L'ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS
Je continuerai à vous parler librement de Chateaubriand (en me servant, d'ailleurs, de Chateaubriand lui-même). Joubert écrivait, un jour, à Molé: «Il y a un point essentiel, et dont il faut, préalablement, convenir entre nous: c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable; que, dans le premier cas, nous le défendrons; dans le second, nous le consolerons. Cela posé, jugeons-le sans miséricorde, et parlons-en sans retenue.»
Puisqu'il est bien convenu que nous l'aimons, nous aussi, j'accepte le pacte proposé par Joubert. Car enfin, est-ce pour ses vertus que nous l'aimons? Un peu, car il en a; mais c'est beaucoup plus pour certains de ses défauts, ou plutôt pour les causes profondes dont ils sont les effets; pour sa puissance de désir et de dégoût; pour son imagination, son orgueil, son ennui, et parce que toute cette ardeur et toute cette tristesse, il les a traduites par des mots qui nous sont un enchantement. Je lui en suis très reconnaissant; mais que voulez-vous? On n'a pas toujours le besoin absolu de respecter ceux qu'on aime, ou, si vous voulez, on n'aime pas ceux-là seulement qu'on respecte.
Le voilà donc arrivé à Londres. Il est toujours malade; il tousse, il a des sueurs et des crachements de sang. Des amis le traînent de médecin en médecin. On lui dit qu'il peut durer quelques mois, peut-être un an ou deux, s'il renonce à toute fatigue. Et alors, certain de sa fin prochaine, ce garçon de vingt-quatre ans décide d'écrire, avant de mourir, un ouvrage sur la Révolution et de dire sa pensée sur l'histoire et sur la vie.
Mais il faut vivre. On s'entr'aide assez volontiers chez les émigrés. Presque tous travaillent. «Les uns se sont mis dans le commerce des charbons; les autres font avec leurs femmes des chapeaux de paille; les autres enseignent le français qu'ils ne savent pas.» «Ils sont tous très gais.» Le chevalier fait la connaissance de Peltier, principal rédacteur des _Actes des apôtres_, et ambassadeur du roi d'Haïti auprès de George III; une espèce de bohème «qui n'avait pas précisément de vices, mais qui était rongé d'une vermine de petits défauts». Il confie à Peltier son plan d'un _Essai sur les Révolutions_. Peltier a subitement foi dans ce garçon, qui, évidemment, ne ressemble pas à tout le monde. Il s'écrie: «Ce sera superbe!», lui loue une chambre chez son imprimeur, et lui procure des traductions du latin et de l'anglais.
Chateaubriand travaille le jour à ses traductions et la nuit à son grand ouvrage. Il fuit, par fierté, les émigrés riches. Il se saoûle de tristesse dans de solitaires promenades à Kensington et à Westminster. Mais Peltier, distrait, l'oublie. Un jour vient où il n'a plus de quoi manger. «... Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait; j'étais brûlant, le sommeil m'avait fui; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulanger, mon tourment était horrible.» Nous le croyons parce qu'il le dit. Il avait refusé le schilling quotidien que le gouvernement anglais donnait aux émigrés pauvres. Mais pourtant il n'était pas sans recours au monde, puisque, le jour suivant, étant allé voir son compatriote Hingant, et l'ayant trouvé tout sanglant d'un suicide manqué, il s'adresse alors, et utilement, à M. de Barentin, émigré important, et que, dans le même moment, il reçoit quarante écus de son oncle Bédée. Comment donc expliquer les morceaux de linge qu'il suçait, et l'herbe et le papier? Par une sorte d'apathie et d'immobilité dans le désespoir, par ce qu'il appelle plus loin cet «esprit de retenue et de solitude intérieure», qui l'avait empêché de faire des démarches très simples, et par exemple de se rappeler à l'attention de l'imprimeur Baylis et de Peltier.
Pour ménager les quarante écus de l'oncle, il habite une mansarde dont la lucarne donne sur un cimetière, et où il couche sans draps, et, quand il fait froid, met sur sa couverture un habit et une chaise. Heureusement Peltier se ressouvient de lui et le «déniche dans son aire». Il lui propose d'aller à Beecles, dans les environs de Londres, déchiffrer de vieux manuscrits français pour une société d'antiquaires, moyennant deux cents guinées. En réalité, le chevalier était appelé dans cette ville, non comme paléographe, mais pour y enseigner le français dans un petit collège. (Anatole Le Braz, _Au pays d'exil de Chateaubriand_). Il accepte, se fait habiller de neuf, se présente chez le ministre de Beecles, et est bien accueilli par les gentilshommes du canton. La santé lui revient, il parcourt le pays à cheval, va sans doute reprendre goût à la vie, car il a vingt-cinq ans.
Mais là, il apprend la mort du comte de Chateaubriand, son frère, et de la comtesse de Chateaubriand, et celle de Malesherbes et de madame de Rosambo, tous guillotinés le même jour. Il apprend que sa mère a été conduite du fond de la Bretagne dans les prisons de Paris, et que sa femme et sa soeur Lucile attendent leur sentence dans les cachots de Rennes.
Or, il avait fait la connaissance, à Bungay, proche de Beecles, d'un ministre anglais, M. Ives, brave homme et savant homme, mari d'une charmante femme et père d'une jolie fille de quinze ans, Charlotte, excellente musicienne. Charlotte est touchée par les malheurs du jeune étranger. Elle le questionne sur la France, sur la littérature, lui demande des plans d'études, traduit avec lui le Tasse et joue du piano pour lui. Une chute de cheval, qui l'oblige à rester quelque temps chez les Ives, resserre l'intimité. Il se laisse aller à ce charme... Mais un jour madame Ives, en fort bons termes, et délicats et touchants, lui offre la main de Charlotte... «De toutes les peines que j'avais endurées, celle-là me fut la plus sensible et la plus grande. Je me jetai aux genoux de madame Ives; je couvris ses mains de mes baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit à sangloter de joie... Elle appela son mari et sa fille. «Arrêtez! m'écriai-je, je suis marié!» Il s'en était tout à coup ressouvenu, et sans plaisir.
(Cette Charlotte Ives se mariera, sera lady Sulton; et, vingt ans plus tard, en 1822, elle ira trouver Chateaubriand, ambassadeur à Londres, se fera reconnaître, échangera avec lui des souvenirs mélancoliques et tendres, et finalement le priera (car elle ne perd pas la tête) de s'intéresser à son fils aîné et de le recommander à Canning. Et Chateaubriand nous racontera cette scène d'une façon touchante, certes, mais sans doute en la romançant un peu. Et encore, je n'en sais rien. Je dis cela parce qu'il romance tout, quelquefois sans s'en apercevoir.)
Il revient à Londres, de plus en plus triste. Mais il se remet au travail. Il écrivait, en pensant à Charlotte; l'idée lui était venue, nous dit-il, «qu'en acquérant du renom, il rendrait la famille Ives moins repentante de l'intérêt qu'elle lui avait témoigné». Mais il écrivait surtout parce qu'il avait la passion d'écrire et parce qu'il voulait la gloire. Il voulait la gloire, bien qu'il se crût désespéré; et il écrivait sur la Révolution, parce qu'il n'aurait pu sans doute écrire sur autre chose, parce que c'était la Révolution qui avait bouleversé sa vie, qui la lui avait faite tragique et sinistrement variée, et qu'elle l'avait mis dans cet état de sombre exaltation, où, la mémoire débordant d'images fortes et le coeur de fortes émotions, il ne se pouvait plus contenir et se sentait capable de peindre l'univers et à la fois d'expliquer l'histoire humaine et d'en montrer l'absurdité. «L'_Essai_, dit-il, offre le _compendium_ de mon existence, comme poète, moraliste, publiciste, politique.» Fils d'un père hypocondre, frère d'une soeur à demi folle et qui se tuera, il avait, dans une série de secousses de sa sensibilité, vu la plus vieille France et fait, dans la plus mélancolique nature, des orgies de solitude; vu la royauté de Versailles, le Paris aimable, le Paris sanglant et l'immense Révolution, la mer, les paysages de glace, la forêt vierge et les fleuves d'Amérique, la guerre civile, l'émigration pauvre de Londres; connu la misère, la souffrance physique, la maladie à bien des reprises, les approches de la mort, même la faim; et il venait d'avoir sa première peine d'amour, je crois. Et, plein de tout cela, il se soulageait en écrivant douze ou quinze heures par jour.
À cette époque, la confusion de ses pensées est extrême. En même temps qu'il hait la Révolution qui l'a chassé et dépouillé et qui lui a tué une partie des siens; en même temps qu'il la voit telle qu'elle fut à l'intérieur, c'est-à-dire atroce et faite par des scélérats qui étaient presque tous des hommes médiocres, la Révolution à l'extérieur l'éblouit par la grandeur inouïe et l'imprévu de son action; et,--vingt-huit ans plus tard,--après avoir parlé de l'exécution de son frère et de l'emprisonnement de sa mère, il se ressouviendra encore de son éblouissement; il nous dira «les combats gigantesques de la Vendée et des bords du Rhin; les trônes croulant au bruit de la marche de nos armées...; le peuple déterrant les monarques à Saint-Denis et jetant la poussière des rois morts aux visages des rois vivants pour les aveugler; la nouvelle France, glorieuse de ses nouvelles libertés» (car il paraît y croire encore en 1816), «fière même de ses crimes, stable sur son propre sol tout en reculant ses frontières, doublement armée du glaive du bourreau et de l'épée du soldat». Certes il est royaliste, mais sans joie et sans amour.
Pareillement, sur la religion, il est divisé contre lui-même. S'il a cessé de croire d'assez bonne heure, il se souvient d'avoir cru, il a gardé le respect de l'Église et la sensibilité chrétienne. Mais d'autre part,--nous l'avons vu et nous le verrons mieux encore,--il est nourri de Rousseau, qu'il considère comme un dieu, et dont l'_Émile_ lui paraît un «livre sublime». Et, d'autre part encore, s'il se retrouve souvent déiste et spiritualiste à la manière de Jean-Jacques, il glisse d'autres fois au matérialisme, il croit à la plus sombre fatalité ou, plus simplement, il ne croit à rien, sinon à la tristesse et à l'absurdité de tout. En somme (comme il le dira lui-même dans l'_Essai_, I, 22) «il ne sait pas ce qu'il croit et ce qu'il ne croit pas». Sa tête est un chaos. Il avait fait autrefois des mathématiques et de l'art naval. Puis il avait lu prodigieusement: toute la bibliothèque grecque et latine, je pense, et tous les livres importants du dix-huitième siècle et surtout les encyclopédistes. Un monde de lectures par-dessus un monde d'impressions personnelles.
Ce jeune homme malheureux et atteint «d'une forte encéphalite», pour parler comme Renan, intitule son «pourana»: _Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la Révolution française_. Rien de moins.
On voit assez clairement, il me semble, comment cette idée était venue à ce jeune homme. Il est orgueilleux, il se pique de philosophie et de sang-froid. Il réagit et se raidit contre sa destinée. Un homme qui a vu tant de choses, qui a demeuré chez les sauvages, ne s'étonne plus guère. Le monde est grand, la durée est inépuisable. Cette Révolution qui, tout en le réduisant, lui, à la misère et à l'exil, a changé l'Europe, ce n'est rien. Du moins ce n'est rien de nouveau ni d'extraordinaire. On a déjà vu des choses toutes pareilles. Il n'y a pas de quoi «se frapper»; il s'agit seulement d'en tirer des leçons s'il est possible.
Et il nous expose ainsi l'objet de son livre.
«I. Quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans les gouvernements des hommes? Quel était alors l'état de la société, et quelle a été l'influence de ces révolutions sur l'âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent?
«II. Parmi ces révolutions en est-il quelques-unes qui, par l'esprit, les moeurs et les lumières du temps, puissent se comparer à la révolution actuelle de la France?»
Il se pose encore d'autres questions: «Quelles sont les causes de cette dernière révolution? Le gouvernement de la France est-il fondé sur de vrais principes et peut-il subsister? S'il subsiste, quel en sera l'effet sur les nations de l'Europe?» etc... Mais il n'a le temps de répondre qu'aux deux premières questions,--en six cent quatre-vingts pages, il est vrai.
Les trois cents premières pages, surtout, sont un parallèle constant, curieux, ingénieux, mais évidemment forcé, surprenant, quelquefois même déconcertant, et çà et là ahurissant, entre les révolutions grecques et la Révolution française, et entre les personnages de celle-ci et de celles-là. C'est d'un homme qui a le sentiment de la vie à un prodigieux degré, et qui la retrouve et qui la voit à travers les siècles, et qui, ainsi, comprend le passé par le présent. Et c'est peut-être là le don royal, je ne dis pas de l'érudit, mais de l'historien. C'est, un peu, Pascal parlant de Platon et d'Aristote: «On ne se les imagine qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes et, comme les autres, riant avec leurs amis, etc.» C'est aussi, un peu, Renan, dans son _Histoire d'Israël_, comparant les prophètes à nos journalistes révolutionnaires. Mais le jeune Chateaubriand (il a peut-être reçu de Plutarque cette manie des parallèles) poursuit les analogies dans le détail et en trouve ou en invente tant qu'il veut, et ne tient aucun compte des différences religieuses, économiques ou géographiques ni de l'insuffisance de nos informations sur la vie de l'antiquité. De là des rapprochements d'une amusante extravagance, bien que tout n'y soit pas absurde, et qu'il s'y rencontre des lueurs, et que, souvent aussi, il ne faille sans doute y voir que des satires ou flétrissures détournées des contemporains, par la peinture de leurs «doubles» de jadis. Quelques exemples, pour vous indiquer le ton et le genre d'agrément:
À la tête des montagnards (à Athènes) on distinguait Pisistrate: brave, éloquent, généreux, d'une figure aimable et d'un esprit cultivé, il n'avait de Robespierre que la dissimulation profonde, et de l'infâme d'Orléans que les richesses et la naissance illustre...
Il semble qu'il y ait des hommes qui renaissent à des siècles d'intervalle pour jouer, chez différents peuples et sous différents noms, les mêmes rôles dans les mêmes circonstances: Mégaclès et Tallien en offrent un exemple extraordinaire. Tous deux redevables à un mariage opulent de la considération attachée à la fortune, tous deux placés à la tête du parti modéré dans leurs nations respectives, ils se font tous deux remarquer par la versatilité de leurs principes et la ressemblance de leurs destinées. Flottant, ainsi que le révolutionnaire français, au gré d'une humeur capricieuse, l'Athénien fut d'abord subjugué par le génie de Pisistrate, parvint ensuite à renverser le tyran, s'en repentit bientôt après; rappela les montagnards, se brouilla avec eux, fut chassé d'Athènes, reparut encore, et finit par s'éclipser tout à coup dans l'histoire; sort commun des hommes sans caractère; ils luttent un moment contre l'oubli qui les submerge, et soudain s'engloutissent tout vivants dans leur nullité.
(Vous voyez que Chateaubriand, à vingt-cinq ans, a déjà sa plume.)
Autre exemple: le chapitre sur Sparte et les jacobins. Il y a là, sur les jacobins, disciples de Lycurgue et imitateurs des Spartiates, des remarques bien curieuses. Le jeune Chateaubriand dit fort bien--cent ans avant Taine--que «la voie spéculative et les doctrines abstraites» sont pour beaucoup dans les causes de la Révolution, et que c'est même là son trait distinctif. Il dit encore: «La grande base de leur doctrine était le fameux système de perfection, savoir que les hommes parviendront un jour à une pureté inconnue de gouvernements et de moeurs.»
Ce «système de perfection», Chateaubriand promet de le développer «dans la seconde partie du cinquième livre de cet _Essai_». Malheureusement, il n'a pas écrit ce cinquième livre. Il nous dit seulement ici, dans une note: «Ce système, sur lequel toute notre révolution est suspendue (_sic_), n'est presque point connu du public. Les initiés à ce grand mystère en dérobent religieusement la connaissance aux profanes. J'espère être le premier écrivain sur les affaires présentes qui aura démasqué l'idole. Je tiens le secret de la bouche même du célèbre Chamfort, qui le laissa échapper devant moi un matin que j'étais allé le voir. Ce système de perfection a obtenu un grand crédit en Angleterre.» N'oublions pas que l'Angleterre fut la patrie de la franc-maçonnerie, et signalons cette note de Chateaubriand aux historiens qui pensent que la Révolution française a été secrètement une oeuvre maçonnique.
C'est pour réaliser ce «système de perfection» que les jacobins ont voulu tout détruire afin de tout changer. («Il était absurde de songer à une démocratie sans une révolution complète du côté de la morale.») Et dans quelles circonstances! Écoutez le jeune émigré:
Attaquée par l'Europe entière, déchirée par des guerres civiles, agitée de mille factions, ses places frontières ou prises ou saccagées, sans soldats, sans finances, hors un papier discrédité qui tombait de jour en jour, le découragement dans tous les états et la famine presque assurée: telle était la France, tel le tableau qu'elle présentait à l'instant même qu'on méditait de la livrer à une révolution générale. Il fallait remédier à cette complication de maux; il fallait établir à la fois par un miracle la République de Lycurgue chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa population et corrompu dans ses moeurs; et sauver un grand pays sans armées, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions politiques, de l'invasion de cinq cent mille hommes des meilleures troupes de l'Europe. Ces forcenés seuls pouvaient en imaginer les moyens et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir en partie à les exécuter: moyens exécrables sans doute, mais, il faut l'avouer, d'une conception gigantesque.
Sans doute, trente ans plus tard, rééditant l'_Essai_ et l'accompagnant de notes expiatoires, il écrivait au bas de la page que je viens de citer: «Je mets à tort sur le compte d'une poignée d'hommes sanguinaires ce qu'il faut attribuer à la nation.» Mais, vers la même époque, ayant à raconter la Révolution dans ses _Mémoires_, il en parle encore avec une horreur incurablement mêlée d'admiration.
Quoi d'étonnant? En même temps que le jeune Chateaubriand composait son _Essai_, Joseph de Maistre rédigeait ses _Considérations sur la France_. Et ce grave Savoyard, de quinze ans plus âgé que Chateaubriand, et bien meilleur catholique, écrivait que, seule, la folie furieuse de «l'infernal Comité de salut public» avait pu conserver la France pour le roi. Il disait: «Qu'on y réfléchisse bien, on verra que, le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme.» Et encore: «Lorsque d'aveugles factieux décrètent l'indivisibilité de la République, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume.»
Joseph de Maistre introduit ici une pensée qui n'est point dans Chateaubriand: il voit dans les jacobins les instruments d'une puissance qui en savait plus qu'eux. Et, d'autre part, cette interprétation du rôle des jacobins ne l'empêche point de voir et de définir avec une sagacité aiguë l'erreur fondamentale de la Révolution. N'importe: les victoires révolutionnaires l'ont presque autant ébloui que le chevalier de Chateaubriand.
Les victoires révolutionnaires ont réjoui même les émigrés. Plus tard, elles couvriront et feront bénéficier de leur prestige l'histoire même intérieure de la Révolution; elles détourneront l'attention de ses crimes et de la malfaisance de ses principes et assureront et prolongeront jusqu'à nous sa légende. Chateaubriand flétrira tant qu'on voudra les atrocités de la Terreur: jamais, et non pas même quand il servira le roi, il ne détestera la Révolution, ni même ne se déprendra de ses dogmes.
En continuant à feuilleter l'_Essai_, nous arrivons à un parallèle du «siècle de Solon» et du dix-huitième siècle français, qui est d'une fantaisie assez inattendue. Cela commence par un morceau de bravoure: _Caractère des Athéniens et des Français_, brillant et un peu facile. Puis, l'auteur pousse son parallèle dans le détail, et en profite pour déballer en citations ses souvenirs de lecture. Il est du dix-huitième siècle à ce point qu'il écrit tranquillement: «_Homère_ a donné Virgile à l'antique Italie et le Tasse à la nouvelle, _Voltaire à la France..._» Il rapproche le chantre octogénaire de Téos et le vieillard de Ferney; Simonide et M. de Fontanes, qu'il appelle le Simonide français; Sapho et Parny, qu'il nomme «le Tibulle de la France et le seul élégiaque que la France ait encore produit»; Ésope et M. de Nivernais; les élégies morales de Solon et _l'Ode sur l'homme_ de Jean-Baptiste Rousseau; les hymnes de Tyrtée et les odes républicaines d'Écouchard-Lebrun et la _Marseillaise_, qu'il cite presque entièrement et dont il parle presque avec admiration: «Le lyrique a eu le grand talent d'y mettre de l'enthousiasme sans paraître ampoulé»; il rapproche enfin une chanson en l'honneur d'Harmodius et d'Aristogiton et une épitaphe à la louange de Marat.
Puis il passe aux philosophes. Il met en parallèle les «sages» et les «encyclopédistes»; Thalès, Solon, Périandre et Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Chamfort. Il rapproche une lettre d'Héraclite refusant l'hospitalité du roi de Perse et une lettre de Jean-Jacques refusant l'hospitalité du roi de Prusse, et donne l'avantage à Jean-Jacques «pour la mesure». Là, il se souvient que Héraclite et Rousseau furent persécutés... Et le voilà pyrrhonien par indignation: «Nous ne pouvons souffrir ce qui s'écarte de nos vues étroites, de nos petites habitudes... Ceci est bien, ceci est mal, sont les mots qui sortent sans cesse de notre bouche. De quel droit osons-nous prononcer ainsi? Avons-nous compris le motif secret de telle action? Misérables que nous sommes, savons-nous ce qui est bien, ce qui est mal?»
Et un peu plus loin il redouble. Après avoir dit que les sages de la Grèce voulaient que le gouvernement découlât des moeurs, au lieu que nos philosophes veulent faire découler les moeurs du gouvernement (et ainsi «les premiers disaient aux peuples: Soyez vertueux, vous serez libres, et les seconds: Soyez libres, vous serez vertueux»), il s'enfonce de nouveau dans la négation. Les moeurs, dit-il, sont l'obéissance à ce «sens intérieur» qui nous montre l'honnête et le déshonnête, pour faire celui-là et éviter celui-ci. Mais ce sens intérieur, «qui sait jusqu'à quel point la société l'a altéré? Qui sait si des préjugés, si inhérents à notre constitution que nous les prenons souvent pour la nature même, ne nous montrent pas des vices et des vertus là où il n'en existe pas?... Si cette voix de la conscience n'était elle-même...? Mais gardons-nous de creuser plus avant dans cet épouvantable abîme.»
Ce sont audaces de très jeune homme. Peut-être que, la nuit où il s'abandonnait à ce désespoir philosophique, le pauvre garçon avait particulièrement froid dans sa mansarde. Mais enfin il n'est pas inutile de savoir qu'il a passé par là. D'autant que plus tard, et jusqu'à sa mort, un quasi nihilisme sera souvent chez lui comme à fleur de phrase.
Il cherche alors les effets des révolutions de la Grèce sur le reste du monde antique, et, parce qu'il les cherche, il les trouve, mais souvent cela lui donne bien du mal.
Il a bien de la peine aussi à poursuivre son parallèle entre les nations de l'antiquité et celles d'aujourd'hui. Par exemple, à quoi ressemble l'Égypte? À l'Italie moderne. Pourquoi? Comment? C'est que, comme l'Italie moderne (celle de 1792), «l'antique royaume des Sésostris, gouverné en apparence par des monarques, en réalité par un pontife maître de l'opinion, se composait de magnificence et de faiblesse». Puis, «c'est sur les bords du Nil que les philosophes de l'antiquité allaient puiser la lumière, c'est sous le beau ciel de Florence que l'Europe barbare a rallumé le flambeau des lettres». Voilà.--Pour Carthage, c'est plus facile: le parallèle avec l'Angleterre s'impose. Et, pour démontrer que le gouvernement anglais et le gouvernement carthaginois, c'est la même chose, le jeune Chateaubriand imite Montesquieu et se donne des airs de profondeur. Puis il compare Annibal et Marlborough, Hannon et Cook, et rapproche le _Périple_ d'Hannon de quelques pages de Cook sur les îles Sandwich.
Ici, une page révélatrice. Il vient d'opposer à l'ignorance d'Hannon la science de Cook. Mais tout à coup:
Cependant, il faut l'avouer, ce que nous gagnons du côté des sciences, nous le perdons en sentiment. L'âme des anciens aimait à se plonger dans le vague infini; la nôtre est circonscrite par nos connaissances. Quel est l'homme sensible qui ne s'est trouvé souvent à l'étroit dans une petite circonférence de quelques millions de lieues? Lorsque, dans l'intérieur du Canada, je gravissais une montagne, mes regards se portaient toujours à l'ouest, sur les déserts infréquentés qui s'étendent dans cette longitude. À l'orient, mon imagination rencontrait aussitôt l'Atlantique, des pays parcourus, et je perdais mes plaisirs. Mais, à l'aspect opposé, il m'en prenait presque aussi mal. J'arrivais incessamment à la mer du Sud, de là en Asie, de là en Europe, de là... J'eusse voulu pouvoir dire, comme les Grecs: «Et là-bas! là-bas! la terre inconnue, la terre immense!»
Cela est bien de lui. C'est en somme ce vaste désir d'inexploré qui lui a fait entreprendre, à vingt-cinq ans, ce voyage de l'esprit à travers le monde ancien et le monde moderne, et chercher des visions dans le temps, comme il avait cherché des images dans l'espace. Il est remarquable que le premier ouvrage de ce jeune homme insatiable, un ouvrage qui devait avoir cinq gros volumes, ait été une espèce d'histoire universelle, et une histoire universelle par rapport à la Révolution française--donc par rapport à lui-même, puisqu'il devait à la Révolution l'ébranlement de son âme, et son exil, et ses douleurs et sa froide mansarde,--de sorte qu'en cette histoire il ramenait à soi et en quelque façon résorbait et engloutissait les siècles et l'univers pour son plaisir.
Il continue à rapprocher, à rapprocher éperdûment: la Scythie et la Suisse et leurs «trois âges», c'est à savoir la Scythie et la Suisse pauvres et vertueuses; la Scythie et la Suisse philosophiques; la Scythie et la Suisse corrompues; puis la Macédoine et la Prusse; Tyr et la Hollande; la Perse et l'Allemagne, et même le _Mahabarata_ et la _Messiade_ de Klopstock, et même le roi Darius et l'empereur Joseph!
Des chapitres ne craignent pas de s'intituler: «Influence de la Révolution républicaine de la Grèce sur la Perse, et de la Révolution républicaine de la France sur l'Allemagne.--Déclaration de la guerre médique (505 av. J.-C.); déclaration de la guerre présente, 1792.--Portrait de Miltiade, portrait de Dumouriez.--Bataille de Marathon, bataille de Jemmapes.--Campagne de la 4e année de la 74e olympiade, campagne de 1793.--Consternation à Athènes et à Paris.--Bataille de Salamine, bataille de Maubeuge.--Mardonius et Cobourg.--Pausanias et Pichegru.--Bataille de Platée, bataille de Fleurus.» Ce sont des gageures, d'où il se tire à peu près, puisqu'il dit ce qu'il veut. Et cela ne prouve rien, sinon que les passions des hommes sont toujours à peu près les mêmes, ce que l'on savait.
Cela nous mène à la fin du premier volume de la réédition de 1826. Dans un dernier chapitre que Chateaubriand, trente ans après l'avoir écrit, appelle «une sorte d'orgie noire d'un coeur blessé et d'un esprit malade», il se soulage et dit tout. À quoi ont servi ces révolutions dont il vient de retracer l'histoire? «Est-il une liberté civile? J'en doute. Les Grecs furent-ils plus heureux, furent-ils meilleurs après leur révolution? Non.» Puis il médite:
Malgré mille efforts pour pénétrer dans les causes des troubles des États, on sent quelque chose qui échappe; un je ne sais quoi, caché je ne sais où, et ce je ne sais quoi paraît être la raison efficiente de toutes les révolutions... Ce principe inconnu ne naît-il point de cette vague inquiétude, particulière à notre coeur, qui nous fait nous dégoûter également du bonheur et du malheur, et nous précipitera de révolution en révolution jusqu'au dernier siècle? Et cette inquiétude, d'où vient-elle à son tour? Je n'en sais rien; peut-être de la conscience d'une autre vie; peut-être d'une aspiration secrète vers la divinité. Quelle que soit son origine, elle existe chez tous les peuples. On la rencontre chez le sauvage et dans nos sociétés. Elle s'augmente surtout par les mauvaises moeurs et bouleverse les empires.
Il en trouve, dit-il, une preuve bien frappante dans les causes de notre révolution. La révolution était inévitable, à cause de l'immoralité et de l'égoïsme des individus et à cause des «folies et des imbécillités» de l'ancien régime, dont il fait le plus sombre des tableaux. Mais la Révolution a été abominable à son tour. Vouloir établir la démocratie chez un peuple corrompu, cela est fou. Lui aussi a cru à la démocratie; peut-être que ses opinions actuelles (le royalisme) ne sont que «le triomphe de sa raison sur son penchant».--«En ce qui le regarde comme individu», toutes les constitutions lui sont parfaitement indifférentes:
Nous nous agitons aujourd'hui pour un vain système, et nous ne serons plus demain! Des soixante années que le ciel peut-être nous destine à traîner sur ce globe, nous en dépenserons vingt à naître et vingt à mourir, et la moitié des vingt autres s'évanouira dans le sommeil. Craignons-nous que les misères inhérentes à notre nature d'homme ne remplissent pas assez ce court espace sans y ajouter des maux d'opinion?
Et plus loin: «La liberté politique n'est qu'un songe, un sentiment factice que nous n'avons point... Tant que nous ne retournerons pas à la vie du sauvage, nous dépendrons toujours d'un homme. Et qu'importe alors que nous soyons dévorés par une cour, par un directoire, par une assemblée du peuple?... Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement est un joug.» Toutefois, il vaut mieux obéir à un roi qu'à une multitude ignorante.
Tel est, vers 1795, le royalisme de Chateaubriand. Et tel il sera toujours, même sous la Restauration: «Un triomphe de sa raison sur son penchant.»
Au deuxième volume de l'_Essai_, l'auteur reprend infatigablement ses inutiles parallèles. Mais les boutades, les poussées d'humeur, les confessions directes ou indirectes deviennent de plus en plus nombreuses.
J'avoue (dit-il), que je crois en théorie au principe de la souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que, si on le met rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre humain redevenir sauvage et s'enfuir tout nu dans les bois.
Il se fait de Périclès une image charmante et déjà renanienne, oserai-je dire, et où il met beaucoup de lui-même: «Périclès avait pris le vrai sentier pour arriver au bonheur. Traitant le monde selon sa portée, lorsque la nécessité le forçait d'y paraître, il s'y présentait avec des idées communes et un coeur de glace. Mais le soir, renfermé secrètement avec Aspasie et un petit nombre d'amis choisis, il leur découvrait ses opinions cachées et un coeur de feu.»
Tel sans doute il était lui-même quelquefois, avec des amis, le soir, dans quelque taverne de Londres. Plus tard, Sainte-Beuve dira: «Il y avait un Chateaubriand secret aussi lâché et débridé de ton que l'autre l'était peu, mais celui-là connu seulement d'un très petit nombre dans l'intimité.»
En 1796-97, l'espèce humaine lui fait horreur; il déborde d'amertume et de fiel. À propos de Denys de Syracuse:
Toujours bas, nous rampons sous les princes dans leur gloire et nous leur crachons au visage lorsqu'ils sont tombés... Qu'eût dû faire Denys dans ses revers? Il eût dû se retirer dans quelque lieu sauvage pour gémir sur ses fautes passées et surtout pour cacher ses pleurs; ou plutôt il pouvait, comme les anciens, se coucher et mourir. Un homme n'est jamais très à plaindre lorsqu'il a le droguiste ou le marchand de poignards à sa porte, et qu'il lui reste quelques _mines_.
L'étrange garçon! Après ce chapitre sur Denys de Syracuse, après une longue énumération de tous les princes fugitifs, depuis Thésée jusqu'aux Bourbons, il s'arrête comme n'en pouvant plus, et il écrit une méditation qu'il dédie «aux infortunés».
Il cherche quelles doivent être les règles de conduite dans le malheur. La première règle est de cacher ses pleurs. Car le misérable n'est qu'un objet de curiosité ou un objet d'ennui. La seconde règle, qui découle de la première, «consiste à s'isoler entièrement. Il faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie naturelle des malheureux; sa maxime est: l'infortuné coupable. Je suis si convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête.» Troisième règle: «Fierté intraitable. L'orgueil est la vertu du malheur... On se familiarise aisément avec le malheureux; et il se trouve dans la dure nécessité de se rappeler sa dignité d'homme, s'il ne veut que les autres l'oublient.»
Et maintenant, «que faudrait-il faire pour soulager ses chagrins?» La réponse nous indique très précisément comment le jeune Chateaubriand soulageait les siens, et en somme comment il vivait à Londres.
«Un livre vraiment utile aux misérables, ce sont les Évangiles.» Le malheureux doit éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour; le plus souvent, même, il ne sortira que la nuit. Ainsi faisait-il. Un soir, il va s'asseoir au sommet d'une colline, qui domine la ville; il regarde les lumières des maisons. «Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes, lui qui eut aussi des fêtes et des amis!» Il ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il dit: «Là, j'ai des frères.» Voilà un son de voix, un accent, qui ne sont pas très communs dans Chateaubriand.
Il recommande la solitude dans la nature. «Que celui que le chagrin mine s'enfonce dans les forêts.» Il recommande aussi, comme Rousseau, la botanique. Puis, au retour, la lecture: «Un livre qu'on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu'on tire précieusement du lieu obscur où on le tenait caché, va remplir ces heures de silence.» Enfin, «peut-être aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos fenêtres, écrivez-vous ce que vous savez des hommes». Et c'est en effet à ces heures-là surtout que le pauvre garçon écrivait: c'est à ces heures-là, au bruit du vent, «auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante» qu'il a tracé les lignes que je viens de vous lire.
Et la méditation finit d'une façon brève et terrible sur cette phrase: «Mais, après tout, il faut toujours en revenir à ceci: sans les premières nécessités de la vie, point de remèdes à nos maux.»
N'oublions jamais qu'à l'origine de l'oeuvre de Chateaubriand, il y a eu sept années de misère à Londres et une longue débauche presque ininterrompue de solitude et de tristesse.
Après ce chapitre: _Aux Infortunés_, le voilà, encore une fois, courageusement reparti pour ses parallèles. Il compare les destinées et les morts d'Agis de Sparte, de Charles Ier d'Angleterre et de Louis XVI. Il recommence à comparer les philosophes grecs et les philosophes modernes. Il rapproche Platon, Fénelon, Rousseau. La _République_ et le _Télémaque_ ont du bon: mais l'_Émile_! «Le sage doit regarder cet écrit de Jean-Jacques comme un trésor. Peut-être n'y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire: l'_Émile_ en est un.» Pourquoi? Parce que Rousseau «a brisé l'édifice de nos idées sociales»; parce qu'il a montré «que nous existions comme dans une espèce de monde factice». «L'étonnement dut être grand lorsque Rousseau vint à jeter parmi ses contemporains abâtardis l'homme vierge de la nature.»
Jusque-là, Chateaubriand n'est, en effet, qu'un disciple de Rousseau. On peut croire qu'il est resté, comme son maître, vaguement chrétien. Mais tout à coup, sans qu'on s'y attende, sans que le dessein général de son livre paraisse l'y obliger, il se met à nous faire l'histoire du paganisme, puis l'histoire du christianisme. C'est donc pour nous dire des choses qui lui tiennent au coeur. Or, après avoir parlé de Jésus dans le même esprit que Jean-Jacques (quoique beaucoup plus froidement), il intitule un chapitre: _la Chute du christianisme s'accélère_; puis, il se donne le froid plaisir de résumer, contre le christianisme, contre son histoire, son dogme et sa discipline, les objections de Voltaire, de Diderot et des encyclopédistes. Il nous avertit, il est vrai, qu'«il n'y est pour rien», et qu'il ne fait que «rapporter les raisonnements des autres»; mais attendez.
Sur un exemplaire que Sainte-Beuve a eu entre les mains, et où Chateaubriand avait noté de sa main les modifications à faire pour une seconde édition, il avait ajouté aussi, en guise de commentaire, «ses plus secrètes pensées», que voici.
À côté de ces mots du texte imprimé: «Je suis bien fâché que mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec lesquelles les Abadie, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs antagonistes (les incrédules) et d'être obligé de renvoyer à leurs ouvrages», il met en marge: «Oui, qui ont débité des platitudes, mais j'étais bien obligé de mettre cela à cause des sots». En regard de ce texte: «Dieu, la matière, la fatalité, ne font qu'un», il écrit: «Voilà mon système, voilà ce que je crois. Oui, tout est chance, hasard, fatalité dans ce monde, la réputation, l'honneur, la richesse, la vertu même: et comment croire qu'un Dieu intelligent nous conduit? Voyez les fripons en place, la fortune allant au scélérat, l'honnête homme volé, assassiné, méprisé. Il y a peut-être un Dieu, mais c'est le Dieu d'Épicure; il est trop grand, trop heureux pour s'occuper de nos affaires, et nous sommes laissés sur ce globe à nous dévorer les uns les autres.» En regard de ce texte: «Père des miséricordes... soit que tu m'aies destiné à une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir...», il écrit: «Quelquefois je suis tenté de croire à l'immortalité de l'âme, mais ensuite la raison m'empêche de l'admettre. D'ailleurs pourquoi désirerais-je l'immortalité? Il paraît qu'il y a des peines mentales totalement séparées de celles du corps, comme la douleur que nous sentons à la perte d'un ami, etc... Or, si l'âme souffre par elle-même, indépendamment du corps, il est à croire qu'elle pourra souffrir également dans une autre vie; conséquemment, l'autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne désirons donc point survivre à nos cendres; mourons tout entiers, de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'_être_». Enfin, en regard de ce texte: «Dieu, répondez-vous, vous a fait libre. Ce n'est pas là la question. A-t-il prévu que je tomberais, que je serais à jamais malheureux? Oui, indubitablement. Eh bien, votre Dieu n'est plus qu'un tyran horrible et absurde», il écrit: «Cette objection est insoluble et renverse de fond en comble le système chrétien. Au reste, personne n'y croit plus.»
Bref, il nie le Dieu-Providence, l'immortalité de l'âme et le christianisme lui-même. Et ailleurs, non plus dans les notes de l'«exemplaire confidentiel», mais dans le livre imprimé, il se demande: «Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme?» Il avoue qu'il n'en sait rien. S'élèvera-t-il un homme qui se mettra à prêcher un culte nouveau? Mais les nations seront trop indifférentes en matière religieuse et trop corrompues. «La religion nouvelle mourra dans le mépris.» Ou bien, «ne serait-il pas possible que les peuples atteignissent à un degré de lumière et de connaissances morales suffisant pour n'avoir plus besoin de culte?» Mais non. Le plus probable est que les nations «retourneront tour à tour dans la barbarie...» jusqu'à ce qu'elles en émergent de nouveau, «et ainsi de suite dans une révolution sans terme».
Et cela le mène à ces conclusions:
Déjà nous possédons cette importante vérité, que l'homme, faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse; qu'il _circule_ dans un _cercle_, dont il tâche en vain de sortir...--Il s'ensuit qu'un homme bien persuadé qu'il n'y a rien de nouveau en histoire perd le goût des innovations, goût que je regarde comme un des plus grands fléaux qui affligent l'Europe en ce moment.
Et alors le flot d'amertume se précipite: Liberté! le grand mot! et qu'est-ce que la liberté politique? Je vais vous l'expliquer. Un homme libre à Sparte veut dire un homme dont les heures sont réglées comme celles de l'écolier sous la férule, etc. «On s'écrie: Les citoyens sont esclaves, mais esclaves de la loi. Pure duperie de mots. Que m'importe que ce soit la loi ou le roi qui me traîne à la guillotine? On a beau se torturer, faire des phrases et du bel esprit, le plus grand malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et un gouvernement.»
Enfin:
Soyons hommes, c'est-à-dire libres; apprenons à mépriser les préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever au-dessus des grands et des rois, à honorer l'indigence et la vertu; donnons de l'énergie à notre âme, de l'élévation à notre pensée; portons partout la dignité de notre caractère, dans le bonheur et dans l'infortune; sachons braver la pauvreté et sourire à la mort; mais pour faire tout cela, il faut commencer par cesser de nous passionner pour les institutions humaines, de quelque genre qu'elles soient. Nous n'apercevons presque jamais la réalité des choses, mais leurs images réfléchies faussement par nos désirs... Tandis que nous nous berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du néant et y retournent: la mort est un grand lac creusé au milieu de la nature; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s'y engloutir... Profitons donc du peu d'instants que nous avons à passer sur ce globe pour connaître au moins la vérité. Si c'est la vérité politique que nous cherchons, elle est facile à trouver. Ici un ministre despote me bâillonne, me plonge au fond des cachots, où je reste vingt ans sans savoir pourquoi; échappé de la Bastille, plein d'indignation, je me précipite dans la démocratie, un anthropophage m'y attend à la guillotine. Le républicain, sans cesse exposé à être pillé, volé, déchiré par une populace furieuse, s'applaudit de son bonheur; le sujet, tranquille esclave, vante les bons repas et les caresses de son maître. O homme de la nature! c'est toi seul qui me fais me glorifier d'être homme! Ton coeur ne connaît point la dépendance, tu ne sais ce que c'est que de ramper dans une cour ou de caresser un tigre populaire. Que t'importent nos arts, notre luxe, nos villes? As-tu besoin de spectacle, tu te rends au temple de la nature, à la religieuse forêt...
Et cela continue; et le dernier chapitre est le récit d'une «Nuit chez les sauvages de l'Amérique».
Ainsi conclut le jeune émigré. Et il ne vous échappera point que ce «retour à la nature», c'est, en un sens, le suprême désespoir philosophique, puisque c'est la négation de l'utilité de toute l'oeuvre humaine.
L'_Essai_ parut en 1797; les notes marginales sont probablement de 1798. Il est important de savoir que Chateaubriand a pensé ainsi, qu'il a été incrédule et révolté, et à peu près nihiliste, non par une passagère chaleur du sang, mais avec insistance et réflexion pendant plusieurs années de sa jeunesse, et jusqu'à la veille du moment où il conçut le _Génie du christianisme_.
Plus tard, en 1811, à l'occasion de son élection à l'Académie, ses ennemis rappelleront qu'il pensa comme les encyclopédistes. On opposera l'incroyance de l'homme aux théories de l'écrivain religieux; on parlera d'hypocrisie. Chateaubriand laissera le soin de sa défense à un jeune homme, Damaze de Raymond.
Mais en 1826, en pleine Restauration, sans nécessité, il me semble, et même au risque de troubler des âmes en faisant connaître davantage un livre qu'il réprouvait, il donne lui-même une réédition de l'_Essai sur les Révolutions_. Il y met une habile préface où il explique dans quelles conditions l'ouvrage a été écrit, où il en montre les contradictions et où il exagère quelque peu ce qui s'y trouve encore de christianisme. Il accompagne le texte de notes très nombreuses et fort plaisantes. Il se critique, se réfute, se condamne, se gourmande et se raille avec beaucoup de bonne grâce et un air de charmante franchise. Il a, sur sa vanité et sa fatuité de jeune homme, des réflexions piquantes (qui d'ailleurs s'appliqueraient encore mieux à bien des passages des _Mémoires d'outre-tombe_). Mais souvent, à propos de quelque chapitre particulièrement éloquent dans son âcre misanthropie, il se laisse désarmer. «Me louerai-je? J'en ai bien envie; la colère de ces pages m'a amusé; je les avais complètement oubliées.» Ou bien: «Voilà certes un des plus étranges chapitres de tout l'ouvrage, et peut-être un des morceaux les plus extraordinaires qui soient jamais échappés à la plume d'un écrivain... C'est du Rousseau, c'est du René, c'est du dégoût de tout, de l'ennui de tout.» En somme, il se reconnaît avec plaisir dans ce premier ouvrage; et même il est content que l'on sache qu'il a été ce jeune homme troublé et révolté et qu'il a senti et pensé comme cela. Il a voulu que ses impiétés même ne fussent point abolies, et que l'on connût clairement qu'il n'avait pas toujours été bon chrétien. Au fait, si l'on ne connaissait pas, par ce livre, le jeune homme qu'il avait été, on comprendrait moins le vieillard si profondément désenchanté qu'il fut. Et, après 1830, quand il sera publiquement l'ami de Carrel, de Béranger, de Lamennais, il sera ravi, nous le verrons, d'avoir écrit l'_Essai_, et fier de ce volumineux péché de jeunesse.
TROISIÈME CONFÉRENCE
LES NATCHEZ.--ATALA
Chateaubriand nous dit dans les _Mémoires d'outre-tombe:_ «Il est certain que, si l'_Essai_ fut un moment connu, il fut presque aussitôt oublié: une ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.» Cela dut lui être dur; car, naturellement, il avait espéré la gloire et la fortune. Mais, comme il ne connut pas tout de suite cet insuccès, il n'en ressentit que peu à peu l'amertume. Il eut d'ailleurs des compensations. S'il ne réussit pas en France, l'_Essai_ fit du bruit dans le monde des émigrés: il scandalisa quelque peu; mais cela même ne nuisit point à l'auteur. Chez les personnes victimes de catastrophes extraordinaires, jetées violemment hors des conditions de leur vie normale, comme les émigrés, il se produit souvent une sorte de relâchement des principes, une disposition au scepticisme par désespoir habituel (elles en ont tant vu!). Beaucoup d'émigrés purent goûter l'_Essai_ pour ses hardiesses mêmes et ses négations.
Puis, des revues anglaises en parlèrent avec éloge. Chateaubriand devint presque un personnage; «la haute émigration le rechercha». Pauvre et inconnu, il avait été d'une fierté ombrageuse, et cramponné à sa solitude. Recherché, il se laissa faire. Il fit un chemin, comme il dit, «de rue en rue», et, s'éloignant du canton de l'émigration pauvre de l'est, «il arriva, de logement en logement, jusqu'au quartier de la riche émigration de l'ouest, parmi les évêques, les familles de cour et les colons de la Martinique.» Il fait des connaissances: Christian de Lamoignon, Malouet, le chevalier Panat, homme de goût par profession et qui avait «une réputation méritée d'esprit, de malpropreté et de gourmandise»; Montlosier, «féodalement libéral, aristocrate et démocrate, esprit bizarre» dont il fait un portrait vraiment prodigieux; l'abbé Delille, à la tête de singe, qui lisait ses vers comme un ange, mais que madame Delille souffletait quand il n'était pas sage; l'abbé Caron, mesdames de Caumont et de Gontaut; madame de Boignes, alors très jeune et extrêmement jolie; enfin Fontanes, qu'il avait déjà rencontré.
Tout de même, son _Essai_ n'a aucun succès à Paris. Qu'à cela ne tienne! Ce sera donc un autre livre qui lui donnera la gloire. Il renonce à écrire les trois derniers volumes annoncés de l'_Essai_. Mais il reprend (nous sommes en 1799) le manuscrit de 2.383 pages in-folio (paraît-il) qu'il avait rapporté d'Amérique. Avec cela, il fait les _Natchez_, dont _Atala_ et _René_ sont des épisodes. C'était un dessein formé depuis longtemps: «J'étais encore très jeune lorsque je conçus l'idée de faire l'épopée de _l'homme de la nature_ (toujours l'influence de Rousseau) et de peindre les moeurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu.»
Mais, lorsqu'en 1800 il quitta l'Angleterre pour rentrer en France, il n'osa pas se charger d'un trop lourd bagage et laissa à Londres le manuscrit des _Natchez_, sauf _Atala_ et _René_ et quelques descriptions de l'Amérique:
Quelques années s'écoulèrent avant que les communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs, comment les retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à Londres. J'avais oublié le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré étaient également sortis de ma mémoire.
Il y a là un détachement, ou une insouciance, qui ne sent pas son homme de lettres. Chateaubriand était également capable et de cette insouciance et de la plus monstrueuse vanité.
Malgré tant de difficultés, il paraît qu'on retrouva la rue, la maison, les enfants de l'hôtesse, et le manuscrit des _Natchez_. L'auteur les «corrigea», on ne peut pas savoir dans quelle mesure, et les fit paraître dans l'édition de ses oeuvres complètes (1836).
· · ·
Je devrais peut-être vous parler de _René_ dès aujourd'hui: mais, si je le faisais, les _Natchez_ vous paraîtraient ensuite d'un intérêt un peu languissant; et, d'ailleurs, si la première version de _René_ doit être antérieure aux _Natchez_, comme je le montrerai, la version parfaite, celle que nous possédons leur est certainement postérieure. Au surplus, je réserverai, dans les _Natchez_, la plus grande partie de ce qui se rapporte à cet étrange René et au développement de son caractère.
Donc, parlons des _Natchez_. C'est l'oeuvre d'un jeune disciple de Rousseau, qui a vu du pays; c'est un poème épique; c'est un roman historique et exotique; c'est un conte philosophique; c'est je ne sais quoi encore. Cela fait songer, un assez long moment, au Huron de Voltaire, et à toutes les histoires de sauvages et d'hommes de la nature qui ont charmé le dix-huitième siècle; cela fait penser quelquefois, pour le «style poétique», aux _Incas_ de Marmontel; pour le «merveilleux» à Milton et à Klopstock; et enfin, pour la mélancolie et le goût de la tristesse, à certaines lettres du jeune Saint-Preux dans la _Nouvelle Héloïse_, et à _Werther_, paru en 1774. C'est d'ailleurs, quant aux événements, et sauf les quatre livres du voyage de Chactas en Europe, une série presque ininterrompue de malheurs prodigieux et, proprement, d'horreurs.
Je crois qu'on lit fort peu les _Natchez_, car ce n'est pas une joie; je crois qu'on les lit encore moins que le reste de l'oeuvre de Chateaubriand (les _Mémoires_ exceptés, bien entendu). Il n'est donc pas inutile que je vous fasse, de la fable, un petit exposé, qui sera court, et très simplifié, je vous en préviens: car ce récit de 580 fortes pages est faiblement ordonné, assez souvent confus et quelque peu obscur, et plein d'effets répétés.
René, venant du Fort Rosalie (qui est un poste français) arrive chez les Natchez pour se faire sauvage. Il se présente au vieux sachem Chactas, qui lui demande son histoire. «Mais le frère d'Amélie répond d'une voix troublée: Indien, ma vie est sans aventures, et le coeur de René ne se raconte point.» Il supplie Chactas de le faire admettre au nombre des guerriers Natchez et de l'adopter lui-même pour son fils. Chactas y consent et offre à René «la calebasse de l'hospitalité, où six générations avaient bu l'eau d'érable». Puis, c'est le calumet de la paix, et la chanson de l'hospitalité «dansée par une jeune fille aux bras nus». Et tout ceci n'est pas sans grâce et rappelle, avec d'autres rites, les scènes de l'_Odyssée_ où l'hospitalité est offerte aux voyageurs.
Or, au même moment, le capitaine français Chépar, qui commande le Fort Rosalie, vient passer une revue de ses troupes tout près du village des Natchez, afin de les décider aux concessions de terrains que les blancs leur demandent. Et alors, c'est la plus condamnable orgie du style dit «poétique» de ce dix-huitième siècle dont le jeune Chateaubriand est encore jusqu'aux moelles. L'auteur invoque la Muse, «fille de Mnémosyne à la longue mémoire, âme du trépied de Delphes et des colombes de Dodone», pour n'oublier aucun des capitaines et des bataillons qui vont défiler tout à l'heure. Et cela est à la fois un peu comique et assez amusant, parce que le jeune auteur a beaucoup plus d'imagination et d'invention verbale que les Delille en vers et que les Marmontel en prose.
Est-ce que ceci n'est pas ingénieux:
Ils portent un tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne; leur vêtement est celui du lys, symbole de l'honneur virginal de la France.
Mais est-ce que ceci n'est pas charmant:
Ces guerriers couvrent leur front du chapeau gaulois, dont le triangle bizarre est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent la main d'une vierge timide, et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes.
Et ceci encore:
L'armée entière s'ébranle; ses pas égaux mesurent la marche que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent et ferment une longue avenue, en se croisant comme les ciseaux d'une jeune fille qui découpe d'ingénieux ouvrages. Par intervalles, les caisses d'airain que recouvre la peau de l'onagre se taisent au signe du géant qui les guide; alors mille instruments, fils d'Éole, animent les forêts, tandis que les cymbales du nègre se choquent dans l'air et _tournent comme deux soleils_.
Et enfin ceci n'«enfonce»-t-il pas tous les Delille et même tous les Écouchard-Lebrun:
Tour à tour l'armée s'allonge et se resserre, tour à tour s'avance et se retire: ici, elle se creuse comme la corbeille de Flore; là elle s'enfle comme les contours d'une urne de Corinthe... Les capitaines font prendre aux bataillons toutes les figures de l'art d'Uranie: ainsi des enfants étendent des soies légères sur leurs doigts légers, sans confondre ou briser le dédale fragile; ils le déploient en étoile, le dessinent en croix, le ferment en cercle et l'entr'ouvrent doucement sous la forme d'un berceau.
Comme il s'amuse!
Ici, nous apprenons que Satan veut empêcher l'Évangile de s'étendre dans le nouveau monde et, pour cela, unir tous les Indiens idolâtres afin d'exterminer les chrétiens. Puis, nous faisons la connaissance de la belle et douce Céluta, de la charmante petite Mila, et du bon et simple Outougamiz, frère de Céluta. Puis, Satan va trouver la Renommée et la prie de répandre de faux bruits et de semer les mensonges et les calomnies afin de brouiller davantage les Peaux-Rouges et les blancs. Et cela nous touche peu.
Après que René s'est plongé dans les flots du Meschacebé, a respiré l'odeur des sassafras et des liquidambars et est rentré dans sa cabane, Céluta lui prépare un repas et dissimule peu son amour pour le mélancolique jeune homme. Le bon Outougamiz conclut avec lui un pacte d'amitié. Mais le sombre Ondouré, amoureux de Céluta, essaye d'assassiner René et le manque. Les deux hommes luttent corps à corps («tels, sur les rivages du Nil ou dans les fleuves des Florides, deux crocodiles se disputent au printemps une femelle brillante»); et René terrasse son adversaire, qui ne lui pardonnera point.
À ce moment, le jeune Chateaubriand, se souvenant de Milton et de Klopstock et éprouvant le besoin d'être sublime, nous transporte dans le Paradis. L'ange de l'Amérique s'entretient solennellement avec le chérubin Uriel des choses du nouveau monde. Et sainte Geneviève de Paris et sainte Catherine des Bois, patronne du Canada, traversent la région éthérée pour aller trouver la Vierge:
Elles s'étaient alarmées des malheurs dont Satan menaçait l'empire français en Amérique: un même mouvement de charité les emportait aux célestes habitacles pour implorer la miséricorde de Marie. Tristes autant que des substances spirituelles peuvent ressentir notre douleur, elles versaient ces larmes intérieures dont Dieu a fait présent à ses élus; elles éprouvaient cette sorte de pitié que l'ange ressent pour l'homme, et qui, loin de troubler la pacifique Jérusalem, ne fait qu'ajouter aux félicités qu'on y goûte.
Comment cela? Quel est ce sadisme angélique? Mystère.
Les deux saintes continuent leur chemin. Tantôt «elles s'ouvrent une voie au travers des sables d'étoiles; tantôt elles coupent les cercles ignorés où les comètes promènent leurs pas vagabonds.» Elles frôlent l'essieu commun de tous les univers créés... «À distance égale, le long de cet axe, sont assis trois esprits sévères: le premier est l'ange du passé; le second, l'ange du présent; le troisième, l'ange de l'avenir. Ce sont ces trois puissances qui laissent tomber le temps sur la terre: car le temps n'entre point dans le ciel et n'en descend point.» Qu'est-ce à dire? «Ces choses-là sont rudes», pour parler comme Victor Hugo.
Les saintes traversent les régions platoniciennes où sommeillent les âmes qui n'ont pas encore subi la vie mortelle. Elles arrivent enfin à la Jérusalem céleste. Là elles rencontrent le bienheureux Las Cases et les martyrs canadiens, qui se pressent sur les pas des deux vierges. Le roi saint Louis se joint à eux. Et tout le cortège «va chercher le trône de Marie».
Ici, une chose extraordinaire et jolie (d'ailleurs conforme au dogme): «Seule de tous les justes, Marie a conservé un corps.» Elle a seule un corps parmi les saints, dont les corps attendent dans la terre le jugement dernier, tandis que son corps, à elle, a été enlevé au ciel aussitôt après sa mort. Mais surtout je crois que le chevalier s'est dit: «Celle-là, nous l'aimons; et comment la concevrions-nous? Et que pouvons-nous aimer, qui ne soit de chair? Et d'ailleurs, si elle n'avait pas de corps, comment et avec quels ressouvenirs aurait-elle pitié, puisque la pitié est sa fonction? S'il ne prêtait un corps à Marie, le poète ne pourrait pas dire: «Une tendre compassion pour les hommes, dont elle fut la fille, une patience, une douceur sans égale rayonnent sur le front de la Mère du Sauveur.» Et enfin, qui prierait la Vierge Marie, si elle n'avait éternellement la figure d'une femme? Mais il en résulte ceci d'étrange, que le paradis, c'est, dans une immensité immatérielle, seul visible, seul tangible, un corps féminin...
Voilà du «merveilleux chrétien». Et c'est merveilleux en effet. Et c'est charmant. Le culte de la Vierge est presque toute la religion de beaucoup de catholiques. Une jeune femme disait: «Je ne crois pas à Dieu, mais je crois à la sainte Vierge.»
Marie répond aux deux saintes, aux martyrs et au roi Louis: «Vos prières ont trouvé grâce à mon oreille; je vais monter au trône de mon fils.» Et elle part «comme une colombe qui prend son vol». Et Marie,--qui seule des justes a un corps, ne l'oublions pas,--approche du Calvaire _immatériel_. Mais dans cet autre monde ces petites contrariétés n'ont aucune importance.
«La Charité ouvre sans effort le rideau de l'éternité. Le Sauveur apparaît à Marie... Qui pourrait redire l'entretien de Marie et d'Emmanuel?»--Évidemment, ce n'est pas nous.--Puis le Père, le Fils et l'Esprit se consultent... Et «le Souverain du Ciel permet à Satan un moment de triomphe pour l'expiation de quelques fautes particulières.» Ce n'était peut-être pas la peine de mettre en mouvement, pour un si médiocre oracle, l'ange de l'Amérique, et le chérubin Uriel, et Catherine, et Geneviève, et les martyrs canadiens, et Las Cases, et saint Louis et la Vierge Marie.
· · ·
Nous redescendons chez les Natchez. Chactas adopte officiellement René, malgré l'opposition d'Ondouré. Puis, pendant une chasse au castor, il fait à René le récit de ses aventures.
Ici se plaçait, dans le premier manuscrit des _Natchez_, l'histoire d'Atala. Mais, dans la version publiée en 1836, l'auteur suppose cette histoire connue, et Chactas ne commence son récit qu'à partir du moment où il a quitté le Père Aubry.
Il raconte qu'il s'est mis à l'école de la guerre chez les Iroquois; qu'un missionnaire lui a appris la langue française, et qu'un jour, envoyé comme interprète avec une députation iroquoise pour négocier avec les blancs, il a été arrêté, comme suspect de trahison, par le gouverneur des Français et envoyé au bagne de Toulon; qu'ensuite, son innocence ayant été reconnue par le nouveau gouverneur du Canada, il est allé à Paris, puis à Versailles pour être présenté au roi Louis XIV.
Et ainsi, de descriptions du monde invisible qui rappelaient _le Paradis perdu_ et _la Messiade_ et qui appartenaient au «genre sublime», nous passons à une sorte de conte philosophique et à quelque chose qui n'est pas extrêmement différent de l'_Ingénu_ de Voltaire,--pour revenir ensuite à une manière d'épopée, qui n'est vraiment pas le contraire des _Incas_ de Marmontel.
Le voyage de Chactas en France est agréable. Chactas, qui avait déjà appris le français chez les Iroquois, a eu tout le temps de se perfectionner au bagne: il est donc assez invraisemblable de l'entendre appeler un carrosse une «hutte roulante», le cocher «guide du traîneau», Paris le «grand village», une église la «cabane des prières», etc... Mais cela est amusant. Et la venue de Chactas à Paris et à Versailles n'est point une invention absurde: car nous savons que, sans compter le doge de Gênes, les Turcs et l'ambassade siamoise, on montrait souvent des «curiosités» à la cour de Louis XIV.
Une bonne partie du rôle de Chactas rappelle celui du Huron par la constatation étonnée de tout ce qui, à Paris et à Versailles, dans les lois et dans les moeurs, s'éloigne de la raison, de la justice, et de la nature. Même, Chactas a peut-être plus de verdeur dans la naïveté et un accent plus «révolutionnaire» que le Huron. La présentation de Chactas et de ses compagnons à Louis XIV est vraiment savoureuse:
Ononthio (le gouverneur du Canada) nous présenta au grand chef (Louis XIV) en disant: «Sire, les sujets de Votre Majesté...» Je me tournai vers les chefs des Cinq Nations et leur expliquai la parole d'Ononthio. Ils me répondirent: «C'est faux», et ils s'assirent à terre, les jambes croisées. Alors, m'adressant au premier sachem (toujours Louis XIV): «Puissant Soleil, lui dis-je, Ononthio vient de prononcer une parole qu'un génie ennemi lui aura sans doute inspirée: mais toi qu'Athaïnsie (la vengeance) n'a pas privé de sens, tu es trop prudent pour te persuader que nous sommes tes esclaves.» À ces paroles, qui sortaient ingénument de mes lèvres, il se fit un mouvement dans la hutte (cette hutte est le palais de Versailles). Je continuai mon discours: «Chef des chefs, tu nous as retenus dans la hutte de la servitude (au bagne) par la plus indigne trahison... Cependant la grandeur de notre âme veut que nous t'excusions, car le souverain Esprit ôte et donne la raison comme il lui plaît, et il n'y a rien de plus insensé et de plus misérable qu'un homme abandonné à lui-même. Enterrons donc la hache... et puisse notre union durer autant que la terre et le soleil! J'ai dit.» En achevant ces mots, je voulus présenter le calumet de la paix au Soleil; mais sans doute quelque génie frappa ce chef de ses traits invisibles, car la pâleur étendit son bandeau blanc sur son front: on se hâta de nous emmener dans une autre partie de la cabane. Là, nous fûmes entourés d'une foule curieuse; les jeunes gens surtout nous souriaient avec complaisance, plusieurs nous serrèrent secrètement la main.
Cela est, avec plus de couleur, du meilleur Voltaire des _Contes_, du meilleur Montesquieu des _Lettres persanes_, à plus forte raison du meilleur Saint-Lambert des _Fables orientales_. C'est dans le même esprit que Chactas assiste aux fêtes de Versailles, visite l'Académie, le Palais de Justice, etc... Le palais de Versailles lui inspire des propos de ce genre: «Ce palais n'a-t-il coûté ni sueurs ni larmes? Ah! qu'il serait grand ici, le bruit des pleurs, si jamais il commençait à se faire entendre!» Chactas voit passer une chaîne de protestants condamnés aux galères; il assiste à la pendaison d'un pasteur condamné à mort pour rupture de ban. («La mort le lia par la cime, comme une gerbe moissonnée.») Chactas est aussi abondant que le Huron contre la révocation de l'Édit de Nantes et les dragonnades.
À vrai dire, c'est entièrement, c'est absolument l'esprit de Voltaire. Chateaubriand rassemble autour de son sauvage tous les grands hommes et toutes les femmes charmantes du siècle de Louis XIV; et l'homme de la nature démêle et admire les avantages et la douceur d'une société brillante. La Bruyère lui fait un petit résumé des absurdités et des gloires du siècle. Puis Fénelon, ce Fénelon tant aimé des philosophes, lui fait la plus suave apologie de la civilisation, à qui nous devons les arts, et aussi des vertus nouvelles. «Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant; si elles sont nécessairement plus nombreuses dans l'ordre social que dans l'ordre naturel, l'état de la société qui nous rapproche davantage de la Divinité est donc un état supérieur à celui de la nature.» (Mais alors, cette glorification de l'homme naturel que devaient être les _Natchez_?) En somme, les trois personnages qui tour à tour expliquent à Chactas la société du temps de Louis XIV, c'est La Bruyère, c'est Fénelon, et c'est Ninon de Lenclos. Cette spirituelle ikouessen (courtisane) ayant demandé à Chactas «ce qu'il a trouvé de plus sensé parmi nous», Chactas lui répond: «Mousse blanche des chênes qui sers à la couche des héros, les galériens et les femmes comme toi me semblent avoir toute la sagesse de la nation.» En ces années-là (1797-99) celui qui écrira tout à l'heure _le Génie du christianisme_ est donc encore essentiellement un homme du dix-huitième siècle, et du dix-huitième siècle tout entier: car, si le voyage de Chactas en France est écrit dans l'esprit de Voltaire, presque tout le reste du roman est écrit dans l'esprit de Jean-Jacques, si ce n'est que l'optimisme de l'auteur a de fortes distractions.
Chactas se rembarque donc pour le Canada, fait naufrage, séjourne chez les Esquimaux, puis chez les Sioux qui voudraient le retenir et faire de lui leur chef, arrive enfin chez les Natchez, où il retrouve ses amis Outougamiz, Céluta, Mila, son vieux camarade Adario, et René.
Mais le calme dure peu. Parce que René, ignorant les coutumes, a tué dans une chasse des femelles de castor, les Illinois déclarent la guerre aux Natchez. René part avec les guerriers de la tribu de l'Aigle. Chépar, le commandant français, profite de l'incident pour sommer les Natchez de céder leurs terres. Chactas se rend, pour négocier, au Fort Rosalie, où on le garde comme prisonnier.
Et cependant, les Français et les Natchez se rencontrent. Et c'est alors une description «poétique» de bataille, à la manière de Virgile plutôt que d'Homère, avec des morts d'une pittoresque horreur, où le poète paraît se divertir effroyablement. Exemples:
La hache du sachem, atteignant Adémar au visage, lui enlève une partie du front, du nez et des lèvres. Le soldat reste quelque temps debout, objet affreux, au milieu de ses compagnons épouvantés: tel se montre un bouleau dont les sauvages ont enlevé l'écorce au printemps; le tronc mis à nu et teint d'une sève rougie se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la forêt. Adémar tombe sur son visage mutilé et la nuit éternelle l'environne.
Ou bien:
Tani est frappé d'un globe d'airain à la tête; son crâne emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie d'un érable.
Ou bien:
...La membrane qui soutenait les entrailles de Lameck est rompue; elles s'affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme une outre. L'Indien se pâme avec d'accablantes douleurs, et un dur sommeil ferme ses yeux.
Ou encore:
Une balle lancée au hasard lui crève le réservoir du fiel. Le guerrier sent aussitôt sur sa langue une grande amertume; son haleine expirante fait monter, comme par le jeu d'une pompe, le sang qui vient bouillonner à ses lèvres.
Etc., etc... Car Chateaubriand a l'imagination facilement cruelle.
La bataille se prolonge sans résultat. Alors le roi des Enfers, «jugeant le combat arrivé au point nécessaire pour l'accomplissement de ses desseins» (nous ne voyons pas bien pourquoi), songe à séparer les combattants. Pour cela, il va trouver dans sa grotte le démon de la nuit, qui est un démon-femme. L'auteur nous en fait une description voluptueuse, dont se souviendra, je crois, Alfred de Vigny dans _Eloa_:
La reine des ténèbres était alors occupée à se parer. Les songes plaçaient des diamants dans sa chevelure azurée; les mystères couvraient son front d'un bandeau; et les amours, nouant autour d'elle les crêpes de son écharpe, ne laissaient paraître qu'une de ses mamelles, semblable au globe de la lune; pour sceptre, elle tenait à la main un bouquet de pavots... Ce démon de la nuit avait toutes les grâces de l'ange de la nuit; mais, comme celui-ci, il ne présidait point au repos de la vertu, et ne pouvait inspirer que des plaisirs ou des crimes.
(Ainsi Vigny, faisant parler son languissant et mélancolique Satan:
Je leur donne des nuits qui consolent des jours. Je suis le roi secret des secrètes amours...
Ce démon de la nuit va faire la nuit et l'orage sur le champ de bataille. Le combat cesse, on échange les prisonniers, une trêve d'un an est conclue. Et là-dessus Chateaubriand remise décidément son «merveilleux» chrétien, jusqu'aux _Martyrs_.
· · ·
Mais vous vous rappelez peut-être cette tribu de l'Aigle qui est partie contre les Illinois. Elle rentre dans ses huttes, laissant René aux mains de l'ennemi. René va subir les plus affreux supplices, lorsqu'il est sauvé par Outougamiz qui survient mystérieusement et qui ramène René, blessé et malade, à travers des périls extraordinaires (et cela forme, je pense, une des parties les moins ennuyeuses du roman).
Ici finit le douzième livre de l'épopée. Le reste n'est point divisé en «livres» et (c'est l'auteur qui nous en prévient) est écrit «sur le ton de la simple narration». Pas tant que cela: mais enfin le style de cette seconde partie des _Natchez_ est un peu moins tendu. Pourquoi cette différence? Chateaubriand ne nous le dit pas. Je crois que, tout simplement, travaillant sur l'énorme manuscrit primitif des _Natchez_, il n'a eu le temps et le courage d'élever au ton de l'épopée que la première moitié de son roman peau-rouge.
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Je reprends mon exposé. Par reconnaissance pour Outougamiz, René épouse Céluta, qu'il n'aime point. Elle lui donne une fille, qu'il nomme Amélie (retenez ce point). Or, un jour, des soldats viennent pour arrêter le sachem Adario et René, dénoncés aux Français par le traître Ondouré. René est absent; mais Adario est emmené au Fort Rosalie et condamné à être vendu comme esclave avec sa femme et ses enfants.
On ne sait pas où est René. Outougamiz et Mila se mettent à sa recherche, et le trouvent méditant, au bord d'un fleuve, dans une caverne où sont des tombeaux. René leur tient des propos assez pareils à ceux d'Hamlet. Quand il apprend ce qui s'est passé, il s'en va, sur sa pirogue, à la Nouvelle-Orléans, proposer sa tête en échange de celle d'Adario.
Là, tout le monde se retrouve: Chactas, Céluta, Mila, Outougamiz, qui n'ont pas voulu abandonner René. René est en prison; on lui fait son procès, on le condamne à être transporté en Europe. Puis, on lui fait grâce: il faut dire qu'Adélaïde, la fille du gouverneur, s'intéresse à lui. Mais, dénoncé de nouveau, il s'enfuit de la Nouvelle-Orléans en y laissant Céluta malade.
Rentré chez les Natchez, René apprend par un missionnaire, le père Souël, la mort de la soeur Amélie de la Miséricorde. Il «éprouve d'abord un véritable délire»; puis, s'étant calmé, le frère d'Amélie, «sous un sassafras, au bord du Meschacebé», assis entre Chactas et le Père Souël, «leur révèle la mystérieuse douleur qui empoisonna son existence».
(Et ici, paraît-il, se plaçait, dans le premier manuscrit des _Natchez_, le récit qui fut publié plus tard sous le titre de _René_.)
À ce moment, le traître Ondouré envoie René traiter avec les Illinois. Puis, dans le conseil, il accuse René de toutes les trahisons, propose de le tuer à son retour avec les autres blancs établis sur les terres des Natchez, et fait adopter son opinion par le conseil.
Cependant Céluta, que nous avons laissée à la Nouvelle-Orléans avec son enfant, rentre à son tour chez les Natchez à travers mille effroyables dangers dont elle est sauvée par une bonne négresse. Elle retrouve Mila et Outougamiz mariés, et pleins d'angoisse. L'intérêt tragique des deux cents dernières pages consiste en ceci: René, qui est toujours chez les Illinois, reviendra-t-il avant le jour marqué pour le massacre des blancs? Dans ce cas, il est perdu. Mais comment l'avertir de ne pas rentrer? Outougamiz est d'ailleurs lié par le secret qu'Ondouré a fait jurer à tous les guerriers avant de leur faire connaître la décision du conseil.
(Entre temps, la pauvre douce petite sauvagesse Céluta reçoit de René une lettre où il lui explique sans nécessité son affreux caractère, et que nous retrouverons.)
Naturellement, la fatalité veut que René revienne le jour même du massacre et soit assassiné par Ondouré sur le seuil de sa hutte. Ondouré viole Céluta évanouie, et s'enfuit. Céluta se réveille et, dans les ténèbres, s'assied sur le cadavre de René. Mila et Outougamiz entrent dans la cabane et cherchent en tâtonnant le foyer. Outougamiz fait de la lumière:
Trois cris horribles s'échappent à la fois du sein de Céluta, de Mila et d'Outougamiz. La cabane inondée de sang, quelques meubles renversés par les dernières convulsions du cadavre, les animaux domestiques montés sur les sièges et sur les tables pour éviter la souillure de la terre; Céluta assise sur la poitrine de René, et portant les marques de deux crimes qui auraient fait rebrousser l'astre du jour; Mila, debout, les yeux à moitié sortis de leur orbite; Outougamiz le front sillonné comme par la foudre, voilà ce qui se présentait aux regards!
(Il faut bien dire que beaucoup de pages des _Natchez_ sont de ce ton détestable.)
Tous les colons sont massacrés. Mais Outougamiz tue Ondouré d'un coup de hache. Céluta s'aperçoit qu'elle est enceinte des oeuvres du monstre. Une nuit, les Natchez déterrent les os de leurs morts, les chargent sur leurs épaules et prennent la route du désert. Outougamiz meurt. Quelques jours après Céluta met au monde une fille qu'elle allaite sans la regarder. Heureusement cet enfant meurt: aussitôt Céluta et Mila se précipitent dans une cataracte, laissant aux soins du plus vieux sachem la petite Amélie, la fille de René.
Voilà, très en abrégé, l'action de cet étrange roman. L'auteur avait conçu, vous vous en souvenez, «l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature» qu'il jugeait, dans l'_Essai_, plus vertueux et plus heureux que l'homme civilisé. Mais on dirait que sa disposition d'âme a changé à mesure qu'il écrivait. Le personnage le plus scélérat du poème est un homme de la nature. Sauf quelques descriptions de fêtes, de moissons ou de chasses, ce poème est constamment atroce. Les bons sauvages, la douce et résignée Céluta, la vive petite Mila, Outougamiz le simple, l'excellent Chactas y sont malheureux à peu près sans interruption. C'est une suite de tableaux affreux... Je ne vous ai parlé ni de la mort du vieux chef supplicié par les Illinois, ni du vieil Adario étranglant son petit-fils pour qu'il ne soit pas esclave, ni d'Akantie, la maîtresse jalouse d'Ondouré, jetée par lui dans un marécage où pullulent les serpents venimeux, ni de tant d'autres horreurs. L'épouvante et la souffrance physique jouent un rôle accablant dans cette histoire (un peu comme dans l'atroce et naïve _Chute d'un ange_). Toujours le pire arrive. Tout le monde est torturé dans son coeur et dans sa chair. Et sans doute cet étalage d'horreurs mélodramatiques suppose un désir un peu enfantin d'étonner et de frapper: mais il suppose aussi chez l'auteur, à cette époque, un fond sincère d'imagination sombre et maladive. Avec les deux volumes de l'_Essai sur les Révolutions_, les deux volumes des _Natchez_ forment la plus grande masse de pages désespérées par où un écrivain de génie ait jamais débuté. Peu à peu, cette mélancolie deviendra, en quelque façon, voluptueuse: mais on sentira toujours qu'à l'origine de l'oeuvre écrite de Chateaubriand, il y a les années de Londres.
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Environ deux ans après.--Chateaubriand a commencé (nous verrons comment) d'écrire _le Génie du christianisme_. Il a passé, le plus naturellement du monde, de «l'épopée de l'homme de la nature» à l'apologie de la religion chrétienne. Il est rentré en France. Il y a trouvé des amis que séduit sa personne et qui croient à son génie. Son _Essai sur les Révolutions_ n'a pas eu de succès, mais a été lu de quelques-uns, de ceux qui comptent. On parle beaucoup de son futur grand ouvrage, dont _Atala_ ainsi que _René_ (chose inattendue) doivent faire partie. Une lettre au _Mercure_ sur le livre de madame de Staël (_De la littérature considérée dans ses rapports avec la morale_) «le fait tout à coup sortir de l'ombre», comme il dit. Et enfin, soit parce que des épreuves d'_Atala_ avaient été en effet dérobées, soit plutôt qu'il lui semble bon de préparer le public, par un récit d'une émotion voluptueuse, à goûter sa pieuse apologétique, il écrit le 31 mars 1801 au _Journal des Débats_ et au _Publiciste_:
Citoyen, dans mon ouvrage sur _le Génie du christianisme_ ou _les Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne_, il se trouve une section entière consacrée à la poétique du christianisme. Cette section se divise en trois parties: poésie, beaux-arts, littérature, sous le titre d'_Harmonies de la religion avec les scènes de la nature et les passions du coeur humain..._ Cette partie est terminée par une anecdote extraite de mes voyages en Amérique et écrite sous les huttes mêmes des sauvages. Elle est intitulée _Atala_, etc. Quelques épreuves de cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de la publier à part, avant mon grand ouvrage.
_Atala_ parut en avril 1801, et Chateaubriand entra soudainement dans la gloire.
_Atala_ était précédée d'une préface importante. L'auteur n'y semble pas ignorer son originalité. Il dit:
Je ne sais si le public goûtera cette histoire qui sort de toutes les routes connues, et qui présente une nature tout à fait étrangère à l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans _Atala_. C'est une sorte de _poème_, moitié descriptif, moitié dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude; tout gît dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts et du calme de la religion. J'ai donné à ce petit ouvrage les formes les plus antiques (?); il est divisé en _prologue_, _récit_ et _épilogue_, etc.
Par «poème», il entend sans doute un ouvrage où tout est subordonné à l'impression de beauté. Il ajoute, ce qui est neuf et vient à propos après les fades déluges de larmes et l'horrible sensibilité du dix-huitième siècle:
Je dirai encore que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur, avancée, comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur et qui déchire le coeur bien autrement que l'_Énéide_... Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.
Cela est excellent; et cela s'applique si bien à toute l'oeuvre de Chateaubriand lui-même, qui n'est guère touchante, mais qui est belle et surtout riche en prestiges.
Enfin, l'auteur n'a plus du tout confiance en Rousseau, et semble même lui avoir retiré sa sympathie: «Au reste, je ne suis point, comme M. Rousseau, un enthousiaste des sauvages» (il l'avait été); «et, quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où j'ai eu l'occasion de la voir... Avec ce mot de nature, on a tout perdu.» Ainsi Chateaubriand prépare habilement son rôle de défenseur du christianisme.
Sainte-Beuve, dans _Chateaubriand et son groupe_, consacre quatre leçons entières à _Atala_. Il la rapproche de _Paul et Virginie_; il la rapproche de Théocrite. Il compare les manières de Jean-Jacques, de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de Lamartine; il compare les funérailles d'Atala et celles de Manon Lescaut. Il critique la critique de l'abbé Morellet, etc... Bref, il ne nous laisse pas grand'chose à dire... Mais qu'importe, s'il nous laisse quelque chose à sentir?
Rappelons d'abord la fable, cela est nécessaire.
Le récit est fait à René par le vieux Chactas des _Natchez_. Chactas raconte la grande aventure de sa jeunesse quand il ne comptait encore que «dix-sept chutes de feuilles». Son père, le guerrier Outalissi, de la nation des Natchez, alliée aux Espagnols, l'a emmené à la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Outalissi étant mort dans le combat, un vieil Espagnol, Lopez, de la ville de Saint-Augustin, adopte le jeune Chactas et essaye de l'initier à la vie civilisée. Mais, au bout de «trente lunes», Chactas s'ennuie et ne peut plus rester. Un matin il remet ses habits de sauvage et déclare à Lopez qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'égare dans les bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles: il confesse hardiment son origine et sa nation: «Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges.» Le chef, nommé Simaghan, lui dit: «Réjouis-toi; tu seras brûlé au grand village.»
Une nuit que Chactas est assis près du «feu de la guerre» avec le chasseur commis à sa garde, une jeune femme à demi voilée vient s'asseoir à ses côtés. C'est Atala, fille de Simaghan.
La tribu est toujours en marche. Mais, le soir, Atala vient visiter le prisonnier à la dérobée; elle trouve moyen d'éloigner le guerrier qui le garde; elle lui détache ses liens, et ils vont ensemble se promener dans la forêt. Et chaque soir Chactas revient s'asseoir auprès de son arbre, parce qu'il ne veut pas fuir sans Atala et qu'elle hésite à le suivre.
Un soir enfin elle se décide. Chactas fuit avec sa libératrice dans le désert. Mais il ne peut rien comprendre aux contradictions d'Atala, qui l'aime et le repousse. Pendant un grand orage, elle soulage son coeur et raconte son histoire à son ami. Atala est chrétienne. Elle n'est pas, comme on le croit, la fille de Simaghan; elle est la fille de Lopez, de ce vieil Espagnol qui fut le bienfaiteur de Chactas. Ces souvenirs les attendrissent. «Atala n'offre plus qu'une faible résistance.» À ce moment, ils sont rencontrés par le Père Aubry, qui a fondé près de là une colonie d'Indiens convertis au christianisme. Il conduit les deux jeunes gens dans son ermitage.
Mais Atala est mourante. Elle s'est empoisonnée pendant l'orage... «Ma mère, explique-t-elle, m'avait conçue dans le malheur... et elle me mit au monde avec de grands déchirements d'entrailles; on désespéra de ma vie. Pour sauver mes jours, ma mère fit un voeu, elle promit à la reine des anges que je lui consacrerais ma virginité si j'échappais à la mort.» Et plus tard, lorsque Atala eut seize ans, sa mère lui dit avant de mourir: «Songe que je me suis engagée pour toi, et que, si tu ne tiens pas ma promesse, ce sera moins toi qui seras punie que ta mère, dont tu plongeras l'âme dans les tourments éternels.» Et Atala s'est donc empoisonnée, craignant de manquer à son voeu et, par là, de damner sa mère. Le Père Aubry lui apprend qu'elle pouvait être relevée de son voeu: mais il n'est plus temps; elle va mourir. Le Père Aubry la console, et calme le désespoir de Chactas par de magnifiques discours. Elle meurt; vous connaissez le récit de ses funérailles.
Voilà l'histoire. Elle devait trouver place, vous vous le rappelez, dans la quatrième partie du _Génie du christianisme_. Mais, à vrai dire, elle ne serait pas autrement chrétienne sans les discours du Père Aubry. Le christianisme d'Atala n'est qu'une sorte de fétichisme. Si les deux amants ne rencontraient pas le vieux missionnaire, si Atala cédait pendant l'orage, et si elle mourait ensuite dans la forêt (désespérée et ravie d'avoir manqué à son voeu), l'histoire d'Atala pourrait finir comme celle de Manon Lescaut. (Oh! cette mort et cet enterrement de Manon, rappelez-vous! La sublime chose! et sans l'ombre d'effort! «Je la perdis, je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle expirait. Je demeurai deux jours et deux nuits avec la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon... J'ouvris une large fosse, j'y plaçai l'idole de mon coeur... Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais.»)
Chateaubriand dit qu'_Atala_ «sort de toutes les routes connues». Il faut s'entendre. L'histoire d'Atala n'est peut-être pas, en soi, une merveille d'invention. Dans les ennuyeux _Incas_ de Marmontel, aux chapitres XXVII et XXVIII, l'Espagnol Alonzo s'éprend de Cora, l'une des vierges sacrées qui vivent dans le temple du soleil. Et Cora aime aussi Alonzo. Alonzo enlève Cora à la faveur du désordre que répand dans le temple l'éruption du volcan de Quito. Les deux jeunes gens fuient ensemble, comme Chactas et Atala. Ils mangent des choses très exotiques, «le doux savinte, la palta, la moelle du coco». Lorsque Cora s'est donnée, elle est dévorée de remords, car elle était, comme Atala, tenue par un voeu: «Délices de mon âme, mon cher Alonzo... un devoir sacré, un devoir terrible m'enchaîne... Voici le moment d'un éternel adieu... En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des voeux que j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice: mon crime retomberait sur eux et ils en porteraient la peine: telle est la rigueur de la loi.--Ô Dieu!--Tu frémis?» Alonzo la reconduit sagement dans l'asile des vierges. Il la retrouve un peu plus tard; elle est enceinte, elle va être condamnée à mort: mais il s'accuse lui-même, la défend et la sauve par l'éloquence de ses propos philosophiques et de ses invectives contre le fanatisme et l'intolérance.
Eh bien, l'histoire d'_Atala_ aussi, comme tant d'histoires du dix-huitième siècle, pouvait simplement être un exemple des dangers du fanatisme ignorant. Vers la fin du récit, après qu'Atala a révélé son voeu, Chactas, serrant les poings et regardant le missionnaire d'un air menaçant, s'écrie: «La voilà donc, cette religion que vous m'avez tant vantée! Périsse le serment qui m'enlève Atala! Périsse le Dieu qui contrarie la nature! Homme! prêtre! qu'es-tu venu faire dans ces forêts?--Te sauver! dit le vieillard.» Et, à partir de là, l'histoire devient à peu près chrétienne, en dépit du furieux désespoir, déjà byronien, qui ressaisit un moment la jeune muscogulge. Mais enfin, sans le Père Aubry, _Atala_ pourrait être, par l'esprit, un conte de Marmontel ou de Saint-Lambert. Et il est vrai qu'il y a le Père Aubry: mais, même avec le Père Aubry, on voit qu'après tout, si la religion console par des phrases harmonieuses Atala et Chactas, c'est elle qui a causé leurs malheurs et tué Atala.
Et l'on peut dire encore: On trouverait baroque la sympathie de Chateaubriand pour ces Peaux-Rouges aux profils de vieilles femmes (braves, mais si cruels et si vilainement tatoués); mais en réalité ces Peaux-Rouges ne nous apparaissent pas un seul moment comme des Peaux-Rouges. Atala, d'ailleurs, «pas plus que Chactas, n'a une physionomie une et reconnaissable. C'est un mélange d'impressions, d'observations déjà raffinées et de sentiments qui veulent être primitifs» (Sainte-Beuve). «Ils sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites et générales des Européens du dix-neuvième siècle» (Vinet). Sans compter une «couleur locale vraiment trop faite exprès». Oui, Sainte-Beuve a raison, Vinet a raison; je dirai même: quand on lit les critiques du sec et spirituel abbé Morellet, on trouve que, les trois quarts du temps, l'abbé Morellet a raison. Seulement...
Seulement, écoutez ceci:
Tout à coup, j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe et une femme, à demi voilée, vint s'asseoir à mes côtés... Je crus que c'était la vierge des dernières amours, cette vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui, pourtant, ne venait pas de la crainte du bûcher: «Vierge, vous êtes digne des premières amours, et vous n'êtes pas faite pour les dernières... Comment mêler la mort et la vie? Vous me feriez trop regretter le jour...» La jeune fille me dit alors: «Je ne suis point la vierge des dernières amours. Es-tu chrétien?» Je répondis que je n'avais point trahi les génies de ma cabane. À ces mots, l'Indienne eut un mouvement involontaire. Elle me dit: «Je te plains de n'être qu'un méchant idolâtre. Ma mère m'a faite chrétienne; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux bracelets d'or et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous rendons à Apalachucla, où tu seras brûlé.» En prononçant ces mots, Atala se lève et s'éloigne.
Plus loin:
Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombèrent dans la fontaine. «Ah! repris-je avec vivacité, si votre coeur parlait comme le mien! Le désert n'est-il pas libre?... Ô fille plus belle que le premier songe de l'époux! ô ma bien-aimée, ose suivre mes pas...» Atala me répondit d'une voix tendre: «Mon jeune ami, vous avez appris le langage des blancs; il est aisé de tromper une Indienne.--Quoi! m'écriai-je, vous m'appelez votre jeune ami. Ah! si un pauvre esclave...--Eh bien, dit-elle en se penchant sur moi, un pauvre esclave...» Je repris avec ardeur: «Qu'un baiser l'assure de ta foi!» Atala écouta ma prière. Comme un faon semble pendu aux fleurs de lianes roses, qu'il saisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la montagne, ainsi je restais suspendu aux lèvres de ma bien-aimée.
Ou bien encore, écoutez ces phrases:
... Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve...
... De l'extrémité des avenues, on aperçoit des ours, enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux...
(Tout cela, pas vrai: mais qu'importe?)
... Je leur disais: «Vous êtes les grâces du jour, et la nuit vous aime comme la rosée...»
... La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur du bois: on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert.
Ne vous y trompez point, de telles choses n'avaient pas encore été écrites. Vous ne les trouverez pas chez Jean-Jacques, et non pas même chez Bernardin de Saint-Pierre. Cela était nouveau, et cela sans doute fut aussitôt reconnu et aimé parce que cela était déjà dans les sensibilités du temps: mais enfin cela était dit pour la première fois. De même, par exemple, qu'_Andromaque_, en 1668, exprima tout à coup les passions de l'amour comme on ne l'avait pas fait encore: ainsi, en 1801, _Atala_ se trouva exprimer les formes et les couleurs,--avec une sensualité mêlée de rêve,--comme on ne les avait pas encore exprimées.
«Mêlée de rêve», ai-je dit. «Le génie des airs secouait sa chevelure bleue... L'âme de la solitude soupirait...» Ainsi encore, dans les _Natchez_: «Je m'assieds sur des pierres polies par la douce lime des eaux... _La solitude de la terre et de la mer était assise à ma table_.» Chateaubriand a vécu neuf ans à Londres; il connaissait très bien les poètes anglais: n'y aurait-il pas, dans cette union fréquente d'images extrêmement précises et de vagues symboles, quelque influence de la poésie anglaise?
Joubert écrivit: «Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre... Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier... Le livre réussira, parce qu'il est de l'enchanteur.»
_Atala_ (et certaines pages des _Natchez_) atteignent déjà le suprême degré dans l'art de jouir, par le style, des formes, des couleurs et des sons. Un siècle après, cet art ne sera pas dépassé. «Le pélican, le cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait immobile à la pointe d'un rocher.» Dans les siècles des siècles, on ne fera pas mieux _voir_ le pélican. «Quel dessein n'ai-je point rêvé? Quel songe n'est point sorti de ce coeur si triste?» On ne dira jamais, ni en mots plus doux, l'éternel désir.
· · ·
Telle qu'elle est, _Atala_ peut se relire encore avec délices. Mais quelle audacieuse habileté d'avoir publié avant _le Génie du christianisme_ et _pour y préparer_, ce voluptueux poème de la nature, de l'amour, du sang et de la mort! Ah! cet écrivain qui nous émeut si profondément, et dans nos sens autant que dans notre coeur, et qui promène son archet sur toutes nos fibres... Ah! comme il va nous parler de la religion, ma chère!
QUATRIÈME CONFÉRENCE
RENÉ
_René_ passe pour une date importante de notre histoire littéraire. Rien n'empêche de dire que tout le romantisme vient de _René_. René est un type, René est un des noms le plus souvent cités pour signifier un état d'esprit qui a été à la mode pendant une grande partie du siècle dernier, et qui, d'ailleurs, n'a point disparu, et qui est sans doute immortel. Or, _René_ est un petit livre bizarre de quarante pages, où il n'y a peut-être pas plus de cinquante lignes qui aient été neuves à leur moment. Mais il est vrai qu'elles y sont.
_René_ parut pour la première fois en 1802, dans le _Génie du christianisme_. Qu'avait affaire René avec le reste de l'ouvrage, avec la démonstration des «beautés poétiques et morales de la religion chrétienne»? L'auteur nous le dit dans sa _Défense_, _René_, comme _Atala_, «tend à faire aimer la religion, et à en démontrer l'utilité.» Il prouve «invinciblement, et la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie..., et la puissance d'une religion qui peut seule fermer les plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir». L'auteur a voulu peindre aussi les funestes conséquences de ces «rêveries criminelles... introduites parmi nous par J.-J. Rousseau, et de l'amour outré de la solitude».
Et comment a-t-il conçu le sujet de cette nouvelle? Afin d'inspirer plus d'éloignement pour le cas de René, il a pensé, nous dit-il, qu'il devait prendre la punition de ce jeune homme «dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme» (?) «et que les anciens attribuaient à la fatalité.»--«L'auteur eût choisi le sujet de Phèdre s'il n'eût été traité par Racine. Il ne restait que celui d'Érope et de Thyeste, ou de Canace et Macareus, ou de Canne et Bybis chez les Grecs et les Latins, ou d'Amnon et de Thamar chez les Hébreux.»
Ainsi, pour punir le crime intellectuel de René, il paraît qu'il n'y a pas de châtiment plus convenable, plus congruent, plus nécessaire que de le faire aimer par sa soeur et de lui faire entendre, chuchoté par cette soeur sous le drap mortuaire de ses voeux, l'aveu de cet incestueux amour. Cela est vraiment bien étrange. En réalité, rien de moins attendu, dans cette histoire de René, que la passion de la soeur pour le frère et que la scène mélodramatique qui termine la prise de voile. C'est au point que, quand on songe à _René_, on ne songe point à cette seconde partie du récit, mais seulement aux vingt premières pages. Et, d'autre part, si l'aventure d'Amélie faisait penser à quelque chose, ce ne serait certes pas aux histoires d'Amnon et de Thamar ou d'Érope et de Thyeste, on y verrait plutôt une recherche d'effets tragiques à la manière de Diderot, un ressouvenir de toutes les histoires de religieuses passionnées et brûlantes où se sont plu les gens du dix-huitième siècle.
Aussi, pas un mot de vrai dans les explications de Chateaubriand. Il n'a pas conçu _René_ comme une histoire édifiante et propre à montrer la beauté et l'utilité de la religion chrétienne, puisque _René_ a été écrit plusieurs années avant le _Génie du christianisme_. Et son sujet ne lui a été inspiré ni par la mythologie ni par la Bible, puisqu'il l'a trouvé en lui-même, et près de lui.
1° _René_ a été conçu et une première fois écrit, non seulement avant le _Génie du christianisme_, mais avant l'_Essai sur les Révolutions_ et avant les _Natchez_. Ou plutôt _René_ était d'abord une introduction à ce roman: car, dès les premières pages des _Natchez_, l'auteur appelle René «le frère d'Amélie», ce qui serait absolument inintelligible au lecteur, si l'histoire de René ne précédait pas celle des Peaux-Rouges. C'est après coup, et seulement quand il a publié les _Natchez_ en 1827, qu'il a indiqué (dans une note) que l'histoire de René était originairement placée _dans le cours_ du roman. Mais il a oublié que, dans ce cas, il ne pouvait pas appeler René, dès le commencement, le «frère d'Amélie». Je ne serais pas éloigné de croire que _René_ a été d'abord crayonné par Chateaubriand dans les bois de Combourg, avant son départ pour le régiment.
Au reste, il me semble bien avoir gardé quelque chose de cette première rédaction. Sauf un petit nombre de traits (sans doute rajoutés) et sauf trois pages, vraiment belles, vers le milieu du récit, le style de _René_ me paraît plus ancien, plus rapproché du style habituel de la seconde moitié du dix-huitième siècle, plus dépourvu d'images inventées, moins original enfin que celui des _Natchez_.
Écoutez ceci:
... Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sur nos pas; tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi nous murmurions des vers _que nous inspirait le spectacle de la nature_. Jeune, _je cultivais les muses; il n'y a rien de plus poétique_, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un coeur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonie.
Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans les grands bois, à travers les arbres, _les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau_, j'écoutais en silence le _pieux murmure_. Chaque _frémissement de l'airain_ portait à mon âme naïve l'_innocence des moeurs champêtres_, le calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de la première enfance. Oh! quel coeur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal!...
Et cela continue sur ce ton... Cela ne saurait se comparer à _Atala_ ni aux bons endroits des _Natchez_. Pas une expression trouvée (sauf «collines _pluvieuses_»), pas un trait qui enfonce. Cela pourrait être de n'importe qui. Tout le monde écrivait comme cela avant la Révolution. Si nous ne savions pas que cela est de Chateaubriand, cela nous paraîtrait assez ordinaire. Et voilà pourquoi je pense que ces pages du début de _René_ sont les restes d'une première rédaction presque enfantine que l'écrivain a voulu conserver en souvenir de son adolescence, et comme «porte-bonheur», et parce que, en somme, elles sont harmonieuses.
2° Si nous ne connaissions pas Lucile et si nous n'avions pas lu les _Mémoires d'outre-tombe_, nous pourrions croire qu'en effet Chateaubriand a voulu écrire, dans _René_, une nouvelle chrétienne, et que l'histoire de l'amour de la soeur pour le frère lui a été suggérée par la Bible ou la mythologie. Mais Amnon ni Thamar, Érope ni Thyeste n'y sont pour rien. Nous savons par les _Mémoires_ que l'histoire de René, sauf la scène de l'église, est l'histoire de Chateaubriand et de Lucile. Il s'est donné le plaisir singulier de raconter cette aventure de leur âme (où il est vrai que, de son vivant, personne, excepté peut-être leurs amis intimes, ne les pouvait reconnaître); et, chose plus extraordinaire, il a voulu nous apprendre, après sa mort, que cette aventure était bien la sienne et celle de sa soeur.
Quelques-unes des premières pages de _René_ sont très exactement autobiographiques; et presque tout _René_ a été repris et développé dans les Mémoires (1re partie, 3e livre). Ce troisième livre fait même paraître _René_ assez pauvre.
Il ne veut pas que ceux qui liront un jour les _Mémoires_ s'y puissent tromper. (Toute sa vie, dans plusieurs de ses écrits et dans sa correspondance, il affectera de s'identifier avec le héros de la nouvelle de _René_ et du roman des _Natchez_. Il dit dans _René_: «Livré de bonne heure à des mains étrangères, je fus élevé loin du toit paternel.» «Chaque automne, je revenais au château paternel, situé au milieu des forêts, près d'un lac, dans une province reculée.» Et c'est Combourg, sauf le «lac» mis au lieu de l'étang. «Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contentement qu'auprès de ma soeur Amélie. Une douce conformité d'humeur et de goûts m'unissait étroitement à cette soeur; elle était un peu plus âgée que moi.» Comme dans les _Mémoires_. Le bruit des feuilles séchées sous les pas se retrouve dans les deux récits; «l'étang désert où le jonc flétri murmurait» (_René_) rappelle «les roseaux qui agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives» (_Mémoires_). Les promenades du frère et de la soeur sont les mêmes ici et là. Il est sensible que, ici et là, c'est la même histoire qu'il raconte, avec les mêmes souvenirs[2].
[Note 2: On me communique une lettre de Louis de Chateaubriand, neveu de Chateaubriand, datée du 10 octobre 1848 et adressée à Mme de Marigny, et où je lis ceci:
«Ce qui, dans ce que je connaissais de l'ouvrage (les _Mémoires d'Outre-Tombe_) m'affligeait le plus, était ce qui concernait ma tante Lucile. J'étais si fortement inquiet à cet égard que je lui en ai écrit il y a quelques années pour lui exprimer que le tableau que son imagination traçait compromettrait une soeur très pure. Il m'a demandé, lorsqu'il m'a revu le lendemain si j'étais devenu fou, m'assurant qu'il n'y avait rien dans ses écrits qui fût de nature à donner atteinte à la pureté de sa soeur et à la sienne... Cependant j'étais toujours inquiet... des jugements de Dieu sur lui à cet égard...»]
Lucile, dans les _Mémoires_, n'entre point, comme Amélie, au couvent. Mais «il lui prenait des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper: à dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir dans un cloître.» Et sans doute, dans les _Mémoires_, il n'indique pas que Lucile ait été amoureuse de lui, ni qu'il s'en soit aperçu. Mais cependant faites attention à ceci: tout de suite après nous avoir peint leur vie en pleine solitude et après nous avoir dit: «Lucile était malheureuse», il raconte qu'il a tenté de se suicider,--avec un fort mauvais fusil, il est vrai.--Pourquoi? Il n'en donne d'autre raison que la dureté de son père, l'indifférence de sa mère et un «secret instinct» qui l'avertissait qu'il ne trouverait rien de ce qu'il cherchait dans le monde. Ainsi, des mois de rêveries exaltées avec Lucile; puis, tout d'un coup, tentative de suicide. À la suite de cela, il est, dit-il, malade pendant six semaines; et aussitôt guéri, cette soeur qu'il adorait, il demande lui-même à la quitter, et déclare qu'il veut aller au Canada défricher des forêts, tout comme le René de la nouvelle après la scène de l'église. Et, comme le René de _René_, le René des _Natchez_ continuera d'être évidemment Chateaubriand lui-même.
Bref (et je ne dis rien de plus), Chateaubriand a fait tout ce qui était en lui pour que nous pussions supposer, par le rapprochement du texte de _René_ et des _Natchez_ et de celui des _Mémoires_, qu'il inspira une grande passion à sa soeur Lucile, un peu plus âgée que lui (charmante, mais mal équilibrée), et qu'il en fut lui-même fort troublé, comme l'indique ce qu'il fait dire à René par le Père Souël: «Votre soeur a expié sa faute; mais, s'il faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.» Notez enfin que, après le voyage au Canada, c'est Lucile qui marie son frère. N'est-ce point pour se protéger elle-même?
Mais pourquoi Chateaubriand a-t-il tant tenu à nous faire deviner son secret, à nous suggérer l'idée qu'il ne fait réellement qu'un avec René, et Lucile avec Amélie? Par goût de l'étrange, pour l'orgueil de s'attribuer une aventure et des sentiments exceptionnels; autrement dit par romantisme, ainsi que l'explique cet aveu de René qui à la fois définit, dénonce et déshabille le romantisme: «Mes larmes avaient moins d'amertume lorsque je les répandais sur les rochers et parmi les vents. Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède: on jouit de ce qui n'est pas commun, même quand cette chose est un malheur. J'en conçus presque l'espérance que ma soeur deviendrait à son tour moins misérable.» En d'autres termes: j'espérais que ma soeur, de son côté, jouirait de ce qu'il y a de distingué, de «pas commun» pour une soeur à aimer son frère d'amour.
Et c'est, en effet, ce que comprendra, n'en doutez point, cette intéressante religieuse qui s'est donné le plaisir vraiment rare d'avouer sa passion criminelle sous le drap des morts, et que, depuis, René aperçoit à une petite fenêtre grillée, «assise dans une attitude pensive» et qui «rêve à l'aspect de l'Océan», telle une religieuse de Diderot ou de madame de Tencin. Et c'est elle qui, avant le départ de René, lui écrit, parlant de son couvent: «C'est ici la sainte montagne... C'est ici que la religion trompe doucement une âme sensible; aux plus violentes amours elle substitue une sorte de chasteté brûlante où l'amante et la vierge sont unies...; elle mêle divinement son calme et son innocence à ce reste de trouble et de volupté d'un coeur qui cherche à se reposer et d'une vie qui se retire.» Ainsi écrit, merveilleusement, mais sans pudeur, cette religieuse qui, après tout, est une jeune fille.
Il est,--dirai-je amusant? et pourquoi non?--de penser que ces deux histoires de volupté, _René_ et _Atala_, auraient été écrites, si on en croyait l'auteur, pour secourir et fortifier l'apologie du christianisme. Eh, mon Dieu! elles la secoururent en effet, puisqu'elles engagèrent les gens à lire le reste du livre.
· · ·
Mais enfin, dans ces quarante pages de _René_, qu'est-ce donc qui constitue le chef-d'oeuvre? Ce n'est pas l'épisode mélodramatique de la religieuse, et ce ne sont pas non plus les premières pages, plus anciennes, je persiste à le croire, et qui auraient aussi bien pu être écrites par Fontanes.
Non; mais, entre ces deux parties inégales, il y a une fort belle peinture des sentiments et des agitations d'un jeune homme qui est triste, mais qui veut l'être, et qui s'ennuie, mais qui s'y complaît, et qui voudrait tout et qui est dégoûté de tout, et qui ne s'en sait pas mauvais gré.
Son père mort, il songe un moment à «cacher sa vie» dans un monastère. Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus»; il va «s'asseoir sur les débris de Rome et de la Grèce». Il passe en Angleterre, puis au pays d'Ossian. On le retrouve en Italie, puis en Sicile, au sommet de l'Etna. Finalement, qu'a-t-il appris avec tant de fatigue? «Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Alors il invoque les bons sauvages, en disciple encore fidèle de Rousseau (et ce passage doit donc appartenir à la première rédaction de René): «Heureux sauvages! Oh! que ne puis-je jouir de la paix qui vous accompagne toujours! etc...» Ensuite, il s'avise de vivre retiré dans un faubourg; puis il croit que les bois lui seraient délicieux. Mais il est malheureux partout. «Hélas! je cherche un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, et si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur?» Il est «seul sur la terre». Une «langueur secrète» s'empare de lui. Il «ne s'aperçoit plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui.» «Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon coeur, qui n'était nulle part et qui était partout (?), je résolus de quitter la vie.»
Tout cela, en somme, était connu, et très connu, au temps où Chateaubriand écrivait _René_. Il nous en avertit lui-même (_Défense_ du _Génie du christianisme_): «C'est Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables... Le roman de _Werther_ a développé depuis ce genre de poison.» Qu'est-ce donc que _René_ a ajouté à _Werther_? Rien du tout. Il y a certes beaucoup plus de substance dans _Werther_ que dans _René_.
Seulement, il y a dans _René_ trois pages environ d'une harmonie et d'une tristesse délicieuses. Il y a certains passages, certaines cantilènes qu'on peut se répéter indéfiniment, et où l'on trouve plus de volupté que dans les plus chantantes et les plus émouvantes phrases de Rousseau:
Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme des ruisseaux d'une lave ardente, quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.
... J'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur.
... Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur; mais une voix du ciel semblait me dire: «Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues, que ton coeur demande.»
Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon coeur.
(Notez que les fameux «orages désirés», que l'on cite toujours, et qui semblent désigner les orages de la passion, ne signifient ici que le «vent de la mort». Heureuse impropriété!)
Mais avec tout cela, René, dans _René_, n'est encore qu'un rêveur mélancolique. Ses rêveries sont exactement celles de Lamartine dans l'_Isolement_, le _Vallon_ et l'_Automne_. C'est dans les _Natchez_ que le caractère de René s'approfondit et s'achève. Il y devient,--avec le Saint-Preux de Jean-Jacques et plus que Saint-Preux,--le type même du personnage romantique.
Son aventure sentimentale lui a semblé si extraordinaire qu'il s'est considéré comme marqué à jamais pour une destinée unique. Il lui a paru que l'amour d'Amélie exigeait qu'il fût somptueusement amer et désespéré jusqu'à la mort, et qu'en attendant, persuadé de la supériorité de l'homme de la nature sur l'homme de la société, il se fît simplement Peau-Rouge.
Là, il avait cru oublier: mais «le souvenir de ses chagrins, au lieu de s'affaiblir par le temps, semblait s'accroître.»
Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l'insatiabilité de ses vagues désirs, il avait déjà tari la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu'il ne partageait point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d'Amélie devenait la cause invisible de tout: aimer et souffrir était la double fatalité qu'il imposait à quiconque s'approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendait aux êtres environnants: c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir et respirer sans mourir.
Et voilà certes un rôle déplorable, mais avantageux.
Quand René demande à Adario la main de Céluta qu'il n'aime point, «elle sentit qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on tombe dans un abîme.» Quel homme!
Et quand il a épousé Céluta:
Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sur la solitude: son bonheur ressemblait à du repentir. René avait désiré un désert, une femme et la liberté: il possédait tout cela et quelque chose gâtait cette possession... Il essaya de réaliser ses anciennes chimères: quelle femme était plus belle que Céluta? Il l'emmena au fond des forêts et promena son indépendance de solitude en solitude; mais quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein au milieu des précipices, quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées.
Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel, qui faisait à la fois son supplice et son génie: René troublait tout par sa présence: les passions sortaient de lui et n'y pouvaient rentrer; il pesait sur la terre qu'il foulait avec impatience et qui le portait à regret.
De plus en plus, quel homme!
Dans la deuxième partie des _Natchez_, René, dans la caverne des tombeaux, prononce des paroles d'où sont totalement absentes l'espérance et la foi, mais si belles que Mila lui dit: «Parle encore, c'est si triste et pourtant si doux, ce que tu dis là!»
Et, peu après, dans la pirogue qui le conduit à la Nouvelle-Orléans, René écrit au crayon sur des tablettes:
Me voici seul. Nature qui m'environnez! mon coeur vous idolâtrait autrefois. Serais-je devenu insensible à vos charmes?... Qu'ai-je gagné en venant sur ces bords? Insensé! ne te devais-tu pas apercevoir que ton coeur ferait ton tourment, quels que fussent les lieux habités par toi?... Rêveries de ma jeunesse, pourquoi renaissez-vous dans mon souvenir? Toi seule, ô mon Amélie, tu as pris le parti que tu devais prendre! Du moins, si tu pleures, c'est dans les abris du port: je gémis sur les vagues au milieu de la tempête.
Jusque-là, néanmoins, René est un type que nous connaissions. Déjà l'Oreste de Racine est l'homme qui se croit marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette prédestination et qui s'en autorise pour se mettre au-dessus des lois. Et c'est déjà le réfractaire et le révolté. De même Ériphyle (dans _Iphigénie_), amoureuse d'Achille pour s'être sentie pressée dans ses bras ensanglantés, se croit maudite, et s'en vante, et, à cause de cela, s'arroge tous les droits, orgueilleuse du secret de sa naissance, du mystère de sa destinée, et du don qu'elle possède, comme Oreste, de répandre le malheur autour d'elle. Seulement, Racine nous donne Oreste et Ériphyle pour ce qu'ils sont, le premier pour un malade, la seconde pour une très méchante fille: au lieu que Chateaubriand adore René, et non seulement l'absout, mais l'admire et le glorifie. Et pareillement Hugo, Dumas et Sand adoreront Didier, Antony et Lélia, auxquels René léguera son âme vaniteuse et triste.
Mais il me semble qu'il y a encore quelque chose de plus dans le René des _Natchez_, à cause de la lettre à Céluta.
René lui écrit cette lettre un peu après avoir reçu la nouvelle de la mort d'Amélie. Il l'écrit sans nulle nécessité, pour le plaisir, et tout en sachant qu'elle fera souffrir la pauvre petite Peau-Rouge, qui n'y comprendra rien, sinon qu'il est malheureux et qu'il ne l'aime pas. Mais cette lettre exprime un magnifique délire; et, bien qu'elle soit très connue, il est utile que je vous en relise les passages les plus significatifs.
Ceci, d'abord, où vous êtes libres de voir une confession personnelle de l'auteur.
Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse: ce malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai été aimé, trop aimé: l'ange qui m'environna de sa tendresse mystérieuse ferma pour jamais, sans les tarir, les sources de mon existence (?). Tout amour me fit horreur; un modèle de femme était devant moi, dont rien ne pouvait approcher; intérieurement consumé de passions, par un contraste inexplicable, je suis demeuré glacé sous la main du malheur.
Et ceci:
Je suppose, Céluta, que le coeur de René s'ouvre maintenant devant toi: vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme? Il sort de ce coeur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même. Prends garde, femme de vertu! recule devant cet abîme: laisse-le dans mon sein! Père tout-puissant, tu m'as appelé dans la solitude, tu m'as dit: «René, René! _Qu'as-tu, fait de ta soeur?_» Suis-je donc Caïn?
Ceci encore:
Quelle nuit j'ai passée!... Je cherchais ce qui me fuit; je pressais le tronc des chênes; mes bras avaient besoin de serrer quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon coeur: un degré de chaleur de plus, et j'animais des êtres insensibles. Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyais voir une femme qui se jetait dans mes bras; elle me disait: viens échanger des feux avec moi, et perdre la vie! Mêlons des voluptés à la mort! Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous!
Et surtout ceci:
... Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de faibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsqu'après vous avoir portée de l'autre côté d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre! Oh! que ne me suis-je précipité dans les cataractes au milieu des ondes écumantes! Je serais rentré dans le sein de la nature avec toute mon énergie.
Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve: qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendais brûlantes vous paraîtraient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire: je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable était au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire.
Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dévoré: ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et des loisirs, de la prospérité et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais oublié.
(Ceci est à rapprocher d'un passage singulier des _Mémoires_ (1re partie, livre VIII). Il vient de nous raconter que, ambassadeur à Londres, il a retrouvé, mariée et mère de deux grands garçons, cette Charlotte qu'il avait aimée à Bungay pendant l'exil. Et il termine, violemment, par ces mots inattendus: «Si j'avais serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge, c'eût été avec une sorte de rage, pour flétrir, remplir de douleur et étouffer ces vingt-sept années livrées à un autre après m'avoir été offertes.» Et c'est bien là le tréfond de René: car, dans l'alinéa suivant, qui est fort obscur et où il n'y a que cette phrase de claire, il parle des «folles idées peintes dans le _mystère de René_», qui «l'obsédaient» et faisaient de lui «l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre».
· · ·
Nous avons maintenant le mal de René tout entier, à tous ses degrés, avec ses contradictions apparentes et son aboutissement.
À l'origine, la tristesse vieille comme le monde; la tristesse de Job; celle qui fait dire à l'ecclésiaste que tout est vanité, que tout a été fait de poussière et retourne à la poussière; que celui qui augmente sa science augmente sa douleur; qu'il a trouvé plus amère que la mort la femme, dont le coeur est un piège et un filet, et dont les mains sont des liens; que les morts sont plus heureux que les vivants, et plus heureux que les uns et les autres, celui qui n'a pas encore existé et qui n'a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.
Puis, quelque chose qui ne se confond point avec la tristesse: l'ennui; c'est-à-dire le sentiment de l'inutilité de nos désirs à cause du néant de leur objet; donc, en même temps que l'impossibilité de ne pas désirer, le détachement anticipé de son désir, et, par suite, avec l'incapacité d'agir, l'inquiétude et à la fois le vide du coeur.
Cela est très vieux. Cela est notamment dans Sénèque (_De tranquillitate animi_). Pour échapper aux agitations et aux déceptions, Sérénus s'est jeté dans la retraite et dans la solitude. Il y retrouve l'inquiétude et l'ennui, (_tædium_, _fastidium_...) «cet ennui, ce mécontentement de soi-même, cette agitation d'une âme qui ne peut se reposer, la tristesse et l'impatience de son inaction..., la mélancolie, la langueur (_moeror marcorque_), et les mille fluctuations d'une âme indécise..., l'irritation d'une âme qui maudit le sort, se plaint du siècle, s'enfonce dans les coins, cuve sa peine, parce qu'elle s'ennuie et qu'elle est excédée d'elle-même.»
Enfin: «Quelques-uns ont pris le parti de mourir, en voyant qu'à force de changer, ils revenaient toujours aux mêmes objets, parce qu'ils n'avaient plus rien de nouveau à éprouver. Ainsi les a pris le dégoût de la vie et du monde, et alors leur échappe ce cri des voluptueux blasés: «Quoi! toujours la même chose!» _Fastidio illis esse coepit cita, et ipse mundus; et subit illud rabidorum deliciarum: quousque eadem?_
Pascal aussi a fort bien parlé de ce mal. Quand même, dit-il, on se verrait à l'abri du malheur, «l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du coeur où il a des racines naturelles, et de remplir tout de son venin... Ainsi l'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause étrangère d'ennui, par l'état propre de sa complexion.»
Et Bossuet: «C'est la maladie de la nature... Ô Dieu, que le temps est long, qu'il est pesant, qu'il est assommant!... L'ennui que sainte Thérèse a de la vie... La persécution de cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine...»
Et Fénelon: «Le monde me paraît une mauvaise comédie... Je me méprise encore plus que le monde; je mets tout au pis-aller, et c'est dans le fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la paix.»--«Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le coeur flétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement... Je tiens à tout d'une certaine façon... mais d'une autre j'y tiens très peu... Si vous me demandez ce que je souffre, je ne saurais vous l'expliquer...»
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Je pourrais continuer indéfiniment à cueillir pour vous ces fleurs d'ennui. Qu'y a-t-il donc de plus dans René?
Ceci surtout, que René a su faire, de la tristesse, de la mélancolie, de l'ennui, un plaisir d'orgueil et une volupté. Il l'avoue lui-même très volontiers et souvent: «C'est dans le bois de Combourg, dit-il au troisième livre des _Mémoires_, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait _mon tourment et ma félicité_.»
La complaisance, et l'on peut bien dire la satisfaction avec lesquelles il nous décrit, il nous développe son mal dans tous ses livres montrent assez que c'est un mal orgueilleux. Et, en effet, toutes les nuances de ce mal, et à tous ses degrés, impliquent, chez celui qui l'éprouve, la conscience de sa supériorité et le goût de se considérer comme le centre du monde. L'ennui est le sentiment de la monotonie ou de la banalité des choses et de leur impuissance à nous contenter. La mélancolie vient souvent de ce que nous sentons notre vie inégale à nos rêves, ou la distance entre ce que nous voudrions et ce que nous pouvons. Dans les deux cas, nous pouvons croire que notre imagination et notre désir dépassent la réalité. Ou bien, dans l'instant même où nous goûtons le plaisir, nous le sentons éphémère, et, au milieu de la fuite de tout, nous désirons ce qui ne passerait pas. La mélancolie résulte aussi de l'incapacité de jouir par l'abus de l'analyse de soi. La mélancolie, le goût passionné de la solitude, vient encore de ce que nous nous percevons différents des autres hommes, par conséquent supérieurs à eux: la mélancolie est alors misanthropie; donc, encore et toujours, plaisir d'orgueil.
L'ennui, c'est la mort du désir, qui a été trop souvent trompé, ou qui ne peut plus s'attacher à des objets qu'il connaît trop et qui sont toujours les mêmes. La mélancolie, ce serait plutôt, à la fois, l'impossibilité de tuer le désir et l'impossibilité de croire qu'il puisse être contenté; c'est l'éternelle et inutile renaissance du désir en dépit des déceptions passées et des déceptions prévues; et c'est donc, dans la recherche involontaire du plaisir, l'orgueil d'en connaître le néant. Et, puisque la forme extrême du plaisir est la volupté, et que tout plaisir se rattache à cette forme extrême ou même en participe, la mélancolie est encore le souvenir de la mort associé à la volupté; soit que ce souvenir la rende plus vive (rappelez-vous le petit squelette d'ivoire des fêtes antiques), soit qu'il la rende plus déchirante et comme furieuse: et alors l'homme qui, dans son coeur, a subordonné l'univers à son plaisir, sachant que la mort guette sa volupté, voudrait que sa volupté elle-même donnât la mort: il le voudrait pour affirmer sa puissance; il voudrait, par une jalousie transcendante, que le moment où une femme lui a dû le bonheur ne fût suivi pour elle d'aucun autre moment. Ces sentiments sont troubles et difficiles à exprimer avec une clarté parfaite. Mais on sait la grande tristesse, et facilement exaspérée, qui est au fond de la volupté, surtout cause de l'impossibilité où elle est de s'assouvir jamais. Vous vous rappelez le mot de Lucrèce: «Du milieu même de la source des plaisirs surgit quelque chose d'amer.» Et vous connaissez aussi la parenté de l'amour et de la mort, et comment l'idée de celle-ci surexcite celui-là. Lorsque René veut poignarder Céluta «pour fixer le bonheur dans son sein et pour se punir de lui avoir donné ce bonheur»; lorsqu'Atala, soufflée par Chateaubriand, désire «que la divinité s'anéantisse, pourvu que, serrée dans les bras de Chactas, elle roule d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde», on sent assez ce que le désespoir de René et d'Atala contient d'orgueil délirant et, si j'ose dire, de remède impie à la souffrance.
Mais au reste ce n'est plus là de l'ennui ou de la mélancolie: c'est un état extrême de la sensibilité, et comme une fureur que Chateaubriand n'a certainement connue qu'en des heures d'exception. Peut-être même n'est-ce que de la littérature, c'est-à-dire la peinture d'une disposition d'âme imaginée plutôt qu'éprouvée. Et c'est aussi ce qu'il y a de plus proprement «romantique» dans le mal de René.
Quant aux autres formes de la tristesse, il y en a trois que Chateaubriand a réellement connues et profondément exprimées. D'abord l'amour de la solitude, afin de mieux jouir du spectacle de ses propres sensations, et qui se confond donc un peu avec le «narcissisme». Puis la misanthropie, celle du Jacques de Shakspeare, celle d'Hamlet çà et là, celle de l'Oreste de Racine, celle de Werther. Enfin, la mélancolie charmante, qui jouit mieux de l'éphémère parce qu'il est éphémère et à cause de la difficulté que nous avons à concevoir un plaisir éternel; la mélancolie qui consiste à trouver sa propre tristesse intéressante, touchante, la mélancolie qui nous fait faire plus d'attention à nos sensations agréables en nous les montrant plus fugitives et en y mêlant doucement, sans brutalité et sans une vision trop concrète, l'idée de la mort; la mélancolie que La Fontaine a si justement placée dans son énumération des voluptés:
Il n'est rien Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique.
Cette mélancolie, ah! oui, Chateaubriand l'a connue, et aussi la misanthropie, et l'amour de la solitude.
Mais la pire forme de la tristesse, qui est sans doute l'ennui, je doute qu'il en ait fait sérieusement l'expérience. Il a beau dire partout qu'il «bâille sa vie», ce n'est qu'une phrase. Il me paraît impossible qu'un homme d'un si fort tempérament, si «bon garçon» et d'une gaieté si facile avec ses amis; qui a tant écrit et qui a été tellement possédé de la manie d'écrire; dont la vie est une si superbe «réussite»; qui a tant joui, non seulement de sa gloire, mais de ses titres et de ses honneurs; qui a joui avec tant de surabondance et si naïvement d'être ministre ou ambassadeur; et qui d'ailleurs a exprimé son ennui par un choix de mots et avec un éclat dont il se savait si bon gré; il me paraît impossible que cet homme-là se soit ennuyé beaucoup plus que le commun des hommes.
L'homme qui s'est ennuyé, c'est Senancour.
Sainte-Beuve, en analysant les _Rêveries_ de Senancour (1798) dit que «le monde de René a été découvert quatre ans avant _René_, par celui qui n'a pas eu l'honneur de le nommer.» Et cela est vrai. Senancour est bien autrement intelligent (au sens strict du mot) que Chateaubriand. Il a donné du mal de René des définitions autrement précises et profondes. Je regrette de trouver en lui un anticatholicisme si marqué (nullement intolérant d'ailleurs et qui ne voudrait enlever à personne l'aide ou la consolation d'une foi religieuse): mais c'est un esprit vigoureux et vraiment libre. Il est plein de pensées. Sa vie, du reste, comprimée, contrainte, et qui est une suite de malheurs obscurs, est mieux faite que la vie émouvante et brillante de Chateaubriand pour nourrir le mal qu'ils ont décrit tous les deux. Déjà dans les _Rêveries_, puis dans _Obermann_ (commencé un an avant la publication de _René_), Senancour, outre les autres formes de la tristesse, peint excellemment l'ennui. Non, jamais homme ne s'est ennuyé comme celui-là. Le mot d'ennui revient comme un tintement, surtout dans le premier volume d'_Obermann_. Sainte-Beuve lui-même, qui a tant de goût pour Senancour, ne peut s'empêcher de dire: «À force d'être ennuyé, Obermann court le risque à la longue de devenir ennuyeux.» Mais il faut ajouter tout de suite que ce style, parfois abstrait, embarrassé et prolixe, est souvent très beau de force, de justesse et même de couleur. Écoutez quelques-unes de ces plaintes dures et précises:
Dans les _Rêveries_:
La sagesse elle-même est vanité. Que faire et qu'aimer au milieu de la folie des joies et de l'incertitude des principes? Je désirai quitter la vie, bien plus fatigué du néant de ses biens qu'effrayé de ses maux. Bientôt, mieux instruit par le malheur, je le trouvai douteux lui-même, et je connus qu'il était indifférent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans choix, sans goût, sans intérêt, au déroulement de mes jours.
Dans _Obermann_:
L'avenir incertain, le présent déjà inutile, et l'intolérable vide que je trouve partout.
Il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être...
Que ne puis-je être content de manger et de dormir? Car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n'est pas très malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m'accable...
Si le temps est sombre, je le trouve triste, et s'il est beau, je le trouve inutile...
Je cherche dans chaque chose le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de mes misères, et ce comique d'opposition qui fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses...
Simplicité de l'espérance, qu'êtes-vous devenue?
D'autres sont bien plus malheureux que moi: mais j'ignore s'il fut jamais un homme moins heureux...
Il y a évidemment beaucoup plus de substance dans les méditations d'Obermann que dans les rêveries de René. Senancour est un philosophe, Chateaubriand un poète. L'un est un stoïcien, l'autre un épicurien. Senancour, dans ses spéculations les plus libres sur l'amour et le mariage (car il disserte de tout), garde une austérité. Chateaubriand est la volupté même. Chateaubriand sent plus qu'il ne pense; mais il y a, au fond de la tristesse de Senancour, le doute ou la négation métaphysique. Chateaubriand a été un des plus illustres parmi les enfants des hommes, et je vous prie de croire qu'il s'en est aperçu. Senancour n'a rien été. Il a failli être sous-préfet de Napoléon, mais il n'a pas même été cela. On ne sait presque rien sur lui. On croit que le mariage qu'il avait fait n'était pas délicieux. Il fut presque pauvre et mourut caché.
C'est Senancour qui, ayant tué le désir, a véritablement connu l'ennui. C'est lui qui, toujours, a réellement éprouvé d'avance que tout est vain et que tout nous trompe, et qui a vécu en refusant la vie. Le vrai René, c'est Obermann, «ce René sans gloire», comme l'appelle Sainte-Beuve.
Seulement, Chateaubriand a la magie des mots et des images, Chateaubriand a sa musique. Senancour, je le dis nettement, me semble un roi de l'intelligence: mais il a peu de musique, et celle qu'il a est sourde. Rien ne prévaut contre la chevelure bleue du génie des airs ou contre l'appel aux orages désirés. C'est ainsi.
Mais, si sèchement et durement triste, ou même si ennuyeusement ennuyé que soit souvent Obermann, l'aveu lui échappe que la mélancolie, la tristesse, le non-désir, la non-espérance, même l'ennui, ne sont jamais la pire souffrance, ne sont peut-être pas une souffrance, sont peut-être même une sorte de plaisir, par ce qu'ils contiennent, soit d'orgueil, soit de langueur, et en ce qu'ils sont un exercice et une invention de notre esprit:
Je me décidai à rester le soir à Iverdun, espérant retrouver sur ces rives ce bien-être mêlé de tristesse que je préfère à la joie...
Jeune homme,... vous chercherez des délassements, vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l'intimité, vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même...
C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l'opinion d'elle-même que de ses jouissances positives...
Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais, si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni cet excès de désirs, ni cette surabondance de facultés; nous ne jouirions plus du plaisir d'être au delà de nos destinées, d'être plus grands que ce qui nous entoure, plus féconds que nous n'avons besoin de l'être...
D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son coeur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de sa douleur et l'aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus... Une même loi morale me rend pénible l'idée de la destruction, et m'en fait aimer le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable lorsque, avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous.
Il me semble bien que tout ceci est profond, et qu'Obermann explique un des plaisirs habituels de René mieux que René ne l'expliquera jamais.
Au reste Senancour, à mesure qu'il avance dans la vie, sans être jamais heureux (mais est-il possible et est-il nécessaire de l'être?) paraît moins malheureux. Dire qu'on a besoin de l'infini, qu'on veut, qu'on exige l'infini, il s'aperçoit peu à peu que cela n'a peut-être pas beaucoup de sens; et ces plaintes-là et ces récriminations-là reviennent plus rarement sous sa plume. Il n'a pas les glorieuses agitations de Chateaubriand; mais enfin il s'occupe. Il refait, réimprime et mêle ses _Rêveries_, son traité de l'_Amour_ et son _Obermann_: ses livres ne lui sont donc pas indifférents. Il ne meurt qu'à soixante-treize ans. Il attend la fin des journées. Quand on s'applique à cela, quand on se distille à soi-même son ennui, c'est une occupation encore, et c'est une torpeur, quelquefois une griserie morne. Mais surtout Senancour aime très profondément la nature. Il l'a beaucoup plus regardée, je crois, et a beaucoup plus vécu dans son intimité que Chateaubriand. Il l'a associée à tous ses sentiments et à tous ses actes; il s'est apaisé et même engourdi en elle. Il a, autant qu'il était en lui, rythmé sa vie selon celle de la nature. Il a été, un peu après Ramond, un peintre excellent de la montagne (ce fut l'Alpe suisse) et de la forêt (ce fut Fontainebleau). Il a préféré le soir au matin et l'automne au printemps parce que c'était son goût et, en somme, par sensualité, parce qu'il redoutait trop de joie et de lumière. Et il est mort parfaitement résigné. On peut très bien vivre sans souffrance en s'ennuyant tout le temps, pourvu qu'on n'ait pas de trop grands malheurs précis et concrets: car on tire une douceur de son ennui même.
Si cela a pu arriver à ce modeste et sombre Obermann, que dirons-nous de ce brillant et vaniteux René? Il faut le reconnaître, la tristesse n'est pas un mal; la tristesse, même profonde, n'est pas une souffrance. Ce n'est pas non plus, évidemment, un plaisir: si je le prétendais, vous ne me croiriez pas. C'est un état intermédiaire, non pas peut-être créé, mais perfectionné par l'intelligence humaine.
Chateaubriand,--encore plus efficacement que Senancour, parce que Chateaubriand réfléchissait moins,--se défend, par la mélancolie, contre les malheurs positifs. Il les sent peu, parce qu'il les fait rentrer dans les causes générales de sa vague tristesse. Voici peut-être la grande invention de Chateaubriand: il a fait de la mélancolie une parade contre la douleur.
CINQUIÈME CONFÉRENCE
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
Chateaubriand était donc toujours à Londres. Il venait de terminer, je pense, la rédaction définitive des _Natchez_, dont _Atala_ et _René_ faisaient partie, lorsqu'il reçut cette lettre de sa soeur, madame de Farcy:
_Saint-Servan, 1er juillet_.--Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères; je t'annonce à regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes _erreurs_ ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire _renoncer à écrire_; et si le ciel touché de mes voeux permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort.
Après avoir cité cette lettre au livre IX des _Mémoires_, il écrit effrontément (1822): «Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma soeur! Pourquoi ai-je continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l'esprit de ce siècle?» Si on lui avait répondu que non, il aurait été bien étonné.
Il continue: «Je jetai au feu avec horreur les exemplaires de l'_Essai_, comme l'instrument de mon crime. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux: telle fut l'origine du _Génie du christianisme_». (Une des origines, oui, il est possible.)
Et il rappelle la première préface du livre:
Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea en mourant une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le dernier voeu de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers («au delà des mers» veut dire simplement «de l'autre côté de la Manche»), ma soeur elle-même n'existait plus: elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai pas cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles: ma conviction est sortie du coeur; j'ai pleuré et j'ai cru.
Il a donc reçu une lettre de sa soeur morte lui annonçant la mort de sa mère; il a pleuré; il est devenu chrétien. Cela est fort beau; mais cela est un peu arrangé. (Voyez Victor Giraud, la _Genèse du Génie du christianisme_.) En réalité, la lettre par laquelle madame de Farcy annonçait à son frère la mort de leur mère lui est parvenue bien avant la mort de madame de Farcy; et lorsqu'il apprit cette mort de sa soeur, le _Génie du christianisme_ était déjà fort avancé. Mais l'auteur tenait à sa phrase: «Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort...» Il resterait donc que, dans la préface d'un livre conçu avec des larmes et pour la plus grande gloire de Dieu, il altère la vérité pour produire plus d'effet (ce qu'il a fait d'ailleurs toute sa vie). Et cela n'est certes pas un crime, mais cela ne marque pas un très grand sérieux,--ni, comme dit le Psaume, «un coeur profondément contrit et humilié».
Il continue, dans les _Mémoires_: «Je m'exagérais ma faute: l'_Essai_ n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur... Il ne fallait pas grand effort pour revenir du scepticisme de l'_Essai_ à la certitude du _Génie du christianisme_.»
Cela paraît assez vrai. Dans les plus grandes hardiesses de l'_Essai_, «s'il était philosophe par les opinions, il ne l'était point par les conclusions» (Sainte-Beuve). Il niait le progrès, ce dogme capital des philosophes. Il avait pour les encyclopédistes les sentiments de Rousseau. Il inclinait vers une espèce de christianisme social. Les protestants lui inspiraient peu de sympathie. Il terminait ainsi un chapitre sur la Réforme: «Pourquoi cet abominable spectacle? Parce qu'un moine s'avisa de trouver mauvais que le pape n'eût pas donné à son ordre, plutôt qu'à un autre, la commission de vendre des indulgences en Allemagne». (2e part., chap. XL.) Il disait, à propos d'Épiménide: «Il bâtit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices et versa le baume de la religion dans le secret des coeurs. Il ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe qui ne saurait essuyer une larme.» Il n'était, en tout cas, qu'un impie intermittent. Et sa sensibilité était restée chrétienne. Cette sensibilité régnait partout dans _Atala_, _René_, _les Natchez_, et aussi la croyance à l'utilité sociale du christianisme. Rappelez-vous les personnages du Père Aubry et du Père Souël. Non, non, Chateaubriand, pour entreprendre une apologie de la religion,--du moins le genre d'apologie qu'il entreprit,--n'avait pas à revenir de très loin.
Enfin, il était naturel (comme le fait remarquer M. Victor Giraud), que les émigrés, et même les plus touchés de l'esprit du dix-huitième siècle, revinssent à la foi chrétienne, ou pour le moins au respect de la foi, par horreur soit de la philosophie, soit de l'impiété des plus grands criminels de la Révolution. Il ne leur paraissait pas ragoûtant de continuer à penser comme ces gens-là. Les doctrines étaient jugées par leurs fruits. Puis, en poursuivant d'une haine pareille les nobles et les prêtres, la Révolution avait créé entre eux une solidarité que les plus corrompus même de l'ancien régime acceptaient par point d'honneur. Madame de Duras dit très bien (dans une note de son roman d'_Édouard_, 1825), après avoir indiqué la corruption de la fin du dix-huitième siècle: «Une seule chose avait survécu à ce naufrage de la morale...: c'était l'honneur. Il a été pour nous la planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la Révolution, c'est par l'honneur qu'on est rentré dans la morale; c'est l'honneur qui a fait l'émigration; c'est l'honneur qui a ramené aux idées religieuses.» Or l'honneur fut éminemment la vertu de Chateaubriand, et fut peut-être sa seule vertu.
Ajoutez que, chez beaucoup d'incroyants provisoires, l'excès du malheur, le besoin d'un recours, durent réveiller les impressions religieuses de leur enfance. Lorsque Chateaubriand apprit la mort de sa mère, il revit ses années de Combourg et du collège de Dol,--et sa première communion qu'il raconte ainsi dans les _Mémoires_: «J'approchai de la Sainte Table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi. Je sais parfaitement ce que c'est que la foi, par ce que je sentis alors. La présence réelle dans le Saint-Sacrement m'était aussi sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans... Je tremblais de respect...» (Il écrit cela trente ans après). En revenant du Canada, il avait chanté, à la vue des côtes de Bretagne, le cantique des marins à Notre-Dame du Bon Secours, etc... Toute son enfance, quand il lut la lettre de madame de Farcy, dut lui remonter au coeur.
Des milliers et des milliers de Français, en France ou dans l'exil, étaient dans les mêmes dispositions. Fontanes, qu'il connaissait déjà et qui avait été aussi incrédule que lui, était repris du désir de croire. En 1790 déjà, Fontanes écrivait à Joubert: «Ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout... J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal... que de vivre à la merci de mes opinions, ou sans principes, comme l'Assemblée nationale; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu.» (Cité par V. Giraud.) Joubert, que Chateaubriand allait connaître, et qui avait eu, lui aussi, sa période d'incroyance, écrivait: «La Révolution a chassé mon esprit du monde réel en le rendant trop horrible.» Et encore: «La religion est la poésie du coeur; elle a des enchantements utiles aux moeurs.» (Il écrivait cela après le _Génie du christianisme_, mais il le pensait depuis le commencement de la Révolution.) On sentait qu'il faut une religion, non seulement pour le peuple, mais pour tout le monde. Tout le monde, après la grande orgie d'impiété, de sottise, de cruauté et de destruction, portait en soi le _Génie du christianisme_, en attendant qu'un seul l'écrivît.
Et quelques-uns en écrivaient déjà des fragments. La Harpe, converti comme Chateaubriand, entreprenait une _Apologie de la religion_. Ballanche écrivait, en 1797, le livre _Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts_, que Chateaubriand n'a sans doute pas lu, mais où se trouve pourtant le titre même de son livre: «(À propos du _Télémaque_). Combien de choses, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le _génie du christianisme_!» (Cité par V. Giraud.) Un certain Paul Didier faisait paraître en 1802 un livre intitulé _Du retour à la religion_. Rivarol, incrédule, mais clairvoyant, écrivait dans le _Discours préliminaire de son Nouveau Dictionnaire de la langue française_: «Il me faut, comme à l'univers, un Dieu qui me sauve du chaos et de l'anarchie de mes idées... Le vice radical de la philosophie, c'est de ne pas pouvoir parler au coeur. Or... le coeur est tout... Tout État, si j'ose le dire, est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel.» (Cité par V. Giraud.) Bonald, dans sa _Théorie du pouvoir_ (1796), expliquait que le salut de la France était dans le retour aux principes monarchiques et surtout catholiques. Enfin, Joseph de Maistre avait publié, en 1796, ses profondes et magnifiques _Considérations sur la France_, que Chateaubriand avait lues (d'après V. Giraud). Or, Maistre annonce, à la fin du premier chapitre, une renaissance religieuse; et, au second chapitre, Chateaubriand put lire ceci: «L'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers... Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit, en général, un aussi grand mal qu'on le croit... Les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences... les hautes conceptions... tiennent surtout à l'état de guerre... En un mot on dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie.» Le jeune Chateaubriand dut se dire: ceci est écrit pour moi.
Étant donnés son éducation, son enfance chrétienne, sa sensibilité, le tour de son imagination, et qu'il était parmi les victimes de la Révolution et par conséquent de l'impiété révolutionnaire; que, même dans sa période d' «égarements» et de doute, il n'avait pas cessé d'être ému par les «beautés» de la religion; que, tout jeune, il avait eu la fureur d'écrire (douze heures par jour à l'occasion) et sur les grands sujets, et que jamais peut-être on ne vit jeune écrivain débuter par d'aussi énormes ouvrages; que, dans l'_Essai_ et même dans les _Natchez_, la préoccupation religieuse est fréquente; qu'il voulait la gloire, et que c'est peut-être la seule chose qu'il ait voulue énergiquement; qu'il voulait jouer un grand rôle par la plume; qu'à cette époque la grande oeuvre à écrire, le «livre à faire», c'était une apologie de la religion chrétienne, condition et commencement de la reconstruction sociale; que cela était «dans l'air»; que, Rivarol étant trop peu croyant et ayant trop d'esprit, Bonald manquant de charme, Maistre étant étranger et ayant un génie trop insolent, Chateaubriand était le seul qui pût écrire ce livre attendu, de telle façon qu'il fût à la fois splendide, populaire et efficace... il était presque nécessaire que Chateaubriand écrivît le _Génie du christianisme_.
Il l'écrivit donc. Il le commença dès les premiers jours de 1799 (d'après Biré) et fit imprimer une partie du premier volume chez les Dulau, «qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré».
(Chateaubriand nous dit dans les _Mémoires_ que le simiesque abbé Delille entendit la lecture de quelques fragments de l'ouvrage. L'abbé lui-même, dans son poème de la _Pitié_, qu'il avait composé à Brunswick un peu auparavant, célébrait la pitié chrétienne, disait la charité des soeurs grises et de l'abbé Carron; et c'était déjà, au deuxième chant, comme une pâle petite esquisse des derniers chapitres du _Génie du christianisme_; tant tout le monde avait la même chose dans l'esprit!)
Cependant, Bonaparte était devenu premier consul. Beaucoup d'émigrés rentraient. Chateaubriand quitta Londres au printemps de 1900. Il emportait avec lui _Atala_, _René_ et les premières feuilles imprimées du _Génie du christianisme_. Il n'avait pas vu Paris depuis neuf ans. Il rentra à pied par la barrière de l'Étoile et les Champs-Élysées. Paris avait l'air d'une ville en ruines semée de bastringues, un air sinistre et fou. Chateaubriand était d'ailleurs devenu Anglais de manières et, «jusqu'à un certain point, de pensée». Mais il retrouve Fontanes et rencontre Joubert. Et peu à peu il goûte la sociabilité française, «ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé». Il goûte le pittoresque moral et le pêle-mêle de cette société, qui commence pourtant à se réorganiser. Il partage cette ivresse de vivre dont tout le monde était saisi après de tels bouleversements. Il n'a pas le sou, il emprunte pour vivre, mais il déborde d'espérance. Il travaille avec une allègre fureur. Je ne pense pas qu'il ait beaucoup souffert, à ce moment-là, du mal de René.
On sait, dans le Paris de l'ancienne France et des rapatriés, qu'il compose son grand ouvrage. Il n'est point malhabile, oh non! À propos du livre de madame de Staël, _De la littérature dans ses rapports avec la morale_, il publie dans le _Mercure de France_ une _Lettre à M. de Fontanes_ où il montre que c'est au christianisme, non à la philosophie, que nous devons une plus grande connaissance des passions humaines. On lit dans le préambule de cette lettre: «... Je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage. Mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-il? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de corriger. Ce que je vais donc vous dire... sera tiré en partie de ce livre futur.» Autrement dit, il raccroche au livre de madame de Staël une très élégante et très adroite réclame de son propre livre, et il signe--déjà--«l'auteur du _Génie du christianisme_». Cette lettre eut un très grand succès. «Cette boutade, dit-il dans les _Mémoires_, me fit tout à coup sortir de l'ombre.»
Mais le coup de maître, ce fut la publication d'_Atala_ à part. Nous avons vu ce qu'_Atala_ avait de nouveau et par où elle séduisit les imaginations. Mais surtout quelle victorieuse idée d'annoncer, par un fragment de cette espèce, par une histoire mélancolique et chastement sensuelle, pleine des images de la volupté et de la mort, une apologie de la religion! À coup sûr, cette apologie ne serait pas austère ni rebutante; l'auteur connaissait, autant que la poésie de la nature, la poésie des passions; son livre serait un trésor de suaves descriptions et d'émotions distinguées. Les femmes l'attendaient comme un roman.
C'est de la publication d'_Atala_ (dit Chateaubriand dans les _Mémoires_) que date le bruit que j'ai fait dans le monde... _Atala_ devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius. Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues représentant Chactas, le Père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur le théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l'_âme de la solitude_ à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion...
Il fut «enivré». «J'aimai la gloire comme une femme, comme un premier amour.» On se le disputa. Les femmes s'arrachèrent un mot de sa main, une «enveloppe suscrite par lui», que l'on «cachait avec rougeur, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure». «Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient, dit-il, les plus périlleuses.» Diable! Il fait alors la connaissance de madame Bacciochi, soeur de Bonaparte, et de Lucien. Une fois on le conduit chez madame Récamier. Il ne devait la revoir que vingt ans plus tard. «Le rideau, dit-il, se baissa subitement entre elle et moi.»
Surtout,--avec Fontanes et Joubert, avec Molé, Pasquier, Chênedollé, qui fréquentaient chez elle,--il connut madame de Beaumont, née Pauline de Montmorin. Il fut passionnément aimé d'elle, et assurément il l'aima. Si vous voulez parfaitement savoir qui était madame de Beaumont, lisez ou relisez le tendre chapitre qui la regarde dans le livre d'André Beaunier: _Trois amies de Chateaubriand_. Elle avait eu un père massacré à l'Abbaye, une mère et un frère guillotinés, une soeur morte en prison, puis une vie morne et décolorée... J'ai vu son portrait par madame Vigée-Lebrun. Elle n'était pas belle; elle avait, un peu, un museau de souris, mais des yeux admirables, de jolis bras, de la grâce, cette ardeur languissante que donne la phtisie, enfin ce qu'il fallait pour toucher. D'ailleurs une âme élevée et un grand courage.
Chateaubriand nous dit que le succès d'_Atala_ l'avait déterminé à «recommencer» le _Génie du christianisme_ dont il y avait déjà deux volumes imprimés. En le recommençant, il le «christianisa», je crois, le plus qu'il put. Madame de Beaumont lui offrit une chambre à la campagne, dans une maison qu'elle venait de louer à Savigny-sur-Orge. Il y passa six mois dans le voisinage de Joubert et de sa femme. C'est là qu'il remania et termina son livre, dans une fièvre joyeuse, attendrie par la présence d'une amie malade, mais à qui son mal laissait alors des trêves. «Madame de Beaumont, dit-il, avait la bonté de copier les citations que je lui indiquais.» Ainsi cette amoureuse aidait, selon ses forces, le défenseur de la foi. Apparemment c'est à elle que furent lues d'abord, à mesure qu'elles étaient écrites, les pages du texte définitif. Ces lectures ne durent pas être sans volupté pour elle et pour lui.
Comment l'apologiste de la religion se fût-il souvenu de sa femme?
L'apparition du livre était, depuis deux ans, annoncée, attendue, préparée; préparée par la rumeur des salons ressuscités, par la _Lettre_ sur le livre de madame de Staël, par la sensuelle _Atala_, par les articles officiels de Fontanes, par les besoins religieux du public et son retour spontané à l'ancien culte («Ce qui demeurait d'églises entières se rouvrait», dit Chateaubriand lui-même en parlant de l'année 1801); préparée enfin, on peut le dire, par le premier consul en personne.
Quelle «réclame» pour un livre que le traité d'Amiens et le Concordat!
Le 18 avril 1802, jour de Pâques, un _Te Deum_ solennel fut chanté à Notre-Dame pour célébrer en même temps la paix générale et le rétablissement du culte. «Le Concordat fut publié dans tous les quartiers de Paris avec grand appareil et par les principales autorités.» (Thiers.) Et le même jour le _Génie du christianisme_ parut, et M. de Fontanes en rendait compte dans le _Moniteur_.
Je ne vois guère que l'_Énéide_ qui ait rencontré des conditions analogues de publicité. La carrière littéraire du mélancolique René a été une incroyable «réussite». Autant que j'en puis juger, le _Génie du christianisme_ a été le plus grand succès de toute l'histoire de notre littérature (même pour la vente, si on tient compte du temps, de la nature de l'ouvrage, de son volume et de son prix).
Chateaubriand put se considérer comme étant, avec Bonaparte, le restaurateur du culte. Il put dire: «Bonaparte et moi.» Et il n'y manqua pas.
· · ·
Le livre qui eut une telle fortune était-il un chef-d'oeuvre? Il le parut et il devait le paraître. Il avait des parties à la fois attendues et neuves.--Était-il une oeuvre de foi? C'est ce que je voudrais examiner d'abord.
Je me suis dit pour commencer:
--Chateaubriand a été certainement incrédule entre vingt et trente ans. En 1798, il l'était parfois jusqu'au nihilisme. Là-dessus, il écrit le _Génie du christianisme_. Que s'était-il donc passé? Il n'avait pas eu de «nuit» à la Pascal; autrement il nous l'aurait raconté. Il avait été fortement ému en apprenant la mort de sa mère et ce que sa mère avait souffert par lui. Sa conversion avait été encore déterminée, ou hâtée, par le désir d'écrire le livre réparateur que tout le monde attendait. Que valait sa conversion? De quelle espèce était sa foi?
Il y a une vingtaine d'années, au temps des mystères de Maurice Bouchor et des cigognes de M. de Vogüé, on rencontrait fréquemment dans les livres, et même au théâtre, un sentiment que j'avais appelé «la piété sans la foi».--La piété sans la foi, disais-je, consiste à bien comprendre, à respecter et à goûter, pour la bienfaisance de leurs effets, pour la beauté de leur signification et aussi pour la grâce de leurs représentations plastiques, des dogmes auxquels on ne croit pas... Cette piété n'est pourtant ni un mensonge, ni une hypocrisie... On aime les vertus et les rêves qu'a suscités la foi dans des millions et des millions de têtes et de coeurs; on aime les innombrables inconnus qui, dans le passé profond, ont fait ces rêves et pratiqué ces vertus... On aime aussi la poésie, la douceur et tour à tour l'allégresse espérante et les lamentations des chants liturgiques; on les aime pour ce qu'ils ont d'éternellement vrai, l'humanité étant l'éternelle suppliante. On aime enfin, (dans un mystère comme celui de la Nativité), sous le sens littéral le sens symbolique. Il n'est certes pas besoin de croire à un dogme révélé pour être profondément sincère en appelant un Sauveur. Depuis dix-neuf siècles on chante tous les ans: «Venez, divin Messie», comme si le Messie n'était pas venu encore. S'il est un cri que tout le monde, croyants et incroyants, peut pousser du fond du coeur, c'est apparemment celui-là. Quand la race humaine disparaîtra, ce sera encore en appelant au secours, et peut-être en essayant de rêver que le secours lui est venu.
Voilà des sentiments que certes Chateaubriand n'eût pas reniés, et que même il nous a peut-être aidés à avoir; mais il semble pourtant qu'il y ait eu dans son cas un peu plus que la piété sans la foi, alors que la foi venait d'avoir ses martyrs, que l'Église était teinte de son propre sang, et que l'imagination était remuée par tout ce tragique. «J'ai pleuré, j'ai cru», il faut tenir grand compte de cette déclaration. Chateaubriand a donc la foi. Quelle foi? L'affirmation du dogme par persuasion de sa nécessité sociale, avec un sincère attendrissement, et avec un ardent désir que le dogme soit vrai? Oui, quelque chose comme cela. Mais il est clair que ce n'est pas la foi d'un chrétien sérieux, celle qui tient tout l'homme, même quand il pèche; qui est toujours présente à son esprit, qui est l'essentiel de sa vie, qui façonne à chaque instant ses sentiments et sa conduite. Il y a visiblement plus de foi dans n'importe quelle page des _Pensées_ de Pascal que dans tout le _Génie du christianisme_. La foi de Chateaubriand, affirmation de politique, émotion de poète, désir et illusion de croire, ne le gêne ni ne le dirige; ne l'empêche ni d'écrire la sensuelle _Atala_, ni de choisir la maison de sa maîtresse pour y achever son apologie de la vraie religion. Il est d'ailleurs remarquable que, jusqu'à la fin de sa vie et dans le temps même de ses plus beaux gestes de chevalier de la foi, Chateaubriand ait toujours eu des phrases qui supposaient un quasi nihilisme. Boutades élégantes, boutades vaniteuses qu'un vrai chrétien ne se permettrait pas.
Je sais bien qu'on peut croire sans une «pratique» complète. Mais enfin, chez les hommes comme Chateaubriand, le signe le plus sûr de la foi totale, c'est encore la pratique. Une curiosité, assurément innocente et même louable, m'a fait demander à M. Victor Giraud si, depuis le _Génie du christianisme_, Chateaubriand communiait. M. Victor Giraud m'a répondu: «Voici mon impression. Je serais étonné que Chateaubriand n'eût pas fait ses Pâques en 1799, après la conversion; je serais étonné qu'il les eût faites de 1801 jusqu'à une époque assez difficile à déterminer, mais assez lointaine; et je crois qu'il les faisait régulièrement dans les dernières années de sa vie. Si cette impression est fondée, vous avouerai-je qu'elle ne m'empêche pas de croire à la sincérité religieuse de Chateaubriand? 1° _Video meliora_... et 2° les trois quarts des écrivains sont beaucoup plus sincères en écrivant qu'en vivant.» Cela me semble parfaitement juste.
Mais, avec tout cela, la foi de Chateaubriand ne me satisfaisait pas. Elle me paraissait petite et fragile. Alors j'ai consulté un théologien; et j'ai vu que l'Église était moins difficile que moi; et j'ai admiré sa connaissance de l'homme et sa très sagace indulgence.
Le théologien m'a répondu:
«La foi proprement dite ou «foi divine» (au sens de foi à Dieu) consiste en ce que l'on croit une vérité révélée et qu'on la croit à cause de l'autorité de Dieu qui la révèle.
»Ainsi donc l'objet de la foi est une vérité révélée,--non évidente de soi, et plutôt mystérieuse,--que l'esprit accepte, sans pouvoir se démontrer qu'elle est une vérité, et seulement parce qu'il sait qu'elle est une vérité révélée par Dieu...
»Préalablement à la «foi divine» ainsi conçue doit se placer une enquête de l'esprit se demandant quelles raisons il a de penser qu'en effet il y a des vérités qui ont été révélées par Dieu, et que le Christ, par exemple, avait mission de parler pour Dieu... Cette enquête constitue l'apologétique chrétienne...
»Cette enquête n'impose pas sa conclusion comme une conclusion nécessaire (ainsi qu'il arrive en géométrie): l'assentiment de l'esprit à la foi qui lui est proposée demeure un acte libre, donc un acte auquel la grâce peut concourir et concourt.»
Le développement de ces axiomes fatiguerait notre frivolité. Mais voici qui est, pour nous, du plus vif intérêt:
«Les théologiens distinguent la foi explicite et la foi implicite.
»La foi explicite est celle qui a la notion de ce qu'elle croit. La foi implicite est celle qui ne conçoit ni ne connaît ce qu'elle croit,--ce qu'elle croit sans le connaître ou sans le concevoir étant impliqué et latent dans une affirmation qu'elle accepte en pleine connaissance.
»Ainsi le fidèle fait acte de foi implicite quand il dit: Je crois tout ce que croit ou enseigne l'Église, ou: Je crois tout ce que Dieu, vérité infinie, a révélé.
»Ce point de doctrine est extrêmement important, car par là les théologiens admettent que la foi explicite, adéquate au révélé, est pratiquement irréalisable; elle est dans les livres, et là seulement...
»Donc un homme aura la foi, qui enferme cette foi dans une seule vue de foi, comme serait la paternité de Dieu, le royaume de Dieu, la communion des saints, l'Église oeuvre de Dieu..., et qui, par le fait qu'il ne niera aucune des vérités révélées impliquées dans ces notions synthétiques, les acceptera toutes implicitement.
»Si nous appliquons cette distinction à Chateaubriand et si nous nous demandons: Avait-il la foi?... nous répondrons:
»La foi explicite d'un Bossuet? Certes non! Mais une foi implicite, qui s'attachait à telles ou telles vues de foi, s'y complaisait, s'y tranquillisait,--et laissait le reste à l'érudition des théologiens de profession. C'était l'attitude très correcte,--et très calculée--de Descartes. C'est chez Chateaubriand une attitude spontanée, mais aussi correcte.
»Ici encore les théologiens distinguent: 1° les raisons de croire objectives, et ce sont les miracles que met en ligne l'apologétique traditionnelle; 2° les raisons de croire subjectives, qu'ils appellent du nom de «suppléances subjectives de la crédibilité rationnelle.»
»Ces suppléances sont des impondérables, des incommunicables: motifs moraux, motifs de sentiment, motifs d'expérience, motifs de tradition, motifs d'ordre social...: le moralisme de Vinet, le pragmatisme de James, la sociologie morale de Brunetière, l'esthétique et le traditionalisme du _Génie du christianisme_.»
Voilà l'admirable consultation de mon théologien.
Ainsi, un assentiment en bloc (chose infiniment commode), un mouvement du coeur, un acte de la volonté... Donc, Biré a raison, l'abbé Pailhès a raison, l'abbé Bertrin a raison, M. Victor Giraud a raison: Chateaubriand avait la foi.
Et maintenant que je suis plus tranquille, m'étant assuré que la foi «implicite» de Chateaubriand vaut aux yeux de l'Église, le livre lui-même précisera pour nous l'allure et le caractère de cette foi.
Au deuxième chapitre du livre II, il a tout justement à définir la foi, c'est-à-dire la première des vertus théologales. Or, tout de suite, il confond la foi avec la conviction et la confiance. Il nous dit: «Colomb s'obstine à _croire_ un nouvel univers.» «L'amitié, le patriotisme, l'amour... sont une espèce de _foi_.» «C'est parce qu'ils ont _cru_ que les Codrus, les Pylade, les Régulus... ont fait des prodiges.» Comme si la croyance aux destinées de la patrie, ou la confiance aux vertus d'un ami, ou la persuasion (avant la découverte) que le nouveau monde existe, etc..., c'est-à-dire, en somme, la croyance à des objets dont l'existence peut être vérifiée, avaient quelque chose de commun avec la _foi_ aux mystères de la Trinité, de la Chute, de l'Incarnation, de la Rédemption!
Et justement un abus de mots tout pareil aide Chateaubriand à «faire passer» les mystères, si j'ose m'exprimer ainsi. «Il n'est, dit-il, rien de beau, de doux, de grand dans la vie que les _choses mystérieuses_. Les sentiments les plus merveilleux sont ceux qui nous agitent _un peu confusément_: la pudeur, l'amour chaste, l'amitié vertueuse sont _pleins de secrets_. L'innocence à son tour... n'est-elle pas _le plus ineffable des mystères_?... Les plaisirs de la pensée sont aussi des _secrets_... Tout est _caché_, tout est _inconnu_ dans l'univers», etc... Et ainsi, nous ne devons avoir aucune peine à croire au mystère de la Trinité ou au mystère de l'Incarnation, puisque la pudeur est un mystère, puisque l'innocence est un mystère, puisque la façon dont pousse un grain de blé est un mystère, et puisque le clair de lune est plein de mystère. À ce compte, le mot «mystère» aurait le même sens dans le «mystère de la Rédemption» et dans: «Le bocage était sans mystère!»
Lorsqu'il parle des dogmes du christianisme (et il faut bien qu'il en parle), soyez sûrs qu'il pense toujours aux encyclopédistes, à leurs disciples et à leurs lecteurs et qu'il ne veut pas leur paraître trop crédule, ni trop naïf (et cela est d'ailleurs fort bien vu, étant donné son dessein). Il noie la Trinité chrétienne dans une érudition de dictionnaire: «La Trinité fut peut-être connue des Égyptiens... Héraclide de Pont et Porphyre rapportent un fameux oracle de Sérapis... Les mages avaient une espèce de Trinité... Platon semble parler de ce dogme... Aux Indes la Trinité est connue... Au Thibet également... Les missionnaires anglais à Otaïti ont trouvé quelques traces de la Trinité...» Enfin, «on peut découvrir quelque tradition obscure de la Trinité jusque dans les fables du polythéisme». Où donc? Mais notamment dans les trois Grâces. Ô monsieur Singlin, ô monsieur Hamon, ô monsieur Daguet, que dites-vous de ce chrétien?
La Rédemption est «touchante». On ne peut pas dire moins. «Ne demandons point à notre esprit, mais à notre coeur, comment un Dieu peut mourir.» La chute est «avérée par la tradition universelle et par la transmission du mal moral et physique.» (Ne l'est-elle donc pas par la parole de l'Écriture sainte?) La communion, c'est «l'union entre une réalité éternelle et le _songe de notre vie_». La communion «présente d'abord une pompe charmante». Elle est l'«offrande des dons de la terre au Créateur». Elle «rappelle la Pâque des Israélites et annonce la fin des sacrifices sanglants.» Elle annonce la «réunion des hommes en une grande famille». Ce n'est qu'«en quatrième lieu» que «l'on découvre dans l'Eucharistie le mystère direct (?) et la présence réelle de Dieu dans le pain consacré».
À propos du sacrement de l'ordre, ingénieux développement sur les charmes de la virginité. «Les anciens la donnaient à Vénus-Uranie et à Minerve... L'Amitié était une adolescente... Parmi les animaux, ceux qui se rapprochent le plus de notre intelligence sont voués à la chasteté» (les abeilles)... «Concluons que les _poètes_ et les _hommes du goût le plus délicat_ ne peuvent rien objecter contre le célibat des prêtres.» Il insiste beaucoup là-dessus. Il a cet argument imprévu et vraiment trop ingénieux: «Le législateur des chrétiens naquit d'une vierge et mourut vierge. N'a-t-il pas voulu nous enseigner par là, sous les rapports politiques et naturels, que la terre était arrivée à son complément d'habitants et que, loin de multiplier les générations, il faudrait désormais les restreindre?» Puis il songe aux philosophes et aux économistes: «Au reste... l'Europe est-elle déserte parce qu'on y voit un clergé catholique qui a fait voeu de célibat? Les monastères même sont favorables à la société...»
Quand il rencontre l'enfer, dogme déplaisant, il supprime négligemment les peines physiques: «Le bonheur du juste consistera, dans l'autre vie, à posséder Dieu avec plénitude; le malheur de l'impie sera de connaître les perfections de Dieu, et d'en être à jamais privé.» Un peu plus loin: «Les méchants, dit-il, s'enfoncent dans le gouffre.» Et il passe.
Le sacrement de mariage amène un tableau de noce rustique dans le goût de Gessner. La tentation d'Ève sert de prétexte à une très brillante description du serpent et au tableau d'un Canadien qui charme, en jouant de la flûte, un serpent à sonnettes. Je prends tous ces traits presque au hasard dans les trois premiers livres. C'est de l'apologie pittoresque, et poétique, par appels à l'imagination et au sentiment, par érudition amusante, par images, métaphores, analogies, par équivoques et abus de mots, par anecdotes et descriptions. Cela dut plaire extrêmement. L'auteur pensait aux «hommes de goût», comme il disait lui-même tout à l'heure, et ne voulait point leur paraître un petit esprit. Et il avait raison, et cela même servait l'Église. La foi de Chateaubriand cherche partout des arguments, et qui soient élégants et jolis; on pourrait presque dire: Elle en cherche partout excepté dans l'Écriture. Et il est bien vrai que l'Écriture est ce qui aurait le moins persuadé le public auquel il s'adressait.
En somme, le _Génie du christianisme_ était parfaitement adapté à son public. Ce livre contre l'impiété du dix-huitième siècle est encore, éminemment, une oeuvre du dix-huitième siècle (du moins de celui de Rousseau), puisque c'est une apologie de la religion par des arguments tirés de la sensibilité.
Nous arrivons ainsi à la composition de l'ouvrage.
L'objet et le plan en sont très clairement exposés dans le premier chapitre. L'apologétique ne saurait plus être ce qu'elle était autrefois, parce que les adversaires du christianisme ne sont plus les mêmes. Saint Ignace d'Antioche, saint Irénée, Tertullien combattaient les premières hérésies; Quadrat, Aristide et saint Justin, les calomnies inventées par les païens contre la religion nouvelle; Arnobe le rhéteur, Lactance, Eusèbe, saint Cyprien se sont surtout «attachés à développer les absurdités de l'idolâtrie». Origène combattit les sophistes; saint Cyrille le néo-paganisme de l'empereur Julien; Bossuet les protestants.
«Or, tandis que l'Église triomphait encore, déjà Voltaire faisait renaître la persécution de Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de rendre l'incrédulité à la mode.» Il s'agit donc de remettre à la mode la religion. «Ce n'étaient pas les sophistes qu'il fallait réconcilier à la religion, c'était le monde qu'ils égaraient. On l'avait séduit en lui disant que le christianisme était un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner les hommes et retarder le bonheur et les lumières du genre humain.» Il fallait prouver que c'est précisément le contraire. «Qui est-ce qui lirait maintenant un ouvrage de théologie?» Il faut «envisager la religion sous un jour purement humain».--«Dieu ne défend pas les routes fleuries quand elles servent à ramener à lui.» Enfin: «Nous osons croire que cette manière d'envisager le christianisme présente des rapports peu connus: sublime par l'antiquité de ses souvenirs, qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans ses sacrements, intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale, riche et charmant dans ses pompes, il réclame _toutes les sortes de tableaux_.»
Et le _Génie du christianisme_ est, en effet, une suite de tableaux et de morceaux; c'est de l'apologétique descriptive. Le plan est d'une simplicité extrême, aussi peu complexe et «composé» que possible. Il est uni, tout uni; il ne se ramasse pas comme un traité, mais s'étale comme un poème, «une sorte de poème persuasif, un poème sentimental», dit André Beaunier; oui, et aussi, le dirai-je? comme une série d'articles de journal.
«Quatre parties, divisées chacune en six livres. La première traite des dogmes et de la doctrine. La seconde et la troisième renferment la _poétique_ du christianisme, ou les rapports de cette religion avec la poésie, la littérature et les arts. La quatrième contient le culte, c'est-à-dire tout ce qui concerne les cérémonies de l'Église et tout ce qui regarde le clergé séculier et régulier.»
De la première partie, je vous ai donné quelque idée en recherchant le degré de foi du brillant apologiste. Les chapitres les plus agréables sont sans doute ceux qui «prouvent l'existence de Dieu par les merveilles de la nature». Cela rappelle la première moitié du _Traité de l'existence de Dieu_ de Fénélon, et c'est, à la fois, moins probant encore et infiniment plus riche de couleurs. Cela fait songer aussi aux _Harmonies_ de Saint-Pierre. Mais jamais personne n'avait décrit la nature avec cet éclat et cet imprévu d'images. C'est probablement cela, avec _René_, qui séduisit le plus.
La deuxième partie (Poétique du christianisme) est peut-être la plus intéressante. Voulant prouver la vérité de la religion par sa beauté, l'auteur essaye d'y montrer que le christianisme est plus favorable à la poésie et à l'art que le paganisme. Au début de ce chapitre, quelques traces de l'ancienne critique scolaire, comme cette assertion qu'il est moins difficile de faire les cinq actes d'_OEdipe roi_ que de créer les vingt-quatre livres d'une _Iliade_, et que «Sophocle et Euripide étaient sans doute de beaux génies, mais au-dessous d'Homère et de Virgile».
Il a ensuite la hardiesse, et peut-être l'imprudence, de comparer, deux par deux, les oeuvres et les personnages de la littérature antique et de la moderne: Ulysse et Pénélope d'Homère, Adam et Ève de Milton; le Priam de l'_Iliade_ et le Lusignan de _Zaire_; Andromaque, ou la mère, de l'_Iliade_, et Gusman, ou le fils, d'_Alzire_, etc. L'antiquité, dans ces comparaisons, me semble avoir trop d'avantages. Il rapproche Didon et la Phèdre de Racine, cette «chrétienne réprouvée» et préfère celle-ci, et il a sans doute raison; puis il compare Polyphème et Galatée à Paul et Virginie, et donne la palme au couple de Bernardin de Saint-Pierre; et certes nous le voulons bien. Mais, d'autre part, il fait un parallèle entre Virgile et Racine, et visiblement préfère Virgile. Alors?
Partout il démontre et répète que la morale du christianisme est supérieure, mais ici il ne s'agit pas de morale, il s'agit de beauté. Il dit aussi (et cela est plus important pour la poésie et l'art) que le christianisme, «en se mêlant aux affections de l'âme, a multiplié les ressorts dramatiques»; que la religion chrétienne «connaît mieux les mystères du coeur humain» et qu'elle est «un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du vice». Cela reste d'ailleurs assez superficiel, et il ne paraît pas que Chateaubriand ait quelque part défini un peu profondément en quoi le christianisme a compliqué et enrichi la conscience et la vie intérieure. Mais, encore une fois, il s'agit de beauté (du moins on nous l'avait dit); et, sur ce point, il s'en faut que l'auteur établisse la supériorité de la poésie moderne, arrêtée à la fin du dix-huitième siècle.
Il affirme ensuite que «les anciens n'avaient point de poésie proprement descriptive», parce que «la mythologie rapetissait la nature». (Mais c'est plutôt que les anciens ne décrivaient pas pour décrire, ne décrivaient pas sans raison.) Puis il entreprend de démontrer que, dans ce qu'on appelle le «merveilleux», la religion chrétienne le dispute en beauté à la mythologie même. Et ce sont alors les comparaisons les plus vaines entre les faunes ou les naïades et les anges ou les saints; entre le Zeus d'Homère et le Dieu de Racine; le songe d'Énée et le songe d'Athalie; le Tartare et l'Enfer, etc. Il s'excite beaucoup sur les anges (dont il abusera pour son compte): ange de la solitude, du matin, de la nuit, du silence, du mystère, des mers, des tempêtes, du temps, de la mort, des saintes amours, des rêveries du coeur. (Pan, Silène, Galatée sont plus vivants.) Il me paraît avoir un faible étrange pour le _Paradis perdu_ de Milton. À la Vénus qui se montre à Énée dans les bois de Carthage («Elle avait l'air et le visage d'une vierge, et elle était armée à la manière d'une fille de Sparte»), il préfère le séraphin Raphaël qui va visiter Adam et qui, «pour ombrager ses formes divines, porte six ailes».--«Ici, dit-il, Raphaël est plus beau que Vénus.» Avec ses trois paires d'ailes? Eh bien, non, non! et il le sait bien.
Il préfère le merveilleux glacial de Milton au merveilleux d'Homère, qui est du moins amusant et bonhomme. Il doute de la vérité du précepte de Boileau:
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles,
qui est pourtant le bon sens même. Car on ne voit pas quels «ornements égayés» pourraient recevoir le mystère de la Trinité ou celui de la Rédemption. Et ce qu'il y aura d'agréable dans ce «merveilleux» chrétien, ce sera toujours quelque chose d'analogue au «merveilleux» païen; ce sera Eloa, la jeune ange romanesque, ou ce beau jeune homme mélancolique et fatal, le Satan de Vigny.
Il montre alors ce que le christianisme a dû ajouter de beauté à notre littérature classique. Il était socialement utile de relever et de remettre au premier rang les écrivains du siècle de Louis XIV, «qui, dit-il, ne s'élevèrent à une si haute perfection que parce qu'ils furent religieux». Il parle fort bien de Pascal, de La Bruyère, de Bossuet, des orateurs chrétiens. En somme, dans cette deuxième et troisième parties, sans être, je crois, aussi profondément original que l'explique Faguet, il élargit et élève la critique littéraire par cela seul qu'il y introduit une vue générale, qui est une vue passionnée, et qui est une vue historique. Il l'a fait en même temps que d'autres: car il était naturel que la peur ou simplement le dégoût de la Révolution amenât une réaction contre les écrivains qui semblaient l'avoir préparée, et par conséquent, en faveur des écrivains du siècle précédent et en faveur de toute la littérature chrétienne; et déjà l'instinct de conservation avait rendu l'abbé Geoffroy, par exemple, fort clairvoyant et lui avait donné des vues d'historien. La poésie des cloîtres, des cimetières, des cérémonies chrétiennes (à l'imitation de Thomas Gray, par exemple), n'était pas non plus inconnue. Mais Chateaubriand avait pour lui son génie et la magie de sa phrase; et on ne fit attention qu'à lui.
Une remarque utile: lorsque Chateaubriand préfère le merveilleux chrétien au merveilleux païen, lorsqu'il met au-dessus d'Homère et de Virgile, à quelques égards, Milton et Le Tasse et, au-dessus des anciens, les écrivains du dix-septième siècle, il aurait contre lui ces écrivains eux-mêmes, qui sont pourtant de bien autres chrétiens que lui, et qui, justement à cause de cela, n'auraient jamais eu l'idée de démontrer la vérité de la religion chrétienne par la beauté de ses productions littéraires.
L'auteur développe alors l'influence du christianisme dans la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture, et parle bien, et l'un des premiers, des églises gothiques et (plus loin) encore mieux des ruines, préparant ainsi des thèmes à la poésie romantique. Enfin, dans la quatrième partie, consacrée au «culte», il étudie les cloches, les chants, la messe, la Fête-Dieu, les Rogations, les prières pour les morts; puis le clergé, surtout régulier, et les moines de tous les pays du monde, les missions, les ordres militaires de chevalerie, et les «services rendus à la société par le clergé et la religion chrétienne en général». Et chacun des cinquante-quatre chapitres qui composent cette partie ayant la même conclusion: «Mon Dieu, que c'est beau!» cela est d'une monotonie un peu accablante.
Enfin, comme il avait terminé l'_Essai sur les Révolutions_ en recherchant «quelle religion remplacerait le christianisme», il conclut ici par ce chapitre: «Quel serait aujourd'hui l'état de la société si le christianisme n'eût point paru sur la terre?» Et le second chapitre me paraît aussi fragile que le premier.
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Messieurs, je ne peux pas vous le taire, ce livre, qui est une grande date, qui a coïncidé et concordé avec un grand événement historique, ce livre du Magicien, de l'Enchanteur, j'ai bien peur qu'il ne soit devenu un peu ennuyeux. J'en avais lu des morceaux, il y a quarante-quatre ans, je m'en souviens, avec une admiration docile. Je ne l'avais pas rouvert depuis (car on ne peut pas lire une bibliothèque tous les matins, et c'est pour cela que nos impressions sur les livres d'autrefois ou sont trop anciennes ou sont trop récentes, et que la critique est si souvent caduque). Or, en lisant ou relisant le _Génie du christianisme_, j'ai eu quelque peine à aller jusqu'au bout. Cela, sans doute, parce que son contenu a été mille fois ressassé dans des ouvrages venus après lui. Ce qu'il a inspiré, et qui avait été neuf, est devenu banal. Il a souffert de sa gloire même.
La poésie du christianisme, c'est surtout le mysticisme, et il n'y a pas pour un sou de mysticisme dans ce livre. Mais, si le _Génie du christianisme_ n'est pas très profondément chrétien, cela n'empêche pas qu'il fut bienfaisant. Évidemment, les églises se seraient rouvertes sans Chateaubriand. Elles n'avaient été fermées, en réalité, que trois, quatre, cinq ans, selon les régions. Et, quand elles se rouvrirent, combien de paysans avaient lu le livre de Chateaubriand? Mais il contribua fort à rendre la religion littérairement sympathique. C'est beaucoup... Il donna la formule d'une sorte de foi sentimentale, esthétique et sociale, oh! mon Dieu, qui est la foi tout de même, nous l'avons vu, et qui, répandue, peut faire durer indéfiniment la religion chrétienne et ses bienfaits. Combien de chrétiens croient «explicitement» et avec une exactitude théologique? Bien peu, et cela ne fait rien du tout, puisqu'au surplus eux-mêmes n'en savent rien. Chateaubriand a écrit un livre imposé par les circonstances, un livre nécessaire, inévitable, et que Jean-Jacques Rousseau, dégoûté du protestantisme dans la dernière partie de sa vie, repris par le catholicisme vague et tendre de madame de Warens, épouvanté et dégoûté par la Terreur, eût pu--qui sait?--écrire à sa façon. (Il n'y faudrait que reculer un peu sa naissance et sa mort, ce qui n'est pas une affaire.) Mais enfin, ce livre, c'est Chateaubriand qui a eu la chance de l'écrire. Il a à peu près inventé le langage religieux laïque. Et son livre a commencé, sinon engendré une série.
On peut dire qu'il n'y avait pas eu de littérature catholique au dix-huitième siècle; du moins elle avait eu si peu d'éclat! Mais la littérature catholique du dix-neuvième fut féconde et brillante; et Lamennais lui-même, mais surtout Lacordaire, Montalembert, Gerbet, Perreyve procèdent, en grande partie, du _Génie du christianisme_. Je sais bien que le catholicisme de salon, qui est une si odieuse chose, en procède aussi; je sais que le _Génie du christianisme_ a introduit jusque dans la chaire chrétienne le ton romantique, le ton dégagé, le ton artiste, et d'autres mauvais tons: mais tout cela est noyé dans le grand et durable bienfait du livre.
Chateaubriand fut lui-même prisonnier du _Génie du christianisme_. Prisonnier avantageux, mais prisonnier. Ce livre lui imposa, pour toute sa vie, une attitude de défenseur de la foi et de restaurateur des autels, qui convenait aussi peu que possible à sa vraie et secrète nature d'individualiste forcené, de libre amoureux et, en somme, d'anarchiste. Le _Génie du christianisme_ commanda toute son oeuvre littéraire, et, pour commencer, le força de composer laborieusement quoi? Une épopée,--une épopée en prose, et une épopée chrétienne: les _Martyrs_.
SIXIÈME CONFÉRENCE
LES MARTYRS
Le _Génie du christianisme_ eut donc un très grand succès. Si nous ne le savions pas par ailleurs, l'auteur des _Mémoires d'outre-tombe_ ne nous le laisserait pas ignorer (deuxième partie, livre Ier): «Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le _Génie du christianisme_; les fidèles se crurent sauvés.»--«Un épisode du _Génie du christianisme_ (_René_) a déterminé un des caractères de la littérature moderne: mais au surplus, si _René_ n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il était possible de le détruire, je le détruirais.»--«La littérature se teignit des couleurs de mes tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de mes écrits sur la cité.»--«Les chapitres où je traite de l'influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre... renferment le germe de la critique nouvelle.»--«L'action du _Génie du christianisme_ sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d'une religion qu'on prétendait au tombeau... S'il y avait dans l'ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine... L'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme reprit son empire.»--«Le heurt que le _Génie du christianisme_ donna aux esprits fit sortir le dix-huitième siècle de l'ornière, et le jeta pour jamais hors de sa voie...» Etc., etc. (Ce qui ne l'empêche pas, ensuite, de faire le dégoûté, l'homme revenu de toutes choses.)
Il peut y avoir du vrai dans ces vantardises: mais je trouve misérable de parler ainsi de soi-même.
Quelques années après la publication du livre, Senancour (qui n'était pas pressé et qui peut-être n'avait pas eu de quoi l'acheter au premier moment) fit une critique sérieuse et courtoise du _Génie du christianisme_. Senancour, vous vous en souvenez, dans ses _Rêveries_ et dans _Obermann_, avait profondément défini ce mal de René que Chateaubriand décrivait avec un éclat superficiel. Senancour, parti comme Chateaubriand de l'incrédulité du dix-huitième siècle, continua à chercher tout seul, et parvint à un spiritualisme ardent, un peu mystique, à une sorte de théosophie. Il combattit de la façon la plus consciencieuse et la plus forte la fragile apologétique du _Génie du christianisme_. Mais, quoiqu'il eût raison, il avait tort, et Chateaubriand avait littérairement et socialement raison.
Aussi je ne vous reparle ici de Senancour que pour mon plaisir et parce qu'il est un excellent représentant de ces génies obscurs, qui n'ont pas eu de chance de leur vivant, et qui, parfois, furent plus réellement intelligents que ceux qui ont trop réussi. Il est clair qu'il y a, dans ses livres, plus d'idées, et plus amies de notre esprit, plus de sentiments, et plus nuancés, et plus de nourriture intellectuelle que dans Chateaubriand. Mais on ne le sait guère. Seul, un petit groupe en fut informé vers 1840; et c'est très bien ainsi.
L'auteur du _Génie du christianisme_ cueille et savoure sa gloire. Les châteaux remeublés se le disputent. Il voit madame de Vintimille, madame de Fezensac, madame de Custine aux longs cheveux, la duchesse de Châtillon, madame Lindsay, Julie Talma, madame de Clermont-Tonnerre. «Ma réputation, dit-il, me rendait la vie légère.» Il connaissait, un peu, le Canada: mais, de la France, il ne connaissait guère que la Bretagne. Alors il fait un petit voyage triomphal en France, par Lyon, Avignon, Marseille, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Blaye, Rochefort et Nantes.
À son retour, invité à une fête chez Lucien, il y rencontra le premier consul. «J'étais dans la galerie lorsque Napoléon entra: il me frappa agréablement. Je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau, son oeil admirable, surtout par la façon dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d'affecté. Le _Génie du christianisme_, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid: il n'eût pas été ce qu'il était, si la Muse n'eût été là.»
À la suite de cette rencontre, Bonaparte nomma Chateaubriand premier secrétaire de l'ambassade de Rome, auprès du cardinal Fesch («Bonaparte, dit Chateaubriand à ce propos, était un grand découvreur d'hommes».) Chateaubriand accepta, surtout, dit-il, à cause de madame de Beaumont: «La fille de M. de Montmorin se mourait: le climat de l'Italie lui serait, disait-on, favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes; je me sacrifiai à l'espoir de la sauver.» Il eut peut-être d'autres raisons encore. Il arriva à Rome le 27 juin 1803, et s'entendit mal avec le cardinal Fesch (qui, d'ailleurs, était un fort mauvais homme). C'est que, explique-t-il, «je ne vaux rien du tout en seconde ligne».
Madame de Beaumont arriva à Rome le 17 septembre. Il la soigna de son mieux. Elle mourut le 4 novembre. À propos de la dernière veille, il dit naïvement: «Une idée déplorable vint me bouleverser: je m'aperçus que madame de Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de l'attachement véritable que j'avais pour elle; elle ne cessait d'en marquer sa surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu'elle m'était à charge, et elle avait désiré s'en aller pour me débarrasser d'elle.»
Pauvre petite femme! Madame de Beaumont ne se trompait peut-être pas complètement. Chateaubriand non plus, qui certainement aima cette amie à son lit de mort. Il lui fit faire, à Saint-Louis-des-Français, un tombeau qui coûta 9.000 francs, et pour lequel il s'endetta. Un peu auparavant, pour soigner madame de Beaumont, il avait voulu emprunter de l'argent à sa nouvelle amie madame de Custine, qui refusa, ne voyant dans madame de Beaumont qu'une rivale. Il en fut très étonné. Oh! c'était, comme dit Joubert, un «bon garçon».
À sa dernière heure, madame de Beaumont l'avait «engagé à vivre auprès de madame de Chateaubriand». Il l'avait revue deux fois: à Paris en revenant de Londres: puis en Bretagne, pendant vingt-quatre heures, après son tour de France. Sans doute il lui avait fait comprendre qu'il la rendrait malheureuse sans le vouloir; que d'ailleurs le restaurateur du culte avait des privilèges, et que, d'ailleurs, après dix ans de séparation, ce n'était vraiment plus la peine. Enfin, sur le suprême conseil de sa maîtresse, il reprit sa femme. Madame de Beaumont avait-elle su ce qu'elle faisait? Madame de Chateaubriand admirait fort son mari, mais sans l'avoir lu (c'est lui qui nous l'apprend). Elle était profondément pieuse auprès de ce chrétien d'attitude. Elle était très peu bourbonienne et grande admiratrice de Bonaparte. Elle avait beaucoup d'esprit, beaucoup de clairvoyance, et le don de l'ironie. La cohabitation avec sa femme dut être, pour Chateaubriand, hérissée de continuelles aiguilles. Elle n'avait qu'à être elle-même pour l'exaspérer; et d'avance il lui ôtait tout remords.
Nommé par Bonaparte ministre dans le Valais, il vint d'abord à Paris, et c'est là que sa femme vint le rejoindre. Le 21 mars 1804, raconte-t-il, se promenant dans Paris, il entendit crier la nouvelle officielle du «jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes» qui condamnait à la peine de mort le duc d'Enghien. Rentré chez lui, il «s'assit devant une table et se mit à écrire sa démission de ministre du Valais». C'était fort bien, et ce n'était pas sans danger. Je n'ai jamais dit qu'il n'eût point l'âme haute ou manquât de courage.
(Il faut dire que, d'après M. Albert Cassagne, qui apporte ses preuves, Chateaubriand ne tenait pas du tout à aller s'enterrer à Sion, qu'il appelle «un trou horrible». L'exécution du duc d'Enghien lui aurait simplement fourni une occasion de démissionner avec éclat. Mais, quand nous savons qu'une action a eu de beaux mobiles, n'allons pas plus loin et gardons-nous d'y chercher encore d'autres mobiles moins reluisants, car on les trouve toujours.)
Si Bonaparte n'eût pas tué le duc d'Enghien, qu'en fût-il résulté pour Chateaubriand? Lui-même répond dans les _Mémoires_ (trente-quatre ans après): «Ma carrière littéraire était finie; entré de plein saut dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais pu par la guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l'Empereur; moi, j'y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelque idée de liberté et de modération dans la tête du grand homme; mais ma vie, rangée parmi celles qu'on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en fait le caractère et l'honneur: la pauvreté, le combat et l'indépendance.»
Il n'avait jamais été bourbonien que par point d'honneur; il était l'intime ami de Fontanes et lié avec l'une des soeurs de Bonaparte. Il admirait le premier consul et l'avait signifié dans la préface d'_Atala_. («On sait ce qu'est devenue la France, jusqu'au moment où la Providence a fait paraître un de ces hommes qu'elle envoie en signe de réconciliation, lorsqu'elle est lassée de punir.») Il pouvait poursuivre sa carrière dans la diplomatie impériale. Mais son orgueil et son inquiétude d'esprit ne lui eussent pas permis d'y durer longtemps. Peut-être valut-il mieux pour lui qu'il s'affranchît tout de suite.
Mais le voilà assez désorienté. De 1804 à 1809, date de la publication des _Martyrs_, puis de 1809 à 1811, date de la publication de l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, c'est-à-dire pendant sept années, que fait-il? Il mène la vie de château, il y montre cette bonne humeur, cette gaieté, cet enfantillage dont Joubert nous parle plusieurs fois: car il semble bien qu'à part certaines heures, l'auteur de _René_ ait été aussi peu René que possible. Il perd, à moitié folle, madame de Caud (Lucile, sa soeur bien-aimée). Il va à Vichy, en Auvergne, au mont Blanc, à la Grande-Chartreuse. Il achète et plante la Vallée-aux-Loups. Il fait son voyage d'Orient (du 13 juillet 1806 au 5 juin 1807). Et il est vrai qu'il écrit ces deux livres: les _Martyrs_ et l'_Itinéraire_. Mais en sept ans, pour un pareil passionné de la plume, ce n'est guère (je ne dis pas comme qualité).
C'est qu'il dut être fort embarrassé. Après le _Génie du christianisme_, que pouvait-il bien écrire qui en soutînt la réputation? Et cependant Napoléon grandissait toujours, devenait empereur... La concurrence était de plus en plus difficile avec un tel homme. Quel livre pouvait contrebalancer Austerlitz? Car, dès l'origine, Chateaubriand avait considéré Napoléon comme un rival. Notez que l'aventure prodigieuse et la gloire de l'empereur ont surexcité un nombre considérable de ses contemporains et des hommes de la génération suivante et, particulièrement, dans les lettres, Chateaubriand, Victor Hugo, Balzac et, je crois même, Stendhal. Ils brûlaient du désir d'être aussi grands que lui, sans prendre assez garde que la commune mesure est incertaine et fuyante entre l'oeuvre d'un chef d'armée et d'État et celle d'un écrivain, et que les «grandeurs de chair» ont trop d'avantages, aux yeux grossiers de la foule, sur les grandeurs spirituelles, surtout quand l'esprit n'est pas absent de ces «grandeurs de chair» elles-mêmes.
«Peu à peu mon imagination fatiguée de repos... vit se former de lointains fantômes. Le _Génie du christianisme_ m'inspira l'idée de _faire la preuve_ de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques.» («Personnages mythologiques» semble ici assez impropre)... Ainsi le _Génie du christianisme_ l'obligeait d'écrire les _Martyrs_. Et sans doute aussi la concurrence de l'empereur l'obligeait de ne rien écrire de moins qu'un poème épique. Seule, une épopée pouvait lutter contre la grandeur de Napoléon. Chateaubriand avait le préjugé de l'épopée. Nous avons vu qu'il considère l'_Iliade_ (qui se fit presque toute seule) comme bien plus difficile à faire et, par conséquent, plus honorable que l'_OEdipe roi_. Ce novateur persistait, docilement, à regarder l'épopée comme «le premier des genres», dans un temps où personne je crois, ne réclamait d'épopée, et où les circonstances sociales avaient cessé depuis longtemps (mettons depuis trois siècles) d'être favorables à une composition de cette espèce. (Les «gestes» mêmes de Napoléon, d'ailleurs détestées de Chateaubriand, étaient trop proches pour être mises en épopée). N'importe, il voulait faire son poème épique. Il était extrêmement respectueux des machines du Tasse, de Milton et de Klopstock. Dans les _Natchez_ déjà, avec une candeur magnifique, il avait fait du «merveilleux chrétien», et le ridicule de ce merveilleux lui avait apparemment échappé. Et c'est pourquoi, après la _Pucelle_ de Chapelain et après la _Henriade_ de Voltaire, il écrivit les _Martyrs_, c'est-à-dire une épopée chrétienne, avec enfer et ciel, anges et démons; et il la fit en prose (et tout de même il eut raison puisqu'il était prosateur),--dans une prose rythmée et colorée qui est souvent celle d'un noble récit historique, mais où les tableaux de diables et d'anges font des discordances un peu pénibles.
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«Le _Génie du christianisme_ m'inspira de faire la preuve de cet ouvrage.» Quelle preuve? La preuve que le merveilleux chrétien est supérieur au merveilleux païen, et que le christianisme a enrichi l'âme humaine. Les deux religions, la païenne et la chrétienne, devaient donc être mises en présence, et pour cela la meilleure époque était évidemment celle où les deux religions se partageaient le monde, c'est-à-dire le commencement du quatrième siècle. Il fallait inventer, dans l'histoire générale, une histoire particulière. Une histoire d'amour, bien entendu: car il n'y en a pas d'autres, ou toutes les autres se ramènent à celle-là. Un païen amoureux d'une chrétienne ou un chrétien amoureux d'une païenne. Chateaubriand a préféré la seconde donnée, sans doute parce que la lutte de la nature et de la foi, la lutte des dieux et de Dieu devait avoir plus de grâce et de poésie dans une âme de jeune fille. Et, au surplus, l'âme de son amant chrétien pouvait être, elle aussi, partagée, et plus touchante par ses péchés eux-mêmes que par son repentir.
Voici donc, très en abrégé, la fable imaginée par Chateaubriand.
L'amant, le héros, Eudore, est un très brillant jeune homme né vers la fin du troisième siècle. Il est d'une vieille famille de Messénie, les Lasthénès, et descendant de Philopoemen. Il a le caractère et la vie que Chateaubriand aurait voulu avoir à cette époque-là. Il est chrétien, mais il a la culture grecque, et est capable d'apprécier et d'aimer la littérature et l'art païens. Les Lasthénès s'étant jadis opposés à la conquête romaine, l'aîné de la famille est obligé de se rendre en otage à Rome... Eudore va donc à Rome, dès l'âge de seize ans. Il y rencontre les futurs saints Augustin et Jérôme, et le futur empereur Constantin, que l'auteur rassemble ici complaisamment. Puis Eudore tombe dans tous les désordres de la jeunesse et oublie sa religion (comme fit le jeune Chateaubriand à Londres). Il est même excommunié par l'évêque de Rome Marcellin.
Il passe l'été, avec la cour, à Baïes; il fréquente chez Aglaé, très riche et très élégante dame. Il connaît le futur saint Sébastien, et le fameux comédien Genès, et le futur ermite Pacome. Puis, il est envoyé à l'armée du Rhin sous Constance. Il prend part à une bataille contre les Francs. Prisonnier des Francs, il devient esclave de Pharamond et est secouru par une Clotilde qui n'est pas encore celle de Clovis. Après une grande chasse qui le conduit, en compagnie du jeune Mérovée, jusqu'au Danube et jusqu'au tombeau d'Ovide, il est chargé par les Francs d'aller proposer la paix à Constance...
Il passe dans l'île des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il revient dans la Gaule. Il est nommé «commandant de l'Armorique». Ici se place l'épisode de Velléda.
À la suite de cette aventure, et parce qu'il a causé involontairement la mort de la jeune druidesse, Eudore se repent de ses péchés et en fait pénitence. Il quitte l'armée; il passe en Égypte pour demander sa retraite à Dioclétien, et rentre en Arcadie chez son père. Peu après, il rencontre Cymodocée, fille de Démodocus, prêtre d'Homère. C'est devant elle qu'il raconte ses aventures. Ils s'aiment. Cymodocée veut être chrétienne. Elle va à Lacédémone pour y être instruite par l'évêque Cyrille; puis, pour la soustraire aux persécutions d'Hiéroclès, proconsul d'Achaïe, à qui elle inspire un amour impur, on l'envoie à Jérusalem, où elle vivra sous la protection d'Hélène, la mère de Constantin. Eudore a reçu l'ordre de partir pour Rome. Les voilà donc sérieusement séparés.
Ici, j'abrège très fort. Dioclétien, avant de se retirer dans son potager de Salone, se laisse arracher l'édit de persécution. Eudore est emprisonné, torturé, condamné aux bêtes... Mais Cymodocée (qui a été baptisée dans le Jourdain par Jérôme), est jetée par une tempête sur la côte d'Italie, arrêtée, conduite à Rome; et, délivrée de l'horrible Hiéroclès par une émeute populaire, est emprisonnée comme chrétienne... Enlevée de sa prison par un brave chrétien, et rendue à son père, elle s'échappe, vient trouver Eudore à l'amphithéâtre, et tombe, vierge, dans ses bras;
Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son coeur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et enfonçant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthénès, il déchire, avec ses dents, les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête d'Eudore. À l'instant, la chaleur abandonne les membres de la vierge victorieuse; ses paupières se ferment; elle demeure suspendue aux bras de son époux ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée...
Ô le charmant martyre!
L'histoire, réduite à ce que j'ai dit, pouvait être délicieuse. Cette petite fille païenne, qui se fait chrétienne par amour (car il n'y a pas autre chose)! Ce chrétien victime de ses passions, et qui est martyr, ce semble, par point d'honneur! Et ces paysages de Grèce que Chateaubriand avait eu soin de parcourir avec la résolution de les trouver beaux! Et cette antiquité grecque dont il avait déjà vu, dans les idylles manuscrites d'André Chénier, des transpositions admirables! Mais, hélas! il voulait faire une épopée, et une épopée chrétienne. Il voulait,--pourquoi, mon Dieu?--démontrer la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen. Et cela le jette dans des inventions glaciales. Il suppose que le martyre de Cymodocée et d'Eudore doit assurer le triomphe de la religion chrétienne et que, par conséquent, le ciel et l'enfer s'intéressent violemment à ces deux amoureux; et alors, il est obligé,--luttant contre Dante, contre Milton, contre Klopstock,--de faire, lui aussi, un paradis et un enfer; et je ne saurais vous dire le néant de cet enfer et de ce paradis.
Vouloir peindre le ciel, lui René! Mais, pour lui, s'il était sincère, la félicité suprême, ce serait la mélancolie elle-même, et ce serait le paradis de Mahomet, avec de la rêverie autour... Au lieu de cela, il nous compose un paradis qui, dans ce qu'il a de matériel, n'ose pas nous offrir les simples plaisirs des sens et la simple volupté, mais emprunte à l'_Apocalypse_ d'indifférentes «murailles de jaspe», ou des «arcs de triomphe formés des plus brillantes étoiles», ou des «portiques de soleils prolongés sans fin à travers les espaces du firmament», c'est-à-dire des architectures fort inférieures au Parthénon ou à Notre-Dame de Paris. Et que nous font, je vous prie, les choeurs de chérubins, de séraphins, de trônes et de dominations, dont les uns «règlent les mouvements des astres» et dont les autres «gardent les mille chariots de guerre de Sabaoth» ou «veillent au carquois du Seigneur»? Que nous font «les patriarches assis sous des palmiers d'or, les prophètes au front étincelant de deux rayons de lumière..., les docteurs tenant à la main une plume immortelle»? Il y a un endroit où «sont cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel même: la liberté de l'homme et la prescience de Dieu... Là surtout s'accomplit, loin de l'oeil des anges, le mystère de la Trinité». Nous voilà bien avancés! «Imploré par le Dieu de mansuétude et de paix en faveur de l'Église menacée, le Dieu fort et terrible fit connaître aux cieux ses desseins pour les fidèles. Il ne prononça qu'une parole.» Mais l'auteur ne nous dit pas laquelle.
Il est également incapable de nous peindre un ciel matériel et un ciel immatériel. Ce qu'il trouve de mieux est ceci: «Le souverain bien des élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme; ils sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une action vertueuse et héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur.»--L'auteur en vient à écrire des phrases comme celle-ci: «Le Christ redescend à la table des vieillards, qui présentent à sa bénédiction deux robes nouvellement blanchies dans le sang de l'agneau.» Il écrit ailleurs, plus sensé: «Muses, où trouverez-vous des images pour peindre ces solennités angéliques?» Ou bien: «Est-ce l'homme infirme et malheureux qui pourrait parler des félicités suprêmes? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que c'est que le bonheur?» Évidemment non; mais alors?
Et après le paradis, il y a l'enfer! Chateaubriand a repoussé les bizarres visions de Dante et n'a pas voulu insister sur les supplices matériels... Mais que ce qu'il a inventé est d'une horreur indifférente et fade! Il paraît que Satan est furieux de l'amour de la petite Cymodocée pour le bel Eudore. Il était en train de passer la revue des temples de la terre et les a trouvés languissants. Il rentre dans le sombre royaume pour prendre conseil des autres démons. «Un fantôme s'élance sur le seuil des portes inexorables, c'est la Mort. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle», etc... La Mort vole au-devant de Satan: «Ô mon père, viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille?... J'attends de toi quelque monde à dévorer...» Est-ce que cela vous touche? Ou bien, serez-vous épouvantés d'apprendre que, «lié par cent noeuds de diamants sur un trône de bronze, le démon du désespoir domine l'empire des chagrins?» Pourtant, le démon du désespoir est intéressant, le plus intéressant des démons, je pense, et valait mieux que cela.
Donc, Satan convoque le Sénat des enfers. «Les démons se placent sur les gradins brûlants du sombre amphithéâtre.» Pour lutter contre le christianisme grandissant, le démon de l'homicide propose les bourreaux et les flammes. Le démon de la fausse sagesse propose l'athéisme et la diffusion des principes «qui dissolvent les liens de la société et menacent les fondements des empires». Et enfin le démon de la volupté propose la volupté.
Il est charmant, ce démon de la volupté; et que l'auteur lui est complaisant! Voilà enfin une figure sympathique. «Le plus beau des anges tombés après l'archange rebelle, il a conservé une partie des grâces dont l'avait orné le Créateur... Né pour l'amour, éternel habitant du séjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur; trop délicat pour pousser des cris de rage, il pleure seulement.» Et ses discours sont exquis. (Il faut dire aussi que ce démon est une femme et s'appelle Astarté):
Dieux de l'Olympe, et vous que je connais moins, divinités du brahmane et du druide, je n'essaierai point de le cacher: oui, l'enfer me pèse! Vous ne l'ignorez pas, je ne nourrissais contre l'Éternel aucun sujet de haine, et _j'ai seulement suivi, dans sa rébellion et dans sa chute, un ange que j'aimais_. (La touchante diablesse!) Mais, puisque je suis tombé du ciel avec vous, je veux du moins vivre longtemps au milieu des mortels, et je ne me laisserai point bannir de la terre. (Oh! celle-là peut être tranquille) Tyr, Héliopolis Paphos, Amathonte m'appellent. Mon étoile brille encore sur le mont Liban: là, j'ai des temples enchantés, des fêtes gracieuses, des cygnes qui m'entraînent au milieu des airs, des fleurs, de l'encens, des parfums, de frais gazons, des danses voluptueuses et de riants sacrifices. Et les chrétiens m'arracheraient ce léger dédommagement des joies célestes! Le myrte de mes bosquets, qui donne l'enfer à tant de victimes, transformé en croix sauvage, qui multiplie les habitants du ciel! Non, je ferai connaître aujourd'hui ma puissance. Pour vaincre les disciples d'une loi sévère, il ne faut ni violence ni sagesse: j'armerai contre eux les tendres passions... Cette ceinture me répond de la victoire. Bientôt mes caresses auront amolli ces durs serviteurs d'un Dieu chaste. _Je dompterai les vierges rigides_, et j'irai troubler jusque dans leurs déserts ces anachorètes qui pensent échapper à mes enchantements.
Que tout cela est joli! Ce démon de la volupté est la grâce et le sourire de ce glacial et stupide enfer. Dans ces pages écrites pour démontrer la supériorité du merveilleux chrétien, les diables ne sont intéressants que s'ils ressemblent aux dieux païens. Ah que le peintre de cet enfer aime visiblement le péché!
Ici seulement l'auteur est sincère; ici, et dans un passage original où, carrément, il place des pauvres en enfer, se souvenant des terribles pauvres de la Révolution et de la Terreur:
Satan rit des lamentations du pauvre qui réclame, au nom de ses haillons, le royaume du ciel: «Insensé, lui dit-il, tu croyais donc que l'indigence suppléait à toutes les vertus? Tu pensais que tous les rois étaient dans mon empire et tous tes frères autour de mon rival? Vile et chétive créature, tu fus insolent, menteur, lâche, envieux du bien d'autrui, ennemi de tout ce qui était au-dessus de toi par l'éducation, l'honneur et la naissance, et tu demandes des couronnes? Brûle ici avec l'opulence impitoyable, qui fit bien de t'éloigner d'elle, mais qui te devait un habit et du pain.»
Il y a là de la franchise, avec quelque dureté nietzschéenne.
Partout, la mythologie chrétienne des _Martyrs_ n'est agréable qu'en tant qu'elle ressemble à la mythologie païenne. Mais quelle imprudence! Si les dieux sont des démons, si les péchés sont les dieux de l'Olympe, les péchés sont splendides.
L'auteur invente des anges; mais ces anges, c'est toujours le messager Mercure et la messagère Iris, c'est Éros et c'est Vénus, avec de longues robes blanches et des ailes... L'ange des saintes amours s'appelle Uriel. «D'une main il tient une flèche d'or»--comme l'amour--mais «une flèche d'or tirée du carquois du Seigneur; de l'autre un flambeau»--comme l'amour--mais «un flambeau allumé au foudre éternel». L'auteur nous dit: «L'ange des saintes amours alluma dans le coeur du fils de Lasthénès une flamme irrésistible.» Pourquoi ne pas nous dire simplement qu'Eudore est amoureux? Pour sauver Cymodocée du naufrage, «la divine Mère du Sauveur... envoie Gabriel à l'ange des mers». Aussitôt Gabriel, «après avoir détaché de ses épaules ses ailes blanches, bordées d'or, se plonge du ciel dans les flots». Ce Gabriel diffère peu d'Iris envoyée par Jupiter. Et l'ange des mers, «l'ange sévère qui veille aux mouvements de l'abîme» n'est autre que notre vieux Neptune. Passe encore quand les anges ressemblent à de charmants demi-dieux! Mais, pour nous expliquer que le méchant Hiéroclès est jaloux d'Eudore, est-il bien nécessaire ou est-il intéressant d'imaginer que Satan s'en va trouver dans son cachot le démon de la jalousie «couché parmi des vipères et d'affreux reptiles» et qu'il lui commande d'aller exciter la jalousie d'Hiéroclès, et qu'il «monte alors sur un char de feu» et qu'il y fait placer à ses côtés le monstre qu'il appelle son fils; tout cet embarras pour inspirer à Hiéroclès le plus naturel des sentiments?
Seul, le paganisme est agréable dans ce poème entrepris pour démontrer la supériorité poétique du christianisme. Si l'auteur nous présente Augustin, Jérôme, Sébastien, Pacome, Genès, Aglaé et son intendant Boniface qui est aussi son amant, il a bien soin de nous les présenter avant leur conversion. Il développe leurs erreurs avec une complaisance extrême. Il décrit, avec une délectation interrompue de scrupules hypocrites, ce dont Augustin se confessera avec horreur. «Hélas! (notez cet _hélas!_) nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher une beauté coupable, suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrte et dans ces champs heureux où Virgile plaça l'Élysée, telle était l'occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir.» (Crois-tu?). Ou bien: «Nous remplissions nos coupes d'un vin exquis trouvé dans les celliers d'Horace, et nous buvions aux trois soeurs de l'Amour, filles de la Puissance et de la Beauté... Nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles.»--«Loin d'ici, bandelettes sacrées, ornements de la pudeur, et vous, longues robes, qui cachez les pieds des vierges, je veux célébrer les larcins et les heureux dons de Vénus!» Et il rappelle tout cela devant la petite Cymodocée, qu'on ne fera sortir qu'au moment de l'épisode de Velléda.
Mais cette petite Cymodocée elle-même, son charme est d'être petite-fille d'Homère et de le demeurer jusqu'au bout; son charme est de rester païenne, de recevoir sans y comprendre grand'chose les enseignements de l'évêque Cyrille; d'être telle que tout ce qu'elle fait, on ne sait pas si elle le fait pour l'amour du Christ ou pour l'amour d'Eudore. Elle va si gentiment, au clair de lune, retrouver Eudore dans la grotte arcadienne, avant d'aller le rejoindre dans l'amphithéâtre! «Ta religion, lui dit-elle, défend aux jeunes hommes de s'attacher aux jeunes filles, et aux jeunes filles de suivre les pas des jeunes hommes: tu n'as aimé que lorsque tu étais infidèle à ton Dieu.» À quoi Eudore ne peut que répondre: «Ah! je n'ai jamais aimé quand j'offensais ma religion. Je le sens, à présent que j'aime par la volonté de mon Dieu.» Alors Cymodocée:
Guerrier, pardonne aux demandes importunes d'une Messénienne ignorante... Dis-moi, puisqu'on peut aimer dans ton culte, il y a donc une Vénus chrétienne? A-t-elle un char et des colombes?... Force-t-elle la jeune fille à chercher le jeune homme dans la palestre, à l'introduire furtivement sous le toit paternel? Ta Vénus rend-elle la langue embarrassée? Répand-elle un feu brûlant, un froid mortel dans les veines? Oblige-t-elle à recourir à des philtres pour ramener un amant volage, à chanter la lune, à conjurer le seuil de la porte? Toi, chrétien, tu ignores peut-être que l'Amour est fils de Vénus, qu'il fut nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier arc était de frêne, ses premières flèches de cyprès, qu'il s'assied sur le dos du lion, sur la croupe du Centaure, sur les épaules d'Hercule?
Et si vous saviez combien la chrétienne réponse d'Eudore paraît faible! Cymodocée, en y mettant beaucoup de bonne volonté, y comprend juste ce qu'il faut pour dire: «Que ta religion soit la mienne, puisqu'elle enseigne à mieux aimer!». Et c'est tout ce qu'elle y voit. La veille de sa mort, dans son costume sombre de martyre («telle la Muse des mensonges nous peint la Nuit, mère de l'Amour, enveloppée de ses voiles d'azur et de ses crêpes funèbres»), se croyant sauvée, elle chante, oublieuse du catéchisme de Cyrille et de Jérôme, une petite chanson où pas un mot n'est chrétien: «Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle des vents... Volez, oiseaux de Libye... Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire... J'étais semblable à la tendre génisse... Ah! s'il m'était permis d'implorer encore les Grâces et les Muses!...» Etc... Ainsi chante cette petite chrétienne, qui ignore le langage et le vocabulaire chrétiens.
C'est une chose étrange: toutes les fois qu'il s'agit de décrire une fête païenne ou de chanter un chant païen, le poète retrouve son génie. Il a l'air alors de sentir et de jouir pour son compte... Il y a, tout près de la fin, au livre XXIIIe, une fête de Bacchus et un hymne à Bacchus, d'une ardeur, d'une couleur!... «Les prêtresses agitaient autour de lui des torches enflammées... Leurs cheveux flottaient au hasard... Les unes portaient dans leurs bras des chevreaux naissants, les autres présentaient la mamelle à des louveteaux...» Et l'hymne est délicieux. Cela rend bien pâles les scènes de sainteté. On sent que Chateaubriand a connu les manuscrits d'André Chénier. Je ne sais pas s'il avait besoin de les lire pour composer ces tableaux et ces chants: mais enfin il les avait lus. Cela est particulièrement sensible aux premiers livres, dans la rencontre de Cymodocée et d'Eudore, dans la visite de Démodocus et de sa fille chez Lasthénès. Démodocus l'homéride, un peu trop ingénu tout de même, semble échappé des idylles de Chénier. Dans les premières conversations d'Eudore et de Cymodocée, l'impression est curieuse. Elle le prend pour le chasseur Endymion, ou pour un Dieu. Il lui répond: «Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers.» Elle lui dit: «Je suis fille d'Homère aux chants immortels.» Il lui répond: «Je connais un plus beau livre que le sien.» Elle «hasarde quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée.» Il lui répond: «Je ne vois que des astres, qui racontent la gloire du Très-Haut.» Bref, si j'ose dire, il la «colle» tout le temps, mais c'est Cymodocée que nous aimons... Quand, au livre II, elle chante en s'accompagnant de la lyre et que les chrétiens, l'ayant entendue, gardent le silence et «ne lui donnent point les éloges qu'elle semble mériter», nous avons envie de dire: «Les pauvres gens!» Seul, le mysticisme chrétien peut être plus beau que le naturalisme païen: et ce mysticisme est absent des _Martyrs_, parce que Chateaubriand ne l'eut jamais en lui. Je me trompe fort, ou nulle part ne se trouvent exprimées,--sauf la pudeur et la charité, qui encore n'étaient point ignorées des païens,--les nouveautés dont l'âme humaine fut redevable au christianisme. J'écrivais jadis:
... La foi chrétienne, en se mêlant à toutes les passions humaines, les a compliquées et agrandies par l'idée de l'_au delà_ et par l'attente ou la crainte des choses d'outre-tombe. La pensée de l'autre vie a changé l'aspect de celle-ci, provoqué des sacrifices furieux et des résignations d'une tendresse infinie, des songes et des espérances à soulever l'âme, et des désespoirs à en mourir... La femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs et des adorations d'autant plus ardentes... La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale de la nature, l'amour de Dieu, la foi, la contrition. À côté de la débauche exaspérée par la terreur même de l'enfer, il y a eu la pureté, la chasteté chevaleresques; à côté de la misère plus grande et à travers les férocités aveugles, une plus grande charité, une compassion de la destinée humaine où tout le coeur se fondait. Il y a eu des conflits d'instincts, de passions et de croyances qu'on ne connaissait point auparavant, une complication de la conscience morale, un approfondissement de la tristesse et un enrichissement de la sensibilité...
Il y a trop peu de tout cela dans les _Martyrs_. Sans doute Cymodocée dit à un moment: «Je pleure comme si j'étais chrétienne.» Mais c'est à peu près tout. Elle n'est héroïque que par amour, et elle est païenne encore sous la dent du tigre. Et Eudore, redevenu chrétien, montre assurément de grandes vertus, pureté, détachement, résistance à la douleur: mais je cherche en vain l'accent nouveau, l'accent mystique. Je crois que le Christ n'est pas appelé une seule fois Jésus.--En résumé les _Martyrs_,--chose non prévue par l'auteur,--nous charment dans la mesure où ils sont pénétrés de paganisme, et par conséquent dans la mesure où ils prouvent le contraire de ce qu'ils prétendaient prouver.
L'auteur lui-même a dû le reconnaître. En 1839, instruit par trente années, il écrit dans ses _Mémoires_: «Le défaut des _Martyrs_ tient au merveilleux _direct_, que, dans le reste de mes préjugés classiques, j'avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m'avait paru impossible de me passer d'un enfer et d'un ciel (!). Les bons et les mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l'action, sans la livrer à des machines usées.» Non seulement ils «suffisaient» à la conduite de l'action, mais ils y étaient inutiles. «Effrayé de mes innovations», on se demande lesquelles. Mais il a raison de conclure: «Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée» (avant leur conversion); «si la description de Naples et de la Grèce n'obtiennent pas grâce pour les _Martyrs_, ce ne sont pas l'enfer et le ciel qui les sauveront.»
(J'ajoute: Ce ne sont pas non plus les bons ni les mauvais anges, ni tous les ressouvenirs du genre pseudo-épique, et, par exemple, les innombrables comparaisons, si ingénieuses parfois, et presque toujours si artificielles. Il y en a même de désobligeantes: «Comme un taureau qu'on arrache aux honneurs du pâturage pour le séparer de la génisse que l'on va sacrifier aux dieux, ainsi Dorothée avait entraîné Démodocus loin de la prison de Cymodocée.»)
Mais il est très vrai que la bataille des Francs et des Romains est une de ces choses dont on peut dire: «Cela n'avait pas été écrit auparavant.» Depuis longtemps, certes, on était préoccupé de «couleur locale». Mais, je ne sais comment, avec des traits empruntés à César, Polybe, Tacite, Diodore, Strabon, Sidoine Apollinaire, Salvien, Anne Comnène, Grégoire de Tours, Arrien, Jormandès, Plutarque et les _Edda_, Chateaubriand a su faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui. Ce livre VI illumina Augustin Thierry. Vous vous rappelez ces images et ce rythme:
Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces... Les yeux de ces barbares ont la couleur d'une mer orageuse... Sur une grève... on apercevait leur camp... Il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs... Le roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi les troupeaux de rennes et de chevreuils, dans les haras de Pharamond... Chef à la longue chevelure, je vais t'asseoir autrement, sur le trône d'Hercule le Gaulois... Esclave romain, ne crains-tu pas ma framée?... Les femmes des barbares... vêtues de robes noires... arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit, et le ramènent au combat...
Puis, la marée d'équinoxe qui envahit le camp des Francs et en chasse les Romains:
Les boeufs épouvantés nagent avec les chariots qu'ils entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs cornes recourbées et ressemblent à une multitude de fleuves qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à l'Océan... Mérovée s'était fait une nacelle d'un large bouclier d'osier: porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté de ses pairs qui bondissaient autour de lui comme des tritons.
C'est magnifique: mais voyez comment, jusque dans ses tableaux du Nord, le Breton Chateaubriand est poursuivi des lumineux souvenirs de la mythologie grecque.
Il y a donc le combat des Francs. Et il y a Velléda.
L'histoire de Velléda est rapide, éclatante, étrange et triste. Je vous en rappelle brièvement la donnée. Eudore, nommé commandant des contrées armoricaines, est averti d'un complot tramé contre les Romains par les prêtres gaulois et par la prophétesse Velléda. Il les épie, assiste à la scène du complot dans la forêt, exige que Velléda et son père Ségenax lui soient livrés comme otages. Or, la belle captive aime son maître, qui finit par céder à ce hardi et frémissant amour. «Je tombe, dit Eudore, aux pieds de Velléda... L'enfer donne le signal de cet hymen funeste; les esprits des ténèbres hurlent dans l'abîme, les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux.» (Voilà qui est bien exagéré, et fort éloigné, je pense, des sentiments naturels de l'auteur). Mais le vieux Ségenax soulève les Gaulois contre Eudore qui a déshonoré, dit-il, la prêtresse; et, au milieu d'une scène de tumulte et de carnage, Velléda reparaît et s'ouvre la gorge de sa faucille d'or.
Il est tout à fait singulier que cette chute de la jolie Gauloise dans les bras d'Eudore nous soit donnée comme un terrible châtiment des péchés de ce mauvais chrétien. Mais cette histoire de Velléda est charmante, et on peut la relire.
Eudore, c'est Chateaubriand lui-même: «... Mon âme était encore tout affaiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes; je trouvais même dans les anciens doutes de mon esprit et la mollesse de mes sentiments un certain charme qui m'arrêtait: mes passions étaient comme des femmes séduisantes qui m'enchaînaient par leurs caresses.»
Velléda est orgueilleuse, passionnée, possédée, mystérieuse, héroïque et faible. Elle a produit, je pense, une quantité d'amoureuses romantiques,--dont je ne me rappelle en ce moment que la Esméralda,--et jusqu'aux _Petite comtesse_ et aux _Julia de Trécoeur_. Ses apparitions sont imprévues et soudaines. Ses discours, qui semblent involontaires, ont un charme secret et puissant: «Mon père dort; assieds-toi, écoute... Sais-tu que je suis fée?... Je suis vierge, vierge de l'île de Sayne; que je garde ou que je viole mes voeux, j'en mourrai. Tu en seras la cause... Tu me fuis, mais c'est en vain: l'orage t'apporte Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds... Oh! oui, c'est cela, les Romaines auront épuisé ton coeur! Tu les auras trop aimées! Ont-elles donc tant d'avantages sur moi?...» Une fois, elle fait présent à Eudore (pour Alfred de Vigny) du thème de la _Maison du Berger_: «Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi... Nous promènerions notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie...»
Comme Atala liée par un voeu de virginité, comme Amélie amoureuse de son frère, la prêtresse Velléda est dévorée d'une passion qu'exalte son caractère criminel. Mais Velléda est la plus belle et la plus vivante des «héroïnes» de Chateaubriand. C'est peut-être que Velléda est une image plus développée de sa soeur Lucile. À vrai dire il n'avait pas à se donner beaucoup de peine pour faire de Lucile une druidesse amoureuse, un peu folle et un peu sorcière.
Nous avons déjà vu combien Lucile le hante. Rouvrons le premier volume des _Mémoires_:
De la concentration de l'âme naissaient chez ma soeur des effets d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un palier de l'escalier de la grande tour battait une pendule qui sonnait le temps au silence. Lucile, dans ses insomnies, s'allait asseoir sur une marche en face de cette pendule; elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure des désastres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains... Dans les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de Walter Scott, douée de la seconde vue: dans les bruyères armoricaines elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de malheur.
Cette soeur, il ne peut s'empêcher de nous parler d'elle. Après nous avoir dit plusieurs fois qu'elle était un peu folle et que la mort de madame de Beaumont «avait achevé d'altérer la raison de Lucile», il tient à nous donner des lettres de cette malade, devenue madame de Caud et veuve, des lettres qui témoignent en effet d'un certain désordre d'esprit. Et je ne sais si je me trompe, mais je crois sentir quelque ressemblance secrète entre l'incohérence ardente de ces lettres de Lucile et celle des propos de Velléda.
Autrefois, Chateaubriand a confié sa femme à Lucile. Elle la lui a gardée dix ans. Peut-être n'était-elle pas pressée de la lui rendre. Puis, Lucile s'est intéressée particulièrement à la liaison de son frère et de madame de Beaumont. Elle lui écrit dans les derniers mois de sa vie: «Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont: je me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins.» Elle lui écrit obscurément: «Mon ami, j'ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui semblent exister et n'exister pas; qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoi qu'on les vît distinctement.» Une autre fois: «Mon frère... pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités... Ma vie jette sa dernière clarté... Rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux et pressés ensemble tous deux sur le même sein; que déjà tu mêlais des larmes aux miennes...; que nos jeux nous réunissaient et que j'ai partagé tes premières études. Je ne te parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton coeur.» Et encore: «... Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercie du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne, et d'avoir conservé ma vie sans tache.» Pourquoi ces derniers mots? Et pourquoi, tout à l'heure, «l'innocence de nos pensées et de nos joies?» Il semblait que cela, d'une soeur à un frère, allât sans dire. Et enfin: «Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent obscurcie, jamais ternie.»
Oui, Lucile, dans l'imagination de son frère, dut se transformer très aisément en Velléda. Je me figure, je vois Lucile à dix-huit ans, dans les bois de Combourg, parée de gui et de fleurs sauvages, dire à René, comme Velléda à Eudore: «Assieds-toi, écoute, sais-tu que je suis fée?» Et pourquoi prête-t-il à Velléda «une connaissance approfondie des lettres grecques», connaissance vraiment imprévue chez la petite druidesse, si ce n'est parce que Lucile était une personne fort lettrée?
La destinée de Lucile fut étrange même après sa mort. La soeur de Chateaubriand, la comtesse de Caud, fut enterrée dans la fosse commune. Elle n'avait plus rien, «était ignorée et n'avait pas un ami». Son frère l'avait mise dans un couvent, chez les Dames de Saint-Michel, avec son domestique le vieux Saint-Germain (l'ancien serviteur de madame de Beaumont). Puis il était allé à Villeneuve-sur-Yonne, chez son ami Joubert; et là, raconte-t-il, madame de Chateaubriand était tombée malade. Pendant ce temps-là, Lucile avait encore changé de demeure, puis était morte; et on l'avait enterrée parmi les pauvres. Saint-Germain seul avait suivi le «cercueil délaissé». Et, quand Chateaubriand était rentré à Paris, le vieux Saint-Germain lui-même était mort (sans avoir une seule fois écrit ou fait écrire à son maître, paraît-il); et Chateaubriand s'était abstenu de rechercher le lieu de la sépulture de Lucile. Oh! il nous dit éloquemment pourquoi: «... Quand, en faisant des recherches, en compulsant les archives des municipalités, les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma soeur, à quoi cela me servirait-il...? Quel nomenclateur des ombres m'indiquerait la tombe effacée? Ne pourrait-il pas se tromper de poussière? Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue!» Il trouve cela très bien, très original. Plus loin, il l'appelle cette «sainte de génie» et dit qu'il n'a pas été un seul jour sans la pleurer. Il est possible, quoique, vers la fin, il dût en avoir assez de cette folle.
En tout cas, il a bien fait de la pleurer. Car il me paraît de plus en plus que c'est Lucile, la jolie Bretonne neurasthénique, qui, après Amélie, lui a légué Velléda. Il a vu Lucile dans le même décor, à peu près, où il place la petite druidesse «... Elle me prit par la main, et me conduisit sur la pointe la plus élevée du dernier rocher druidique... Velléda tressaille, étend les bras, s'écrie: on m'attend! Et elle s'élançait dans les flots. Je la retins par son voile...» Les étangs de Combourg ont fort bien pu voir quelque scène de ce genre, au temps où le frère et la soeur s'enivraient ensemble de solitude et de la pensée de la mort, peut-être le même jour où René jouait au suicide avec son vieux fusil à la détente usée.
Après cela, et après le dixième livre, les _Martyrs_ m'ont semblé assez ennuyeux. Ces voyages, ces descriptions éternelles! Ces anachronismes si ingénieux et si inutiles! Ce qui reste du jeune _Anacharsis_ de l'abbé Barthélemy, et ce qui fait présager le jeune _Gaulois à Rome_, du digne professeur Dézobry! Et cette cruelle tension de style, à faire trouver le _Télémaque_ délicieux et naturel!
(Quand j'étais adolescent, j'ai lu avec amour _Fabiola_. Le modeste livre du cardinal Wiseman est plus chrétien que les _Martyrs_, et me semblait aussi bien plus amusant. Avez-vous lu _Fabiola_? Vous rappelez-vous la petite Agnès, la bonne Syra, l'enfant Tarcisius? Il y a dans _Fabiola_ de la douceur, de la piété, de l'intérêt dramatique...)
Mais, encore une fois, il y a, dans les _Martyrs_, le combat des Francs, et il y a Velléda. Il y a Chateaubriand lui-même et la plus rare fleur de son sang. Chactas, René, Eudore, c'est lui; Atala, Amélie, Velléda, c'est elle. Il ne s'intéresse violemment,--et assez pour leur donner la vie par des mots,--qu'aux images de son propre coeur, ou des coeurs qu'il a troublés. Velléda vit, parce qu'elle est sa grande aventure passionnelle; Cymodocée vit, parce qu'elle est son paganisme habillé en vierge. Les autres sont des ombres, même Hiéroclès, le proconsul jacobin.
SEPTIÈME CONFÉRENCE