CHAMBRE D’HÔTEL
Ce n’est pas à la longue que j’ai pris l’habitude de me méfier des gens insignifiants. D’instinct, je leur reprochai toujours de s’attacher au passant robuste, comme fait l’anatife… Le mollusque à cordon extensible me dégoûte depuis que j’ai découvert les anatifes humains. Nous tardons trop à comprendre que ceux-ci, purs de malice personnelle, sont des délégués de l’obscur, chargés d’établir notre liaison avec des êtres qui n’ont pas d’autre chemin pour accéder à nous.
Quand je faisais du music-hall, Lucette d’Orgeville disait que j’étais son amie. Je la laissais dire, car elle se contentait de peu, et notre intimité se réduisait aux « Ça va ? » de loge à loge et à des considérations météorologiques. « À la revoyure ! » disait-elle, quand je la perdais à l’Olympia, la quinzaine finie, pour la retrouver l’hiver suivant à l’Empire, avenue de Wagram. Elle appartenait, mi-galante, mi-artiste, à une catégorie que le music-hall a rejetée, et qui n’a jamais compté que de rares représentantes. Les vrais artistes ne frayaient pas avec elle. Je me souviens qu’une petite athlète de la mâchoire, âgée de seize ans, qui soulevait entre ses dents courtes une table de cuisine sur laquelle sa mère se tenait assise, n’eût pas adressé la parole à Lucette d’Orgeville, et les Vénus-Sisters ne se souciaient point de lui céder le pas dans l’étroite entrée des coulisses.
Mais moi qui n’étais artiste que par accident, je ne montrais pas la même rigueur et je liais conversation avec Mlle Lucette d’Orgeville, danseuse à transformations, à qui manquaient la maîtrise de soi, la chasteté et le long souffle des vraies danseuses. Elle changeait d’humeur selon sa chance, et s’irritait parfois du silence de ses voisins, le comédien musical milanais, l’illusionniste international, ou la célèbre famille Schwartz, intègres équilibristes allemands, distants et courtois comme des princes, unis comme une tribu nomade.
Il n’est nullement indispensable à l’intelligence de ce récit que je m’étende longuement sur Mlle d’Orgeville. Mais c’est que j’y prends du plaisir, un peu comme je parlerais du mégathérium, ou de la poire, introuvable, de Messire-Jean. Lucette se présentait sous l’aspect agréable d’une jeune femme un peu doublée du râble, châtaine passée au blond d’or, saine et joliment construite. De l’épaule ronde au sein en demi-pomme, du ventre, léger mais non point plat, à la cheville, en passant par le genou effacé et frais, elle n’avait rien qui ne fût estimable, et le revers de sa personne était à l’avenant. Vous comprendrez très bien le caractère de sa beauté, quand j’aurai signalé que Mlle d’Orgeville eût pu choir en scène, fuir toute nue un incendie, perdre sa robe dans la rue, sans que de telles conjonctures imprévues et diverses ne tournassent à sa gloire, aussi bien qu’à son profit.
Son sketch — on disait « numéro » — de pantomime et de danse, réglé en conscience par Georges Wague et Mlle Beauvais, lui fut vite lourd. Elle « esquivait », remplaçant un arrêt sur pirouette par un baiser jeté au public, un taqueté par des clins d’œil libertins et des claquements de doigts. D’un passage chez Paul Franck, à l’Olympia, elle tombait à une tournée, hors saison, dans des villes de troisième ordre ; puis on lui voyait soudain un coupé et deux chevaux, devant le Moulin-Rouge-Music-hall.
Une fois elle me confia : « Je pars à Saint-Pétersbourg ! » Consciente des risques et des devoirs, elle ajouta : « Il faut ce qu’il faut. » Elle en revint quatre mois plus tard, fourbue sembla-t-il, avec un petit tressaillement d’un côté de la bouche, une expression de stupidité et de frayeur qui en disaient long. Entre autres dépouilles elle ramenait un grand manteau sans prix, en zibelines sombres, doublé pareillement de zibelines, — « mon réversible », disait-elle —, qu’elle mettait tous les soirs pour aller manger la gratinée chez Palmyre, place Blanche, et le matin pour faire son marché. Elle rapportait aussi tout un chargement d’émeraudes, les unes troubles, vaseuses comme l’eau d’un gave pendant la fonte des neiges, les autres pures, énormes, d’un vert où passait un indicible et sublime feu bleu, montées pêle-mêle dans une grosse maçonnerie d’or.
Et puis je ne pensai plus à Mlle d’Orgeville, simplement parce que nos chemins cessèrent, pendant un temps assez long, de se croiser. Je la trouvai quasi sous mes pieds, au Bois de Boulogne, un jour que j’y suivais ma chienne en quête de lac, d’herbe tendre et de pommes de pin. Assise à même le gazon, tête nue, Mlle d’Orgeville tenait par le cou, d’un bras, un jeune homme bien fait dans sa stature moyenne, châtain un peu roux et les dents sans défaut, qui, à force d’être de la même race qu’elle, lui ressemblait comme un frère. Au grand jour de la clairière, on voyait que c’était un frère cadet. Mais Lucette avait bonne mine, et l’œil doux, l’œil d’une femme qui n’a pas de femmes à combattre.
Après les récris et les bonjours, elle me présenta son compagnon :
— C’est Luigi. Vous savez bien. Luigi.
En effet, ma mémoire me rappela le modeste et solide assistant d’un numéro de trapézistes, qui veillait aux agrès, aux crampons fixés dans le plancher, serrait les nœuds et passait une flanelle sur les barres nickelées.
— Mais oui, c’est Luigi ! Ça va, Luigi ?
— Vous pouvez le dire que ça va ! répondit impétueusement Lucette. On part incognito tous deux, dans la montagne au-dessus de X…-les-Bains, pas plus tard que dans dix jours. Un mois et demi de vacances. Un petit chalet, coquet. Le bon air, les espadrilles, le lait chaud…
— Et l’amour, achevai-je.
Lucette ne fit aucun commentaire, que de regarder Luigi. Ayant tiré d’une mallette en pégamoïd les apprêts d’un pique-nique modeste, il serrait entre ses genoux, pour le déboucher, un litre de vin rouge. Il imita avec sa bouche le bruit du champagne qui explose et qui mousse, et goûta le vin à même la bouteille.
— Petite frappe, dit Lucette flatteusement. Tout du mécano. Une vraie beauté de garage.
Elle se pencha à mon oreille, et me confia :
— Et avec ça il cuisine de première. Les pieds de mouton poulette, l’entrecôte Bercy…
Elle fit le geste de se lécher les doigts.
— D’autant, dit-elle sagement, qu’il faut aller à l’économie, ces temps-ci…
Je crus inopportun de demander ce qu’avaient pu devenir le « réversible » et les émeraudes, et je souhaitai bon appétit aux deux amoureux. À la souplesse avec laquelle Luigi se releva sans toucher la terre des mains, à sa démarche balancée et sa taille mince bien d’aplomb sur les hanches étroites, je jugeai que Lucette n’avait pas mal choisi son soutien du cœur.
L’idylle devait se défleurir en son commencement. Quinze jours plus tard, je rencontrai Mlle d’Orgeville dans la rue. La mode était au taffetas et Lucette, du mantelet ruché au volant en forme, bruissait de soie gorge-de-pigeon. Distraite, mais toujours sociable, elle répondit, quand je lui eus demandé : « Quoi de neuf ? »
— Pas grand-chose. Je sors de mon couturier. C’est insensé ce que les robes vont nous serrer les fesses l’hiver prochain.
Sur son chapeau un plumage de paradis, d’un gris rosé, aussi léger qu’un brouillard, se couchait sous la brise et taquinait la joue et le coin de la bouche de Lucette. Elle empoigna les brins précieux, les arracha avec indifférence et les jeta. Ses yeux enfin se posèrent sur les miens, et elle soupira d’une voix molle :
— Ah, qu’est-ce qui me tombe…
Les mots lui manquèrent et elle leva les deux avant-bras à la fois, comme s’ils étaient liés de menottes. De gros diamants carrés, des brillants taillés en navettes, des bracelets, des pavés de pierreries jetèrent au soleil leurs feux ingrats.
— Vous comprenez que dans ces conditions-là, il ne peut plus être question de chalet dans la montagne…
Elle se tut. Sa réserve me donna la mesure d’un chagrin sincère. On ne console pas une jeune femme accablée d’un bon demi-kilo de diamants.
— Vous ne le prendriez pas, vous, ce chalet ? Pensez, trois cents francs pour six semaines. Le voulez-vous à l’œil, même ? C’est de bon cœur ! Je suis dégoûtée de tout…
— Je ne pensais pas, cette année…
— C’est ça, ne pensez pas ! Cette année, il ne faut penser à rien, ça vaut mieux !
Elle rit, en se forçant. Elle ressemblait, les yeux dorés et la cloison du nez tirant un peu la lèvre supérieure, à Mme Émilienne d’Alençon.
— Je préférerais, dit-elle pour me décider, que ce soit une personne de connaissance qui demeure dans ce petit chalet. Oui, je préférerais. Je prends le bateau dans dix jours.
Elle n’insista pas ; mais je compris, à sa réserve même, que diamants, aigrettes et voyages pouvaient sembler sans attraits en comparaison d’un chalet dauphinois et de Luigi, le tout n’excédant pas, pour six semaines, trois cents francs. Et si je cédai, c’était peut-être pour ne pas laisser tomber la conversation…
Lorsqu’elle vint chez moi, le surlendemain pour « faire affaire », il y eut encore quelques paroles de résignation. Elle me dit qu’on ne fait pas toujours comme on veut, que la raison parle quelquefois plus haut que le cœur, et que souvent le mal tourne en bien… Mais ses confidences s’arrêtèrent là.
Sur le plateau et les verres à porto, sur le drap de la table à jeu, mordu par les cigarettes, les pierreries blanches de la nouvelle riche lançaient des feux violets, oranges et bleus, et je pensais à une église de village dans laquelle, enfant, j’allais jouer, avec d’autres petites filles, à « mettre un masque » en passant et repassant devant les vitraux. Sans respect pour le lieu consacré, nous criions à mi-voix : « J’ai le nez bleu ! J’ai le front jaune ! » Une, plus effrontée, s’écria : « J’ai le derrière rouge ! » et les autres lui promirent qu’elle irait en enfer…
Ainsi je devins sous-locataire, au prix coûtant, du chalet « Le Brimborion ». Au dernier moment, je faillis me dédire, — à cause du nom.
En quittant Lucette, je maudissais ma pusillanimité, que je me garde de confondre avec l’esprit d’aventure. Qui diable a voulu me persuader que je fusse douée d’un instinct aventureux ? Tout au plus sais-je dire à l’aventure le « oui » précipité qui croit acheter la paix. Encore une fois j’avais dit « oui », pour avoir la paix. Et aussi à cause de ma chatte que je trouvais désoxygénée par une longue année d’appartement. C’était une rayée, ramassée aux champs où la misère des bêtes est grande. Sauvage d’abord, grimpant aux murs si je l’enfermais, elle avait pris confiance et courage, jusqu’à devenir, — du moins elle le croyait —, la Reine des Chattes. Elle usait de l’ascenseur, mangeait au bistrot, montait en taxi, et voyageait dans le train comme une personne, jouant d’une froide et admirable figure classiquement bigarrée, et d’une paire d’yeux verts, d’un éclat surnaturel. Un jour que je l’admonestais, elle me sauta au visage, sans trop de griffes, mais pour le principe et le protocole. Sur les questions de préséance, il est peu de chattes qui consentent à transiger. Ce sont les matous qui discutent, et s’humilient, sous condition qu’on ait l’air de prendre au sérieux leurs palabres, hymnes guerriers, battements de queue et autres parades de pure intimidation.
La rayée s’était d’abord nommée Péronnelle, puis Prrrou. Ce sont des noms que vous trouverez aux pages de mes vieux romans. Mais ces noms s’effilochèrent sur elle comme vêtements de mauvaise qualité. Elle devint une chatte hors série, et l’on sait bien que les chattes à grand caractère n’ont pas besoin de nom. Elle s’appela : « Viens ! » Elle s’appela : « Où es-tu encore, toi ? » Elle s’appela : « Allons, vite ! » et je ne mentionne pas les termes de fantaisie, d’enthousiasme et d’intimité, tels que : « Lumière-des-Versants, Rayée-à-la-limite-de-la-rayure, Oiseau-Chatte, etc., etc. » Personne n’a mené grand bruit à son sujet, pas même moi. Elle n’a pas reçu de visites de reporters, ni accordé d’interviews. Nous avons vécu ensemble. Quand j’ai dû la confier à ma mère, pendant une longue absence, la chatte rayée prit l’idée de mourir, et mourut. Si je parle d’elle dans ce récit, ce n’est pas pour lui donner une place de premier rang. Elle était là, telle chose m’advint…
Toutes les déceptions que j’aurais pu prévoir m’attendaient, quelques jours plus tard, derrière le portillon à sonnette qui servait de clôture au « Brimborion ». Quant à sa construction, meulière et bois tendre, le chalet rivalisait avec n’importe quelle case de lotissements de la banlieue parisienne. S’il n’eût fait face à un horizon de montagnes d’un bleu humide, j’aurais pu me croire à Vernouillet. Un peu de neige crayeuse s’attachait aux sommets lointains, car nous n’étions qu’au début de juillet. La chatte rayée sauta du fiacre antique qui nous amenait de la gare, secoua ses grelots comme un cheval attelé en poste, et se mit incontinent à brouter, pour se remettre d’une nuit passée dans le train, les touffes d’herbes qui poussaient entre les lattes de la palissade. Une femme sortit d’un chalet voisin, pareil au « Brimborion ». Elle me rejoignit et me dit que pour les soins du ménage elle se mettait à ma disposition toutes réserves faites que ces dames du « Gui » la réclamaient de neuf à dix heures, que de huit à neuf les locataires du « Rodolphe-et-Daisy » — elle désignait un troisième chalet voisin, semblable aux deux autres — l’employaient depuis le 1 juillet, et que la jeune dame enceinte de « La Farandole », entre deux heures et demie et trois heures et demie, l’après-midi, se sentait trop fatiguée pour laver sa vaisselle toute seule. Elle ajouta que pour les repas, j’avais le choix entre Le lièvre blanc et le bar Comme chez soi… Cependant j’admirais que Lucette d’Orgeville eût jugé prudent d’amener un compagnon qui « cuisinait de première ».
Sous la conduite de la femme-qui-n’aurait-pas-le-temps-de-faire-mon-ménage, j’entrai dans « Le Brimborion ». Je visitai la salle à manger, caractérisée par une suspension-couronne, en cuivre et cabochons de couleur. « On peut mettre un lit-cage de surplus », me fit remarquer la gardienne. Je saluai d’un signe approbateur la chambre à coucher du premier étage, son lit de milieu, sa lampe de chevet à corolle poussiéreuse, son cabinet de toilette, bois courbe et cuvettes d’émail. J’eus un sourire pour la cuisine, les deux casseroles, la boîte à lait, la ficelle à étendre le linge ; je n’oubliai pas les « water » contigus, ni le living-room et ses murs semés d’une arabesque décorative en forme de colimaçon, ni les coussins en satinette coulissée. Quand j’eus tout vu, je dis : « Parfait ! » je revins avec la chatte au fiacre qui attendait son salaire, et je commandai au cocher :
— À l’hôtel des Bains !
La chatte se tenait auprès de moi, assise sur la vieille banquette couleur de lichen verdâtre. Elle affectait son air le plus « chien », désinvolte et le nez humide, paraissant trouver le départ aussi normal que l’arrivée. En descendant la colline, nous embrassâmes du regard le lotissement, et je comptai encore dix ou douze chalets nés de la même portée. Un, entre autres, s’appelait « Beethoven », et son voisin « Ma Totote ».
L’hôtel des Bains ne vaut pas de mention très particulière. Il prend place dans ma série d’hôtels. Je n’ai pas beaucoup voyagé, mais j’ai dû me garer dans un assez grand nombre d’hôtels. Comme midi sonnait, j’éveillai la curiosité des baigneurs et buveurs, assis autour des guéridons devant l’hôtel des Bains, qu’un rond-point et un massif de bégonias séparaient seuls du Casino et de sa terrasse. Au fond, entre ces deux palaces, les Sources thermales alignaient leur colonnade…
— Un chat ! Un chat ! s’écrièrent des enfants, qui s’approchèrent.
Mais la chatte les toisa de manière à les faire reculer, et ils changèrent rapidement de visage, comme s’ils s’apercevaient qu’ils venaient de se tromper en saluant familièrement une personne inconnue. L’ombre restait fraîche, un souffle montagnard, d’une légèreté qui surprenait et enchantait mes poumons parisiens, portait partout l’odeur des très beaux orangers en fleurs, rangés autour de la placette, et la vapeur des eaux sulfureuses — œufs pourris et gaz des marécages.
Un quart d’heure plus tard j’avais choisi le lieu de ma courte halte. D’être, à un tel point, français et de son époque, l’hôtel tirait presque des avantages. On l’avait récemment rehaussé d’un étage à balcon, mais qui ne jouissait que d’un vieux tapis sordide, tandis que le noir premier étage s’arrogeait le chemin de moquette neuf, violet à bordure jaune. Et le grand principe « tout peut servir, il ne faut rien jeter », avait hissé jusqu’à un palier de l’étage neuf un petit buffet Jules Grévy, écaillé et inutilisable.
Tout cela, qui m’était si connu, me révoltait pourtant chaque fois. Mais qui peut discerner si nous nous attachons mieux à ce qui nous rebute qu’à ce qui nous appelle ? À ces époques mal assises de ma vie, quand dans un gîte de hasard j’avais nettoyé moi-même les tiroirs, versé sur les matelas et les draps un quart de litre d’eau de toilette au vétiver, changé la place du lit, demandé une table à écrire, un plat de sable pour la chatte et planté des fleurs dans les vases, je me croyais chez moi, jusqu’à nouvel ordre.
Pendant que je me savonnais dans la baignoire, la chatte, au centre géométrique du couvre-pieds, se lavait minutieusement. Sans doute eût-elle déjeuné volontiers. Mais c’était une chatte qui ne réclamait jamais sa nourriture, et elle ignorait la prière et la plainte, se souvenant sans doute qu’en sa vie première la plainte ni la prière n’avaient forcé le cœur dur des hommes. En écartant de sa pensée la famine et la terreur, je l’avais rendue encore plus silencieuse. Elle se faisait légère, mais gardait de la décision, un libre choix de sa couche, attendait avec patience ce que je lui donnerais à manger. Pour son appétit, il s’accommodait à peu près de tout. Je me souviendrai toujours qu’elle buvait comme un chien en pleine rue, si l’on ouvrait une prise d’eau dans le trottoir, et qu’en buvant elle tremblait légèrement, peut-être en mémoire des terreurs d’autrefois…
Sauvée du lotissement et du « Brimborion », je considérai mon cas du haut du balcon, qui me réservait l’usage d’un guéridon et d’un fauteuil d’osier. Sur la portion de balcon voisine, un mobilier semblable me rappela qu’un hôtel est aussi un lotissement, et je notai la présence d’un châle de vigogne plié. Des journaux illustrés couvraient le guéridon. « Pour le temps que je passerai ici… » me dis-je. Et je descendis, sûre qu’un train me ramènerait à Paris le lendemain, — ou le surlendemain.
Quand je remontai, tout me parut changé dans ma chambre, car la chatte n’était plus au centre du lit, ni dans la salle de bains, ni sur le balcon. Et rien ne me répondit quand j’appelai « Où es-tu encore, toi ? » J’allai, je vins. Je scrutai l’armoire à glace laquée, je me mis à plat ventre devant le lit, je me penchai sur la balustrade… Mais aucun attroupement, en bas, ne signalait qu’un petit corps rayé fauve et noir fût tombé du haut de quatre étages. Il y a une différence suffocante entre la chambre où régnait, l’instant d’avant, la féline présence, et la même chambre, vide…
— Où es-tu encore ?…
— Il est ici, dit une voix d’homme un peu grosse et râpeuse, qui venait du balcon voisin.
— Ici, et ma foi fort content, dit une autre voix plus féminine, grave et agréable.
— Merci ! soupirai-je. Voulez-vous dire à cette chatte damnée… Ou plutôt soufflez-lui sur le nez, elle a horreur de ça, et elle reviendra sans se faire prier…
— Je m’en garderai bien, dit la voix. Elle me prendrait en grippe. Passe encore de vexer un chat, mais une chatte !…
Je souris du côté de la voix avec une naissante sympathie :
— Passez-moi l’objet !
— Et si elle me griffe ? dit la voix d’homme.
— Laisse-moi faire, dit la voix moins mâle.
Je m’approchai, et reçus la vagabonde des mains d’un homme encore jeune, dont la tonalité générale gris-bleu me plut tout de suite. Auprès de lui, une femme de trente-cinq ans me salua d’une voix virile et enrouée, tandis que l’homme, d’un beau timbre de ténor voilé, conseillait à la chatte patience et douceur, après quoi il se présenta :
— Gérard Haume.
— Et sa femme, compléta rondement la voisine.
Mes mains rencontrèrent, dans le pelage de la chatte, des doigts osseux sous une peau douce.
— C’est bien gentil à vous deux… J’ai la faiblesse de tenir beaucoup à cette chatte…
— Oh ! nous savons, nous savons ! s’écrièrent M. et Mme Haume.
— Nous ne sommes pas si arriérés que nous en avons l’air, ajouta Mme Haume. Et comment va Toby-Chien ?
— Le mieux du monde, madame, car il est mort. S’il vivait encore, il aurait… seize, dix-sept, dix-huit ans. Les bouledogues ne vivent pas si vieux.
— Vous pouvez vous épancher avec nous, assura chaudement la grosse voix de femme. À Paris nous n’avons pas de bêtes, mais à Aussorgues il y a trois cockers, vingt-six perruches, et pour les pigeons-paons, nous avons renoncé à les compter.
Pendant qu’elle parlait, Gérard Haume souriait avec complaisance. Je le vis consulter furtivement son bracelet-montre.
— Encore merci, madame… Je ne veux pas retarder davantage votre déjeuner. D’ailleurs je ne fais qu’une halte… Je compte repartir ce soir pour Paris… Mes compliments aux trois perruches et aux vingt-six cockers.
Mme Haume rit haut, d’un rire endommagé par quelque enrouement chronique. Son mari ne fit que sourire, et je serrai, par-dessus la grille qu’avait franchie la chatte, leurs deux mains bien différentes.
Mais je n’en avais pas fini avec le ménage Haume. Pouvais-je refuser, nos tables se touchant presque au restaurant du Casino, de faire virer ma chaise, et de poser sur leur guéridon ma tasse de café ? Le sommeil qui vient après une nuit de chemin de fer, devais-je le chasser avec énergie, au point de courir m’assurer une couchette dans le train de huit heures trente ? Paris au mois de juillet n’est pas, quand on connaît ses dangers et ses ressources, à faire peur. Mais qui me pressait d’y rentrer ? Rien. Personne…
Quand je remonte à cette heure passée — le soleil marchait sur la terrasse, et n’en était encore, le déjeuner fini, qu’à se coucher sur mes pieds comme un chien chaud, tandis que la tente protégeait la table et nos visages — je ne vois aucun motif qui m’ait retenue, sinon l’envie de dormir dans des draps bien tendus tandis qu’un store et son ombre battante verseraient, à mon corps endormi, des songes de bateau, de moulin, de cascade…
— Vous devriez rester quelques jours, disait Mme Haume. Il y a un bon orchestre au Casino.
— Les excursions qu’on peut faire sans fatigue, disait M. Haume, ne manquent pas… Tenez, voyez-vous, d’ici, ce petit cube blanc, entre le Mont d’Enfer et le Saut-du-Berger ?
Je ne voyais rien, subjuguée que j’étais par le sommeil des concerts d’après-midi, le sommeil des conférences, le sommeil de l’enfance pendant les « dictées », le sommeil du catéchisme, le sommeil des départs à trois heures du matin en tournée, toutes les variétés puissantes du sommeil… Déjà les paroles ne m’arrivaient que par intermittence…
— En somme, ça a l’air de prendre, cette mode des cheveux courts, disait Mme Haume.
La couleur des montagnes pâlissait sous le soleil au zénith — ou bien leur décoloration venait de mon envie de dormir. Une nuée d’un blanc doré, qui affectait la forme, à peine condensée, du « Brimborion », s’écrasa en poudre avec le bruit d’une soucoupe brisée, et je m’éveillai sans avoir su que je dormais, en présence de deux personnes à peu près inconnues, et d’un peu de porcelaine en miettes à mes pieds.
— Vous mourez de sommeil, je comprends ça, dit Mme Haume.
M. Haume releva sur son poignet sa manchette d’un bleu de lin, et constata qu’il était deux heures et demie.
— Mon gargarisme ! s’écria Mme Haume, qui sauta sur ses pieds. Je vous retiens à dîner, madame Colette, sept heures et demie, prenez un pull-over, nous sommes tout de même à six cents mètres d’altitude…
Elle se hissa hors de son corset, en se pétrissant la taille de ses deux mains. C’est un geste que les femmes ont retrouvé en 1939. Mme Haume portait une fraîche robe, blanche à mille raies bleues, un ruban de gros grain en ceinture. Le bord de sa jupe affleurait le gravier. C’était donc ce qu’on appelait une robe courte. Elle se coiffait comme la plupart des femmes de cette époque-là, qui ne se coupaient pas encore les cheveux, la nuque découverte et ondulée, les cheveux rassemblés haut et avançant en vague sur le front. Gracieuse coiffure, prenant bien la tête, et qui permettait des variations personnelles. Un cache-peigne en myosotis bleu foncé soulevait, par-derrière, le bord du chapeau.
Une femme soucieuse de la mode ressemble à plusieurs femmes. Un peu rouge, probablement serrée, l’œil large ouvert, la bouche étroite et forte, Mme Haume rappelait Mme Salvator, dont le portrait par Boldini est au Luxembourg. Helleu aussi a dessiné, en les amincissant, beaucoup de Mme Haume. Sur celle-ci une bourse en mailles d’or, une « chaîne de cou » en platine et petits diamants complétaient — j’oublie les souliers jaunes, pointus — une toilette de ville d’eaux, dont on aurait tort de croire que l’espèce se peut perdre. Il y aura toujours des femmes qui par principe s’arrangeront pour souffrir de la chaleur en été, du froid en hiver, et de congestion faciale après le repas. De même que toujours, quelque part dans le monde, un théâtre joue Carmen, toujours une femme dira : « Je ne m’allonge jamais pendant ma digestion. Mes chaussures ? non, elles ne me serrent pas, j’ai un pied qui fond… »
Je ne m’éveillai tout à fait que pour commettre une petite maladresse. Parce qu’il était plutôt maigre que mince et que son teint un peu bis pouvait déceler quelque désordre biliaire, M. Haume m’avait paru plus fragile que sa femme. Aussi est-ce à lui que je demandai :
— Vos heures de traitement sont sévèrement fixées, n’est-ce pas ?
Mme Haume se mit à rire :
— Mais il ne fait aucun traitement ! Lui ? Mais c’est un roc, cet homme-là ! C’est moi qui soigne ici mes granulations et d’autres misères. La douche nasale, la salle des vapeurs, la douche en barre sur les reins, le gargarisme, tout ça c’est pour moi. À sept heures du matin, si vous entrebâillez votre porte, vous me verrez déguisée en Père Blanc, comme tout le monde… Tout le monde sauf Gérard, bien entendu ! Je pleure de fatigue quand je rentre. Vous ne trouvez pas que c’est odieux, un homme qui n’est jamais malade ?
Je fis, du regard, l’ascension du « roc » et je répondis en toute sincérité :
— Non. Certainement non.
Peur des inconnus. Contradictoirement la crainte de déplaire aux inconnus dont le réflexe, intéressé ou non, a été aimable. Je passe sur la pointe des pieds devant une porte fermée, pour éviter l’obligation, si elle s’ouvrait, de « dire bonjour ». Contradictoirement, besoin de faire porter à Mme Haume un gros paquet d’iris jaunes qui poussent au bord des ruisseaux montagnards. Envie de déposer à la porte de Mme Haume, à côté de ses souliers de daim blanc, les illustrés de la semaine. Reculs… Avances…
J’ai donc voulu écrire ma déconvenue du « Brimborion », mon entrée en relations avec M. et Mme Haume et ce qui s’ensuivit, puisque je retrouve cette feuille de papier. Elle date d’un temps où je n’avais pas encore remplacé l’habitude de la passivité par celle d’une certaine sauvagerie.
Quatre jours après mon arrivée, j’étais encore à l’hôtel des Bains. Mon plus vif mouvement d’activité et d’indépendance consistait à descendre dans le Parc avec la chatte vers sept heures, sept heures et demie. Arrosés la veille au soir, les géraniums et les coquerets alkékenges gardaient une sueur irisée que le premier rayon du soleil essuyait. Ce n’est pas que je professe, pour le coqueret alkékenge, une admiration particulière, mais son nom m’étonne, et aussi sa fleur couleur de poumon de bœuf, fibrillée de sang. Quant aux géraniums rouges, ils exhalaient, humides, ce parfum complet qui fait songer à l’amour et regretter de n’être pas amoureux. Pour faire plaisir aux géraniums rouges, il y avait aussi des cinéraires bleues.
Je me promenais. J’offrais à la chatte du lait fraîchement trait, servi dans le Parc sous une petite aubette bleu ciel. Elle s’asseyait ensuite à même la pelouse et léchait le lait sur ses moustaches d’une façon populacière, avec un air féroce et comme si ce fût le sang d’un ennemi. Je lui disais parfois qu’elle avait des manières de soudard. Il fallait ensuite qu’elle se vautrât dans la rosée, qu’elle exhalât sans motif quelque grand cri incongru, fragment d’une mélopée venue du fond de sa misère et de sa liberté anciennes, qu’elle vaquât aux soins d’une hygiène féline… Les rites accomplis, elle attendait à mes côtés que j’eusse lu un journal, jouait brièvement, rotait de dégoût si elle rencontrait un lombric, montait d’un trait sur un arbre avec une force si rapide et si paradoxale que je pensais aux films qu’on déroule à l’envers, où la cheminée d’usine qu’on vient de voir s’écrouler se reconstitue encore plus vite qu’elle ne s’est défaite…
Le Parc, que l’on ne désignait pas autrement, n’avait du côté du sud aucune limite visible. Plat, soigné, il semblait toucher l’escarpement brusque qui dressait au loin les monts dauphinois, comme la mer semble ne s’arrêter que barrée par le ciel. Je n’ai jamais pris l’habitude, ni l’engouement des horizons de montagnes. Ce jardin bien léché, ses bornes ici de pierre de taille, là de contreforts bleus, je n’y sentais pas ce que je nomme « la campagne ». Mais l’air, sa légèreté, ses baumes, — on cesse très vite de percevoir, sauf par basse pression barométrique, la puanteur sulfureuse des sources —, les soirées lourdes de parfums d’orangers autant qu’à Blidah, et les matins cristallins pansaient des fatigues négligées, des soucis relégués avant que d’être guéris, et au bout de cinq jours je me voyais, le matin, la joue mieux remplie, une manière meilleure d’administrer, avec prévoyance, mon imprévoyance. C’est-à-dire que j’envisageais, sans avoir besoin de courage pour leur faire face, mes saisons incertaines. L’oisiveté est une panacée.
Enfin nous rentrions, la chatte et moi. Vers l’Établissement thermal, quelques fantômes de molleton se hâtaient, blancs de tous les blancs, sauf le blanc doré, çà et là frotté de terre rose, çà et là bruni, lumineux et sale, que mûrissent les soleils de Fez et de Marrakech. Assis sur une sorte de brancard, l’un d’eux me faisait un petit signe auquel je reconnaissais Mme Haume. La chatte n’aimait pas les fantômes. À leur vue elle réglait son pas sur le mien. En quelques jours d’une vie de cocagne, elle s’était lustrée, et rayonnait de cette beauté sans défaut que les chats rayés tiennent — sauf pour les initiés — un peu secrète sous leur robe fauve, noir, fauve, noir, très ajustée. Ses yeux magnifiques posaient sur toutes choses d’alentour, assurés, prasins, changeants, le regard mâle des chattes qui ont décidé d’échapper fréquemment à leur sexe et de vivre à peu près stériles.
Dix jours après que j’eus répudié le « Brimborion », je savais, sur X…-les-Bains et sur les Haume, tout ce qui ne m’importait guère, par exemple que les Haume étaient, avec un autre Haume, frère de Gérard, propriétaires d’un bien de famille, une de ces usines de papier suscitées, alimentées par un cours d’eau torrentueux. Les Haume et leur fabrique voyaient d’année en année décroître leur prospérité, quelque part dans le Cantal ou la Corrèze. Usine à la campagne, automobile et pied-à-terre à Paris, voilà ce que livraient, à mon indifférence, les Haume. Mme Haume m’appelait « Colette », avec une nuance de bravade, l’intonation frondeuse qui signifiait : « J’ai l’esprit large, et la fréquentation d’une artiste de music-hall, écrivain en outre, n’est pas pour me faire peur, à moi. »
— Appelez-moi Toni, me disait-elle. C’est plus gai qu’Antoinette.
Tous les Haume de villes d’eaux ont leur justification, et leur utilité. L’adoption rapide, la compagnie de ceux-ci me protégeait contre d’autres baigneurs qui se prétendaient « artistes dans l’âme », en fait dangereux organisateurs de matinées théâtrales et de goûters dansants. Quelque chose, dans leur état de bourgeoisie semi-provinciale, faisait bon ménage avec ma bourgeoisie villageoise d’autrefois. Antoinette Haume avait commencé par quêter, sur ma vie au music-hall, des récits qu’elle espérait « passionnants », mais voyant que je n’aimais pas parler de ce qui empiétait sur ma vie privée, elle y renonçait, par obligeance naturelle mieux que par simple politesse.
Àdeux ou trois reprises, je m’étonnai de la voir en proie à un mal réel, qui lui imposait la cure de larynx-nez-oreilles, et qui faisait taire sa voix meurtrie. Elle ne se plaignait jamais. J’aime le courage féminin, son ingéniosité à organiser une vie blessée. J’aimai la patience d’Antoinette Haume qui gardait le silence, s’installait à l’abri du vent sous une petite couverture en satin broché, bordée de vison, que je trouvais affreuse, et coupait les pages d’un roman. Sa sagesse m’agréait au même titre que ses poignets robustes, que sa forte bouche point laide, son gros beau cou, colonne sans pli, empreint d’un caractère de puissance exceptionnel. Et si ses propos manquaient d’éclat et de personnalité, au moins son prochain y gagnait bien quelque chose.
Quant à M. Haume… Pour être sincère, je crois que d’abord il me plut parce que j’ai toujours aimé le bleu. Je m’explique : Gérard Haume soulignait, par la tonalité de son vêtement, la rare couleur de ses prunelles. Sur les complets clairs, et comme farineux, que recherchent les Anglais d’un certain âge, ses chandails bleu-gris, ses chemises, mouchoirs, chaussettes et cravates, à force de se faire discrètement gris bleuâtre, crevaient les yeux. À cette obstination près, Gérard Haume eût pu passer pour un « homme chic ». Mais toute affectation dans le vêtement risque de ruiner le prestige d’un homme ; le jour où je vis M. Haume tirer de sa poche, pour comble de raffinement, un étui à cigarettes en peau de phoque bleu grisâtre, je fis franchement la grimace, et il s’en aperçut.
— C’est la conséquence d’un vœu ?
Je désignais l’étui, la cravate, le mouchoir assortis…
— Mais, dit-il naïvement, ça se porte beaucoup.
Il se rendit compte qu’il venait de parler comme un très jeune homme, rougit et me lança un vif regard dérobé. C’est à ce regard, je m’en souviens, que je m’aperçus que je ne lui plaisais pas. Raillé par une femme agréable, — je l’étais certainement en ce temps-là —, un homme a dix manières, en un coup d’œil, de plaider sa cause, gaiement ou malicieusement, ou avec une autorité voluptueuse. Dans le regard de Gérard Haume, je ne vis aucune inimitié, mais aucun désir de me plaire. Il n’est guère de femme qui reçoive, sans en être vaguement offensée, la preuve rapide et muette de sa propre innocuité.
Un nez sec dont l’épiderme, tendu sur l’arête médiane, se fait transparent, la moustache relevée en deux petites ailes au-dessus de la bouche assez réticente mais qui ne craignait pas l’attention, et les yeux d’un bleu ardoisé, au fond des orbites bistrées comme les avait Gabriel Fauré ; la raie à gauche, des cheveux encore foncés semés de blanc : ce type d’homme, il y a trente, quarante ans, triomphait des jeunes femmes et encore mieux des jeunes filles. Elles faisaient ingénument crédit au voluptueux lassé et ardent. Sans comparer M. Haume au comte de La Palferine, de qui les paupières, dit Balzac, promettaient « d’horribles fatigues et des joies infernales », j’interrogeais chez Gérard Haume une fixité d’expression que l’on voit, parfois, aux hommes qui ont abusé de leur jeunesse. Mais d’autres fois, je me disais simplement qu’il était peut-être un individu de peu de pensée. Car une femme a bientôt fait de porter au compte de la débilité mentale, les marques de l’indifférence.
Cet après-midi-là, un orage nous menaçait, et sa nue violacée, compacte, en tas de pommes, pesait sur les contreforts les plus proches.
— Est-il bleu ! Regardez comme le ciel est avec vous, dis-je à Gérard Haume en levant le doigt vers l’orage bleu.
— Ce ne serait pas trop tôt, dit-il entre haut et bas.
Il consulta sa montre, tic furtif et fréquent dont il semblait ne pas se rendre compte. Le parfum des orangers fleuris, écrasé par l’air orageux, nous submergeait, et les mouches harcelaient nos mains nues. Une ruée d’enfants se répandit hors de la salle réservée à leurs jeux dans le Casino.
— La fin de la leçon de danse ! Quelle heure est-il donc ? s’écria Mme Haume.
— Pas la moindre idée, dit M. Haume.
— Mais, remarquai-je, vous venez de regarder l’heure.
— Moi ? Ah ! oui, pardon…
Il releva derechef, du bout de l’index droit, sa manchette gauche.
— Trois heures vingt.
Antoinette Haume fit son cri étranglé et sauta sur ses pieds.
— Ma douche nasale ! Vous m’attendez ici, Colette ? Gérard, qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Mon courrier…, commença Gérard.
Sans l’entendre sa femme courait, à petits pas et grands talons, vers l’Établissement thermal, et en voyant sautiller son dos, son grand plateau de paille mauve, sa taille sanglée, sa robe de tussor écru dont elle relevait l’ampleur à poignée, je me demandais ce que je faisais dans ce pays, et pourquoi j’appelais cette brave dame par son prénom.
Mais en tournant légèrement ma chaise du côté de Gérard Haume, je ne me demandai plus pourquoi j’étais là, sous un orage qui marchait à grand-peine dans le ciel, aux côtés d’un homme qui n’avait marqué, d’aucun petit mouvement, d’aucun respir prolongé, d’aucun éclaircissement du visage, qu’il eût du plaisir à ce que nous fussions seuls. Seuls, au beau milieu d’une agglomération thermale pour bourses moyennes, seuls, entourés des mouches exaspérées, parmi des enfants désœuvrés et criards, seuls, surveillés par les adolescentes qui quittaient la leçon de danse, les filles de treize à quinze ans, celles qui n’avaient encore ni peur de l’homme, ni pudeur corporelle… Gérard Haume passa son mouchoir sur son front humide, comme si le départ de sa femme lui eût soudain donné licence de transpirer.
— Sensible à l’orage ? lui demandai-je.
— Oui, assez. Et ces mouches !
— Pourquoi ne rentrez-vous pas ? Voilà la pluie. Regardez l’effet des premières gouttes, escomptées par « l’innocent essaim » !
C’est ainsi que nous appelions les redoutables fillettes. Je crois que la vague d’impudeur qui dénuda, quelques années plus tard, toute la jeunesse pubère, dépouilla aussi le « fruit vert » du plus âpre de sa saveur. Il en était temps. À X…-les-Bains, les grandes petites filles frayaient peu avec les garçons de leur âge, mais tel jeune père de famille, tel célibataire élégant et mûr, tel premier rôle de comédie cinquantenaire, venu pour soigner sa voix, subissaient, à en perdre le souffle, les attaques des fillettes qui faisaient l’enfant et couraient entre les tables.
— Cachez-moi, monsieur, cachez-moi, elles vont m’attraper !
Justement une longue, une dure fillette aux genoux nus bondit jusqu’à nous, retomba à croppetons derrière M. Haume, le ceignit de ses bras dorés, pencha entre lui et moi sa gerbe de cheveux noirs crêpelés, sa petite figure de forcenée qui semblait ne pas nous voir. Treize, quatorze ans ?… Elle haleta un moment, cria « hou-hou ! », ne reçut nulle réponse. Gérard Haume n’avait pas bougé. La petite se lassa et dit : « Oh ! pardon, monsieur ! » en fausse ingénue, avant d’aller rejoindre une bande chuchoteuse, ricaneuse, parée de dangereuses grâces, d’étendards de cheveux, de seins précoces, tachée de rousseurs, vermeille et perchée sur de hautes jambes. Des nymphes assez ressemblantes, en somme, à ce que l’on fait aujourd’hui comme femmes de vingt-cinq ans.
— Un attentat bien mené, dis-je à M. Haume.
Il secoua la tête.
— Oh ! avec moi ça ne prend pas. Même la blonde, là-bas, la merveille…
— Celle que nous appelons Miss Morphy ?
— Oui, elle m’a fait le coup de la leçon de danse : « Monsieur, apprenez-moi le boston, monsieur… » Mais je ne suis pas Louis XV.
Il sourit avec calme, et regarda l’heure.
— Vous trouvez qu’elle tarde ?
— Qui ?
— Madame Haume.
Il releva le front, étonné.
— Je n’y pensais pas.
— Vous regardiez l’heure…
— Machinalement.
Il répéta, les yeux clignés, avec une expression de contentement secret :
— Machina-le-ment.
Une grosse étoile de pluie sauta sur la table comme une grenouille. Les autres gouttes ne la suivirent qu’un moment après, et M. Haume ne cacha pas qu’il craignait la pluie. Je mis un peu de malice à ne point hâter le pas pour traverser ce que l’on nommait, à X…-les-Bains, l’esplanade.
Grande ouverte, ma chambre laissait entrer l’odeur des orangers et de la poussière fouettée, et un petit tonnerre caverneux, très modéré. Ma chatte indépendante et sage assistait au déluge avec un intérêt superficiel et se détourna pour me sourire. Un livre ouvert sur mes genoux, la chatte assise sur le bras du fauteuil, j’éprouvai encore une fois, au bruit de la pluie, au contact de la chatte tiède contre mon bras, une peine sans objet, une vague intention d’être heureuse, — mais je ne croyais pas plus à ceci qu’à cela…
L’orage glissa vers l’est, et la pluie avec lui. Dans sa chambre, voisine de la mienne — le ménage Haume disposait de deux chambres communicantes —, Gérard Haume se mit à chanter. Une voix quelconque, mais juste. Il fredonnait une valse anglaise invertébrée et gentille, qui eut autrefois du succès. Je reconnus air et paroles, celles-ci formant jeu de syllabes sur la prononciation anglaise « You » de la lettre U :
« You, you, you,
Only you, you, you,
I, J, K, L, M, N, O,
P, Q, R, S, T, You, You, You… »
Au diable soient les liseuses de pensée, les devineresses, les voyantes, — bref, les femmes. Je n’eus pas plus tôt entendu M. Haume chanter : « Only you… » que je décidai qu’il avait un secret, décision où je pris un piquant plaisir, comme si je m’étais avec force résolue à apprendre le bridge, à travailler le piano ou broder un mobilier au point de croix.
Un fantôme, fût-il de chair et d’os, ne vient point qu’on ne le suscite. Commencez à espionner votre voisin, c’est assez pour le changer en criminel.
Le lendemain du jour où j’entendis M. Haume chanter, puis interrompre brusquement son chant, je me promenais, la chatte me guidant, entre les gazons vivifiés par l’orage, entre les bordures d’héliotropes et les géraniums. Paresseuses ce matin-là, nous avions trouvé la laiterie encombrée d’enfants et de gouvernantes, nous avions croisé les gandourahs qui déjà revenaient de leur cure. Variant, à cause de l’heure, notre itinéraire, nous obliquâmes vers la fruiterie qui vendait des framboises de montagne, sapides, d’un rouge clair sous leur impalpable buée bleuâtre. On m’en servit une pleine feuille de chou gondolée, et je m’assis sur un mur de jardinet pour les manger. Derrière les grands édifices de la place, à X…-les-Bains, il n’y avait guère que trois ou quatre rues commerçantes, sombres en plein été, la boutique des lainages, la boutique des souvenirs du pays, la pharmacie, la poste. Le bureau de poste, très vieux, négligé, se renfrognait au fond d’une cour dont le porche gardait, sur son fronton, deux têtes de chevaux. Tout cela a dû grièvement changer… Durant que je mangeais mes framboises, un homme gris-bleu, léger, sortit de la cour postale et s’éloigna rapide, en me tournant le dos. Je ne me pressai pas de rentrer à l’hôtel, d’autant que ma chatte, déjà révérée dans le village thermal sous le nom de « le matou-en-laisse », dut accepter en chemin quelques hommages, tels que petit morceau de gruyère, faveur rose pour cravater son cou doté de deux zébrures noires, et petite balle de celluloïd lestée d’un grain de plomb.
En rentrant je trouvai un mot de Mme Haume, glissé sous ma porte : « Venez voir la voisine qui est un peu patraque. Toni. » Je ne me rendis pas chez elle sans m’apprêter un peu, ni changer mon pull-over terre-cuite contre une blouse blanche. C’est M. Haume qui vint m’ouvrir.
— Madame Haume est souffrante ?
Il esquissa un geste, mi-chagrin, mi-impatience :
— Oui. Elle a pris froid. Dites-lui qu’elle a bonne mine.
Il ajouta, avec la même brièveté :
— D’ailleurs, elle a bonne mine.
Je n’avais jamais vu Mme Haume couchée. Sa conception de l’élégance intime éloignait de son lit l’idée de maladie, mais non celle de l’accident, car j’eus d’abord l’impression qu’on l’avait mise là impromptu et tout habillée. Elle portait une sorte de manteau de lit, de deux tons de mauve, brodé, ruché de dentelle. Un napperon ajouré couvrait ses genoux, et sa table de chevet se fleurissait d’un bouquet de pensées. Par la porte ouverte j’aperçus la chambre de M. Haume, et son lit défait.
Mme Haume avait, en effet, bonne mine. Mais sur ses joues poudrées, et surtout autour des yeux, se glissait une coloration un peu olivâtre et fiévreuse. Son beau gros cou, que j’enviais, portait lisse et nu sa tête bien ondulée, et elle ferma, pour m’accueillir, un roman tout frais.
— Eh bien, Toni, quoi donc ?
— Trois fois rien, ma chère. J’ai pris froid. Asseyez-vous sur le pied de mon lit.
Sa forte main chaude m’attira. Elle parlait de sa voix la plus abîmée. Je regardais, comme pour la première fois, ses grands yeux châtains, son front à demi couvert de bouclettes, et l’or artificiel de ses cheveux qui ce matin-là la vieillissait. J’aimais sa figure où rien n’était fin, ni méchant. Debout non loin du lit se tenait son mari soucieux, les mains enfoncées dans les poches, et je jugeai qu’il montrait trop son inquiétude.
De ma chambre, la chatte entendit ma voix. Elle passa comme une écharpe par-dessus la séparation des balcons et nous rejoignit.
— Toute la famille ! dit Mme Haume. Qu’est-ce que je pourrais vous offrir ?
— Rien. Je me suis offert une de ces rations de framboises… Si j’avais su que vous n’alliez pas à l’Établissement ce matin, je vous en aurais apporté.
— Si j’avais su que tu en aies envie, dit M. Haume, j’aurais passé du côté de chez Besnus…
Son mensonge délibéré me causa un plaisir vaniteux, et je levai la tête comme un cheval d’armes au son des trompettes de cavalerie.
— Mais vous resterez au lit aujourd’hui, Toni ?
— Oui… Je pense… Le docteur Ruhl est tellement maniaque… Il vient me voir à onze heures…
Mme Haume, les yeux baissés, caressait le dos rayé de ma chatte. Son refroidissement, ou bien ce damné saut-de-lit mauve, lui gâtait le teint d’une manière qui me déconcerta.
— Empêchez-la d’être imprudente, dis-je à Gérard Haume.
Il n’avait pas bougé et l’excès d’attention, sans doute, lui donnait l’air distrait. Il m’entendit pourtant.
— Naturellement, dit-il. Vous permettez que j’emporte la chatte jusqu’à votre appartement, j’ai peur qu’elle ne fatigue Antoinette.
Encore que la chatte fît comprendre, en se raidissant dans ses bras, qu’elle savait marcher seule, il la maintint jusqu’à ma porte.
— Ce n’est pas sérieux, ce qu’elle a ?
Gérard Haume se passa les mains sur le visage :
— Sérieux… Non, si par sérieux vous voulez dire dangereux. Mais sa cure est interrompue, au quinzième jour. Nous devions partir dans neuf jours.
— Eh bien ?
— Eh bien, nous ne pouvons pas partir. Le docteur Ruhl ne veut pas. Un voyage, un changement d’air en ce moment…
Il enfonça ses mains dans ses poches, tirant sur son veston de flanelle grise :
— Elle a 38,8.
— Elle a 38,8 ? répétai-je. À cette heure-ci ? Où a-t-elle pris ça ?
— Elle aime entrer à l’église qui est glaciale. Antoinette est fragile, vous me comprenez. Elle est… menacée.
— Je ne savais pas. Je n’aurais jamais cru, à la voir… Alors elle se soignera ici, pendant quelques jours ?
— Quelques jours ! Si nous nous en tirons avec trois semaines, nous aurons de la chance.
Il ricana tout bas, laissa retomber ses mains le long de ses jambes, et appuya son front contre la fenêtre du palier avec une expression de désespoir. J’oubliai, touchée, tous mes soupçons.
— Vous n’allez pas faire cette figure-là devant elle, au moins ?
— Oh ! n’ayez pas peur. Mais cet accident me plonge dans un tel abîme de complications…
Le mot me surprit. M. Haume regarda l’heure à sa montre, joignit les mains et fit craquer ses phalanges. De la cour intérieure de l’hôtel montait l’odeur du café matinal.
— Il n’est pas encore dix heures. Le médecin ne peut pas venir avant onze heures ?
— Quel médecin ? Ah ! oui, pardon… Non, il est retenu par sa consultation du matin, en tant que médecin attaché à l’Établissement. D’ailleurs il n’y a pas d’urgence… Antoinette n’est que trop éclairée sur son cas, et moi aussi. Ce n’est pas la première fois…
Il me regarda en face, et dit bizarrement :
— Ah ! que je voudrais être plus vieux de trois semaines… Ou de quinze jours… Même de quelques heures… Quelles complications, quelles complications…
Décidément, il tenait à ce mot, qui me semblait saugrenu. Je le regardais avec ce sentiment désagréable qu’est la pitié, quand on l’éprouve pour quelqu’un que l’on aurait voulu fort et sûr de soi. Le fond bleu et lointain de ses yeux, il me le livrait en aveugle, avec un égarement auquel j’étais rigoureusement étrangère. Il consulta sa montre et me quitta à la hâte.
Une femme qui lutte contre son mal est un spectacle qu’on peut nommer édifiant. Je n’ai pas vu assez d’hommes malades pour comparer, à l’exemplaire application féminine, celle qu’un homme apporte au devoir de guérir et de vivre. Si la congestion pulmonaire d’Antoinette Haume fut moins grave que son mari ne semblait le craindre, c’est que dès le premier jour, c’est que du fond de la fièvre, aux prises avec la douleur pleurétique et l’angoisse du souffle raccourci, elle se mit à vouloir guérir. Mouvement, plaintes, impatience, elle réduisit tout à un minimum héroïque. Chaque fois que j’entrai dans sa chambre, où veillait une « femme des bains », doucheuse promue infirmière, elle demanda qu’on la couvrît, par-dessus lainages et chemises de flanelle, d’une de ces « liseuses » qui lui donnaient, l’une mauve, l’autre beige et crème, l’air de s’être couchée en robe de dîner. Le docteur Ruhl lui recommandait de ne presque pas parler, et elle se taisait, si je puis écrire, avec empressement. Au bout de quinze jours, les racines brunes de ses cheveux dorés la tourmentaient, elle réclamait par geste un voile de tulle sur son front. Car au bout de quinze jours, j’étais toujours là, inutile en fait et bornant mes services à monologuer, pour la distraire, auprès de cette silencieuse, à presser un citron dans un verre d’eau où fondait l’aspirine, à disposer dans un petit vase quelques gentianes, des cyclamens venus de la région haute. Quand elle fut moins prostrée, je lui racontai des histoires, par exemple je lui disais pourquoi l’un des yeux de la sole est de travers, et pourquoi il est plus sûr d’avoir chez soi un loup pur qu’un chien croisé de loup. Si je trouvais sur les pentes, hors des limites du Parc, des bédégars bien moussus, je posais, sur la couverture d’Antoinette, ces tumeurs de l’églantier qui répandent en se desséchant une délicate senteur de pin et de rose. Le corps léger, le pas flottant, M. Haume allait de l’une à l’autre chambre. La seconde semaine, je lui vis un pli en long dans la joue, et une manie ambulatoire. Il passait peu d’instants au chevet de sa femme. Quand je sortais, je le rencontrais partout. Je finis par lui proposer de jouer aux cartes, le soir dans sa chambre, lorsque Antoinette, préparée pour la nuit, tardait à s’endormir. Il accepta, avec un geste qui signifiait : « Ça ou autre chose… »
Une couverture de voyage jetée sur le bois de la table, nous ne faisions en jouant aucun bruit. Quand les plus mauvaises nuits furent passées, la « femme des bains » partit à dix heures. Lorsque j’allais jusqu’au seuil de la chambre d’Antoinette, je ne voyais pas tout de suite si elle dormait ou non, à cause de ses grandes orbites au fond desquelles l’ombre ressemblait à un regard. Elle frappait du plat de la main le bord de son lit, pour m’avertir qu’elle veillait. Et je retournais à un jeu — l’écarté, le piquet — qui mettait en face de moi un mari dont le désarroi, et même le visible découragement résistaient à l’optimisme du médecin. La fenêtre ouverte, certains soirs, dispersait dans la chambre une neige grise d’éphémères et de très petits bombyx, l’odeur des orangers et le soufre des sources.
— Je joue mal, n’est-ce pas ? risquais-je à demi-voix.
M. Haume acquiesçait en silence.
— Conseillez-moi, puisque nous ne jouons pas d’argent !
D’un hochement de tête, il refusait.
— Vous ne jouerez jamais bien.
— Pourquoi ?
— Vous jouez pour le miracle. Vous jouez comme si un cinquième as, un roi imprévisible, allaient sortir du jeu et vous tirer d’affaire. Et puis je joue trop bien.
— Vous êtes joueur ?
— J’ai joué.
Il se tamponnait les tempes, regardait l’heure à sa montre et battait les cartes.
Le bleu de ses yeux, aux lampes, acquérait une transparence qui anéantissait, presque, ce qu’improprement nous appelons l’expression de l’œil. Le premier soir de sa convalescence, fêtée au champagne, Antoinette leva son verre au-dessus de sa petite table de lit :
— À votre santé, vous deux ! Vous avez été bien chics pour moi… Allez finir la bouteille chez Gérard.
Le son de cette grosse voix affaiblie, qui s’était tue longtemps, me remua. Aussi plaisantais-je en m’attablant vis-à-vis de mon partenaire, qui ne disait mot. Après un quart d’heure environ, Gérard Haume posa ses cartes, dit : « Excusez-moi, je n’en peux plus… » et mit son visage dans ses mains.
— Ne vous excusez pas, c’est tellement naturel… C’est la détente…
Il fit un signe violent de dénégation et reprit ses cartes. De temps en temps je le regardais avec une injuste sévérité. Je n’ai jamais, c’est vrai, eu d’appétit pour le flirt par-dessus un lit de malade, les doigts qui s’effleurent sous la tasse d’infusion et les « mon pauvre ami ! » murmurés derrière une porte. Mais je ne m’expliquais pas que cet homme — « un roc ! » disait Antoinette — n’eût pas, puisque Antoinette allait mieux, un plus heureux visage.
La chatte, réconciliée depuis que la fièvre désertait l’appartement des Haume, entra par le balcon selon le code chat, c’est-à-dire que, comme par magie, elle fut présente en un lieu d’où l’instant d’avant elle était absente. M. Haume tressaillit et laissa tomber la retourne.
— Pardon, dit-il. Je suis… comment dire… énervé.
Sans doute, j’étais, moi aussi, moins calme que d’habitude, puisque j’eus le tort de répliquer brusquement et sans élever la voix :
— Je ne peux pourtant pas passer ma vie à vous excuser. Et quand en aurez-vous assez, à la fin, de regarder l’heure à votre montre ?
L’inimitié passagère qui parut sur ses traits me fut plutôt agréable. Il leva le doigt vers la chambre de sa femme pour me recommander la prudence :
— Antoinette attend demain matin, — j’ai eu beau lui représenter que c’était un peu tôt —, le coiffeur, la manucure, la pédicure des bains. Comme vous sortez de très bonne heure, m’autorisez-vous à vous offrir, ainsi qu’à la chatte, la tasse de lait mousseux ou le café noir, à la laiterie du Parc ?
— Entendu.
— Huit heures ?
— Huit heures. J’ai cinq cartes.
— Qui ne valent rien.
— Naturellement !
— Naturellement.
Gérard Haume considérait tristement son beau jeu. Mais jusqu’à la fin de la partie il lutta contre sa sombre humeur, en homme qui a pris une décision. Quand je regagnai ma chambre, Mme Haume dormait sur l’un de ses bras plié, les cheveux soigneusement serrés dans un filet blanc. La lampe, sur laquelle on avait jeté un grand foulard mauve, l’éclairait assez pour que je la devinasse rajeunie et fourbue, sa forte bouche saillante entre ses joues creusés, et bien aise, jusqu’au fond de son sommeil, d’atteindre le terme de sa peine. Laide ou belle, je me sentis en mesure d’affirmer qu’aucun mal ne lui viendrait de moi.
L’église de X…-les-Bains, étroitement comprimée contre une assise rocheuse qui la dépasse de plusieurs coudées, occupe-t-elle toujours la même situation humiliée ? Je me souviens que d’une source suintante son toit recevait des gouttes qui le verdissaient, et qui contribuaient à entretenir sous sa voûte une température de cave. Je ne la fréquentais pas, mais j’entendais de loin son horloge noircie sonner les heures. À huit heures, le lendemain, je m’asseyais devant un des guéridons de la laiterie. La chatte fut servie la première. Gaie, de cette gaieté un peu dure qui lui appartenait en propre, brillante, ronde, rayée de mille raies papillotantes, la robe sombre malgré la saison d’été, guetteuse sans angoisse et appliquant à tout, — sauf à moi —, un jugement impénétrable, elle était un fauve de cinq ans, admirable et fidèle. Presbyte comme sont beaucoup de chats, elle vit venir au loin une personne connue et rapprocha l’une de l’autre ses oreilles. Je renouai mon foulard banane, le plus joli de mes foulards, et rectifiai l’aplomb de ma veste en gros jersey jaunâtre, bordée de noir. Un seul enfant, un gros enfant blond, buvait du lait, aux côtés de sa nurse. Quand il reprenait haleine, il ne s’essuyait pas les lèvres. De sorte qu’à chaque pause, largement moustachu de blanc, il avait l’air d’un vieux général.
Gérard Haume, en flanelle grise et souliers blancs, s’assit et je lui sus gré de n’improviser aucun préambule destiné à abuser la petite laitière, la nurse et l’enfant à moustaches.
— Toni a passé une bonne nuit ?
— Oh ! très bonne. Sans bouger. Ce matin 37,3, et elle est toute à la coquetterie. Elle a des facultés de récupération extraordinaires.
— Quelle chance !
— Oui… Dites-moi, vous avez remarqué que je regardais l’heure… fréquemment ?
— Fréquemment. Si ce n’est davantage.
— C’est curieux. Ma femme ne s’en est jamais aperçue.
Il posa sur une chaise son feutre mou. Je l’aurais bien prié de le remettre. Quelque chose, que j’ignorais, lui avait en trois semaines infligé un changement qui sévissait surtout au long des joues, jusqu’aux tempes, et sans bien savoir comment un front peut maigrir, je pensai : « Comme il a le front maigre. » Avec la crudité de pensée qu’une femme manifeste pour l’homme qui ne souhaite pas lui plaire, je me dis aussi : « Encore trois mois d’un ravage comme celui-là, et c’est un homme bon à jeter. »
Nous dépêchâmes notre petit déjeuner, puis nous tournâmes nos sièges vers le côté montagneux et reposant que le soleil avait déjà quitté. En tournant son fauteuil de rotin, Gérard Haume regarda l’heure à son poignet, et il crut que je ne l’avais pas vu.
— Madame, je crois que l’on peut se fier à vous…
— Ça dépend.
Il sourit, hocha son front maigre, et je m’accordai qu’on pouvait encore trouver, à cet homme « bon à jeter », beaucoup de charme.
— Je suis bien décidé à ignorer de quoi ça dépend, et à vous faire confiance. Il y a dix-sept jours, — non, dix-huit, que je suis sans nouvelles.
— De qui ?
— De la femme que j’aime, madame.
— Ah… bon, dis-je d’un ton morne. C’est donc ça.
— C’est donc quoi ?
— Que vous avez l’air si fatigué. Et que vous allez à la poste avant neuf heures.
— Oui, c’est ça.
Il pressa de son poing fermé, à plusieurs reprises, le guéridon de tôle.
— C’est ça, c’est absolument, c’est affreusement ça. Et depuis… dix-sept jours, et non pas dix-huit comme je le disais, au lieu de la lettre quotidienne, il n’y a plus rien à la poste restante. Alors… alors je n’en peux plus, je ne sais pas ce qui est arrivé et je ne sais pas ce qui va m’arriver.
— Vous avez envoyé une dépêche ?
— Oui. Après avoir trop attendu.
— Aucune de vos lettres ne vous a été renvoyée, n’est tombée en rebut ?
— Aucune.
— Est-ce que… cette personne est à Paris ? Pourquoi ne chargez-vous pas un ami…
Il me coupa la parole avec une supplication intolérante.
— Madame ! Voyons, madame ! Je ne suis pas un enfant ! Je dissimule depuis deux ans ! Mais songez que nous habitons Aussorgues autant que Paris, et que mon frère…
Àmon tour je perdis patience.
— Bon, voilà le frère, maintenant. Vous rendez-vous compte que vous me parlez de tout ça comme d’une histoire dont les personnages me seraient familiers ?
D’un regard misérable, mon interlocuteur s’excusa.
— Madame, soyez patiente, je vous en prie ! Ce ne sera pas long. Mon frère aîné, c’est Georges Haume, propriétaire de la fabrique, et c’est quelqu’un de très bien. Moi, je ne suis que Gérard Haume, celui qu’on appelait encore, il n’y a pas très longtemps, la tare de la famille. Oh ! expliqua-t-il vivement, en haussant les épaules, j’aurais pu faire pis que de jouer, d’emprunter, de fréquenter des restaurants de nuit, de gâcher l’argent. N’empêche que sans ma femme… je serais loin. Ma femme, elle, est quelqu’un de mieux que bien, quelqu’un à qui je tiens, faites-moi l’honneur de me croire, par-dessus tout. Par égard, par affection pour elle, mon frère a tout arrangé et m’a gardé dans l’affaire, mais… enfin je n’y brille pas. Ce n’est d’ailleurs pas ça que je veux vous expliquer.
— Pardon… Je voudrais seulement savoir… Antoinette ne se doute de rien ?
Il l’attesta, la main sur le cœur. Les menteurs et les faibles connaissent bien ce geste-là.
— Elle ignore tout. Mais justement, il y a un double danger. Les lettres que je ne reçois pas, qui les détourne ? Pourvu qu’on n’en fasse pas usage…
— Et le second danger ?
Gérard Haume jeta sa cigarette, regarda l’heure à son poignet, m’interrogea avec une fixité stupide :
— Le second danger ?… Ah ! oui. Le second danger c’est moi. Je me… positivement je me désagrège, je ne tiens plus. Voyez-vous que je sois la proie de… je ne sais pas, moi… une crise nerveuse, que je parle, que j’appelle…
« Un roc, pensai-je, elle dit que son mari est un roc. Un roc en mie de pain, oui, et en outre un imbécile… » Au moment où je le taxais de sottise, il ajouta non sans finesse :
— Cette crise-là, je ne la conjure pas, mais je la retarde, en vous parlant comme je vous parle. À qui parler, madame, quand j’en suis presque aux cris ?
Encore aujourd’hui, je ne sais jamais s’il faut dire : « La profonde naïveté masculine » ou bien : « La profonde diplomatie masculine ». L’homme que j’avais devant moi pouvait passer pour assez ordinaire. Son instinct lui enseignait pourtant qu’un aveu le mettait en sûreté, et qu’en se montrant dans sa faiblesse il recevrait peut-être un secours, que je lui indiquerais la voie d’évasion, l’allégement qu’il tardait à trouver…
— L’interruption des lettres ne coïncide pas avec une brouille, une…
— Impossible.
Il répéta : « Impossible » et ferma à demi les yeux avec une expression de sécurité et de délectation.
— Et… Et si elle avait simplement cessé de vous écrire ?
— Comment dites-vous ?
— Oui, si elle avait décidé tout à coup que… pour un motif grave, tout est fini entre vous ?
Gérard Haume fut un moment avant de comprendre, puis il se mit à rire comme on rit sur la scène :
— Ha ha ha, ha ha, ha ha… Je ne vois pas, non, vraiment, je ne vois pas qu’une pareille éventualité…
— Pourquoi ça ne pourrait-il pas vous arriver ? Ça m’est bien arrivé, à moi, dis-je avec aigreur.
Il se calma, mais garda son air de supériorité.
— Évidemment, vous ne pouvez pas imaginer… Notre attachement est d’une sorte si particulière entre elle et moi…
— Comme tous les attachements.
— Permettez ! Il n’est pas ordinaire, il n’est pas courant que deux êtres, pendant deux ans, soient capables de ne se rien cacher, que toutes les heures de la vie d’une femme soient vouées au même sentiment, au même homme, au point que cet homme à chaque moment, peut regarder sa montre (il regarda sa montre) et se dire : « Il est neuf heures, elle se lève ; il est dix heures, elle m’écrit ; il est midi, elle s’achemine vers son logis ; il est minuit, elle tresse ses beaux cheveux pour le repos ; il est… »
— Je vous en prie ! Nous n’avons pas le temps de célébrer l’emploi des douze heures.
— Pardon… Que pensez-vous d’une ingéniosité aussi amoureuse, qui permet à un amant éloigné de voir à travers la distance ?
Je ne répondis que d’un signe. J’avais appris que devant certains aveuglements triomphants, rien ne vaut le silence.
— Est-ce… cette dame exerce une profession ?
— Mais non, mais non, protesta M. Haume comme si j’avais voulu l’offenser. Elle est la plus modeste et la plus désintéressée des femmes, elle se contente d’une aide… que je voudrais plus digne d’elle, plus conforme aussi à la délicatesse de sa santé… Mon Dieu, mon Dieu, quand je pense que depuis dix-huit jours… Dix-huit jours !…
Il s’interrompit, étreignit à deux mains son front, et je l’entendis respirer précipitamment.
Une absence totale d’humour rend la vie impossible. Déjà la conviction de M. Haume, déjà le récit des malheurs de M. Haume m’étaient fastidieux, et c’est moi, pour une fois, qui lui demandai l’heure. Puis comme inspirée, — car je ne savais plus que dire —, je m’écriai :
— Vous n’avez pas essayé d’avoir Paris au téléphone ?
D’un grand geste, il repoussa ma suggestion.
— Ça, non, vous savez !… Nous ne sommes même pas rattachés la nuit, le bureau ferme à sept heures, la préposée déjeune officiellement de midi à deux heures, et le reste du temps on vous dit : « Vous avez environ deux heures d’attente. » Alors !…
— Évidemment.
Évidemment, Gérard Haume consentait à dépérir, envisageait de mourir d’angoisse, mais non pas d’attendre deux heures un coup de téléphone. Au fond je lui donnai raison, tout X…-les-Bains, de dix heures à midi, de deux heures à cinq heures, défilait à la poste, entendait les conversations téléphoniques à travers la porte mince d’une cabine qui ressemblait à un water-closet de jardin… Je tentai encore un effort :
— Mais pourquoi n’avez-vous pas pris le train pour Paris ?
— Parce que je n’ai ni motif, ni excuse pour le faire, surtout pendant qu’Antoinette était malade, dit Gérard Haume honnêtement. Antoinette avant tout. Ça n’empêche pas que je sois malheureux, et je ne sais plus où donner de la tête. Jamais je n’aurais prévu…
Il consulta morbidement sa montre.
— Neuf heures cinq ! L’heure où on lui apporte chaque jour ma lettre ! s’écria-t-il.
C’était un vrai cri de douleur, je ne pouvais m’y tromper. J’aurais voulu poser à cet homme les questions qui me venaient à l’esprit : « Cette dame, votre maîtresse, qu’est-ce qu’elle faisait avant de vous connaître ? À quoi s’occupe-t-elle dans la journée ? Quelles gens fréquente-t-elle ? A-t-elle des amis, des parents ? Quels sont ses goûts ? Quels livres lit-elle ? » En lieu et place de toute inquisition utile, je n’ouvris la bouche que pour une banalité :
— Mais est-ce que vous ne pourriez pas, par son ou sa concierge…
— La concierge ! interrompit M. Haume. Parlons-en ! Une sinistre bougresse qui, quoi que j’aie essayé pour l’amadouer, me fait un œil… La concierge !
Il bomba les épaules, mit les mains dans ses poches en bougonnant des paroles indistinctes, mais que je n’eus pas de peine à traduire selon la connaissance que j’ai du Français moyen : M. Haume avait peur de la concierge.
Il prévit sans doute, et logiquement, la question qui allait suivre, et se permit un sourire romanesque :
— En fait d’amis, nous sommes le vingt-six juillet, Paris est un désert. Et vous n’imaginez pas combien un homme que la femme a toujours obsédé compte peu de vrais amis parmi les hommes. Sans quoi, naturellement…
Il se décida enfin à me regarder en face, d’un air soumis et explicite. Je hochai la tête.
— Oui. Ça vous serait bien commode, hein, que j’aille à Paris.
Il n’eut pas le courage de nier, et détourna de moi ses yeux bleus, qui se mouillèrent. Pour m’ôter l’envie de me rétracter, je pris dans mon sac à main — on disait « réticule » — une lettre que j’avais reçue la veille, et je la lui tendis. Il se trompa, tressaillit et se troubla profondément, en hésitant à la prendre. Après quoi il apprit, en lisant, que je me nommais, pour mon camarade et ami Georges Wague, « La Rate », et qu’une proposition de tournée en octobre « se dessinerait » si ma présence à Paris, chez l’agent Buysens, le vingt-sept juillet, à quatre heures…
— Le vingt-sept… Demain… murmura M. Haume. Vous ne nous l’aviez pas dit.
— Je voulais envoyer un télégramme, et ensuite répondre par lettre, en donnant pleins pouvoirs à Wague, et ne pas bouger, parce que…
Je me sentis rougir, et je restai sotte.
— Pourquoi ? Pourquoi ? demanda M. Haume d’une manière pressante.
— Tiens, parce que… Vous êtes bon, vous… Parce que Buysens, si l’affaire ne se fait pas, ne me comptera pas de défraiement pour mon voyage…
— C’est idiot, dit tout bas M. Haume. Après avoir rencontré votre agent, où iriez-vous ?
— Nulle part… Je pensais rester à Paris.
Délivré, actif, l’œil inquisiteur et bleu d’ardoise, M. Haume nomma « providentielle » la conjoncture qu’il n’aurait pas osé espérer.
— Laissez, je m’occupe de tout, dit-il en se levant. Mais vous revenez ici. Si, si, vous revenez. Vous avez de l’amitié pour Antoinette, je le sais. Revenez. Ah ! à propos, reprenez votre lettre, vous allez la lui montrer en rentrant… Elle m’appellera pour me la montrer, et je vous conseillerai de ne pas rater une affaire. Avant le déjeuner, j’aurai le plaisir de vous remettre un billet d’aller et retour… Oh ! je vous en prie, un peu de simplicité ! Quand on rend à un homme le service que vous allez me rendre… Convoquez Wague par dépêche et allez chez… Chose, l’agent… Ménagez-vous une heure pour aller chez Suzanne…
Il marchait vers l’hôtel à si grands pas, que la chatte crut à un jeu et prit le galop sur la pelouse.
— Nous vous gardons la chatte, dit-il comme s’il employait un argument suprême. Oui, oui, je sais qu’il faut l’enfermer la nuit. Je ne dois pas essayer de la promener le matin, n’est-ce pas, pendant ces deux jours ? Bon. Je lui ferai apporter le lait bourru directement de la laiterie. Avez-vous besoin d’une valise minuscule ? Ma femme en a une, elle vous la prêtera si vous voulez. J’espère qu’Antoinette aura encore meilleure mine quand vous reviendrez.
Il pensait à tout, recouvrait la présence d’esprit, l’ingéniosité propres à l’homme dont l’habitude est de manœuvrer, sur un échiquier semé de pièges, des pions femelles. Il parlait d’Antoinette sans aucun embarras, et prononçait son nom, que peut-être il bénissait, comme une formule conjuratoire. Car rien ne semble ténébreux, ni même cynique, aux yeux de l’homme qui, assuré d’un amour fidèle, a tout le loisir de souffrir par un autre amour.
Tout se passa comme l’avait décidé M. Haume. Je n’oubliai pas de jeter la lettre de Wague sur le lit où Antoinette rayonnait d’or neuf, et étrennait une nouvelle « liseuse », qui ressemblait, — velours bleu et un peu de paillettes —, à un manteau du soir. Elle jeta quelques plaintes enrouées en apprenant mon départ, et serra la chatte contre elle comme un otage… Son mari la contemplait, attendri, et regardait l’heure à son poignet. Elle voulait me prêter une valise, sa montre de voyage, une couverture, me charger des dons et des liens qui me ramèneraient promptement. Au moment où son mari annonça qu’il me conduirait à la gare, elle me cria, en levant la petite cuiller qui lui servait à déguster une grosse pêche parfumée :
— Et n’oubliez pas, si vous bouclez votre affaire assez tôt, que vous avez un train demain soir à 9 h 57, avec couchettes, qui vous met ici à 5 h 50 du matin ! C’est la chatte qui serait contente, elle qui ne compte sur vous qu’après-demain soir !
Àla buvette de la gare, M. Haume me remit une lettre cachetée.
— Vous voyez l’adresse : Mme Leyrisse, rue du Mont-Thabor. Je me permets de vous demander de choisir entre dix heures du matin et trois heures de l’après-midi. À dix heures, la masseuse, qui soigne Suzanne pour la circulation, a presque fini… Vous pourriez alors parler à Mme Leyrisse pendant l’heure de repos qui succède au massage. Si vous préférez trois heures…
— Mais si je lui téléphonais, avant, ce ne serait pas plus sûr ?
Les yeux baissés, M. Haume réfléchit en faisant tourner, dans son verre, un morceau de glace et le rayon brisé du soleil qui touchait l’horizon. Autour de la gare, écartée de l’agglomération, une vapeur fraîche s’étirait sur les pâturages et les petits jardins. Un peu plus haut siégeaient le lotissement, « Beethoven », et les autres « Brimborions ». En respirant l’odeur du soir et de l’herbe foulée, je me disais, songeant à la chaleur de Paris, que je n’étais pas la moitié d’une idiote…
— Non, dit enfin M. Haume. Ne téléphonez pas. Elle pourrait se méfier.
— De quoi ?
— Je ne sais pas. Elle est méfiante, par nature. Vous verrez bien. Vous vous débrouillerez. Il n’y a pas de raisons pour qu’elle refuse de vous recevoir. Du moins je n’en prévois pas.
— Bon. Est-ce que vous voulez un télégramme poste restante, après l’entrevue ?
Il avait tout pesé d’avance et secoua la tête :
— Non. Si par chance vous prenez le train demain soir, la dépêche arriverait peut-être après vous. Quoi qu’il y ait à apprendre, j’aime mieux l’apprendre de votre bouche. Voilà votre train. Ce n’est pas un très bon train, malheureusement…
Il sauta lestement dans le compartiment, me tendit la main, baissa une des glaces, disposa avec promptitude ma mallette, mon manteau, les journaux. Je le laissais faire, déshabituée, depuis un long temps déjà, de recevoir les soins d’un homme.
— Bon retour, me cria-t-il, égoïstement.
Un appartement qu’on quitte pendant quelques semaines en profite pour changer d’aspect. Le mien, modeste et qui réclamait pour être aimable ma collaboration constante, ne m’attendait pas. Un livre ouvert sur le lit-divan, une lettre froissée tombée à côté de la corbeille, le rideau de la fenêtre soulevé : il n’en fallait pas plus pour me donner l’impression que mon arrivée venait de mettre en fuite je ne sais quel fantôme. Mais je n’avais pas de temps à consacrer aux revenants.
Comme onze heures sonnaient, je surpris Georges Wague chez lui. À midi moins dix nous discutions avec l’agent Buysens, rose, geignard et insensible. Une heure après, attablée dans un jardinet de bistrot sur la Butte, je tendais le dos à un soleil parisien, tamisé par le feuillage roussi, et nous faisions honneur au vin blanc et à l’épaule roulée. En contrebas du mur de clôture, d’autres jardins de Montmartre somnolaient, jonchés de pâtées pour les chats, de vieilles gloriettes, de petits groseilliers maigres, et plus loin des châtaigniers en fleurs, anciens et immobiles, avaient barré le passage à la montée de Paris. J’ai vu, l’an passé, qu’ils fleurissaient encore.
Vers deux heures et demie ma gaieté, fournie par la présence d’un bon compagnon, le vin blanc et un contrat dit « gentillet » — Bordeaux (rue Judaïque, le chef d’orchestre s’appelait M. Juif). Biarritz (en clôture de saison). Montpellier (quatre jours, ça paie toujours les frais généraux). Nice (oui, mais dans une petite salle), Monte-Carlo (oh ! pas au Grand Casino, bien sûr !), Beausoleil (« qu’est-ce que tu as contre Beausoleil ? Je te dis que l’établissement est épatant ! ») —, ma légitime gaieté déclina : dans trente minutes il me fallait affronter, chez elle, la casanière, la ponctuelle, la délicate, la si modeste Mme Leyrisse.
Verso triste de la lumineuse rue de Rivoli, la rue du Mont-Thabor compte plusieurs maisons anciennes, dont tout le charme est à l’intérieur : escaliers et paliers largement développés, portes et impostes égayés de croisillons Directoire. En levant la tête pour vérifier le numéro de l’immeuble, je vis qu’un écriteau de location allait me fournir une entrée en matière digne de Fantomas.
Dans la paix ombreuse de la cour, une concierge lavait des poireaux.
— Madame, lui dis-je, je viens au sujet de l’appartement à louer.
— De l’appartement ! répéta-t-elle. Eh bien, vous n’avez pas été longue à le repérer !
Elle égoutta les pâles chevelures de ses poireaux, et vint au plus près pour me mieux voir.
— Par qui donc que vous l’avez eu ?
Je me lançai en plein roman :
— Mais par Mme Leyrisse. Est-ce qu’elle est…
L’ennemie de M. Haume m’interrompit :
— Ah ! comme ça, je comprends ! Elle préférerait que ce soye vous qui l’auriez après elle.
— Après elle ?…
— Oui, puisqu’elle vous a donné le tuyau. Jusque ce matin, le propriétaire avait un candidat, c’est pour ça qu’il n’y avait pas d’écriteau, mais le candidat a lâché. Du moment que Mme Leyrisse vous envoye… Vous connaissez l’appartement ? Sans les meubles, ça l’agrandit beaucoup, voulez-vous le revoir ? Je vous l’ouvre, vous passerez la revue et vous me rapporterez les clefs.
On peut croire qu’en suivant la concierge je me taisais prudemment. Elle m’abandonna dès le seuil d’un sombre salon carré, dont le beau parquet ancien, en chevrons de chêne, geignait sous mes pas. Un second salon succédait au premier, mais sur le papier de tenture demeuraient l’empreinte du lit, la trace haute et rectangulaire de quelque semainier, celle d’un grand miroir ovale. Un parfum jeune et banal errait dans l’obscure salle de bains, d’où mon image, passant sur la glace du lavabo, me chassa —, aussi bien je ne demandais qu’à être expulsée. Sur la boiserie bleu tendre de la chambre à coucher, dans l’embrasure de la fenêtre, je lus quelques mots crayonnés sans ménagements : Dédé revient dans une demi-heure avec le taxi.
M. Haume avait donc tout prévu, sauf le plus probable. J’eus hâte de retrouver, dehors, la bonne chaleur de l’été.
— Ça vous plaît ? me demanda rondement la concierge.
— Pas mal, pas mal…
— Il sera vite enlevé, je vous en réponds, si vous ne vous décidez pas.
— Je le crois. Il avait été question, entre Mme Leyrisse et moi, d’une reprise… Mais je vois qu’au dernier moment elle a tout emmené. Si elle repassait, voulez-vous vous charger…
En même temps que la lettre préparée par M. Haume, je tendais un billet plié.
— Je remercie beaucoup Madame. Mais tout ce que je peux faire pour Madame, c’est de lui dire que je serais surprise que Mme Leyrisse repasse. Elle a tout réglé recta, ça fera dimanche quinze jours. Madame ferait mieux de reprendre sa lettre…
Je la repris. La concierge souriait sous sa petite moustache couleur de feu, visiblement oxygénée. Je n’eus pas envie d’insister encore un peu, de m’enferrer encore un peu. Je n’avais gagné, au moyen d’un fort pourboire, que d’être appelée « Madame », à la troisième personne. Quand on se mêle de soudoyer, il y faut la manière… J’avais donné un trop gros billet.
Dans le train du soir — celui-là même que m’avait conseillé Antoinette —, je me réjouissais que l’évasion de Mme Leyrisse m’eût ôté toute chance de la rencontrer. Et sans préparer encore la relation orale de ma mission manquée, j’invectivais Gérard Haume, et moi-même par ricochet : « Il m’ennuie, ce type voué au bleu ! Et ce n’était vraiment pas chic pour Antoinette, ce que j’avais accepté là. La bonne femme a pris le large ? Eh bien, elle a pris le large. Il faudra bien qu’il s’y fasse… »
La nuit étouffante se changeait, à mesure que je m’éloignais de Paris, en nuit tiède et légère, puis en nuit fraîche, progressivement refroidie sur des prés, sur une longue forêt, sur des ruisseaux invisibles. Le plaisir oublié d’avoir froid m’atteignit avec le sommeil, peu avant l’aube, et je m’éveillai pour mettre pied à terre dans la petite gare isolée, devant laquelle somnolait l’attelage d’un omnibus d’hôtel.
En ouvrant sans bruit ma chambre je n’étonnai pas la chatte, qui m’accueillit avec un bonheur calme. Par un sens que l’homme n’a pas su nommer, elle m’avait peut-être vue approcher. Elle ne fit que pousser rudement son front sous ma main, ronronner, et me suivre du regard pendant ma toilette. L’odeur des orangers, la vapeur sulfhydrique des sources se glissaient énergiques entre les lames des persiennes closes, présageant une chaude journée. J’évitais de heurter un meuble, de faire claquer les fermoirs de la mallette, et j’eus soin de modérer la pression de l’eau en ouvrant les robinets.
« Et maintenant, pensais-je, attendons le sale moment… » Mais mon appréhension n’allait pas sans cette mauvaise hilarité profonde, cette saccade de l’estomac par où un être humain prouve à l’espèce humaine son hostilité. Nous ne rions pas d’un cheval qui tombe, ni d’un chien écrasé. Mais nous avons parfois de la peine à nous tenir convenablement si la brave dame qui marche devant nous s’étale sur le verglas, ou quand le monsieur qui porte un petit paquet fragile manque du pied le bord du trottoir.
Gérard Haume, amant trahi, perdait des points dans mon estime. La femme de nos latitudes est impitoyable pour l’homme trompé. Gérard Haume avait eu affaire, c’est vrai, à une maîtresse de basse qualité, celle qui file avec les meubles, efface sa trace, et se délecte : « Non, la tête qu’il va faire ! » N’empêche que le moins bon de moi se berçait aussi de la tête qu’il ferait. L’homme trop occupé des femmes, reçoit d’elles, un jour, sa punition.
Le temps me pressait. Dirais-je la vérité ? Prétendrais-je n’être pas allée rue du Mont-Thabor ? Un grattement léger frôla ma porte. Je ficelai mon kimono autour de ma taille et je n’ouvris qu’à moitié.
— J’ai entendu la voiture, souffla Gérard Haume. Vous pensez bien que je ne dormais pas. Laissez-moi entrer un instant chez vous.
— Certainement non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on pourrait vous en voir sortir. À cause d’Antoinette, voyons. Elle va bien ?
— Très bien. Au nom du ciel, dites-moi un mot qui me rassure !
Il parlait en coinçant sa figure dans l’entrebâillement que je maintenais, et je tâchais d’éviter son haleine d’homme à jeun qui a beaucoup fumé et s’est brossé les dents. En robe de chambre bleue, un foulard noué au cou, il n’avait certainement pas dormi de deux nuits. Sa barbe de la veille se dressait, en poils de brosse, dans le long pli de ses joues, et je fis la remarque qu’il aurait pu se raser, tout de même, depuis le temps qu’il avait entendu la voiture ! Pour la première fois j’aperçus, nus, ses pieds maigres dans ses pantoufles, et sans savoir pourquoi j’en eus horreur.
— Vous l’avez vue ? Elle est vivante ?
La dernière question, posée sur un ton bas et insensé, me permit d’affirmer :
— Très vivante ! Allez-vous-en, nous causerons tout à l’heure…
— Non. Tout de suite.
— Comment ?
— Tout de suite.
— Si ça me plaît, dites donc.
Je m’irritais hors de mesure, en somme, et uniquement parce qu’il me donnait encore une fois la preuve de son indifférence totale. Il ferma les yeux comme s’il s’évanouissait et insista humblement. Je le laissai entrer, car je crus entendre un pas dans l’escalier. Je lui indiquai l’unique fauteuil, et m’assis sur le bord de mon lit, assez loin de cet homme qui visiblement se possédait mal, et que j’allais frapper.
— Enfin !… Tout s’est bien passé ? À quelle heure y êtes-vous allée ?
— À trois heures.
— Bravo !
— Pourquoi bravo ?
— Parce que j’ai envie d’applaudir tout ce que vous m’apprenez d’elle.
Il sourit, les angles anxieux de ses traits s’adoucirent, et ses yeux brillèrent d’un bleu nouveau. Derechef il fut apte à séduire.
— Elle n’a pas été obligée de s’absenter de Paris ? Elle est très jolie, n’est-ce pas ? Car vous l’avez vue ? Elle vous a reçue ? C’est vrai ? Dites, c’est bien vrai ?
Il se leva, passa entre la fenêtre et moi, m’obligeant à me tourner vers le jour.
— Elle a dû être étonnée ? Quelle robe avait-elle ? La verte, avec une collerette de lingerie très abondante ? Non ? La gris argent à ceinture de cuir rouge brodé ? Ah ! j’ai deviné ?
Je fis un mouvement qui pouvait passer pour une affirmation, et M. Haume avança sur moi d’un pas.
— J’en étais sûr. Vous mentez. Vous n’êtes pas allée rue du Mont-Thabor.
— Si, j’y suis allée.
— Non. Car Suzanne n’a jamais porté — elle est bien trop superstitieuse ! — jamais porté de vert. Et quant à la robe gris argent, elle n’existe que dans mon imagination. Vous ne vous attendiez pas à ça, hein ? On ne saurait penser à tout !
Il ricana d’une manière victorieuse, se tamponna les tempes et consulta sa montre.
— Seulement, dit-il, tout est à recommencer maintenant. Je m’en fous, j’en ai assez. Je pars pour Paris ce soir.
Il marcha de long en large, perdit une de ses pantoufles, la ramassa en crispant son orteil pâle et soigné, dont je ne pouvais supporter la vue. En atteignant la porte il fit volte-face brusquement.
— Pourquoi m’avez-vous fait ça ? Il fallait me le dire, que vous n’iriez pas ! Qu’est-ce que ça vous faisait ? Il fallait me le dire !
Il criait tout bas, comme nous crions en rêve.
— À moins qu’elle n’ait pas voulu vous voir ? À moins qu’elle…
Il se tut, et attendit ce qui allait venir.
— N’allez pas à Paris, dis-je. J’ai fait ce que je vous avais promis de faire. Il n’y a personne rue du Mont-Thabor. L’appartement est à louer.
Son silence me parut long.
— À louer ? Pourquoi à louer ? dit-il enfin, plaintivement.
— Il est vide. Je l’ai visité. La concierge m’a dit que la locataire est partie depuis quinze jours sans laisser d’adresse.
L’homme que je venais de frapper semblait occupé d’une profonde rêverie. J’écoutais avec inquiétude des pas dans l’hôtel, et je songeais qu’Antoinette pouvait s’éveiller…
— Et vous disiez… vous disiez que vous avez visité l’appartement ? Et qu’il est vide ?
— Tout à fait vide.
— Tout à fait vide… chantonna M. Haume. Tout… à… fait…
— Vous savez qu’il est sept heures moins le quart ? Allez-vous-en, je vous en prie.
— Oui… Tout… à… fait vide… Pas un bout de papier ? Pas une chaise ? Pas un livre ? Rien ?
Il grattait sa barbe d’un air absent. Il ne m’accordait aucune attention.
— Si, dis-je. Il y avait quelque chose d’écrit au crayon sur le mur.
— Quelque chose pour moi ?
— Je ne pense pas. Il y avait : Dédé revient dans une demi-heure avec le taxi.
Il parut ne pas entendre tout de suite, et je n’osai pas me répéter.
— Pourquoi me racontez-vous cela ? dit-il enfin.
— Quoi ? L’inscription sur le mur ? Mais vous venez de me demander s’il y avait quelque chose.
— Tt, tt, tt, fit-il en levant la main pour m’interrompre. Ne jouez pas sur les mots. Ce que vous me rapportez là, il n’était pas indispensable de me le rapporter. Ce n’est pas un renseignement utile. Ce n’est pas non plus un renseignement amical. Ça ressemble de votre part à une… méchanceté personnelle.
— Vous me comblez. Je vous remercie d’y avoir pensé.
Il fit un geste comme pour protester qu’il n’y avait pas de quoi, ou bien qu’il ne se souciait guère de mon opinion. Et serrant sur son corps maigre la corde de sa robe de chambre, il se dirigea vers la porte.
— Attendez ! On marche dans l’escalier.
Il patienta quelques secondes, pendant que décroissait le bruit des pas, et sortit en esquissant un petit salut. Tout au désastre présent, cherchait-il à remonter jusqu’au caprice, jusqu’à la petite convulsion lointaine du hasard qui m’avait apportée à X…-les-Bains ? Il avait d’autres soucis. Mais moi, je restai debout à renouer des maillons de coïncidences, à recenser les chances qui m’avaient été données d’habiter, puis de ne pas habiter le « Brimborion »… Ici intervenait Mlle d’Orgeville, assombrie de lourds joyaux…
Férue de médiocrité et d’amour simple, quel dommage que Mlle d’Orgeville eût trébuché sur un homme des Amériques lointaines… Je ne remontai pas plus haut à travers les fatum, coup de chance, malencontre et autres mektoub. Comme dit Georges Wague : « Quand on pense que si Ève et Adam n’avaient pas “ fait des choses ” ensemble, je n’aurais pas aujourd’hui ma petite maison dans l’île de Bréhat ! »
Je ne m’accordai aucun lâche délai, et vers onze heures et demie j’étais dans la chambre d’Antoinette que je trouvai debout, la peau transparente et rose, plus éclatante que ne l’eût été, après une maladie, une femme réellement robuste.
— Je déjeune en bas ! me cria-t-elle. J’ai la permission ! Mais pas sur la terrasse découverte, dans la véranda seulement. Alors, cette tournée ? Ça y est ?
— Ça y est.
— Que je suis contente ! Pas trop fatiguée ? Et combien ?
— Combien de quoi ?
— D’argent pour vous, voyons !
Elle ouvrait grand ses yeux, gonflait sa forte bouche, se faisait avide pour mon compte.
— Mais ça ne se calcule pas comme ça, Toni ! D’une part j’ai un fixe garanti, et puis au-dessus d’un certain chiffre de recettes, j’ai un pourcentage.
— Oh ! c’est beaucoup moins amusant. Comment est Paris ?
— Tout en groseilliers, avec des châtaigniers dans le fond, et par-dessus une tonnelle en vigne et en tilleuls.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu l’entends, Gérard ?
Gérard, enfermé dans sa chambre, ne répondit pas.
— Je vous raconte de Paris ce que j’en ai vu, j’ai déjeuné dans un bistrot-jardin de Montmartre ! La chatte n’est pas sortie ce matin, je descends avec elle et je vous retrouve à table, midi tapant.
Àmidi, Antoinette m’attendait, un manteau léger sur les épaules, un peu essoufflée, émue de sa première sortie et riant au maître d’hôtel. Je posai devant elle un bouquet de pavots rouges bien ouverts, leur coupelle montrant, à la base des pétales, la macule d’un noir bleuté.
— Voyez, quelles belles créatures ! Épanouies comme vous ! Votre mari descend ?
— Non… Il n’est pas bien, figurez-vous. Il ne veut pas déjeuner.
— Allons, bon ! Lui, le « roc », indisposé ?
— Oui, dit Mme Haume d’une voix hésitante. Il s’était recouché… Quand j’ai été prête, je l’ai appelé, il m’a répondu quelque chose que je n’ai pas compris… Et je crois bien — excusez ce détail — je crois bien que je l’ai entendu rendre…
— Comment dites-vous ?
Je posai ma serviette froissée sur la table, et Mme Haume s’agita.
— J’aurais dû entrer chez lui, vous croyez ?
— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
— Je ne pouvais pas, il avait mis le verrou… Il est tellement coquet, si vous saviez, il ne se laisse jamais voir en posture désavantageuse…
— Et s’il s’est trouvé mal ?
Elle me regarda, et sa figure refléta aussitôt l’inquiétude qu’elle lisait sur la mienne. Il n’était plus question de déjeuner.
— Ne courez pas, Toni, ne courez pas, disais-je en courant moi-même. Vous allez vous congestionner… Votre mari n’a sans doute qu’un arrêt de digestion…
— Une fois, il a eu une syncope… haletait Mme Haume.
— Quand ça ?
— Il y a… je ne sais plus, moi… Mais il m’a défendu de le dire…
Le reste n’est pas difficile à imaginer. Je ne franchis pas, car Antoinette me pria de n’en rien faire, le seuil de la chambre où Gérard Haume homme faible et de décisions passionnées, avait déjà rejeté la plus grande partie d’un toxique, pris heureusement à dose massive et violemment émétique. Le docteur Ruhl, s’il eut là-dessus une arrière-pensée, la dissimula sous des paroles abondantes, propres à former la conviction d’Antoinette. Elle les résuma dès le lendemain pour l’édification de son mari, épuisé et plat au fond de son lit.
— Quand on veut rendre, professa-t-elle, on se fourre un doigt dans le gosier, au lieu de toucher à des produits qu’on ne connaît pas. C’est pourtant simple, de rendre ! Je fais ça, moi, avec une maestria ! Je sors deux minutes, je reviens, personne ne se doute que je suis allée rendre !
Elle insistait sur le mot et c’est moi qui avais mal, comme on dit, au cœur.
— Tu risquais la mort, Gérard. Est-ce que tu t’en rends compte, maintenant ?
— Je m’en doute, dit une voix faible sous la moustiquaire.
Car la pluie, tiède et sans brise, apportait de l’ouest les mouches, des nuages d’éphémères inoffensifs, et des moustiques fort bien armés. Pendant la semaine qui retint Gérard Haume couché, j’entrai rarement dans sa chambre. Si j’y pénétrais, il se tournait vers le mur. Sous le gros tulle, je pouvais distinguer le geste machinal par lequel il consultait la montre bouclée à son poignet. Et je plaignais dans mon cœur le pauvre homme qui souffrait, et qui me gardait rancune.
Vint le beau temps frais, qui emporta les anophèles et ramena un vent printanier. La base des montagnes jaunissait sous les blés à courte tige et les seigles plus pâles que les blés. Je trouvais longues les heures. Je décidais de partir pour Paris, je restais, parce que Gérard Haume m’en voulait.
Quand la moustiquaire roulée remonta vers le plafond, il ne me livra rien de ses yeux bleus creusés, qui semblaient avoir pâli dans l’ombre. Il recevait les soins de sa femme avec une condescendance tendre, qui la comblait.
Un matin qu’elle devait se rendre chez le coiffeur, elle me pria, d’un signe, de veiller sur son convalescent. Je pensais m’en acquitter de loin, car il n’avait besoin de rien, et je m’établis, entre un livre et la chatte, dans la chambre de Mme Haume. Puis l’impatience me prit, et je passai chez M. Haume.
— Gérard Haume, dis-je, je compte partir dans quatre jours.
Il ne détourna pas les yeux de l’horizon jaune et bleu :
— Vous m’en voyez navré.
— Pas moi, repartis-je. Nous avons mal fini la saison. Mais je ne regretterai ni ceci, ni cela, ni tel mot, ni telle démarche, si je pars assurée que rien de mauvais ne menace celle que j’appelle en moi-même l’admirable Antoinette.
M. Haume vérifia le bon ordre de son pyjama, bleu clair fileté de bleu foncé. Le geste maniaque de son bras gauche amena sous son regard le cadran de sa montre. Il parut sur le point de parler, mais ne parla pas. Soudain il détacha de son poignet le bracelet de cuir, et le lança par la fenêtre.
S’il n’avait ensuite — pudeur ou chagrin ? — posé son avant-bras en travers de ses yeux, j’aurais bien serré, par une sorte de gratitude, ce poignet nu marqué d’un cercle blanc. Mais, hardies souvent à mal faire, les femmes sont gauches quand s’offre l’instant de se montrer émues, et simples. Je m’abstins donc de porter la main sur ce poignet exorcisé, et je retournai dans la chambre voisine, où je n’attendis d’ailleurs pas le retour d’Antoinette. Je partis pour le « Brimborion », auquel je voulais rendre une visite de convenances.
Une voiture de place verdâtre et moussue m’emmena, au trot d’un cheval absorbé dans ses derniers songes terrestres. Entre les lattes de la clôture, les touffes d’herbe avaient jauni, et les petits troènes, que personne n’arrosait, souffraient de la soif. Je ne franchis pas le seuil d’une maisonnette à laquelle je ne devais ni plaisir ni reproche.
Où, sous quelle égide, peinait, dansait, aimait la principale locataire ? Une lettre moisie, collée par une pluie récente à l’intérieur de la boîte aux lettres mal jointe, ne me l’apprit pas, car elle fondit presque entre mes doigts. Il ne resta, d’un message écrit par Mlle d’Orgeville, que de longues larmes d’encre violette, une flamme de yacht délayée. Mais je ne regrettai pas que le message demeurât illisible sauf quelques mots d’une importance générique, majestueuse et banale, tels que « jamais… tempête… cent mille… malade… ». À quoi bon en savoir davantage ?
La lettre à demi dissoute, qui m’échappait par lambeaux détrempés, dispersa la première confidence véritable de Mlle d’Orgeville. Le jour où, soulevant mollement ses entraves de diamants, elle l’avait interrompue aussitôt que commencée, son geste inachevé me déléguait vers un but vacillant : Gérard Haume, porteur d’un secret qui exigeait d’être partagé. Ce rôle de mandataire — le mien — est hasardeux. Je le constatais une fois de plus, au prix d’un petit mal contus, sans gravité. Puis, ayant pris congé du « Brimborion », je m’en fus récupérer les biens dont je ne présumais pas, en ce temps-là, qu’ils seraient précaires : ma chatte, mon vœu de voyager, et ma solitude.
— Pourquoi voulez-vous voir le « Brimborion » ? Il est si laid !
Antoinette ferma à demi les yeux, pencha la tête pour toiser d’un air artiste la montagne jaune et bleue.
— Parce que c’est au « Brimborion » que je dois de vous connaître. Je n’espère pas beaucoup vous revoir… Non, ne protestez pas…
— Je n’ai rien dit.
— On ne recommence pas un hasard, on ne se rencontre pas deux fois dans une petite ville d’eaux. Vous m’avez dit vous-même que vous n’aviez jamais, de votre vie, loué un petit chalet affreux, ni écouté le conseil d’une Mademoiselle d’Orgeville…
Elle pouvait continuer, la bonne Antoinette. Il valait mieux qu’elle ignorât qu’une conflagration de hasards constitue une sorte d’engagement, qu’il y a une routine de l’imprévu. Une conjoncture nous semble unique parce que nous ne sommes pas assez subtils pour discerner qu’elle fait pendant, vêtue de neuf, à un vieux hasard identique…
— Antoinette, les hasards vont par paires, quelquefois même par douzaines, et suffisent à désespérer par leur monotonie toute une existence.
— Pour qui dites-vous ça ? Pour vous, ou pour moi ?
— Ni pour vous, ni pour moi. J’espère que nous sommes d’assez grandes personnes pour pouvoir être heureuses ou malheureuses avec variété, entrain et imprévu.
— Oui…
C’était un « oui » bien vague, empli pourtant de plus de sens et d’arrière-pensée qu’Antoinette Haume n’en faisait tenir dans ses propos habituels. Mi-étendue pour obéir au docteur Ruhl, elle abandonnait sur ses genoux un ouvrage d’aiguille, une batiste ajourée, foncée de toile cirée verte. L’odeur de cette toile, sa couleur crue et triste me ramenaient à l’activité vaine de ma demi-sœur, l’aînée, Juliette, à ses petites mains de brodeuse adroites et dures. Quand Antoinette, étendue, se taisait, et que le bec de son aiguille bronchait sur la toile verte imprégnée d’odeur cireuse, je levais la tête, étonnée que la brodeuse fût cette inconnue. Mme Haume, et non ma demi-sœur, laide joliment sous sa tourelle de cheveux nattés…
— Comment appelez-vous ce… ce truc, ce petit travail, Antoinette ?
— Sans reproche, vous me l’avez déjà demandé au moins trois fois. C’est de la broderie Colbert.
— Merci. Je vous le redemanderai encore. Continuez, Antoinette. Exposez-moi les idées que vous avez sur le hasard.
— Oh ! moi, vous savez…
Elle s’arrêta comme par modestie. La chaleur vive lui permettait de porter une robe de lingerie. Nous ne parlions plus de ce qu’elle nommait son indisposition. Son teint avait repris l’éclat qui faisait d’elle une belle femme. Une belle femme vraiment, enluminée comme une pêche de Montreuil grâce aux 37° 8 quotidiens entre cinq et onze heures du soir. Pensait-elle, sans se confier à personne, que son avenir, et la part que s’y taillerait le hasard, ne valaient qu’un petit « oui » de complaisance ?
— Je voudrais voir le « Brimborion », Colette !
— Allons donc voir le « Brimborion ». Votre jour sera le mien.
Car j’avais encore retardé d’une semaine mon départ, et ma froide réconciliation avec M. Haume n’y était pour rien. Un temps d’or poudreux, qui mouillait le matin le nez de la chatte, les feuillages et les guéridons de la laiterie, excitait chez Antoinette une petite toux facile, qu’on entendait à peine et dont la discrétion contrastait avec sa grosse voix râpeuse. Mais elle disait, quand une brume blanche barrait, par bancs horizontaux, le pied des montagnes :
— Le temps n’est pas humide à proprement parler, ce sont des vapeurs.
Les baigneurs d’août succédaient aux baigneurs de juillet. X…-les-Bains recevait moins d’enfants et plus de jolies femmes. Un jeune homme bien tourné, mais l’œil creux et la main pâle, marqua qu’il était occupé de Mme Haume, de sa gorge ronde et de sa taille sanglée. Antoinette me confia que son mari y avait « mis bon ordre », et qu’une « altercation » dans le vestibule du Casino… Elle rayonnait d’orgueil, moins à cause de l’attention du jeune homme que de l’intolérance de Gérard.
— Un malheureux malade, ce jeune homme, de toute évidence. La chose ne valait pas une algarade pareille. Mais Gérard est ainsi fait.
Ainsi fait, Gérard enfermé dans son chagrin comme une larve dans sa pupe, ne songeait à aucune solution tragique. Je n’en voulus, pour preuve, que les tickets de pesée délivrés par le pharmacien, qui s’égaillaient lorsque Gérard tirait de sa poche un mouchoir bleu-gris. Chez le même pharmacien il achetait du porridge.
Mais il vivait encore loin de nous. J’aime que l’on souffre avec discrétion, je m’y efforce moi-même le cas échéant. Plusieurs fois, pendant un repas lourd de mouches, pendant une partie de cartes, j’éprouvai le besoin d’adresser, à cet homme qui peinait au loin, des signes du bras, des cris : « Hep ! Tenez bon ! Encore une cinquantaine de brasses et vous prenez pied ! » Mais ce sont des choses qui ne se font pas.
Un jour Antoinette s’écria :
— Tiens, tu n’as pas ta montre ?
— Non, dit Gérard Haume. Je l’ai perdue.
— Par exemple ! C’est bien toi. Et depuis quand ?
Il prit un temps, parut chercher :
— Depuis… hier. Ou avant-hier.
Aucun coup d’œil dérobé ne me fit complice de son mensonge. Il continua tout seul le chemin de sa guérison. Courageux à sa manière, je remarquai qu’il avait supprimé le geste de regarder l’heure à son poignet.
Un landaulet de louage, qui faisait autant de bruit qu’une batteuse, nous emmena tous trois. Nous devions donner un coup d’œil au « Brimborion », et monter ensuite jusqu’au Saut-du-Berger. Assis sur le strapontin, Gérard Haume nous faisait face, et je sentis que je ne supporterais pas longtemps son effort continu vers la bonne humeur et l’apparente insouciance.
— Pourquoi ne montez-vous pas à côté du chauffeur ? C’est la meilleure place.
— J’y perdrais, dit-il poliment. Permettez-moi, si mes grandes échasses vous gênent, de ne changer de place qu’après la visite au « Brimborion ». Vous connaissez, n’est-ce pas, la légende du Saut-du-Berger ?
— Oui, oui, m’écriai-je. Personne ne me l’a laissée ignorer ! Ni vous, ni la femme des bains, ni le garçon du restaurant, ni le petit coiffeur italien, ni la jeune fille de la laiterie. De quelle cime, en France, un berger, une bergère n’ont-ils pas sauté par-dessus un abîme, soutenus dans l’air par la Vierge, par un ange, par un mouton ailé, par une chèvre nimbée…
— Non, dit gravement Antoinette. Pas par une chèvre. Jamais par une chèvre. On n’est jamais sauvé par certaines espèces d’animaux.
— Ni par certaines gens, ajouta Gérard Haume.
Je me mis en tête qu’il me rangeait parmi ces « certaines gens » et je rougis. M. Haume regardait X…-les-Bains qui se creusait en cuvette, à mesure que nous montions vers la région des chalets. Le bleu passionné et changeant de ses yeux n’exprimait qu’un intérêt touristique. « Dans quelque quinze jours, trois semaines, pensai-je, la longue dépression dans ses joues sera sans doute comblée, s’il mange régulièrement. Alors l’orbite semblera moins profonde. Je ne verrai pas ce Gérard Haume rajeuni. Seuls les iris de ses yeux resteront pareils à eux-mêmes, plutôt pers que bleus, car ils contiennent, divergents comme les rais d’une roue, des tigrures faiblement dorées, tandis que le cercle, la jante de la roue, est couleur d’ardoise très sombre… Ah ! voici, enfin, et damné soit-il, le “ Brimborion ”. Un coup d’œil, et fuyons… »
— C’est là ! Chauffeur !
— Mais non, ce n’est pas là, dit Antoinette. Celui-là est habité.
Nous avions raison toutes deux. L’herbe jaune entre les lattes de la palissade, les troènes exsangues et l’ampoule électrique extérieure au bout d’un tube en col de cygne, je m’y fusse trompée, le quartier en foisonnait. Mais que je visse en même temps, sur la plus haute marche du perron, une femme assise, je ne l’admettais pas encore…
Assise sur la pierre du seuil, les joues dans ses mains et les coudes sur ses genoux écartés, Mlle d’Orgeville semblait nous attendre, quoiqu’elle ne portât, à cinq heures de relevée, qu’un kimono imprimé, des mules en soierie imitation, et qu’elle laissât flotter sur ses épaules ses cheveux mi-longs et bouclés. Durant que j’hésitais, elle me reconnut, se leva et me dit sans l’ombre d’étonnement :
— Pour une surprise…
Puis elle sourit, recouvrant en un moment sa bonne grâce naturelle :
— Je ne suis guère en tenue ; mais si vous voulez me faire le plaisir d’entrer…
Gérard Haume mit pied à terre pour m’aider à descendre, et je fis les présentations :
— Monsieur, enchantée… Madame, enchantée, dit Lucette.
Elle tenta de rassembler ses cheveux, la manche du kimono glissa sur son bras, découvrit l’aisselle châtaine, non épilée, et sur l’épaule un gros signe noir qui me rendit la présence de Lucette bien réelle : Mlle d’Orgeville, pour la scène, agrandissait son signe au crayon gras.
— Non, non, s’écria Antoinette, ne relevez pas vos cheveux, c’est bien plus seyant comme ça ! Quels ravissants cheveux !
— C’est du Hennédor 22, dit Lucette en toute sincérité.
— Du Hennédor 22, répéta Antoinette. Vous pouvez croire qu’un renseignement aussi précieux ne sera pas oublié.
— Je ne fais que d’arriver, repartit Lucette, je suis bien mal montée pour vous offrir des rafraîchissements…
— Vous n’y pensez pas ! Nous sortons de table ! D’ailleurs, il faut nous sauver si nous voulons atteindre le Saut-du-Berger avant cinq heures.
— Ah ! dit Lucette d’un ton pénétré. Du moment que c’est un rendez-vous… Mais peut-être que Monsieur aurait aimé se rafraîchir ?
Monsieur attendait, un peu à l’écart, son chapeau à la main. À son attitude légèrement hanchée, au soin qu’il prenait de tenir le regard haut pour que le bleu de ses yeux fût évident, je vis bien qu’il usait, en l’honneur de Lucette, de ce que j’appelle un effacement à crever les yeux.
Quelques minutes plus tard j’étais seule avec Lucette. Je cherchais les traces d’un voyage par mer, d’un naufrage, d’une aventure exotique, et je me permis de la questionner.
— Vous croyez donc, me dit-elle ironiquement, qu’on fait beaucoup de chemin en six semaines, sur un yacht ?
Nous nous étions assises côte à côte sur la pierre du seuil et elle avait remis son visage entre ses mains. Ses cheveux épars empiétaient sur son jeune visage fatigué.
— Vous avez eu quand même le temps de faire un joli voyage ?
Elle souleva les épaules en signe d’indifférence.
— Oh ! vous savez… Ce qu’on trouve ne vaut pas toujours ce qu’on quitte. J’ai eu des mots avec ce type, sur le yacht. Déjà, quand je vous ai écrit, ça allait de travers nous deux.
— Avec le type aux diamants ?
— Oui. Je n’ai plus le type, ce qui serait plutôt une chance, mais je n’ai plus les diamants.
Elle bâilla derrière sa main.
— Oh !… Et comment est-ce arrivé ?
— Comme ça. C’est toujours un peu la même histoire, vous savez. Un type qui était aimable et tout devient de but en blanc le contraire. Celui-là m’a enfermée dans ma cabine et attachée. Alors il a eu facile de me reprendre les bibelots.
— Attachée ? Mais quelle histoire ! Mais c’est abominable ! Et qu’est-ce que vous avez fait pour vous tirer de là ?
— Je me suis arrangée, dit-elle laconiquement. L’important c’est que je m’en sois tirée. Et je suis venue ici : question d’économie d’abord. La location court jusqu’au 15 septembre. Après, je me retournerai.
J’eus un moment le soupçon qu’elle « brodait ». Puis je fis crédit à la placidité parfaite, à l’accent de morne vérité. L’aventure va à qui en est digne par le sang-froid, la fermeté du cœur, le mépris de l’exceptionnel. Elle ne laisse pas de traces, ou si peu… Lucette bâilla de nouveau, s’en excusa :
— C’est la fatigue. Et j’ai mal mangé dans ce train. Aussi, ce soir, on s’envoie une salade de tomates, une côte de veau épaisse comme mes deux mains, un grand bol de framboises et un fromage de chèvre…
Elle sourit avec convoitise.
— Alors, vous êtes allée habiter à l’hôtel avec vos amis, reprit-elle, au lieu de prendre mon cottage ? Qui c’est, ces gens-là ?
— Des gens très gentils.
— Je vois.
— Ils vous ont sûrement trouvée ravissante. Le fait est que ces cheveux en boucles…
— Oui, dit-elle gravement. C’est une coiffure que je travaille, qui n’est pas encore au point. Comme je ne peux plus me coiffer en l’air…
Elle leva les bras, rassembla ses cheveux, et ses seins bien attachés montèrent sous l’étoffe du kimono.
— Pourquoi ?
— Une cicatrice. Ça fait vilain. C’est cet enquiquineur du yacht. Ajoutez qu’il m’a débarquée de nuit sur une petite corne des Baléares, où c’est tout rochers, agaves et trucs qui piquent. Qu’est-ce que j’ai pris. Et ce que j’ai sur le cou n’est pas encore bien fermé. Enfin !
— Et vous n’avez pas porté plainte ?
— Il y avait plus pressé.
Elle sourit encore :
— J’attends Luigi.
— Non ?
— Si. À huit heures douze.
Elle rougit fougueusement, baissa la voix :
— Aussi je me suis dit, à tant faire, ce n’est pas la peine de m’habiller…
Elle croisa les bras avec force sur ses seins qui se révoltèrent, aspira l’air chargé d’un or poudroyant et des premières fumées du soir.
Quand les Haume revinrent me chercher, elle leur accorda un minimum d’attention, mais leur cria : « Bye-bye ! » avec beaucoup de cordialité.
Il arriva ensuite que détendu, baigné de je ne sais quelle suavité, Gérard Haume se mit, comme on dit, en frais pour moi. Mais ruse contre ruse, l’instinct féminin se souvient qu’en tout stratagème il fut l’aîné. Quand Gérard Haume m’apportait le roman nouveau, des gâteaux dits puits d’amour, un gros bouquet paysan cueilli par les enfants sur les pentes, cordé d’osier et plus dur qu’une botte de salsifis, je regardais sans plaisir ces dons tombés au creux de mes genoux. À Antoinette échurent de jolis ciseaux en bec de cigogne, une « châtelaine » ancienne d’acier ajouré et ses accessoires. Le voyant gai et un peu fébrile, elle s’épanouissait. Il sortait, revenait, se jetait dans les fauteuils de la terrasse avec une pétulance de jeune homme. Cinq jours, six jours passèrent paisibles. Antoinette m’arracha la promesse de lui « consacrer » encore une semaine… Un jour M. Haume, en nous rejoignant devant l’orangeade quotidienne, s’écria :
— J’ai rencontré la charmante Mlle d’Orgeville ! Figurez-vous qu’elle nous invite demain à goûter.
— Où ça ? s’enquit Antoinette.
— Mais, au « Brimborion »…
— Où l’as-tu rencontrée ?
— Par là… Du côté de la pharmacie, si mes souvenirs sont exacts.
— Et qu’est-ce que tu as répondu ?
M. Haume exagéra la discrétion :
— Oh ! rien de précis. J’ai répondu que j’étais l’humble esclave de tes projets… et de ceux de Mme Colette bien entendu.
Sous son vaste canotier blanc, Antoinette me jeta un coup d’œil vif, qui semblait me donner la parole.
— Elle était seule ? demandai-je.
M. Haume haussa les sourcils d’un air offusqué.
— Seule ? Oui.
— Ah ! dis-je. Est-ce que Luigi, par hasard, ne serait pas encore arrivé ?
— Luigi ? Et quel Luigi ? demanda sèchement M. Haume.
— Le sien, dis-je avec une habile simplicité.
— Ah !… Pardon, dit M. Haume. J’ignorais.
— Tu croyais peut-être, insinua gaiement Antoinette, que Mlle d’Orgeville avait fait vœu de chasteté ? Écoute, Gérard, sois bien gentil. Je vais te donner un mot qui m’excuse auprès de Mlle d’Orgeville, car je ne compte pas aller goûter chez elle… Tu le porteras cet après-midi, en te promenant ? Oui ? Tu es un amour.
Dans le cours de la soirée, je prononçais un nom qui ne trouva pas d’écho. Antoinette, le teint chaud et l’œil animé, brodait — Louvois ? Colbert ? — comme à la tâche, et son mari lisait les Souvenirs entomologiques de Fabre. Seules la chatte et moi n’avions pas de vergogne à goûter l’oisiveté non déguisée. Mais vers dix heures et demie je fus prise d’un besoin de m’en aller, de quitter X…-les-Bains sans perdre une heure. Je pensai que seul l’ennui, le fameux ennui qui embrume à la longue les villes d’eaux, me pressait, et j’allai me coucher, suivie de la chatte. Elle dansait de joie à l’imminence de notre nuit silencieuse, et de sa rêverie aux astres, et de sa descente vers les songes qui affleuraient en frémissements sa robe rayée, agitaient moustaches et sourcils et disjoignaient parfois ses lèvres, sur des gencives transparentes et sèches de chat mort.
Le lendemain, je montai, vers midi, jusqu’au « Brimborion » où je trouvai Lucette seule. En peignoir lavable, les cheveux roulés sur des bigoudis, elle était ensemble rajeunie et diminuée, avec un air de ménagère appétissante. Elle jeta autour de son cou la serviette éponge qu’elle tenait, pas si vite que je ne visse, un peu bas sur sa nuque, une cicatrice affreuse, encore molle et rosâtre, qui me fit penser à un commencement de décollation.
— Ce n’est pas que je m’en cache avec vous, dit-elle. Mais ce n’est pas beau à montrer, cette affaire sur le cou. On dit que le soleil est bon là-dessus.
— Et Luigi, Lucette ?
— Parti faire le marché, dit-elle sereinement. Il avait une idée de lapin sauté au vin blanc. Asseyez-vous dans le jardin. Vous avez bien une minute.
Elle poussa une chaise de fer dans le jardin, entre la clôture et le perron, donna par-dessus la palissade un coup d’œil aux environs et revint à moi :
— Qu’est-ce que vous m’avez fait avoir comme scène, vous !
— Une scène de qui ?
— Du type, là, votre ami, Gérard, donc.
— Gérard… répétai-je.
Elle se mit à rire et me donna une tape sur le genou :
— Je vous ai connue plus réveillée. C’est l’effet des eaux ? Vous vous en allez parler de Luigi à Gérard. Alors !… C’est vrai que vous ne pouviez pas vous douter que Gérard prendrait le grand béguin pour moi. Aussi c’est sans rancune que je vous le dis.
— Le grand béguin ?
— C’est comme j’ai l’honneur.
— Mais, dis-je bêtement, il est marié.
— Encore heureux ! soupira Mlle d’Orgeville.
Elle s’assit sur une marche et laissa tomber ses pantoufles en bas du perron.
Je regardais remuer, sous les mailles de ses bas, ses petits orteils déformés, qui avaient foulé tant de scènes et de chemins. Elle levait, vers le beau ciel pommelé de blanc, sa figure courte, qui restait, en dépit de mainte marque superficielle, fraîche comme un abricot qu’a goûté la morsure de l’insecte. Ici elle avait un petit grain noir, et là un nodule sous l’épiderme, et plus loin une ride légère, et un des sourcils fendu par une cicatrice. Le soleil trempait dans ses yeux brun clair, tavelés d’orange.
— Mais, risquai-je encore, sa femme, Mme Haume… Elle est très gentille, vous savez.
— J’en suis contente pour lui, dit Lucette.
Et elle inclina la tête avec condescendance.
— Et si elle apprenait…
— Vous croyez qu’il va le lui dire ?
Du haut du perron, elle pencha vers moi un sourire plein de dureté.
La nouveauté de l’expression, la coiffure en bigoudis qui révélait la ronde architecture de la tête, me mettaient en face d’une inconnue.
— Écoutez, Lucette, vous devez comprendre que ce ne serait pas très chic à vous de…
Je comptais sur une interruption qui ne vint pas, et je me tus. Je n’étais, devant cette combattante échappée à des périls invraisemblables et véridiques, qu’une femme irrésolue.
Midi sonna dans la ville, et je me levai.
— Vous me faites rire, dit Lucette entre haut et bas.
Je refermai, en le claquant, le portillon que je venais d’ouvrir.
— C’est vous qui me faites rire. Prenez-vous Haume pour un homme riche ? Il ne sort pas des embêtements d’argent, je le sais par sa femme.
Lucette hocha la tête avec sagacité :
— Un homme qui a des embêtements d’argent, c’est un homme qui est forcé tout le temps d’avoir des idées pour en trouver, de l’argent. N’ayez crainte. Quand il faut qu’un type se retourne, il se retourne.
Elle mit ses poings au creux de sa taille, et d’un petit mouvement de bouche changea tout son visage :
— Et bouffer ? On n’a tantôt rien, moi et Luigi. Depuis mon retour, j’ai mangé ses économies, à lui…
Elle baissa les yeux, les releva sur moi, emplie de stupeur et de scandale :
— Mangé ses quatre sous, à lui. C’est comme j’ai l’honneur.
— Il n’a pas d’occupation ?
— Il est allé justement voir à l’Établissement thermal, il paraît que le chef électricien a eu un accident, et ils sont dans l’embarras.
— Luigi est électricien ?
— Et comment, dit Lucette orgueilleuse. Qu’est-ce qu’il n’est pas ! C’est un garçon qui a des connaissances mondiales. Il m’a dit : « Ne m’attends pas trop tôt. Fais n’importe quoi à déjeuner. En revenant je rapporterai sans doute un lapin pour manger ce soir. »
Elle mettait, à rapporter les paroles tombées des lèvres qu’elle chérissait, une piété véritable, qui la faisait toute jeune, et bonne. Elle se durcit de nouveau pour ajouter :
— Qu’est-ce que vous voulez, votre ami, l’homme qui s’appelle Haume, c’est le type qui s’est trouvé au bout du fil.
— Quel fil ?
— Le fil de la sonnette. Ça ne vous est jamais arrivé, d’être tentée par un bouton de sonnette, dans un endroit que vous ne connaissez pas ? Moi souvent. Je me dis : « Je serais curieuse de savoir ce qu’il y a au bout du fil. Si j’appuyais sur ce bouton ? Peut-être qu’il viendrait les gendarmes, peut-être une explosion, peut-être un carillon du tonnerre de Dieu… » À la fin, j’appuie, et il vient simplement un sommelier qui se trompe et qui m’apporte un thé complet, alors je garde le thé complet. C’est comme ça que j’ai sonné Haume, dit-elle en riant. Il est venu avec le plateau. Un plateau assez maigre. Mais quand on a sérieusement la dent…
S’il n’y avait pas eu Antoinette, l’aventure de Gérard Haume m’eût peut-être amusée. Mais il y avait Antoinette…
— Lucette, est-ce que vous avez des projets de music-hall ?
Elle poussa du pied, rageusement, un gravier rond :
— Fin juillet ? Vous rigolez. Les contrats, ça ne se récolte pas d’où je viens. Il faut aussi que je guérisse ce sale truc qui me fait mal. Il y a quelque chose dedans qui me tire… Pourtant, je ne suis pas douillette, vous savez. Vous vous connaissez un peu aux blessures ?
— J’ai un frère médecin, dis-je en respectant la vérité.
Elle enleva sa serviette-éponge et me découvrit sa blessure, qui me déplut par la couleur, la consistance des lèvres de la plaie, larges et mollement soudées, encore humides.
— Montrez donc ça au docteur Ruhl, Lucette. Ou à un autre médecin d’ici.
— Bon, dit-elle gaiement. On se fera offrir ça par le petit père Haume.
Je ris, lâchement, comme si son impertinence de jeune femme à barbon me vengeait d’une offense.
— Je vous aime mieux comme ça, dit Lucette. Vous m’en faisiez une tête ! Midi vingt. Je vais tailler ma salade de tomates. Si je me mettais une compresse d’eau salée ? Ça me tire, cette affaire.
Je lui posai sur la nuque un mouchoir imbibé d’eau salée, et je m’aperçus qu’elle grelottait légèrement.
— Sans blague, j’en ai le frisson. Surtout le soir. J’irai voir le toubib.
Faute de papier à lettres dans la maison, j’écrivis sur la marge d’un journal le nom du docteur Ruhl, et regagnai la ville au plus vite. La chatte flaira mes mains, rêva longuement, la bouche entrouverte, comme elle faisait sur certaines odeurs impures. Humiliée, je lui en fis reproche, mais me lavai les mains avec soin.
— Antoinette, vous n’avez pas maigri, un rien, cette semaine ?
— Si, dit Antoinette. Cinq cent cinquante grammes.
Sur sa paupière inférieure une ombre mauve, en forme de fer de lance, l’embellissait. Mais je la voyais distraite, aimable pendant la conversation, et dure dès qu’elle se retirait en elle-même, penchée sur sa broderie ou sur un roman tout neuf.
— C’est stupide, Antoinette. Mangez-vous suffisamment ?
Elle leva la tête pour me sourire :
— Je n’aime pas le porridge, moi.
Nous avions convenu que mon départ coïnciderait avec celui des Haume. Je n’avais pas revu Lucette, et je m’occupais le moins possible de Gérard Haume, sec et ailé, qui partait à grandes foulées, revenait de même, souriait à contretemps. Et je me chagrinais de quitter bientôt Antoinette, comme il m’était arrivé déjà de regretter telles compagnes de rencontre. Celle-ci était fournie de grosses et belles qualités qui me manquaient, la patience, un don d’observation qui tournait le dos au mien, et un courage auprès duquel mes audaces n’étaient que caprices sans persistance.
Elle acheva de festonner une fleur trilobée, piqua son aiguille et posa son ouvrage.
— Dites-moi… Comment trouvez-vous mon mari ?
— Beau cavalier, ma foi, comme disait, en parlant d’Édouard Detaille, Mme Valtesse de la Bigne.
Elle rit, par complaisance pure.
— Ce n’est pas ça que je vous demande. Vous ne trouvez pas qu’il a quelque chose de singulier, depuis peu ?
J’affectai de me fâcher.
— Écoutez, Antoinette, ne m’obligez pas aux aveux. Votre mari, c’est entendu, il est charmant, il a les plus beaux yeux du monde, mais vous l’avez affreusement gâté, et dès qu’il a un cil de travers, vous vous affolez !
— Non, non, ne me remontez pas, comme vous dites, à la période où la goutte de boue s’est figée. Je voulais simplement vous demander si vous aviez remarqué qu’il a, depuis quelques jours, une drôle d’odeur.
— Une drôle d’odeur ? Quelle odeur ? Un parfum ?
— Pas seulement un parfum. Une odeur.
Elle hocha sa tête bien coiffée et bien dorée.
— Il sent, reprit-elle en me tenant sous son regard, il sent… le phénosalyl et le géranium.
— Le phénosalyl. Bon. Qu’est-ce que c’est ?
— Vous avez un frère médecin, dit Antoinette, et vous ne savez pas ce que c’est que le phénosalyl ?
— Je pense bien que c’est un phénol quelconque… Mais quel rapport entre Gérard et les puanteurs phéniques ?
En moi-même, je pensais : « Elle brûle. Elle va y arriver. Rien ne va pouvoir l’empêcher, partie sur une piste aussi rigoureusement sensorielle, d’arriver au gibier. Si cette bougresse au cou entamé s’en était tenue aux compresses d’eau salée… »
— Puanteur, puanteur, dit Antoinette scandalisée. Il n’est pas question que de puanteur. J’ai dit : le phénosalyl et le géranium.
— Bon. Où voulez-vous en venir ?
Antoinette posa sur mon bras sa bonne main patiente et lourde :
— Madame Colette… pardon, ma chère Colette, répondez-moi franchement. Pouvez-vous m’affirmer que personne n’est malade chez Mlle d’Orgeville ?
La question directe, le visage honnête et ami m’ôtèrent toute envie de biaiser :
— Non, je ne peux pas vous l’affirmer, puisqu’il y a cinq jours que je suis sans aucun rapport avec le « Brimborion ». Je dis : aucun. Je n’ai pas reçu de message, je n’ai pas rencontré Lucette, et le « Brimborion » n’a pas de téléphone. Mais…
Àce dernier mot, les yeux bombés et châtains, la ferme bouche se figèrent d’attention.
— …mais la dernière fois que je l’ai vue, Mlle d’Orgeville portait une sorte de pansement sur la nuque.
Je maudissais mon demi-mensonge, mon demi-besoin de dire la vérité, la demi-honnêteté qui tantôt voulait taire les agissements de Mlle d’Orgeville, tantôt protéger Antoinette. Mais mon cœur était pour celle-ci.
— Une compresse sur la nuque, répéta Mme Haume avec avidité. Et qu’est-ce qu’elle a sur la nuque ?
— Antoinette, je ne suis pas son médecin.
Pour ambiguë que fût ma réponse, Mme Haume parut, à ma grande surprise, s’en contenter.
Elle n’eut pas à s’en satisfaire longtemps. Trois jours plus tard, comme Antoinette s’affairait, un tiroir de malle en travers des genoux, à emballer minutieusement des mouchoirs et des blouses, des gants et des chemises, un chasseur frappa et me remit un billet sans enveloppe, dont je pus voir tout de suite qu’il consistait en une page de carnet arrachée, adroitement pliée en triangle comme un message amoureux d’autrefois. C’était une sorte de sec faire-part, rédigé en style télégraphique : « Lucette décédée, hôpital Sainte-Marie-Glorieuse deux heures après-midi, septicémie. Luigi. »
— Quelle heure est-il ? demandai-je machinalement.
— Quatre heures et demie. Mais je dois retarder de quelques minutes sur l’horloge du Casino. Voulez-vous déjà le thé ?
— Non, merci… Comme vous voudrez… Antoinette… Tenez, voilà un mot qui vous apprend ce que vous vouliez savoir.
Elle lut le billet, s’aida pour le relire de son court face-à-main à petits verres rectangulaires. Elle ne fit aucune exclamation, mais le violent mouvement de son sang lui donna une quinte de toux.
— Pauvre jeune femme, dit-elle enfin.
— Oui. Pauvre jeune femme.
Elle me tendit le billet, mais je ne le repris pas et elle le posa entre nous sur la table.
— Vous irez là-bas ?
— Où, là-bas ?
— À l’hôpital ?
— Oh ! non. Oh ! certainement non.
— Qu’est-ce que c’est que cet hôpital Sainte-Marie-Glorieuse ?
— Je n’ai aucune idée.
Antoinette se remit à son casier de malle. Mais je lui vis les mains incertaines, et elle mêla les mouchoirs et les écharpes.
— De quoi croyez-vous qu’elle est morte ? demanda-t-elle.
— Septicémie. C’est un empoisonnement du sang.
Elle marqua un peu d’ironie dans le ton de sa réponse :
— Mon Dieu, je pense bien. Mais la cause de cet empoisonnement ? Vous m’avez parlé d’un pansement ?
Je haussai les épaules en signe d’ignorance. Mais j’aurais voulu m’écrier : « Elle est morte d’avoir été enchaînée sur un bateau, plus ou moins torturée, jetée aux rochers ; elle est morte d’avoir vécu au milieu des corsaires, parmi les rapts, les diamants volés, les doublons, les dés pipés, les naufrages, les royales zibelines et l’âpre vin des auberges. Elle est morte d’une sauvage blessure pareille à une morsure de cisailles, à un affreux coup de serpe. Et elle trouvait tout ça naturel. Aussi méritait-elle de mourir entre les bras dévoués de son gentil ruffian, qui l’attendait chaque fois qu’elle revenait du bout du monde en caravelle, en auto, en carrosse, ou pieds nus et la chair à vif. Un gentil ruffian modeste, un amant véritable, capable de supporter la mort de sa pionnière, de l’annoncer sans phrases, et de ne s’en consoler jamais. Je tâcherai, chère Antoinette, sensible Gérard, de ne pas trop penser à leur couple tant que vous me serez présents, car je risquerais de trouver le vôtre, par comparaison, vraiment un peu pâle… »
Un peu pâle… C’est donc cela qu’injustement je leur reproche ? Injustement, puisque Gérard, en voulant mourir puis revivre amoureux, puisque Antoinette en s’appliquant à vivre, touchent les limites de l’énergie humaine. Il ne leur manque sans doute que d’avoir été choisis, captés, macérés dans le désir qu’ils fussent mes amis. Il faut dire aussi que les lieux où l’on rencontre les Gérard et les Antoinette ne sécrètent guère les penchants vifs, auxquels se soumettre consentant et fidèle…
Quelque chose de faible et de lâchement crayonné noie les contours d’un couple Haume. Un doigt les efface, le temps les use. Mais le hasard, pour qu’ils me retinssent ici, avait répandu dans leur voisinage une de ces taches frappantes qui figurent à la fois, selon la fantaisie de qui les lit, un singe, une tête de mort, une croupe de femme ou l’île de Bornéo, une tache épaisse dont je regrette de n’avoir pas mieux déchiffré les méandres cartographiques, traduit les golfes avides, les caps rostrés…
Je ne vis guère de M. Haume, quand je le croisai sur le palier en regagnant ma chambre, qu’une paire de souliers blancs de poussière, qui avaient dû couvrir beaucoup de chemin, et je m’arrangeai pour ne rejoindre mes voisins qu’au restaurant.
Les jours raccourcissaient, et déjà les globes électriques nappaient de mauve les tables sous la véranda. Antoinette s’était vêtue de gris-perle, et comme je m’imaginai soudain que ce demi-deuil léger ménageait les sentiments de M. Haume, je faillis céder au rire insane, méchant, qui nous guette au beau milieu d’un convoi mortuaire, au cours de la représentation d’une sombre tragédie, ou pendant un grave discours. Je le contins, et j’étudiai Haume qui, je dus le reconnaître, se tenait bien. Peut-être que son nouveau malheur, dépourvu de sources profondes, le laissait maître de son visage. Peut-être aussi que la mort d’une maîtresse adorée se supporte plus facilement que sa trahison ou sa fuite. Toujours est-il qu’il ne me laissa surprendre sur ses traits qu’une raideur vaguement hypnotique, et une décoloration qui se pouvait attribuer aux feux mauves de l’électricité. Ma brave Antoinette, elle aussi, se tenait bien, sauf le frémissement à peine sensible, l’inquiète allégresse que nous puisons tous dans une affliction qui, en terrassant autrui, nous comble ou nous délivre. Après le blême cabillaud déguisé en barbue, elle proposa avec précaution :
— Si nous prenions un peu de champagne ?
Suggestion innocente, à laquelle son mari s’empressait, d’habitude, de déférer. Mais cette fois-là, il refusa d’un air digne, et comme si sa femme offensait le protocole élémentaire de telles secrètes funérailles. Il n’en fallait pas davantage pour que le mauvais esprit de rire et de dénigrement se réveillât en moi. Je pris le parti d’être ce qu’on appelle brillante, et j’allai un peu loin. Je fis allusion aux personnes qui passent, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, de l’amour à un amour. Je les comparai aux juments poulinières qu’après la mise bas on remet tout de suite en face, si je puis écrire, de l’étalon…
— Qu’est-ce qu’elle a, ce soir ? Mais qu’est-ce qu’elle a ? se récriait Antoinette.
J’avançai aussi que l’abus du malheur sentimental confine à l’indiscrétion, et révèle l’absence d’un sens précieux, le sens du ridicule. Je ne m’arrêtai là-dessus que lorsque je vis le bleu clair de la colère remplacer — excellent antidote — dans les yeux de M. Haume, les couleurs attristées de l’ardoise et de la violette. Alors je priai mes compagnons d’excuser ma violente migraine, et je montai faire mes deux valises.
Sagace, accoutumée, la chatte prit sa part intelligente des préparatifs, brassant comme pâte à pain mes lainages favoris, prospectant d’une patte longue l’intérieur d’un soulier vide. Elle se transportait d’une valise à l’autre, par des bonds imitant à son gré le vol d’un elfe, ou le maladroit élan d’un jeune poulain. Quand tout fut prêt, elle me rejoignit sur le lit, et s’y lova près de mon flanc, au lieu de chercher une région fraîche et non foulée. Je pense qu’encore une fois elle avait compris, et qu’encore une fois elle s’en remettait à moi de traverser les amitiés de rencontre, les déconvenues dont je me masquais à moi-même l’aigreur, les villes de hasard et les chambres étrangères, pourvu que j’ouvrisse devant ses pas et les miens un chemin juste assez large, et derrière nous aussitôt effacé.