baissa la voix, risqua une question à laquelle Drienne répondit en toute simplicité :

— Il a trente-trois mois, lundi trente-quatre.

Le cri qui échappa à M Desleau ne fit pas grand bruit. Mais elle se voila un moment le visage, affermit son diadème de tresses gris-blanc-noir, fit du regard le tour de notre groupe, comme si elle nous comptait et recomptait ; nous étions sept ou huit.

— Ce que je voudrais savoir, dit-elle enfin, c’est ce qui vous fait rire dans une histoire pareille… une histoire… Je ne trouve pas de termes… une histoire…

Car nous riions en effet. Rire de damnées ? Rire grinçant et affreux ? Que non. Pas du tout. Les deux petites sœurs Tuchien se frappaient sur la cuisse à l’imitation de Tuchien leur père, le marchand de bœufs. Nana se ployait en deux pour mieux s’esclaffer. Julotte répétait : « Ah ! là là, t’y possible ! » ; et je lui répliquais machinalement : « Ben ma vieille ! Ben vrai alors ! »

Il y eut encore une réaction assez faible de M Desleau, où nous distinguâmes : « Mais comment pouvez-vous rire de… mais qu’est-ce qui vous paraît risible dans… » Sur quoi, Nana la plus petite et Julotte la plus jolie semblèrent s’élancer au-devant de ce que notre institutrice n’oserait jamais formuler. Elles redevinrent toutes deux de ravissantes petites filles, sans vergogne ni rougeur, soudain confiantes.

— Ben voyons, Manemoiselle, y avait-y rien de plus tordant ? C’tte Drienne, qu’elle croyait tout savoir ! Qu’avait mis ce petit à cheval par-dessus elle, tout de travers ! Ce petit qu’avait l’air tellement empoté ! Et Drienne donc ! La belle appreneuse que ça faisait ! Si ta mère t’aurait vue, Drienne, « Ben, ma fille, qu’elle t’aurait dit, de quoi que tu as l’air ! Tout le monde dans le pays qui va rire de toi et de ce poure petit ! »

Les deux Tuchien se poussèrent jalousement pour empiéter sur les genoux de M Desleau.

— Voui, on peut le dire, qu’elle en avait une manière ! Ses pieds, à ce poure petit, ils ne touchaient même pas par terre ! Malades, qu’on était, nous, Manemoiselle, malades de rire !

Le reste ne fut qu’un vacarme de sabots et de galoches ; les galoches noires de mon pays, en bois, bâtées de cuir, sont lourdes et sonores.

M Desleau finit par émerger de sa deuxième division. Elle était rouge et ne se défendait pas, semblait-il, d’une espèce de griserie, gagnée à avoir supporté que des enfants lui fissent tâter d’un antidote inconnu : à savoir la grosse moquerie, l’insolente humeur, qui sont gaîment et sainement les contemptrices des gestes de l’amour.

L’erreur se prête facilement à l’écrivain qui veut dépeindre sa province et son passé. Il se persuade qu’il confronte ses souvenirs avec la seule vérité, que les lumières, ménagées, sont d’autant plus authentiques. Il dénonce ses anciens compatriotes pour des amants de la fenêtre étroite, de l’architecture souffreteuse qu’encadre, à gros bourrelets mauves, la campanule-chenille. Il se trompe, il oublie. Je ne me chargerais pas de reconnaître aujourd’hui ce que j’ai aimé décrire avant-hier. Mon pays d’origine s’est arrogé, entre autres périodes révolues, une misère étalée, à enfants nombreux, qui pour contenter les besoins de leur corps dépassaient à peine leur seuil, souillaient la rue et la ruelle. Ignorant tout de l’Orient en haillons, ils créaient pourtant le souk, revendiquaient le droit d’être nus, malades, grumeleux, faisaient du faubourg un piège et de la venelle un antre. Une sente servait de dépotoir à ces séquelles impudiques ; une glycine retombante condescendait à les protéger ; des claies d’osier, qu’elles tressaient de leurs mains scélérates, enfermaient des basses-cours prospères…

De mon plafond, ciel écarlate à large moulure blanche, pleuvent encore nuages, oiseau, foudre, que je mérite : les entravés de ma sorte ne sont pas sans secours. Un divertissement innocent m’attend encore : je n’ai pas choisi mon lieu où dormir à jamais. J’ai cru assez longtemps que l’enclos qui verdoie aux portes de mon village ranimerait mon goût pour lui ; je n’en suis plus certaine.

Paris aussi m’est un doux projet. Prospecté, chanté, dépeint, mon bourg de quinze cents âmes m’échappe : que le temps et la distance achèvent donc de m’en déposséder, j’en thésaurise ce qu’exige mon égoïste consommation de souvenirs : la rayonnante Saint-Jean d’été, notre grande fête locale ; la froide Quasimodo, ses noix vertes, ses mitrailles de grêle et d’eau brutale, ses brusques obscurités bleues qui infligent à une saison prometteuse d’orageux démentis.

Colette

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