IV
Shakspeare avait si bien pensé de plus haut que l'esplanade d'Elseneur qu'il prend lui-même la parole, au milieu du drame,--et par la bouche d'Hamlet,--pour avertir la postérité.
En effet, le monologue: «_Être ou n'être pas_,» est un magnifique désaveu. Le Public, trouvant cela «profond», ne va pas plus loin,--et il lui semble naturel qu'Hamlet prononce des choses profondes; mais elles sont effectivement si profondes, ces choses, quelles rendraient inintelligible le personnage qui les avance, si c'était réellement lui qui les proférât.
«La Mort est un pays inconnu d'où _nul_ pélerin n'a pu revenir encore,» s'écrie Hamlet, dans son soliloque métaphysique.
Ce qui nie absolument l'Apparition.
Et si l'on excuse la contradiction en prétendant que Hamlet cherche à se délivrer de l'obsession, à douter, nous répondrons que son doute ne porte _jamais_ sur le Fantôme, mais sur la nature de ce Fantôme; il ajoute en effet plus tard:
«Si ce spectre, c'était--le Démon, qui voulût me tenter!... Il est facile de damner un coeur disposé à la mélancolie, et Satan est bien _rusé_».
Que l'on compare le mobile, l'horizon, l'esprit de ces phrases maladives avec ceux du monologue, et l'on verra que celui-ci _n'a point de rapport_ avec le caractère superstitieux d'Hamlet; bien plus, qu'il est, à chaque parole, en contradiction avec le drame tout entier.
Et c'est bien là le dédain profond du Génie, qui, connaissant la foule, agit et parle sans entraves, s'adresse à ceux-là seuls qu'il aime, sans être aperçu ni entendu des autres spectateurs.
Nous avons dit cela pour l'intelligence d'une chose: c'est que les oeuvres hautes sont les plus faciles, sinon à composer, du moins à critiquer spécieusement.
Toutefois, un examen plus attentif, ne tarde pas à convertir le plaisant; il s'aperçoit bientôt qu'il a été prévu, défini, enveloppé et dépassé dans le tourbillon sublime, et lorsque Shakspeare affirme que Hamlet est «court d'haleine,» ce qui pour descendre jusqu'à la plaisanterie--paraîtrait difficilement s'accorder avec les interminables tirades qu'il débite à tout propos, c'est de la parole humaine que Shakspeare veut parler, et qui est «courte» en effet, pour exprimer l'Idéal éternel.
Nous aussi nous sommes sur l'esplanade d'Elseneur; seulement c'est nous qui sommes devenus les fantômes à force d'attendre...
Laissons cela.
Si le besoin de jeter ses impressions au vent n'était une faiblesse commune à ceux qui croient penser, rien ne justifierait l'inopportunité, l'insuffisance de ces réflexions rapides, tracées sous l'influence du moment: et s'il pouvait y avoir, à l'égard de cette oeuvre géniale, quelque chose de plus superflu qu'une critique, ce serait, à coup sûr, un éloge.
AUGUSTA HOLMÈS
Voici déjà belles années que, par un soir de printemps, à Versailles, je dus à la gracieuseté d'une parente (la baronne Stoffel) d'être présenté dans un artistique salon dont quelques bons musiciens m'avaient souvent parlé avec une nuance d'enthousiasme. Je me souviens même que l'exaltation de ces Messieurs m'avait semblé d'autant plus digne d'être prise en considération que l'attrait principal de ce salon était _une_ musicienne.
En effet, qu'un musicien puisse en admirer un autre, mon Dieu, comme, entre augures, on se doit la politesse d'une certaine gravité, le phénomène, quoique rare, n'est pas absolument impossible:--mais qu'un compositeur puisse admirer UNE musicienne!... Ceci passait l'étonnement. Voici, cependant, la légende que tous improvisaient lorsqu'il s'agissait de celle-là.
«Vers le milieu de la rue de l'Orangerie et entouré de très vieux jardins se trouve un séculaire hôtel bâti sur le déclin du règne de Louis XV, le bien-aimé. Là, vivent, très retirés, un savant vieillard, ancien officier irlandais, M. Dalkeilh Holmès et sa fille, une enfant de quinze à seize ans. L'aspect de cette jeune personne, fort belle, sous ses abondants cheveux dorés, éveille l'impression d'un être de génie.
«Mlle Holmès marche avec des allures de vision qui lui sont naturelles: on la dirait une _inspirée_. Le plus surprenant, c'est la qualité toute virile de son talent musical. Non seulement elle est, à son âge, une virtuose hors ligne, mais ses compositions sont douées d'un charme très élevé, très personnel, et la partie harmonique en est traitée avec une science, un _métier_ déjà solides. Bref, il ne s'agit pas ici d'une de ces enfants prodiges destinées à devenir, plus tard, de bonnes, d'excellentes ménagères, mais d'une véritable artiste sûre de l'avenir.»
· · ·
Dans un salon d'un goût très sévère, en effet, décoré de tableaux, d'armes, d'arbustes, de statues et d'anciens livres, était assise, devant un vaste piano, une svelte jeune fille. C'était une figure d'Ossian. Je redoutai même, à cette vue, que la déplorable influence d'une quelconque Mme de Staël n'eût, déjà, perverti d'un sentimentalisme rococo l'artiste enfant--qu'enfin des lectures trop assidues de _Corinne ou l'Italie_ n'eussent étiolé le naturel en fleurs, la spontanéité sincère, la saine vitalité de ce jeune esprit.
Dès son accueil franc et cordial, je reconnus que je n'étais nullement en présence d'une personne emphatique, et qu'Augusta Holmès était bien un être vivant. Les musiciens, cette fois encore, ne s'étaient pas trompés.
Les habitués de la maison étaient, alors, Henri Regnault, qui venait d'immortaliser les traits de la jeune musicienne dans son tableau _d'Achille et Thétis_,--Jules de Brayer, Détroyat, Saint-Saëns, Clairin, le docteur Cazalis, Armand Renaud, Guillot de Sainbris, André Theuriet, Louis de Lyvron, et quelques rares invités.
Saint-Saëns venait d'y exécuter sa _Dalila_; Mlle Holmès sa première partition de drame musical, _La Fille de Jephté_, que Gounod avait écoutée avec une surprise pensive.
Ce soir-là, nous entendîmes des mélodies orientales, premières pensées harmonieuses de l'auteur futur des _Argonautes_, _de Lutèce_, _d'Irlande_ et de _Pologne_, et qui m'apparurent comme déjà presque entièrement délivrées des moules convenus de l'ancienne musique. Augusta Holmès était douée de cette voix intelligente qui se plie à tous les registres et fait valoir les moindres intentions d'une oeuvre. Je me défie, à l'ordinaire, des voix habiles en lesquelles se transfigure souvent--pour l'assistance mondaine--la valeur d'une composition médiocre: mais ici, l'«air» était digne des accents et je dus m'émerveiller de _la Sirène_, de la _Chanson du Chamelier_, et du _Pays des Rêves_; sans parler d'hymnes irlandais que la jeune virtuose enleva de manière à évoquer en nos esprits de forestières visions de pins et de bruyères lointaines. Ce fut toute une éclaircie musicale indiquant un inévitable destin.
La Soirée fut close par quelques passages du _Lohengrin_, de Wagner, nouvellement édité en France et auquel Saint-Saëns nous initia: car, sauf quelques rares auditions aux Concerts Populaires, nous ne connaissions le puissant maître que littérairement, d'après les impressionnants articles de Charles Baudelaire.
Cette musique eut pour effet de passionner la nouvelle musicienne et, depuis, son admiration pour le magicien de _Tristan et Iseult_ ne s'est jamais démentie. Deux mois avant la guerre allemande, je rencontrai à Triebchen, près de Lucerne, chez Richard Wagner lui-même, Mlle Holmès; son père s'étant décidé «malgré son grand âge» au voyage de Munich pour laisser entendre à la jeune compositrice la première partie des _Niebelungen_.
--«Moins d'attendrissement pour moi, Mademoiselle!... lui dit Wagner après l'avoir écoutée avec cette attention clairvoyante et prophétique du génie. Pour les esprits vivants et créateurs je ne veux pas être un mancenillier dont l'ombrage étouffe les oiseaux. Un conseil: ne soyez d'aucune école, _surtout de la mienne_!»
Richard Wagner ne voulait pas que l'on représentât le Rheingold à Munich. Bien que la partition en eût été publiée, il se refusait à laisser montrer l'ouvrage isolément des trois autres parties des _Niebelungen_. Son grand rêve, qu'il a depuis réalisé à Bayreuth, était de donner une exécution d'ensemble, en quatre soirées, de cette oeuvre de sa vie. Mais l'impatience de son jeune fanatique, le roi de Bavière, avait passé outre: l'on allait jouer le _Rheingold_ par ordre royal. Et Wagner, ayant décliné toute participation et tous éclaircissements, inquiet et attristé de la façon dont on allait déflorer l'unité de son vaste chef-d'oeuvre, avait _défendu_ à ses amis d'aller l'entendre. En sorte que plusieurs musiciens et littérateurs, au nombre desquels je me trouvais, et qui avaient accompli deux fois le voyage d'Allemagne pour écouter la musique du maître, ne savaient trop s'ils devaient obéir; l'injonction était cruelle.
--«Je regarderai comme ennemis ceux qui auront encouragé ce massacre par leur présence», nous disait-il.
Mlle Holmès, résignée à la soumission devant cette menace, était désespérée.
Cependant les lettres du Kappelmeister Hans Richter, qui conduisait l'orchestre de Munich, ayant un peu rassuré Wagner, son ressentiment s'adoucit contre ses passionnés zélateurs et l'on profita de cette accalmie pour partir, quand même, à la sourdine.
J'ai sous les yeux, une lettre, encore amère, toutefois, et dans laquelle Wagner m'écrivait, à Munich:--«Ainsi vous allez, avec vos amis, admirer _comment on s'amuse_ avec des oeuvres viriles: eh bien! je compte, malgré tout, sur quelques passages _inexterminables_ de cette oeuvre pour sauver ce qui n'en pourra pas être compris!»
Les prévisions du maître furent déçues par l'éclatant triomphe du _Rheingold_ plutôt pressenti qu'apparu (puisque les trois autres parties des _Niebelungen_, dont il est la clef, le rendent, seules, totalement intelligible). Tous ses partisans y assistèrent, malgré la menace et la défense, et je me souviens d'avoir aperçu, ce grand soir là dans la salle, au premier rang de la _Galerie Noble_, Mlle Augusta Holmès qui, assise à côté de l'abbé Liszt, suivait l'exécution du _Rheingold_ sur la partition d'orchestre de l'illustre musicien.
· · ·
J'ai bien souvent eu l'occasion d'entendre, à Paris, Mlle Holmès exécuter elle-même ses ouvrages, devant un petit nombre d'amis et d'admirateurs au nombre desquels je suis heureux de m'être toujours compté.
--Un soir, pendant le siège de 1871, je me trouvai chez elle avec Henri Regnault et M. Catulle Mendès:--c'était la veille du combat de Buzenval,--Regnault, qui avait une jolie et chaude voix de ténor, enleva, brillamment, à première vue, un hymne guerrier, sorte d'_arioso_ d'un magnifique sentiment, que Mlle Holmès, dans un moment de farouche «vellédisme» venait d'écrire au bruit des obus environnants. Tous les trois nous portions une casaque de soldat: Regnault portait la sienne, dans Paris, pour la dernière fois.
Chose qui, depuis, nous est bien souvent revenue vivante dans l'esprit! Il nous chanta, vers minuit, une impressionnante mélodie de Saint-Saëns, dont voici les premières paroles.
«Auprès de cette blanche tombe, Nous mêlons nos pleurs.»
(La poésie est, je crois, de M. Armand Renaud).
Et Regnault la chanta d'une manière qui nous émut profondément, nous ne savions pourquoi. Ce fut une sensation étrange, dont les survivants se souviendront, certes, jusqu'à leur tour d'appel.
Lorsque nous rentrâmes, après le dernier serrement de main, nous y pensions encore, M. Mendès et moi. Bien souvent, depuis lors, nous nous sommes rappelé ce pressentiment.
Regnault trouva chez lui l'ordre de partir le lendemain matin avec son bataillon.
On sait ce qui l'attendait le lendemain soir.
Ainsi fut passée, chez Mlle Holmès, la dernière soirée de ce grand artiste, de ce jeune héros.
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Ceux qui demeurent au front de la banale mêlée et qui ont épuisé, d'avance, l'ennui de la victoire certaine, portent souvent envie aux morts: «_Invideo, quia quiescunt!_» disait le triste Luther.
Durant de longues années, sans découragements ni concessions, Augusta Holmès, on doit le constater en toute justice, n'a cessé d'espérer le moment qui, depuis l'exécution de ses _Argonautes_, d'abord aux Concerts Populaires, et plus tard, enfin, au Conservatoire, l'a rendue non-seulement célèbre, mais incontestable dans l'Art musical. Et ceci au point que notre si éclairé Conseil municipal lui-même, en 1881, l'a nommée officiellement (nonobstant le sexe dont elle a déclaré souvent ne faire partie qu'à regret) membre du jury de l'examen pour les Concours de la Ville de Paris. C'est la première fois qu'une distinction d'un ordre aussi «sérieux» est accordée à une femme.
· · ·
Tout le Paris des premières connaît de vue cette musicienne aux cheveux dorés, très noblement belle,--et dont le front élevé annonce les hautes qualités artistiques.
Ses oeuvres se sont succédées, d'année en année, toujours revêtues d'un caractère de science plus élevé, et d'une beauté de lignes mélodiques toujours plus recherchée et plus pure.
Les quelques auditions orchestrales, à la salle Herz et ailleurs, n'ont mis en lumière que des fragments de ses drames lyriques: _Astarté_, _Héro et Léandre_, _Lancelot_, _la Montagne-Noire_, dont elle a composé aussi les très brillants poèmes. Cependant, il nous a été possible, en ces seules soirées, de remarquer, en sa manière, le _crescendo_ de puissance qui affirme les talents d'élite.
Certes, ces ouvrages--joints à une centaine de chants isolés, oratorios, symphonies--comme celle de _Lutèce_ et d'_Irlande_, par exemple (dont la première fut couronnée au concours de Paris), _les Sept Ivresses_, les _Sérénades_ et tant d'autres recueils de mélodies d'un beau renom dans le monde artistique--constituent, déjà, une oeuvre résistante et qui suffirait à l'illustration d'UN musicien. L'on se souvient encore du succès hors de pair qu'obtint la première audition des _Argonautes_, exécutée avec l'Orchestre et les choeurs, aux _Concerts Populaires_. La presse musicale consacra la robuste beauté de cet ouvrage par ces unanimes éloges dont fut encore accueillie la symphonie d'_Irlande_.
La plus récente de ses oeuvres, _Pologne_, fut également saluée, aux Concerts populaires, par des applaudissements d'un caractère _définitif_ en ce qu'ils placèrent Mlle Augusta Holmès, malgré le recherché de sa manière, au rang de nos compositeurs sympathiques _même à la foule_.--_Pologne_ est inspirée d'après le tableau si dramatique de M. Tony Robert Fleury: _les Massacres de Varsovie_:
«Tu prieras, tu riras, et danseras--et les balles de l'ennemi traverseront tes fêtes--et tu subiras le martyre, triomphante, en chantant».
--Telle est l'épigraphe que l'auteur s'est proposée de traduire en des harmonies mélodiques, sauvages parfois et savantes.
En dehors des gracieuses valeurs de détails, on ne saurait se refuser à reconnaître que l'union des deux thèmes principaux, dans le _final_ de _Pologne_, sont d'un consciencieux et noble effet.
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L'hiver dernier, le public difficile du Conservatoire a sanctionné en dernier ressort le succès des _Argonautes_: aujourd'hui la Ville de Paris vient de confirmer la distinction toute spéciale qu'elle accorda, en 1881, à l'auteur de _Lutèce_:--la cause est donc gagnée.
Augusta Holmès, ainsi admirée, n'a pas, ce nous semble, à douter de l'avenir. D'ailleurs si elle est--et nous le croyons--de la grande race de ces musiciennes d'élite dont «la voix va, s'enflant et se renforçant jusqu'au tombeau», elle devra s'efforcer, de plus en plus, vers un idéal d'une simplicité toujours plus haute.
Pourquoi faillirait-elle à cette destinée, puisqu'elle conforme sa vie à cette souveraine devise des grands artistes: _Unus amor, unus ars?_--À ce signe sont reconnaissables ces élues, soucieuses d'autre chose que de l'engouement ou des succès passagers,--et dont le front grave, où palpite une volonté d'inspiré, tôt ou tard s'éclaire d'une lueur impérissable.
LETTRE SUR UN LIVRE
À un jeune littérateur.
Mon cher ami,
Votre livre se présente fort bien sans introducteur et l'honneur que vous me faites en me priant de lui en servir m'intimide quelque peu.--Quel crédit pourrais-je avoir sur un public dont la presque totalité s'absorbe en des préoccupations qui me semblent d'assez mince importance--et qui dédaigne (sans doute avec raison) les seuls soucis qui me soient chers?--Le brillant succès de plusieurs de vos contes au journal le _Gil Blas_ ne prévient-il pas, en faveur de leur présent recueil, beaucoup mieux que tout ce que je pourrais ajouter?... On ne plaide pas une cause gagnée.
«Étiquetez ce livre de quelques lignes,» m'avez-vous dit.--Serait-ce que, déjà friand d'une critique, dût-elle vous gratter un peu le palais, vous ayez compté, naturellement, sur l'amitié pour que ce condiment de haut goût vous fût préparé, ce qui s'appelle à _la diable_?
Laissez donc!--Assez de prosateurs officiels trouveront, si tel est leur plaisir, à héserber en cette première gerbe trop fleurie! Quant à moi je manque volontiers, je l'avoue, de l'esprit indispensable pour exceller en ce genre de besogne. Je préfère me laisser charmer, oui, sans réserves malignes, par l'entrain de vos agréables récits, par l'élégance de leur tenue morale, par l'impression qu'ils produisent d'une conscience bien élevée, par leur air de bonne compagnie, la délicate aristocratie de sentiments dont ils ne s'efforcent jamais en vain de faire preuve--et, surtout, par la droiture natale qu'ils révèlent de votre caractère. Il me paraît plus sage de se laisser captiver par leur légèreté mondaine et même, quelquefois, par la prolixité toute juvénile de ce style d'enfant gâté, coupé de subites allures militaires, qui vous personnalise.--Un bon accent _français_ est devenu chose trop rare pour que je me permette d'y relever les vagues négligences, que légitime, d'ailleurs, outre mesure, le plus souvent, l'enjouement même de votre manière. Trop difficiles ces gourmets d'art littéraire aux yeux desquels vos qualités de charmeur et la poésie railleuse de cette verve qui vous est spéciale, ne suffiraient pas à justifier de votre mérite! Ne pourrez-vous tout uniment répondre à ces raffinés, que, saisie pour la première fois devant la foule, toute plume peut se ressentir au début, ne fût-ce que de la nouveauté du mouvement, mais qu'au bout de quelques pages elle ne tarde pas à s'affermir, lorsque le poignet cesse d'être sensible aux entournures empesées des manchettes modernes? Croyez-moi: traitez-les d'oublieux, ces chers confrères! Et continuez de suivre votre belle fantaisie!
Il est doux, je le sais, à la plupart des donneurs d'Avis _au lecteur_, de se poser sur le fronton d'un livre, et, là, se carrant en juges, de considérer leur socle d'un air de si haute indulgence que c'est à peine si l'édifice semble désormais assez solide pour supporter leur poids. N'espérez pas, mon ami, que, sujet à ce vertige, je vienne, ici, vous accabler de ces éloges... sévères... au cours desquels un tel ridicule se réalise et s'étale.--Non, je ne saurais m'arroger le droit de juger quiconque.
Toutefois si, d'aventure, le passant daignait me consulter sur votre oeuvre, voici ce qu'en toute sincérité je prendrais sur ma modestie de lui attester:
--«À la lecture de ce livre, l'on doit, tout d'abord constater dans la nature de l'auteur, le généreux désir d'échapper à cette contagieuse trivialité de sensations et d'expressions (si lucrative de nos jours) et que l'on pourrait appeler le goût cynique.
«Donc la tendance de notre conteur commande la sympathie.
«De plus, une recherche, très distinguée, de simplicité pénètre son livre d'un curieux intérêt artistique.
«Donc ses nouvelles sont, à bien des égards, plus dignes de vogue que bon nombre de celles que l'on a coutume d'accueillir avec faveur. Elles témoignent d'un dandysme pensif, qui se concentrera.
«Quant à la valeur _en soi_, pour ainsi dire, de l'ouvrage, il y a lieu d'estimer que--(sauf deux ou trois entraînements à des propos d'un goût libertin, qui s'y trouvent, d'ailleurs comme dépaysés et dont l'auteur, une fois revenu des premières insouciances, se défiera, soyons-en sûrs!) tout, en ce livre, fait pressentir un talent de saine origine et de _bonne volonté_, c'est-à-dire plutôt vibrant aux appels du monde idéal qu'aux rappels du monde instinctif;--et, bien que l'esprit du livre rompe, ainsi, en visière avec le ton, convenu effrontément, de la plupart des nouvellistes de profession (dont l'uniforme est, d'ailleurs, si amusant à voir porter), ce volume est d'un écrivain fort agréable, doué, certes, d'avenir.»
Cela dit, mon cher Pierre, joyeux avènement en ces lettres parisiennes, au sein desquelles, vous prenez place de prime saut, non sans quelque autorité d'allures!
Votre coup d'essai, dédaigneux de certains suffrages, affirme en vous cette sorte d'originalité consciente d'elle-même qui, soucieuse de n'imiter personne, décèle un esprit net et fier, peu jaloux de succès faciles. Vous ne devez attendre, j'imagine, de notre sceptique sentimentalisme, que de flatteurs encouragements et nul doute que vos écrits futurs ne tiennent ce que les côtés exquis de cette première oeuvre font déjà mieux que de promettre.
Qu'ajouterais-je de plus?--D'ailleurs, n'êtes-vous pas sûr du vert laurier?--Votre poésie particulière a cela d'attrayant qu'elle s'adresse, entre toutes, aux personnes éprises, à la fois de rêves, de luxe et de solitude. Vous êtes de ces élus qui n'écrivent qu'en souriant--et, surtout, à l'usage de ces coeurs séduits d'avance par le brillant des mélancolies distinguées et des dédains moroses.
LA SUGGESTION DEVANT LA LOI
La presse judiciaire nous apprend qu'aux assises madrilènes vient d'être condamné à huit ans de travaux forcés un certain Hillairaut--(pour tentative de meurtre sur la personne d'un paisible étranger résidant en Espagne, M. François Bazaine).--Cet Hillairaut, médicalement déclaré atteint de l'affection nerveuse, classée sous la dénomination d'_hystérie patriotique_,--ce qui est à dire monomane à ce quatrième degré qui confine à l'illuminisme,--était, par conséquent, sujet à subir inconsciemment la suggestion fixe du premier passant. L'on ajoute que, par ces motifs, M. Figueroa, son défenseur, vient d'interjeter appel de cet arrêt.
Ce fait-divers n'offrirait qu'un intérêt assez restreint si les paroles suivantes, proférées, au cours de cette cause, par M. l'avocat général de Madrid, n'eussent ému l'attention d'un grand nombre de lecteurs:
«Les Tribunaux ne sont pas réfractaires aux progrès de la Science, mais ils ne sauraient considérer comme des vérités incontestables des _principes d'école_ dont la justesse (l'évidence) _a besoin d'être démontrée_.»
Or:
Il est constant qu'à ces conclusions il serait loisible d'opposer, tout d'abord, ceci, qu'en France, en Angleterre, en Russie, en Allemagne, aux États-Unis, etc., etc., c'est par centaines, sinon par milliers que l'on compte, aujourd'hui, des docteurs en médecine et professeurs de physiologie prêts à ratifier la notification suivante:
«Étant donné tel individu reconnu sujet à telle affection hystéro-nerveuse, la Science peut officiellement AFFIRMER que _le premier venu_, par le simple exercice d'une volonté plus équilibrée et sans lui laisser un soupçon ni la moindre réminiscence, conduira, s'il lui plaît, d'une manière irrésistible, ce malade à tel ou tel acte criminel, suggéré en lui et malgré lui.--Car tout hypnotisé n'est plus qu'une sorte d'absolue inconscience qui marche, agit à l'aveugle, ayant _d'avance_, oublié l'acte qu'elle _doit_ accomplir. Pour peu que le suggérant ait calculé juste les circonstances où le projet voulu pourra simplement s'effectuer, il se servira, si bon lui semble, de «son sujet» comme d'une arme sûre, frappant à distance et à heure fixe, mécaniquement, sans hésitation, peur, ni courage. Si absurde ou révoltant que puisse être l'acte dicté en l'organisme même du sujet, celui-ci l'exécutera toujours.»
N'est-il pas difficile d'appeler «principes ou dissidences d'école» un simple axiome, hors de tout conteste et que tant d'exemples appuient, qu'on ne saurait plus dénombrer, sur la surface du globe, les milliers de cas provenus de sa croissante permanence?
L'espèce de fin de non-recevoir, énoncée et sanctionnée par les magistrats espagnols, paraît donc au moins des plus hasardées, en l'espèce. Les attentats de tout genre,--larcins, viols, recels, meurtres, captations testamentaires, appels forcés d'argent, reconnaissances de dettes illusoires, etc., etc.,--inspirés par des manoeuvres suggérantes et par voie de cet Hypnotisme magnétique de nos jours vulgarisé par la Science,--n'entrent-ils pas pour cinq ou six bons vingtièmes, au moins, dans les dessous de la criminalité moderne?
Dès lors, comment taxer de simple hypothèse, de «principes d'écoles» et de circonstance à peu près négligeable en justice, le phénomène si tristement commun de l'inconscience possible chez de très apparents criminels convaincus médicalement de telle ou telle hystérique monomanie?
--Ah! certes, il est fâcheux que, vu les mesures prises par les hypnotiseurs pour être oubliés de leurs suggérés, il se trouve que la justice ne peut guère mettre la main que sur ceux-ci, dont les balbutiements exaltés sont peu sympathiques.
Cependant,--(et les jurisconsultes de la Péninsule ibérique ne peuvent l'ignorer, semble-t-il)--l'on a capturé, parfois, des suggérants! Il y a force de chose jugée à cet égard et les faits officiels qui se sont produits, _dans l'enceinte même des assises_, sont d'une nature non seulement probante, mais des plus inquiétantes pour les justiciers.
· · ·
Par exemple, et pour ne citer qu'un fait entre beaucoup d'autres,--que l'on veuille bien se remémorer le procès de cet étrange mendiant de province, du nom de Castellan, qui comparut aux assises de Draguignan (Var), les 29 et 30 juillet 1865.
C'était un gars de vingt-cinq ans, d'une laideur banale, estropié des deux jambes, mais disposant, en ses haillons infects, d'une fixité de regard d'où émanait un fluide-voulant des plus appréciables. On croirait lire un procès du moyen-âge, en parcourant l'acte d'accusation.
D'après la teneur d'icelui, ce dangereux cul-de-jatte, d'un simple coup d'oeil et à volonté, avait réduit presque immédiatement au servage léthargique différentes femmes jusqu'alors sans reproche. Elles ont attesté, à la barre, qu'elles en subissaient l'écoeurante fascination, jusqu'à se laisser posséder, à son bon plaisir et malgré elles, dans les affres d'une paralysante angoisse.
Au surplus, voici le résumé textuel de l'acte d'accusation en ce qui regarde, par exemple, Joséphine H..., au rapport du Dr Prosper Despine.
«Il demanda l'hospitalité au nommé H... qui habitait ce hameau avec sa fille. Celle-ci était âgée de vingt-six ans et sa moralité était parfaite. Le mendiant, simulant la surdi-mutité, fit comprendre par des signes qu'il avait faim; on l'invita à souper. Pendant le repas, il se livra à des actes étranges, qui frappèrent l'attention de ses hôtes; il affecta de ne faire remplir son verre qu'après avoir tracé sur cet objet et sur sa figure, le signe de la croix. Pendant la veillée, il fit signe qu'il pouvait écrire. Alors il traça les phrases suivantes: Je suis le fils de Dieu; je suis du ciel et mon nom est Notre-Seigneur; car vous voyez mes petits miracles et plus tard, vous en verrez de plus grands. Ne craignez rien de moi, je suis envoyé de Dieu. Puis il offrait de faire disparaître la taie qui couvrait les yeux d'une femme alors présente. Il prétendait connaître l'avenir et annonçait que la guerre civile éclaterait dans six mois.
«Ces actes absurdes impressionnèrent les assistants et Joséphine H... en fut surtout émue; elle se coucha toute habillée, par crainte du mendiant. Ce dernier passa la nuit au grenier à foin, et le lendemain, après avoir déjeuné, il s'éloigna du hameau. Il y revint bientôt après s'être assuré que Joséphine resterait seule pendant toute la journée. Il la trouva occupée des soins du ménage, et s'entretint pendant quelque temps avec elle à l'aide de signes. La matinée fut employée par Castellan à exercer sur cette fille toute sa fascination. Un témoin déclara que, tandis qu'elle était penchée sur le foyer de la cheminée. Castellan, penché sur elle, lui faisait, avec la main, sur le dos, des signes circulaires et des signes de croix: pendant ce temps, elle avait les yeux hagards. À midi, ils se mirent à table ensemble.
«À peine le repas était-il commencé que Castellan fit un geste comme pour jeter quelque chose dans la cuillère de Joséphine. _Aussitôt la jeune fille s'évanouit._
«Castellan la prit, la porta sur son lit et se livra sur elle aux derniers outrages. Joséphine avait conscience de ce qui se passait; mais, retenue par une force irrésistible, elle ne pouvait faire aucun mouvement, ni pousser aucun cri quoique sa volonté protestât contre l'attentat qui était commis sur elle. Elle était évidemment en léthargie.
«Revenue à elle, elle ne cessa pas d'être sous l'empire que Castellan exerçait sur elle, et à quatre heures de l'après-midi, au moment où cet homme s'éloignait du hameau, la malheureuse, entraînée par une influence mystérieuse à laquelle elle cherchait en vain à résister, abandonnait la maison paternelle et suivait, éperdue, ce mendiant pour lequel elle n'éprouvait que de la peur et du dégoût. Ils passèrent la nuit dans un grenier à foin, et le lendemain, ils se dirigèrent vers Collobrières. Le sieur Sauteron les rencontra dans un bois et les amena chez lui. Castellan lui raconta qu'il avait enlevé cette jeune fille, après avoir surpris ses faveurs. Joséphine aussi lui fit part de son malheur, en ajoutant que, dans son désespoir, elle avait voulu se noyer. Le 3 avril, Castellan, suivi de cette jeune fille, s'arrêta chez le sieur Coudroyer, cultivateur. Joséphine ne cessait de se lamenter et de déplorer la malheureuse situation dans laquelle la retenait le pouvoir irrésistible de cet homme. «Amenez la femme la plus forte et la plus grande, disait-elle, vous verrez si Castellan ne la fera pas tomber.» Joséphine, ayant peur des outrages dont elle craignait d'être encore l'objet, demanda à coucher dans une maison voisine. Castellan s'approcha d'elle, au moment où elle allait sortir, et la saisissant sur les hanches, _elle s'évanouit_. Puis, bien que, d'après la déclaration des témoins, elle fût comme morte, on la vit, sur l'ordre de Castellan, monter les marches de l'escalier, les compter sans commettre d'erreur, puis rire convulsivement. Il fut constaté qu'elle se trouvait alors complètement insensible. «Cet état était évidemment du somnambulisme.»
--Voici maintenant le résumé de la cause, d'après le docteur Liégeois.
Le lendemain, 4 avril, elle descendit dans un état qui ressemblait à de la folie; elle déraisonnait et refusait toute nourriture; elle invoquait, tour à tour, Dieu et la Vierge: Castellan, voulant donner une nouvelle preuve de son ascendant sur elle, _lui ordonna de faire à genoux le tour de la chambre et elle obéit_.
Émus de la douleur de cette malheureuse jeune fille, indignés de l'audace avec laquelle son séducteur abusait de son pouvoir sur elle, les habitants de la maison chassèrent le mendiant malgré sa résistance. À peine avait-il franchi la porte, que Joséphine tomba comme morte. On rappela Castellan: celui-ci fit sur elle divers signes, et lui rendit l'usage de ses sens. La nuit venue, elle alla reposer vers lui. Le lendemain ils partirent ensemble. _On n'avait pas osé empêcher Joséphine de suivre cet homme._ Tout à coup on la vit revenir en courant. Castellan avait rencontré des chasseurs, et pendant qu'il causait avec eux, elle avait pris la fuite. Elle demandait en pleurant qu'on la cachât, qu'on l'arrachât à cette influence. On la ramena chez son père, et depuis lors, _elle ne paraît pas jouir de toute sa raison_.
Castellan fut arrêté le 14 avril, il avait déjà été condamné correctionnellement. La nature paraît l'avoir doué d'une puissance magnétique peu commune; _c'est à cette cause qu'il faut attribuer l'influence_ MYSTÉRIEUSE _qu'il avait exercée sur Joséphine H..._, dont la constitution se prêtait merveilleusement au magnétisme, ce qui a été constaté par diverses expériences auxquelles l'ont soumise des médecins. Castellan reconnaît que c'est par des passes magnétiques que fut causé l'évanouissement de Joséphine qui précéda le viol.
Il avoua même avoir eu deux fois des rapports avec elle, dans un moment où elle n'était ni endormie ni évanouie, mais où elle ne pouvait donner de consentement libre aux actes coupables dont elle était l'objet (c'est-à-dire pendant qu'elle était en léthargie). Les rapports qu'il eut avec elle, la seconde nuit qu'ils passèrent à Capelude, eurent lieu dans d'autres conditions, car, cette fois, Joséphine ne s'est pas doutée de l'acte coupable dont elle fut victime, et c'est Castellan qui lui raconta le matin qu'il l'avait possédée pendant la nuit. Deux autres fois, il avait abusé d'elle de la même manière, sans qu'elle s'en doutât (c'est-à-dire alors qu'elle était en somnambulisme).
Mais ce qui doit donner le plus à réfléchir aux gens de loi de toutes nationalités, c'est qu'en plein interrogatoire, ce Castellan, par une inqualifiable impudence, osa proposer au Président des assises de tenter, sur lui et ses assesseurs, séance tenante, une petite expérience de pouvoir magnétique. L'on peut contrôler, sur les comptes rendus officiels de cette affaire le résumé suivant:
«_Durant le réquisitoire de M. le procureur impérial, il a fait plus: il a menacé ce magistrat de le rendre, sur-le-champ, somnambule... et l'effet commençant, paraîtrait-il, à suivre la menace, M. le procureur impérial dut interrompre son réquisitoire et_ CONTRAINDRE L'ACCUSÉ À BAISSER LES YEUX.»--Et l'on ajoute, s'autorisant du coupé-court aux débats qui s'est produit peu après, que juges et jurés, commençant aussi, peut-être, à ressentir les premiers symptômes d'une humiliante hypnotisation, le verdict, condamnant à _douze ans de travaux forcés_ ce vermineux suppôt de Mesmer, fut prononcé pour ainsi dire à la hâte. Or, cet arrêt, d'après le dispositif que chacun peut vérifier, ne se fonde que sur le rapport médico-légal des docteurs Hériart, Paulet et Thérus, contrôlé par les docteurs Aubin et Roux (de Toulon), constatant l'abus du pouvoir suggestif chez ledit Castellan. Voir, pour commentaires de ce rapport le _Traité de Psychologie naturelle_ du Dr Despine, tome Ier, page 386, et le mémoire du Dr Liégeois (de Nancy), dont a été saisi l'Institut de France, cette cause y étant citée au milieu d'une myriade de faits à l'appui.
· · ·
Sans prétendre donc, avec les facétieux de la presse d'alors, qu'un peu plus... et Président, procureur impérial, assesseurs, avocats, gendarmes et jurés allaient, sous l'influence du fétide vagabond, quitter leurs sièges et s'avancer à quatre pattes en plein prétoire, ou, tout au moins, y ébaucher, en costumes, un pas de caractère, aux yeux agrandis de l'assistance,--nous conclurons en disant qu'étant avérés, par des précédents d'un tel nombre, dans les annales de la Science, les multiples phénomènes de l'Hypnotisme (depuis les expériences de l'abbé Faria, en 1815, jusqu'à celles toutes récentes de MM. les docteurs Bernheim et Liébault (de Nancy) et celles actuelles, en Paris, de MM. les docteurs Luys et Charcot); il peut paraître, à tous, aussi imprudent qu'inhumain d'appliquer la loi, d'une façon par trop sommaire, à de malheureux malades aussi coupables qu'innocents, et de les expédier à tour de bras soit dans l'autre monde, soit au profond des bagnes, en certaines causes spéciales. Si c'est le critérium de toute justice de n'incriminer que le bras qui a frappé, de s'en tenir là pour statuer sur la culpabilité d'un prévenu, de rendre _quand même_ responsable, enfin, du mouvement meurtrier de ce bras, le cerveau, _suggéré ou non_ qui le fit agir, alors que l'on commence par condamner à mort nos propres exécuteurs de hautes oeuvres, puisqu'à ce paradoxal point de vue on n'en saurait frapper de plus coupables!--Si l'on n'applique la loi qu'à titre préservatif en ces causes douteuses et troubles, à quoi bon des travaux forcés, où la prison doit suffire?--Dans l'instruction qui précède les assises, nous pensons qu'il serait équitable de s'enquérir, en pareil cas, des amis, ennemis, parents et surtout connaissances de rencontre de l'accusé et d'examiner, tant au crible qu'à la loupe, les antécédents, opinions, us et coutumes de ces derniers. Certes, ce serait plus long, mais, souvent, l'on pourrait se saisir ainsi des _vrais criminels_,--fallût-il s'aider au besoin du magnétisme (pourquoi pas?) sur l'accusé lui-même. Quel que fût l'arrêt qui s'ensuivrait, l'on pourrait du moins plus tranquillement prétendre, alors, que «justice est faite».
LE RÉALISME DANS LA PEINE DE MORT
_Vox tacuit, périit lux, nox ruit et et ruit ombra, vir curet in tumbâ quo caret effigies..._
(Inscription sur une ancienne pierre tombale, sculptée d'une statue sans tête.)
Les considérants, d'un ordre très élevé, au nom desquels un projet de loi sur les exécutions à huis-clos vient d'être rejeté par la Cour d'appel de Paris m'encouragent à livrer aux méditations du public (à simple titre de «documents humains») les quelques notes suivantes, crayonnées place de la Roquette, sous les fumeuses lanternes de notre instrument de supplice, au cours de la dernière exécution: celle d'un anonyme.
· · ·
À cet angle de la rue, au coin d'une guinguette en lumières, se boucle, d'un poste, la ceinture de gardes à cheval qui enserre la place. Quelle foule depuis minuit! L'inspecteur de service prend nos cartes:--Nous entrons.
Autour de nous la place est déserte et obscure. Sous les arbres, là-bas, passent des lueurs, des ombres humaines. Je m'approche. Entre deux rangs d'uniformes noirs, sorte d'allée vivante, un intervalle de vingt mètres est laissé libre; il s'étend depuis le portail de la prison jusqu'au dallage de l'endroit pénal. Aux alentours, une centaine de publicistes causent à voix basse. L'heure tinte: on dirait les pleurs sonores du glas.
À ma gauche je vois des sabres briller: c'est un gros de gendarmes à cheval, massé dans l'ombre.
--Traversons. Mais, qu'est-ce que ceci? Je me trouve auprès d'un objet isolé qu'éclairent, d'en haut, la lune et, d'en bas, deux falots posés à terre.
La chose est d'un brun rouge: elle éveille l'idée d'un haut prie-Dieu moyen âge. C'est placé là de plain-pied. Entre les montants de cette cathèdre je distingue, accrochée au sommet, une suspension de fonte, noircie, carrée comme un sac de soldat--et sous laquelle s'emboîte, au centre, le biais terne d'un hachoir.
C'est la «louisette».
Quoi! plus d'échafaud?... Non. Les sept marches sont supprimées. Signe des temps, Guillotine de progrès dont on ne se range que... comme de la courroie de transmission d'un moteur. En vérité, ce meuble pourrait servir à couper le pain chez les grands boulangers. Où donc est la simple dignité de la Loi, l'indémodée solennité de la Mort, la hauteur de l'exemple, le «sérieux» de la sentence? Phrases, paraît-il, tout cela...
C'en est une, aussi, de dire cela: car on ne sort pas des phrases, sur la terre. Les uns se traduisent en phrases viles, les autres en phrases nobles:--chacun son choix: _et l'on est pas libre de choisir_: c'est fait en naissant, de quelque sourire que l'on essaie d'en douter.
--Passons.--Pendant que je regarde flotter sur le miroitement de la large lame l'ombre des feuillages environnants, cette lame disparaît tout d'un coup. J'entends un choc sec et lourd, amorti par des ressorts,--pareil à celui d'une _demoiselle_ enfonçant un pavé. Je comprends. C'est un essai. La planche mortelle s'est couchée sur sa coulisse, comme une rallonge de table, plagiant ainsi le chevalet du classique Procuste. Rien de nouveau sous la lune! Donc l'on répète, ici, le drame pour les accessoires.--Ah! j'aperçois, soudain, à côté de moi, le metteur en scène lui-même, qui échange un coup d'oeil oblique avec ses deux régisseurs.--En face de l'instrument se tient quelqu'un (M. le chef de la Sûreté, je crois) devant la censure duquel on a fait jouer le tragique mécanisme. Il approuve de la tête, en silence,--puis tire sa montre dont il essaie de distinguer l'heure.
Ayant résumé l'outil du regard, il se dirige vers le seuil de la prison pour les derniers ordres, car le petit jour blanchit peu à peu l'espace, les choses, les silhouettes; lanternes et réverbères jaunissent. Le moment approche.
Chacun pense: Dort-il?
Le geôlier-chef, qui passe, affirme que «oui, et profondément.»
À l'entrée, auprès d'un fourgon, je vois une forme noire, un prêtre: c'est l'aumônier. Je viens à lui. Sa voix est fort émue, ses yeux sont en pleurs: il a le frisson. Il est tout jeune: long et blond. C'est sa première tête. Mais on l'appelle à voix basse. Il est temps de réveiller le dormeur. Il entre, suivi des cinq ou six témoins d'ordonnance. L'exécuteur et ses seconds ferment la marche.
Leur réapparition, augmentée d'un nouveau personnage, se produira, désormais, sous trente ou trente-cinq minutes au plus.
Je m'éloigne donc et me promène dans une allée, vers la foule lointaine.
Les étoiles pâlissent: on commence à s'entrevoir.
· · ·
Je suis un peu pensif, je l'avoue. De cette guillotine moins l'échafaud,--de cette chute, un peu trop basse, en vérité, du couteau légal (qui a l'air de s'abîmer dans une souricière) se dégage, pour tout esprit, l'impression d'on ne sait quelle grossièreté dérisoire, commise envers la Loi, la Nation, l'Humanité et la Mort. Ce sans-façon trivial, cette exagération dans le terre-à-terre de l'instrument justicier n'est ici que de la plus choquante inconvenance. Guillotine d'un peuple d'hommes d'affaires.--L'aspect de l'appareil semble, en effet, nous dire, avec une prud'homie spécieuse:
--«Tel individu a tué. Soit. Nous l'expédions donc à son tour, de la manière la plus brève, la moins cruelle possible, c'est-à-dire en gens pressés, pratiques AVANT TOUT et peu soucieux du théâtral, du déclamatoire. Pour lui épargner quelques secondes d'angoisses inutiles, NOUS avons supprimé des marches d'un moyen âge aujourd'hui démodé, ce qui réduit la peine au _strict_ nécessaire.»
· · ·
--_Nous?..._ Qui cela?
Tout d'abord cette mesure doit être illégale, car une loi, quelque ancien décret, un droit de coutume française, au moins (que la Révolution, elle-même adopta mille et mille fois), ont dû prescrire l'échafaud, stipuler sa hauteur approximative et son ensemble formel, _comme condition expresse, réglementaire, du fonctionnement normal de la peine de mort_. Or, cette loi, ce décret, n'ayant pas été rapportés par les Chambres, nul particulier, se couvrît-il d'un assentiment tacite ou verbal quelconque, n'a licence de les abroger ni de les modifier à mesure et au gré de son fantaisisme.
Quant à la prétendue philantropie de cet «adoucissement», 1º le condamné qui s'évanouit durant la toilette, anesthésié par sa syncope, ne ressentira nul surcroît d'horreur pour quelques marches qu'on l'aide à monter; d'ailleurs, se laisser porter en cette circonstance, c'est mériter d'être porté;
2º Celui qui, d'une conscience enfin réveillée, peut-être, par l'expiatoire agonie quotidienne qu'il a subie depuis l'heure de son arrêt, _tient_, maintenant, à bien montrer que, sans exagérée terreur ni vile forfanterie, il meurt du moins mieux qu'il n'a vécu, a droit, en toute éventualité, à ce que son désir prévaille ici. Les marches de l'échafaud sont en effet, la _propriété_ de tout condamné à mort, et c'est le frustrer d'une illusion _quand même sacrée_ que de lui ravir, avec elles, l'occasion de sauvegarder en nous (s'il y tient) sa triste mémoire d'une aggravation d'opprobre imméritée.
Bref, en abaissant à ce point son instrument de mort avec des allures d'une obséquiosité déplacée, d'une sensiblerie louche, la Loi n'a pas à donner à celui qu'elle punit l'exemple du cynisme.
Il ne peut que trop se passer, la plupart du temps, de cet encouragement-là.
Quant au «théâtral» et au «déclamatoire», on ne l'évite pas. On conserve les mille fantasmagories d'un cérémonial suranné, les hermines et les robes rouges de la Cour d'assises, le ton solennel de la sentence, le déploiement nocturne des troupes, le salut funèbre des sabres, l'embrassement du prêtre, (qui ne doit plus sembler à d'aucuns qu'une dernière concession au moyen âge, une perte de temps), toute cette antique mise en scène de mystérieux symboles, on la tolère,--mais en éludant comme oiseux celui de l'Échafaud qui, _seul_, les conclut, les sanctionne et en rétracte l'intime réalité; l'on dément le respect (dès lors douteux!) dont on feignait de les honorer jusqu'à lui; l'on compromet ainsi le sérieux de tout le reste de la Loi, ce qui ne peut qu'inquiéter gratuitement les dernières consciences.
On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la loi sans infirmer les autres et faire douter de leur gravité.
Au dire de quelques-uns, la presse qui entoure la guillotine, aujourd'hui, suffit à la publicité de l'exécution: la plate-forme ne ferait plus que double emploi.--_Mais c'est le fait unique de tuer au grand air_ qui constitue la publicité donnée par la Loi! La presse n'est là que pour constater cette publicité même, dont elle fait partie, et pour la divulguer ensuite à la foule, comme le vent qui passe emporte un cri.
La Plate-forme notifie tout autre chose! En effet, l'État s'arrogeant, ici, froidement, un attribut d'un caractère extra-vital, absolu, _divin_, pour ainsi dire, l'Échafaud, dans son figuré, ne doit être élevé au-dessus du niveau moyen des têtes humaines que par ce qu'il représente et matérialise le terrain supérieur de la Loi--qui, au-dessus de toute vengeance individuelle ou sociale avertit et préserve SEULEMENT au moyen de l'expiation même,--et qui, ne pouvant en aucun cas, descendre jusqu'au criminel, l'élève jusqu'à elle pour ne le frapper qu'à hauteur d'Humanité.
La guillotine, en un mot, n'est qu'un billot perfectionné, lequel n'a de raison d'être que sur sa plate-forme officielle. Elle et lui sont d'ensemble. Une même dénomination sombre enveloppe leur oeuvre commune. Aux yeux de la foule, les marches de l'Échafaud sont impressionnantes pour le même motif que les gradins d'une estrade sur laquelle on distribue des récompenses sont honorifiques. Car ce n'est pas sur un échafaud d'où l'on puisse descendre, ni sur un tel échafaudage, que monte ici le criminel: _être monté sur l'Échafaud_ signifie que l'on y est mort--et ce qui constitue l'exemple, bien plus que le spectacle restreint du fait, c'est la tradition d'effroi de cette parole autour d'un nom. _Avoir été guillotiné_ n'est qu'une locution elliptique sous-entendant, quand même, _sur l'Échafaud_. De telle sorte que soustraire celui-ci de l'exécution, c'est faire mentir la Loi, c'est avouer qu'_on ne l'ose plus qu'à demi_, ce qui est d'une timidité indigne d'une jurisprudence respectée.
Concluons.--Si, comme on nous l'affirme, cette étrange modification n'est due qu'à l'imaginative du feu l'exécuteur précédent, je trouve qu'il a excédé, ici, son mandat. Qu'il ait amélioré l'_économie_ de la machine, rien de plus louable! Mais qu'il ait touché à ce qui _doit_ la supporter... ceci n'était plus de son ressort. Ce fut là du zèle, et l'esprit de la Loi ne saurait s'inspirer, dans l'espèce, des uniques lumières de ce conseiller. Or, cette guillotine tombée, sournoise, oblique, dépourvue de l'indispensable mesure de solennité qui est inhérente à ce qu'elle ose, a simplement l'air d'une embûche placée sur un chemin. Je n'y reconnais que le talion social de la mort, c'est-à-dire l'équivalent de l'instrument du crime.
Bref, _on va se venger_ ici, c'est-à-dire équilibrer le meurtre par le meurtre,--voilà tout, c'est-à-dire commettre un nouveau meurtre sur le prisonnier ligotté qui va sortir et que nous guettons pour l'égorger _à son tour_. Cela va se passer en famille. Mais, encore une fois, c'est méconnaître ce qui peut seul conférer le droit de tuer dans cet esprit-là, de cette façon-là! L'ombre que projette cette lame terne sur nos pâleurs nous donne à tous des airs de complices: pour peu qu'on y touche encore d'une ligne, cela va sentir l'assassinat! Au nom de tout sens commun, il faut exhausser, à hauteur _acceptable_, notre billot national. Le devoir de l'État est d'exiger que l'acte suprême de sa justice se manifeste sous des dehors mieux séants. Et puis, s'il faut tout avouer, la Loi, pour sa dignité même, qui résume celle de tous, n'a pas à traiter avec tant de révoltant dédain cette forme humaine qui nous est commune avec le condamné et en France, définitivement, on ne peut saigner ainsi, à ras de terre, que les pourceaux! La justice a l'air de parler argot, devant les dalles; elle ne dit pas: Ici l'on tue: mais: _Ici l'on rogne_.
Que signifient ces deux cyniques ressorts à boudins qui amortissent sottement le bruit grave du couteau? Pourquoi sembler craindre qu'on l'entende?--Ah! mieux vaudrait abolir tout à fait cette vieille loi que d'en travestir ainsi la manifestation! Ou restituons à la Justice l'Échafaud dans toute son horreur salubre et sacrée, ou reléguons à l'abattoir, sans autres atermoiements homicides, cette guillotine déchue et mauvaise, qui humilie la nation, écoeure et scandalise tous les esprits et ne fait grand'peur à personne.
Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la réclamation présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la presse française,--et l'on a prétendu, même, _que cette question ne la regardait pas_.
Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé du raisonnement suivant dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait indiscutable.
· · ·
Les juges de la Cour d'assises ne font que traduire en langue légale l'arrêt prononcé par notre délégué social, le chef des jurés.
Or, en dehors de la direction des débats pour la mise en lumière exacte du crime, on ne saurait contester l'influence _quand même_ sourde, secrète, que les froids commentaires de la presse font peser, pendant le cours du procès, sur l'opinion souvent indécise, mal formée et un peu insoucieuse de la foule,--partant sur la détermination des membres mêmes de ce jury, lequel, en son ensemble, n'est que le mandataire de la conscience publique.
Inconsidérées ou profondes, ils ont LU nos paroles: elles ont eu, _quand même_, à leurs yeux, un poids--dont celui du couteau n'est souvent que l'incarnation, l'ensemble incorporé. La main que nous appuyons sur la balance est dangereuse, elle décide, parfois,--on nous l'a reproché!--la chute du plateau mortel, si bien que telles de nos plumes en gardent un reflet de sang.
--«Tant pis pour vous», nous dit, en notre conscience, la Loi, «si vous n'êtes pas à la taille de vos paroles, si, ne leur accordant que peu de portée, vous n'en pesez pas les conséquences--et si, enfin, _vous ne savez ce que vous dites_!... Moi, j'agis, en silence, d'après leur sens intrinsèque et leur impression sur la foule.»
Le Chef de l'État, lui-même, en dernier ressort, non-seulement ne peut se soustraire tout à fait à l'influence de ces paroles qui ont moulé l'opinion sur elles comme les brins de neige deviennent l'avalanche, mais n'étant, lui-même, que l'expression du suffrage de la foule, il doit en tenir un compte des plus graves, presque _définitif_,--sans quoi la grâce ou la mort ne dépendant plus que de son arbitraire isolé, son droit suprême d'en décider serait un apanage en contradiction avec le principe qui lui confère le pouvoir exécutif.
Et il n'est d'ailleurs pas fâché, le bon vieillard[1], de rejeter autant qu'il le peut, sur nous seuls, la plus lourde part de cette responsabilité.
[Note 1: Alors M. Grévy.]
Il ne faut donc pas nous le dissimuler: nous sommes loin d'être étrangers à la plupart des sentences dont s'ensuit une tête: nos propos conseilleurs, parfois persuadeurs, ont été d'une pesée obscure sur cette tête;--nous aurons beau nous en laver les mains, ces ablutions seront vaines. Et la presse est si bien mêlée à la sentence qu'il semble tout naturel que, mêlée aussi à la force publique, elle entoure la machine aux heures fatales, et fasse, pour ainsi dire, partie intégrante, complémentaire de l'exécution.
· · ·
Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui, moralement, touche à l'application de la peine de mort, comment n'aurait-elle pas qualité pour se préoccuper du mode physique de l'application de cette peine! Il nous semble qu'elle a le droit d'être écoutée, ici, attendu qu'elle peut, ici du moins, conclure en connaissance d'une cause qu'elle eut souvent le loisir d'étudier de près.
C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées _convenables_ par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge _convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par conséquent, cette revendication doit être prise au sérieux lorsque la presse en vient à la formuler.
Oui, tout le monde s'écoeure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du sol!
Quelque _positif_ que puisse être le raisonnement,--si, toutefois, il y eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui de soustraire les marches légales de l'échafaud, (est-ce qu'on les aurait vendues, aussi, en sous-main?) nous prétendons que cette guillotine de basse-cour est choquante pour notre humanité.
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Comme j'achève ces réflexions moroses, j'entends un cri lointain, suivi d'une rumeur. Un «curieux» (on dirait que c'est toujours le même), vient de se laisser choir d'une échelle, d'où il voulait «mieux voir», et, dans sa chute, s'est, au dire d'un gardien, «fracturé la boîte osseuse». On l'emporte agonisant.--Tout à l'heure, il eût traité de farceur celui qui lui eût chuchoté à l'oreille: «C'est toi qui passes le premier».--Ah! quel rêve, cette vie! Quel feu de paille attisé par des ombres!... Cependant, la foule n'accorde aucune attention à ce décès: l'incident n'est, pour elle, qu'une sorte de lever de rideau. Ce défunt banal vient d'essuyer la planche.--Pourquoi son trépas n'intéresse-t-il personne? N'est-ce donc pas mourir qu'on est venu voir?
Non. Pas précisément, puisque tête brisée vaut tête coupée. D'ailleurs, derrière ces arbres, ces chevaux, à cette distance du drame, la foule sait bien quelle ne verra pas «couper la tête».--Alors pourquoi vient-elle passer la nuit, ici, debout dans le froid et les ténèbres?... Pour communier moralement et du plus près possible avec l'horreur d'un homme qui, seul entre les humains, _est averti de l'instant où il va mourir_. C'est, jointe à la célébrité sinistre de cet homme, la _seule solennité_ de SA MORT qui fascine la foule et l'épouvante; c'est, enfin, _ce qui reste de l'échafaud_ dans l'imagination de cette foule qui l'impressionne, la moralise peut-être et lui donne à réfléchir! Et non point la mort _en soi_, laquelle n'est qu'un fait secondaire, qu'elle voit tous les jours, pour lequel elle ne se dérangerait pas--attendu, vous le constatez, que le phénomène en est si insignifiant à ses yeux qu'elle vient d'y demeurer complètement indifférente.
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Rapprochons-nous. C'est pour... dans quelques instants.
Me voici tout auprès du sombre instrument: j'ai pris place dans une sorte d'éclaircie de l'allée vivante dont il a été parlé. Il faut examiner jusqu'à la fin tout cet accomplissement.
Quatre heures et demie sonnent. Les formalités du réveil et de la hideuse toilette sont terminées. À travers la petite porte, scindée dans le portail même de la prison, je vois qu'on lève la grille de l'intérieur: le condamné est en marche vers nous, déjà, sous les galeries--et... avant un instant... Ah! les deux vastes battants du noir portail s'entr'ouvrent et roulent silencieusement sur leurs gonds huilés.
Les voici tout grands ouverts. À ce signal, vu aux lointains, de tous côtés, on se tait; les coeurs se serrent; j'entends le bruissement des sabres; je me découvre.
L'exécuteur apparaît,--le premier, cette fois!--puis, un homme, en bras de chemise, les mains liées au dos,--près de lui, le prêtre;--Derrière eux les aides, le chef de la sûreté publique et le directeur de la prison. C'est tout.
--Ah! le malheureux!...--Oui, voilà bien une face terrible. La tête haute, blafard, le cou très nu, les orbites agrandis, le regard errant sur nous une seconde, puis fixe à l'aspect de ce qu'il aperçoit en face de lui. De très courtes mèches de cheveux noirs, inégales, se hérissent par place sur cette tête résolue et farouche. Son pas ralenti par des entraves, est ferme, car il ne _veut_ pas chanceler.--Le pauvre prêtre, qui, pour lui cacher la vue du couteau et lui montrer l'au-delà du ciel, élève son crucifix qui tremble, est aussi blanc que lui.
À moitié route, l'infortuné toise la mécanique:
--_Ça...? C'est là-dessus?..._ dit-il d'une voix inoubliable.
Il aperçoit la grande manne en treillis, béante, au couvercle soutenu par une pioche. Mais le prêtre s'interpose et, sur la licence que lui en octroie celui qui va périr, lui donne le dernier embrassement de l'Humanité.
Ah! lorsque sa mère, autrefois, le berçait, tout enfant, le soir, et, souriante, l'embrassait, heureuse et toute fière,--qui lui eût montré, à cette mère, cet embrassement-ci au fond de l'avenir!
Le voici, debout, en face de la planche.
Soudain--pendant qu'il jette un coup d'oeil presque furtif sur le couteau--la pesée d'un aide fait basculer le condamné sur cette passerelle de l'abîme; l'autre moitié de la cangue s'abaisse: l'exécuteur touche le déclic... un éclair glisse... plouff!--Pouah! quel éclaboussis! Deux ou trois grosses gouttes rouges sautent autour de moi. Mais déjà le tronc gît, précipité, dans le panier funèbre. L'exécuteur, s'inclinant très vite, prend _quelque chose_ dans une espèce de baignoire d'enfant, placée _en dehors_, sous la guillotine...
La tête que tient, maintenant, par l'oreille gauche, le bourreau de France--et qu'il nous montre--est immobile, très pâle--et les yeux sont hermétiquement fermés.
Détournant les regards vers le sol, que vois-je, à quelques pouces de ma semelle!...
La pointe du Couteau-glaive de notre Justice Nationale effleurer piteusement la sanglante boue du matin!
LE CANDIDAT
Comédie en quatre actes, par GUSTAVE FLAUBERT
Lorsque sur la dernière scène du drame, la toile est tombée, comme la nuit sur les coassements d'un marécage, le public du Vaudeville est demeuré, pendant un bon moment, comme interdit, et pouvant à peine en croire ses oreilles. J'ai un faible pour ce public, lequel est tout particulier. J'ai eu affaire à lui, naguère, et c'est toujours avec intérêt que je l'observe, à l'occasion.
«Eh bien mais? Et le dénouement?... cela n'est pas fini?...» demandait-il machinalement par une vieille habitude.
Il voulait son maire et son notaire.
Hélas! c'était impossible. On ne pouvait lui servir son plat favori, attendu que, cette fois, la comédie ne finit pas, n'ayant jamais commencé. Le _Candidat_ dure toujours, avec son auréole de satellites; il est, voilà tout; il continue au sortir de la salle, en renchérissant peut-être. C'est le serpent qui se mord la queue! Demander la fin de cette comédie, autant demander la suppression de la Chambre. On aurait dû arrêter comme radicaux et subversifs les gens qui ont osé réclamer une chose pareille.
«Mais... ce n'est pas une pièce, alors!» dit le public, avec ce sourire qui le distingue.
Simple question: Quel est, aujourd'hui, l'être véritablement humain qui pourrait, sans rougir, nous dire ce qu'il entend par une «_pièce_»?
Les gens qui font des pièces disent-ils: «J'écris un drame»? Non, ils disent: «_J'ai une grosse machine sur le chantier._» Est-ce que l'on dit: «C'est une oeuvre bien faite»? Non, mais: «Voilà une «pièce» _bien charpentée_». Est-ce que l'on dit: «L'habileté scénique»? On dit: «_Les ficelles_ du théâtre».
De sorte que ce n'est peut-être point par incapacité que certains auteurs écrivent de mauvaises «pièces», celles-ci étant, en réalité, beaucoup plus difficiles à faire que les bonnes.
Nous ne ferons pas à Gustave Flaubert l'injure de penser qu'il s'attendait à un succès d'applaudissements: un tel succès eût été pour lui, au contraire, d'un désappointement réel, quelque chose comme le signe d'un long feu, puisque son intention a été d'écrire non une «pièce», mais d'exhiber une superbe collection d'orangs-outangs et de gorilles jouant avec des miroirs.
Maintenant, le condamné applaudit-il à la lecture de sa sentence? Non. Il baisse la tête et il veut s'en aller, car il ne «s'amuse» pas. Pour ce qui est de l'argent que coûte un fauteuil ou une loge, il est d'usage, en justice, que le Condamné paye aussi les frais du procès.
Inutile d'analyser cette oeuvre curieuse et parfois sombre. Le _Candidat_ ne dépend pas de son _intrigue_, il est situé plus haut que _l'ingéniosité_ du détail, plus ou moins «combiné». Sans cela, nous déclinerions l'honneur de nous en occuper. _M. Heurtelot_, _Mlle Louise_, maître _Gruchet_, ont leur valeur nominale, sans doute; mais qu'ils se développent à travers telle intrigue ou telle autre, peu importe la mèche du flambeau. Le _Candidat_ contient des scènes écrites splendidement, et d'une âpreté d'observation extraordinaire. Voilà l'important. C'est une oeuvre morale, car c'est la photographie de la Sottise se vilipendant elle-même. La turlupinade y est parfois si glaciale, que les personnages y deviennent plus vrais que la Vérité, ce qui cause une expression fantastique. _Rousselin_ est tout simplement épouvantable. C'est le Sot, en trois lettres, tenant la foudre!
Une vanité satanique agitant sa sonnerie dans le néant d'un vieux cerveau bourgeois, et conduisant un père à implorer, aux genoux de sa fille unique, le renoncement au fiancé qu'elle aime, afin d'assurer par là vingt-cinq voix de plus, est une scène au moins aussi étrange que celle où Balthazar Claës se livre à quelque chose d'analogue pour sa pierre philosophale.
La scène de l'Aumône souillée par l'intérêt superstitieux est saisissante et donne à songer. Le Candidat se prive d'une belle montre pour que le Créateur le lui rende au centuple et lénifie les hasards du scrutin en sa faveur. Rousselin a l'air de mettre Dieu lui-même en demeure de l'oindre député, et lui force la carte... d'électeur.
Nous ne nous permettrons qu'une simple observation.
L'auteur a reculé devant les fautes de français qui étaient une nécessité du rôle de Rousselin.
Pourquoi?--Un député un peu sérieux n'eût pas reculé, lui. La collection du _Moniteur_ à la main, je mets au défi un représentant quelconque de me démentir. Ceci était un élément constitutif et vital pour la vérité du personnage. Il semble, parfois, qu'il lui manque quelque chose. On se demande, très sérieusement, comment il fera, à la Chambre, pour être estimé et pour convaincre.
Le jeune poète, Léon Duprat (pourquoi le nom même de Lamartine? L'Auteur n'y a point pensé au baptême, sans doute,) Duprat, disons-nous, est une petite perle.
Ce sentimental galopin, en qui tout sonne le vieux toc et au travers du sublime duquel on distingue toujours un vague pain de sucre originel, comme une montagne à travers un nuage, est bien de la famille de ces solennels imbéciles qui poussent le vice jusqu'à mourir à l'hôpital pour duper le bourgeois et attraper la Gloire par cette tricherie comme on attrape une mouche sur un mur. Ces malheureux ont une façon de parler des étoiles qui dégoûterait de la vue du ciel si on les écoutait. Chaque fois qu'ils s'écrient: «Dieu! l'âme! l'amour! l'immortalité! l'espérance!» Il semble que l'on entend cette phrase fatidique; «Et avec ça?...» Et l'on cherche un crayon derrière leur oreille.--Encore un qui, s'il s'écrie: «Je vais manger un bifteck», se croira obligé d'ajouter avec un sourire sardoniquement triste: «Ce n'est pas _très poétique_, mais, hélas!...» Bref, un odieux petit bonhomme, qui n'a vu dans _Hernani_ que les poignards de Tolède et qui trouvera un jour, comme ses pairs, sous un prétexte ou sous un autre, que le Maître sublime de la Poésie a été surfait. Total: un jeune _Zéro_ mécontent du coquin de Sort, et très content d'être pris pour _un_ par ces mêmes bourgeois dont il est l'âme _endimanchée_, et rien de plus. Ce Duprat est tracé dans le _Candidat_ de façon à faire pâmer toute la rue Saint-Denis. «Comme il a l'air _artiste_!» disait une dame au foyer.
Il manque peut-être, à cette oeuvre, un cinquième acte, où tous les personnages se fussent tout à coup montrés sublimes sans motifs. Le public et le gros de la critique (qui est son porte-voix) eussent été alors agréablement surpris en s'apercevant qu'étant donnée la sphère intellectuelle où rayonne l'esprit de ce drame, il revient _exactement au même_ que les personnages en soient vils ou héroïques.
Un écueil était à éviter dans cette comédie étrange: c'était de montrer du génie. Flaubert, en grand observateur et en artiste parfait, a doublé le cap des Desgenais et des types à maximes. Il aurait plu, s'il avait usé de cette rengaine. Il a préféré froisser jusqu'à la stupeur et rester consciencieux. Pas un _e parta_ qui sauve Duprat! Flaubert a peint tous ces écorchés avec leur propre sang. Aucun de ces personnages n'est même _tout à fait_ une canaille! Bref, le _Candidat_ n'est qu'un vaste haussement d'épaules désintéressé et sincère, c'est-à-dire la chose la plus rare qui soit en littérature.
Concluons:
Attendu que les sots ont toujours du génie quand il s'agit de nuire, et que, dans la souffrance, ils déshonorent la pitié qu'on a pour eux par le sentiment qu'ils gardent toujours de nous avoir «mis dedans»; attendu que la sottise est l'hydre à tête de colombe, le repentir du Créateur, l'ennemie éternelle, il n'y a pas de merci à lui faire. Notre devoir est de la décalquer sans pitié: car, pour elle, quel châtiment est comparable à celui de _s'apercevoir elle-même_?
Donc, bravo et gloire à cette comédie. Après elle, la porte est fermée sur toute scène de candidature!... Le type est créé à jamais. Quant au soi-disant insuccès théâtral, il n'est un peu triste que pour le public.
Le seul moyen spirituel d'exécuter la «pièce» eut été de l'applaudir. Mais si le public eût été capable de ceci, Gustave Flaubert ne l'eût pas écrite.
Ah! qu'on le sache bien!... Le théâtre futur crève, à chaque instant déjà, les vieilles enveloppes. Il commence. En dépit des insignifiants et gros rires, la foule s'aperçoit peu à peu que, dans une oeuvre dramatique, l'_Ingéniosité de l'intrigue_, prise comme élément fondamental et hors duquel la «pièce» tombe en poussière comme une larme batavique dont on casse le petit bout, est une chose sans valeur et qui vole le temps général. Oui, mais l'heure vient où, après tant de lugubres heures causées en partie par ces mêmes incapables qui crétinisent le public en agitant chaque soir, devant son sourire de bébé, le hochet de sa décrépitude, l'heure vient où il ne suffira plus de flatter quelque bas instinct, quelque fibre égrillarde, quelque sale pensée (que l'Anglais lui-même chasse ignominieusement de sa vieille terre, car il sait où cela conduit); l'heure vient, disons-nous, où il ne suffira plus d'être un parfait farceur pour accaparer _toutes_ les scènes et continuer, en dansant toutes les gavottes d'un esprit immodeste, d'hébéter l'attention publique et de parachever notre triste aventure.--L'heure menace où le public ne s'intéressera plus outre mesure aux dimensions anormales que peut présenter le nez d'un comédien, et ne répandra plus de larmes sur les péripéties que peut offrir le mariage final de Paul Gâteux avec Aglaé Mâchouillet mise à mal par ce traître de Rocambole, tiré à des millions d'exemplaires. Oui, cette heure approche où il ne s'agira plus de faire cliqueter devant la foule quelque vieux toc patriotique, pour masquer, en trichant avec le vieil art de Molière et de Shakespeare, pour lequel on n'est pas fait, l'incapacité réelle où l'on se trouve d'écrire une oeuvre haute, sincère et profonde. Le public fera justice du fameux «vive la France!» qui éclate pour _sauver_ une oeuvre niaise, et qui fait rougir, attendu que, là, ce cri ne révèle que l'amour des droits d'auteur et non celui de la Patrie! Oui, la foule a déjà fait justice du «merci, mon Dieu!...» qui ne croyait mie en Dieu, mais bien à des choses plus «sérieuses»; et de «la croix de ma mère», qui lui disait clairement: «Voyez quel bon fils je suis, moi, l'Auteur! Ainsi, remplissez ma salle, pour me récompenser des bons sentiments que je dois avoir, et applaudissez un bon fils, _puisqu'un bon fils_ (sous-entendu COMME VOUS!),... ne peut manquer d'être un poète et d'avoir le véritable talent dramatique.» Et alors le public flatté donnait dans cette balançoire!--Retapez toutes ces vieilles monstruosités, et vous aurez le plus clair des grands et interminables succès dramatiques qui font perdre le temps à toute une génération, en la rendant, par un pli d'esprit exécrable, inaccessible aux sentiments de l'Art et de la Grandeur oubliés. C'est celui qui n'estime pas ses concitoyens qui agit ainsi, et non celui qui, fût-ce au prix des huées, leur dit la vérité.
Mais aujourd'hui, c'est parler dans le désert. Laissons cela.
Que les «amuseurs» vivent en joie! Nous les applaudirons toujours: ils nous feront toujours rire; nous leur crierons toujours: «Courage!» Ils mourront à jamais et tout entiers, eux, leurs _ficelles_ et leur _charpente_. Priez pour eux.
PEINTURES DÉCORATIVES DU FOYER DE L'OPÉRA
Aujourd'hui, nous nous sommes trouvés, à l'École des Beaux-Arts, en présence d'une série de peintures conçues par le même artiste, exécutées par lui seul, et dont l'élaboration n'a pas coûté moins de neuf ou dix années de persévérance.
Il y a neuf ans, en effet, un évènement vint préoccuper le monde des peintres modernes; il s'agissait de représenter dignement l'art français dans un lieu qui, de sa nature, devait mettre l'oeuvre sans cesse en lumière, le foyer du nouvel Opéra. Cette tâche venait d'être confiée à un jeune peintre, déjà presque célèbre par de brillantes mais académiques promesses, et par quelques toiles estimées, M. Paul Baudry.--Or, depuis ce temps, ce jeune homme, au su de tous les artistes, s'est confiné dans l'exécution de ce vaste ouvrage, et, aux dépens de bien des intérêts, s'est voué à la gestation exclusive de l'oeuvre qu'il nous dévoile aujourd'hui.
Cette oeuvre comprend trente-trois compositions exécutées avec un sentiment _d'unité_ qui en est le caractère principal. La dernière, le plafond même du foyer, n'est pas encore terminée à cette heure.
Aux deux extrémités de la première Salle, deux toiles, de dimensions exceptionnelles, représentent l'une le _Parnasse_ et l'autre les _Poètes_. Entre ces deux tableaux sont exposés dix autres peintures et dix médaillons.
_Le Parnasse_ est un tableau conçu d'après les données allégoriques de la tradition grecque.
Apollon est descendu de son char céleste; les Heures tiennent les rênes des coursiers de lumière; à la droite du dieu, les Grâces offrent la flèche d'ivoire et la «grande» lyre; au devant, à quelque distance, Melpomène en tunique de pourpre et cuirassée de bronze, se tient appuyée sur la massue d'Hercule. Clio convoque à la fête élyséenne les génies de la Musique; Erato s'incline vers un personnage, sans doute Haydn ou Mozart; au loin, Mercure guide vers l'Empyrée un groupe de compositeurs divins: Beethoven, Gluck, Lulli, Meyerbeer, Boïeldieu, Rossini, d'autres encore et la fontaine Hippocrène épanche son onde sacrée, son enthousiasme, sur la hauteur, aux pieds d'Uranie et de Polymnie.
À droite, dans l'angle inférieur, le peintre, en manière de signature générale, n'a point jugé inopportun de nous offrir son propre portrait, entre celui de M. Charles Garnier, l'architecte du nouvel Opéra, et celui de M. Ambroise Baudry, dont le talent et les conseils ont été des plus appréciés, au point de vue architectural, dans la construction de l'édifice.
La grande composition opposée: LES POÈTES, est le parfait pendant de ce tableau.
Au centre, dans le lointain azuré, Homère est debout à l'ombre des deux ailes, étendues sur sa tête, de l'immortelle Poésie. À sa droite, Achille s'élance héroïque, svelte, aux pieds légers, étincelant, comme le type éclaireur des civilisations guerrières; à gauche sont groupés: Amphion, dont les chants savaient émouvoir jusqu'aux rochers; Hésiode, qui raconta la Nature et la gloire des Jours; puis, le divin Orphée, à la lyre enveloppée d'un vol de colombes.
Ces deux peintures présentent des qualités d'exécution de premier ordre. L'Allégorie, difficile dans les temps modernes, y transparaît simple et sans banalité. Les formes et les attitudes concourent au sentiment d'harmonie qui émane de ces groupes noblement conçus; la couleur totale concentrée dans la première toile, sur la robe de la Muse tragique, et dans la seconde sur l'armure de l'Atréïde,--est d'une haute et savante distinction. L'impression que laissent ces deux tableaux est excellente.
Les dix compositions, exposées latéralement, représentent les caractères traditionnels et les influences magiques de la Danse, de la Musique, de la Poésie et de la Beauté.
_La mort d'Orphée_ est l'une de celles qui nous offre la plus parfaite pureté de dessin.
La Bacchante, courbant la branche de pin, pour s'en former un thyrse meurtrier, est admirable, et sa tête, renversée en la fureur fière, est d'un beau sentiment. Orphée, nous paraît-il, n'est pas revêtu de la beauté de cet éphèbe inspiré que l'on imagine à son nom, et les Ménades (dont l'une célèbre par une danse cruelle, l'agonie du grand chanteur) n'expriment peut-être pas toute la sincérité de l'emportement qu'elles devraient éprouver; mais il y a de telles élégances dans le ton et les lignes de ce tableau, qu'il mérite, malgré cela, de chaleureuses félicitations.
La _sainte Cécile_, écoutant les harmonies de l'Art sacré, au fond d'un rêve mystérieux, paraît religieusement comprise. La vision toutefois est trop _distincte_: les yeux de l'âme perçoivent des réalités, en effet, mais ces réalités sont un caractère _autre_ que celui de la chair et du sang, proprement dits.
La peinture de Murillo, celle même de Raphaël, se sont rapprochées souvent de l'idéal à ce sujet. Est-il donc impossible aujourd'hui, sans recourir à des moyens inférieurs, de pénétrer la lumière d'une apparition de cette couleur solennelle, inquiétante et terrible qu'elle nécessite? N'avoir à sa disposition qu'un grand talent ne suffit pas pour exécuter ces sortes de sujets.
_Les Corybantes_ exultant autour du berceau de Jupiter, l'églogue des _Bergers_, les supplications d'_Orphée_, retenant l'ombre d'Eurydice, la danse lascive de _Salomé_ devant Hérode (toile des plus remarquables par la solidité du dessin, la vitalité des nus et des modelés et par la bonne couleur), le _Saül_ écoutant David, et cette superbe composition intitulée _l'Assaut_, où les qualités de mouvement et de force sont absolument incontestables, où la précision du geste est si savamment étudiée et rendue, où le coloris, obtenu par des effets sobres et purs, est répandu si heureusement;--toutes ces toiles qui symbolisent les unes la musique sacrée ou guerrière, la pastorale, la puissance des accents enivrants, furieux et mystiques; les autres, les danses de joie et de luxure, ou celles qui surgissent, hystériques, de l'ivresse mêlée à la mort,--toutes ces peintures, disons-nous, procèdent d'un même sentiment, très sincère et très pur de l'art _moderne_, attestent une personnalité supérieure et, nous n'hésitons pas à le dire, une seule d'entre elles suffirait pour établir le talent et la conscience d'un vaillant artiste.
Les deux tableaux, _Marsyas vaincu_ et le _Jugement de Pâris_, semblent clore cette série symbolique: l'une en figurant le triomphe de l'art céleste sur l'art grossier, qui consiste à reproduire servilement les choses de la nature, et l'autre le triomphe de la Beauté idéale, but suprême de l'Art lui-même.
Ce dernier tableau qui présentait des difficultés de tous genres, nous paraît être le meilleur à cause de la prodigieuse élégance d'expression qu'il nous offre. La _Vénus_, sous cette affectation de modestie, symbolise parfaitement la pensée de l'artiste, et cette apparente ingénuité est un charme artificiel et moderne qu'elle s'ajoute, et que les Grâces ne sauraient lui reprocher.
Les dix médaillons qui représentent, avec des enfants aux têtes caractéristiques, l'Histoire de la Musique dans l'Humanité, sont composés avec une recherche de simplicité, dans la couleur, qui dépasse parfois le but et qui les font ressembler à des grisailles. C'est là une tendance aussi fatale que celle de pousser la couleur à outrance, en vue de surprendre mi public irréfléchi. En craignant toujours d'user de la lumière, on s'expose à éteindre absolument la couleur. Constatons cependant beaucoup de franchise et de pureté dans la plupart de ces médaillons: l'un d'eux, surtout, _Germania_, nous a paru d'une inspiration charmante.
Dans la seconde Salle supérieure, ont été placés deux autres grands sujets, la _Comédie_ et la _Tragédie_, entre lesquels sont exposées les _Muses_, au nombre de huit seulement. La neuvième, Polymnie, n'ayant point trouvé de place sur la cimaise.
La ravissante peinture représentant _La Comédie_ est très brillamment imaginée. Rieuse, Thalie, (dont le visage veut rappeler celui d'une aimable artiste parisienne, mademoiselle Massin) vient de précipiter, à coups de verges, des hauteurs du ciel, un faune grotesque, vieux et enflammé. Celui-ci tombe, recouvert par endroits, de la peau de lion dont il s'était revêtu, et qui, par allégorie, le mord vigoureusement dans les hasards de cette chute. Le gouffre bleu, qui les reçoit, ne l'engloutira pas assez vite pour qu'une flèche définitive ne l'atteigne pas à travers l'espace. Les Ris et les Jeux, dont l'un tient son arc bien tendu sur le monstre, achèvent l'humiliation de sa déroute, au milieu des rires d'une joie moqueuse.--Toile délicieuse où se révèlent des qualités de finesse et de _naturel_, d'un goût élevé et original. Le raccourci du faune est dessiné de main de maître, et le coloris est d'une lumière très harmonieuse.
La composition opposée, _La Tragédie_, est une oeuvre remarquable, bien qu'inachevée, nous semble-t-il. _La Pitié_, blanche sous ses voiles de gaze noire, supplie dans une attitude abandonnée du plus savant effet.
_La Fureur_, se précipite avec une décision superbe. La couleur et la valeur des groupes sont de premier ordre. Toile où la maîtrise d'un beau talent se reconnaît dès le premier coup d'oeil.
Entre ces deux tableaux, la galerie _des Muses_ offre un aspect des plus séduisants et des plus gracieux. Toutes sont des visages exquis, parmi lesquels les têtes d'Uranie et de Terpsichore, nous ont paru de nature à ravir plus spécialement le regard. Les costumes d'une opposition de couleur riche et _nouvelle_, sont drapés avec une haute distinction et un art parfait. Le lambeau de pourpre noué autour du front de Thalie, et qui rappelle le côté bohémien de ses enfants préférés,--de ceux qui vont par les routes sur le chariot de Thespis,--est un effet moderne des plus heureusement rendus. Les carnations, pour n'être pas célestes, si l'on veut, sont toutefois bien éclairées, et sévèrement peintes.
Voilà l'oeuvre.
Faut-il maintenant exprimer le sentiment _personnel_ qu'elle nous inspire? Faut-il se déclarer au point de vue de l'Art suprême des grands peintres passés, présents et à venir? Faut-il, en un mot, cesser de juger en homme du monde et statuer sur ces toiles, d'une façon plus haute en les éclairant du flambeau que toute intelligence éprise de lumière, d'enthousiasme et de beauté, sent resplendir en elle?...--Il est difficile de le faire.
Toutes les fois, et c'est le cas actuel,--qu'il s'agit, après avoir examiné avec conscience, de prononcer un verdict de quelque importance sur un ouvrage, le critique devrait être saisi d'un sentiment de défiance (non de lui-même) mais bien de l'expression qu'il sera contraint d'employer pour formuler son jugement.
En ce temps de nuances spirituelles, où les paroles ne parviennent que déformées par la diversité d'acceptions que chacun, suivant son tempérament cérébral, leur attribue, il est devenu impossible à un artiste sérieux de dire tout uniment: «Ceci est bien, ceci est mal,» et de trancher militairement, des questions devenues complexes.
Il faut d'abord nettifier ce qu'on entend par _ce bien_ et _ce mal_. Autrement l'on s'expose, n'ayant pas tenu compte de ses auditeurs, à être compris parfois au rebours de sa pensée et, le plus souvent, de travers. Bref, dans la Babel des théories esthétiques modernes, il importe d'établir toujours, avant un prononcé quelconque sur une oeuvre d'art, ce que l'on entend, soi-même, par cet Art Universel au nom duquel on prononce. Sinon, de quel droit, pourrait-on accepter et faire reconnaître le mandat très grave, en toute circonstance, de juger quelque chose?
Tout lecteur doit d'abord réclamer d'un critique ce que l'électeur commence par réclamer de son député: savoir, une profession de foi claire et absolue, au nom de laquelle celui-ci peut être investi du droit de défendre, d'éclaircir et de statuer.
Or, en ces conjectures, voici la nôtre:
Le Beau, c'est l'Art, lui-même: la Vérité, la sanction, le but. Hors lui, nous ne voyons plus que la Vie et ses non-valeurs intimes au-dessus desquelles l'Art a précisément pour mission de nous élever sous peine de déserter sa destinée.
Le Beau n'a rien à faire avec le Joli, qui n'élève pas, qui ne grandit pas. On peut enfler les lignes du Joli, on n'obtiendra pas de lui la plénitude; les dimensions d'une toile ne la feront pas plus étendue qu'elle n'est en réalité, et ce n'est pas de cette _grandeur-là_ qu'il s'agit en matière d'art. Une tête de cocotte sur un torse de Michel-Ange ne me représentera jamais une muse.
Qu'est-ce donc que le Beau véritable? Et à quel signe le reconnaître?--Nous répondrons: «Si vous ne l'avez pas en vous-même, vous ne le reconnaîtrez nulle part.»--«Le beau, dit Winkelmann, est comme l'eau claire, sans couleur, odeur ni saveur particulière.» Ceci veut dire que l'impression de beauté qui se dégage d'une oeuvre d'art n'est subordonnée ni au sujet que représente cette oeuvre, ni même aux qualités d'exécution qu'elle peut offrir.
Le Beau est indépendant de ces contingences: il se manifeste par elles, mais il est avant tout dans l'âme de l'artiste, et il baigne, pour ainsi dire, intellectuellement l'ensemble de l'oeuvre en général.
En peinture, ce sentiment qui doit émaner d'une toile, n'est renfermé ni dans le dessin, qui, suivant l'expression d'Ingres, est la probité de l'Art, ni dans la couleur qui est, suivant la pensée de Delacroix, l'âme extérieure des choses. Il est l'impression que laisse, dans l'Esprit, la _vue_ de la composition dans son unité abstraite.
Le Beau est, de sa nature, un et infini. Ses manifestations sont aussi multiples que les étoiles du ciel. Tout sujet lui est bon: tout moyen lui est possible: toute mèche peut brûler en ce flambeau, pour produire la lumière. Les différents degrés d'intensité de cette lumière, qui a sa correspondance en chaque homme digne de ce nom, ne proviennent dans les oeuvres d'art où ils apparaissent, que des différents degrés de puissance conceptive et expressive dont sont douées les âmes des artistes: voilà tout.
Ainsi, lorsqu'en peinture, par exemple, la vue d'un tableau ne nous cause pas cette magique impression où la nature apparaît comme transfigurée par l'atmosphère idéale que l'Art seul peut répandre sur les choses, nous devons, quelles que soient les habiletés de main d'oeuvre et les qualités diverses du peintre, nous prémunir contre l'artiste qui l'a produite, et faire nos plus grandes réserves touchant la _véritable_ valeur de cette toile. L'impression que laisse, non le métier, mais le style de l'oeuvre, classe seule l'artiste en notre esprit.
Si donc, fortement pénétrés de ces convictions,--et elles sont, en nous, inébranlables,--nous entrons dans la Salle des Beaux-Arts, pour y connaître l'oeuvre de M. Paul Baudry, le jugement que nous porterons sur elle, d'après l'impression qu'elle nous laisse, sera le suivant:
M. Baudry était, certes, tant par la nature de son talent, la sincérité et la conscience de ses efforts, toujours chercheurs, que par les garanties de jeunesse et de mérite réel, progressif, qu'il offrait, l'un des peintres les plus dignes de recevoir la tâche qui lui a été confiée. Peut-être, même, était-il le seul qui pût mener à aussi bien une telle mission. Mais il a le malheur d'exister dans une période de l'École française,--celle qui commence,--dont les tendances esthétiques, déjà pressenties en son oeuvre, sont tout simplement déplorables au point de vue de l'Art magistral. L'Enthousiasme sacré, sous l'appréhension de se compromettre en tant que distinction, est enchaîné dans le coeur de l'artiste moderne.
La Beauté réelle, profonde, qui seule a le droit de pénétrer dans le Sanctuaire disparaît des conceptions générales, pour faire place à nous ne savons quelle grâce équivoque où les plus riches talents se complaisent à coeur joie. Loin d'élever le niveau des meilleurs entendements de la génération qui vient (selon le devoir unique de l'Art véritable), l'impression qu'elle laisse ne peut qu'affadir l'énergie, glacer l'imagination et même entretenir un esprit de scandale contre les tentatives plus hautes vers la pure Beauté.
Nous ne pouvons pas reprocher à M. Baudry de manquer absolument de génie. Ce serait une mauvaise guerre. Nous nous bornerons à constater la très fière élégance de son talent, sa souplesse acquise et même une certaine noblesse artistique dans le goût général de ses compositions. Mais nous constaterons aussi ce défaut grave, et même, selon nous, capital, qui _devait_ être évité dans une oeuvre de l'importance de la sienne: le manque de grandeur et, trop souvent, d'élévation dans son oeuvre accomplie. Ce défaut, qui éteint son style et en pâlit toute la beauté, nous souhaitons vivement qu il s'en sépare à l'avenir, s'il est de la nature de _ceux qui osent_.
LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
PAR GUSTAVE FLAUBERT
Le grand artiste qui vient de nous donner cette oeuvre encore, la _Tentation de Saint Antoine_ a cette fois, par la double nature de sa conception, placé dans une situation fort singulière l'esprit de qui entreprend de juger ce livre avec quelque profondeur.
Il importe de nettifier tout d'abord cette situation, afin de ne point tomber dans les verdicts obscurs et irréfléchis, dans les malentendus risibles, que ce sombre Songe littéraire a suscités chez les critiques proprement dits.
Voici la trame de l'oeuvre:
--Un anachorète--(saint Antoine, soit)--vieilli dans les Thébaïdes, épuisé de jeûnes, sanglant de coups de discipline, échauffé par l'esprit des lieux arides, veille un soir plus tard que de coutume. Il vient d'éprouver, pour la première fois, l'inquiétude de son destin. Il a, pour tout bien, une croix, une cabane et une cruche cassée; en un mot, tout ce qu'il faut à l'Homme, quand l'homme est digne de ce nom. Cette nuit-là, le péché se glisse au coeur du vieillard; il faiblit sous le poids des souvenirs de gloire, d'amour, de sagesse mondaine, qui hantent sa solitude.--Il est las: «Oh! seulement un petit champ!... une peau de brebis!... du lait caillé qui tremble sur un plat!»--Ce désir originel suffit: cette fissure deviendra tout à l'heure l'effrayant portail de tout l'Enfer.
Non point de l'Enfer allumé par Goya dans son terrible dessin; car, au point de vue logique, on peut dire que jamais homme ne fut moins tenté que saint Antoine, si le Diable ne lui a dépêché que de pareilles visions pour le séduire. On peut même ajouter qu'il n'est pas d'homme assez dépourvu de toute espèce de bon sens pour hésiter une seconde à devenir un saint, si l'immense horreur imaginée par Goya lui passait vivante devant les yeux, au fond de quelque désert.
Le Diable de Gustave Flaubert est plus dangereux: c'est le Satan immortel déployant sa queue de paon. Les visions enivrantes, mélancoliques, orgueilleuses, semi-divines, se brodent sur le crépuscule des nuits orientales, évoquées aux regards parfois éperdus d'Antoine. Elles défilent, objectivées par son cerveau bouillonnant, et vitalisées par la substance correspondante dont dispose l'Enfer en éveil autour de lui.
L'illusion du Saint est corroborée par l'autre illusion, dans une mystérieuse identité. La nuit est devenue une lanterne magique de proportions colossales. Voici d'abord la _Reine de Saba_ (ces quinze pages sont le chef-d'oeuvre du livre); puis les métaphysiciens, leurs dictons à la bouche; puis tous les Hérésiarques avec leur unique parole; puis les Mages, Simon, Appollonius de Thyane; puis tous les Dieux du monde, puis les bêtes des cieux, de la Terre et de la Mer, puis le Diable, sous les trait du disciple Hilarion, qui, ôtant de son front cornu ce masque, la Science, emporte l'anachorète dans les abîmes de l'espace, avec des paroles dont la profondeur triste jette comme un voile de désespoir sur les Créations.
Antoine lui échappe d'une prière, d'un regard levé vers le vrai Ciel,--vers celui qui est partout et nulle part;--et le voici retombé sur sa Montagne, entre la Mort et la Luxure, qui s'acharnent l'une contre l'autre en soeurs ennemies. Enfin, se dressent à ses côtés, le Sphynx et la Chimère!... L'attrait de l'Inaction éternelle! du Sommeil sans Rêves! de la Matière unique.--«Oh! la devenir!...» s'écrie-t-il, brisé par la Tentation.
Mais, soudain, le jour commence à luire: l'Orient s'empourpre; des nuages d'or roulent sur le ciel. L'oeuvre compliquée du Prince des Ténèbres a passé comme une fumée; et, baigné de lumière, saint Antoine, les bras à l'entour de la Croix, son salut, son espérance, voit resplendir, dans le soleil levant, la face de Jésus-Christ.
--Bien.
Voici maintenant, ce que pourrait dire un chrétien très bourru relativement à l'esprit littéraire qui a présidé à la composition de l'oeuvre:
--L'artiste doit conformer à leur notion les types historiques dont il se sert: autrement, qu'il n'y touche pas, il lui est facile d'en créer d'imaginaires. C'est une faute d'art capitale de se servir de la vitalité toute faite d'un personnage connu, de s'en autoriser, _à priori_, et de faire ensuite bon marché de ce qui constitue précisément l'âme, la nature et la vie de ce personnage, de le représenter _autre_, enfin, qu'il _doit_ être. C'est là de l'ingratitude.
Tout est permis, hors cela, parce qu'alors le lecteur devient aussi indifférent que l'auteur: il ne voit, par la contradiction, qu'une sorte de mannequin. Or, dans le saint Antoine de Gustave Flaubert, je ne reconnais pas un saint, mais un homme du monde, avec une fausse barbe, et dont les paroles ne sont pas en rapport avec le cilice et la robe dont l'affuble notre auteur.
Cet homme-là n'a jamais été capable d'être seul avec Dieu.
Comment! pas une tendresse naïve, enfantine? Pas un _bon_ sourire? Pas une gaucherie de paroles? Pas une expansion de charité chrétienne et vivifiante? À peine une sèche et courte prière, cherchée et arrachée _littérairement_ par la situation! Pas une effusion d'amour, ardente, jaculatoire, _féminine_, pour le Dieu _qu'il aime et dont il est aimé_? Alors qu'il ne doit y avoir _que cela de vrai au monde pour lui, absolument_, puisqu'il est un Saint, et un grand Saint! Où est le côté «petit enfant» nécessaire, _sine qua non_, chez ce chrétien canonisé, bien que Jésus-Christ ait expressément dit: «Si vous n'êtes pas tout d'abord semblables à l'un de ces petits enfants, qui croient en moi, vous n'entrerez pas dans le royaume des Cieux!...» Mais saint Antoine, ici, a beau marmotter le _Credo_, c'est un saint artificiel sorti des ateliers de M. Renan, un saint en bétons agglomérés (système Coignet)!--Ce qui désunit l'oeuvre, c'est la non-vitalité du personnage qui la supporte tout entière, et qui, d'instinct, sonne quelque peu son toc. On pourrait mettre ce saint Antoine sur un pain de Savoie ou toute autre pièce montée, avec une robe en chocolat.--L'auteur ne s'est pas pénétré, comme _il le devait_, de l'esprit évangélique, car un saint doit se retrouver même en ses hallucinations.
Voici maintenant ce qu'un artiste, chrétien aussi, peut répondre:
Ce livre, indépendamment de la philosophie très orthodoxe et très romaine qu'il contient en son impression définitive, étant, par mille détails, l'un des plus curieux et des plus colorés qui se soient jamais produits, il serait absurde de se montrer sévère sur le seul côté attaquable qu'il présente. Cela, dis-je, serait injuste, et témoignerait d'une mauvaise foi décidée ou d'un esprit sans valeur.
Et, d'abord, on peut retourner l'argument d'une façon bien autrement sérieuse en faveur de l'auteur, et avec plus de vérité; car il s'agit, ici, d'un très grand artiste, doué d'une magie d'expressions et d'une puissance d'étrangeté tout à fait exceptionnelles. Et je doute que ceux qui se rebellent puissent faire mieux que lui!...
Saint Antoine fut tenté (ceci est de notoriété publique) d'une façon particulièrement prodigieuse. Ce dut être, en effet, pendant quelque nuit où, fléchissant sous la lutte charnelle, il se trouvait désarmé de sa charité, abandonné de la grâce, par une haute épreuve de Dieu. Le saint Antoine de Flaubert est donc tel qu'il doit être au moment choisi.
Il fut permis alors--enjoint peut-être--au Démon de mettre en jeu tous les artifices et tous les mirages de son empire contre le Solitaire. La proie étant de celles que convoite beaucoup le chasseur des âmes, ce dernier déploya ses magnificences funèbres pour captiver le bon saint; mais les choses et les êtres qui apparurent ne devaient être, en réalité, perçus d'Antoine que _suivant leurs concordances avec sa manière de les éprouver et de les concevoir_. De là cette folle reine de Saba qui n'est point l'amère visiteuse du grand Roi de Judée, mais bien la diabolique et étroite idée que s'en est fait saint Antoine lui-même. Il en est de même des Mages, des Hérésiarques et des dieux grecs; d'ailleurs les six cents volumes d'Origène sont condensés dans le mot que celui-ci prononce.
Quant à l'Oeuvre totale, c'est un cauchemar tracé avec un pinceau splendide, trempé dans les couleurs de l'arc-en-ciel!
Oui, ce livre est merveilleusement amusant et donne à penser. Pour l'aimer, il ne s'agit que de se priver du ridicule d'être trop difficile, voilà tout.
LE CAS EXTRAORDINAIRE DE M. FRANCISQUE SARCEY
Jusqu'à présent, j'avais dû croire que le prince des critiques était une sorte d'excellent homme, doué d'une pondération de jugements et d'une fermeté de convictions rappelant d'autres âges. De plus, il avait fait partie, en 1876, de l'un des jurys qui me décernèrent, si j'ai bonne mémoire, un prix quelconque, et je m'imaginais, entre temps, lui devoir une vague reconnaissance. J'honorais donc en lui, malgré de légères dissidences littéraires, l'un des plus sympathiques maîtres du feuilleton théâtral, un homme incapable de malveillance ou d'injustice volontaires.--Passons sur ces illusions perdues...
Au cours de son article de lundi dernier, je lis dans le _Temps_,--à propos de l'une de mes oeuvres représentée ces jours-ci, au Théâtre-Libre, les surprenantes paroles ci-dessous imprimées:
«--Toute la critique de théâtre s'était donné rendez-vous en cette petite salle... qui était comble...
_Suivent trente lignes dont le sens probable serait que la totalité des articles qui venaient de paraître à ce sujet_,--soit cent vingt ou cent vingt-cinq, selon l'envoi des Agences,--_n'a point passé inaperçue du signataire_,--qui ajoute:
«--J'ai CRU VOIR que, sous la _phraséologie_ des compliments de commande, TOUT LE MONDE passait condamnation sur cette oeuvre... en laquelle un forçat veut tuer des bourgeois ventripotents... Elle a reçu un accueil ASSEZ FROID, _même des amis de l'auteur_. Et je n'en parlerai pas, car, _puisqu'il est constant que l'on n'en peut rien faire_, la discussion ne serait pas utile.»
Je n'ai pas à défendre mon ouvrage, qui, une fois écrit, ne m'appartient plus. Me trouvant, d'ailleurs, sous les dédains du grand critique, en compagnie de Shakespeare et de Victor Hugo, je ne pourrais, loin de récriminer, que me louer des hauteurs de plume d'un «écrivain» dont les éloges seuls sont désormais à craindre. Quelque évident et incontesté--sinon par lui--que soit le beau succès, (dont je suis très fier), de ces trois soirées d'épreuve. M. Sarcey le peut nier si bon lui semble. J'ajouterai même qu'il serait monstrueux que ce drame lui eût agréé! et qu'il n'était nullement besoin de nous «jurer» sa sincérité à cet égard. Nul n'en doutera jamais.
Mais qu'il prenne, brusquement, sur lui de revendiquer de la sorte, pour lui seul, le monopole de l'intégrité au mépris de celle de ses confrères, qu'il essaie d'insinuer, sur le ton léger de la bonhomie, que TOUS les critiques, malgré leur nombre et l'autorité de quelques-uns, ont, par une complaisance aussi humiliante que déplacée, menti hypocritement au public et à leur conscience, en affirmant, en cette oeuvre, une valeur _positive_ et en constatant son succès _réel_;--qu'il s'arroge ainsi sur eux, à mon sujet, une suprématie à ce point pédagogique, et jusqu'à traiter leur style de «phraséologie»,--cela dépasse quelque peu, ce semble, les droits de la Critique digne d'elle-même. Il m'est pénible de me voir l'occasion de ce manque d'égards et de cette petite calomnie envers le grand nombre d'écrivains, mes invités, auxquels je dois l'estime où ils me tiennent.--Il n'avait pas à les résumer en une interprétation malveillante et dommageable pour moi, en dénaturant leurs éloges selon les besoins de sa cause. S'il ne s'agissait encore que de moi, je n'aurais pas à m'en préoccuper,--pas même à répondre. Mais il s'agit de ceci, _que des écrivains aussi soucieux, avant tout, de leur dignité que M. Sarcey peut l'être de la sienne, se trouvent traités par lui, à son sujet, de «complaisants_ DE COMMANDE», _simplement parce qu'ils ont exprimé au public, sur mon drame, une opinion qui diffère de la sienne._ Je me vois donc, cette fois, _contraint_ de prendre M. Sarcey au sérieux et de lui adresser, au moins pour mémoire, une observation de nature à le rappeler au sang-froid et aux plus élémentaires convenances. Bref, ce n'est pas l'_un_ de nos invités que j'ai à défendre: je suppose que celui-ci s'en acquitterait fort bien lui-même et d'un simple haussement d'épaules;--c'est leur _collectivité_, pour abstraite qu'elle soit, que mon devoir d'amphitryon est de faire intégralement respecter.
· · ·
À vrai dire, j'espérais que, de lui-même, en se relisant, M. Sarcey rectifierait, aujourd'hui, son énormité. Je lui ai laissé régulièrement ses huit jours pour s'en apercevoir. Un mot eût suffi. Je parcours son nouveau feuilleton. Bien qu'il y parle encore du Théâtre-Libre, je n'y trouve pas ce que j'attendais. S'excuser de cette vétille?... Bah! Pourquoi faire? Il semblerait que l'idée même ne lui en est pas venue.
Cependant, j'ai sous les yeux des journaux qui me prouvent que l'illustre critique sait revenir quelquefois, de lui-même, sur les erreurs ou les écarts qui lui ont échappé. J'en dois le communiqué à deux de mes amis et parents, officiers de marine, qui les ont lus à l'étranger.
Par exemple, ces trois numéros consécutifs du journal _le Gaulois_, en date des 23, 24 et 25 juin 1870.--Au long d'un article intitulé _les Talons ronges_, M. Francisque Sarcey (_ex-talon rouge_ lui-même, ayant longtemps signé SARCEY DE SUTHÈRES, car il était né en cette localité vers 1827), avait aussi CRU VOIR que M. le comte de Nieuwerkerke, alors aux Beaux-Arts, méritait d'être redressé en toute «sincérité». Celui-ci donc lui envoya deux de ses amis qui, d'abord, ne le trouvèrent pas.--Spontanément, M. Sarcey publia, de lui-même, dès le lendemain, dans le même journal, un article intitulé UNE ERREUR, déclarant qu'on avait surpris sa religion, il se frappait la poitrine, en jurant qu'il s'était grossièrement trompé, etc., le tout sur le ton léger des _Errare humanum est_ qui est spécial aux natures sagaces, pressées de causer d'autre chose.--Mais M. de Nieuwerkerke ne trouvant pas la rectification suffisante, envoya ses deux amis, MM. les généraux Bourbaki et Douai, trouver chez lui, cette fois, M. Sarcey, démarche qui amena, dès le lendemain, la note suivante, insérée au _Gaulois_ du 25, et reproduite par les autres journaux:
«JE RESSENS UN RÉEL CHAGRIN D'AVOIR EMPLOYÉ, A L'ÉGARD DE M. LE COMTE DE NIEUWERKERKE, DES EXPRESSIONS EN DÉSACCORD AVEC L'ESTIME QUE JE PROFESSE POUR SA PERSONNE;--ET, DANS LE NOMBRE DES IDÉES ÉMISES PAR MOI, IL Y EN A QUE JE N'AURAIS JAMAIS DU EXPRIMER,--D'AUCUNE FAÇON. _Car on ne doit jamais attaquer les personnes._»--(Ah! cela, c'est très vrai! du moins, à l'étourdie et sans avoir froidement pesé les conséquences possibles d'un tel acte).--«_attendu que l'homme peut avoir des amis bien élevés, qui sont les nôtres._»--(?)
_Signé_: _Francisque Sarcey_.
De pointilleux esprits, à style «tortillé et précieux», pourraient inférer de ceci qu'une sorte de panique ou d'affolement a seule dicté de telles paroles. Non. Ce serait s'abuser que de le croire. M. Sarcey, je veux et dois le penser, a été «sincère» ici, comme la veille. En une ou deux précédentes rencontres, il s'était conduit comme tout le monde. Si sa prestance physique le rend un peu veule à l'épée, il sait tenir un pistolet.--Ainsi, d'après une légende, ayant eu son chapeau traversé, de part en part, en un duel à cette arme-ci, le grand critique parcourut Paris, à la bourgeoise, d'un pas tranquille et lent, durant près d'un semestre, le chef coiffé de ce glorieux chapeau: fantaisie à laquelle il dut renoncer, à la longue, sans doute à cause des rhumes de cerveau qu'entretenaient au-dessus de son crâne ce perpétuel courant d'air. Sa fermeté ne saurait donc être mise en cause dans l'aventure dont nous parlons. C'est toujours par un besoin de sincérité, cette fois héroïque, par exemple, qu'il a signé cette petite note officielle, et nul ne saurait que le louer d'avoir si publiquement reconnu que, s'il avait CRU VOIR, il avait mal vu.--Inclinons-nous donc, sans commentaires, et passons en constatant que, forts de ce précédent, nous avions le droit d'espérer, de sa part, quelques mots de regrets, d'ailleurs, tout simples et tout naturels, au sujet de son _lapsus calami_, comme il disait à ses élèves de Lesneven (Finistère), du temps de son professorat.
· · ·
Hâtons-nous d'ajouter qu'en dehors de ces mésentendus, le prince de la Critique a continué (et continuera longtemps encore, je l'espère), de nous prouver sa sincérité, sa haute honorabilité.--Il sut quitter le _Gaulois_, lorsque ce journal devint un organe bonapartiste. Sa dignité ne pouvait, en effet, s'accommoder d'écrire dans une feuille d'une nuance opposée à la solidité des siennes. Il a décliné, par une austère modestie, la croix de la Légion d'Honneur. Cependant il compte, à son actif, divers travaux littéraires, savoir: 1º sa brochure si remarquable intitulée: _Faut-il s'assurer?_ (laquelle il écrivit sur commande d'une Compagnie d'assurances, à ce que nous apprend le Dictionnaire Larousse), et, 2º, le si intéressant livre intitulé: _Le Nouveau seigneur du village_, où l'ascétique protecteur du féminin Conservatoire actuel cingle, du fouet de la satire et dans un accès de morale sincère, certains maires de quelques bourgades, sous le second Empire. Je regrette, même, que mes loisirs ne me permettent pas d'en offrir ici quelques citations, à rendre jalouses les ombres de Juvénal et de Tacite. Ces ouvrages, joints au ballot de ses feuilletons, justifient la considération dont l'honorent tous les esprits éclairés, et l'autorité avec laquelle il juge les oeuvres des grands hommes.
Pour conclure donc, devant cette imposante personnalité,--et pour éviter, surtout, de donner à la nouvelle petite «erreur» de l'autre jour plus d'importance qu'elle ne mérite, nous dirons que si M. Francisque Sarcey, faute peut-être de s'en être aperçu, n'a pas cru devoir adresser, à ses confrères et à moi-même, les quelques mots d'excuses bien élevées auxquels nous étions en droit de nous attendre, je crois être l'interprète de tous ces messieurs, et de leur sourire, en l'en dispensant aujourd'hui.
LE SOCLE DE LA STATUE
À quoi bon la hache? Ne t'arme que d'épingles, si tu n'as pour objectif qu'un ballon.
_Proverbes futurs._
Plusieurs, certes, en parcourant l'histoire suivante, apercevront, sous l'apparente fantaisie des épisodes, sous leur inévitable trivialité même, la figure du notoire personnage dont j'ai, peut-être, voulu parler. Et quelques-uns pourront s'étonner de me voir ainsi condescendre à plaisanter les débuts, le foyer natal et les origines d'un «grand homme» (estampillé tel, du moins, par des majorités négligeables).
Soit dit du fond de ma pensée, tout le premier j'estimerais comme d'un bien médiocre esprit de songer, dans l'espèce, à des ironies de cet aloi, si le prétendu «grand homme» eût été réellement autre chose que gros, sonore et stérile, s'il eût fondé ou détruit quelque chose, s'il eût laissé une oeuvre quelconque,--s'il eût émis une idée nouvelle, noble et redressante, que l'on osât notifier sans sourire du tonitruant hâbleur,--sil se fût distingué, seulement, par quelque vertu militaire,--ou, même, domestique.
Mais devant le fatras de ses discours, étalés sous mes yeux, je me trouve en présence d'un tel néant que je ne puis distinguer, qu'au microscope, ce patriotique homme d'affaires puisque, malgré le volume de sa voix, je ne pourrais l'_entendre_ qu'au microphone. En fait d'«attitude politique» on doit exiger autre chose d'un grand homme que de se tenir l'oeil au ciel, une main sur le ventre et l'autre dans la poche (dans le sac, parfois) en pérorant à tue-tête, à l'aide de poumons forains, ces sordides lieux communs dont le propre est d'escroquer toujours, et par milliers, les votes et l'enthousiasme des coeurs bas, des intelligences de cabarets, des êtres sans Dieu. Personne, jamais, même parmi ses plus caudataires fervents, n'a pris au sérieux, ce chantre retors de tous les lutrins de barrière.
Tous les discours et les bronzes n'y feront rien, ni les lions à face débonnaire sous lesquels on le symbolise. L'Histoire classera ce tribun comme un hybride et mâtiné produit du vénal Danton, de l'éloquent Robert-Macaire, et du visqueux Louis Blanc.
C'est pourquoi, devant la médiocrité de cette boursouflure, n'entrevoyant, au fond de son épopée et de «l'opportunisme» louche de son apparition, que l'entité d'on ne sait quel obèse patriote «d'occasion», d'une incapacité fougueuse, j'ai cru faire acte de français en ne voulant écrire à son sujet que cette fantaisie, aussi peu «sérieuse» que sa mémoire.
En l'an de grâce 1869, un soir d'hiver, dans une de nos sous-préfectures, dix heures étant sonnées à la mairie, M. Gambade père, vieil épicier méridional, enjoignit au nommé Pacôme, son principal garçon, de fermer et boulonner, selon la coutume, les auvents du tantôt mi-séculaire magasin de denrées coloniales et autres que le dit négociant tenait, depuis un avantageux successorat, au coin d'une rue assez importante de la localité.
Pendant que Pacôme, heureux d'obéir, exécutait avec une bruyante rapidité l'ordre du patron, celui-ci, ayant quitté son tablier à bavette et empilé ses livres de caisse, saisit la lampe, «enfila» l'escalier et pénétra au premier, dans la chambre, d'ailleurs nuptiale, où l'attendait sa femme, assise en un fauteuil, au coin de l'âtre.
Mme Gambade venait de mesurer dans la théière, le noir sou-chong; elle surveillait la murmurante bouillote; deux moines, à ses pieds tiédissaient.
Les rideaux à ramages étaient soigneusement tirés devant les fenêtres.
L'époux revêtit donc une robe de chambre à pois, assura sur son chef une petite calotte de soie noire à gland, étaya ses lunettes d'argent sur ses sourcils, et s'étant plongé en son voltaire, à l'autre coin, se pencha pour ajuster ses pantoufles en recourbant péniblement un index.
Après quoi, Mme Gambade, comme on allait un peu faire salon, lui offrit un bol de la chaude infusion chinoise, toute sucrée et aromatisée de Kirsch, «de la Forêt-Noire.» L'ayant porté des deux mains à ses lèvres, il huma le délicieux breuvage à petites gorgées; puis reposa le bol sur la cheminée, avec une légère toux de satisfaction et un fort crachement sur le feu.
Il y avait un frais bouquet de violettes des bois auprès de la pendule.
Il en respira, pendant quelques secondes, l'âme naïve, toute trempée de rosée, sans doute pour oublier les senteurs qui montaient d'en bas, par les pores du plancher et qui, mêlées au parfum de cette pièce intime, y répandaient une odeur de petit-aigre, pareille à celle qui s'échapperait d'un wagon de nourrices.
Le tout accompli, Gambade père s'accota de biais, dans le fauteuil, le front appuyé à l'un des oreillards.
--A-t-on reçu des nouvelles de Paris? demanda-t-il.
--Pacôme nous montera tout à l'heure le courrier et le journal, répondit simplement Mme Gambade.
Ah! cette parole était grosse de signifiances et presque d'orages entre l'excellent couple! Unis, en effet, depuis le printemps de la vie, les époux Gambade avaient vu le ciel bénir leur hymen: bref, l'Être-Suprême leur avait accordé, bientôt, un gros garçon que Pacôme lui-même avait déclaré beau comme les amours.
--Eh! c'est un dauphin!... s'était écrié l'heureux père en saluant cette apparition.
Au dessert du repas des relevailles, la nourrice,--au milieu des détonations de l'Épernay carte blanche, qui ponctuaient des citations,--avait apporté le môme prédestiné. Celui-ci, effrayé peut-être à la vue des faces patibulaires qui entouraient la nappe, s'était mis à brailler à tue-tête.
--Eh! le gaillard est doué d'une voix de Stentor! s'était écrié, de rechef, Gambade père.
--Il ira loin! _Tiens-toi, bien_, POTIN!... avait appuyé un flatteur, auquel, pour cette parole, échut un sourire de la jeune mère, car c'était le «_Tu Marcellus eris_» de la circonstance--et le mot avait chatouillé les deux époux au plus secret de leurs ambitions.
--Pas de visées trop hautes! avait toutefois remarqué M. Gambade: l'ambition, mal calculée, souvent nous perd. Messieurs, choisissons-lui plutôt un prénom.
Une vocifération générale ayant répondu, d'une manière indistincte: «Napoléon!» l'amphitryon, tout enluminé d'une fierté légitime, avait encore secoué la tête, puis, d'un air à la fois modeste et fin:
--Oh! non point que je sois hostile à cette idée!--avait-il déclaré;--non, messieurs; toutefois, je préférerais un prénom neutre et sonore... qui éveillât bien l'idée de Napoléon, si vous voulez... mais... sans casser les vitres!--Pantaléon, par exemple?
Ce ne fut qu'un cri et un toast: la nourrice emporta, tout baptisé, l'héritier présomptif.
Après l'épisode attendrissant du sevrage, le jeune Pantaléon grandit vite dans la demeure paternelle. Et quel feu-follet! Un vrai Trilby! Tantôt essayant les sucres d'orge, les réglisses, les jujubes, tantôt humectant les fruits secs d'une rosée bienfaisante, tantôt pétrissant la «castonnade» à même le tonneau.
Le reste du temps, appendu aux tabliers des garçons ou cajolé par les cordons-bleus et les chefs. C'était l'orgueil, la joie du magasin. Ah! l'enfant gâté!
Souvent, quand son père le surprenait se mouchant négligemment dans les papiers destinés à envelopper beurres et fromages, l'épicier disait: «Il faut bien que jeunesse se passe!» Où trouver, en effet, le courage de gourmander un si mutin espiègle?
Ses jeux favoris consistaient, par exemple, à s'entourer d'une douzaine de grands bonshommes en pain d'épice de son choix, qu'il s'adjoignait selon leurs coupes de figure; puis, assis au milieu d'eux, à leur parler, à leur débiter gravement de ces mille riens charmants, auxquels sa voix flexible semblait prêter une sorte de signification. En fait de jouets, il préférait les sonnettes aux tambours. À part cela, belliqueux, un vrai foudre de guerre.
Il raffolait, aussi, des petits ballons, alors très en vogue, qu'il lâchait dans les airs avec un gros cornichon dans la nacelle.
Mais son passe-temps de prédilection, c'était de dépenser une activité fiévreuse à tout bouleverser dans le magasin, de sorte qu'il fallait ensuite beaucoup de travail, pour s'y reconnaître et remettre les choses en leur place.
Car il posait alors, en évidence, dans les rayons principaux, les susdits cornichons et fruits secs, pour lesquels il manifestait un faible, et qu'il classait d'après le _rassis_ de leur état. Puis, montrant son ouvrage à son père, il s'écriait:
--Tu verras! tu verras, papa, quand je serai grand!
Toutefois, comme l'organe, de jour en jour plus sonore, du jeune citoyen, finissait par empêcher d'entendre les additions, ses excellents parents, d'un commun accord, le fourrèrent au lycée: _primo_, pour qu'il y apprît à compter, à lire et à écrire; _secundo_, pour s'en débarrasser, car son tapage finissait par ahurir la clientèle.
Un fait assez grave se passa dès la première distribution des prix. Le jeune Pantaléon Gambade ayant obtenu le prix de Devoirs français, monta sur l'estrade, y fut accolé par une sommité et redescendit le front ceint d'une couronne de lauriers-sauce à faveur d'or. À cette vue, chose étrange, au lieu d'un rayon de joie éclairant la physionomie paternelle, une ombre parut tomber sur l'âme de Gambade père.
C'était un homme de grand sens, c'est-à-dire un homme dont la pensée était exclusivement bornée aux intérêts de son négoce. De là, l'estime dont il jouissait dans le commerce.
Il partait toujours de principes arrêtés en son esprit: «Tel père, tel fils»; «l'on chasse de race», etc. Donc, se demandait-il, en un soudain émoi, comment son fils pouvait-il être doué de facultés dont il se sentait lui, l'auteur, si essentiellement dénué? Un prix d'arithmétique, passe encore; mais de Devoirs français!! Comment cela?
Tout à coup, ses voisins virent se rasséréner son front, sur lequel ils avaient suivi avec anxiété le vol du nuage: Gambade s'était rassuré par la réflexion suivante:
--Aujourd'hui, tout se fait par protection; c'est, sans doute, quelque professeur qui, jaloux de s'ouvrir un compte chez moi, aura voulu me flatter indirectement dans ma progéniture.
Grâce à cette réflexion lumineuse, rien n'altéra plus la sérénité de Gambade père, durant le cours des humanités de son fils, malgré les prix réitérés de Pantaléon.
Un jour de vacances, par un beau soleil, comme Pantaléon s'ébattait à demi-nu, avec de jeunes amis, dans l'épicerie même, il arriva qu'au milieu de ses bonds joyeux, il tomba dans la barrique de mélasse et en sortit un peu étouffé et tout couvert de la précieuse marchandise. Tous ses petits camarades qui le connaissaient, coururent alors après lui, toutes langues dehors, dans l'espoir de recueillir ainsi quelques bribes de son inespérée déconfiture. Ce fut un chorus, une Union générale!... Il ne put se dérober, même par la fuite, à leurs caresses. Chacun s'en retourna chez soi, se félicitant de l'aubaine et de la _générosité_ de Pantaléon.
Lorsque après l'adolescence, le jeune vainqueur eut franchi sans encombre les épreuves du baccalauréat ès-lettres et du barreau,--les examinateurs étant, cette fois, trop loin pour qu'il fût possible de prêter un intérêt quelconque à leur favoritisme,--la stupeur initiale rentra dans l'esprit de Gambade père et y devint rapidement énorme.
Partant, en effet, de ces principes: «Tel père, tel fils;--on chasse de race, etc.,» un fils dont les instincts se montraient si différents des siens propres, c'est-à-dire, de ceux que son fils _eût dû_ avoir, le déconcertait! Pensée corrosive qui se logea dans sa quiétude comme le ver dans le fruit.
Son sommeil, d'abord s'en agita.
--Qu'as-tu? demandait Mme Gambade. Il répondait par un rire... sardonique,--sans rouvrir les yeux.--Que signifiait?... pensait-elle, en se rendormant.--Parfois il montait et descendait maintenant, sans motif,--pauvre âme en peine!
Peu à peu, ses sourcils prirent l'habitude du froncement:--«Ça, son fils??...» Parfois, distrait, et empaquetant gravement un hareng saur, il l'offrait, en clignant un oeil morne, à qui demandait une botte de carottes nouvelles, (car il tenait aussi les primeurs) et c'était en tournant le dos qu'il ajoutait machinalement:--«Et avec ça?»
Son étoile pâlissait. Lorsque la patronne, en apprenant un succès oratoire de son fils, au Palais, pleurait de joie, Gambade avait, lui, des sourires d'une ineffable amertume. Dans ses rêves, il se voyait souvent écrasé par la chute d'une idole au front d'argent et aux pieds de pain d'épice. Et des nouvelles verbales de Paris lui arrivaient. Pantaléon y passait pour la coqueluche des Bohèmes, des gens sans aveu,--de _lettres_, en un mot. Quant à ses moeurs, il ambitionnait la gloire. Peu de femmes: il n'aimait que les «lauriers.»
Ses lettres étaient datées presque toujours d'un certain café du boulevard, que tout la gent artistique fréquentait alors; le jeune Gambade y politiquait, les matins, en donnant de la voix au point qu'à chaque instant, M. Madrure, le limonadier, le priait ou de mettre une «sourdine» ou de «déguerpir».
Gambade père répondait en missives acerbes, lui coupant les vivres.
--Et de quelle politique s'occupait-il, le blanc-bec? De fronder le gouvernement dans des feuilles de choux?... Un métier à se faire casser la pipe! Au lieu de revenir s'établir dans sa bonne épicerie paisible.
Puis, dilemme: «Tel père, tel fils: ou chasse de race, etc., etc.» Si ce n'étaient que des fredaines, pourquoi M. Pantaléon les prolongeait-il?... S'il était sérieux, comment pouvait-ce être un Gambade? Le pire était que ces frasques compromettaient encore la clientèle. On avait parlé de lui dans la localité même: de mauvaises langues;--et la pratique se méfie des denrées d'un magasin dont les patrons sont des cerveaux brûlés. Certes, Gambade père était bien connu: les errements de son fils ne pouvaient l'atteindre; mais enfin! à la longue!...
Un procès que Pantaléon avait plaidé, à propos de bottes, et gagné même, avait fait du bruit. La belle avance! Un Gambade n'était pas fait pour embrasser des métiers casuels où n'arrivent que des gens spéciaux;--spéciaux!--Que diable! on est épicier ou on ne l'est pas.
Dans l'épicerie, un fils n'est, au fond, qu'un successeur.
--Ma carrière est solide, utile et honorable, concluait Gambade père; il est temps qu'il rentre au bercail et qu'il devienne un homme...
--Bah! la politique, c'est de son âge!... répondait, joyeuse, Mme Gambade. Il jette sa gourme.
Tout ce bruit, d'ailleurs, prouvait que son fils avait du «toupet», c'est-à-dire ce que les femmes prisent le plus chez un homme (surtout lorsqu'il est, avec ça, bel homme).
Les Gambade en étaient donc là; ce fameux soir où tous deux se trouvaient en leur chambre et s'apprêtaient à se mettre au lit, pour se délasser des gros travaux de la journée.
Pacôme entra, presque aussitôt après la réponse de madame:--il apportait une lettre et un journal.
--Bon! c'est de lui! Voyons!... dit aigrement Gambade en faisant sauter l'enveloppe.
Il s'approcha de la lampe et, sourcils haussés, lunettes au front, tête en arrière, lut tout haut les lignes suivantes:
«Cher père, deux mots seulement. Tu dis que je déserte notre épicerie? Je prétends, au contraire, que grâce à moi, toute la France n'en semblera bientôt plus que la succursale. Tu me traites d'ergoteur? Soit; le mot signifie, selon moi, celui qui a des ergots.
«Donc, nouvel Étienne Marcel, je me porte à une députation de Paris. N'ayant rien de Thomas Aniello, ni de Colas Rienzi, je serai nommé.--_Per che?..._ Parce que je sais, de manière à ne jamais l'oublier, que la Chambre est un endroit où l'on entre en disant: Citoyen,--et d'où l'on sort en disant: Monsieur;--voilà tout.»
--Député! lui! mazette, quel aplomb»!... murmura Mme Gambade.--Au fait, pourquoi pas? Lui ou un autre... pour ce qu'ils font...
--Il est fou, mais continuons! répondit simplement Gambade.
«Apprends donc, en ce jour, bon père, quels sont mes ambitieux desseins et juge s'ils sont carrés à la base.--Soit dit pour ta gouverne, un homme jadis exista, nommé Carnot, lequel, entre autres qualités, avait celle de trouver des hommes d'attaque.--Pour me distinguer de ce Carnot, je saurai m'entourer, moi, d'hommes secondaires ou nuls. Se flanquer d'hommes supérieurs? Bêtise, à moins d'être un Louis XIV: c'est l'astre se créant à lui-même d'inévitables éclipses. Un état-major médiocre, mais sûr, tout est là. Quant à la «Patrie», les nations riches se sauvant toujours très bien toutes seules, le premier venu suffit pour les représenter; le nom de tout soi-disant sauveur n'étant jamais que l'étiquette du sac.
Une fois bien assis et inféodé dans la grosse place, je laisserai tout écrire! Tout! _E che mi fa?_ Toute diatribe, accusatrice ou non, n'est, au fond, qu'une réclame, en bon parlementarisme. Tenant en main la forte clef d'or toute-puissante du grand arbre de couche, au mouvement duquel s'annexent, subdivisés à l'infini, les millions de rouages dont l'ensemble s'appelle, en France, l'Administration, je serai, je le sens, le maître désiré, de l'humeur digestive duquel dépendra la fortune (c'est-à-dire la conscience) de tous. Avec cette clef-là, l'on se trouve, dans les vingt-quatre heures, déclaré,--c'est-à-dire _être_,--un «profond» politique. Ce rossignol-maître en poche, on peut donc laisser chanter à chacun sa chanson. On tourne la poignée administrative pendant les murmures. On syllabise, par intervalles, d'éloquents borborygmes, voilés de quelques-uns de ces demi-sourires éclairés qui suffisent, aujourd'hui, pour persuader un pays entier de la capacité d'un homme. «Ils chantent! Ils paieront!» comme disait un grand ministre. Avec mes républicains, il suffira toujours, pour être estimé comme honnête homme, de n'aimer que l'Humanité future en méprisant la présente.
«En France, j'ai remarqué que l'énergie, la valeur et le «caractère» des gens se mesuraient à leurs cris et à leurs dégâts.--Tu te demandes, en me lisant, si je suis éveillé?... Sache qu'un jour, bientôt, les chefs de tous les partis, non seulement me laisseront faire, mais que, grâce à l'adresse avec laquelle je saurai ménager leurs défections, ces hommes s'enorgueilliront de m'avoir tenu tête une minute,--ou fait semblant,--et que le plus clair de l'estime que leurs partisans pourront leur conserver, ne proviendra que de ces protestations apparentes, sortes de pasquinades entre eux et moi, d'ailleurs, tacitement convenues. _Per che?_ Parce que c'est ainsi, mon cher père, que doivent se passer les choses,--à cause de la grande indifférence, vois-tu, qui coule aujourd'hui, dans toutes les veines. J'en atteste les tiennes, dont je connais le sang.
«Quant à émettre des «idées» dans mes discours... J'ai là un vieux solde (laissé au rebut, et pour compte, par d'anciennes Chambres), de mots de sept et huit syllabes: environ deux cent cinquante-sept; par exemple, les mots: _gouvernemental_, _constitutionnel_, _parlementarisme_, _concordataire_, _dans cette enceinte_, etc. Enfin, DEUX CENT CINQUANTE-SEPT. J'ai mis dix-huit mois à les recueillir dans tous les discours qui ont «porté» à cause, uniquement, qu'ils étaient émaillés de ce vocable. J'affirme qu'il suffit de les écrire un à un, sans se presser, sur de petits bouts de papier, tous les deux cent cinquante-sept, puis de les jeter dans un chapeau et de les remuer ensuite, d'une main légère, pour qu'ils donnent des combinaisons de phrases à perte de vue, sans qu'il soit besoin d'aucune idée autre que _celles qu'ils ont l'air de représenter par eux-mêmes_, pour que l'individu qui aura le sang-froid de les articuler avec le plus léger semblant de cohésion, passe immédiatement pour l'un des plus miraculeux orateurs qui aient jamais transpiré devant un auditoire.
«Pour un aigle!» mon père, pour un aigle!... Et voici pourquoi!
Plus on émet d'idées, plus on s'émiette! Moins donc on paraît sérieux, puisque on se livre dans ses idées, chacune d'elles semblant donner notre mesure!!! Donc, JAMAIS _d'idées_! À chaque douzaine d'années de suprématie, j'espère bien pouvoir défier le pays d'en découvrir _une_, mais ce qui s'appelle UNE SEULE, dans tous les discours que j'aurai prononcés. Là est, aujourd'hui, le summum de l'Art, en matière de tribune; mais si quelqu'un me le disait, JE CRIERAIS AU PARADOXE! Avec tout le pays! Et _plus fort que la foule_!! N'ayant pas le temps de discuter avec la niaiserie publique, je suis déterminé à être en paroles, toujours et _quand même_, de son avis,--comme un nommé Lycurgue m'en a donné l'exemple, autrefois. Le stock des mots ci-dessus indiqués suffit pour régir le bonheur des peuples et donner de soi, te dis-je, la plus haute opinion. Tu crois qu'il est besoin d'un secret pour agencer leur incohérence? Erreur profonde!... J'ai vu, ici, un jongleur chinois qui, en agitant un éventail, maintenait, par ce souffle incessant, une foule de petits papiers dans les airs, et qui semblaient des papillons. Place mes deux cent cinquante-sept mots sur autant de petits papiers, je les maintiendrai autour de moi de la même manière et au bruit des MÊMES applaudissements... que le jongleur ses papillons. Seulement, c'est une question de choix; moi, je jonglerai avec des électeurs: lui jongle avec des boules de papier.
«Et moi, du moins, l'on ne m'accusera pas de me répéter, car j'aurai le mérite énorme de n'avoir jamais _rien_ dit... AFIN DE NE PAS ÊTRE MÉPRISÉ.
«Ah! certes, j'aimerais mieux me vouer à de plus nobles tâches, et le coeur m'a battu peut-être plus fort qu'à bien d'autres, à l'idée d'un grand destin. Mais à la vue des fronts, des regards et des sourires qui m'entourent, j'ai décidé qu'il faudrait être un _diou_ pour tenter quoi que ce soit de superbe avec de tels acolytes, et que le mieux serait d'attendre, fût-ce indéfiniment, des temps plus «opportuns» pour y songer.
«Demain donc, je serai député de Paris, premier degré du Capitole dont il s'agit de ne pas effaroucher les gardiens traditionnels.
«Le moule secret de mes exodes sera celui-ci: «Frères, le Roi disait: _Nous voulons_; vous dites: Je veux; je viens vous dire: Il faut!... Quoi?... Qu'est-ce?... Que faut-il?... Il faut la Science!!! le Progrès!!! la Vie pour tous!!! le LIBRE développement de chacun selon ses aptitudes, dans la grande famille sociale!!! Il faut LA LUMIÈRE!!! etc. etc.» Et ces paroles toutes gonflées pour moi de puissance et d'or, je les articulerai d'un ton et d'un organe qui finiront par faire croire à la France éblouie _que j'ai qualité pour les définir, les nettifier et en incarner le sens dans les actes du pays_. Oubliant, dans son trouble, de me demander mes définitions et mes papiers, elle ne verra plus en moi que l'INVENTEUR MÊME, l'inventeur INESPÉRÉ, le Christophe Colomb de ces vocables vermoulus, démodés avant le Déluge, et dont la vogue est de retour. Car il est des principes qui reviennent dans l'Esprit humain avec des périodicités de comète.
«Et comme chacun croit, aujourd'hui, à ces sonorités consolantes et d'un sens TOUJOURS futur, je deviendrai le porte-voix de ces idées publiques, puisque, grâce à mon organe, je les crierai plus fort que tout le monde.
«Eh bien, je prétends suivre la vogue, la diriger! Pourquoi pas?--D'abord, j'y crois, moi, à ces principes: seulement, il s'agit de passer pour le _seul_ qui ait la manière utile de s'en servir. Avant peu, tu apprécieras si je sais donner, toujours d'_avance_, à la foule, bonne opinion de ma toujours future capacité.
«En conclusion, je saurai m'arrondir au point de ressembler à mes périodes. Et ceci est d'une haute importance aujourd'hui! L'extérieur avant tout!... Le poids moral d'un discours bénéficie, en son impression sur les masses, du poids _physique_ de l'orateur. Maigre, mes paroles paraîtraient moins «sérieuses». Gras, il me semble que je pourrais prétendre au trône, si mes convictions me le permettaient. Ah! si tu _pouvais_ savoir jusqu'à quel terrible point ce que je te dis ici est l'unique, l'absolue, l'éternelle et triste vérité!...
À laquelle, hélas! il faut se conformer, si l'on ne veut finir pauvre, inestimé et persiflé de tout le monde. C'est le «_Tue-moi ou je te tue_» des temps enfin modernes.
Sur ce, «que le citoyen de l'Être» vous tienne tous deux en sa digne garde!
«Votre fils respectueux,
«PANTALÉON»
P. S.--Ci-joint un compte-rendu de la dernière séance de la Redoute, séance que j'ai présidée; vous y verrez quels sont les orateurs à l'influence desquels je devrai mon élection. En fait d'engagements envers eux, je ne remplirai que... mon fauteuil.
P. G.
À cette lecture, Gambade père, retenant, d'une main sa robe de chambre et, de l'autre, brandissant la lettre, se mit à marcher à grands pas.
--Ceci pourrait être daté de Charenton, grommela-t-il, et, décidément, j'ai pour fils... un... Olibrius.
(Hélas, Gambade père ignorait qu'Olibrius lui-même fût, grâce à de toutes spéciales circonstances, un empereur romain, un maître de l'Orient sinon de l'Occident).
Il s'accroupit donc, à ce mot, en se saisissant les rotules dans les paumes, pour exhaler, avec plus d'aise, sa pitié, en un éclat de rire affreusement sarcastique,--et continua:
--Député? lui!... Qui ça? lui?... Ton gamin?... Ah!... qui s'imagine que les gens de la Capitale vont prendre au sérieux toutes ces fariboles!
--Dame! répondit la mère, tu disais toi-même, l'autre jour, que l'Empereur filait un mauvais coton... Et puisque Léon se met de l'Opposition...
--De l'Opposition!... s'écria Gambade père, mais es-tu folle!... Voilà Pantaléon qui s'«oppose» à l'Empereur, maintenant! Tiens! laisse-moi; cela fait compassion.
Et il haussait les épaules avec des saccades capables de lui luxer les omoplates.
--Lis donc plutôt ce qu'il y a sur le journal, répondit Mme Gambade, qui croyait surtout aux imprimés.
--Soit!... reprit, avec une dignité soudaine Gambade père.
Il revint à sa place, déplia la feuille parisienne, puis d'une voix solennelle, lut ce qui suit:
SALLE DE LA REDOUTE
_Séance du 2 décembre 1869_
PRÉSIDENCE DU CITOYEN GAMBADE
La salle est comble, la séance s'ouvre à une heure précise.
Le _citoyen_ P. GAMBADE, président, agite sa sonnette.
--Citoyens, la séance est ouverte. La parole est au citoyen Corax.
UNE GROSSE VOIX _à l'extrême gauche_.--À la porte!
_Le citoyen_ CORAX.--Citoyens, du calme. Je m'adresse à vos intelligences. Il s'agit de replanter l'arbre social, selon la Science et le Progrès, d'une manière digne, enfin, de ce grand siècle. Assez longtemps cet arbre fut planté comme il l'est malheureusement encore! Assez longtemps ses racines se sont étiolées dans la terre, étouffées par l'Oppression et l'Obscurantisme. Il faut qu'elles bénéficient à leur tour du grand air, de l'espace libre de LA LUMIÈRE, enfin. Chacun son tour! Justice! Assez longtemps, l'orgueil de ces vains feuillages nous a donné des fruits, à regret et comme avec dédain! Assez longtemps ces branches fleuries se sont nourries, dans l'oisiveté, de la sève que patiemment élaboraient les racines!... Citoyens, nous sommes les racines!... À notre tour: Justice! Progrès! Nouveauté! En haut les racines! Osons planter maintenant les arbres la tête en bas! Oui, citoyens, par les feuillages! Biffons les vieilles routines du noir Passé! Biffons! Marchons vers l'Avenir. Plus de barbarie! En haut les racines, vous dis-je! Place au soleil! Et vous verrez quelles admirables récoltes et vendanges nous réserve alors cet Avenir! En un mot, hommes des couches inférieures, prouvons que nous savons faire fortune aussi bien (et mieux même, au besoin), que les repus des couches supérieures. Car désormais, toute la question sociale est là. L'Humanité fera le reste. C'est le but de nos séances. J'ai dit.
LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte! (_Agitation sur plusieurs bancs._)
_Le citoyen_ CORAX.--Soyons graves. Je suis loin d'être un buveur de sang, mais raisonnons; si l'on coupait, tout d'abord, les trois cent mille têtes qui...
UNE VOIX FLÛTÉE _à droite_.--Minute! Ah! mais non! Je m'oppose. En ma qualité de président de la corporation des chapeliers, je crois devoir protester contre une mesure dommageable, à tous égards, pour mes mandants.
LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte! Je vas t'en coller, moi, des bolivars!
(_Tumulte. Le citoyen Gambade, président, agite sa sonnette._)
_Le citoyen_ GAMBADE.--Le but de nos réunions ayant été clairement exposé par notre honorable collègue, le citoyen Corax, passons aux projets d'exécution.
La parole est au citoyen Bonhomet, docteur de diverses Facultés, auteur de la brochure intitulée: _Capet, sa veuve, leurs crimes_; et de la thèse anti-cléricale, intitulée: _De l'influence de la cantharide sur le clergé de Chandernagor_.
(_Le citoyen Bonhomet, un grand vieillard d'aspect vénérable, monte à la tribune_).
--Vois comment on obéit à Pantaléon! interrompit ici Mme Gambade.
Gambade, après une crispation nerveuse, continua:
_Le citoyen_ BONHOMET.--Citoyens, je suis également l'auteur de la brochure intitulée: _De la réhabilitation de Saint Vincent de Paul_ et _De la laïcisation du Souverain Pontife_. Mais passons. Je viens proposer une souscription nationale pour que soit élevée dans nos murs--sur le square même où s'élève encore, aujourd'hui, ce démenti à la Révolution qu'on appelle le monument de Louis Capet--une statue de granit rouge à l'homme qui fut, réellement, le plus utile à la France depuis près de cent ans. Il est étrange, en effet, qu'on élève des statues à Pierre et à Paul et qu'on oublie...
LA GROSSE VOIX _à l'extrême gauche_.--À la porte!
_Le citoyen_ BONHOMET, _continuant, après un moment d'émoi_--...et qu'on oublie, dis-je, le modeste artisan au rigide et incorruptible patriotisme duquel nous devons la disparition radicale de... certaine petite graine de tyrans qui eût été plus tard, pour nous, inéluctablement, le ferment et le brandon de perpétuelles guerres civiles.
Ah! si l'humble cordonnier dont je parle, citoyens, n'eût pas été au-dessus de toute corruption, s'il se fût écrié, comme tant d'autres: «_Enrichissons-nous!_» si sa virile énergie n'eût pas été à la hauteur de la mission dont il se sentait investi--et qu'il avait su comprendre, comme on dit, à demi-mot,--quelles conséquences terribles! Songez! Tant de mères en deuil, de fiancées, de veuves! Songez au sang qui se fût répandu!
Je viens donc, d'un coeur léger, demander une statue pour cet homme héroïque, dont le bon sens éclairé sut étouffer en soi toute la pitié qu'il devait ressentir envers ce dangereux enfant!... car son coeur était aussi sensible que le nôtre! N'en doutez pas, citoyens! Honorons donc celui dont le grand sens-commun sut triompher de toute tentation de compassion mal entendue! Et qui sut mener à bien, avec vigilance et persévérance, une si pénible tâche. Grâce à ses soins mortels, le jeune tyranneau confié à ses mains humanitaires, fut, sans bruit, effacé _peu à peu_ des vivants! Citoyens, citoyens, je m'inscris, tout le premier, et voici les vingt-cinq centimes de mon obole!
VOIX _diverses_.--De qui parlez-vous donc?
_Le citoyen_ BONHOMET, _ému, relevant la tête et avec des larmes dans la voix_.--Comment! votre coeur de Français ne l'a pas encore deviné? Mais du cordonnier patriote, du grand Simon, de l'incorruptible gardien du petit Louis le dix-septième!
(_Silence, pendant lequel le citoyen Bonhomet boit, paisiblement, le verre d'eau sucrée._)
LA VOIX FLUTÉE _de l'extrême droite_.--Tiens! au fait, c'est une idée, cela! Il faudrait aussi proposer l'érection de la statue de Sanson, qui, à ce point de vue-là, fut encore bien plus utile... quoique préjudiciable à ma corporation... il fut...
LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte: Est-y têtu, que je dis, le bolivar!
_Le citoyen_ _Gambade_, _président, agitant la sonnette_.--Citoyens, le bureau tient compte du patriotisme ardent qui ressort des paroles que vous venez d'entendre. Toutefois, la nation ne semble pas assez mûre, assez avancée, veux-je dire, pour apprécier le mâle sentiment qui les a dictées. Passons à l'ordre du jour.
_Hilarité. Pendant que le bureau feuillette et compulse divers papiers, un orateur inconnu se précipite à la tribune._
L'ORATEUR INCONNU.--Ah! c'est pas tout ça! Des arbres, des statues! mince alors! As-tu fini?... Citoyens, je vote, moi, pour que les riches viennent déposer, ici, là, sur cette table, un million.... et dans les vingt-quatre heures! Ou sinon, du tabac!... Ah! ça! est-ce qu'on se fiche de nous, à la fin?
(_Pendant le tumulte et les applaudissements qui accueillent ces paroles, un grand individu s'est précipité à la tribune, l'a escaladée, a tout d'abord, saisi l'orateur au collet, et l'étranglant à moitié, l'a couché sur la table, en renversant, pendant la lutte, le verre d'eau et la carafe._)
LE NOUVEL ORATEUR, _d'une voix terrible, où l'on reconnaît, à l'instant, le timbre de celle qui criait: «À la porte!»_--Ah! canaille! coquinace! gredin de réactionnaire! (_Il maintient, d'un poing, la tête du préopinant contre la table, puis, se redressant, l'oeil étincelant et s'adressant à l'Assemblée, en frappant la table de son autre poing étendu devant lui à la Mirabeau_).--Comment! dans les vingt-quatre heures!!! C'est TOUT DE SUITE, citoyens, TOUT DE SUITE!!!... qu'il faut que les riches viennent cracher ici leur million!--Et que ça ne traîne pas!...
LA VOIX FLUTÉE _de l'extrême droite_.--À la porte! (_Rires, hurlements, agitation à gauche._)
_Le citoyen_ GAMBADE, _président, secouant la sonnette_.--Citoyens, ceci n'est plus du parlementarisme. Qu'on fasse sortir les deux interrupteurs qui ont amené ce regrettable incident.
(_On se rue à la tribune d'où l'on arrache les deux orateurs que l'on pousse hors de la salle, malgré leurs vociférations inintelligibles._)
_Le citoyen_ GAMBADE _se levant_.--Citoyens, voici une heure stérilement dépensée dans cette enceinte. À la prochaine réunion, l'ordre du jour. Je viendrai, personnellement, vous soumettre ma profession de foi.--La séance est levée.
(_Il se couvre. Applaudissements. Profonde sensation à droite. M. Gambade, reconduit par ses assesseurs, est chaudement félicité pour sa bonne tenue au fauteuil._)
--Pristi! comme ils vont, là-bas! murmura Mme Gambade émerveillée. Tu verras qu'il sera nommé.
Gambade jeta le journal par terre, violemment.
--Ta! ta! ta! ta! s'écria-t-il: ne comprends-tu pas que pour cette chambrée de propres-à-rien et de péroreurs, qui feraient mieux d'aller cirer des bottes, il y a dans la capitale, des millions d'hommes sérieux et capables qui, en deux minutes, perceront ton gros écervelé et ne te le nommeront pas plus député que le Grand-Turc?... Voilà bien les femmes!--D'où diantre voudrais-tu que ton fils eût des capacités que je n'ai pas?--Où les aurait-il prises? En avons-nous jamais eu quelque vent? Veux-tu que je te dise? Eh! bien, c'est un garçon qui va se couler, tomber à plat comme une omelette soufflée, avec toutes ces calembredaines! Et voilà tout! Il faut qu'il revienne! Il le faut! Il n'est que temps. Je vais l'en sommer dès demain et il sait que j'ai la tête près du bonnet! Dès demain!--Je te dis que si cette feuille était connue ici, toute la clientèle de la Maison, qui est conservatrice, irait se fournir chez les Levertumier. Voilà le grave de toutes ces escapades. Gros-Jean comme devant, qu'on rentre dans la mélasse! C'est le positif. D'ailleurs, je me fais vieux. Et, dans le commerce, la clientèle avant tout! Tiens, tu sais si je donne dans les mômeries? Eh! bien, si j'étais malade... diable m'emporte, à cause de la clientèle, je ferais venir un calotin!--Là-dessus, prends tes moines et dormons. Demain, il fera jour!... Député!... lui!... Ah! j'en rirai longtemps!...
Comme l'excellent homme, réellement consterné, achevait sa véhémente sortie, un brouhaha de clameurs, mêlées à des piétinements de passants qui accouraient, se fit entendre sous les fenêtres, dans la rue. On distinguait les cris de: Vive le père Gambade!...
L'épicier pâlit et n'osa entrouvrir les rideaux.
--Est-ce que la ville tout entière, bégaya-t-il, vient nous donner un charivari, à propos des scandales politiques de Pantaléon? Ô fils désastreux, ma boutique est perdue!
Mais soudain, la porte de la chambre s'ouvrit et Pacôme présenta, dans l'entrebâillement, sa face rougeaude. Il rayonnait, essoufflé.
--Patron! patron! vous ne savez pas? Ils disent comme ça, dans les rues, que M. Pantaléon est nommé député! C'est affiché à la mairie. Une dépêche! et officielle, encore! De Paris! venue tout à l'heure! Et en voici une autre pour vous, avec les journaux du soir qui le disent!...
À ces paroles, Gambade recula, comme si un chat furieux lui eût sauté aux narines.
--Va-t'en! cria-t-il d'une voix rude.
Pacôme, abasourdi de l'accueil, se retira.
Le vieil épicier était resté comme hébété, foudroyé!...--Quelque chose d'extraordinaire se passait en lui. D'un geste rapide, il rompit le télégramme qui ne contenait que ces quatre mots:--_Ça y est!..._ PANTALÉON;» puis ouvrit un journal qu'il parcourut d'un coup d'oeil hagard.
Après un grand mouvement de paupières, il regarda de travers Mme Gambade, qui, oppressée par un accès de joie énorme, le regardait aussi sans pouvoir parler.
--Malheureuse!... balbutia, tout d'un coup, Gambade, en bondissant sur elle: tu m'as trompé!!! avoue! avoue moi _que--ce n'est pas mon fils_!
--Monsieur Gambade! Est-ce que tu deviens fou, toi-même, à la fin!... cria la pauvre femme:--bois un verre de rhum, ça te remettra. Eh! bien, quoi? Il est député: et puis, après? Pourquoi pas?... Aujourd'hui?...--Moi, je trouve ça tout naturel.
Mais il arpentait la chambre.
--Député? lui!... pour de vrai!... murmurait-il. Comment! Lui? lui?... Et ce serait mon fils? Allons donc! Allons donc! À d'autres!
Il se laissa tomber dans son voltaire, en s'éventant avec son mouchoir. Il contemplait les tisons:
--Il me semble que je suis comme une poule qui a couvé, par mégarde, un oeuf de canard, et qui voit ensuite, son soi-disant poussin se diriger tranquillement vers l'eau.
Mme Gambade, le trouvant plus calme, lui versa un second bol de thé.
L'épicier, perdu en des conjectures, creusait maintenant, tous ses souvenirs, pour s'expliquer le phénomène. Il cherchait à se rappeler les noms des jeunes godelureaux du monde élégant qui hantaient autrefois sa boutique et papillonnaient autour de sa femme. Infructueux efforts! Nul indice d'infidélité. Et, cependant, ces instincts de grandeur, cette rapide fortune, cette outrecuidance, cette réussite, surtout! (Oh! cette réussite!...) l'étourdissaient.
--Attendons quelques marchés de l'État! pensait-il. Si Pantaléon sait, alors, tirer, comme on dit, son épingle du jeu, peut-être reconnaîtrai-je mon sang.
Mais les gazettes du lendemain allaient acclamer avec des sonorités de grosses caisses, le coup de maître de son putatif rejeton! Il fallait prendre un parti à la hâte. Et que croire? Qu'opter? Le digne libre-penseur, se sentant envahi par l'inconnu, ne clignait plus qu'un oeil trouble.
Son inquiétant silence eût fini par blesser réellement Mme Gambade, si l'excellente femme, le connaissant, n'eût fait la part du désarroi mental de son époux. D'ailleurs, elle était tellement saisie, elle aussi, par la puissante nouvelle, que tout le reste ne lui semblait plus que «de la camelotte.»
Maintenant, Gambade père, plongé dans sa rêverie, avait donné un autre tour à ses recherches. Il passait en revue les cas médicaux de parturitions et gestations extraordinaires, envies, particularités d'atavisme, etc., qui lui revenaient à l'esprit. Il se remémorait les monstres qu'il avait vus dans les baraques foraines, aux réjouissances publiques, «et qui étaient pourtant nés de parents ordinaires et naturels.» Une bonne demi-heure se passa de la sorte.
Tout à coup, se frappant le front, il poussa un cri. Sans transition, tombant aux genoux de sa femme épouvantée cette fois, il lui embrassait les mains comme aux beaux jours de la noce et des roses d'antan. Une forte allégresse intérieure l'éclairait.
--J'y suis! s'écria-t-il enfin; ah! ventrebleu! saperlipopette! je comprends! j'y suis! Ne m'en veuille plus, ma bonne femme! Mais, tu sais... le premier moment... dame! Il y avait de quoi troubler un industriel! Enfin, maintenant, j'y suis! Oui, c'est bien mon fils!--Au fond, j'en étais sûr... Mais je viens, seulement, tout à l'heure, de comprendre _pourquoi_ il est comme ça.
Tous les deux se regardèrent en silence.
--Rappelle-toi, continua l'épicier, d'un ton maintenant froid et logique, rappelle-toi la mort de Levertumier père!... Nous étions amis, alors, eux et nous:--on commençait. Nous fûmes donc invités à l'enterrement, ainsi qu'au repas funèbre qui s'en suivit. Il pleuvait. Tout cela donnait des _idées solennelles_. De plus, au point de vue pratique, cette mort nous tombait comme une aubaine, une occasion, enfin: car les funérailles attristent la pratique. On vint chez nous--et plusieurs de ses meilleurs clients, que je fis servir d'une manière ample, nous restèrent. J'avais donné mes ordres, dès la veille, à Pacôme, là-dessus. Tu vois que j'étais aussi dans des _idées diplomatiques_.--Comme on avait parlé sur la tombe, j'avais la tête pleine d'_idées de discours_. Or, le repas se prolongea fort tard, vu la pluie, si fidèle est ma mémoire. Si bien que, ma foi! les _idées de libations_ se succédèrent... on était jeune!... Enfin, tu te rappelles qu'au lever de table, nous étions tous deux un peu partis, comme on dit, dans les vignes du Seigneur; nous avions notre plumet! Nous rentrâmes donc bras-dessus, bras-dessous, roucoulant comme deux tourtereaux et avec _des idées de verve et d'entrain_!... Il fallait voir!... Or, fais attention! les idées, au fond, ça passe dans le sang!--De retour ici, dans notre chambre chaude, j'ai souvenance qu'une fois le casque à mèche au front et la lampe soufflée, ma foi, dame... si fidèle est toujours ma mémoire... je te dis que le gaillard date de cette nuit là! Or, Henri IV, une autorité et qui s'y connaissait, l'a formellement dit: «L'homme de génie n'est tout bonnement que celui qui naît avec un verre de vin dans le cerveau!» Je partage, moi, les idées de ce monarque... sur ce point là, du moins. Donc, j'ai découvert la seule explication scientifique possible de mon fils.--Au lieu d'être ce qu'il eût sans doute été (s'il eût daté seulement du lendemain), un épicier honnête et tranquille comme son père, Pantaléon est solennel, diplomatique, discoureur, bon buveur et plein d'un entrain triomphant! Réfléchis maintenant. Vois-tu? Sens-tu? Comprends-tu, enfin, ma pensée? «Tel père, tel fils! on chasse de race!»
--Ah! oui!... dit, en riant, Mme Gambade; tu veux dire que, s'il est toujours en tête des autres, c'est qu'il a hérité de notre plumet?
--Voilà le mot! répliqua Gambade père en se relevant et en recommençant à marcher dans la chambre, pendant que sa femme se mettait paisiblement en devoir de remplir à nouveau d'eau bouillante les deux moines.
--Député! j'ai fait un député! grommelait-il à voix basse. Décidément, je pardonne de grand coeur à cette canaille de Levertumier. Ses obsèques m'ont porté bonheur! Que Pantaléon devienne amiral, général ou évêque, à présent qu'il a mis le pied dans l'étrier, rien ne m'étonnera plus de sa part. J'ai la clef de l'énigme! Et, au fait, puisqu'il a le plumet, il pourrait bien arriver--à TOUT!... s'écria brusquement Gambade, en s'arrêtant court, comme effrayé d'une idée soudaine qui lui avait traversé l'esprit.
--Dame!... aujourd'hui!... murmura Mme Gambade radieuse, en fourrant dans la couche les deux moines.--À moins que la France... ne se méfie de son nouveau sauveur!...
Il y eut un moment de profond silence.
--Qui sait? conclut le père Gambade, pensif, les yeux comme perdus dans l'Avenir et d'une voix que sa femme ne lui connaissait pas.
LA COURONNE PRÉSIDENTIELLE
_Compte-rendu des dernières déterminations prises par les deux Chambres réunies en Assemblée-Nationale, à Versailles._