‹ Choix de contes et nouvelles traduits du chinoisChapitre 7 sur 7 · II.

II.

Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci, frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur. On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent la lettre et y lurent ce qui suit:

Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur, rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge, qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention, car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée, je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de frivoles détails; le temps où je dois partir pour le Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis, cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement utile de vous annoncer.

Tchin vous salue mille fois.

Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions, l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers, d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»

Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction des deux dames.

«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu, il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir, les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»

Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse. La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos, au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur, afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque voulue au lieu de sa charge?»

Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche. Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.

S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang, le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale. Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!

Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il a lieu de s'affliger! Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent au-devant de nous? Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur joie par des chants et des danses: Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel de la capitale.

Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là, il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ... c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!

«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière, avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent de leurs propres yeux.

Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre. Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»

Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»

Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement semblable à celui-ci?

Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il, ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien! interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?» Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde.... C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas! répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe, et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles diaboliques?

Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?» Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité, voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan, et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»

Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire, s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère, est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin, mais il ne tardera pas à rentrer.»

Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant, vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre. «Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo, avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un œil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques, il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et cours te présenter devant elle.»

A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus convenable, se prosterner devant la mère de son maître.

Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!

Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours. Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.» Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»

A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!

--Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire! et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore d'aller au Kiang-Tong.

--Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang, nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement; aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la défaite.

Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme, il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin, dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse dans son intérieur.

Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.

Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce qu'il aperçut c'était:

Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre tout son corps est une robe de soie verte comme celles des Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect est imposant; toute sa personne respire une élégance qui n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux, c'est au moins un monarque parmi les hommes!

L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay, pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici, j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé, aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas encore habitable?

--Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin; en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.

Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient résultés.

«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé? et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»

Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange; voilà tout.»

Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers, c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu.... Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.

Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées. Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.

Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit; et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria: «Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre jeune frère est ici.»

En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des ailes.

Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse, mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:

C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie, représentait les longs fils de soie violette suspendus à la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales, deux vieilles écorces de sapin.

Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore, qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.

Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard, Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets, et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as repris ton livre, que viens-tu faire ici?»

Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître, il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques, me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il donc un faux Wang-Tsay?»

Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se rétablissait pas du tout.

«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur, en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan; là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante, et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà; mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles; car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»

Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de rire que de se fâcher à tout le monde.

Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis, et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en vouloir trop.

Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.

Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce à laquelle il appartient, Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent un grand prix: La maison a été détruite, les biens ont laissé une place vide, le livre même a disparu; Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en rira dans mille ans.

[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.

[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle de Ly-Taï-Pe.

[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.

[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les caractères ressemblent à ces animaux.

[5] Les régions inférieures.

[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui vole des êtres humains.

LE LUTH BRISÉ.

NOUVELLE HISTORIQUE.

On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié de Pao et de Cho; Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya! Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que des sentiments de haine, On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer un cœur sincère.

Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya. Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier, son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés, des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie, sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque, rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._

Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:

Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle, l'autre l'écoute; Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons, alors il ne pourra se faire entendre.

Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire, vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de faire route par terre, aller dans sa ville natale.

Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.

Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2]; Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie, Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or, des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre chevaux.

Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal; et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou: «Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes, des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs adieux.

Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles, Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les rivières éloignées!

Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre, et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des bateaux fit porter une ancre sur le rivage.

Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent, la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie, son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.

Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth se brisa.

Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»

L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde; or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est. Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»

Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes, car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri, et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à juger les sons du luth.

--Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin, que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se retirer.»

--Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner votre luth.»

Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit, Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie, et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à l'heure en m'accompagnant.

--Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin, et les voici:

Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge! A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir. Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des rues pauvres et obscures....

»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée, et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le rappelle, et le voici:

Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant des siècles infinis.

Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il, assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus longuement dans la cabine.

Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau. C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds se cachaient dans des souliers de paille.

Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois, lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme il convient à un honorable magistrat.»

Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance. Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille, en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour du siège où l'envoyé de Tsou était assis.

Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut, et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.

Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique dressa un petit banc à l'extrémité de la table.

Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger, Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».

Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon luth?»

Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur, reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont les ressources et les beautés de cet instrument?»

Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il, jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»

Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!

--Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument, c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre; dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel, la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire, qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile, Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361 degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme (qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang. L'instrument en compta alors sept.

Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.

Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la musique.

Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques, harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables vertus de l'harmonie!

Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots, Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied. «Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra, et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille, il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît, et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or, d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique, connaître les sentiments de mon cœur?»

Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»

Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].

Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux! En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les nobles noms de votre Seigneurie?

--Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant, et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous, daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier accueil.»

Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table, se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais, dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya, avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron, je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques verres.

Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya; si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné; d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»

Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette, et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux. Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité, pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en burent encore une coupe.

Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets. Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence d'âge. Car, on dit avec raison:

Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les sentiments de l'affection s'expriment sans réserve, Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos paroles long-temps et avec une oreille favorable.

Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si tôt!»

A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec respect.

Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure, allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.

--Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens, répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez, répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes promesses, ne me tenez plus pour un sage.»

Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous, et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de mon frère.»

Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils, faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas dédaigner de faibles présents!»

Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte, jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se séparèrent les yeux humides.

Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé rendit compte de sa mission au souverain.

Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher, il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces. Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya, disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.

Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.

La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois, époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il donc manqué à sa promesse?

Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui a été émouvoir le cœur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec un accent de douleur.

Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même sur le rivage m'informer de mon frère.»

Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne. Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les frais des cérémonies funèbres.»

Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur, demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous pourrons continuer notre marche.»

Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il s'avance à pas lents.

A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur, que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya, et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du village, votre Seigneurie veut aller?»

Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence, lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.

«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez long-temps.

--Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite, fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi! interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»

A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya, haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant, ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques mois, il mourut....»

Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!

--Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»

Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la ville, dans le cimetière.

--Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui, voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe, quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.

--Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.

Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin (à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux, et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges. Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.

Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se dispersèrent avec des éclats de rire.

«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi, reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard, je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus capable de discerner clairement ce qui le toucherait.

--A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les réciter, prêtez l'oreille.»

Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya répéta les lignes suivantes:

Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9] J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage; Aujourd'hui je revenais pour le voir: Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la musique, Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre. Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré! Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel! Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes joues; J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est douloureux! Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse, Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les liens d'une amitié pure et précieuse! Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer. Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner mon luth, Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy: Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!

Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.

Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:

J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide. Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument? Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des compagnons et des amis; Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait trop difficile.

«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya, je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions, je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»

Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.

Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;

Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux efforts. Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse qui connut Pe-Ya par la voix de son luth? Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté dans l'oubli; Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore du luth brisé.

[1] Vers 690 avant J.-C.

[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.

[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy) en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.

[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre un siège.

[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés dans les cérémonies.

[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.

[7] 1134 avant J.-C.

[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur une difficulté de plus.

[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.

FIN.