VII
LE VIEUX-MOUTIER
Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, un coupé s'arrêta. Modeste voiture de remise, louée au mois, qui n'attira l'attention de personne.
Pourtant un marmiton,--douze ans peut-être, le nez en trompette, tourné à flairer constamment les bonnes choses en équilibre sur le crâne tondu--s'arrêta lorsqu'il vit descendre une longue, souple, silhouette de femme. Vêtue de noir, elle paraissait drapée dans les étoffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint mat avait une pâleur chaude de camélia. La splendeur veloutée de ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche à la veste blanche.
--«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans hésiter.
Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des papetiers, n'avait ardemment rêvé devant le portrait de la célèbre danseuse?
Elle eut un faible sourire,--triste, mais si indulgent, si doux!--et, traversant le large trottoir, elle pénétra sous la voûte.
La porte cochère était ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses d'une auto. Le véhicule coupable de ces maculatures stationnait encore dans la cour, tout éclaboussé par la boue de ce jour d'hiver. Preuve d'une course assez intempestive, car il n'était guère plus d'une heure de l'après-midi.
Le concierge s'avança,--mais sans livrée ni casquette galonnée d'or. De sa loge partaient de gros rires.
Un air d'émancipation, de débandade, flottait dans cette maison, où, d'habitude, régnait une tenue soulignée d'arrogance.
--«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au prince Omiroff.»
Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, pendant que des têtes glabres çà et là surgissaient, insolemment curieuses.
--«Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout à l'heure.
--Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule.
--«Pas sorti... parti,» accentua le portier. «Parti en voyage.
--Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il serait là pour moi.»
Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme recula.
--«Madame, c'est la vérité. Son Excellence a quitté Paris.
--Pour longtemps?» demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa voix.
--«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,--non avec l'humilité de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut pas parler.--«Madame n'aura qu'à lire les journaux de ce matin. Son Excellence a fait passer une note.»
Flaviana, le cœur défaillant, sortit, fit quelques pas, très lentement, vers sa voiture.
Où aller? quelle décision prendre? L'idée de rentrer chez elle sans accomplir immédiatement une démarche pour retrouver son enfant, lui sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors d'une entrevue avec Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff? Où était-il? Pouvait-elle courir après lui?... prendre un train?... le rejoindre?...
Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note dont lui avait parlé le portier.
La danseuse, d'un coup d'œil, explora l'avenue. Où se trouvait le kiosque le plus proche? Elle en aperçut un à l'angle du boulevard Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, sans même remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune garçon qui, précisément, quittait ce kiosque, et brandissait le _Petit Parisien_, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter à son intention.
Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, sous la voûte de l'hôtel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec des yeux de braise. Peut-être allait-il la saluer par son nom, comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, intimidé sans doute par le portier rébarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose à faire dans la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des gamins de Paris, l'étoile attendait celui-ci, qui, prévenant son désir, s'était élancé pour lui quérir un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: maigre figure aux traits basanés, busqués, larges prunelles de jais, svelte et souple corps de chat, leste à la course, mais gauche de gestes comme d'un très jeune homme poussé trop vite. La mise était médiocre: veston et pantalon disparates, usagés,--feutre mou, un peu roussi, et, autour du cou, une large cravate écarlate, masquant peut-être un linge douteux. Mais en quelle stupéfaction se changea le vague étonnement de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant le _Petit Parisien_, chuchota:
--«La note est en avance. Le départ du prince a été simulé.»
Un cri de la danseuse:
--«Il est encore à Paris?
--Non... mais pas loin.
--Vous pouvez me dire où je le trouverais?...
--Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.»
Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana n'hésita pas, ne discuta pas. N'eût-elle pas bravé tous les hasards, tous les risques pour la plus faible chance?...
--«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je me fie à vous. Quant à votre récompense, vous la fixerez vous-même, si vous dites vrai.
--Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante.
--Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre une. Montez d'abord avec moi, dans mon coupé.»
A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son cheval et se dirigea vers l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon admis par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté d'elle dans la voiture.
«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui raconte qu'il a sa mère à la mort et six petits frères et sœurs crevant la faim. Nous allons de nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.»
La philosophique résignation du brave serviteur fut troublée quand «Madame» s'étant assuré la location d'une imbattable quatre-vingts chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna congé pour le reste de la journée. Il se sentit humilié dans sa personne et dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce que ça voulait dire? C'était insulter à de braves bêtes comme la sienne que de donner leur nom à ces sacrés outils.
Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions de «la patronne».
--«Retournez à la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, même pour dîner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai. Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. Ah!... et puis... Si le docteur Delchaume vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas? que je lui téléphonerai aussitôt mon retour.»
La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée de tout Paris, avec son étrange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui file à toute vitesse.
Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle le regarde, plus elle lui trouve l'air d'un bohémien. Gêné, il dit:
--«Si vous voulez, madame, je monterai sur le siège, à côté du chauffeur.
--Vous auriez froid, peu vêtu comme vous l'êtes.
--Bah! je ne suis pas frileux.»
Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» Mais elle ne s'y arrêta pas. Le jeune garçon pouvait s'être trompé de genre. Son accent décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta:
--«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici.
--D'où êtes-vous donc?
--De la Petite-Russie, près de Kasatine.
--Votre nom?
--Alexis Berditcheff.»
Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite ce nom de Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, précisément. Mais Flaviana ignorait ce point géographique.
--«Vous me connaissez?» demanda la danseuse.
--«Non, madame.»
De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus populaire que celle des chefs d'État.
--«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée?
--Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai désespoir de ne pas rencontrer Omiroff.
--En effet.
--J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un caprice, courrait au bout du monde.»
--Un caprice...» soupira la jeune femme.
--«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, «que, riche et impatiente comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi pour guide. C'est arrivé, vous voyez.
--Vous vouliez donc partir?
--Oui.
--Pour rejoindre le prince?
--Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto.
--Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?»
Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. Le garçon à figure de gitane, sourit:
--«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire...
--Allez! dites...
--Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas réussi à ce que je voulais y faire. Voilà que j'apprends le prochain départ du prince Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me rapatrierait peut-être avec les gens de son service. Ce matin, on m'a fait voir sur le _Petit Parisien_...
--La note communiquée à la presse... J'oubliais... Laissez-moi la lire,» interrompit Flaviana.
Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait glissé, et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone. Tout de suite, elle découvrit, en tête des échos:
«Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui, et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera vers sa patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire château de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien qui, a toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne s'agit pas seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non loin de ses rives, le prince rencontrera sans doute celle qu'il va chercher au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et pour la recevoir ensuite magnifiquement dans ses domaines,--la fiancée errante, qui revient du Japon par Vladivostock,--voyageuse de race, puisque fille d'Albion.
«Une idylle moins banale, on le voit, que la classique rencontre à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit Palais.
«Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.» #/
Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux son fulgurant œil noir, le jeune Russe épiait l'effet de cette lecture sur la délicieuse femme aux côtés de laquelle il se trouvait assis.
«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle soupçonne... Boris la plaque. Quand elle aura vu ça imprimé en toutes lettres... nous allons entendre de la musique. Et ce portier qui lui déclare que la note est de son maître!... Pas d'illusion possible.»
Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. La flamme sauvage de ses yeux ne trahissait nulle velléité offensante. Et son corps mince d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume, se rencoignait dans l'angle de l'auto, pour ne pas effleurer la créature précieuse que le hasard mettait si proche.
Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage de celle-ci s'éclairer à mesure qu'elle parcourait les lignes de l'entrefilet. Flaviana replia le journal et resta pensive. Elle songeait à la fiancée de Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si décidée, de qui elle avait reçu la visite.
«Ah! celle-là, sûrement, est loyale. Je l'aurai pour alliée. Mais comme elle est loin, mon Dieu! Que ce sera long!... D'ailleurs, pense-t-elle encore devenir princesse Omiroff?... Son départ, n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion dans les journaux, n'est-ce pas pour lui forcer la main?»
Le magnétique regard de son compagnon ramena Flaviana au sentiment de la minute extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les vitres, opaques de buée. Sa main nerveuse en fit descendre une. L'air vif et humide entra.
--«Où sommes-nous?
--Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur connaît le chemin. Il faut qu'il arrive à Mériel.
--Quelle distance?
--Moins d'une heure, à cette allure. Nous devons être à plus de la moitié.»
La route filait entre des vergers. C'était la vallée de Montmorency, qu'avril fait blanche de fleurs et juillet vermeille de cerises. En ce jour de décembre, elle était brune de rameaux nus, de terre nue, parmi des vapeurs grises, et bornée par un horizon violet. Au ciel, de gros nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent criblé d'or. On eût dit des sacs éventrés, d'où croulaient des lingots.
Dans le recueillement mélancolique de la saison, la sirène de l'auto jetait son cri lugubre, prolongé. La folie de sa course ne troublait pas la paix des choses. A la traversée des villages, elle ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une vitre s'allumait sous une fusée de soleil oblique et rouge. Les paysannes, aux gestes lents, tournaient à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres, c'était le chapelet des villas de Parisiens, avec les façades closes, les jardinets morts, et l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition universelle.
Alexis Berditcheff donnait les derniers détails de son histoire, fausse ou vraie. Certains de ces détails firent palpiter violemment le cœur de Flaviana. Serait-elle véritablement sur le chemin qui la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait qu'étant venu rôder sur les quais de la gare, avant le départ du Nord-Express, il avait eu la surprise de reconnaître un camarade de son frère aîné dans le premier valet de chambre du prince, en train d'organiser le wagon-salon destiné à son maître. L'homme, mis en confiance par ce qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine sur les bords du Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt à lui:
--«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il. «Mais agis discrètement, car tu me ferais perdre ma place. Si tu te montres malin, je réponds de t'obtenir une position chez le prince. Une aubaine pour toi, puisque tu cherches du travail.
--«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,» continua le jeune garçon. «Alors il m'expliqua que le prince ne prenait pas le train. Lui seul, premier valet de chambre, partait, et devait l'attendre à Liége avec le bagage personnel. Omiroff, profitant de ce que tout le monde, et même sa maison, le croyait en route, courrait à un rendez-vous dans une maison de campagne voisine de Paris. On ne m'a pas dit «un rendez-vous d'amour», madame, ajouta le narrateur, croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage troublé de Flaviana.
--Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment. Et elle pensait: «Une démarche tellement secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il a enlevé... Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout haut, la danseuse s'écria:--«Et vous savez, vous, où s'est rendu le prince? C'est là que vous me conduisez?... Nous y allons?...
--Je l'espère.
--Vous n'en êtes pas sûr?...
--Madame, ai-je eu tort?...
--Non... non!... Sur la moindre probabilité je serais partie... Ah!...»
Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace. Elle n'écoutait plus que distraitement l'explication, d'ailleurs embrouillée, du Petit-Russien. Le valet de chambre du prince, informé au dernier moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre en voyage sans son maître, n'aurait pas été fâché de faire prévenir un autre domestique, resté à l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement lié. La chose était d'importance pour les deux compères. Alexis s'était chargé de la commission.
Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait même pas au cerveau, plein de pensées frémissantes, de Flaviana. Sous l'influence de son obsédante anxiété, elle demanda:
--«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... Vous a-t-on dit?... Et qu'y venez-vous faire?»
Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui importait qu'elles fussent absolument vraisemblables, qu'elles coïncidassent. L'auto l'emportait où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait plus d'un faux pas.
La campagne?... Rien de plus simple. Le fameux valet de chambre, si confiant avec lui, en avait surpris le numéro de téléphone, son maître lui ayant fait demander la communication, ce matin: le 18, à Mériel. Ensuite, avec Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire. Ça s'appelle le Vieux-Moutier.--«Et voyez pourquoi je supposais que ça ne doit pas être un rendez-vous d'amour... Paraîtrait que le prince a dit--mon ami l'a entendu:--«Vous en répondez sur votre tête... Pas de brutalités... Si je le trouve seulement mal en train, ou maigri...» Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un prisonnier, ou d'un cheval de course...
--D'un enfant!...» murmura Flaviana, comme malgré elle.
Et tout son corps trembla, dans la frénésie de son espérance.
--«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit le jeune Russe, comme éclairé par cette idée. Et, dans la précipitation de ce qui surgissait en lui, il posa cette question,--insensée, n'eût été sa logique secrète:--«Un enfant... de quel âge?...» Puis, aussitôt:--«Vous seriez la mère?... Ce serait vous!...»
Dans l'auto galopante, il y eut une minute de silence,--un silence humain, poignant, qui passait, emporté à une vitesse folle, à travers le profond silence de la nature.
On atteignait au but de la course. La voiture venait d'escalader, presque sans ralentir, la côte rude au-dessus de Mériel. Maintenant elle semblait courir vers le vide. Car, au delà du plateau dénudé, la route s'abaissait brusquement, comme coupée par un précipice. En face, des moutonnements de forêts, une colline haute, dont la ligne avait de la grandeur. A gauche, des lointains immenses, fondus dans des brumes froides, sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux, hostile.
Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas cette désolation du paysage. Ils s'attachaient éperdument au visage de son compagnon. Ils y virent poindre une espèce d'attendrissement, de pitié. Les noires prunelles bohémiennes s'adoucirent. La voix chuchota:
--«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... Ce n'est donc pas l'amour qui vous fait courir vers cet homme?
--L'amour de lui?... Non.
--Vous le haïssez?»
Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle? Dans quel piège s'était-elle jetée? Mais l'autre reprit:
--«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout vous dire... Vous êtes une mère... Mais, moi, je suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez donc pas peur de moi.
--Une femme!...»
Flaviana parcourut d'un coup d'œil la silhouette gracile. L'espèce d'étonnement physique l'empêcha de trouver un mot. Puis elle n'eut plus le temps de parler. La créature aux yeux sauvages venait de siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait.
--«Quoi!... Où sommes-nous?
--Tout près du Vieux-Moutier, madame. Aussi permettez-moi de monter sur le siège, à côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera. C'est mieux pour vous.
--On vous connaît donc?
--On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés, dans votre voiture, le pauvre garçon que je parais éveillerait trop de curiosité--trop pour vous, trop pour moi.
--Soit!... Comme vous voudrez.»
Avec un intérêt qui suspendait toute pensée, Flaviana regarda ce svelte corps androgyne, aux mouvements vifs et souples de fauve, qui filait, s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto, redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait se tenir à sa place.
Presque aussitôt, dans la route en pente rapide, juste à l'entrée sombre de la forêt, une ouverture parut à gauche, et une grille monumentale se dressa. Au delà, serpentait une allée carrossable, entre une immense pelouse semée de groupes d'arbres et un talus boisé. Malgré l'hiver, on avait l'impression d'une propriété soigneusement entretenue. Contre la grille, s'appuyait une maisonnette de concierge.
Flaviana descendit de voiture et s'avança pour sonner. Mais, tout à coup, son cœur battit avec une telle violence qu'elle en demeura haletante, suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait apercevoir? Un geste faux pouvait tout perdre.
Dans le parc, au tournant d'un massif, une automobile déboucha, s'avançant vers la grille--une forte limousine, de haut luxe, conduite par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme pour un long voyage. A côté de lui, bras croisés, un valet de pied, emmitouflé également. Ce n'est pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana. Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture tournait, prise en écharpe par un rayon rouge du tragique soleil de décembre, la danseuse avait distingué nettement, comme en une vision, un enfant blond, que tenait debout contre elle, en le caressant, une femme au costume d'Arlésienne.
Ce fut un éclair, une image fantasmagorique, où flambait, allumée de pourpre, la chevelure dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se trouva venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana ne la distinguait plus qu'en masse obscure, éblouis qu'étaient ses yeux du bref rayonnement, et l'âme également sillonnée de clartés fulgurantes.
«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait son cœur.
Car,--la certitude l'aveuglait,--cet enfant était celui qu'on avait enlevé à Delchaume.
Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait même plus tirer le bouton du timbre. Saisie par une espèce de fascination, d'enchantement terrible, elle tremblait de tout dissiper par une imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, nulle impulsion de ruse ou de hardiesse, ne se dessinait dans son cerveau affolé. Involontairement, elle se tourna, comme pour chercher un secours moral, une inspiration, vers l'étrange guide qui l'avait amenée là.
Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège de la voiture, qui stationnait à quelques mètres. Cette femme,--puisque c'en était une,--ne percevait pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,--plus sauvages et plus noirs,--se fixaient avec intensité vers le parc, sans doute vers l'auto, qui s'approchait sans hâte. La haine qui en jaillissait impressionna la danseuse, même à une telle minute. Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette haine menaçât l'enfant.
De la maison de garde sortit une jeune fille qui, ayant vu venir la limousine, dans la direction du dehors, se disposait à ouvrir la grille. Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt, stoppa.
La superbe auto se trouvait maintenant à une cinquantaine de mètres. Son conducteur, en descendant, comme il le fit, pour venir à pied jusqu'à l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement, le miroitement de la glace, l'ombre du talus, empêchaient Flaviana de bien distinguer la tête blonde, dont elle voyait bouger,--avec quel frémissant délice!--la claire chevelure.
Une voix la fit revenir à elle-même.
A travers la grille, sans toucher la poignée de la serrure, le mécanicien au visage invisible, dont on apercevait seulement la barbe brune, assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait:
--«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la danseuse.
--«A cette saison? Et à cette heure?» fit l'autre, soupçonneux.
--«Vous en venez bien,» riposta la jeune femme, avec une vive présence d'esprit. «Et vous ne me direz pas que vous y demeurez, puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable, d'après les guides. N'est-ce pas, mademoiselle?»
La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et qui restait là, curieusement, s'esquiva sans répondre.
--«Il faut une permission de la mairie de Mériel,» objecta l'homme.
--«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le gérant?
--Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame?
--Je vous aurais donné mon nom, et, si vous avez l'autorité de lever une consigne...
--Vous donnerez votre nom à la mairie. Il faut une autorisation signée du maire.
--Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle.
Le jeune garçon bondit du siège.
--«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel. Vous demanderez une carte à la mairie, pour visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle Flaviana, du National-Lyrique. Moi, j'attendrai ici.
--Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le sévère gardien du Vieux-Moutier.
Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop connue lui interdisait l'incognito. Et d'ailleurs, qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau et célèbre visage n'était pas si populaire que cet individu ne l'ignorât--à moins qu'il ne crût bon de feindre.
--«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose, une carte, une enveloppe de lettre, qui me prouve que vous êtes bien la personne que vous dites, et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.»
Docile à tout--pourvu qu'on lui ouvrît cette grille, mon Dieu!...--la jeune femme tira au hasard, de son petit sac, quelques papiers. Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte postale, une facture... Et, justement--ça tombait bien--son coupe-file... Voilà. L'homme les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup d'œil, il les examina minutieusement. Peut-être se donnait-il le temps de prendre un parti.
Le cœur de Flaviana, ses yeux, tout son être se tendait vers la grande limousine arrêtée--si près... et si loin!... Que devint-elle lorsque la portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la femme et l'enfant?
C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le petit François, si souvent serré contre son sein tandis qu'elle l'appelait tout bas son petit Serge, sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse de son instinct maternel.
Oh! se tenir là, tranquille et froide, ne pas crier vers lui, qui accourrait, qui la reconnaîtrait. Comment en conserver la force? Mais quoi! Il y avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur... deux hommes... Un autre peut-être dans la maison de garde. De son côté... qui?... Elle seule. L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu.
Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu risquer une lutte de vive force!... En attendant, elle demeurait impassible, suivant de ses larges doux yeux sombres les ébats du petit être, que cette Arlésienne--elle avait l'air d'une brave femme, d'une bonne nourrice tendre--faisait un peu courir dans l'allée pour lui épargner l'ennui de l'attente.
Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient maintenant derrière l'auto.
Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle mit quelques secondes à se rendre compte. La femme travestie, le soi-disant Petit-Russien aux yeux de braise, lui désignait furtivement,--avec quelle face livide, quel regard meurtrier!--celui qui, de l'autre côté de la grille, prolongeait la lecture d'un banal document d'identité présenté par Flaviana.
Évidemment, il se perdait dans des réflexions profondes, ce chauffeur hermétique. Tout à fait absorbé, tenant le papier de la main droite, il appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement sur une arabesque de fer. Et c'était sur cette main que se fixaient à présent, avec une intensité terrible, les noirs yeux de gitane. Telle était l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme fascinée, ne vit plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,--de femme,--et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et soudain, une horreur confuse glaça Flaviana, car elle crut voir l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'eût pas contenu un doigt vivant, de chair et d'os.
Au même instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse retint à peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextérité, une rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un imperceptible grincement du fil de l'acier sur le fer de la grille. L'homme qui lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien senti. L'index de son gant était vide.
Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne crut pas que la visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique, eussent fait le moindre mouvement. Tous deux très proches de lui, ils le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d'étonnant à ce qu'ils eussent l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et si cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un prétexte...
--«Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais... sans votre voiture, n'est-ce pas?
--Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la danseuse, qui, déjà, faisait en pensée les quelques bonds follement agiles qui lui permettraient de saisir son enfant.
--«Non, madame... Au bout de cette avenue, on tourne un peu à droite, et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous accompagnera, pour vous ouvrir les salles.»
Il appela.
--«Olga!»
La jeune personne reparut.
--«Madame va visiter. Ouvre-lui.»
Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques mots dans une langue étrangère. Puis, il tourna sur ses talons, avec l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. En l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit l'enfant, remonta vite dans la limousine avec lui. Une indicible détresse s'empara alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette.
--«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora une voix sans timbre, une voix qui faisait mal.
--«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant avec une serviable hâte.
--«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.
--Mais oui... madame.»
Et elle retournait.
--«Où donc allez-vous?
--Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là, dans notre loge. Oh! ce ne sera pas long.»
Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse péronnelle restait là, ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame pour s'attarder. Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse en or. Toute prudence lui échappait. Et cependant, elle sentait maintenant que sa mystérieuse compagne la retenait, l'avertissait, par petites secousses, de son vêtement.
--«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez... ouvrez!
--Je ne peux pas, madame...» Et la fillette écartait ses deux mains vides.--«Il me faut les clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée d'attendre mon père. C'est si dur, cette grille! Mais je vais essayer.»
Elle disparut dans la maisonnette.
Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé son conducteur, se mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit un court et savant virage, puis s'élança vers la profondeur du parc.
Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria:
--«Serge!... mon fils!... François!... C'est moi, petit François!... Au secours!... Personne ne vient donc à mon aide!...»
Une voix dit à son oreille:
--«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, au nom du ciel! Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez... vite... vite!... écoutez.»
Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prière, regarda l'étrange créature, cette femme qui lui semblait malgré tout le jeune garçon dont elle avait si bien l'apparence.
--«Voilà,» reprit celle-ci. «Je connais cet homme. C'est bien à lui qu'Omiroff téléphonait, comme je m'en suis doutée. Le prince doit être ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui. Vous avez chance de le découvrir, de le rencontrer. Moi, je reste... Et je parlerai au misérable dont j'ai coupé le gant tout à l'heure... Vous avez vu?...
--Où lui parlerez-vous?
--Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de laisser la grille ouverte, après vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir à toute vitesse.
--Alors vous ne l'arrêterez pas.
--«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec une force impressionnante.
--«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...»
La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. Puis se ressaisissant:
--«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, après une brève hésitation:--«Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez, madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à moitié, pour que votre auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous êtes, madame Flaviana. Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici tout à l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre enfant.»