VII
Hier, nous étions quelques-uns, réunis à dîner chez l’Illustre Écrivain. Le sujet de la conversation, vous l’imaginez. On ne parla que de l’affaire Dreyfus, car comment parler d’autre chose en ce moment? Et quel drame dépasse celui-là, en angoisse et en terreur?... Il n’y avait là que des gens plus ou moins célèbres, et qui font profession de penser: des intellectuels, comme on dit. Aussi, toutes les sottises, toutes les monstrueuses sottises qui furent récitées, je renonce à les raconter. En quelques minutes d’exaltation patriotique, elles eurent vite atteint à la parfaite, à l’inexprimable beauté où, chaque jour, nous les voyons s’élever dans la presse. J’ignore quel sera le résultat de cette tragique et obsédante affaire. Il en est un, pourtant, qui me semble, dès maintenant, acquis: c’est que le journal n’a plus rien à envier à la loge du concierge. Le journaliste a fait tellement sien le potin stupide venimeux et délateur, qu’il en a, à tout jamais, découronné la face symbolique, la face spécialiste du concierge, gardien de notre porte et aussi de notre honneur!... Et il n’a pas fallu moins que le grand cri de conscience poussé par M. Émile Zola, il n’a pas fallu moins que sa noble et forte parole pour que, dans le flot d’imbécile boue qui nous submerge, nous nous reprenions à ne pas complètement désespérer de l’utilité et de la générosité de notre profession!
Or, hier, chez l’Illustre Écrivain, la conversation, d’abord éparpillée parmi tous les convives, qui avaient hâte d’étaler leur bêtise irréductible et de vomir sur la table ce qu’ils avaient mangé, le matin, dans les journaux, se fixa bientôt dans un dialogue entre notre hôte et un jeune poète, qui n’avait pas encore dit un seul mot et qui semblait regarder tous ces gens, autour de lui, avec l’étonnement pitoyable que l’on a devant une assemblée de fous.
--Et vous, dit l’Illustre Écrivain, en s’adressant au jeune poète, vous n’avez encore exprimé aucune opinion?... Comme tout le monde, vous devez avoir un sentiment... et même une conviction ferme sur ce drame?... Voyons, que pensez-vous de Dreyfus?
--Je le crois innocent!... répondit le poète avec une douceur simple.
Il y eut des cris, des protestations indignées. Quand ils furent calmés, un essayiste, normalien, académicien, fort répandu dans les milieux les plus élégants, demanda, non sans ironie:
--Vous avez des tuyaux?
--Non, j’ai deux impressions... Et elles me suffisent!
--Des impressions! s’écria l’Illustre Écrivain... Est-ce qu’on a le droit d’avoir des impressions, dans une telle affaire?... Il faut des certitudes!
--Quoi d’autre que des impressions avez-vous donc, vous, pour le croire coupable?
--Une sentence! prononça l’Illustre Écrivain, sur un ton de mélodrame.
--Une sentence!... Elle a été rendue par des hommes!
--Non, par des soldats!
--Ce sont deux fois des hommes!...
Une colère monta au visage de l’Illustre Écrivain. Et il dit:
--Allez-vous donc suspecter le jugement d’un conseil de guerre?
--Dieu m’en garde!... Mais les juges peuvent s’être trompés... Qu’ils portent une robe rouge, ou un dolman, il arrive, hélas!... il est arrivé que des juges se soient trompés!...
--C’est antinational, ce que vous dites là!... C’est monstrueux!... Même ici... vous n’avez pas le droit d’exprimer cette opinion!...
--Pourquoi n’aurais-je pas le droit d’exprimer ce qui est dans mon esprit et dans mon cœur?
--Parce que... parce que... la justice est au-dessus de tout.
--Ai-je jamais dit le contraire... puisque je pense que la justice est même au-dessus des juges!...
Le silence se fit aussitôt sur cette phrase prononcée d’une voix triste et profonde. Ce fut l’Illustre Écrivain qui le rompit, le premier:
--Enfin, ces deux impressions?... dites-les-nous, poète!
Et il mit dans ce mot: poète, tout le mépris qu’un psychologue peut avoir contre un imaginatif et un sensible.
--Voici!... accepta le poète... Et, pourtant, je me rends bien compte que vous allez rire de moi... mais ma conscience est au-dessus de vos rires...
--Comme la justice est au-dessus des juges, n’est-ce pas?
--Si vous voulez!...
Simplement, le poète conta:
--Quelques jours après la dégradation de celui que vous appelez le traître Dreyfus, je passais la soirée dans une maison où se trouvait un personnage qui avait joué un rôle considérable dans cette affaire. C’était, vous le pensez bien, le héros de cette soirée... On l’entourait beaucoup... Lui, parlait avec complaisance, et se grisait, peu à peu, de son succès... A ce moment-là, j’étais, comme tout le monde, absolument convaincu de la culpabilité du capitaine Dreyfus... Eh bien! à mesure que le personnage parlait, cette conviction, peu à peu, s’ébranlait. Un doute possible naissait, grandissait dans mon âme. Il ne disait pourtant rien qui pût changer cette conviction qui était en moi... Ce qu’il racontait, c’étaient, plutôt, à tout prendre, des banalités... des choses dites, mille fois redites... Mais comment vous décrire cela?... A l’expression de son visage, de sa bouche, de ses yeux, au son de ses paroles qui tintaient faux... cette autre conviction, absolue, de l’innocence de Dreyfus, succédait à celle que, dix minutes auparavant, j’avais de sa culpabilité... Et, quand le personnage eut fini de parler, j’allai dans le salon voisin où, rencontrant une dame de mes amies, je lui dis ceci passionnément: «Je viens d’apprendre une chose horrible! horrible!--Et laquelle?... vous êtes tout bouleversé.--Je viens d’apprendre que Dreyfus est innocent!--Oh! mon Dieu! Qui vous a dit cela?--Personne.--Mais d’où vous vient cette idée?--De rien! Mais je vous jure qu’il est innocent.--Vous êtes fou, mon cher...» Et mon amie éclata de rire... comme vous!...
En effet, les rires firent explosion, autour de la table de l’Illustre Écrivain... Suivant l’expression de l’essayiste, normalien, académicien, et fort répandu dans les milieux les plus élégants, «on se tordit». Joseph lui-même, qui, à cet instant précis, présentait à son maître d’incomparables truffes au champagne, lui murmura très bas, à l’oreille: «Quels daims que ces poètes!» Mais le jeune poète gardait, au milieu de ces rires, une physionomie calme et sereine. Il n’en sentait ni l’insulte, ni le ridicule... La tempête passée, l’Illustre Écrivain demanda avec une politesse ironique:
--Et votre seconde impression?... Ah! mon cher, je vous en prie, ne nous en privez pas!...
Le jeune poète répondit:
--A vrai dire... cette seconde impression n’est pas une impression... C’est quelque chose de plus. C’est une certitude, cette fois, une certitude humaine... bien que rien ne puisse me donner une certitude plus profonde, plus absolue, dans son mystère, que l’impression que je viens de vous confier... Ceci donc s’adresse surtout aux âmes rétives à la vérité intérieure, comme les vôtres...
Personne ne se récria. On se disposa même à une joie nouvelle... Il y avait, dans tous les regards, l’attente, la curiosité d’une extravagance. Les yeux étaient fixés sur lui comme sur un pitre qui vient d’entrer en scène, et de qui on espère des tours, des grimaces que l’on ne connaît pas encore.
--Allons, parlez! On vous écoute!...
--Comment voulez-vous? dit le poète avec plus de chaleur dans la voix, qu’un homme comme M. Scheurer-Kestner, un homme de sa grande pureté de vie, de sa valeur morale, de sa situation sociale, un homme de son intelligence, de son héroïsme réfléchi, se soit dévoué à une telle cause s’il n’avait pas, non seulement la certitude, mais encore les preuves--les preuves, vous entendez--de l’innocence de l’un et de l’infamie de l’autre? Que peuvent tous les jugements et toutes les sentences d’un conseil de guerre contre cette impression mystérieuse et révélatrice qui me pousse à crier: «Il est innocent! Il est innocent!» et contre l’absolue, l’impeccable sécurité que me donne cette chose sacrée: «La conscience d’un honnête homme!»
Cette fois, ce ne furent plus des rires qui couvrirent ces paroles, mais des huées et des hurlements. L’Illustre Écrivain écumait. Il imposa le silence:
--Et quand même Dreyfus serait innocent? vociféra-t-il... il faudrait qu’il fût coupable quand même... il faudrait qu’il expiât, toujours... même le crime d’un autre... C’est une question de vie ou de mort pour la société et pour les admirables institutions qui nous régissent!... _La société ne peut pas se tromper... Les conseils de guerre ne peuvent pas se tromper... L’innocence de Dreyfus serait la fin de tout!_
Alors, le poète se leva, et il dit:
--Je vous parle justice!... Et vous me répondez politique!... Vous êtes de pauvres petits imbéciles!...
Et il s’en alla...
Une bonne affaire.
On me remit une carte sur laquelle je lus:
ANSELME DERVAUX _Homme de lettres Chevalier de la Légion d’honneur_
--Diable! pensai-je, l’illustre écrivain Dervaux, Dervaux lui-même chez moi! Qui me vaut cet honneur?... Est-ce que, par hasard?...
Et, sans me livrer davantage à de flatteuses suppositions, à de cordiales hypothèses, j’ordonnai qu’on le fît entrer.
Il entra.
C’était un jeune homme, gras et blond, moustaches finement retroussées, monocle impertinent et scrutateur, expression assez bête, le tout ensemble d’une élégance ultra-rastaquouérique, qui me fut un éblouissement. Depuis la pointe de ses souliers jusqu’au sommet de son chapeau, il brillait, irradiait, fulgurait comme un phare. A peine s’il daigna me saluer ainsi qu’il convient à une Célébrité de cette espèce. Et, devant que je lui eusse offert un siège, il s’était assis, ou plutôt, à demi couché sur le canapé, en croisant ses jambes avec une aisance conquérante, et tapotant du bout de sa canne à béquille d’or le bout de ses bottines en lesquelles, durant quelques secondes, il se mira complaisamment. Je ne savais que dire... Il y a des moments où la véritable admiration, c’est le silence.
--Monsieur!... commença, enfin, ce véritable artiste, je ne crois pas avoir à me présenter à vous d’une façon plus détaillée?
--Certes! approuvai-je respectueusement.
--Ce serait, n’est-ce pas, une grave impolitesse de ma part que de supposer un seul instant, de la vôtre, une ignorance de ma personnalité... ignorance fâcheuse, impardonnable!
--Parfaitement, Maître!
--Maître! C’est bien cela... Je vois que vous me connaissez... que vous connaissez l’illustre Anselme Dervaux... Adultères en tous genres... fabrique, commission, exportation... Deux cents éditions!
Je m’inclinai aussi bas que put me le permettre mon échine.
--Souffrez, pourtant, que je vous rappelle le titre de tous mes ouvrages.
--Oh! Maître, inutile... Je les sais par cœur.
--Cela ne fait rien... Souffrez, je vous prie...
Et il énuméra:
_Adultère!_
_Un Adultère._
_L’Adultère._
_Poésie de l’adultère._
_Psychologie de l’adultère._
_Physiologie de l’adultère._
_L’Adultère et la Question sociale._
_L’Adultère chrétien._
_L’Adultère chez soi._
_L’Adultère en voyage._
_A travers l’adultère._
_Les Contes de l’adultère._
_Récits adultères._
_Lettres adultères._
_Nouveaux récits adultères._
_Autres lettres adultères._
_Encore l’adultère._
_Paysages d’adultère._
_Nouveaux paysages d’adultère._
_Croquis d’adultères._
_Pastels d’adultères._
_Eaux-fortes d’adultères._
_L’Adultère et les Femmes du monde._
_L’Adultère et les Femmes de la bourgeoisie._
_L’Adultère chez les Femmes du peuple._
_L’Adultère aux champs_ (traduit en tous les patois).
_Les Chants de l’adultère_ (poésie).
_L’Adultère chez les jeunes filles._
_Les Demi-Adultères._
_Son Adultère._
_Notre Adultère._
_Leur Adultère._
_En Adultère._
_Par l’Adultère._
_Pour l’Adultère:_
--Et je n’ai pas trente ans, Monsieur!
--Prodigieux!... Inouï!... m’écriai-je.
--Inouï, c’est le mot!... Trente-cinq volumes, Monsieur... Et je n’ai pas trente ans!
--Inconcevable!
--Et ce qui est plus inconcevable encore, c’est tout ce que je prépare... C’est...
Il se toucha le front avec la béquille d’or de sa canne:
--C’est tout ce qui est là!... Car vous devez comprendre que je ne m’en tiens pas aux généralités que je viens d’énumérer... Ces trente-cinq volumes, Monsieur, ne sont, pour ainsi dire, que les grandes lignes, le sommaire de mon œuvre totale... Après la synthèse, l’analyse... Après les vastes ensembles, le détail minutieux!... On a dit--et je parle des plus profonds psychologues--que l’adultère était une matière inépuisable... Eh bien! moi, Monsieur, moi, Anselme Dervaux, je l’épuiserai.
--Je vous crois!
--Je toucherai de ma sonde le fond de ce gisement littéraire et philosophique.
--A la bonne heure!
--Je serai le Barnato de cette mine d’or idéale!
--Bravo!
--Successivement, vont paraître des ouvrages admirables, dans lesquels j’étudie l’adultère chez tous les peuples de la planète--un volume par peuple--et où je note toutes les différences ethniques, toutes les particularités rituelles, statistiques et climatologiques de cette institution universelle... Ainsi, je donnerai:
_L’Adultère en Angleterre._
_L’Adultère en Chine._
_L’Adultère en Amérique._
_L’Adultère aux Pamires._
_L’Adultère et la Triplice._
_L’Adultère franco-russe._
_L’Adultère aux Minquiers._
_Pensons-y toujours, n’en parlons jamais_, ou _L’Adultère en Alsace-Lorraine_, etc., etc.
_Géographie générale de l’Adultère avec cartes_, etc., etc.
Et ce n’est pas tout... Je veux montrer l’adultère jusque dans ses nuances sociales les plus subtiles et les plus ténues; le montrer, dis-je, aux prises avec toutes les carrières libérales, avec tous les métiers... Jour à jour, je donnerai:
_L’Adultère et la Diplomatie._
_L’Adultère et le Barreau._
_L’Adultère et la Peinture._
_L’Adultère et la Métallurgie._
_L’Adultère et la Question des huit heures._
_Les Grèves de l’Adultère._
_L’Adultère dans les Prisons_, etc., etc.
Puis viendront des recherches exclusivement scientifiques:
_L’Adultère et les Parfums._
_Le Bichromatisme de l’adultère._
_Émotivité de l’adultère._
_Les Parasites de l’adultère_ (étude microbiologique).
_Les Perversions sexuelles et l’adultère_, etc., etc.
Enfin, Monsieur, je terminerai par une publication formidable et qui comprendra plus de cinquante volumes in-quarto: _Le Dictionnaire encyclopédique de l’adultère_. Qu’en dites-vous?
--Je dis, Monsieur, je dis...
Mais l’enthousiasme me fermait la bouche, et je ne pus exprimer mon admiration que par des gestes où la frénésie le disputait à l’incohérence.
--Très bien! fit le grand homme... Vous êtes de mon avis... Or, écoutez, je vous prie, ce que je vais vous dire... Car voilà seulement que j’entre dans le vif de la question, si j’ose m’exprimer ainsi... Voilà seulement que j’arrive à ce que je m’étais proposé comme but de ma visite chez vous...
Anselme Dervaux posa sa canne à béquille d’or et son chapeau, luisant comme un astre sur le canapé; il enleva avec des gestes menus ses gants de peau blanche, brodés de noir, et se dressant brusquement, il marcha, dans la pièce, autour de mon bureau, l’air méditatif et recueilli. Au bout de quelques minutes de cet exercice:
--Écoutez-moi bien, fit-il... et suivez d’un esprit attentif mon raisonnement... Chacun de mes ouvrages, Monsieur, tire à deux cents éditions.
--Deux cents éditions! m’extasiai-je...
--Oui, deux cents, pas plus... c’est-à-dire, cent et quelques mille exemplaires... Certes, si je compare ce chiffre au chiffre des autres tirages, c’est un résultat unique, merveilleux, prodigieux, colossal!... Tout ce que vous voudrez!... soit!... Mais si je compare ce chiffre au chiffre total de la population du globe... avouez que c’est maigre... et qu’il y a beaucoup à faire, qu’il y a tout à faire, pour équilibrer ces deux chiffres... pour rapprocher ces deux chiffres si distants l’un de l’autre...
--Et vous le ferez!... proférai-je avec un accent enflammé de prophète...
--Soit!... Écoutez-moi donc!... Nous autres penseurs, nous autres véritables artistes, nous manquons de puissants moyens de publicité... Nous n’avons pas la force d’expansion nécessaire aux conquêtes totalisatrices... Nous tournons toujours--et nos éditeurs avec nous--dans le même cercle étroit de réclames débiles et tâtonnantes... On parle des cent mille trompettes de la réclame!... Qu’est-ce, je vous le demande, que cent mille trompettes, au regard de l’immense espace où elles doivent être entendues?... Piètre symbole, en vérité, que ces cent mille trompettes, surtout quand elles n’ont pas la force, comme c’est le cas maintenant, de projeter la gloire d’un homme hors de leur pavillon de cuivre insonore et fêlé!... Eh bien! Monsieur, il faut que non seulement mes ouvrages retentissent sur les pays familiers, mais qu’ils aillent remuer les sols vierges, et porter la tempête par les mers inconnues... Il faut les lancer comme on lança, jadis, le canal de Suez, et comme, aujourd’hui, on lance les mines d’or... Voulez-vous être le metteur en œuvre de cette colossale affaire, de cette gigantesque opération?... Aux _mines d’or_, opposons les _mines d’adultère_, et celles-là auront été depuis longtemps taries que celles-ci trouveront toujours, dans l’immense imbécillité humaine, d’inépuisables filons... D’ailleurs, voici mon plan.
Il tira de sa poche un rouleau de papier qu’il déroula sur mon bureau...
--Remarquez, je vous prie...
Anselme Dervaux parla longtemps... Mais je ne l’écoutais plus...
Un grand écrivain.
L’illustre Anselme Dervaux (adultères en tous genres, fabrication, commission, exportation) pénétra dans les salons en fête, et ce fut autour de lui comme un bourdonnement de gloire. En avançant, à travers la foule parée, il perçut comme un écho infiniment répercuté, le titre de son dernier livre: «_Inassouvie!... Inassouvie!_» Et ce qui lui renvoyait, de partout, cet écho charmeur, ce n’étaient pas de froids et inconscients obstacles, mais les épaules frissonnantes et les bouches pâmées des femmes. Un immense orgueil gonfla son cœur; la peau rougeaude de son visage se tendit ainsi qu’un drapeau dans une marche de victoire. Saluant, salué, empêtré dans les traînes, le coude maladroit, la jambe prétentieuse, arrêté par mille mains gantées de tendres pressions, il suivit longtemps des rangées parallèles et diagonales de sourires, de regards ivres, de nuques enthousiastes, de poitrines soulevées... _Inassouvie! Inassouvie!_
Dans son triomphe, ce qui le chagrinait, c’est qu’il était visible que les hommes se montraient réservés envers lui, et plutôt ironiques. Ils osaient discuter son allure--une allure de courtaud de boutique,--son élégance fracassante, le goût déplorable de sa chevelure frisée au petit fer, l’exagération de ses cravates, ses grosses mains de paysan, et cette joie vulgaire qu’il ne savait pas contenir, et cet orgueil lourdement satisfait qui s’harmonisait si bien avec ses emmanchements canailles de rustre endimanché. Ah! que n’eût-il pas donné pour avoir l’admiration des hommes et se dire le pair, l’ami de tels prestigieux clubmen dont il enviait la correction savante et l’aisance flegmatique! Insolent et grossier avec les femmes, qui l’aimaient de se présenter à elles sous la double apparence de cette masculinité, il était, envers les hommes, d’une humilité basse, implorante et, comme dans les comédies de M. Dumas, il les interpellait par leurs titres--même quand ils n’en avaient pas: «Monsieur le baron!... Monsieur le vicomte!... Monsieur le marquis!...» Mais en ce moment, ses oreilles, trop charmées par l’écho: _Inassouvie! Inassouvie!_ se refusaient à recueillir le son désagréable des ironies, et ce qu’il y avait de discordant dans cette malveillance par laquelle il éprouvait toujours l’impression humiliée de n’être pas chez soi dans ce monde brillant, et de s’y sentir traité comme un intrus de passage, n’arrivait pas jusqu’à lui.
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De succès en succès, et d’amours en amours, accablé d’honneurs et ruisselant d’éloges, l’illustre Anselme Dervaux finit par échouer dans une sorte de petit boudoir que de lourdes tentures séparaient des salons. Une lampe à abat-jour rose en éclairait la solitude voluptueuse et fraîche. Il s’assit sur un fauteuil chargé de coussins et s’éventa avec son claque. Sa peau ruisselait comme les vieux murs au dégel: ses poumons congestionnés lui faisaient une respiration difficile et sans élégance. De mondanité récente, il ne pouvait pas encore s’habituer à la température surchauffée des salons. Il s’y fanait, il y fondait comme une plante des champs dans une serre chaude. Et il en résultait un désordre fâcheux dans sa tenue, des cassures humides au plastron trop empesé de sa chemise, qu’un peu de repos dans un air moins lourd devrait vite réparer. Comment donc faisaient ces hommes privilégiés pour conserver sèche leur peau et intact leur linge dans une atmosphère aussi étouffante? Est-ce qu’il n’aurait jamais ce merveilleux tempérament de l’homme du monde que les ascensions thermométriques laissent indifférent et à qui elles n’enlèvent même pas cette fleur légère de poudre de riz par quoi un visage vraiment mondain demeure aussi frais, dans une étuve, que les beaux fruits à la rosée des matins de septembre? «Ma gloire, toute ma gloire pour ne pas suer!» disait-il en s’épongeant le front, le cou, avec violence et découragement.
Au moment où l’illustre Anselme Dervaux formulait mentalement ce vœu étrange, les tentures s’écartèrent, et Suzanne Hertheimer entra dans le boudoir en coup de vent.
--Cher! cher! cher!... cria-t-elle. Vous voir seul, enfin seul!... vous parler... vous dire... oui, vous dire tout ce qui là, dans ma tête, tout ce qui est là, dans mon cœur, pour vous!...
--C’est fort désagréable! interrompit brutalement l’illustre écrivain, qui, à demi couché sur le fauteuil, les jambes écartées, continuait de s’éventer avec son claque. Vous me surprenez juste au moment où je ne voulais pas être dérangé et où je remettais un peu d’ordre dans ma psychologie... Grâce à vous, voilà encore une soirée perdue pour moi!...
--Ne me parlez pas ainsi!... supplia Suzanne. Ne soyez pas dur avec moi... Si vous saviez!... Depuis le jour où vous êtes venu dîner chez mon père, je ne vis plus... Cette chaise, cette chère chaise où, durant le repas, vous daignâtes vous asseoir, cette chaise bénie, tout imprégnée de vous, je l’ai emportée dans ma chambre, et je la baise et je l’étreins... et je lui parle comme si c’était vous-même... car il me semble qu’en elle habitent toujours la chaleur fulgurante de votre génie et l’inoubliable beauté de votre âme... Ah! tellement inoubliable!... Tenez, cette nuit, toute cette nuit, je l’ai passée à lire _Inassouvie!_... Que c’est beau! que c’est pervertissant! Ah! cher, où donc trouvez-vous le secret unique de ces phrases qui me sont comme des fièvres et comme des poisons?... Chaque page de vous, c’est un gouffre de douleur et de volupté, un gouffre immense et sans fond où je voudrais me perdre, disparaître, dans le vertige de vous admirer... Vous êtes la tentation merveilleuse... la joie sublime du péché... délices et tortures!... Êtes-vous Satan? Êtes-vous Dieu?... Oh! qui êtes-vous donc?... Oh! cette Maud!--pourquoi ne m’appelai-je pas Maud aussi?--Oh! cette Maud en laquelle je me sens revivre toute, ses désirs furieux sont miens, comme miennes sont ses extases!... Et pourtant je n’étais qu’une jeune fille... je ne connaissais rien de la vie!... Et comme Maud, votre Maud, je suis l’inassouvie!... tellement l’inassouvie!...
Elle se tut un instant, et joignant ses mains, elle regarda l’illustre Anselme d’un regard somnambulique où s’accumulaient tous les genres d’ivresses décrits par les psychologues.
--Ah! qu’il me tarde d’être aussi adultère, la divine adultère de vos chers livres! soupira-t-elle.
Elle allait s’agenouiller aux pieds de l’illustre romancier; mais celui-ci se leva, lui parla durement et la renvoya.
Resté seul, il se posa devant la glace, répara le désordre de sa cravate, tendit, d’un coup sec, sur son torse de jeune garçon boucher, son habit aux revers de moire, qui se fripait, et il se dit:
--Que de copie perdue, mon Dieu! que de belles réclames gaspillées!... Si les journaux n’étaient pas si bêtes, ils feraient de toutes ces jeunes filles toquées et de toutes ces jeunes femmes folles des critiques littéraires. Je serais mieux servi encore.
Puis il rentra dans les salons, où, parmi les rangées de sourires, de regards ivres, de nuques enthousiastes et de poitrines soulevées, le poursuivit l’écho charmeur: _Inassouvie! Inassouvie!_
Littérature.
SCÈNE I
Le Grand Écrivain est encore couché et parcourt son courrier. Joseph, son valet de chambre, introduit René Dumoulin.
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Comment, c’est toi?
DUMOULIN.--Ma foi, oui!... Je passais dans ta rue, figure-toi... Et je me suis dis: «Tiens!... si j’allais dire bonjour à notre Illustre Écrivain!»
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Bonne idée!...
DUMOULIN.--Je n’étais pas fâché de te voir en chemise... de voir un grand homme en chemise... moi qui ne te vois jamais qu’en habit.
LE GRAND ÉCRIVAIN.--C’est gentil!... Ah! mon vieux René!
DUMOULIN.--Et ça va bien?
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Heuh!... Mal à l’estomac, toujours!... Mais assieds-toi donc, un instant... (_Joseph avance un siège, près du lit._) Les cigarettes, Joseph...
Joseph va chercher la boîte de cigarettes.
DUMOULIN, _prenant une cigarette_.--Mâtin!... bout en or!... c’est pas une cigarette ça... c’est un porte-crayon!...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Ce qu’il y a de plus chic, en ce moment, mon cher... ce qui se fume à Londres... Un cadeau de la comtesse Boniska...
DUMOULIN.--Ah! ah!... Tu te mets bien!... Ce sacré Grand Écrivain!... Quel tombeur!
LE GRAND ÉCRIVAIN, _mollement_.--Mais non!... mais non!... pas ce que tu crois!... Une amie, simplement... une vieille amie!
DUMOULIN.--Tu as raison d’être discret, sapristi!... (_Il allume une cigarette, tire une bouffée, fait la grimace._) Eh bien! tu sais... n’en déplaise à ta vieille amie... ses cigarettes... elles ont un goût... Tu permets!... (_Il jette la cigarette dans un cendrier, et en prend une dans son porte-cigarette._) Moi... c’est curieux... je n’aime que l’antique caporal...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Comme tu voudras!...
DUMOULIN, _s’asseyant_.--Alors, tu as mal à l’estomac?
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Oui!
DUMOULIN.--Tu dînes trop en ville, mon vieux.
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Mais non... je t’assure... ce n’est pas cela... (_Mélancolique et dégoûté._) C’est ma vie d’aujourd’hui... les exigences qu’elle m’impose... les tracas... les servitudes... les obligations, les complications dont elle est faite... Je ne suis plus libre, moi!... C’est très joli, la gloire... mais si tu savais comme c’est lourd à porter!
DUMOULIN.--Allons donc!... Tu n’as qu’à te laisser vivre...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu crois ça?... Ah! l’on voit bien que tu ne sais pas ce que c’est que la gloire!... Quelle maîtresse tyrannique et folle, dont il faut satisfaire à toutes les minutes du jour... et de la nuit... les caprices les plus déraisonnables, et les plus ridicules incohérences... Si je te disais que... très souvent... je songe, avec regret... à notre misérable existence d’autrefois... que j’envie ton obscurité... Tiens... vois-tu... il va falloir que je réponde à toutes ces lettres... Et les visites... et les démarches!... (_Il pousse un long soupir._) Enfin!... ne parlons pas de ça!... Et toi?...
DUMOULIN.--Oh! moi!... c’est bête ce que je vais te dire... mais tu l’apprendrais un jour ou l’autre... Voilà!... Hier soir... au Gymnase... A propos, pourquoi n’y étais-tu pas, hier, au Gymnase?
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Les premières!... C’est si mauvais ton!...
DUMOULIN.--Le fait est!... Donc, hier soir, au Gymnase... dans un couloir... Paul Barrot parlait de toi... en termes qui ne m’ont pas convenu...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--De quoi se mêle-t-il!... Que disait-il de moi?
DUMOULIN.--Des bêtises!
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Précise... je t’en prie!
DUMOULIN.--Que tu étais un snob... une canaille... que tu n’avais aucun talent... des choses comme ça!
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Charmant!
DUMOULIN.--Je le prie de se taire... parce que... moi... tu sais... les amis... Il redouble... je lui flanque une gifle!... (_Un petit silence._) Nous nous battons tantôt à l’épée... Alors... je ne sais pas pourquoi... j’ai voulu te voir, ce matin... pour te voir seulement, mon vieux!...
LE GRAND ÉCRIVAIN, _très froid_.--C’est très gentil à toi, mon cher René, de prendre ma défense... et je t’en remercie... Seulement tu aurais dû savoir--et à défaut de le savoir--tu aurais dû sentir qu’il n’y a rien que je déteste autant comme d’être mêlé... même indirectement à des histoires de duel...
DUMOULIN, _gêné_.--On t’attaquait... je croyais...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu me mets dans une situation ridicule... un peu ridicule!... Ah!... je n’aime pas ça!... je n’aime pas ça!... (_Un temps._) Mon Dieu... des aventures de femmes... de femmes du monde... passe encore!... Mais des rixes de journalistes... des affaires de littérature!... Ah! non... non... je n’aime pas ça, du tout!...
DUMOULIN, _piteux_.--Alors... j’ai commis une gaffe?
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Une imprudence, certainement... Et je te serais obligé de faire savoir à tout le monde... que je suis absolument étranger à votre querelle... Un nom comme le mien... un nom aussi en évidence... C’est très délicat, que diable!... Il en faut de la prudence... des ménagements... de la diplomatie... C’est aussi difficile à gérer... qu’un théâtre!
DUMOULIN.--Ah! tu crois?...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Mais oui!... (_Un temps._) Je respecte le sentiment qui t’a poussé à agir... Je regrette seulement l’opportunité de ton action... Comprends-tu?...
DUMOULIN.--Je tâcherai d’arranger ça!... (_Il se lève._) Moi... n’est-ce pas?... On attaque un ami... Alors...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--N’en parlons plus!... (_Un temps._) Ta femme va bien?
DUMOULIN.--Merci!... (_Il marche dans la pièce, et aperçoit des bouquets._) Eh bien!... En voilà des bouquets!... sapristi!... A propos... c’est vrai, ce que j’ai lu ce matin, dans les _Coulisses de Paris_?
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Quoi donc?...
DUMOULIN.--Que tu te maries?
LE GRAND ÉCRIVAIN, _ennuyé_.--Mais non!... Il n’est pas question de cela... pour le moment!
DUMOULIN.--Ah! tant mieux!... Parce que, je puis bien te l’avouer... cela nous avait fait de la peine, à ma femme et à moi... Nous nous disions: «Il se marie... et les journaux sont informés avant nous... ça n’est pas gentil...» Tant mieux... sacristi!... Ah! tant mieux!
LE GRAND ÉCRIVAIN.--D’ailleurs... rien que ce fait que je dusse épouser--comme il est dit dans ce journal--une jeune fille de l’aristocratie, juive... Voyons?
DUMOULIN.--Justement... je me disais: «Il épouse dans son monde!»
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Autrefois... peut-être!... Mais... aujourd’hui... mon cher... les choses ont bien changé... Je veux précisément faire oublier de toutes les manières que j’ai beaucoup fréquenté dans ce milieu... beaucoup trop... que je m’y suis compromis, même!...
DUMOULIN.--Allons... bon!... Voilà que tu deviens antisémite, toi aussi?
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Pas absolument... pas combativement... Mais à l’heure qu’il est, mon ami, on ne peut plus, décemment, épouser une juive.
DUMOULIN.--Et pourquoi?
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Parce que c’est prendre parti... Et, sous aucun prétexte, je ne veux prendre parti... publiquement, du moins...
DUMOULIN.--Oh! moi... tu sais... les juives... les protestantes... les catholiques... et même... les mahométanes... je m’en moquerais, si j’avais le bonheur!
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Toi, parbleu!... Ce n’est pas la même chose... Tu n’as pas un nom, toi!... Et puis, le mariage... ce n’est point du bonheur... C’est un établissement!
DUMOULIN.--Oui... Enfin!... mettons que je n’ai rien dit... (_Un temps._) Allons... Je m’en vais!...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu es bien pressé?
DUMOULIN.--Il faut que je passe à la salle d’armes... un quart d’heure!...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Eh bien! au revoir!... Et bonne chance, tout de même, pour tantôt!...
DUMOULIN.--Merci!...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Je compte sur un petit bleu... tout de suite!
DUMOULIN.--C’est ça! (_Il serre la main du Grand Écrivain._) Au revoir!...
Il sort.
SCÈNE II
LE GRAND ÉCRIVAIN, JOSEPH.
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Dès que tu connaîtras le résultat du duel, pense à remettre ma carte... cornée... chez Paul Barrot...
JOSEPH.--Bien monsieur...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Compliments sincères... s’il n’est pas blessé... Cordiaux souhaits de prompt rétablissement... s’il l’est...
JOSEPH.--Et s’il est tué?...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--Ne dis pas de bêtises!
JOSEPH.--Ah! Monsieur la connaît, l’humanité!...
LE GRAND ÉCRIVAIN.--C’est mon métier.
JOSEPH.--Le nôtre, Monsieur!...
On sonne.
Scène de la vie de famille.