L'ÉTONNANT COUPLE MOUTONNET
_À M. Henri Mercier_
Ce qui cause la réelle félicité amoureuse, chez certains êtres, ce qui fait le secret de leur tendresse, ce qui _explique_ l'union fidèle de certains couples, est, entre toutes choses, un mystère dont le comique terrifierait si l'étonnement permettait de l'analyser. Les bizarreries sensuelles de l'Homme sont une roue de paon, dont les yeux ne s'allument qu'au dedans de l'âme, et, seul, chacun connaît son désir.
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Par une radieuse matinée de mars 1793, le célèbre citoyen Fouquier-Tinville, en son cabinet de travail de la rue des Prouvaires, assis devant sa table, l'oeil errant sur maints dossiers, venait de signer la liste d'une fournée de ci-devants dont la suppression devait avoir lieu le lendemain même, entre onze heures et midi.
Soudain, un bruit de voix,--celles d'un visiteur et d'un planton de garde,--lui parvint de derrière la porte.
Il releva la tête, prêtant l'oreille. L'une de ces voix, qui parlait de forcer la consigne, le fit tressaillir.
On entendait: «Je suis Thermidor Moutonnet! de la section des _Enfants du devoir_!... Dites-lui cela!»
À ce nom, Fouquier-Tinville cria:
--Laissez passer.
--Là! je savais bien! vociféra, tout en pénétrant dans la pièce, un homme d'une trentaine d'années, et de mine assez joviale,--bien qu'une sournoiserie indéfinissable ressortît de l'impression que causait sa vue... Bonjour. C'est moi, mon cher:--j'ai deux mots à te dire.
--Sois bref: mon temps n'est pas à moi, ici.
Le survenu prit un siège et s'approcha de son ami.
--Combien de têtes pour la prochaine, demanda-t-il en indiquant la pancarte que venait de parapher son interlocuteur.
--Dix-sept; répondit Fouquier-Tinville.
--Il reste bien une petite place entre la dernière et ta griffe?
--Toujours! dit Fouquier-Tinville.
--Pour une tête de suspecte?
--Parle.
--Eh bien, je te l'apporte.
--Le nom? demanda Fouquier-Tinville.
--C'est une femme!... qui... doit être d'un complot... qui... Combien de temps demanderait le procès?
--Cinq minutes.--Le nom?
--Alors, on pourrait la guillotiner demain?
--Le nom??
--C'est ma femme.
Fouquier-Tinville fronça le sourcil et jeta la plume.
--Va-t-en; je suis pressé!... dit-il: nous rirons plus tard.
--Je ne ris pas: j'accuse!... s'écria le citoyen Thermidor d'un air froid et grave avec un geste solennel.
--Sur quelles preuves?
--Sur des indices.
--Lesquels.
--Je les pressens.
Fouquier-Tinville regarda de travers son ami Moutonnet.
--Thermidor, dit-il, ta femme est une digne sans-culotte. Son pâté de jeudi dernier, joint à ces trois flacons de vieux Vouvray--(que tu sus découvrir en ta cave derrière des fagots de meilleur aloi que ceux que tu me débites)--fut bon, fut excellent. Présente mes cordialités à la citoyenne.--Nous dînons ensemble, demain soir, chez toi. Sur ce, fuis ou je me fâche.
Thermidor Moutonnet, à cette réponse presque sévère, se jeta brusquement à genoux, joignant les mains, des larmes aux yeux:
--Tinville, murmura-t-il comme suffoqué par une surprise douloureuse;--nous fûmes amis dès le berceau; je te croyais un autre moi-même. Nous avons grandi dans les mêmes jeux. Laisse-moi faire appel à ces souvenirs. Je ne t'ai jamais rien demandé.--Me refuseras-tu le premier service que j'implore?
--Qu'as-tu bu ce matin?
--Je suis à jeun, répondit Moutonnet en ouvrant de grands yeux, ne comprenant évidemment pas la question.
Après un silence:
--Tout ce que je puis faire pour toi, c'est de lui taire, demain soir à table, ta démarche incongrue. Je ne puis croire que tu oses plaisanter, ici--ni que tu sois devenu fou... quoique, d'après ce que tu demandes, cette dernière supposition soit admissible.
--Mais... je ne peux plus vivre avec Lucrèce! gémit le solliciteur.
--Tu as soif d'être cornard, citoyen: je vois cela.
--Ainsi... tu me refuses!
--Quoi? de lui faire couper le cou parce que vous avez des mots ensemble?
--Oh! la carogne! Voyons, mon bon Tinville, au nom de l'amitié, mets ce nom sur ce papier, je t'en prie... pour me faire plaisir!
--Un mot de plus, j'y mets le tien! grommela Fouquier-Tinville en ressaisissant la plume.
--Ah! par exemple... pas de çà! cria Moutonnet, tout pâle, en se relevant.--Allons, soupira-t-il, c'est bien; je m'en vais. Mais, ajouta-t-il--_(d'une voix de fausset hystériquement singulière,_ pour ainsi dire, _et que son ami ne lui connaissait pas)_,--j'avoue que je ne te croyais pas capable de me refuser, après tant d'années de liaison, ce premier, cet insignifiant service qui ne t'eût coûté qu'un griffonnage!--Viens dîner demain, tout de même,--et motus à ma femme; ceci entre nous seuls! acheva-t-il d'un ton sérieux et, cette fois, _naturel_.
Thermidor Moutonnet sortit.
Resté seul, le citoyen Fouquier-Tinville, ayant rêvé un moment, se toucha le front du doigt avec un froid sourire; puis, ayant haussé les épaules comme par forme de conclusion, prit sa liste, en inséra le pli dans une large enveloppe, écrivit l'adresse, scella et frappa sur un timbre.
Un soldat parut.
--Ceci au citoyen Sanson! dit-il.
Le soldat prit l'enveloppe et se retira.
Tirant un oignon d'or de son gilet en gros de Naples fleuri d'arabesques tricolores, et regardant l'heure:
--Onze heures, murmura Fouquier-Tinville:--Allons déjeûner.
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Trente ans après, en 1823. Lucrèce Moutonnet (une brune de quarante-huit ans, encore dodue, fine et futée!) et son époux Thermidor, s'étant expatriés en Belgique au bruit des canons de l'Empire, habitaient une maisonnette d'épicerie florissante, avec un coin de jardin, dans un faubourg de Liège.
Durant ces lustres, et dès _le lendemain_ de la fameuse démarche, un mystérieux phénomène s'était produit.
Le couple Moutonnet s'était révélé comme le plus parfait, le plus doux, le plus fervent de tous ceux que l'amour passionnel enlaça jamais de ses liens délicieux. Le pigeon, la colombe; tels ils se semblèrent.
Ils réalisèrent le modèle des existences conjugales. Jamais le plus léger nuage entre eux ne s'éleva. Leur ferveur fut extrême; leur fidélité presque sans exemple; leur confiance, réciproque.
Et, cependant, le mortel auquel il eût été donné de pouvoir lire au profond de ces deux êtres, se fût senti bien étonné, peut-être, de pénétrer le _réel_ motif de leur félicité.
Thermidor, en effet, chaque nuit, dans l'ombre où ses yeux brillaient et clignotaient, pendant que l'accolait conjugalement celle qui lui était chère, se disait en soi-même.
--Tu ne sais pas, non! _toi_, tu ne sais pas que j'ai tenté le possible pour te faire COUPER LA TÊTE! ha! ha?... Si tu savais cela, tu ne m'accolerais pas en m'embrassant! Mais,--ha! ha? _seul_ je sais cela! voilà--ce qui me transporte!
Et cette idée l'avivait, le faisait sourire, doucement, dans les ténèbres, le délectait, le rendait AMOUREUX jusqu'au délire. _Car il la voyait alors sans tête_: et cette sensation-là, d'après la nature de ses appétits, l'enivrait.
Et, de son côté, Lucrèce, également, se disait par une contagion, avec le même aigu d'idées, en de malsains énervements:
--Oui, bon apôtre,--tu ris! tu es content? Tu es ravi!... Eh bien, tu me désireras toujours.--Car _tu crois que j'ignore ta visite au bon Fouquier-Tinville,--ha! ha?_... et que tu as voulu me faire COUPER LA TÊTE, scélérat! Mais,--voilà! je SAIS cela, moi!... _Seule_, je sais ce que tu penses,--et à ton insu. Sournois, je connais tes sens féroces.--Et je ris tout bas! et je suis très heureuse, malgré toi, mon ami.
Ainsi, le bas d'insanité sensorielle de l'un avait gagné l'autre, par le négatif. Ainsi vécurent-ils, se leurrant l'un l'autre (et l'un par l'autre), en ce détail niais et monstrueux où tous deux puisaient un terrible et continuel adjuvant de leurs macabres plaisirs:--ainsi moururent-ils (elle d'abord) sans s'être jamais trahi le secret mutuel de leurs étranges, de leurs taciturnes joies.
Et le veuf, Thermidor Moutonnet, sans enfants, demeura fidèle à la mémoire de cette épouse, à laquelle il ne survécut que peu d'années.
Quelle femme, d'ailleurs, eût pu remplacer, _pour lui_, sa chère Lucrèce?
UNE SOIRÉE CHEZ NINA DE VILLARD
C'était au lendemain d'une fête vénitienne, donnée par Mme Nina de Villard en son légendaire petit hôtel de la rue des Moines. On dînait dans le jardin. Parmi nous, se trouvait l'invité de passage, un long et bel amateur mondain qui depuis les hors-d'oeuvre, nous observait avec stupeur, en son habit noir. L'on jouissait de la douceur de se sentir méprisé de ce brillant individu. Vers le café, sur un coup d'oeil que nous échangeâmes, sa perte fut résolue:--M. Marras, donc, lui tendit, gravement, un monstrueux paradoxe--auquel, se prenant comme à de la glu, l'attendrissant éphèbe, avec un suffisant sourire, répliqua:
--Cependant, Messieurs, si vous attendez après les mots, votre poésie n'aura souvent pas de sens?...
--Oh! répondit, d'un ton froid, M. Jean Richepin, le sens n'est qu'une plante parasite qui pousse, quand même, sur le trombone de la sonorité.
--La sonorité? reprit le «gommeux», les yeux un peu hagards: mais... le bruit n'est rien: il est des vers discrets, dont le charme...
--Enfin, rimez-vous pour l'oeil ou pour l'oreille?
--Pour l'odorat, Monsieur, répondit, avec mélancolie, M. Léon Dierx.
--Vous riez? Soit. Mais, au bout du compte, le sentiment, qu'en faites-vous? essaya de reprendre le malheureux élégant, en se tournant vers M. Stéphane Mallarmé.--L'élégie, en dépit de nos moeurs, demeure, quand même, d'un succès assuré près des femmes... Dès lors, pourquoi s'en priver?--Vous ne pleurez donc jamais, en vers, Monsieur?
--Ni ne me mouche! répondit, de sa voix didactique et flûtée, M. Stéphane Mallarmé en élevant, à la hauteur de l'oeil, au long du geste en spirale, un index bouddhique.
Durant ce colloque, Nina et les habituées féminines de ces soirées, pour ne point rire au nez de l'intéressant jeune homme, étaient rentrées dans la maison.
--Vous n'êtes, alors, d'aucune école, Messieurs? continuait celui-ci.
--Nous sommes de l'école des Pas-de-Préface! répondit, en souriant, M. Catulle Mendès.
--Tiens!... Je vous croyais de celle de M. Leconte de Lisle,--(!)--murmura le pschutteux désorienté; et, à ce propos, ajouta-t-il en se tournant vers moi,--compte-t-il donner, enfin, bientôt, quelque chose de... sérieux, Leconte de Lisle?
--Non, Monsieur, répondis-je en m'inclinant: il vous laisse ce soin.
Voyant qu'il avait affaire à des gens insociables, incompréhensibles, qu'il devait renoncer à convertir, l'amateur s'écria, sans transition vaine, après avoir tiré sa montre en se levant:
--Avant de vous quitter, j'eusse voulu présenter mes devoirs... Où sont donc ces dames?
--Mais, au salon... je pense!... répondit négligemment M. Marras.
Sur cette réplique, toute naturelle,--mais dont l'intonation bizarre le fit presque chanceler,--le brillant invité de passage, saluant à l'anglaise, rentra, s'échappa très vite, et, sans doute, court encore,--irréprochable.
C'est ainsi que l'on évinçait poliment les curieux dans cette maison fantaisiste et charmante. Lorsque tout le monde fut revenu au jardin, M. Marras, pour dissiper l'impression quelconque laissée par l'intrus, voulut bien nous lire quelques scènes d'une féerie compassée, aux épithètes voltaïques où ferraillaient mille adverbes, où les amoureux ne s'exprimaient qu'en langue médicale. Après les éclats de rire, nous nous laissâmes aller au silence de la soirée d'automne, qui était d'un bleu pâle et très douce.
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Maintenant, Nina, dans sa robe de chambre aux éclatantes fleurs japonaises, se balançait, une cigarette aux lèvres, en un fauteuil américain, sous un magnolia: près d'elle, M. Marras parlait d'arcanes magiques avec un adepte, M. Henri La Luberne, et ce sympathique savant, Charles Cros, dont la récente mort, si chrétienne, me rappelle cette soirée d'étoiles.
Entre des feuillées, M. Jean Richepin, passant la tête, considérait avec le «sourire silencieux du trappeur» M. de Polignac, le jeune et sympathique incendiaire à la mode, l'anarchiste à la tenue correcte, aux manières exquises,--lequel causait, à voix basse, avec M. Henri Delaage, le _medium_, qui, entre deux évocations, venait parfois consumer un _Cigare-des-Brahmes_ en ce séjour.
Près du jet d'eau qu'elle semblait écouter, Mlle Augusta Holmès, la grande musicienne, au bercer d'un hamac, regardait vaguement la nuit.--Je vois encore, en ce crépuscule, la tête de Lucius Verus d'un jeune peintre, M. Franc Lamy, un disparu de nos réunions, mais dont nous avons tous admiré, aux derniers Salons, les toiles si curieusement lumineuses, si remarquables par la délicatesse des tons et la richesse des lignes, notamment sa _Narcissa_.
Debout, appuyée à la petite charmille, qu'elle dépassait presque de son front, la belle Manoël de Grandfort méditait sans doute l'une de ses fantaisies de la _Vie parisienne_ ou de _Gil Blas_:--dans une allée, se promenant, sous la clarté lunaire, MM. Catulle Mendès et Stéphane Mallarmé devisaient.
Une plaisante incidence vint égayer, en ce moment, le jardin. Des cris s'élevaient du côté d'un guéridon solitaire, auprès duquel, aux lueurs, d'une bougie et ses lunettes d'or sur le nez, l'auteur de la chanson célèbre: _À la Grand' Pinte_, M. Auguste de Châtillon, venait de lire, à l'auteur des _Roses remontantes_, M. Toupié Béziers, une récente poésie intitulée: _Moutonnet_. Or, il était arrivé que, discutant une rime, le fougueux dramaturge, en gesticulant, avait fait sauter au ciel, sans le vouloir, les lunettes du poète, lesquelles, retour des astres, s'étant accrochées à une branche folle, y demeuraient suspendues--«damonoclétiquement» selon la remarque de M. de Polignac. L'on accourut, pour éviter, s'il se pouvait, l'effusion du sang. Mais, en homme de 1830 et en parfait gentleman, M. Toupié Béziers, modulait déjà les regrets qu'il devait à son vieil ami,--lequel, cependant, aigri par l'éloquence de son offenseur, évita, par la suite, le voisinage du trop nerveux écrivain, et lui garda, secrètement, rancune de cette incartade,--qu'il ne lui pardonna qu'en mourant.
Bientôt nous nous réunîmes autour de quelques verres de champagne, qui furent placés sur une table verte, sous les ombrages. Nous étions un peu las de la fête de la veille et la conversation se ressentait de notre tendance un peu physique au recueillement.
Nous étions aussi sous l'influence mélancolique de cette stellaire obscurité, où, froissées par le vent de septembre, des feuilles tombaient déjà, tout près de nous.
Ce fut alors que Nina, se tournant vers M. Léon Dierx, qui se trouvait assis auprès de moi, le pria de dire quelques vers.
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Léon Dierx avait alors trente ans, à peu près. On avait représenté de lui un drame en un acte, en vers, _La Rencontre_, se résumant en trois scènes d'une donnée amère, mais laissant l'impression d'une très pure poésie.
Nous avions connu M. Dierx, autrefois, chez M. Leconte de Lisle. C'était un pâle jeune homme, aux regards nostalgiques, au front grave; il venait de l'île Bourbon, dont l'exotisme le hantait. En ses premiers vers, d'une qualité d'art qui nous charma, Dierx disait le bruissement des _filaos_, la houle vaste où s'endormait son île natale, et les grandes fleurs qui en encensaient les étendues;--puis, les forêts, les lointains, l'espace, et les figures de femmes, ayant des yeux merveilleux. _Les yeux de Nyssia_, par exemple, apparaissaient en ses transparentes strophes.
Avec les années, sa poésie, s'est faite plus profonde. Sans l'inquiétude mystique dont elle est saturée, elle serait d'un sensualisme idéal. Bien qu'il devienne peu à peu célèbre dans le monde supérieur de l'Art littéraire, ses livres: _les Lèvres closes_, _la Messe du vaincu_, _les Amants_, _Poèmes et Poésies_, etc., édités par M. Lemerre, sont peu connus de la foule,--et je suis sûr qu'il n'en souffre pas.
C'est qu'en cette poésie vibrent des accents d'un charme triste, auquel il faut être initié de naissance pour les comprendre et pour les aimer; c'est que, sous ces rythmes en cristal de roche, ce rare poète, si peu soucieux de réclame et de «succès», connaît l'art de serrer le coeur: c'est qu'il y a, chez lui, quelque chose d'attardé, de mélancolique et de vague, dont le secret n'importe pas aux passants.
Et le fait est que la sensation d'_adieux_, qu'éveille sa poésie, oppresse par sa mystérieuse intensité; le sombre de ses _Ruines_ et de ses _Arbres_ et de ses _Femmes_ aussi, et de ses _Cieux_, surtout! donnent l'impression d'un deuil d'âme occulte et glaçant. Ses vers pareils à des diamants pâles, respirent un tel détachement de vivre qu'en vérité... ce serait à craindre quelque fatal renoncement, chez ce poète,--si l'on ne savait pas que, tôt ou tard, les âmes limpides sont toujours attirées par l'Espérance.
Quant à la physionomie de M. Dierx, elle donne l'idée de l'un de ces enfants du Rêve, désireux de ne s'éveiller qu'au delà de toutes les réalités. Aussi, en toute sa noble poésie, semble-t-il qu'il ait le front touché d'un rayon de cette _Étoile du soir_ que chanta, dans les vallées, au pays des visions du Harz, Wolfram d'Eischembach.
Voici le court poème qu'alors nous récita M. Léon Dierx,--poème dont j'ai précieusement gardé l'autographe:
AU JARDIN
Le soir fait palpiter plus mollement les plantes Autour d'un groupe assis de femmes indolentes Dont les robes, qu'on prend pour d'amples floraisons, À leur blanche harmonie éclairent les gazons. Une ombre, par degrés, baigne ces formes vagues, Et, sur les bracelets, les colliers et les bagues Qui chargent leurs poignets, leurs poitrines, leurs doigts, Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois, Du haut d'un ciel profond d'azur pâle et sans voiles L'étoile qui s'allume allume mille étoiles. Le jet d'eau, dans la vasque au murmure discret, Retombe en brouillard fin sur les bords. L'on dirait Qu'arrêtant les rumeurs de la ville au passage, Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage Pour recueillir l'écho d'une mer qui s'endort Très loin, au fond d'un golfe où fut jadis un port. Elles ont alangui leurs regards et leurs poses Au silence divin qui les unit aux choses Et qui fait, sur leurs seins qu'il gonfle par moment, Passer un fraternel et doux frémissement. Chacune, dans son coeur, laisse, en un rêve tendre, La candeur de la nuit par souffles lents descendre; Et toutes, respirant, ensemble, dans l'air bleu La jeune âme des fleurs dont il leur reste un peu, Exhalent en retour leurs âmes confondues Dans les parfums où vit l'âme des fleurs perdues.
Ne sont-ce pas là des vers exquis et adorables?.. Nous étions encore sous leur charme lorsque nous nous séparâmes, la soirée finie.
NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES
C'était, jadis, une coutume sacrée, chez les Juifs, de déchirer ses vêtements lorsqu'on entendait un blasphème:--si bien qu'en toute compagnie suspecte, les méfiants se bouchaient d'emblée les oreilles, par économie.--Et comme, au temps du Christ, le luxe des habits fut, au dire des historiens, poussé plus loin même qu'au temps de Salomon, les tailleurs de Jérusalem durent être singulièrement surmenés par les perpétuels renouvellements de gardes-robes qu'entraînèrent, en Israël, les graves professions de foi des premiers martyrs. La hausse du byssus et de l'hyacinthe dut être considérable. Ce fut au point qu'au cours des tortures où l'on appliquait les néophytes, l'assistance, en prévision de leurs séditieuses extases, adopta le biais subtil de se dévêtir d'_avance_,--(comme au massacre de saint Étienne, par exemple, où saint Paul, encore Gentil, accepta de surveiller le vestiaire).
C'est qu'alors, en effet, l'on ne pouvait repriser, retaper ni recoudre les vêtements sacrifiés sur l'audition d'un blasphème; c'était pour de bon que l'on s'en séparait.--Aujourd'hui, les tailleurs israélites ont imaginé une boutonnière pratique, à l'usage des fervents: elle est close d'un simple fil qu'en mémoire des aïeux l'on fait, en souriant, sauter d'un coup d'ongle, à l'occasion. Ainsi, les israélites qui, nous dit-on, comblaient tout récemment de leur présence la salle du Théâtre-Libre, où l'on donnait l'_Amante du Christ_, n'eussent eu qu'un point à faire, de retour en leurs foyers, pour réparer le désordre de leur toilette, si, d'aventure, quelques propos de la mystique saynète les eussent effarouchés.
Mais non:--le poète, en sa conciliante sagacité, a su leur épargner jusqu'à cet insignifiant labeur. À l'entrée de son héros, il s'est produit, au contraire, un «effet» de recueillement, une impression «profonde». Israélites et chrétiens ont ressenti, en un mot, cette _qualité_ de respect signifiant qu'on trouvait Notre-Seigneur très bien, très impressionnant, très raisonnable, très sympathique et que l'on était de son avis. Tous l'ont applaudi chaleureusement pour lui témoigner de la haute et mélancolique estime où chacun le tenait. Dieu, reconnaissant de ces inespérées marques de déférence, est venu saluer le public.--Messieurs et dames se sentaient édifiés, grandis: d'aucuns ne retenaient leurs larmes qu'à grand'peine. Tout le monde, avec une entente cordiale, avait l'air de vouloir, décidément, traduire l'«_Aimez-vous les uns les autres_!» par l'«_Embrassons-nous et que ça finisse_!...» C'était d'un touchant capable de faire sangloter, en une soudaine accolade, M. Drumont et M. Zadoc Kahn, avec d'entrecoupés _Nous ne nous quitterons plus_!--Dans un coin, l'on entendait Siméon, le vieux marchand de lorgnettes, balbutier un vague _Nunc dimittis_. Si bien qu'en ces temps de Zutisme induré (qui sont, peut-être, les «révolus»), l'on pouvait conclure de ce spectacle que les suprêmes prédictions des Prophètes sont en voie d'accomplissement,--bref, qu'au train d'indifférence où s'abandonnent les chrétiens modernes, les Juifs (revenus, enfin, des conversions purement financières, et s'apercevant que l'Or lui-même non-seulement n'est pas le Messie, mais ne sert, en résumé, qu'à se procurer,--après avoir affamé tout le monde,--de plus solitaires caveaux de famille),--vont se convertir, en toute hâte... POUR NE RIEN LAISSER PERDRE.
Ce miraculeux dénouement, nous ne l'espérions pas à si brève échéance. Il n'était, au fond de nos esprits, qu'à l'état de désir,--assez naturel, d'ailleurs!... Ne sommes-nous pas tous israélites, en notre premier père?...--Certes, pélerins de ce globe sidéral, nous avons un peu marché, en des sentiers divers, depuis le décès de ce mystérieux ancêtre. Quelques-uns se sont même croisés en route;--mais, à la fin des fins, si des malentendus nous ont, jusqu'à présent, divisés, aujourd'hui,--n'est-il pas vrai?--les prestiges de la Science... l'effort de tous vers la justice... l'idée, surtout, du vingtième siècle et des suivants, tout cela semble fait pour inciter, vers la plus oublieuse des fusions, les hommes de bonne volonté!...--Donc, à la nouvelle de ce qui s'était passé, en cette mémorable soirée, au Théâtre Libre, le devoir que m'indiquait le Sens-commun ne pouvait être autre que de mêler, avec enthousiasme, mes humbles accents à l'allégresse de cette précursive petite fête de famille,--d'en complimenter, avec feu, l'heureux promoteur,--et de m'occuper d'autre chose.
D'autant mieux que, selon des rumeurs bien fondées, toute une pléïade de jeunes littérateurs, ayant remarqué qu'en dehors de toute question de talent, le simple _sujet_ traité par l'auteur de l'_Amante du Christ_, provoquait l'attention, les controverses, et faisait tapage, se sont mis à l'ouvrage et se proposent d'inonder nos scènes de fantaisies mélo-évangéliques, dont Notre-Seigneur sera l'un des personnages principaux.--Ce qui nous ménage des effusions nouvelles.
Pour conclure, ces présumables fruits, plus ou moins brillants, de la Libre-Pensée, ne relevant que de la Critique littéraire de laquelle je ne fais point partie, m'en serais-je autrement inquiété?
Soudain, voici que, dans le _Figaro_ du 2 novembre récent, les mots: «_Avant tout, je suis un chrétien fervent_», (signés de l'auteur de la pièce, M. Rodolphe Darzens) me passèrent sous les yeux; et voici qu'ailleurs il ajoute: «_Catholique, apostolique_ et _romain_».
Ayant pris acte, j'attendis la luxueuse brochure,--précédée d'une eau-forte de Félicien Rops--et je viens de la lire.
--Maintenant, à titre de simple passant, je dois soumettre aux intéressés les très humbles réflexions suivantes--non que je m'exagère l'importance intrinsèque de cette tentative théâtrale--mais parce que c'est _la première_ et qu'il est bon de prendre des mesures préventives contre l'imminence des ouvrages annoncés. Puis, pourquoi le journal _le Gil Blas_ n'aurait-il pas, de temps à autre, une note grave,--à l'usage des personnes atteintes d'âme?
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1º La «pièce» est patronnée d'une préface due à l'auteur de l'_Histoire d'Israël_, le notoire M. Ledrain.--Cet éclairé personnage, exhumant de bifides redites, s'y ingénie,--le baiser de l'Euphémisme aux lèvres,--à nous révéler que Notre-Seigneur n'est qu'«un _nabi_ de la verte Galilée, le plus _séduisant des fils de l'homme_, un juste, un _jeune maître_ de _haute raison_, etc.»--Ce qui revient à le traiter d'imposteur.--Il ajoute: «À l'exception de la _femme de Madgala_, qui ne le quitta point, le doux crucifié fut, sur le Calvaire, _abandonné de tous, même de son père_.» Or, pourquoi la Vierge sainte, l'évangéliste saint Jean, sainte Véronique, le Larron sanctifié, Joseph d'Arimathie, les saintes Femmes, gênent-ils, comme de négligeables comparses, le disert, l'émérite préfacier?
Parce que tout l'intérêt de la Passion semble se résumer, pour cet esprit supérieur, en les préoccupations que voici--«La Magdeleine aime-t-elle Jésus _avec tous ses sens?_ Éprouve-t-il en respirant _l'arome de ses cheveux_ et en _sentant la chaleur de ses lèvres_, quelque _sensation délicieuse?_ Le poète ne le dit pas. Du moins, la _tendresse_ de Jésus reste _cachée_ derrière un voile. C'est ce qui prouve jusqu'à quel point M. Darzens a le sentiment de la POÉSIE historique.»
C'est très galant.
Au point de vue du simple sens commun nous lisons:
(_Même préface_)
PAGES 5 ET 6
«Comment animer de nos _ardeurs_ ces êtres merveilleux qui ont _le mieux fourni_ à l'humanité la vision du divin? Les amener à la RÉALITÉ, _ce serait les faire entrer dans le néant_. _Vapeurs dorées, à forme humaine_, ils _disparaissent_ dès qu'on les touche et qu'on leur _suppose_ une consistance et des _passions charnelles_.»
PAGE 11
--«Les divinités grecques ne sont que de pures abstractions, tandis que Jésus a _réellement vécu_ et _foulé_ cette terre. Si la LÉGENDE l'a transfiguré, il n'en reste pas moins, par _bien des côtés_, par son corps et par ses discours fort _humains, l'un de nos frères_».
Pas de commentaires n'est-ce pas?
Seulement que penser d'un auteur s'attestant «chrétien fervent», se glorifiant d'être de l'église catholique, apostolique et romaine--et qui, néanmoins, commet l'inconséquence, plus étrange encore que juvénile, de faire sanctionner son oeuvre--(où parle le Christ lui-même!)--par une telle préface et un tel parrain?
2º La «pièce» n'est autre qu'un passage de l'Évangile, arrangé, _en vers_, pour le théâtre: _Sainte Madeleine chez le pharisien Simon_.--Tout d'abord, l'Évangile, pour un fidèle, étant le Livre de l'Esprit-Saint, la lettre même en est inviolable (à une virgule près, sous menace d'anathème, est-il écrit). Le Beau, dans l'Évangile, est vivant--et non fictif comme le Beau littéraire. Le mystérieux, le lointain d'un beau vers ne peut qu'altérer la vérité de ce Beau spécial. Le restreindre jusqu'à l'humain, en l'adaptant sur le lit de Procuste d'une prosodie, c'est donc risquer d'offrir, sous une étiquette, autre chose que ce qu'elle annonce, et se vouer à produire, par exemple, des vers où, comme dans la pièce, Dieu trouve que l'Asie est «IMMENSE». (On croit rêver, lisant cela.)--Que l'on versifie un apostolique récit _d'après_ l'Évangile, passe encore: mais _versifier l'Évangile même_, c'est s'exposer à dénaturer le sens vital d'une parole du Verbe en la modifiant selon les exigences de la métrique d'un vers.--Donc, en principe, tout essai de traduction, partielle ou totale, de l'Évangile, en vers même libres, simples, exempts de romantisme, ne peut-être que présomptueux et vain. L'on se place en ce dilemme:
--Ou grâce à des ajoutis et nuances, la version se trouve inexacte:--alors, la cause est jugée; ouvrir le dictionnaire des hérésies.
--Ou par _impossible_, elle est exacte;--alors que penser d'un fidèle qui semble dire à l'Esprit-Saint:--«Mon cher confrère, ceci n'est-il pas bien _mieux_ et _plus_ beau que ce que vous avez dicté (sous-entendu en vile prose), PUISQUE ÇA RIME!
Voyons, ce nonobstant, si l'épisode suave de sainte Madeleine est exactement traduit.
Tout d'abord, dans l'Évangile, au lieu de la prétentieuse et précieuse tirade que prête à son héroïne le trop généreux auteur de la «pièce», la sainte pécheresse _ne prononce pas une seule parole_. Elle entre; elle ne s'excuse pas: Simon-le-_Pur_ peut la chasser!... Elle ne _réfléchit_ pas! Elle ne demande pas la _permission_ d'aimer! Elle s'agenouille, répand ses symboliques parfums, mêlés à ses larmes, sur les pieds du Sauveur, et ces pieds sacrés, elle les essuie de ses cheveux, elle les baise en pleurant toujours--et EN SILENCE.
Mais,--et ceci est un élémentaire article de foi!--ses péchés _lui sont déjà remis_, à celle qui, en l'oubli de tout souci de ce monde, peut en agir avec cette confiance d'élue! à la _déjà délivrée_ des sept démons, à celle dont les prunelles de voyante et l'âme illuminée remarquent si peu le _physique_ du Sauveur que, Jésus étant ressuscité et lui apparaissant devant le sépulcre vide, _elle ne le reconnaît même pas_, le regardant en simple humaine, et le prend _pour le JARDINIER du champ de mort_, et s'écrie, en un transport d'outre-monde: «Dites-moi, je vous supplie, où vous l'avez mis, afin que j'aille, et que JE L'EMPORTE!»
C'est seulement à la _voix_, lorsque le Seigneur la nomme qu'elle le reconnaît et se prosterne. C'est à l'_appel_ seul de Dieu que ses yeux redeviennent voyants.
--Il est donc, pour ainsi dire, _naturel_, que, chez Simon, le Seigneur l'assure de nouveau de toute absolution et lui dise: «Va en paix!» car elle est en état de recevoir ce qu'on lui donne.
Or, dans la «pièce», il se trouve que le prétendu repentir de la soi-disant Marie-Magdeleine n'est, en réalité, qu'une avance hypocrite et corruptrice,--que ses pleurs pervers ne sont qu'une arme pour tenter la chasteté divine,--qu'elle veut se faire _touchante_ pour induire, en péché, Celui qui a dit: «Lequel d'entre vous me convaincra d'_un_ péché.» Et voici que le pseudo-Christ de M. Darzens, alors qu'il vient d'être dit: «qu'il voit toutes les pensées», se méprend sur la tentatrice! Et qu'il est en dupe! Voici que celui qui se dressa, le fouet au poing contre les marchands du Temple et passa au milieu de ceux qui le voulaient saisir et lapider avant l'heure précise de la Rédemption, supporte ces parfums, ces larmes viles--et de tels baisers! Voici qu'il accepte, exalte et bénit ce qui, selon ses avertissements vertigineux, ne peut mériter que le séjour de l'essentielle-limite, où «_le ver ne mourra pas, où le feu ne s'éteindra pas!_» Et voici qu'il dit, à ce péché-vivant qui le contemple, inconscient de repentir et les yeux obscènes: «Tes péchés te sont remis _à tout jamais_, va en paix!» Ceci--alors que la scène ultérieure donne à cette parole le démenti le plus flagrant, puisque non seulement la Magdaléenne _ne s'en va pas en paix_, mais paraît outrée de ce que Dieu se soit permis de lui remettre ses péchés au lieu... «_de la_ COMPRENDRE!!» et qu'elle érupte, en faisant étalage de sa périssable chair, une lave soudaine de lubricités si révoltantes,--si répulsives,--qu'elle semble, loin d'être une sainte, une énergumène!
Qu'il me soit donc permis de trouver d'une inconséquence attristante un «chrétien», dont la «ferveur» peut concevoir l'Évangile sous un pareil jour.
Finissons-en.--Suivent quelques vers où Madeleine se trouve brusquement sanctifiée! transfigurée sans autre disposition préalable, et continue cependant à donner l'impression contraire--puisqu'elle appelle, tout uniment, le Sauveur «Prophète», et qu'elle demande à suivre «ceux qui _le disent_ le Messie», le tout en lui affirmant quelle «l'aimera jusqu'à la mort d'un amour _qu'elle ne comprend pas_». Comme si une réelle transfigurée pouvait prononcer cette petite phrase de bourgeoise vexée, ayant senti qu'il n'y avait rien à faire. J'arrive aux derniers vers pour lesquels semble être conçue la pièce. Ils sont d'un Rédempteur de fantaisie, d'un accent, d'un _ton_ qui paraissent étrangers à l'Humilité divine. Un adage du Christ s'y trouve transposé et traduit plus qu'à la légère. Nulle vibration d'infini! Le Sauveur y nomme la Magdaléenne «son épousée choisie _entre toutes_ les femmes». Les derniers mots sont en contradiction formelle avec les Sept-Paroles, ainsi qu'avec le récit de la Mort de Notre-Seigneur par son témoin l'évangéliste saint Jean.
Entrer dans la critique d'autres détails serait long et pénible. Ces réflexions suffisent pour prémunir contre d'irréfléchis mouvements d'adhésion ceux que le talent littéraire de l'auteur pourrait troubler ou séduire,--et pour entraver peut-être, de quelques scrupules suscités en leur conscience, les nombreux écrivains qui s'apprêtent à nous exhiber d'apocryphes rédempteurs. Je n'ai rectifié que dans ce but les graves erreurs d'un frère en christianisme. Sur ce terrain, je ne connais plus de sympathies ni de réserves. Toutefois, je n'ai pas à juger l'auteur, d'abord parce qu'on ne doit juger personne, ensuite parce que mes errements, à moi-même, ne me permettent d'être sévère qu'envers moi. Le juvénile poète de l'_Amante du Christ_ est, sans doute de bonne foi, malgré de troublantes apparences. Il est dans l'âge où les fumées passionnelles peuvent obscurcir ou voiler les pures spiritualités du livre des livres. S'il est à regretter qu'il ait choisi un tel sujet, qu'il nous permette pourtant d'espérer que son âme est pareille à la fille de Jaïre, sur laquelle tomba cette parole de résurrection: «Cette jeune fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie.»
SOUVENIR
En automne 1868, je me trouvais à Lucerne; je passais presque toutes les journées et les soirées chez Richard Wagner.
Le grand novateur vivait très retiré, ne recevant guère qu'un couple d'aimables écrivains français (mes compagnons de voyage) et moi. Depuis une quinzaine, environ, son admirable accueil nous avait retenus. La simplicité, l'enjouement, les prévenances de notre hôte nous rendirent inoubliables ces jours heureux: une grandeur natale ressortait pour nous du laisser-aller qu'il nous témoignait.
On sait en quel paysage de montagnes, de lacs, de vallées et de forêts s'élevait, à Triebchen, la maison de Wagner.
Un soir, à la tombée du crépuscule, assis dans le salon déjà sombre, devant le jardin,--comme de rares paroles, entre de longs silences, venaient d'être échangées, sans avoir troublé le recueillement où nous nous plaisions,--je demandai, sans vains préambules, à Wagner, si c'était, pour ainsi dire, _artificiellement_--(à force de science et de puissance intellectuelle, en un mot) qu'il était parvenu à pénétrer son oeuvre, _Rienzi_, _Tannhauser_, _Lohengrin_, _Le Vaisseau fantôme_, _les Maîtres-chanteurs_ même,--et le _Parsifal_ auquel il songeait déjà,--de cette si haute impression de mysticité qui en émanait,--bref, si, en dehors de toute croyance personnelle, il s'était trouvé assez libre-penseur, assez indépendant de conscience, pour n'être chrétien qu'autant que les sujets de ses drames-lyriques le nécessitaient: s'il regardait, enfin, le Christianisme, du même regard que ces mythes scandinaves dont il avait si magnifiquement fait revivre le symbolisme en son _Anneau du Niebelung_. Une chose, en effet, qui légitimait cette question, m'avait frappé dans une de ses oeuvres les plus magistrales, _Tristan et Yseult_: c'est que, dans cette oeuvre enivrante où l'amour le plus intense n'est _dédaigneusement_ dû qu'à l'aveuglement d'un philtre,--_le nom de Dieu n'était pas prononcé une seule fois_.
Je me souviendrai toujours du regard, que, du profond de ses extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi.
--Mais, me répondit-il en souriant, si je ne ressentais, _en mon âme_, la lumière et l'amour vivants de cette foi chrétienne dont vous parlez, mes oeuvres qui, toutes, en témoignent, où j'incorpore mon esprit ainsi que le temps de ma vie, seraient celles d'un menteur, d'un _singe_? Comment aurais-je l'enfantillage de m'exalter à froid pour ce qui me semblerait n'être, au fond, qu'une imposture?--Mon art, c'est ma prière: et, croyez-moi, nul véritable artiste ne chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense; car ceux-là, qui mentent, se trahissent en leur oeuvre dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir oeuvre d'Art-véritable sans désintéressement, sans sincérité.
Oui, celui qui--en vue de tels bas intérêts de succès ou d'argent,--essaie de grimacer, en un prétendu ouvrage d'Art, une foi fictive, se trahit lui-même et ne produit qu'une oeuvre morte. Le nom de Dieu, prononcé par ce traître, non-seulement ne signifie pour personne ce qu'il semble énoncer, mais, comme _c'est un mot_, c'est-à-dire un _être_, même ainsi usurpé, il porte, en sa profanation suprême, le simple _mensonge_ de celui qui le proféra. Personne d'humain ne peut s'y laisser prendre, en sorte que l'auteur ne peut être _estimé_ que de ceux-là mêmes, ses congénères, qui reconnaissent, en son mensonge, celui qu'ils _sont_ eux-mêmes. Une foi brûlante, sacrée, précise, inaltérable, est le signe premier qui marque le _réel_ artiste:--car, en toute production d'Art digne d'un homme, la valeur artistique et la valeur vivante se confondent: c'est la dualité mêlée du corps et de l'âme. L'oeuvre d'un individu sans foi ne sera jamais l'oeuvre d'un Artiste, puisqu'elle manquera toujours de cette flamme vive qui enthousiasme, élève, grandit, réchauffe et fortifie; cela sentira toujours le cadavre, que galvanise un _métier_ frivole. Toutefois entendons-nous: si, d'une part, la seule Science ne peut produire que d'habiles amateurs,--grands détrousseurs de «procédés», de mouvements et d'expressions,--consommés, plus ou moins, dans la facture de leurs mosaïques,--et, aussi, d'éhontés démarqueurs, s'assimilant, pour donner le change, ces milliers de disparates étincelles qui, au ressortir du néant éclairé de ces esprits, n'apparaissent plus qu'éteintes,--d'autre part, la Foi, _seule_, ne peut produire et proférer que des cris sublimes qui, _faute de se concevoir eux-mêmes_, ne sembleront au vulgaire, hélas, que d'incohérentes clameurs:--il faut donc à l'Artiste-véritable, à celui qui crée, unit et transfigure, ces deux indissolubles dons: la Science ET la Foi.--Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez _qu'avant tout je suis chrétien_, et que les accents qui vous impressionnent en mon oeuvre ne sont inspirés et créés, en principe, que de _cela seul_.
Tel fut le sens exact de la réponse que me fit, ce soir-là, Richard Wagner,--et je ne pense pas que Mme Cosima Wagner, qui se trouvait présente, l'ait oublié.
Certes, ce furent là de profondes, de graves paroles... Mais, comme l'a dit Charles Baudelaire, à quoi bon répéter ces grandes, ces éternelles, ces inutiles vérités!
HAMLET