‹ Chez l’avocatChapitre 6 sur 9 · Scène XIII

Scène XIII

CHARVERON, MARTHE, Un Monsieur au fond,
caché par son journal déployé.

CHARVERON.

Et d’un ! l’avant-dernier… puisse-t-il être bref !

MARTHE, sans le voir.

Dieu ! que c’est long !..

CHARVERON.

::Dieu ! que c’est long !..Notre belle cliente,
Ce me semble, s’impatiente ;

Si contre l’hyménée elle a quelque grief,
Et j’en mettrais ma main à frire
Comme ce Romain qu’on connaît,
Il serait de bon goût de lui donner à lire
Le procès des deux Moulinet !
Ça l’encouragerait —

MARTHE.

Ça l’encouragerait —Oh ! quel ennui !

CHARVERON, à part.

Ça l’encouragerait — Oh ! quel ennui ! Mazette
Elle est vive — très-vive !…

Haut.

Si
Madame désirait lire cette gazette ?.

MARTHE.

Ciel !

CHARVERON.

Ciel !Elle !

MARTHE.

Ciel ! Elle !Lui !

CHARVERON.

Ciel ! Elle ! Lui !Marthe !

MARTHE.

Ciel ! Elle ! Lui ! Marthe !Hector !

CHARVERON.

Ciel ! Elle ! Lui ! Marthe ! Hector !Vous ici ?

MARTHE.

Vous ici ? Qu’y venez-vous faire ?

CHARVERON.

Chut !

MARTHE.

Point !

CHARVERON.

Prenez garde, ma chère !

MARTHE.

Àrien !

CHARVERON.

Àrien !Ayez égard !…

MARTHE.

Àrien ! Ayez égard !…Aucun !

CHARVERON.

Songez !…

MARTHE.

Songez !…Non !

CHARVERON.

Songez !… Non !Le ciel vous confonde !
Cristi ! nous sommes dans le monde —
Derrière ce journal, Marthe, il y a quelqu’un !

MARTHE.

Quelqu’un !… Soit ! parlons bas !

CHARVERON.

Quelqu’un !… Soit ! parlons bas !Un monsieur fort honnête
Qui — malgré tout le bruit — n’a pas tourné la tête,
Preuve qu’il a du tact !… c’est bien, monsieur,
très-bien !…

MARTHE.

Que faites-vous ici ?

CHARVERON.

Que faites-vous ici ?Rien de grave… je vien…

MARTHE.

Ne mentez pas !

CHARVERON.

Ne mentez pas !Ah ! mais…

MARTHE.

Ne mentez pas ! Ah ! mais…Et répondez !…

CHARVERON.

Ne mentez pas ! Ah ! mais… Et répondez !…Oui certe…

Àpart.

Son audace me déconcerte.

Haut.

Je viens… je viens… — Au fait ! et vous ?… Oui ! vous ? Voyons
Dites ! car je vous trouve à m’interroger prompte,
Et je serais bien sot de vous forger un conte,
Quand je puis pour mon propre compte
Vous retourner vos questions !
— Que faites-vous ici, vous ?

MARTHE.

— Que faites-vous ici, vous ?Rien qui vous regarde.

CHARVERON.

Ah ! par exemple !

MARTHE.

Prenez garde !

CHARVERON.

Àquoi donc ?

MARTHE.

Àquoi donc ?Que c’est comme au confessionnal,
Et qu’il y a quelqu’un derrière ce journal.

CHARVERON.

Pas gênant d’ailleurs le bonhomme —
Et peut-être est-ce qu’il est sourd —
À tout hasard — parlons bas ! je vous somme
De vous expliquer sans détour.

MARTHE.

Je viens pour un procès.

CHARVERON.

Je viens pour un procès.Bah ! — sans être prophète,
C’est juste ce que je pensais.
Et — s’il vous plaît, point de défaite !
— De quelle sorte est ce procès ?

MARTHE.

De la pire !

CHARVERON.

De la pire !Pardieu ! ce ton de mélodrame
Ne nous présage rien de bon.

MARTHE.

En effet !

CHARVERON.

En effet !Vous voulez, madame ?…

MARTHE.

… Plaider en séparation !

CHARVERON.

Vous aussi ?

MARTHE.

Vous aussi ?Comment aussi ?

CHARVERON.

Vous aussi ? Comment aussi ?Diable !
L’aveu m’est échappé… mais aveu pour aveu !

MARTHE.

Nous étions donc à deux de jeu…

CHARVERON.

Et l’on peut terminer l’affaire à l’amiable.

MARTHE.

Vous vouliez plaider ?

CHARVERON.

Vous vouliez plaider ?… Comme vous :
Cela ne saurait vous surprendre !
Et voilà, je crois, deux époux
Qui ne demandaient qu’à s’entendre.

MARTHE.

Certainement —

CHARVERON.

Dès lors, plus de tracas !
Séparons-nous sans esclandre,
Sans bruit, et sans avocats !

MARTHE.

Au contraire ! je veux du bruit ! j’entends qu’on plaide !
Que la société, de qui j’invoque l’aide,
Puisse être — après la Cour — juge de vos excès,
Et que tous les journaux disent notre procès !

CHARVERON.

Eh bien, plaidons, mordieu ! déchaînons ces tempêtes,
Et de la renommée empruntons les trompettes,
Pour que de mes chagrins l’effroyable détail
À nos lecteurs futurs serve d’épouvantail !

MARTHE.

Vos chagrins ?…

CHARVERON.

Mes chagrins ! oui, madame !.. et qu’en ai-je
De ces débats plus tôt invoqué les clartés ?..
Je sortirai plus blanc que la neige
Du procès que vous m’intentez !

MARTHE.

Le procès que je vous intente ? ô bon apôtre !
Pourquoi chez Ducanois veniez-vous donc rôder ?

CHARVERON.

Et lequel de nous deux fait le procès à l’autre
Puisque je vous offrais de nous accommoder ?

MARTHE.

Vous — toujours !

CHARVERON.

Vous — toujours !C’est trop fort et vous êtes tenace !

MARTHE.

Tenace ? — et vous, monsieur, vous êtes assommant !

CHARVERON.

Assommant ?

MARTHE.

Assommant ?Assommant ! Assommant !

CHARVERON.

Assommant ? Assommant ! Assommant !Doucement !
Les injures, je vous les passe
— Quitte à les rappeler devant le Tribunal —
Mais ne les dites qu’à voix basse
À cause de l’homme au journal !..

MARTHE, à demi-voix.

Assommant ! Assommant !..

CHARVERON.

Assommant ! Assommant !..J’admire
La persévérance qu’il met depuis une grosse heure à lire —
Digne homme ! quel tact !..

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