II
Au bout d’une année, Lars était devenu président du conseil paroissial, directeur de la caisse d’épargne, et commissaire en chef à la cour de conciliation ; bref, il possédait tous les offices auxquels il est possible de parvenir par l’élection. Dans le conseil d’inspection pour le comté, il ne prit pas la parole pendant une année, mais, l’année suivante, il produisit la même sensation que lors de ses premiers discours au conseil paroissial : ici encore, rompant en visière avec celui qui avait été jusqu’alors le pouvoir dirigeant, il l’emporta sur toute la ligne et ce fut lui, désormais, qui commanda. De là, sa fortune le conduisit au storthing (parlement), où sa réputation l’avait précédé : aussi ne manqua-t-il pas d’y trouver des adversaires. Mais ici, bien que persévérant et ferme, il se tint toujours sur la réserve. Il ne se souciait d’exercer de l’influence que là où il était bien connu, et ne voulait pas compromettre la domination qu’il exerçait dans la paroisse par des défaites au dehors.
Sa carrière était brillante. Quand, le dimanche, il se tenait près de la porte de l’église, et que la congrégation passait lentement, le saluant tout bas, et que chacun s’arrêtait pour échanger quelques mots avec lui, on pouvait dire en toute vérité que son brin de paille faisait marcher toute la paroisse.
Il méritait ces honneurs. La route qui conduisait à l’église, c’est lui qui l’avait ouverte ; l’église neuve elle-même devant laquelle il stationnait, c’est lui qui l’avait bâtie ; tout cela, et bien d’autres choses encore, était dû à la caisse d’épargne qu’il avait fondée et qu’il gérait en personne. Ces ressources nouvelles avaient été fécondes, et la paroisse était citée en exemple à toutes les autres comme un modèle de bonne administration.
Knud Aakre s’était entièrement retiré de la lice, bien que, dans les premiers temps, il assistât quelquefois encore aux séances du conseil paroissial, parce qu’il s’était promis à lui-même de continuer à offrir ses services, bien que cette condescendance répugnât un peu à son orgueil. La première fois qu’il fit une motion, il fut si grandement mis dans l’embarras par Lars, qui insistait pour qu’il la présentât dans tous ses détails, que, se sentant un peu blessé, il finit par dire : « Quand Colomb découvrit l’Amérique, il ne la trouva pas divisée en paroisses et doyennés ; cela vint peu à peu. » Là-dessus, Lars, dans sa réplique, compara la découverte de l’Amérique à la proposition de Knud. Or, cette proposition se rapportait à des réparations d’étables, et, depuis lors, Knud ne fut plus connu dans le conseil que sous le nom de « la découverte de l’Amérique. » Aussi, voyant qu’il avait cessé d’être utile, il ne se crut plus obligé de mettre la main à la pâte, et refusa désormais d’être réélu.
Pourtant, il continua à être actif et, pour ne pas rester tout à fait inutile, il agrandit son école du dimanche, et, au moyen des petites contributions de ceux qui y assistaient, il la mit en communication avec la société des missions, dont il devint le centre et le chef dans son comté et les comtés voisins. Là-dessus, Lars Högstad fit la remarque que, si jamais Knud entreprenait de collecter de l’argent pour quelque entreprise, il fallait qu’il fût assuré d’avance qu’il s’agissait de faire du bien à quelques mille lieues de chez lui.
Il est bon de faire observer que, désormais, il n’y eut plus de querelles entre eux. Assurément, il ne fut plus question de s’associer pour rien l’un avec l’autre, mais, quand ils se rencontraient, ils se saluaient et causaient un moment. Knud sentit toujours quelque peine à la seule pensée de Lars ; mais il s’efforçait de maîtriser cette impression et de se persuader à lui-même que les choses n’auraient pas pu se passer autrement. Quelques années plus tard, dans une grande fête de mariage où ils assistaient tous deux et étaient tous deux de très bonne humeur, Knud monta sur une chaise et proposa un toast au président du conseil paroissial et au premier représentant que le comté avait envoyé au storthing. Il parla jusqu’à devenir profondément ému et, comme d’habitude, s’exprima d’une manière extrêmement belle. Chacun pensa qu’il s’était fait grand honneur ; Lars vint à lui, et son regard se troubla quand il dit que c’était à lui, Knud, qu’il était redevable de presque tout.
Et, à la première élection du conseil, Knud fut, de nouveau, nommé président.
Mais, si Lars Högstad avait prévu ce qui allait s’ensuivre, il n’eût pas, certainement, usé de son influence pour parvenir à ce résultat. Chaque chose arrive en son temps, dit un vieux proverbe et, juste au moment où Knud Aakre entrait en fonction, quelques-uns des meilleurs membres de la paroisse se trouvèrent menacés d’une ruine complète, à la suite d’une fureur de spéculation qui faisait rage depuis longtemps, mais ne commença qu’alors à faire des victimes. On disait que Lars Högstad était la cause de ce désastre, parce que c’était lui qui avait appris à la paroisse à spéculer. Cette fièvre d’argent avait pris naissance dans le conseil paroissial, car le conseil lui-même était le plus grand spéculateur de tous. Chacun, jusqu’au jeune travailleur de vingt ans, entendait bien, dans ses transactions, d’un écu en tirer dix. Au début, le conseil se montra d’une extrême parcimonie, mais qui fut bientôt suivie d’une folle prodigalité. Tous les efforts étaient tendus vers le lucre ; en même temps se développa un esprit de soupçon, des exigences sans fin, un goût de chicane qui aboutit à des procès et à des haines. Ici encore, disait-on, l’exemple donné par le conseil fut très fâcheux, car l’une des premières choses que fit Lars en sa qualité de président fut d’ordonner des poursuites contre le vénérable vieux pasteur, pour avoir pris des titres douteux. Le conseil l’emporta devant la justice, mais immédiatement après le pasteur résigna son poste. Les uns avaient approuvé, d’autres blâmé ce procès qui fut, en tout cas, un précédent fâcheux. Bientôt les conséquences de l’administration de Lars se montrèrent sous la forme de pertes subies par la plupart des propriétaires de la paroisse. Un brusque changement se produisit dans l’opinion publique. L’opposition trouva bientôt son chef dans la personne de Knud Aakre, qui était rentré dans le conseil sous le patronage de Lars lui-même !…
La lutte s’engagea sur-le-champ. Les jeunes gens qui avaient reçu dans le temps les enseignements de Knud étaient devenus des hommes faits, les membres les plus éclairés, les plus actifs de la paroisse. C’est à eux que Lars eut affaire désormais, et, depuis leur enfance, ces jeunes gens lui gardaient rancune. Un soir, après une séance orageuse du conseil, comme il s’était arrêté sur les degrés à l’entrée de sa maison, il lui sembla entendre comme une rumeur lointaine s’avançant contre lui de tous les gards, de toutes les demeures : c’était le pressentiment que, le jour où la ruine s’abattrait sur la paroisse, la caisse d’épargne et lui-même seraient renversés, et que, pour prix de ses longs efforts, l’animadversion de tous retomberait en imprécations sur sa tête.
Dans ces jours de conflits et de découragement, des commissaires, envoyés par la direction du chemin de fer central pour déterminer la direction de la nouvelle voie, arrivèrent un soir à Högstad, le premier gard à l’entrée de la paroisse. Dans l’entretien qu’il eut alors avec les commissaires, Lars apprit qu’il s’agissait de savoir si la nouvelle ligne traverserait la vallée, ou bien suivrait une direction parallèle, de l’autre côté des montagnes.
Ce fut pour lui comme un éclair de lumière ! S’il pouvait réussir à faire passer la ligne du chemin de fer par la vallée, les propriétés foncières acquerraient de la valeur, lui-même serait sauvé, et sa renommée passerait à la postérité la plus reculée. Il ne put s’endormir cette nuit-là ; ses yeux étaient éblouis par une lumière éclatante, parfois même il lui semblait entendre le roulement d’une locomotive… Le lendemain, il accompagna les commissaires dans leur inspection locale ; ce fut son cheval qui les conduisit, et les ramena le soir à Högstad. Le jour suivant, ils se rendirent dans l’autre vallée, Lars toujours avec eux ; tous revinrent passer la nuit chez lui. Ils trouvèrent le gard brillamment illuminé ; les notables de la paroisse avaient été conviés à une grande fête donnée en l’honneur des commissaires et qui dura jusqu’au lendemain. Tout cela, pourtant, sans résultat utile. Plus on examina de près l’état des choses, plus on dut se convaincre que l’établissement projeté du chemin de fer se trouvait en présence de cette alternative : pour pénétrer dans la vallée, que fermait une gorge étroite, la voie nouvelle devait suivre à peu près le parcours de la route de terre actuelle, et s’élever ainsi à une altitude qui la rendait impossible, ou bien prendre au plus court, mais sur cette ligne directe il fallait, de toute nécessité, faire passer la voie au travers de l’ancien cimetière ; or, c’était peu de temps auparavant que le nouveau « champ des morts » avait été ouvert ; la dernière inhumation qui s’était faite dans l’autre était récente : la situation étant telle, le projet devenait inexécutable, et toute perspective d’avoir jamais le chemin de fer était illusoire.
« Pourtant, se disait Lars, s’il ne s’agit que d’emprunter une minime portion du cimetière abandonné, pour que la paroisse soit gratifiée d’un aussi grand bienfait que le passage de la ligne ferrée, serait-il donc possible qu’on dût y renoncer ? N’était-il pas tenu, lui, Lars, de faire appel à toute son énergie, à tout ce qui lui restait encore d’influence, pour écarter cet obstacle ?… » Plein de cette pensée, il se rendit immédiatement chez le pasteur et le doyen, puis auprès du conseil diocésain. Il parla, il parlementa. Armé de tous les faits et de tous les chiffres possibles concernant l’immense avantage pour la vallée de posséder cette voie ferrée qu’appelaient les vœux de la population, il emporta tous les suffrages. Moyennant le transfert dans le nouveau cimetière de quelques-uns des corps inhumés dans l’ancien, toute objection pouvait être considérée comme nulle et non avenue ; on lui donna l’assurance que l’autorisation royale, indispensable dans ce cas particulier, serait obtenue sans difficulté. On ajouta que tout ce qu’il lui restait à faire était de s’entendre sur la question avec le conseil paroissial.
La population était aussi excitée que Lars lui-même. L’esprit de spéculation qui, depuis quelques années, l’avait emporté dans la paroisse, tournait à une joie folle. On ne parlait, on ne s’occupait plus que du voyage de Lars et de ses résultats possibles. Quand il revint porteur de bonnes nouvelles, on lui rendit tout honneur, on chanta des actions de grâces à sa louange. En vérité, si, à cette heure-là, les propriétaires les plus considérables de la localité avaient fait faillite l’un après l’autre, on y aurait à peine pris garde. La fièvre de la spéculation avait fait place à la fièvre des chemins de fer.
Le conseil paroissial s’assembla. Une pétition respectueuse, demandant que l’ancien cimetière fût approprié pour le passage de la voie, lui fut présentée. On l’adopta à l’unanimité. Il fut même question de voter à Lars, en témoignage de gratitude, une cafetière d’argent ayant la forme d’une locomotive ; on jugea pourtant qu’il serait mieux d’attendre pour cela que le plan tout entier eût été mis à exécution. La pétition fut transmise au conseil diocésain, et revint avec la demande d’une liste de tous les corps qui devaient être « transportés. » Le pasteur dressa cette liste ; mais, au lieu de l’envoyer directement à son adresse, il la fit passer, pour des raisons à lui connues, par l’intermédiaire du conseil paroissial. Ce fut Lars, en sa qualité de président, qui eut à ouvrir l’enveloppe et à faire lecture de la liste.
Or, il se trouva que le premier corps qui devait être exhumé était celui de son grand-père ! Un petit frisson parcourut l’assemblée… Lars lui-même tressaillit, mais continua pourtant sa lecture. Le second corps se trouva être celui du grand-père de Knud Aakre : ces deux hommes étaient morts à un petit intervalle l’un de l’autre. Knud bondit de son siège ; Lars s’arrêta ; chacun se regardait consterné, car le vieux Knud Aakre avait été, en son temps, le bienfaiteur de la paroisse et le plus aimé de ses contemporains. Il y eut, pendant quelques minutes, un silence de mort. Lars, enfin, s’éclaircit le gosier et continua à lire. Mais plus il avançait dans sa lecture, et plus les choses se gâtaient, car, à mesure qu’on se rapprochait de l’époque actuelle, les morts semblaient plus chers et sacrés. Quand il eut fini, Knud Aakre demanda tranquillement s’il ne semblait pas à chacun que l’air autour d’eux fût rempli d’esprits. Il commençait justement à faire sombre dans la salle et, bien qu’il n’y eût là que des hommes d’âge mûr, et en grand nombre, ils ne pouvaient se défendre d’être inquiets. Lars tira de sa poche un paquet d’allumettes et fit de la lumière, remarquant sèchement qu’il n’y avait là rien absolument qui ne fût déjà bien connu de tous.
— Oui, c’est vrai, dit Knud parcourant la salle à grands pas, et pourtant c’est plus grave encore que je ne l’avais cru jusqu’ici. Je m’aperçois maintenant que même des chemins de fer peuvent être achetés à trop haut prix.
Ces paroles firent sur l’audience une impression profonde. Remarquant qu’il serait bon de considérer la chose de plus près, Knud fit une motion à cet effet.
— Dans l’excitation qui a prévalu parmi nous, dit-il, le bénéfice à retirer de l’établissement de la voie ferrée a été grandement exagéré. Même dans le cas où la ligne n’aurait pas traversé la paroisse, il y aurait eu pourtant une station à chacune des extrémités de la vallée ; à la vérité, le chemin aurait été plus long pour y parvenir que si la station se fût trouvée au centre : pourtant, la difficulté n’aurait pas été telle qu’il fût nécessaire, pour y échapper, de violer le repos des morts.
Quand ses pensées l’entraînaient par un mouvement rapide, Knud était capable, pour les défendre, de présenter des arguments convaincants : un instant auparavant, ce qu’il dit alors ne lui était pas venu à l’esprit, et pourtant ses paroles arrivèrent au cœur de tous. Lars sentit le danger et, jugeant que la prudence était de mise, il acquiesça en apparence à la proposition d’ajournement. « Ces impressions vives, pensa-t-il, sont toujours fâcheuses au début ; le mieux est de temporiser. »
Mais il s’était mépris. La crainte de toucher aux morts de leurs propres familles monta comme une marée grandissante dans les âmes des habitants de la vallée. Ce qui ne leur avait paru d’abord que quelque chose d’abstrait devint pour eux une question solennelle, un fait redoutable. Les femmes surtout étaient excitées, et, le lendemain, au moment de l’assemblée, le chemin qui mène à la maison commune était noir de monde. C’était un jour chaud d’été. Les fenêtres avaient été enlevées, et il y avait autant de gens en dehors qu’à l’intérieur. Chacun sentait qu’un grand combat allait se livrer.
Lars arriva et fut affectueusement salué par tous : tranquille et plein de confiance, il regardait autour de lui, ne semblant nullement surpris. Il prit place près de la fenêtre, son brin de paille aux dents, et un demi-sourire se montra sur sa figure sarcastique quand il vit Knud Aakre se lever pour prendre la parole au nom des morts de l’ancien cimetière de Högstad.
Mais ce ne fut point par là que Knud Aakre commença. Il s’appliqua d’abord à exposer avec soin combien, dans tout le bruit qui se faisait depuis quelque temps, les avantages à attendre du chemin de fer avaient été surfaits. Il appuyait de preuves positives chacune de ses assertions, car il avait calculé la distance de tous les gards à la station la plus prochaine. Et finalement il demanda :
— Pourquoi y a-t-il eu tant de tapage à propos de ce chemin de fer, si ce n’est à cause du bénéfice que la paroisse espère en retirer ?
Il lui fut aisé de démontrer qu’il était d’un intérêt pressant, pour ceux qui avaient amené dans le pays un état de choses si fâcheux, de créer maintenant une agitation nouvelle afin de faire oublier le passé. Et puis, ajoutait-il, certaines gens, dans la fièvre du moment, espèrent sans doute vendre à grand prix leurs gards et domaines à des étrangers assez fous pour les acheter. Or, c’est là une spéculation honteuse à laquelle on veut faire contribuer non seulement les vivants, mais encore les morts…
L’effet de cette allocution fut considérable. Mais Lars, quoi qu’il advînt, était bien résolu à garder son sang-froid. Il répliqua que Knud lui-même avait été d’abord très porté pour le chemin de fer et, cependant, qui donc voudrait accuser Knud d’avoir quelque chose à faire avec la spéculation (ici un petit rire) ? Knud n’avait pas élevé la moindre objection contre le transfert des corps de gens du commun peuple, afin de rendre la voie ferrée possible. C’est seulement quand il s’est agi du corps de son grand-père qu’il s’est aperçu tout à coup que le sort et le bonheur de la communauté tout entière étaient menacés.
Il n’ajouta rien, mais regarda Knud en souriant du bout des lèvres, ce que d’autres firent comme lui. Cependant, la réponse de Knud le surprit, comme elle surprit chacun :
— Je dois l’avouer : je n’ai bien compris la chose que lorsque je me suis senti atteint dans mes affections de famille. Il est bien possible que ce soit là une honte… Mais ç’aurait été une honte bien autrement regrettable encore de n’avoir rien éprouvé de pareil, comme c’est le cas de Lars… Et il conclut en disant : Jamais la raillerie n’a été plus hors de place et, pour tous ceux qui ont le sentiment de la décence, l’affaire tout entière est absolument révoltante !
— Ce sentiment est quelque chose qui s’est produit tout à fait récemment, répliqua Lars ; nous pouvons donc espérer qu’il se dissipera comme il est venu. Après nous avoir vus tous d’accord pour mettre le char en mouvement, que diront le pasteur, le doyen, le conseil diocésain, les ingénieurs et le gouvernement lui-même, en apprenant que nous cherchons à l’enrayer et, après des chants de réjouissance, que nous nous mettons à pleurer et à faire des oraisons funèbres ? S’ils ne déclarent pas que nous sommes devenus fous dans cette paroisse, ils trouveront au moins que nous avons agi de la façon la plus inexplicable.
— Et ils auront raison, Dieu le sait, rétorqua Knud. Nous nous sommes conduits récemment, en effet, d’une singulière façon, et il est grand temps de nous amender. Les choses en sont venues pour nous au point décisif. Nous voilà prêts, chacun de nous, à déterrer nos propres grands-pères pour faire place au chemin de fer, à troubler le repos de nos morts pour que nos propres fardeaux puissent être voiturés un peu plus commodément et plus vite. N’est-ce pas comme si nous mettions notre cimetière en labour pour y récolter de quoi faire du pain ? Ce qui a été déposé là au nom de Jésus, nous l’enlevons au nom de Moloch : cela ne vaut guère mieux que de manger les os de nos ancêtres…
— Mais c’est le cours de la nature, dit Lars froidement.
— Oui, pour les animaux et les plantes.
— Eh ne sommes-nous pas des animaux ?
— Oui, mais nous sommes aussi les enfants du Dieu vivant ; nous avons enterré nos morts dans la foi en Lui : c’est Lui qui doit les réveiller et non pas nous.
— Ce sont là des mots et rien de plus. Ne serons-nous pas obligés de fouiller nous-mêmes le cimetière, quand le moment de la seconde série des inhumations sera venu ? Quel mal y a-t-il à le faire quelques années plus vite ?
— Je vais vous le dire. Ce qui est né d’eux respire encore ; ce qu’ils ont bâti demeure ; ce qu’ils ont aimé, ce pour quoi ils ont souffert, vit encore autour de nous et en nous, et nous ne serions pas tenus à les laisser dormir en paix ?…
— Votre ardeur montre bien que de nouveau vous pensez à votre grand-père, répliqua Lars, et je dois dire que, selon moi, il est plus que temps que la paroisse soit débarrassée de lui. Il a pris déjà bien trop de place pendant qu’il était en vie ; il n’est pas juste qu’il soit encore sur notre chemin, maintenant qu’il est mort. Si son corps devait priver cette paroisse d’une bénédiction qui s’étendra à travers des centaines de générations, nous pourrions dire en toute vérité que de tous ceux qui sont nés ici, c’est lui qui nous a fait le plus de mal.
Knud Aakre secoua ses cheveux en désordre, ses yeux flamboyaient, toute sa personne semblait tendue comme un ressort d’acier.
— J’ai déjà montré, s’écria-t-il, ce qu’il adviendra de la bénédiction dont vous parlez ; elle ressemble à toutes celles dont vous avez comblé cette paroisse. Il est vrai que vous nous avez pourvus d’une nouvelle église, mais vous l’avez remplie d’un esprit nouveau, et ce n’est pas celui de l’amour. Vous nous avez fourni de nouvelles routes, mais des routes qui conduisent à l’abîme, comme cela est manifeste aujourd’hui par les infortunes de plusieurs. Vous avez diminué nos taxes publiques, c’est vrai, mais vous avez augmenté les taxes privées ; les procès, les dettes hypothécaires, les banqueroutes, ne sont pas des dons profitables pour une communauté. Et vous osez déshonorer dans sa tombe l’homme que toute la paroisse révère ! Vous avez le front de dire qu’il est sur notre chemin ! Ah ! oui, certainement, il est sur votre chemin à vous, car sa tombe sera la cause de votre chute ! L’esprit qui a régné jusqu’aujourd’hui sur nous tous était un esprit de servitude. On laissera certainement le cimetière en paix ; mais, aujourd’hui même, il faudra y ajouter une fosse, celle de votre popularité qui y restera enfouie.
Lars Högstad se leva, blanc comme un linge ; ses lèvres s’ouvrirent, mais il ne put prononcer un mot : le brin de paille tomba. Après quelques efforts pour le retrouver et retrouver en même temps la parole, il éclata comme un volcan.
— Et c’est là les remerciements que je recueille pour toutes mes peines, et mes corvées, et mes tourments ! Si c’est ce prêcheur de femmes qui doit être votre maître, puisse le diable présider lui-même votre assemblée avant que j’y remette les pieds ! C’est grâce à moi que votre boutique a tenu jusqu’aujourd’hui : après moi elle tombera en mille pièces, et c’est déjà fait… Voilà votre registre ! – Et il le jeta sur la table. – Honte à cette assemblée de vieilles commères et de marmots ! – Et il frappa violemment sur le bureau. – Honte à toute cette paroisse qui récompense ainsi son bienfaiteur !
De nouveau il laissa retomber son poing fermé sur la table de la présidence, avec une violence telle que l’écritoire roula à terre, marquant ainsi d’une grande tache noire, pour les générations futures, la place où Lars Högstad, en dépit de sa longue domination, de sa patience et de son habileté, était rentré dans le néant.
Il se précipita vers la porte et disparut. L’assemblée resta immobile : la colère de Lars et sa voix tonnante avaient épouvanté les conseillers ahuris. Alors Knud Aakre, se rappelant le traitement insultant qu’il avait reçu lors de sa chute à lui, s’écria, l’air radieux et en contrefaisant la voix de Lars :
— Est-ce là « le coup décisif » qui tranche la question ?
De joyeux éclats de rire, partant de toutes parts, saluèrent ces paroles. Cette séance solennelle finit dans l’allégresse ; deux ou trois membres seulement quittèrent la salle ; tous les demeurants se firent apporter à boire afin d’arroser gaiement leur repas, et une nuit bruyante succéda à ce jour orageux. Chacun se sentait heureux et libre comme autrefois, alors que l’esprit dominateur de Lars n’avait pas encore courbé leurs âmes sous une obéissance muette. Ils portèrent des toasts à leur affranchissement ; ils chantèrent de tout leur cœur et, finalement, – en vérité, – ils se mirent à danser, Knud Aakre et le vice-président figurant en tête de la grande sarabande qui les emporta tous. Garçons et filles se joignirent à la danse, tandis qu’au dehors de la salle retentissaient des hourras en l’honneur de cette journée, telle que la paroisse n’en vit jamais de pareille.