‹ Chez l’avocatChapitre 1 sur 9 · Scène III

Scène III

Les Mêmes, puis CHARVERON et Le Domestique.

La cliente fait des signes d’impatience.
Le domestique introduit Charveron et se retire.

CHARVERON.

J’attendrai… — Voilà bien du monde !… sacrebleu !
Que de monde !.. un — deux — trois — quatre
— plus une femme ;
Ce sera long, soit dit sans épigramme,
Et je vais poser quelque peu !
Deux heures ?.. — Non ! soyons honnête,
Et faisons à chacun sa part :
À quinze minutes par tête,
C’est l’affaire d’une heure et quart !
Une heure et quart !… enfin !… pose, mon garçon, pose !
Sois patient ! Tout n’est pas rose
Dans notre pauvre humanité ;
Et puis, une heure — et quart même — c’est peu de chose
À côté de l’Éternité.
— Dame ! il faut tout dire :
Ce n’est pas pour rire
Que je suis venu !
Je n’ai qu’une crainte
— Une crainte sainte !
— D’être reconnu.
Si ma femme… le ciel me garde
Qu’elle sache rien de ceci !
Le moindre racontar me perdrait sans merci.
Le complot où je me hasarde
Est si hardi ! si délicat !
Et ne pouvant encor jouer cartes sur table,
Trouverais-je en mon sac un prétexte acceptable

D’être allé chez un avocat ?…
Et quel avocat ! — J’ai peur… je dois être blême !…
— Personne à qui je sois connu ?
— Eh bien donc ! son nom seul dit tout par le menu :
Ducanois ! Ducanois lui-même !
Le grand homme ! le fort des forts !
La gloire du barreau ! l’artiste !
Éloquent — disert — et retors —
Et qui mieux est : spécialiste
— En séparations de corps !
Oui ! Ducanois ! longue serait la liste
Des conjoints qu’il a séparés :
Il est le Nélaton des cas désespérés !
— Si bien que certain sien confrère,
Au palais, voulait, l’autre fois,
Gager que maître Ducanois,
En leur prêtant son ministère,
Eût séparé de corps les frères siamois !
— Et voyez !… à son char la fortune s’attèle :
On prise fort chez nous sa spécialité ;
Et même il est, dit-on — étrange nouveauté —
Adoré de sa clientèle !

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