‹ Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inéditesChapitre 15 sur 18 · III

III

Lord Acton assistait le plus souvent aux soupers de la reine, et, si préoccupé qu'il fût des questions européennes, il ne dut point laisser d'y montrer parfois une contenance difficile, l'amitié de Marie-Caroline pour lady Hamilton devenant de plus en plus vive.

Lorsque, dans les nocturnes promenades sur la mer, et qu'au milieu de l'isolement des ombres, assises sous une tente dressée à l'avant du yacht royal, toutes deux respiraient les souffles lointains qu'embaumaient les bois d'orangers, parfois Emma Lyonna chantait, à son auguste préférée, des ballades de l'Écosse ou des canzones qu'elle avait composées en son honneur, et, presque toujours le matin doré les surprenait dans la mollesse de leur sympathie.

Sur ces entrefaites avait éclaté la Révolution française; l'horizon s'assombrissait: la guerre s'allumait sur tous les points de l'Europe.

La Cour de Naples ne s'en émut pas au point de suspendre les scandales qu'elle donnait à l'Italie. Un officier de la marine anglaise, nommé Horace Nelson, et qui commandait alors le vaisseau l'_Agamemnon_, de station dans le port de Naples, ayant été invité à une fête s'attira toutes les bonnes grâces de lady Hamilton, et fut bientôt son amant. Personne ne se serait imaginé qu'il allait devenir le premier amiral de l'Angleterre et remporter sur nous les succès meurtriers d'Aboukir et de Trafalgar. À ce moment il ne songea qu'au plaisir de posséder une femme qui faisait le désir universel.

Aux bruits des victoires du général Bonaparte, on commença de s'inquiéter de l'avenir; et une lettre confidentielle, adressée par la reine d'Espagne à Marie-Caroline, ayant été communiquée à lady Hamilton, apprit à l'ambassadrice d'Angleterre le véritable motif de l'expédition d'Égypte. Elle en informa sur le champ le cabinet de Saint-James, qui nomma Nelson au commandement de l'escadre envoyée pour nous barrer le passage.

À son retour d'Aboukir, Nelson fut accueilli en héros par la reine et par lady Hamilton qui, dès lors, conçut pour lui la plus violente passion. Des fêtes triomphales furent célébrées à Naples, en son honneur: la ville fut pavoisée, lady Hamilton présida en souveraine ces solennités, et depuis cet instant elle remplit les fonctions d'agent secret de l'Angleterre à la cour des Deux-Siciles. Par lord Acton qu'elle maîtrisait, par la reine qui ne savait rien refuser à sa belle amie, et par Nelson qui l'aimait, elle avait entre les mains un pouvoir considérable.

Cependant, mécontent des hostiles manifestations et de l'attitude du gouvernement de Ferdinand IV, le Directoire envoya en Italie quelques milliers d'hommes commandés par les généraux Championnet et Macdonald. En peu de temps, ayant repoussé le général Mack, qui commandait en chef soixante-dix mille Napolitains et sept mille Anglais, le général Championnet gagna les victoires décisives de Nepi, de Civitella et de Capoue, et contraignit le roi Ferdinand à signer un traité de paix dont la première clause était l'expulsion de lord Acton. Obligé de détruire l'insurrection italienne qui conservait des intelligences dans Naples, il entra dans cette ville le 23 janvier 1799 et l'occupa militairement.

Lady Hamilton et la reine qui étaient exécrées durent s'enfuir en toute hâte pour aller rejoindre le roi en Sicile.

Il y eut un épisode terrible dans cette sorte d'évasion.

Il s'agissait de gagner la plage par les caveaux secrets et les souterrains de la Villa-Reale. Déjà des sentinelles françaises s'y trouvaient apostées. L'une d'entre elles, au bruit que fit, en tombant à terre, un plat d'or qu'emportait une fille dévouée à la reine, demanda le: «Qui vive?» Lady Hamilton s'avança seule et, déguisée en camériste, elle imagina, sur le champ (paraît-il), une histoire de rendez-vous avec un officier français, en sorte qu'après quelques pourparlers (que, dans ses _Mémoires_, elle affirme avoir été très intimes avec ce soldat), la petite troupe, grâce à cette présence d'esprit et à ce dévouement, réussit à s'échapper à bord des vaisseaux de Nelson qui fit voile pour la Sicile. Au retour de Palerme, lorsque le roi Ferdinand rentra dans sa bonne ville de Naples, lady Hamilton donna des ordres sanglants au cardinal Ruffo, l'un de ses fanatiques, et fit exécuter, par des troupes de lazzaroni et de Calabrais, une foule de citoyens soupçonnés d'avoir bien accueilli les Français pendant l'occupation.

Ceci jette une ombre homicide sur Emma Harte. Les débauches pouvaient être, sinon pardonnées par l'histoire, du moins atténuées par l'entraînement des séductions qu'elle exerçait: mais tout le sang qu'elle fit couler, mais le meurtre d'un vieux marin, l'amiral Carracciolo, qu'elle fit pendre à une vergue, sous ses yeux et devant Nelson, uniquement pour se venger de la mésestime où il avait paru la tenir, ceci ne saurait être jugé avec indulgence.

Lady Hamilton avait alors trente-huit ans, elle était dans tout l'éclat de sa souveraine beauté. Les chagrins passés, les durs instants de son enfance, les amères passions et les luttes ambitieuses qui avaient traversé sa jeunesse, les terribles émotions des soudains changements de son sort, rien n'avait altéré le marbre de son magnifique visage. Elle régnait dans la patrie de ses rêves; elle pouvait y vivre en femme adorée de toutes parts; il faut la plaindre de ce qu'elle a préféré se faire maudire.

À dater de ces massacres, d'ailleurs, son existence cesse d'offrir cet attrait de curiosité qu'elle éveille jusqu'à cette époque.

L'Angleterre, en effet, se vit bientôt dans la nécessité de modifier sa politique en Sicile à l'égard de la France et rappela son ambassadeur, sir William Hamilton, qui depuis longtemps n'était plus le mari d'Emma Harte qu'officiellement.

Tout se désunissait autour d'elle.

Lord Acton devait mourir en Sicile, dans un exil assez méprisable; Marie-Caroline allait s'éteindre à Shoenbrunn, dans l'isolement et l'oubli.

À son retour en Angleterre, lady Hamilton éprouva sans doute quelques étranges serrements de coeur, lorsque son équipage en deuil passa devant cette taverne où elle était entrée, un soir d'enfance, et devant l'église où elle avait entendu sonner, autrefois, des heures épouvantables. Sir Hamilton mourut en 1813, et Nelson fut tué au combat de Trafalgar. Il la recommanda en vain au peuple anglais.

Elle dépensa vite, peut-être par désespoir, toutes les richesses quelle tenait des générosités de la reine de Sicile, de son mari et de son amant.--Sir William, en son tranquille dédain, lui avait à peine laissé six ou huit mille livres sterling de rentes; cette fortune aussi ayant été dissipée inutilement, elle quitta pour toujours l'Angleterre et vint avec sa fille s'établir à Calais, où elle mourut, dans l'obscurité, en 1813, à l'âge de cinquante-cinq ans.

Telle est l'histoire de cette artificieuse femme, qui, ayant représenté une fois de plus la toute puissance de la beauté sur la terre, où elle était née pour devenir une déesse, s'est flétrie elle-même jusqu'à ne laisser à la postérité d'autre souvenir que celui d'une hétaïre méprisable et sanglante.

LE CONVIVE

_Tu voudrais être mon convive, jeune affamé qui manges des yeux le festin? Tu aspires la fumée des mets pleins d'odorantes promesses. La blancheur de la nappe te rend joyeux._

_Vois les vins rouges et dorés qui frissonnent dans la pureté du cristal. Vois ces beaux fruits qui s'amoncellent en pyramides somptueuses, et ces fleurs qui croulent dans des vases._

_L'ardeur de la faim luit dans tes yeux avec l'espoir du repas prochain. Quelle fête de regarder s'assouvir ton appétit fougueux! Je voudrais voir tes dents déchirer la joue froide des fruits mûrs, je voudrais voir tes jeunes lèvres se baigner dans la rougeur du vin._

_Mais ne t'assieds pas à ma table, enfant au naïf désir: ici les mets n'ont aucune saveur._

_Les vins sont figés dans leur prison claire: tu te briserais les dents sur la chair de marbre de ces fruits si beaux._

_Va-t-en vers d'autres régals moins pompeux, va t'asseoir à une table plus hospitalière et tandis que tu apaiseras ta faim, tandis que l'ivresse réjouira ton front, déplore le triste festin sans convive, le repas solitaire dont nulle faim ne s'assouvira._

SIGEFROID L'IMPERTINENT

EXTASE MODERNE

_Étude de style dans le goût du jour_[4]

[Note 4: Mai 1870.]

Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux! Pareils aux mannequins; vaguement ridicules; Terribles, singuliers comme des somnambules; Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Ch. BAUDELAIRE.

Le salon donnait sur les jardins.

Minuit remuait ses douze ou quinze petites perles dans la pendule microscopique en vieux Saxe craquelé.

Étendue en son nonchaloir, sur une ottomane, la chanoinesse Camille de Valleponne, n'éprouvant de _faibles_ que pour l'aristocratie, brûlait de ses lèvres le médaillon du mystérieux vicomte Sigefroid de Thuringe, auteur de plusieurs poèmes sur les _Choses utiles_.

Et c'était une blonde aux regards de sarisse, aux petites phrases acidulées; le sémillant marquis Florian les Eglisottes en avait, maintes fois, perdu le sens.

--Sigefroid!... modulait-elle, tes désespoirs volages me font goûter mille supplices!...

Des pas firent crier le sable dans l'allée des lilas.

--C'est lui!... soupira la chanoinesse, en bondissant potelée.

· · ·

--D'honneur!... murmura, sans idée, le brillant gentilhomme, en poussant le vitrail aux décalcomanies voyantes.

Et, lui devenant un collier:

--Ah! détaillait l'illécébrante créature,--quelques tierces plus tard, je le sens,--je me serais plongé dans le coeur une arme d'un travail exquis!

--Fleur de mes rêves! susurra le vicomte de sa voix flûtée,--c'est ce faquin de Soleil qui m'a distancé d'une demi-longueur!--Puis un lettré de rencontre, âgé, moralement, d'une trentaine de soufflets, m'a soutenu, _mordicus_, que l'homme n'était qu'un fol, ayant l'hallucination du ciel et de la terre!... Juge si cela m'a retardé, moi le _Chantre_ des _Choses-utiles_, et qui jouis, toujours, même en dormant, de ce sourire entendu et expérimenté qui sied aux déshérités de l'intelligence!...

Mais elle:

--Je te crois!... je te crois.--Le printemps, enfin ne saurait te conseiller de me fuir? Tu ne me laisseras pas expirer sur quelque sofa désert comme la fille d'O-Taïti, tu ne veux point que mes obsèques se célèbrent demain, vers dix heures?

--Effectivement! répondit le bouillant Sigefroid.--Je ne pourrais sans un léger sanglot, tolérer cette idée, même en rêve! Là serait l'atrocité. Le Coeur avant tout! Vive le Sentiment, ajouta le vicomte, au milieu d'une pirouette,--et foin de l'Artificiel!

· · ·

De concert, ils descendirent aux jardins.

--Parlons d'amour, gémit-elle.--Mais d'abord un gobéa!... c'est mon parfum du lundi! tu le sais?

Le vicomte en minaudant, lui tendit la fleur désirée.

--Ton esclave est fière de ses chaînes! continua la chanoinesse en subodorant les senteurs de cette plante, d'ailleurs, pour elle, hebdomadaire.--La France, ma rivale, t'a salué du titre de «Plume autorisée» depuis le succès de ton poème sur cette thèse abracadabrante... tu sais?

--Ah! oui dit le vicomte, d'un air dégagé: «_De l'influence de la cantharide sur le clergé de Chandernagor_?»

--Et puis... que te dirais-je? Ton nom fleure les ferrailles d'une façon insensée! Je t'aime, Sigefroid de Thuringe!

--Framées et francisques! s'écria le Chantre des _Choses utiles_, éperdu. «Qui m'empêcherait de mettre le doigt entre la robe et le torse?»

· · ·

Sur le banc d'une tonnelle embaumée par des herbages discrets--j'ai nommé les roses--le couple distingué devisait maintenant des vagues inconstances du Coeur.

Le claque du jeune homme folâtrait au loin, jouet des zéphirs, à travers les allées solitaires. Tout à coup, au milieu du silence divin, sans rossignols, éblouie de la beauté nocturne des choses, la jeune femme en son extase infinie,--entre deux baisers,--et les regards au ciel,--balbutia d'une voix passionnée:

--Dis-moi!... DIS-MOI QUE TU ES DUC... ET... PAIR!

--Reçois, à propos, les adieux les plus déchirants! s'écria brusquement le vicomte en se frappant le front. Le devoir m'appelle! L'on m'attend au Palais du Sénat...

--Hélas, interrompit la chanoinesse avec une certaine amertume: au Palais du Sénat! pour y siéger encore, sans doute, ingrat, même la nuit!

Le vicomte sourit mystérieusement, et montrant d'un geste inqualifiable l'étoile polaire, répondit très bas, d'un ton rêveur:

--Non, ma parfaite amie, non, créature d'élection!... _Pour mettre en état certains cylindres de tôle qui couronnent son faîte éblouissant; car voici, je crois, les approches de l'hiver._

LETTRES À CHARLES BAUDELAIRE