‹ Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inéditesChapitre 8 sur 18 · L'AVERTISSEMENT[3]

L'AVERTISSEMENT[3]

[Note 3: Écrit en juillet 1884 pendant la maladie du Comte de Chambord.]

En Bretagne, c'était, il y a trente ans, notre coutume d'écoliers de tracer, en haut de nos devoirs, ces trois caractères: «V. H. V!» Cela signifiait: «Vive Henri V!» Il semblait à nos imaginations d'enfants que la page en était plus belle.

Nous n'effeuillâmes la déclinaison de _Rosa, la rose_, qu'en dessinant, autour de la leçon transcrite, de ces héraldiques fleurs de lis dont le sommet tient du fer de lance.

Aux promenades, les marchands ambulants nous offraient de ces emblèmes en or ou en argent--et nous nous privions pour en acheter toujours.

Les murs, les pupitres, les arbres de la cour de récréation, le chevet de nos lits, au-dessous du bénitier, présentaient aux regards des inspecteurs l'un ou l'autre de ces signes symboliques. Nous recélions aussi, dans nos livres de prières et de classes, à titre de signets, des images du descendant de Saint Louis; elles s'y confondaient avec celles des saints et des martyrs.

La nuit, lorsque passait dans nos songes la vision du roi de France, il y apparaissait comme un homme d'un visage noble et souriant, de blanc vêtu, entouré de lumière.

Dans nos jeux, s'il s'élevait une contestation et que l'un d'entre nous prononçât le nom du roi, les querelles s'apaisaient: il semblait qu'IL se trouvait soudain au milieu de nous et nous réconciliait de son bon sourire, en nous appelant: «Mes enfants.»

Un jour--je me souviens!--sur le déclin d'une belle journée, l'un des miens et moi, nous étions seuls dans l'avenue d'un manoir aux environs de Vannes. Nous attendions, auprès de la grille, l'heure de la rentrée, en saluant, d'une vieille chanson royale, le tomber du soir.

Au-dessus de nos têtes, mille derniers ramages, dans les radieuses feuillées trouées de feu, accompagnaient--(car les oiseaux de Bretagne savent le nom du roi),--cet air dont nos bonnes nourrices, braves chouannes de jadis! nous avaient bercés douze ans plus tôt.

Un passant du grand chemin s'arrêta et nous dit en ricanant:

--Mais, il n'a pas d'enfants, votre roi!...

--Eh bien! et nous? lui répondis-je naïvement.

Sur quoi Tinténiac ramassa simplement des pierres.

--À quoi bon?... dis-je, en arrêtant son bras: va, laisse passer les passants.

Nous demandions souvent aux prêtres de nos lycées,--et ceux qui survivent aux journées de Patay et de Coulmiers doivent ressentir, à ce rappel, un long serrement de coeur:

--Pourquoi n'allons-nous pas LE chercher?

Et alors les bons pères nous répondaient:

--Chut! petits amis; IL viendra lorsque Dieu voudra.

Nous ne comprenions pas bien pourquoi nous devions baisser la voix en parlant du roi légitime de France, ni sous quel prétexte il nous était interdit de nous enorgueillir de notre bonne cause. Cela passait notre entendement naturel.

Certes, les _Mémoires de Cléry_ nous avaient plongés dans une indignation froide et terrible; certes, la descente de la lampe dans le caveau d'ossements du _Champ des martyrs_ nous avait fait étendre, en silence, nos mains droites, pour une bénédiction qui était un serment; certes, les pélerinages sur ces places publiques où tombèrent les têtes de tant des nôtres nous avaient déjà durci le regard; mais ce _Chut!_ de nos dignes «recteurs» avait la vertu douloureuse de troubler la piété de notre impression. Cet excessif intérêt que l'on prenait «de notre santé», nous semblait un contre-sens à la fois humiliant et risible.

Et nous nous disions, d'un coup d'oeil, en leur taisant notre étonnement:

--Soit. Quand nous serons grands, nous irons LE prendre et nous saurons bien LE ramener avec nous.

Comme dans la légende lyrique de _Richard Coeur-de-Lion_, nous avions tous l'âme chevaleresque de Blondel.

Les soirs de promenade en forêt, soit dans la Brocéliande, soit dans Bois-du-jour-bois-de-la-nuit, après avoir dîné dans quelque clairière, à l'ombre de ces chênes dont les hauts branchages avaient, autrefois, béni les chevaliers d'Armor s'exilant pour la croisade, ou nous avaient fourni les fermes lances du Combat des Trente, nous revenions, en chantant, toujours en choeur, une romance aujourd'hui ancienne,--douce, naïve, haute et pure comme notre fidélité: «_Vers les rives de France!_»

--Ah! je suis sûr qu'aucun d'entre nous ne l'a oubliée, malgré les lourdes années subies!... Elle personnifiait le retour du roi. C'était d'une mélancolie poignante et, cependant, qui nous semblait tout illuminée d'avenir:

«Sur les vagues grises, De suaves brises Embaument les airs Du parfum des mers; Là bas, une grève... --N'est-ce pas un rêve, Pour nos yeux ravis?.. Non, c'est le pays!»

· · ·

Ainsi, dès l'enfance, nous avions pris ce fatal pli de pensées de ne songer au roi qu'avec cette sorte d'espoir attristé qui, s'augmentant des années, produit les inactions crédules, s'il n'aide à la durée de l'exil.

S'en remettre à ce point aux décrets de Dieu, n'est-ce pas oublier qu'il n'ouvre qu'à ceux qui frappent?

Bientôt l'espérance devient platonique, le dévouement, plutôt verbal qu'effectif, quelque bonne que soit la volonté dont on se vante: l'habitude s'aggrave, dans les âmes, de ne pressentir les retours que _toujours_ au futur, dans le vent d'on ne sait quelles miraculeuses aurores!--Et ce futur finit par ne pouvoir _jamais_ être que de l'amer présent qui se perpétue.

Pour peu que l'on réfléchisse, l'impression que cause, au pays, la nonchalance attendrie des partisans d'un prince proscrit, n'éloigne ou ne rapproche-t-elle pas, en réalité, la distance qui sépare cet exilé de sa patrie? Le peuple, aux colères méritées, s'écrie, en montrant les irrésolus: «Écoutez-les!»

--N'est-ce pas là l'exil?

Oui, toute mélancolie, en s'invétérant, dégénère en résignation coupable et devient d'une contagieuse faiblesse, car elle change en rêveries les projets puissants et, par excès de sagesse ou de sensibilité, s'épargne les efforts sacrés des fières initiatives.

Bien plus. En toute cause, une sorte de communion s'établit entre le chef et les soldats. De ce courant de songeries morbides, créé par toute une génération d'aussi paisibles partisans, se dégagent, à la longue, d'incessantes influences qui, contraires à l'esprit des hautes aventures, n'ont pour effet que d'assombrir l'adversité de Celui qui les inspire.

Tôt ou tard, lorsque ces influences, qui tendent nécessairement vers lui, l'ont enveloppé de leurs mornes effluves, il s'alanguit lui-même sous leur oppression secrète.

Alors sonnent les heures des soupirs étouffés et des longs silences!--Enfin, s'unissant aux siens pour ne subir plus qu'un mirage, il s'immobilise, hélas! en de vaines contemplations!

De roi devient pareil à ce pêcheur des légendes dans les filets prédestinés duquel, par une nuit de bonheur, les Destinées jetèrent la suprême perle. L'ayant offerte aux riches de son pays, qui la marchandèrent toujours, il préféra--plutôt que de la céder à un prix moindre que son estimable valeur--la rejeter, mystiquement, dans la mer!

Et, tout à coup, lorsque les indolences d'une expectative éternelle ont efféminé, usé, sinon attiédi, l'élan natal des soldats d'une grande cause, il arrive souvent qu'au milieu des toasts, où l'on s'attarde en voeux souriants, en discours et en regards levés au ciel, la Mort surgit, Dieu étant lassé d'attendre l'aide indispensable et sacrée de l'homme.

Philosophie de gardien du sérail que celle qui, alors, murmure pour assourdir le _meâ culpâ_ de la conscience: «C'était écrit!»--Propos mensonger et sans profondeur! Car les pensées incorporées en toutes choses par leur intime correspondance, devancent les événements. Conseillères hâtives du Destin, elles font l'avenir ou propice ou funeste,--et, librement épousées de nos esprits, fixent, de concert avec notre vouloir, l'indécision de la Fortune.

D'où il suit que les illusions engendrent les tristes réalités.

· · ·

C'était avec joie, quand même! et aussi haut que si le sceptre eût rayonné dans sa main tranquille, et comme des gens qui ne tiennent pas à mourir dans leurs lits,--qu'il fallait nous habituer, dès notre jeune âge, à parler du roi de France! À la longue cette incantation sagace eût anéanti l'exil.--Et qui sait, même, si ceux-là dont le dévouement s'épuise à déplorer l'injuste sort d'un prince, à leur insu, n'attirent pas sur lui un surcroît de malheur?

Et comment les pensées moroses d'un ensemble d'hommes n'auraient-elles pas cette occulte énergie, alors qu'en de simples entourages d'objets inanimés les événements futurs, comme s'ils se dégageaient de la physionomie des choses, concordent toujours avec les impressions que semblaient évoquer, déjà, les formes mêmes de ces objets?

--Considérez, par exemple, l'ameublement d'un salon Louis XVI. Entrez, seul--et laissez venir en votre esprit les pensées que suggère le style des objets environnants. Contemplez-les avec attention, de l'horloge aux tapisseries. Regardez fixement ces urnes cinéraires sur lesquelles tombent, en plis désolés, ces longs voiles, ce sablier d'or, au coin de la pendule; ces dossiers en médaillons revêtus d'étoffes aux couleurs systématiquement éteintes? Ces peintures _trop_ charmantes, aux tons crépusculaires, où des oiseaux s'envolent si loin dans le soir, où des fleurs semblent si près de se faner, à peine écloses, où les féminins sourires paraissent empreints d'une grâce si mystérieusement triste:--et dites si, sur toutes ces choses, ne semble pas être tombée, dès leur mélancolique survenance, la fine poussière ensevelissante des siècles!

Ici, tout est présage: tout annonce une fin, un déclin, une inévitable disparition. Comment la noblesse d'un règne s'est-elle plu, durant un quart de siècle, à vivre en l'usage, l'aspect, sous le _regard_, enfin, de semblables objets!...--Aveugles, ceux qui n'ont pas remarqué l'intime expression de ces meubles pâles! Sourds, ceux qui n'ont pas entendu le silencieux avertissement qui résulte de leur présence! _Sunt lacrymæ rerum!..._ il fallait que ce sablier doré laissât couler son sable idéal! Et que tombât ce crépuscule! Et que l'heure de toute cette _fin_ sonnât à ce cadran coquet et sombre! Et que chacun de ces longs voiles essuyât des yeux en deuil! Et que ces urnes cinéraires continssent des cendres.

Oui, ces objets appelaient leurs terribles correspondances, leurs continuations, leurs prolongements, pour ainsi dire, en une plus concrète réalité. Ils projetaient, d'avance, l'Histoire que leurs lignes semblent, aujourd'hui, avoir prophétisée! Car les décrets du Destin s'incarnent, peu à peu, en tout ce qui nous environne, et l'Homme ne fait qu'attirer par mille chaînons ce qui lui arrive.

Ainsi, cette nuit, dans le trouble où nous avaient jeté les funèbres bulletins de Frohsdorf, j'écrivais, au bruit d'une fête publique, ces lignes consternées.

Mais... voici qu'un rayon de soleil, soudain, chasse l'ombre qui pesait sur nos pensées! Que signifie ce tintement de cloches de Pâques? J'entends des voix amies qui crient la bonne nouvelle!--Qu'est-ce donc? Est-ce que l'enfant du miracle serait aussi l'homme du miracle?

--Lisez! disent-elles: et rassurons-nous! Un Français revient à la vie! La _Saint-Henri_ est de joyeux augure! Adieu l'anxiété! Élevons nos verres en l'honneur de notre roi, dont la convalescence présage la résurrection!

· · ·

Puisque, selon l'ancienne coutume, le plus obscur convive qui porte une santé doit l'accompagner d'un voeu cordial, je dirai:

--Sire, _alleluia!_ que ce toast soit le premier qui sonne votre retour sur le sol natal! À vous boivent ceux-là que console de toutes les épreuves la seule grandeur de leur cause et qui trouvent la récompense de leurs sacrifices dans cette grandeur sauvegardée! S'il eût fallu à la Providence que l'âme du roi de France entrât, du fond de l'exil, dans la sainte lumière, la hauteur de notre tristesse eût été digne de votre souveraine intégrité, puisque Votre Majesté ne douta jamais de notre foi.

Avec vous, cependant, avec vous, disparaissaient l'éclair de chevalerie, le droit aux obéissances désintéressées, la sanction des élans généreux, l'étendard des traditions sublimes. Ensevelie dans la blancheur de votre linceul, la Royauté se fût endormie, pour nous, dans les plis de notre unique drapeau. Mais ne nous eût-elle légué que cette gloire de lui être demeurés, quand même, fidèles jusqu'au dernier moment, fiers encore de cet héritage, nous eussions porté noblement le deuil de nos vieilles espérances.

Donc,--plaise à Dieu que cet Avertissement nous devienne salutaire! Et qu'il soit, enfin, pour tous, Monseigneur, comme l'un de ces sursauts définitifs, après lesquels... on se réveille!

PAGES RETROUVÉES

POÈMES DU PARNASSE