II
Le _moyen_, le sujet, le drame est chose si indifférente en soi pour le génie, que le génie ne se donne presque jamais la peine de l'inventer. Il se superpose, voilà tout. Il fait ébaucher le marbre par l'élève, et prend son bien où bon lui semble, sans que personne ait à l'accuser de plagiat. Hamlet n'est pas plus de Shakspeare que Faust n'est de Goethe, ni don Juan, de Molière. Aucun des principaux drames de Shakspeare n'est de lui, en tant que drame, comme nous le savons, maintenant. Il allait jusqu'à se conformer aux moindres détails d'une chronique, ou de l'oeuvre dramatique précédente: il prenait les phrases mêmes, les épisodes, l'action absolue, jetait dans tout cela quelques paroles, dédaigneusement, et cela suffisait pour que l'oeuvre devînt telle, que tout en restant presque identique, en apparence, à l'oeuvre étrangère et primitive, elle était transformée, en réalité, jusqu'à ne plus présenter de rapport appréciable avec l'antécédente. Le vagissement devenait un éclat de tonnerre.
Qu'importe, même, l'absurdité des personnages, l'impossibilité de l'intrigue, la contradiction des événements entre eux? _Macbeth_, _Othello_, _Roméo_, _le Roi Lear_, _Timon d'Athènes_, _Falstaff_, _Richard III_, sont des prétextes, et Shakspeare s'inquiète toujours fort peu des lions et des palmiers qu'il place dans la forêt des Ardennes. Ce qui traverse, comme des rayons, tout cet amoncellement de hasard, c'est la puissance multiple, infinie, qui, dans une seule scène, quelquefois, réunit, approfondit et caractérise les mille formes de l'un des sentiments principaux de notre âme, et le généralise, d'un seul coup, à tout jamais. C'est pour cela que chacun des personnages de Shakspeare ressemble à une Loi.