XIV.
[56] Alors M. Gergonne, officier de la Légion d'honneur.
[57] Le Musée de Montpellier occupe maintenant un des premiers rangs parmi les Musées de province. Il fut fondé en 1825 par Fabre, qui, après un séjour de quarante ans en Italie, revint dans sa ville natale, apportant avec lui une belle collection de tableaux, dont un certain nombre lui venaient d'Alfieri, diverses œuvres d'art et une précieuse bibliothèque qu'il légua, en mourant, à la ville de Montpellier.
_Bordeaux, 10 avril 1842._--Nous sommes venus de Toulouse ici sans nous arrêter; le temps était moins laid, mais un vent aigre a succédé à la pluie, et je m'en gare en restant au coin du feu, pendant que les autres explorent la ville. J'ai beaucoup, et à diverses reprises, visité le Midi de la France, ce qui fait que j'en prends à mon aise des obligations du voyageur. Aujourd'hui, nous repartons, et après-demain, s'il plaît à Dieu, nous coucherons à Rochecotte. Il me tarde bien d'être en repos dans mon cher _home_.
Les lettres de Berlin disent que c'est vraiment Bülow qui succède à Maltzan. C'est le principe opposé à Kanitz qui triomphe dans Bülow. Maltzan est dans une maison de santé à Charlottenburg.
Mme de Lieven a été malade de la grippe. M. Guizot ne bougeait pas de son chevet. Tous deux sont mélomanes à l'excès. M. Guizot ne parle que musique et prétend ne pas dormir les nuits qui suivent ses jours de loge aux Italiens. On se moque fort de tout cela.
Il y aura, cet été, un camp qui voyagera d'Alsace en Champagne. On attaquera des villes telles que Châlons, Vitry, etc. C'est le duc d'Orléans qui sera à la tête.
_Rochecotte, 13 avril 1842._--Me voici donc rentrée chez moi!
A Bordeaux, pendant que nous déjeunions, ma porte s'est ouverte, et j'ai eu la visite de l'abbé Genoude. Je l'ai, à la vérité, très souvent rencontré dans ma vie, mais je ne l'avais jamais vu chez moi; il était dans la même auberge, venait de prêcher; bref, il m'a fait cette politesse inattendue. Il a beaucoup d'esprit, même de l'agrément; il a voulu être des plus gracieux et des plus insinuants. J'ai été très polie, parce que ce n'est pas quelqu'un qu'il faille heurter, mais je n'ai point été au delà. En sortant, il a pris à part Charles de Talleyrand, dont il voyait autrefois souvent la mère, et lui a dit que son journal était absolument à mes ordres[58], chaque fois que je voudrais y faire insérer quelque chose. Tout cela est bien étrange, et bien parfaitement de l'époque.
[58] L'abbé Genoude était le directeur de la _Gazette de France_.
_Rochecotte, 16 avril 1842._--J'ai eu une lettre de Toulon des Castellane; ils y attendaient que la mer leur permît de traverser jusqu'en Corse; cependant, si elle restait mauvaise encore deux jours, ils comptaient aller droit, par terre, à Perpignan. J'espère que c'est ce dernier projet qui aura été suivi.
_Rochecotte, 17 avril 1842._--Les Castellane se sont décidés pour la Corse[59].
[59] La vue des côtes de Corse et la lecture du roman de Mérimée, _Colomba_, qui venait de paraître dans la _Revue des Deux Mondes_, firent naître dans la nature originale du marquis de Castellane le désir de faire ce voyage, qu'il entreprit effectivement avec sa famille. Cette excursion, un peu aventureuse à cette époque, dura à peu près deux semaines. En revenant en France, il se rendit à Perpignan, où commandait alors son père, le comte de Castellane, promu lieutenant général depuis son retour du siège d'Anvers.
Voici ce que m'écrit Sainte-Aulaire, de Londres: «Je n'ai pas mangé ici mon pain blanc le premier. Le traité non ratifié, les controverses de tribune pour Alger et, plus que tout, _l'anglophobie_ que notre presse entretient et proclame, tout cela m'a fait une position politique peu agréable. Au fond de toutes les aigreurs, il y a cependant volonté et nécessité réciproques de ne pas se brouiller; c'est ce fonds que je travaille à exploiter, et qui finira par être mis en valeur. La société est bonne et aimable pour nous. La Cour plutôt froide, mais polie.»
M. de Salvandy m'écrit de Paris: «La politique est froide et morose. M. Guizot règne sur la corde. Les questions de droit de visite l'agitent et ébranlent bien des choses avec lui. Le Roi est fort occupé de l'Espagne, du mariage; la mission de M. Pageot porte ses fruits; les vetos que j'ai conseillés et obtenus ont rendu impossibles les résolutions qui auraient été une honte et un péril. Nul autre qu'un Bourbon ne régnera sur l'Espagne. En attendant, M. Molé fait de la littérature. Jeudi, il recevra M. de Tocqueville à l'Académie française; si la journée lui est bonne, ce sera un événement, car il gagne du terrain, il se fortifie par l'absence et l'effacement; des trois rivaux, Thiers perd par l'action et par le repos; M. Guizot est près de perdre par l'action ce qu'il gagne par la parole; M. Molé s'affermit dans l'inaction et le silence, après avoir beaucoup grandi dans la lutte.»
_Rochecotte, 21 avril 1842._--Il doit y avoir aujourd'hui un spectacle aux Tuileries. On y jouera _Polyeucte_ et _Richard Cœur-de-Lion_.
La Reine doit aller ce matin dans une tribune, à l'Académie, pour la réception de M. de Tocqueville par M. Molé. Ces solennités deviennent très à la mode.
On s'anime fort, à Paris, contre l'Angleterre; l'opinion se prononce avec irritation contre le droit de visite, et on assure que les électeurs demanderont dans la profession de foi des députés l'engagement de ne pas céder sur ce point. Mme de Lieven qui, en général, est optimiste, est, dit-on, triste, et répète assez que les affaires se gâtent beaucoup. Il n'est question, à Londres, que d'un bal costumé pour le 12 de mai. Les dames sont, à cet égard, dans une grande agitation; elles demandent à Paris des gravures et des modèles.
Pauline m'écrit d'Ajaccio qu'elle est très satisfaite de son entreprise, ayant déjà oublié trente-six heures de mal de mer et allant avec son mari en Sardaigne. Tout cela m'ébouriffe singulièrement; mais enfin, cela prouve de la force, et cela la retient loin de la froide Auvergne. Et puis, elle s'amuse, elle est heureuse, que souhaiter de mieux?
_Rochecotte, 22 avril 1842._--Barante m'écrit, la veille de la séance académique dont j'ai parlé: «La séance sera belle. Les discours sont tous deux très remarquables: ce sera une joute grave et courtoise sur la Révolution, l'Empire et la Démocratie. M. Royer-Collard est ravi d'avance, le public très affriandé, l'Académie toute contente de se trouver ainsi à la mode. Je crains, en recevant M. Ballanche dans huit jours, de ne pas rencontrer aussi bien, car je me suis trouvé conduit par les ouvrages de mon récipiendaire à faire un discours philosophique, un peu trop sérieux pour l'occasion et l'auditoire.
«La politique s'est transformée en une démence de chemins de fer, dont les députés se débrouilleront je ne sais comment.»
_Rochecotte, 24 avril 1842._--Les lettres et les journaux de Paris sont pleins des discours de M. Molé et de M. de Tocqueville. Ils s'accordent à dire que le premier a eu beaucoup de succès, que le second a été prodigieusement ennuyeux; ce que j'en ai lu moi-même dans le _Journal des Débats_ me laisse la même impression.
Les gazettes disent la mort des maréchaux Moncey et Clausel.
_Rochecotte, 25 avril 1842._--Il paraît, d'après ce que j'en entends dire, que rien n'est comparable aux façons de s'amuser des jeunes femmes actuelles; celles qu'on appelle les _lionnes_ surtout imaginent des divertissements dignes de la Régence. A ce sujet, je me souviens de cette réponse de M. de Talleyrand à une jeune femme qui répliquait, assez impertinemment, que dans sa jeunesse à lui, on ne faisait pas mieux: «Cela se peut,» lui dit M. de Talleyrand, «mais si l'on ne faisait pas mieux, on faisait autrement.»
Mme Mollien me rend compte du spectacle aux Tuileries. Elle dit que la salle, une fois _rangée_, offrait un beau coup d'œil, mais que, pour en arriver là, il y avait eu chaos. On avait décidé, par autorité suprême, que tout le monde se rendrait dans les salons et suivrait la famille Royale, ce qui fait que, derrière le dos de la dernière Princesse, toutes les femmes se précipitaient les unes sur les autres, sans égard ni distinction aucune, et que la foule se grossissant à mesure qu'on avançait, la mêlée a dégénéré en bataille; Mme de Toreno y a perdu sa mantille; rien dans ce genre n'a encore été plus complet. La représentation a été froide: quoique le Roi donnât l'exemple des applaudissements, il n'était pas imité; on sentait qu'il y avait très peu d'harmonie entre l'auditoire et le sujet représenté. M. Thiers dormait de tout son cœur.
Tout le monde raffole à Paris d'un portrait qu'Ingres vient de faire de Mgr le duc d'Orléans et qu'on dit admirable.
_Rochecotte, 27 avril 1842._--Le château de Coblentz est en construction pour devenir un château royal; huit cents ouvriers sont employés à le rendre habitable pour l'automne prochain, le Roi de Prusse comptant y passer septembre et octobre.
Voici textuellement le jugement de M. Royer-Collard sur la séance de l'Académie: «M. Molé a eu les honneurs. Il a effacé M. de Tocqueville, injustement, à mon avis. J'avais lu les discours, je prenais un vif intérêt à celui de Tocqueville, quoique je pusse bien prévoir qu'il n'obtiendrait pas les sympathies de l'auditoire. L'élévation des pensées, des traits admirables, de beaux sentiments ne rachetaient pas l'équité des jugements. J'ai appris là, mieux que je ne savais, à quel point l'Empereur et l'Empire règnent dans les esprits. M. Molé le savait mieux que moi, et il s'en est heureusement prévalu. A beaucoup d'esprit, et un art infini de dissimulation, il a joint une coquetterie de débit qui ne sera pas surpassée. L'Empire fardé, la Démocratie traversée et dénigrée, sont des vengeances tirées du discours supérieur de M. de Tocqueville.» M. Royer-Collard a annoncé qu'il ne se représenterait plus aux élections. Il est probable qu'un de ses neveux le remplacera à la Chambre prochaine.
Voici encore un extrait de Mme de Lieven; comme toujours je n'y change pas un mot: «On a peu de chance de revoir Pahlen à Paris. On dit qu'il serait possible que Gourieff y fût envoyé; il a beaucoup d'esprit, une immense fortune, une femme encore belle, assez galante; tout cela ferait assez bien à Paris. Vous serez fâchée du malheur arrivé ce matin à M. Humann. Il vient d'être frappé d'apoplexie et reste dans un état qui ne laisse aucun espoir. Vous le voyiez souvent à Bade, moi un peu; il nous plaisait à toutes les deux. Il avait de l'importance dans les affaires et son successeur à trouver va devenir un embarras. La reine Victoria ne pense qu'à son bal costumé. Elle-même sera en reine Philippa; elle exige que toute sa Cour prenne les costumes du temps. Lord Jersey est obligé d'y passer, ce dont il est consterné. Sa fille mariée est arrivée à Vienne[60]. Le prince Paul Esterhazy veut aller à Londres pour empêcher lady Jersey de suivre sa fille; on dit même qu'il veut conserver son poste, mais Metternich prétend que l'Ambassadeur ne réside pas à Vienne. Paul Medem est un grand favori des Metternich. Arnim part d'ici, en congé, c'est Bernstorff qui fera l'intérim. Je m'étonne que Bülow envoie cela ici. J'ai idée que Bülow sera un ministre très faiseur et fort content de l'être. Le mariage de la Reine Isabelle occupe tous les Cabinets, celui de Vienne compris, mais par quoi cela finira-t-il?»
[60] Le 8 février 1842, le prince Nicolas Esterhazy avait épousé lady Sarah Villiers, fille de lord et de lady Jersey.
La perte de M. Humann me fait de la peine. Il s'était montré bienveillant, obligeant; il avait un esprit très fin et distingué. Il n'y a pas huit jours qu'il a parlé de moi en termes excellents à la duchesse d'Albuféra. La bienveillance est toujours regrettable. Le _Journal des Débats_ nous dit aussi la mort de Bertin de Veaux; j'y suis très sensible, quoiqu'il ne fût plus de ce monde déjà depuis quelque temps: il avait un esprit remarquable et un fort bon cœur, qu'il avait conservé très affectueux pour moi et pour la mémoire de M. de Talleyrand. Pendant vingt ans, il avait été dans notre intimité, nos habitudes journalières, notre confiance. Et puis des vides!... toujours des vides!... Quelle solitude progressive!
_Rochecotte, 28 avril 1842._--Le Cabinet a bien fait de se compléter sur-le-champ[61] et de forcer M. Lacave-Laplagne à accepter, sur le refus de M. Passy. Mais la perte reste réelle et les embarras du Ministère vont augmenter par cette mort.
[61] Pour remplacer M. Humann.
Le journal d'hier rapporte un mot assez drôle du maréchal Soult qui, en apprenant les morts successives de la semaine dernière, a dit: «Ah cela! il paraît que le rappel bat là-haut!»
_Rochecotte, 2 mai 1842._--J'ai des nouvelles des Castellane, de Bonifacio, au moment où ils allaient passer en Sardaigne: le singulier voyage réussissait, Dieu merci, très bien. Ils doivent maintenant être en route, de Toulon à Perpignan. Je serai charmée quand je les saurai revenus sur le Continent, ne fût-ce que pour avoir plus souvent et plus régulièrement de leurs nouvelles.
Les heureuses couches de Mme la duchesse de Nemours, et la naissance d'un comte d'Eu, sont des joies bien naturelles pour la Famille Royale.
_Rochecotte, 5 mai 1842._--J'ai des nouvelles de Pauline, de Toulon, sans détails; elle débarquait; mais enfin je la sais sur la terre ferme et j'en suis bien soulagée.
Mgr le duc d'Orléans a voulu entendre l'_Abélard_ de M. de Rémusat et a été, pour cela, passer trois soirées chez Mme de Rémusat, où il n'y avait qu'une douzaine de personnes de l'opposition, telles que M. et Mme Thiers.
_Rochecotte, 6 mai 1842._--Les Castellane sont enfin à Perpignan, ravis de leur course en Corse et en Sardaigne. Pauline a chevauché, un stylet à la ceinture; elle a couché chez les bandits, soupé à côté d'Orso della Robbia, le héros de _Colomba_[62]; elle s'est abritée sous le rocher du _Coup double_, et a accepté, en signe d'admiration, un poignard rouillé par le sang de la _vendetta_. Ce qui est mieux que tout, c'est qu'elle a eu la force de tout supporter, qu'elle est parfaitement heureuse et amusée, que son mari est charmé d'avoir accompli une entreprise originale, et que leur petite Marie est brillante de santé et de gentillesse.
[62] _Colomba_ est une saisissante peinture des vendettas corses, qui est restée célèbre et populaire. Mérimée fit d'abord paraître ce roman dans la _Revue des Deux Mondes_, qui l'offrit au public, précisément pendant l'hiver de 1842.
Le parti carliste se scinde de plus en plus. Le duc de Noailles est à la tête de la portion modérée qui augmente fort; Berryer reste à la tête de l'autre, qui n'est plus guère qu'un groupe, mais un groupe dérivant de plus en plus vers la gauche.
_Rochecotte, 10 mai 1842._--J'ai eu de bonnes nouvelles des Castellane. Ils me manquent bien; l'aimable humeur de Pauline, les ressources infinies de la conversation d'Henri, les grâces de Marie, me sont d'un secours extrême; je me repose en confiance avec eux, sans jamais m'ennuyer; je me détends dans leur atmosphère; ils me sont devenus tout à fait nécessaires, je les place dans tous mes projets et prévisions d'avenir, et je n'imagine plus ma vieillesse séparée d'eux. Je me flatte qu'ils me comptent aussi pour quelque chose dans leur vie. Hier, j'ai reçu d'Henri une lettre charmante, toute pleine de confiance et de paroles tendres, sur ce que j'étais pour eux, et pour lui en particulier. Quand une fois on s'est fait à ses originalités, on s'attache à lui par ses meilleurs côtés; il est plein de droiture, de loyauté, de sincérité; il a de la dignité d'âme et une parfaite noblesse de cœur. Louis, mon fils, est aussi bien doux à vivre, et a une parfaite sûreté de commerce. Alexandre a des qualités, mais sa position aigrit son caractère et rend son humeur très inégale. Il me fait parfois grand'pitié, car ses finances ne lui permettent pas de prendre le grand parti dont il serait tenté. Il aime ses enfants, et je lui en sais gré. J'aime aussi sa petite-fille, qui est jolie, douce, et qui me touche par les prévisions assez tristes de son avenir. D'ailleurs, moi qui me passais à merveille des petits enfants, je suis toute métamorphosée à cet égard, au point que j'éprouve un vrai manque, quand je n'ai plus l'une ou l'autre de ces petites créatures auprès de moi. Je m'en occupe et m'en amuse beaucoup; j'ai des attendrissements profonds pour ces petits êtres si débiles, et auxquels la Providence peut avoir réservé tant et de si étranges destinées. C'est singulier comme l'âge modifie toutes les dispositions: grand bienfait de la Providence, qui, par là, évite bien des épines.
_Rochecotte, 11 mai 1842._--Les journaux nous ont appris hier l'affreux malheur arrivé sur le chemin de fer de la rive gauche de Versailles à Paris: les détails en sont hideux; le _Galignany_ les donne au complet, sans cependant pouvoir préciser le nombre exact, ni les noms des victimes; les cadavres, surtout ceux des brûlés, ne laissant aucun signe humain d'après lequel on puisse distinguer un corps d'un autre. Depuis l'établissement des chemins de fer, c'est le malheur le plus considérable, le plus compliqué et le plus affreux qui les ait marqués. Il me semble que les amendes devraient être énormes, afin qu'on fût plus soigneux, car les accidents n'arrivent que par manque de précautions et d'attention suffisante.
_Rochecotte, 15 mai 1842_ (_jour de la Pentecôte_).--M. de Barante est arrivé hier, à la fin de la matinée, toujours aimable, bon et affectueux. Les personnes qu'il a trouvées ici gênent un peu la conversation: il ne m'a appris aucune nouvelle proprement dite; son propre avenir reste toujours fort incertain; si la santé de M. de La Tour-Maubourg reste aussi déplorable qu'elle l'est, il lui faudra quitter les affaires, et alors Barante aurait Rome. La question de Pétersbourg pourra rester très longtemps encore où elle en est.
Il n'est question, à Paris, que de la prodigieuse magnificence de la maison Hope, et des fêtes qu'on y donne. Les salons de Versailles, du Versailles de Louis XIV, pas moins que cela[63]!
[63] William Hope, financier hollandais, d'origine anglaise, gendre du général Rapp et possesseur d'une immense fortune, s'était d'abord établi à Paris, dans une maison de la rue Neuve des Mathurins, où il recevait la meilleure compagnie. Cette habitation étant devenue trop étroite pour suffire à ses nombreuses relations, M. Hope fit bâtir le grand hôtel du 57, rue Saint-Dominique, dont le baron Seillière fit l'acquisition après sa mort, et qu'il devait lui-même léguer à sa fille devenue princesse de Sagan par son mariage avec Boson de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan, petit-fils de la duchesse de Talleyrand.
_Rochecotte, 16 mai 1842._--En allant, hier, en voiture, à la messe de la paroisse, le cocher a voulu obstinément, malgré mes observations, prendre une fausse route du bois; il nous y a versés; lui-même a la jambe droite brisée; Mme de Sainte-Aldegonde et moi étions dans le fond de la calèche, Mme de Dino et M. de Barante sur le devant, Jacques sur le siège de derrière; il s'en est élancé à temps et n'a rien eu; Barante et ma belle-fille rien non plus; moi, j'étais du côté où la voiture a versé, et Mme de Sainte-Aldegonde est tombée sur moi; je me suis ainsi trouvée serrée entre ma voisine et la capote de la voiture. Nous avons été secourus par les gens qui allaient à la messe: Mme de Sainte-Aldegonde s'est donné un effort dans les muscles du cou, en voulant se raidir et se retenir; mais enfin, il n'y a de vraiment à plaindre que le cocher. Toute la journée s'est passée dans l'émotion de cet événement, et dans les différents petits soins qu'il a exigés.
_Rochecotte, 17 mai 1842._--Je suis encore ébranlée de ma chute d'avant-hier, et endolorie par les contusions qui en ont été la suite: il me faudra plusieurs jours avant que les traces de cet accident soient entièrement effacées. Le cocher va aussi bien que le permet son état.
J'ai été, hier, presque toute la matinée assise à l'air, par un temps charmant. Du reste, aucune nouvelle, ni grande, ni petite, ni rien de ce qui pourrait donner le moindre intérêt à la journée. Barante, par sa charmante conversation si pleine et si douce, jette pour moi un grand agrément sur le peu de jours qu'il passe ici: il y a longtemps qu'une aussi bonne aubaine n'avait été mon partage; j'en jouis infiniment, et avec d'autant plus de satisfaction que la sincérité est aussi complète que le plaisir est réel. Il a tant de droiture, de sûreté, de bienveillance, que rien en lui n'est à redouter; son âme est fort pieuse, et son esprit n'en est ni éteint, ni comprimé.
_Rochecotte, 30 mai 1842._--Nous avons été, hier, à la paroisse, pour la Fête-Dieu. Nous avons suivi la procession, par un soleil ardent, jusqu'au reposoir où on avait porté la petite Clémentine de Dino. M. le Curé lui a mis le Saint-Sacrement sur la tête. On dit que cela porte bonheur aux enfants. La petite, qui est fort jolie et fort douce, s'est comportée à ravir; dans les bras de sa nourrice, jolie femme agenouillée, au milieu de toute la population, de l'encens, des fleurs et de cette belle nature, le spectacle était ravissant; pour moi, il m'a fait pleurer, et j'ai demandé à Dieu, du fond de mon cœur de grand'mère, que ce gentil petit être devînt une bonne et honnête chrétienne.
_Rochecotte, 1er juin 1842._--Mgr le duc d'Orléans va faire une grande tournée militaire, préliminaire des manœuvres et des camps. On dit qu'il doit avoir une entrevue avec le Roi des Pays-Bas à Luxembourg. Le duc Bernard de Saxe-Weimar arrive à Paris, et le duc Gustave de Mecklembourg, autre oncle de Madame la Duchesse d'Orléans, y est déjà. L'Empereur du Brésil épouse la dernière sœur du Roi de Naples.
Le Ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget: on commence à répandre qu'il pourrait bien avoir le dessous dans les élections.
Lord Cowley a été inviter les Princes à assister au bal qu'il donnait le 24, pour le jour de naissance de la Reine Victoria: ils l'ont refusé. D'après cela, l'Angleterre n'est pas à la mode; aussi suis-je étonnée que le Prince de Joinville et le duc d'Aumale choisissent ce moment pour y aller voyager.
Le _Charivari_ contient deux articles qu'on dit remarquablement méchants contre Mme de Lieven et M. Guizot; l'un est intitulé: _les Deux Pigeons_; l'autre: _Course en tilbury au clair de la lune_.
La Reine Christine a ostensiblement loué la Malmaison pour y passer l'été; mais il paraît qu'elle l'a achetée à l'aide d'un prête-nom.
Le prince de Polignac est à Paris, pour le mariage de son fils avec Mlle de Crillon: il se promène dans les rues sans exciter la moindre curiosité. Les légitimistes, qui lui en veulent beaucoup, ne le voient pas.
On me mande, de Nice, que la Grande-Duchesse Stéphanie, au moment où sa fille était guérie de la _rosalia_, ayant négligé, avec son imprudence accoutumée, les indices précurseurs, et étant allée se promener sur mer, malgré l'avis des médecins, est rentrée fort malade d'une course tardive: elle était, le 25, très gravement atteinte, et le médecin de Nice avait fait chercher à Marseille d'autres médecins en consultation. Cela m'attriste, car j'ai un fond de reconnaissant attachement pour la Grande-Duchesse.
J'ai de bonnes nouvelles de Pauline. Mon gendre avait été, sans elle, faire une visite à Madame Adélaïde, à Randan; il y a été très bien reçu, mais une chute de cheval l'a fait revenir tout éclopé chez lui[64].
[64] Le marquis de Castellane ne se remit jamais de cet accident. Il traîna, en souffrant constamment, avec le plus grand courage, pendant cinq ans, et finit par mourir en 1847, des suites de cette chute de cheval que la chirurgie d'alors ne sut pas bien traiter.
_Rochecotte, 4 juin 1842._--Nos jeunes Princes, qui devaient aller en Angleterre, ont remis leur départ pour une époque indéterminée: les circonstances du moment n'auraient pas donné d'à-propos à ce voyage.
_Rochecotte, 7 juin 1842._--J'ai reçu une lettre de Pauline, qui est bien triste. Son mari lui est revenu malade de Randan, soit des suites de la chute de cheval, soit d'un rhumatisme inflammatoire; n'importe la cause, l'effet a été sérieux: fièvre, délire, attaques de nerfs, douleurs atroces, évanouissements, tout cela au milieu des montagnes, obligé d'être rapporté sur un brancard, sa femme à cheval à ses côtés! Cela compose une existence bien agreste, bien périlleuse. Point de médecin à proximité. Je suis troublée de cette façon de vivre, qui ne va guère à la délicate organisation de Pauline. L'amour et le devoir embellissent tout à ses yeux, mais au moment de l'épreuve, elle sent bien qu'elle est fort seule, au milieu d'une contrée toute sauvage. Son mari était mieux au moment du départ de sa lettre. Je suis bien impatiente de recevoir des nouvelles plus fraîches.
_Rochecotte, 11 juin 1842._--On m'écrit, de Paris, que Barante ne retournera décidément pas à Saint-Pétersbourg, parce qu'on n'y enverra plus d'Ambassadeur; on se bornera à un simple Ministre: on ne me dit pas sur qui tombera le choix. Il y aura, aussitôt après les élections, une petite session des Chambres, de quinze jours, qui aura lieu au mois d'août.
_Rochecotte, 14 juin 1842._--Les journaux parlent du succès prodigieux du cours de M. Dupanloup sur l'éloquence sacrée, à la Sorbonne. Nous allons aussi y voir la brusque clôture de ce cours. Cela occupe beaucoup à Paris. M. Royer-Collard me mande qu'il trouve que l'abbé Dupanloup a eu tort de citer Voltaire (on pense bien de quelle façon!) dans son cours. Il me rappelle que, sous la Restauration, le clergé, par ses attaques contre Voltaire, l'a fait réimprimer dix-huit fois; à présent, on ne le lit presque plus, il faudrait donc n'en plus parler. C'est l'Abbé lui-même qui a écrit au Doyen de la Faculté que, pour éviter de nouveaux désordres, il suspendait son cours. Le Doyen a communiqué la lettre au Ministre de l'Instruction publique, celui-ci a pris l'Abbé au mot, sans proposer aucune mesure préventive pour éviter le scandale qui, comme toujours, provenait d'une très petite, mais très bruyante et turbulente minorité.
Mme de Lieven me mande, sans détails, la mort de Matusiewicz. Cette pauvre Conférence de Londres s'éclipse rapidement; M. de Talleyrand, le prince de Lieven, Matusiewicz... La Princesse me dit aussi que la misère est extrême en Angleterre: l'Association douanière d'Allemagne a porté un rude coup au commerce anglais. Sir Robert Peel est excessivement puissant et paraît devoir le rester: tout disparaît à côté de lui. La Reine Victoria, dans la dernière circonstance, s'est conduite avec courage et convenance. Son assassin échappera, car la balle ne s'est pas retrouvée[65].
[65] Vers le commencement de juin 1842, la Reine d'Angleterre fut victime d'un attentat, au même endroit et dans les mêmes conditions presque qu'en 1840.
M. Guizot est, comme toujours, enchanté de la session qui vient de finir, et des espérances des élections prochaines. Barante s'amuse fort à Londres d'où il écrit de très jolies lettres: il a été très bien reçu à Windsor. Il me dit qu'il n'a pas trouvé lady Holland fort changée, depuis les quinze années qu'il ne l'avait vue. Elle a toujours, à ce qu'il paraît, sa contenance droite et impérieuse. Au nom et au souvenir de son mari, ses yeux se remplissent de larmes, qui ne vont pas au reste de sa physionomie: elle est environnée de si peu de bienveillance, que cette douleur est presque un sujet de plaisanterie pour la société. Lady Clanricarde est intarissable contre la Russie. Lord Stuart en est revenu apoplectique, et même, dit-on, un peu atteint dans son intelligence: on pense qu'il ne retournera pas à Saint-Pétersbourg.
Voici ce que me dit Barante sur la disposition générale de l'Angleterre envers la France: «Politiquement parlant, je crois qu'il y a un désir sincère de bien vivre avec nous; par conséquent, regret et inquiétude des manifestations de nos Chambres et de nos journaux; on sait bien que c'est de la mauvaise humeur, et non point une volonté de guerre; mais comment prévoir ce qui peut advenir si ce mouvement d'opinions continue et s'augmente?»
_Rochecotte, 16 juin 1842._--M. et Mme de La Rochejaquelein, mes voisins d'Ussé[66], sont venus passer, hier, une partie de la journée ici: elle, a été bien jolie et bien aimable, et il lui reste de l'un et de l'autre; son mari est une espèce de chasseur sauvage de la Vendée qui n'a pour lui que la plus belle blessure du monde: elle lui traverse tout le visage sans le défigurer.
[66] Ussé, situé sur la colline en face de Rochecotte, auquel il fait point de vue, était habité, en 1842, par la comtesse de La Rochejaquelein, qui, déjà veuve du prince de Talmont, s'était remariée avec le plus jeune frère du héros de la Vendée. Le château d'Ussé fut bâti à plusieurs reprises, ainsi que le prouve l'originalité pittoresque des bâtiments: ce fut Jacques d'Épinay (chambellan des rois Louis XI et Charles VIII) qui, en 1485, en fit commencer les travaux, afin d'être plus près de la Cour. Ussé ayant passé plus tard à la famille Bennin de Valentinay, dont un membre épousa la fille aînée du maréchal de Vauban, celui-ci y vint souvent, et c'est à lui qu'on attribue la disposition des terrasses et l'établissement du bastion qui porte son nom.
_Rochecotte, 17 juin 1842._--En rentrant d'avoir rendu à Mme de La Rochejaquelein sa visite, j'ai trouvé une lettre de Pauline; après l'avoir lue, je me suis tout de suite décidée à me mettre en route pour aller assister cette pauvre enfant. Comme c'est une route pénible, difficile et presque dangereuse dans les montagnes, et que je serai probablement obligée de faire la dernière journée à cheval, qu'ensuite la présence d'un homme pourra être utile à Pauline, je me suis décidée à accepter l'offre de ce bon Vestier, qui connaît le pays et est dévoué aux Castellane, qui l'aiment; il m'accompagnera donc; il s'établira sur le siège, à côté de Jacques; sa présence me sera une grande sécurité. Je vais aller sans m'arrêter. Je laisse ici tout mon monde, et ma maison marchera comme si j'y étais. Voilà encore une rude épreuve. _Dieu est grand!_ Baissons la tête, adorons, et disons que le bonheur n'est pas ici-bas.
_Aubijou, 22 juin 1842._--Je suis partie le 18 au matin de Rochecotte. Ma voiture sans paquets, quatre chevaux en plaine, six dans les montagnes, un courrier en avant, aucun arrêt, et je suis arrivée ici en quarante-huit heures, ce qui est merveilleusement bien cheminer. J'ai trouvé mon gendre dans un changement affligeant: l'état de la cuisse, première cause de la maladie, est amélioré et ne donne plus d'inquiétude, mais la secousse nerveuse qui s'est produite ne laisse pas que de m'alarmer. Il y a du mieux, mais ce n'est pas encore de la convalescence; je ne retournerai chez moi que quand je la verrai établie; dès qu'il sera transportable, il ira aux eaux de Néris. Pauline n'est pas malade, mais elle commence à se fatiguer, d'autant plus qu'elle est dans une agitation et une inquiétude extrêmes; elle est bien dévouée. La présence de Vestier, qui m'a été très secourable dans ces contrées fort sauvages, fait un grand plaisir à mon gendre. Je bénis le Ciel qu'il ait eu la charitable pensée de venir avec moi, car il est, de beaucoup, la personne dont le malade s'arrange le mieux.
Les chemins, pour aborder ici, sont affreux. Le pays, depuis trois lieues, cesse d'être pittoresque, pour devenir nu, âpre, sauvage; le climat est désagréable, et l'établissement provisoire dans lequel nous sommes tous campés pêle-mêle, abominable, surtout pour un malade: c'est une maison en bois; on y est dévoré de puces et de souris; rien ne ferme, les courants d'air y règnent librement, et le bruit est odieux. On est à six lieues d'une pharmacie, on manque de tout; c'est inimaginable! Je suis désolée qu'on bâtisse dans un pareil pays. Il y a tout à créer, même le terrain plat sur lequel on pourra bâtir la maison. Elle ne sera finie que dans des années; les Castellane espèrent pouvoir en habiter le quart, l'année prochaine!
_Aubijou, 23 juin 1842._--Mon gendre est beaucoup plus calme. Il fait un temps hideux: hier, il a tonné et plu à verse pendant toute la journée. C'est un chien de pays, je n'en rabats rien, et je suis tout à fait désespérée de voir qu'on y bâtisse. On peut bien y vivre pour rien, quand on veut exister comme les naturels du pays, mais dès qu'on veut y introduire la moindre civilisation, cela devient très cher, et je crains qu'en définitive, sous le rapport de la santé et de la bourse, mon gendre n'ait à se repentir de s'y être enraciné. Il est impossible d'être plus raisonnable, plus douce, plus résignée, plus dévouée, plus méritante à tous égards que ne l'est Pauline, dans toute cette maladie, et dans les mille et une peines, tribulations, contrariétés qu'elle entraîne, elle se conduit avec autant de cœur que de bon sens; aussi est-elle l'objet de l'estime générale. Tous leurs domestiques les servent avec un véritable dévouement. On est à moitié enveloppé dans les nuages ici. Les habitants sont très sauvages: ils cuisent du pain au mois de septembre pour six mois. Au mois d'octobre, ils s'enferment avec leurs bestiaux et ne communiquent plus entre eux: ils restent, ainsi, ensevelis dans des neiges qui ne sont pas toujours fondues au mois de mai. Il y a des parties très pittoresques en Auvergne, mais ce n'est pas de ce côté-ci; les montagnes sont trop rondes, leurs cimes trop plates et trop nues; aucune belle masse d'eau; bref, c'est monotone à l'excès. Les ruines du vieux château d'Aubijou sont le seul accident qui donne un peu de caractère au paysage: on les couvre de plantes grimpantes, et on fait bien; puis, mon gendre fait énormément planter, pour garnir et meubler le pourtour de la maison et la vue des fenêtres, mais il faudra bien du temps avant que tout cela pousse; en attendant, c'est bien triste, et je crois ce climat très éprouvant.
_Aubijou, 24 juin 1842._--Mon gendre, qui repoussait toute idée de déplacement, vient, après une nuit très agitée, de déclarer tout à coup qu'il ne voulait plus rester ici; nous avons bien vite saisi ce désir au vol: les chevaux sont commandés, nous faisons nos paquets, mais on ne peut partir que demain. Henri partira couché, et ira à très petites journées. Les médecins déclarent que ce qu'il y aurait de pire, pour lui, serait de rester ici; j'en suis intimement convaincue: c'est le lieu le plus fatal pour être malade. Il se reposera quelques jours à Clermont, après quoi, il ira aux eaux de Néris qui lui sont ordonnées et que je crois les premières du monde pour les rhumatismes nerveux. J'irai un peu avec eux voir comment il supportera la route, après quoi, je prendrai les devants; je ferai le détour de Néris pour leur trouver un bon logement, puis je continuerai vers Rochecotte, où je serai fort aise de me retrouver, car je suis horriblement fatiguée; je sens que si je vivais plus longtemps ici, j'y tomberais malade. Ma pauvre fille n'y tient plus. Au moins, soit à Clermont, soit à Néris, elle sera en pays civilisé, près des secours, et tirée du terrible isolement dans lequel elle se trouve ici.
Pour complaire à mon gendre, j'ai fait une promenade assez longue et curieuse, hier, dans le vallon dominé par ses nouvelles constructions. J'y ai trouvé de belles eaux et des arbres superbes, mais c'est encore inabordable, il faut se frayer des passages, la hache à la main.
_Longueplaine, près Tours, 29 juin 1842. Chez M. de la Besnardière._--Nous sommes partis d'Aubijou le 25 au matin: ce n'était pas chose aisée; on a couché mon gendre sur un matelas, qu'on a établi dans leur grande voiture de voyage qui, heureusement, est fort commode; puis, il a fallu sortir des montagnes. Outre la voiture des Castellane, qui les contenait avec le médecin, la femme de chambre, l'enfant et deux laquais sur le siège, il y avait la mienne, où j'étais avec une femme de chambre, M. Vestier, et Jacques sur le siège, puis un petit tilbury traîné par des chevaux corses, dans lequel se trouvaient le cuisinier et un jockey auvergnat; à cheval, l'homme d'affaires, un garde et un nègre que mon gendre a ramené du Midi, qui se nomme Zéphir, et qui sonnait du cor: le tout était fort singulier, et ressemblait à une scène du _Roman comique_. Ce qui n'était cependant rien moins que gai, c'était la route, avec ses rochers, ses précipices et ses dangers: en allant fort doucement, en soutenant les voitures, on s'en est tiré sans malheur. J'avoue, à ma honte, que j'ai assez cédé à la terreur pour avoir quitté ma grande voiture et avoir pris la place du cuisinier dans le tilbury, qui, plus léger et plus étroit, passait plus aisément. La nuit nous a surpris avant la fin des précipices, et je ne puis assez dire à quel point ma poltronnerie a alors honteusement éclaté: le fait est que j'ai _pleuré_. Les Castellane ont couché à Massiac; je les y ai laissés assez satisfaits de l'effet du grand air sur les nerfs d'Henri. J'ai passé outre; je suis arrivée le 26 au matin à Clermont: j'y ai vu le médecin qui, déjà, avait été appelé auprès d'Henri; je lui ai raconté la suite de sa maladie, et après lui avoir annoncé son arrivée pour le soir même, j'ai été à quelques lieues de cette ville visiter Randan. C'était une de mes grandes curiosités, puis, je savais faire, par là, quelque chose d'agréable à Madame Adélaïde. J'avoue que j'y ai trouvé une forte déception. Il n'y a que trois choses qui y justifient leur réputation: la vue, qui est admirable; les arbres, qui sont vieux et beaux, enfin les cuisines et les offices, qui sont beaux, trop beaux même, et tout à fait hors de proportion avec le reste de l'établissement, qui manque de grandeur; une avenue très mesquine de peupliers, traversant un vilain village, conduit à une palissade en bois peint, qu'il faut ouvrir pour entrer dans une sorte de quinconce, au bout duquel on tourne encore pour pénétrer dans la cour du château, qui est étroite. L'entrée manque de noblesse, absolument, et il aurait été aisé, cependant, en perçant dans les bois une grande avenue, d'aboutir droit au château. Celui-ci est moitié en briques, avec des toits pointus, moitié avec des ajoutes en pierre de taille blanche plaquées sur l'ancienne construction, et d'un tout autre style, ce qui est choquant. Les appartements sont bas; les ornements en sont à la fois lourds et mesquins; le mobilier sans ensemble, sans style; ce n'est ni simple, ni magnifique, c'est une rapsodie de mauvais goût; le vestibule et l'antichambre sont extrêmement étriqués et de travers. Il n'y a aucun objet d'art; les sculptures sont en plâtre, et les peintures, qui consistent, pour la plupart, en quelques portraits de famille, sont de mauvaises copies. Dans le salon, qu'on appelle _salon de famille_ parce que toute la génération actuelle s'y trouve réunie, j'ai remarqué, avec plaisir, le portrait de Mme de Genlis. L'appartement de Madame Adélaïde est très exigu et fort laid, à mon avis. Les corridors du premier étage sont étroits, sombres, et de travers. La bibliothèque est dans le salon principal, où on a aussi placé un billard. Je ne crois pas qu'il y ait, là, plus d'un millier de volumes. Une grande terrasse, qui couvre les cuisines, conduit du château à la chapelle: cette terrasse, très ornée de fleurs, offre une fort belle vue, mais une treille en fil de fer, qui en couvre la moitié, est si étroite et si basse, que c'est trop joujou. La chapelle est grande, mais sans style, et les décorations intérieures sans grâce; des vitraux modernes fort médiocres, un confessionnal peint et bariolé comme un écran, des bénitiers _en carton doré_, tout cela, je le répète, manque de grandeur, de grâce et de goût. La salle à manger est ce qu'il y a de plus soigné: elle est voûtée, peinte à fresques, extrêmement bariolée, sans hauteur suffisante; il y a des personnes qui la vantent beaucoup; elle n'est pas de mon goût.
Je suis revenue à Clermont, au moment où les Castellane y arrivaient de leur côté. Mon gendre avait bien supporté la route. Le médecin nous dit qu'il serait en état, au bout de vingt-quatre heures, de partir pour Néris. Je les ai quittés le 27, satisfaite de l'assurance positive que m'a donnée le médecin qu'il n'y avait aucun danger, quoique la convalescence dût être longue et pénible. J'ai été à Néris préparer leur établissement, ce qui était nécessaire, car il y avait déjà bien du monde, et on avait beaucoup de peine à se caser. Ils y trouveront tous les Mortemart, M. Teste et bien d'autres. Le médecin de Néris, que je connais d'ancienne date, est un excellent homme, très soigneux, et que j'ai bien prévenu de ce qu'il trouvera. Je ne suis restée à Néris que le temps de dîner, d'y choisir l'appartement des Castellane, et, après avoir passé la nuit en voiture, je suis arrivée hier au soir ici, chez M. de la Besnardière, ce qui n'a été, pour moi, qu'un détour de deux lieues et m'a permis d'acquitter une ancienne dette: il m'en voulait beaucoup de ne l'avoir pas payée plus tôt. La maison est jolie, commode, propre, presque élégante, et pleine de petits _conforts_ qu'on est étonné de trouver chez lui. C'est Rochecotte qui lui a donné l'envie de tirer celle-ci de sa vétusté: il y a employé Vestier, qui a très bien réussi. Je déjeunerai ici, puis j'irai faire une visite à la Préfecture de Tours, et je serai chez moi pour dîner. J'ai grand besoin de repos.
_Rochecotte, 30 juin 1842._--Je me suis arrêtée, hier, une heure à Tours chez les d'Entraigues: on y était dans le coup de feu électoral. J'ai trouvé, ici, tout le monde en bonne santé, excepté le général Alava, qui y est revenu en mon absence, et qui est tellement changé, dans ce peu de semaines, que je crois sa fin prochaine.
_Rochecotte, 3 juillet 1842._--Le journal nous dit la mort de M. de Sismondi; malgré sa pédanterie, il est regrettable; c'était un homme de bien, fort érudit.
La jeunesse, ici, est occupée à étudier des motets qu'on doit chanter, aujourd'hui, dans ma chapelle, à l'occasion d'un salut solennel que M. le Curé viendra nous y donner, ce soir à cinq heures. On vient d'établir, dans cette paroisse, ce qui existait depuis longtemps dans les provinces voisines, une association de jeunes filles qui s'intituleront _Filles de la Vierge_: elles sont du monde et ne renoncent nullement au mariage; seulement, elles s'engagent à éviter les mauvaises compagnies, à vivre honnêtement, à réciter le petit Office de la Vierge, à fréquenter les sacrements et à donner le bon exemple; à l'église et aux processions, elles sont vêtues de blanc, avec des ceintures bleues. On m'a priée de leur donner une bannière et les ceintures bleues, ce que j'ai fait. Elles seront installées aujourd'hui, au nombre de quinze; ma chapelle étant sous l'invocation de la Sainte Vierge, et pour me remercier de mes dons, elles veulent venir en procession, bannière déployée, y faire station. A cette occasion, Messieurs les Grands Vicaires ont permis qu'il y fût dit un salut en musique. Cela fait une grande solennité dans la paroisse. Heureusement, le temps est fort beau. Pauline aurait été charmée d'y assister, et je regrette doublement son absence.
_Rochecotte, 4 juillet 1842._--La cérémonie d'hier a été très édifiante, élégante et pittoresque. Fanny, Alexandre et leur maître de musique ont extrêmement bien chanté, les jeunes filles étaient en blanc et bleu, la chapelle ornée de fleurs; il y avait au moins cinq cents personnes sur la terrasse à recevoir la bénédiction, donnée de l'autel, qui fait face à la porte de la chapelle ouvrant sur cette terrasse.
_Rochecotte, 7 juillet 1842._--J'ai une lettre de la princesse de Lieven. Elle me dit que l'évêque d'Orléans[67] est nommé archevêque de Tours, et elle ajoute, de la part de M. Guizot, que je serai contente de ce Prélat. Une lettre de Pauline me dit que son mari se rétablit rapidement.
[67] Mgr Morlot, né à Langres, en 1795, évêque d'Orléans depuis 1839.
_Rochecotte, 10 juillet 1842._--M. de la Besnardière est venu, hier, passer quelques heures ici, entre la formation des bureaux et le vote du collège électoral de Tours; jamais ce département, habituellement si pacifique, n'a été plus en fermentation.
_Rochecotte, 11 juillet 1842._--La grande nouvelle du pays, c'est que M. Crémieux, un avocat juif, a été élu. Il l'a emporté de trente-cinq voix. M. Crémieux est un étranger à cette contrée, il n'y a aucune racine; c'est vraiment inexplicable, si ce n'est par la faculté parlante de M. Crémieux, qui, en véritable avocat, a parlé, et parlé tant d'heures de suite qu'il en a rempli les gens de la campagne d'admiration. Si à Loches cela se passe de même, notre département tout entier sera à la gauche; le Ministère, qui ne voudra pas convenir qu'il n'a rien fait de ce que le Préfet lui avait demandé dans ces circonstances, s'en prendra à M. d'Entraigues, et peut-être le perdrons-nous, ce qui me ferait beaucoup de peine. Puis, si ces élections, qu'on regardait comme la consolidation de la réaction conservatrice, allaient tourner autrement qu'on ne s'y attendait, il serait permis d'avoir de fort sinistres prévisions.
_Rochecotte, 12 juillet 1842._--J'ai eu la visite du docteur Orye et celle de M. de Quinemont. Tous deux m'ont raconté les dégoûtantes scènes électorales de Chinon, où M. Crémieux était épaulé par la lie de la population, à laquelle se sont malheureusement joints les légitimistes de la rive gauche de la Loire, où ils sont en grand nombre. Ce qui a aussi agi sur les électeurs paysans, c'est d'avoir entendu M. Crémieux parler trois heures de suite sans se moucher, sans cracher et sans tousser, ce qui leur a paru superbe. Il me tarde bien de savoir quel est le résultat général de ce renouvellement, qui peut avoir de si grands et sérieux résultats.
_Rochecotte, 14 juillet 1842._--Alava est revenu ici hier, tout plein des récits électoraux de Tours; il s'y est passé bien des vilenies. Il paraît, cependant, d'après les journaux, que sur la totalité des élections le Ministère aurait gagné quelque peu de voix; c'est beaucoup qu'il n'en ait pas perdu. Je suis, je l'avoue, bien désireuse de connaître le chiffre comparatif du total.
_Rochecotte, 15 juillet 1842._--M. de Chalais venait d'arriver hier ici, et j'y attendais le Préfet, quand, au lieu de celui-ci, j'ai vu arriver de sa part un courrier, qu'il m'a envoyé pour m'annoncer la terrible nouvelle dont je reste atterrée: _Mgr le duc d'Orléans mort!_ mort d'une chute de voiture! Je ne sais point d'autres détails, si ce n'est que c'est à Neuilly qu'il a expiré, avant-hier 13 juillet, à quatre heures et demie de l'après-midi, ayant fait cette chute le même jour à midi à Sablonville. Je ne puis penser qu'à ce douloureux événement, et comme malheur privé, et comme calamité publique. Que sera une longue Régence dans un pays volcanisé comme l'est la France? J'ai, personnellement, à regretter l'amitié dont ce jeune Prince m'avait donné d'honorables et flatteurs témoignages. C'est une perte pour mon fils Valençay. Je ne sais, en vérité, si sa femme et sa mère survivront à ce terrible coup!...
_Rochecotte, 16 juillet 1842._--M. de Chalais est reparti hier, à la fin de la matinée; je l'ai reconduit jusqu'à Langeais. En revenant, j'ai trouvé la maison remplie de voisins, qui venaient chez moi savoir des nouvelles détaillées de cette mort fatale, qui me paraît à chaque instant plus triste et plus grave dans toutes ses conséquences. Les détails que contient le _Journal des Débats_ sont les seuls complets et officiels. En outre, on me mande que des passants ont vu le Prince se lever droit dans sa voiture, regarder devant lui, probablement pour voir si les chevaux emportés rencontreraient quelque embarras sur la route; elle était libre de tout encombrement; ces mêmes passants ont vu le Prince se rasseoir tranquillement, puis se pencher hors de la voiture et regarder derrière lui, comme pour parler au domestique qui était sur le siège de derrière: celui-ci avait déjà sauté à bas de son siège qui était vide. Probablement que le Prince a cru que le domestique était tombé, et que, dans un courageux et bienveillant désir de lui être utile, il se sera élancé alors pour lui porter secours, car ce n'est qu'après avoir vu que le domestique n'était plus à sa place qu'il a pris son élan.
_Paris, 18 juillet 1842._--Personne ne m'écrit de Paris, où j'ai peu de correspondants en ce moment, et où, d'ailleurs, tout le monde est dans la stupeur et dans la consternation; mais les journaux sont intéressants, et j'y cherche, avec une douloureuse avidité, tout ce qui a rapport à notre pauvre Prince et à sa malheureuse famille.
Je vois, avec peine, dans ces gazettes, que chacune, selon sa couleur, donne un chiffre différent, dans le classement des nouveaux députés élus. Les _Débats_ annoncent une majorité de soixante-treize voix pour le Ministère; les autres la réduisent à trois voix; quelques-uns vont même jusqu'à dire que le Ministère est en minorité.
Je vois aussi que déjà on se met à discuter dans la presse les différentes formes de la Régence, sans savoir quelle est la loi que le gouvernement prépare à ce sujet. Quand la première stupeur aura cessé, on verra de bien tristes résultats se produire.
_Rochecotte, 19 juillet 1842._--J'ai reçu, hier, une déchirante lettre de Madame Adélaïde. En vérité, elle est bien bonne de m'avoir écrit dès ces premiers jours; je lui avais écrit, mais sans compter sur une réponse. M. de Boismilon, le secrétaire de Mgr le duc d'Orléans, m'a écrit aussi de nombreux détails. On en est encore à ne pas penser, à ne pas parler d'autre chose que de la mort de ce malheureux jeune Prince.
M. d'Entraigues est arrivé aujourd'hui ici; il me quittera demain, car, dans le moment actuel, chacun désire être à son poste. Il est bien sombre sur toutes choses. Déjà, les radicaux de Tours ont donné un banquet, où ils n'ont pas craint de se réjouir de la mort de Mgr le duc d'Orléans.
_Rochecotte, 21 juillet 1842._--Tout le monde s'accorde pour prédire la chute prochaine du Ministère, et le nom de M. Molé est dans toutes les bouches.
Le Conseil voulait que Mgr le duc d'Orléans fût enterré à Saint-Denis, la Reine a insisté pour Dreux. Je trouve qu'elle a eu tort.
_Rochecotte, 22 juillet 1842._--Je ne puis détourner ma pensée de ce triste palais de Neuilly. La Reine est sublime. Jour et nuit à genoux dans la chapelle, penchée sur ce cercueil! Le Roi se partage entre les affaires et les sanglots. Mme la Duchesse d'Orléans trouve de la force dans son méthodisme intrépide. Le testament du pauvre Prince est, dit-on, admirable. La question de la Régence y est traitée fort au long; la solution est en faveur de Mgr le Duc de Nemours. Il n'avait cependant pas une très haute opinion de ce frère; ainsi, c'est une pure préférence accordée au sexe masculin et au droit d'aînesse. Il faut pourtant rendre justice au Duc de Nemours. Quand Chomel, le médecin, l'a rencontré, et lui a raconté les détails d'un événement dont il ne savait que le terrible sommaire télégraphique, il a perdu connaissance, et il a fallu un long temps pour le faire revenir; ces regrets lui font honneur et sont bien justifiés par cette affreuse perte, car le Duc d'Orléans, que j'ai bien connu, malgré quelques défauts de l'esprit et du caractère, était cependant, toutes choses pesées, un Prince et un homme fort distingué; ses beaux et bons côtés étaient nombreux: ainsi, par exemple, il avait un respect profond pour la tâche qui lui était échue; il avait aussi appris de la dignité tout ce qu'une spirituelle perspicacité peut en faire découvrir, et ce qu'il en avait acquis, il ne l'eût sacrifié à aucun prix; sa sagacité, quoiqu'un peu inquiète, était prompte, étendue et féconde; quelque chose de triste planait sur sa pensée, sans qu'il se permît le découragement; sans cesse préoccupé de l'avenir, il s'y préparait toujours, et y croyait cependant fort peu; il était généreux, et se piquait de l'être; tenait à honneur d'être ami sûr et fidèle; tout cela sans grande émotion, mais avec une bonne grâce qui faisait moins regretter la sensibilité: celle-ci n'était pas dominante chez lui, et ne se révélait que dans de très rares occasions. Sa politesse était grande pour ceux auxquels il reconnaissait une supériorité quelconque. Il recherchait partout cette supériorité et lui accordait une déférence de bon goût. Son règne aurait eu beaucoup de ce qui manque trop à celui-ci: le ressort, l'aiguillon, l'enthousiasme; une fois engagé, il n'aurait jamais reculé: c'était le péril; mais la prudence lui serait venue, à la suite de la circonspection, qui déjà se manifestait en lui, et il y avait tout lieu de croire que, malgré son élan, il aurait appris, sur le trône, à résister aux entraînements téméraires. Dans ce moment-ci, chacun semble comprendre qu'avec la perte de cette anneau de la chaîne Royale, nous avons tous perdu de notre sécurité, que nos biens et nos têtes valent moins qu'avant! L'impression est si profonde, que le Ministère espère y trouver de la longévité: ce n'est pas mon opinion. Les premiers jours de stupeur passés, la politique se réinfiltrera dans la Chambre des Députés et fera passer dans ses votes le courant d'opinions qui s'est produit dans les élections. On s'accorde à croire aux chances de M. Molé; M. Guizot et M. Thiers sont hors de la pensée du moment.
Ma nièce Fanny et sa gouvernante sont parties, hier, pour Paris; je les y suivrai dans peu de jours.
_Rochecotte, 23 juillet 1842._--J'ai passé la journée d'hier à faire quelques préparatifs d'absence.
Le Roi est, dit-on, fort jaune, le visage contracté, le teint terreux. Mme la Duchesse d'Orléans a fait mettre sur le catafalque qui est dans la chapelle de Neuilly l'uniforme, l'épée et l'écharpe du défunt. La première fois que le Roi a aperçu ces insignes, c'est-à-dire le cinquième jour après l'événement, ses sanglots ont éclaté avec une telle violence qu'ils ont couvert ceux de la mère et des sœurs. On dit que les larmes de la Reine vont jusqu'à la faire tomber en pâmoison. La douleur de Mme la Duchesse d'Orléans est plus douce, ou, comme disent quelques personnes, plus calme. Quant au Duc de Nemours, il est tellement bouleversé qu'il en est, dit-on, méconnaissable. Le peintre Scheffer fait un tableau, qui représentera la chambre du cabaret où s'est consommée la terrible catastrophe du 13. La Reine dit continuellement aux personnes qu'elle voit: «Priez pour lui...; priez pour lui!» Son désespoir s'aggrave de beaucoup, par la pensée que son fils est mort sans avoir pu remplir les devoirs de la religion. Pas une voiture n'entre dans la cour de Neuilly. Il semble que tout y soit muré comme dans un tombeau.
_Rochecotte, 24 juillet 1842._--Mes lettres disent que rien n'a été plus lugubre que les réceptions de condoléances. Le Roi sanglotait, comme un homme qui ne peut pas du tout se retenir. Les nuages politiques grossissent déjà... Je pars décidément demain matin pour Paris.
_Paris, 27 juillet 1842._--J'ai déjà vu bien du monde. Valençay et Fanny d'abord, revenant de la séance Royale, où les sanglots du Roi avaient ému tous les assistants. On ne tarit pas sur les douleurs immenses de la Famille Royale et sur l'impopularité de M. Guizot. Cependant, M. Molé lui-même ne croit pas qu'il tombe dans la petite session actuelle des Chambres.
_Paris, 28 juillet 1842._--Ma matinée d'hier a été fort douloureuse. Je l'ai passée en grande partie à Neuilly; je suis restée plus d'une heure avec Madame Adélaïde, qui m'a pénétrée par ses bontés. Elle m'a traitée comme la personne qui, après les siens, regrettait le plus profondément le pauvre Prince. Elle m'a fait entrer, prier et jeter de l'eau bénite dans cette petite chapelle presque entièrement remplie par le catafalque, et où peu de personnes pénètrent. Ce qui m'a, en grande partie, valu cette bonté, c'est que, dans le testament du défunt, se trouve, à ce que m'a dit sa tante, une phrase très honorable pour moi, ainsi que la mention d'un souvenir qu'il me lègue. Madame ne m'a pas donné d'autres détails, parce que, a-t-elle ajouté, Mme la Duchesse d'Orléans se réservait de me les dire elle-même. Je dois la voir après les funérailles, ainsi que le Roi et la Reine. Rien ne peut donner l'idée du lugubre de Neuilly. C'est un vaste tombeau, et on s'y croit renfermé dans un mausolée. D'après le désir de la Reine, les psalmodies des prêtres ne cessent ni jour ni nuit; on les entend de tous les coins du château, c'est d'un triste cruel; pas une figure qui ne soit désolée, pas un visage qui ne soit altéré par les larmes.
En rentrant chez moi, j'y ai trouvé M. de Barante, le duc de Noailles et M. de Salvandy, qui m'attendaient. Je n'ai rien recueilli de nouveau, si ce n'est que M. Thiers, qui veut se rendre possible et se faire agréer par le Roi, prêche la douceur et la modération au parti de la gauche. Il y a une dépêche officielle de M. de Flahaut, qui dit qu'à la suite de sa chute de l'année dernière, Mgr le Duc de Bordeaux non seulement boite toujours, mais qu'il s'est formé un abcès dans la cuisse qui ne lui permet pas de prendre les bains de mer à Trieste, où il a fait décommander la maison qui, déjà, était retenue pour lui. A Berlin et à Vienne, le mouvement, à la nouvelle de la mort de Mgr le Duc d'Orléans, a été très bon.
J'ai vu ensuite longtemps ce pauvre Boismilon, qui est écrasé par la mort de son Prince. La veille de l'accident, Mgr le Duc d'Orléans, faisant ses préparatifs pour le camp, disait à son vieux valet de chambre allemand qui ne l'avait jamais quitté: «Mon vieux Holder, tu te fatigues; viens encore avec moi cette fois-ci, puis je sais une place pour toi, où tu te reposeras sans me quitter; je demanderai au Roi de te nommer _gardien du caveau de Dreux_.» Ceci est textuellement exact, car Boismilon y était et l'a entendu.
Sainte-Aulaire est venu causer avec moi aujourd'hui. Il admire beaucoup l'Angleterre, mais déplore les mauvaises relations des deux gouvernements, en donnant absolument tort au nôtre. Il prévoit que, si les choses duraient sur le pied actuel, il n'y aurait bientôt plus que des Chargés d'affaires à Paris et à Londres.
Le duc de Noailles porte le deuil et s'est fait écrire à Neuilly, à titre de cousin. Il croit savoir que le duc de Poix a écrit au Roi à l'occasion de cette mort de Mgr le Duc d'Orléans. Le parti légitimiste est extrêmement morcelé, désuni, et, sans la mort du Duc d'Orléans, qui a ébranlé toutes les confiances de durée et de stabilité, la plupart des légitimistes se ralliaient. Maintenant, à moins que l'état du Duc de Bordeaux ne tourne mal, ce que l'on semble croire, je ne vois guère de chances de rapprochement, et, cependant les légitimistes ne suivent ni système, ni direction fixe. C'est une anarchie de plus, et voilà tout.
_Paris, 30 juillet 1842._--M. Royer-Collard est venu me voir hier. Je l'ai trouvé, moralement, tel qu'il était dans les dernières années; physiquement, fort changé. Il le sent, et ne songe plus guère qu'à l'au-delà.
On a transféré solennellement, aujourd'hui, les restes du Prince Royal à Paris. C'était grave, digne, calme; le clergé y tenait une place énorme; c'était la première fois, depuis douze ans, qu'il se montrait en public; l'essai n'a pas mal tourné. Toutes les boutiques étaient et sont restées fermées.
J'ai entendu dire, hier, que M. de Zea a perdu tout crédit et faveur près de la Reine Christine. L'Infante Carlotta a su plaire à sa nièce Isabelle, de façon à inquiéter Espartero. Il veut renvoyer de Madrid cette formidable Infante, et, déjà, les dames complices de cette intimité ont été écartées de la jeune Reine.
Mme la Duchesse d'Orléans ne témoigne pas le plus petit regret de perdre la Régence qui lui échappe, mais elle s'occupe et se préoccupe extrêmement de sa position de tutrice, de ses droits de mère, veut avoir toute liberté d'action, à ce double titre, et aplanir d'avance toute difficulté ou controverse à cet égard, tant pour le présent que pour l'avenir, pour cet avenir que la mort du Roi compliquera et rendra plus important.
_Paris, 1er août 1842._--J'ai fait, hier, une visite à la marquise de Jaucourt, que j'ai trouvée en pauvre état. Elle avait su, la veille, par le Préfet de la Seine, qu'à la translation des restes du Prince Royal, les Princes, ses frères, avaient couru un grand danger. Des barils de poudre avaient été placés, pour les faire sauter; cela a été découvert à temps; on ne veut pas en faire de bruit. La pauvre Reine reçoit, chaque jour, des lettres anonymes, dans lesquelles on lui dit que, plus que jamais, les assassins poursuivent le Roi. Quels horribles monstres!
_Paris, 2 août 1842._--Le Roi a eu une explication assez vive avec M. Molé et lui a reproché de jeter le trouble et la désunion dans le parti conservateur. A cela, M. Molé a répondu qu'il regrettait de déplaire au Roi, mais qu'il ne pouvait lui obéir, vu qu'il croyait le salut de la France intéressé à la chute immédiate de M. Guizot. Mme de Lieven est ulcérée de cette réponse, et se possède beaucoup moins que par le passé.
Mme la Duchesse d'Orléans étonne un peu par ses préoccupations de position, non pas qu'elle témoigne vouloir être la Régente de la minorité, mais il semble qu'elle songe déjà à l'être pour la majorité, qui sera fixée, ou proposée du moins, pour dix-huit ans. Il y a bien des intrigues en jeu, bien du mouvement dans tous les esprits.
Mme la Dauphine devait se rendre à Vienne, pour la fête de l'Impératrice, comme elle en a l'habitude; mais, en apprenant la mort du Duc d'Orléans, elle a écrit pour s'excuser, et pour dire que, dans une pareille circonstance, elle ne voulait se montrer à aucune fête, et elle reste à la campagne. Je trouve que c'est d'un bon goût, d'une dignité admirables.
_Paris, 4 août 1842._--La cérémonie de Notre-Dame a été grande, noble, belle, simple, imposante; rien n'y a été choquant, si ce n'est le bavardage bruyant des Députés, et M. Laffitte, qui, en jetant de l'eau bénite sur le catafalque, comme Doyen d'âge de la Chambre, n'a salué ni l'Archevêque, de qui il prenait le goupillon, ni le cercueil! Mgr le Duc de Nemours avait très bel air et très bonne grâce en faisant ses révérences; le Prince de Joinville aussi; les deux autres Princes, non. Visconti avait merveilleusement bien décoré et arrangé Notre-Dame, dont les draperies noires relevaient encore la noble architecture, au lieu de la cacher. Le plain-chant, sans nuire à l'ensemble, faisait mieux que ne l'eût fait tout autre, tant il était bien exécuté. Il n'y avait vraiment pas moyen de rien critiquer, et l'émotion, si elle n'a pas été au même degré chez tout le monde, a cependant été visible chez tous.
Ma nièce Hohenthal m'écrit, de Téplitz, que M. le Duc de Bordeaux se trouve fort bien des eaux minérales, des bains et des douches. On a été péniblement surpris de le voir au spectacle, le soir même où on a appris la mort de Mgr le Duc d'Orléans.
_Paris, 5 août 1842._--J'ai été hier au Sacré-Cœur faire mes adieux à Mme de Gramont. Elle venait de recevoir des lettres de Kirchberg[68], qui disaient que le lendemain du jour où on y avait appris la mort du Duc d'Orléans, on y avait fait dire une messe en noir, à laquelle le Dauphin, la Dauphine et Mademoiselle avaient, non seulement assisté, mais communié à l'intention et pour le repos de l'âme du défunt. Je ne connais rien de plus touchant et de plus chrétien.
[68] Kirchberg-an-Wald, château habité par Charles X, après 1830.
De la rue de Varennes, j'ai été dire adieu à la princesse de Lieven à Beauséjour. Je l'ai trouvée très agitée de la crise ministérielle qui gronde dans l'air, très irritée contre M. Molé, très enchantée des colères du Roi contre lui, et annonçant que M. Guizot ne se retirera qu'après avoir provoqué à la Chambre une expression nettement formulée de ce qu'on appelle son impopularité; qu'il ne se retirera pas sur la nomination d'un Président opposant; qu'il traversera l'Adresse et la loi de Régence; qu'il demandera ensuite des explications à la Chambre, et que ce n'est que devant sa répulsion directe et nettement exprimée, que le Cabinet se dissoudra. C'est ainsi que le Roi désire que les choses se passent.
M. Royer-Collard est venu ce matin chez moi. Il était fatigué, parlait de sa fin prochaine, et me faisait l'effet de quelqu'un qui y touche. Cela m'a attristée, et je n'ai pas été égayée à Maffliers, où j'ai été dîner, avec M. de Valençay, chez ces pauvres Périgord, dont l'intérieur est bien assombri par le dépérissement de Mme d'Arenberg.
_Paris, 7 août 1842._--Hier, à deux heures, j'étais à Neuilly, d'après les ordres de Madame Adélaïde. J'ai pris congé d'elle, et le Roi, ayant eu la bouté de vouloir me voir, est venu chez sa sœur. Je l'ai trouvé fort jaune, et d'autant plus touchant qu'il est très naturel dans sa douleur; quelquefois, il parle d'autre chose, puis un mot le fait retomber dans son chagrin et il pleure abondamment. On dit la douleur de la Reine plus véhémente. Elle a eu la bonté, ainsi que Mme la Duchesse d'Orléans, de me faire dire des paroles très aimables et des regrets de ne pas me voir, mais elles craignent avec raison, que beaucoup d'autres dames ne demandent à pénétrer chez Elles, si Elles faisaient la moindre exception. La Reine n'a vu, depuis son malheur, que sa famille, sa Maison et les Ministres.
En sortant de chez Madame, je suis allée voir Mmes de Dolomieu et de Montjoye. La première était sortie, la seconde était chez elle; celle-ci m'a montré la copie d'une lettre écrite à la Reine par un des Évêques consultés, qui est admirable, consolante, et qui m'a bien touchée. Enfin, la Reine se calme sur cette terrible question, et d'autant plus que, peu de semaines avant sa mort, le Duc d'Orléans étant un jour seul avec sa mère, lui dit qu'Elle se trompait si elle le croyait indifférent à la religion, et qu'il pouvait lui assurer que ses idées étaient fort modifiées à cet égard.
Le Roi venait de recevoir des nouvelles de Saint-Pétersbourg de M. Périer qui mande, dans sa dépêche, que l'Empereur Nicolas a pris le deuil, sans attendre de notification, et qu'il avait envoyé le comte de Nesselrode chez M. Périer, lui porter ses compliments de condoléances, en lui annonçant qu'il avait ordre d'écrire une dépêche à M. de Kisseleff, que celui-ci porterait à la connaissance de M. Guizot et qui contiendrait les mêmes compliments. C'est la même forme observée lors de la mort de la Duchesse de Würtemberg. Du reste, il n'y a aucun échange de notification particulière entre les deux Cours. Cette lacune dans l'étiquette a été établie par la Russie, lors de la mort du grand-duc Constantin, premier événement de ce genre depuis 1830, et que la Cour de Russie n'a point fait connaître à la nôtre, selon les anciens usages adoptés en pareilles circonstances.
_Jeurs, 9 août 1842._--Je suis partie hier de Paris, après mon déjeuner. La chaleur y était grande; ici, il fait plus frais. M. et Mme Mollien sont toujours excellents pour moi. Je le trouve, lui, bien cassé.
_Maintenon, 11 août 1842._--Je suis arrivée ici, hier, pour l'heure du dîner, ayant quitté, le matin, les bons Mollien, qui m'avaient reçue avec leur cordialité habituelle. Il était arrivé à Jeurs, avant mon départ, des lettres de Neuilly, qui disaient que la Famille Royale irait passer le mois de septembre à la ville d'Eu.
Il y a ici une ancienne célébrité, Mme Récamier, qui, grâce à une névralgie au visage, ne parle pas; elle a un sourire permanent qui me fatigue un peu. M. Ampère, professeur distingué et fort protégé par Mme Récamier, qui le mène à sa suite, a de l'esprit et du mouvement, sans grande distinction de manières. M. Brifaut, pâle académicien, également satellite de Mme Récamier, lit ici d'anciennes tragédies de sa façon. Il y a encore M. de Vérac, qui devient fort sourd, et Mme de Janson, belle-sœur de l'évêque de Nancy et sœur de la duchesse de Noailles, spirituelle et fine, mais timide et réservée.
_Rochecotte, 16 août 1842._--J'ai quitté Bonnétable avant-hier, après les offices du dimanche, et Tours hier, après la messe de l'Assomption, et un déjeuner chez le Préfet. J'ai cru arriver charbonnée: je ne me souviens pas d'avoir eu aussi chaud de ma vie.
On me mande de Vienne que M. de Metternich est allé à Kœnigwarth; qu'il doit, ensuite, se trouver en même temps que le Roi de Prusse aux bords du Rhin, mais qu'il se porte assez mal, qu'il a mauvaise mine, et que surtout, il devient très maigre. Barante m'écrit ceci: «J'ai eu quelques détails de plus sur l'impression que la mort de Mgr le Duc d'Orléans a produite sur l'Empereur. Elle a été vive. Horace Vernet, qui est arrivé l'autre jour de Pétersbourg, et qu'il a comme autrefois admis dans sa familiarité, m'a raconté des paroles remarquables, même par le sens politique. Je suis peu surpris de ses récits; à d'autres époques, dans d'autres occasions, l'Empereur s'est exprimé à peu près de même; mais il a adopté une position, il l'a constatée par certaines formes, il n'en résulte nul inconvénient pour lui, il n'y changera rien; seulement, il ne veut rien aggraver, et le retour réciproque des Ambassadeurs pourra s'arranger.»
_Rochecotte, 23 août 1842._--Voilà donc la loi de Régence votée, à une imposante majorité. Les Pairs vont la confirmer, et, du moins sous ce rapport, on pourra être tranquille.
_Rochecotte, 25 août 1842._--J'ai reçu, hier, une lettre qui résume, ce me semble, assez bien la situation actuelle de Paris. «La discussion sur la Régence a été belle, surtout curieuse: M. de Lamartine, passant à gauche, par rancune contre les conservateurs, qui ne l'ont pas fait Président; M. Thiers, secouant ses liens avec la gauche, parce qu'il veut se rendre possible; M. Odilon Barrot, engagé dans cette manœuvre, manquant de parole au dernier moment, par crainte de se dépopulariser dans son parti; les légitimistes prenant hors de propos le verbe haut et se faisant fouler aux pieds. Tel a été le drame. Il a été représenté au bénéfice du Ministère, qui, si on avait suivi les conseils de M. Thiers, n'aurait retiré aucun avantage de cette petite session, qui se serait passée sans combat: au lieu de cela, on lui a fait gagner les batailles de la Présidence et de la loi de Régence. C'est un acompte sur la vraie session. Elle commencera avec une extrême vivacité, mais le Cabinet a toujours les mêmes chances de succès, chances incertaines, sans doute, qui consistent dans les difficultés de former une autre combinaison et dans le penchant des conservateurs à se tenir unis contre la gauche. Les attaques seront passionnées et rigoureuses; donc il y aura danger, mais aussi espoir.»
_Rochecotte, 29 août 1842._--J'ai reçu hier la nouvelle de votre débarquement à Liverpool[69]. Soyez le bienvenu dans notre vieille Europe, qui, malgré ses inconvénients, vaut encore mieux que le Nouveau-Monde.
[69] Extrait d'une lettre de M. de Bacourt.
On me mande ceci, de Paris: «La Reine est pâle, maigre, abattue, mais calmée; elle ne se débat plus contre la douleur, elle semble l'avoir acceptée maintenant, comme un accompagnement nécessaire, mais mitigé, de toute sa vie; on peut lui parler d'autre chose: ainsi, je lui ai parlé de vos larmes et de vos regrets, à quoi elle s'est écriée: «Ah! oui, je le sais, j'en étais sûre; le Roi et ma sœur ont été bien touchés de tout ce qu'elle leur a dit, et de tout ce qu'elle a montré de véritable peine. Mon pauvre enfant avait grande confiance en elle; il était vraiment de ses amis.» Tout cela s'est dit avec un accent qui vous aurait convenu. La Duchesse d'Orléans est revenue de Dreux. Elle avait insisté pour y aller avant de faire le voyage à Eu. On a pu croire qu'elle avait quelque velléité de s'établir à l'Élysée avec ses enfants, mais cette velléité eût été si nettement repoussée, qu'elle ne s'est pas reproduite. Le million affecté par les Chambres au Prince Royal reste au comte de Paris; sa mère comme tutrice en a la jouissance, de plus elle a son douaire de 100 000 écus; elle est donc riche pendant la minorité. Elle a fait de nombreuses réformes subalternes, mais elle conserve sa Maison d'honneur, et à son fils toute la maison militaire du feu Prince. On craint qu'elle ne sache pas bien gouverner ses revenus. C'était son mari qui réglait toute la dépense; elle n'en a, dit-on, ni l'habitude, ni l'intelligence. Les premiers élans de la douleur passés, bien des petites combinaisons, préoccupations, surgissent de tous côtés. Intrigues politiques, jalousies de famille, rivalités de Cour, tout trouve sa place, et, si le Roi n'y met ordre, il y aura un parti Orléans et un parti Nemours.»
_Rochecotte, 31 août 1842._--Voici ce qu'on me mande de Paris, sur la vie qu'y menait la Famille Royale, avant son départ pour la ville d'Eu: «Leurs services n'entrent pas dans le salon et ne mangent pas avec eux. Le Roi reçoit dans le billard les hommes qui viennent lui parler ou lui faire leur Cour; et la Reine, Madame Adélaïde, la Princesse Clémentine et Mme la Duchesse de Nemours passent ensemble la soirée à travailler autour de la table ronde. Enfin, les voilà partis pour Eu, et il faut espérer que le changement de résidence leur fera quelque bien. Le petit Duc de Chartres a donné, un moment, de sérieuses inquiétudes. Mme la Duchesse d'Orléans vit assez à part, avec Mme la Grande-Duchesse de Mecklembourg.»
Mme de Lieven, après avoir passé huit jours à Dieppe, s'y est tellement ennuyée, qu'elle est revenue en hâte à son petit Beauséjour, d'où elle m'écrit: «Thiers s'est décidément séparé de la gauche, et il se pose en successeur immédiat de M. Guizot, ce qui ne doit pas être du goût de M. Molé. Les Chambres seront convoquées pour le 9 janvier. Rien de nouveau sur Pahlen, ni sur Barante. Tout septembre se passera à Eu, puis viendra Saint-Cloud. La Reine d'Angleterre mène son mari en Écosse, pour le consoler, par la chasse aux _grouses_, de ce qu'elle ne lui a pas permis d'aller aux manœuvres sur le Rhin. Elle fera ce voyage sans éclat, assez petitement, trop petitement. Lord Aberdeen l'accompagne.»
_Rochecotte, 8 septembre 1842._--Un de nos amis, en Angleterre en ce moment, m'écrit de Londres ce qui suit, «J'ai revu ici un de nos amis, l'excellent Dedel, Ministre des Pays-Bas, qui nous est sincèrement attaché. Nous avons bien reparlé ensemble des temps passés, et il m'a raconté de curieux détails, qui vous paraîtront peut-être un peu rétrospectifs, par les faits auxquels ils se rapportent, mais qui me semblent n'être pas sans intérêt. Lors de l'avènement de la Reine Victoria, avant même que les membres du Corps diplomatique aient eu le temps de recevoir leurs nouvelles lettres de créance, la Reine a voulu les voir au Palais de Kensington. Ils furent tous présentés individuellement, par lord Melbourne et lord Palmerston. Quand les trois premiers, c'est-à-dire le prince Esterhazy, le général Sébastiani et le baron de Bülow, eurent été présentés, lord Melbourne, les prenant à part, leur dit: «Eh bien! Comment trouvez-vous _ma petite_ Reine? N'est-ce pas qu'Elle est très bien? Elle a les meilleures dispositions pour tous les souverains étrangers, et je puis vous garantir qu'Elle vivra en paix avec tous. Il y en a un, cependant, contre lequel Elle a une haine étonnante. C'est de l'enfantillage, c'est _foolish_, et j'espère que nous parviendrons à détruire cela; imaginez qu'elle a une haine violente contre le Roi des Pays-Bas.» Ce qu'on imagine encore moins, disait Dedel, c'est un pareil langage dans la bouche d'un premier Ministre d'Angleterre. En continuant il m'a dit: Depuis que sir Robert Peel est à la tête du gouvernement, la Reine ne se mêle plus de rien. Elle le laisse faire entièrement. Elle avait pris un vif intérêt dans le Ministère de lord Melbourne, parce qu'elle était dans un _excitement_ continuel, par suite de la situation toujours chancelante de son Cabinet; maintenant qu'Elle sait que, de longtemps, rien ne peut ébranler sir Robert Peel, elle ne se soucie plus des affaires d'État. Ce changement a eu de fâcheux résultats pour le prince Albert. Elle ne s'occupe plus que de lui. Elle le tient en laisse, ne lui accorde pas un moment de relâche et exerce réellement sur lui une tyrannie, dont le jeune Prince dissimule mal, parfois, la fatigue et l'ennui qu'il en ressent. Au reste, la Reine a gardé de l'affection pour lord Melbourne, qui l'amusait, et qui a eu l'avantage d'être le premier à l'initier aux affaires d'État. Sa haine contre le Roi des Pays-Bas s'explique par l'influence que le Roi des Belges a longtemps exercée sur Elle, mais qui paraît s'être fort affaiblie dans ces derniers temps. Dedel dit que le Corps diplomatique à Londres fait maintenant la plus triste figure, qu'il n'a aucune considération dans la société, où on le compte fort peu. Le Ministre de Russie, le baron de Brunnow, est un homme de beaucoup de talent, et qui a, au suprême degré, l'esprit des affaires. Il est faux jusqu'à la fourberie; un véritable Gréco-Russe, très dangereux dans les relations qu'on a avec lui. Dedel reconnaît que Brunnow a eu de grands succès diplomatiques à Londres. On témoigne en général, de la bienveillance à M. et Mme de Sainte-Aulaire. On trouve Madame polie, et Monsieur assez amusant. M. de Barante a plu aux personnes qui ont causé avec lui. A tout prendre, disait Dedel, le général Sébastiani est encore celui des trois Ambassadeurs de France ayant succédé à M. de Talleyrand, qui a le mieux réussi à Londres. Il avait le coup d'œil très juste. Sa première impression, dans toutes les affaires, était bonne; son désavantage était de ne savoir pas développer clairement ses idées. Il avait très bien compris la question d'Orient et l'aurait convenablement arrangée, si on l'avait laissé à son poste. Quant à M. Guizot, il a fait faute sur faute à Londres, et a bien montré qu'il ne savait absolument rien de ce que c'est que la diplomatie. Il s'est cru à Paris, où tout se mène par des intrigues parlementaires, et il a voulu séparer lord Holland, lord Clarendon, lord John Russell de lord Palmerston, oubliant que celui-ci était le beau-frère de lord Melbourne, qui en définitive était le maître; il a évidemment cherché à renverser le Cabinet, jeu fort imprudent et fort dangereux de la part d'un Ministre étranger. Il a aussi essayé d'ameuter quelques membres radicaux de la Chambre des Communes contre lord Palmerston, et a même poussé l'imprudence jusqu'à dîner avec eux en petit comité au _Star and Garter_, à Richmond. Lord Palmerston a dit une fois à Bülow: «M. Guizot doit me savoir gré de ne pas faire usage des pièces que j'ai entre les mains, et qui constatent de la manière la plus précise ses menées et ses intrigues pour renverser le Cabinet. Elles sont d'une nature telle qu'elles autoriseraient le gouvernement de la Reine à lui envoyer ses passeports.» Le voyage de Mme Lieven en Angleterre a fait aussi le plus grand tort à M. Guizot. Lord Palmerston, qui connaissait la haine de Mme Lieven contre lui, a vu, dans son arrivée, un nouveau coup qu'on voulait lui porter et sa vengeance n'a plus connu de mesure. En tout, la France, les Français et leur gouvernement sont très mal vus en Angleterre depuis deux ans, et on trouve que l'Ambassade de France actuelle n'est pas de force à changer ces dispositions. Le Cabinet anglais actuel, qui blâme la conduite de lord Palmerston, croit toutefois avoir fait, depuis qu'il est au pouvoir, tout ce qu'il lui était convenablement possible de faire pour ramener l'esprit public de la France. Il reconnaît avec peine qu'il n'a pas réussi; mais il est bien décidé à ne rien faire de plus, et à attendre les événements en se tenant prêt à toutes les éventualités.
«Les choses marchent assez mal en Hollande, où la maison d'Orange devient de plus en plus impopulaire. On ne pardonne pas au vieux Roi sa rapacité, la manière dont il a exploité le pays pendant vingt-cinq ans, et encore moins son mariage avec une catholique belge, après avoir, durant deux années, condamné le pays à supporter un état aussi onéreux que la guerre, sans sa gloire et ses profits, tout cela pour l'agrandissement de sa famille. Le nouveau Roi est léger, inconsidéré, imprudent. On le blâme de se jeter dans les bras de la France, ce qui est une politique toute nouvelle et aventureuse pour la Hollande; on blâme surtout son entêtement à maintenir l'armée sur un pied ruineux pour le pays; le budget reste énorme: quatre-vingts millions de florins pour une population de moins de trois millions d'âmes. La nomination du baron Heskern, comme Ministre des Pays-Bas à Vienne, a causé un grand scandale en Hollande et y a renouvelé des bruits fâcheux.
_Rochecotte, 11 septembre 1842._--J'ai reçu hier une lettre de M. de Salvandy, dont voici l'extrait: «Le plongeon de Thiers est fabuleux. L'amende honorable au Gouvernement a été complète; il lui a baisé la main. Je l'aurais trouvé plus habile d'être plus digne. Cela arrive bien souvent. Je ne crois pas qu'il se soit, par là, rendu possible immédiatement, mais par cela seul, qu'il a l'air de l'être, le pouvoir est plus difficile à tout le monde. L'un des résultats de cette immense flatterie, c'est de rendre le Roi ingouvernable. M. de Lamartine n'a jamais été qu'un météore. Il écrit à M. Villemain qu'il va faire _de la grande opposition_; il n'y aura de grand que son impuissance et sa chute.»
Je compte partir, dans quelques heures, pour Valençay et y passer un mois chez mon fils, auquel je l'avais promis depuis longtemps.
_Valençay, 24 septembre 1842._--J'ai été fort affligée de la mort de ma pauvre et excellente cousine, la princesse Pierre d'Arenberg. Elle avait, pour moi, beaucoup de bienveillance, comme son mari, et tout ce côté de ma famille. Je leur suis, à tous, bien sincèrement attachée. La sœur de charité, qui a soigné Mme d'Arenberg, lui a entendu dire, tout de suite après l'Extrême-Onction: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite!» Je reste convaincue qu'elle a été éclairée sur son danger, dans les dernières quarante-huit heures de sa vie, et que c'est par force d'âme, et pour ne pas ôter à ses entours la consolation de la croire dans l'illusion, qu'elle n'a pas plus clairement parlé de sa fin. C'était une âme d'élite!
_Valençay, 27 septembre 1842._--J'ignorais qu'il fût question du mariage du Prince de Joinville avec une Princesse du Brésil; je croyais même que ces Princesses ne pouvaient quitter le Brésil, à moins que leur frère, l'Empereur, qui n'est pas encore marié, n'eût des enfants. Je m'étonne aussi que la Reine des Français ne redoute pas un peu le sang de ces Princesses de Bragance et leur éducation. Puis, pourquoi marier si tôt un jeune homme, marin de profession, qui a trois frères et déjà trois neveux? Cela prépare des quantités de branches collatérales, qui, grâce au partage des fortunes et à la lésinerie toujours croissante des Chambres, deviendront nécessiteuses, appauvries et bientôt une gêne pour le chef de la famille.
_Valençay, 5 octobre 1842._--J'ai des raisons de croire au mariage de la Princesse Marie de Bade avec le marquis de Douglas: cependant, c'est moins fait que ne le disent les journaux.
Je partirai d'ici le 15; j'irai dîner à Tours, chez ces malheureux d'Entraigues, qui viennent de perdre une fille dans les circonstances les plus douloureuses, et j'arriverai pour coucher à Rochecotte. J'aime mieux une forte journée que la fatigue, le froid et les rhumes des auberges dans cette saison. M. Royer-Collard, qu'il m'aurait été impossible d'aller voir à Châteauvieux, à cause des chemins trop raboteux qui y mènent, a bien voulu venir ici hier. Cet effort, à son âge, et avec une santé affaiblie, m'a vivement touchée. Il m'a parlé de son intérieur, de ses intérêts les plus proches et m'a paru fort détaché de tout le reste.
_Rochecotte, 16 octobre 1842._--Je suis arrivée hier soir pour me coucher. Le _home_ a toujours un mérite particulier, qu'on ne trouve nulle part ailleurs. J'ai cependant quitté Valençay avec regret: j'y ai été fort soignée; tout le pays est resté bienveillant pour moi; j'aime beaucoup mon fils, dont le commerce me plaît; puis, nulle part les souvenirs ne sont aussi nombreux et aussi puissants sur moi qu'à Valençay...
Il vient de se passer, à Nice, un fait écrasant de merveilleux, et dont je connais tous les acteurs: leur véracité, leur droiture, leur foi et leurs lumières sont incontestables. La fille aînée du comte de Maistre[70], depuis bien des mois percluse d'une jambe qui s'était tordue, souffrait des douleurs désespérantes, poussant les hauts cris jour et nuit, abandonnée par tous les médecins, qui parlaient de gangrène et d'amputation. En dix minutes d'une fervente invocation, elle vient d'être radicalement guérie, devant douze personnes qui étaient dans sa chambre (et toute la ville de Nice pour y prendre part), par les ardentes prières de Mlle Nathalie de Komar, qui, depuis quelques années, est dans la plus grande mysticité. La guérison est complète, et le mal était désespéré. La jeune malade est elle-même une sainte, se destinant à être sœur de charité: tout cela confond, anéantit; expliquer ne se peut pas, contester, dans la circonstance actuelle, pas davantage. Il n'y a qu'à se taire, s'humilier et adorer.
[70] Francesca de Maistre.
_Rochecotte, 17 octobre 1842._--Je suis un peu fatiguée de ma journée d'hier. Le Curé était venu me prévenir qu'il avait attendu mon retour pour placer dans son église le _Chemin de la Croix_; un des Grands-Vicaires de Tours venait d'arriver, pour faire cette cérémonie: il a donc fallu y assister. Elle était belle et touchante, mais fatigante, surtout à cause de la procession. Puis, il fallait gagner l'église qui est éloignée; le chemin, mauvais, dur en voiture, trop long à pied; bref, le tout m'a surmenée.
J'ai des nouvelles de Pauline, du 8, de la villa Melzi, et du 10, de Milan: elle est dans un ravissement complet de tout ce qu'elle voit, émerveillée de la magnificence élégante des Melzi, et bien touchée de leur accueil, qui a été plein de grâce et de recherche. Je suis charmée que ma fille trouve de l'agrément à ce voyage, qui lui a bien coûté à entreprendre.
_Rochecotte, 19 octobre 1842._--J'ai reçu hier une lettre de Berlin, qui me dit qu'il y est fort question du retour à la Haye de l'ex-Roi des Pays-Bas, le comte de Nassau. On dit qu'il y conduirait sa fille[71], comme moyen de la tirer, sans éclat, de la fausse position dans laquelle elle s'est mise, vis-à-vis de son mari et de toute la Cour. Elle avait eu la permission de paraître aux fêtes du mariage de la Princesse Marie de Prusse avec le Prince Royal de Bavière, mais son mari, le Prince Albert, s'est dit malade, n'a pas paru et ne revoit plus sa femme. Je sais bien que la Princesse Marianne passait pour légère, mais, à mon dernier voyage à Berlin, elle paraissait, ostensiblement, dans les meilleurs rapports avec son très peu agréable époux; il faut donc qu'il se soit passé quelque chose de particulier dans ces derniers temps.
[71] La Princesse Albert de Prusse, née princesse Marianne des Pays-Bas.
_Rochecotte, 27 octobre 1842._--J'avais déjà entendu parler, à Berlin, non pas d'un chasseur du Prince Albert, mais d'un _Stallmeister_ ou piqueur, qui suivait, seul, la Princesse dans ses cavalcades de Silésie, mais je ne pouvais pas croire à cette histoire, qui paraît, cependant, avoir pris plus de consistance.
_Rochecotte, 3 novembre 1842._--L'aristocratie anglaise est dans un grand émoi, de l'histoire du Prince Georges de Cambridge avec lady Blanche Somerset. Que va-t-elle devenir? La fille d'un particulier, quoique grand seigneur, ne peut épouser un Prince qui peut être appelé à la Couronne[72].
[72] Ce mariage, que tous les journaux anglais annonçaient comme devant avoir lieu, ne se fit pas, la Reine ayant absolument refusé son consentement, ainsi que le Conseil privé. Le prince Georges de Cambridge, par une lettre de son avocat au journal l'_Observer_, donna un démenti formel aux bruits calomnieux qui circulaient, et lady Blanche Somerset, fille du second mariage du duc de Beaufort, épousa plus tard, en 1848, lord Kinnoul.
On dit que lady Harriet d'Orsay a eu un tel chagrin de la mort de M. le Duc d'Orléans, qu'elle a tourné à la dévotion, et qu'elle veut se faire catholique. La princesse Belgiojoso est aussi dans une grande exaltation religieuse, et comme il faut toujours qu'elle imagine des choses étranges, elle porte un costume de nonne.
Le prince indien qui est à Paris[73], en ce moment, a été à l'Opéra: il a voulu aller dans les coulisses, où on lui avait dit qu'il trouverait des danseuses de bonne volonté; il arrive, et se met aussitôt à embrasser, avec une telle rage, qu'il fallut vite le faire sortir de force, au rire général des assistants.
[73] Ce prince indien était un riche banquier, Duwarkanout-Tayore, qui faisait alors un voyage en Angleterre et en France.
_Rochecotte, 4 novembre 1842._--M. Bresson m'écrit, de Berlin, que la réunion des États et les chemins de fer qui aboutissent maintenant dans cette capitale lui donnent un grand mouvement, et qu'elle est devenue très animée. Il dit aussi que le comte Maltzan est devenu bien malade, que sa vie est en danger, et que M. de Bülow est le plus agréable Ministre des Affaires étrangères avec lequel il ait eu à traiter.
_Rochecotte, 12 novembre 1842._--Mme de Lieven me mande que lord Melbourne a eu une attaque, qui le laisse faible, et le met hors des chances de la politique, ce qui est un _draw-back_ pour les Whigs[74]. Le mariage de la Princesse Marie de Bade est officiellement annoncé: sa situation ne sera pas agréable à la Cour d'Angleterre, où on est décidé à ne la traiter que comme marquise de Douglas: ma pauvre Grande-Duchesse a conduit tout cela avec sa légèreté habituelle.
[74] D'après l'anglais: un revers de médaille ou le mauvais côté des choses.
On m'écrit de Vienne que M. de Metternich est assez souffrant, qu'il ne reçoit plus le Corps diplomatique le soir, afin de ne s'occuper d'affaires que le matin et d'éviter tout ce qui peut l'exciter avant de se coucher.
_Rochecotte, 24 novembre 1842._--Il me semble que les Anglais sont en bien bonne veine: ils terminent leurs affaires glorieusement en Chine et aux États-Unis[75]; gouvernent en Espagne et en Portugal; étouffent les émeutes intérieures et ont partout une prépondérance qui doit nous faire grande honte: nous ne pouvons pas même faire un pauvre petit traité avec la Belgique, qui va passer à la Prusse.
[75] Après une expédition en Chine, les Anglais venaient de conclure le traité de Nankin, qui ouvrait de nouveaux ports au commerce européen et permettait aux étrangers de séjourner à Canton. Le traité avec les États-Unis était déjà signé depuis le 9 septembre et avait enfin réglé la question, si longtemps débattue, de la frontière entre le Canada et l'État du Maine.
1843
_Rochecotte, 21 février 1843._--Le courrier vient de m'apporter une lettre de M. de Salvandy, rompant un long silence, qu'il motive sur ses perplexités politiques. Il dit qu'après avoir été indignement traité par M. Guizot, celui-ci, à la veille d'une bataille sérieuse, court après lui; que, d'un autre côté, M. Molé se souvient qu'il peut lui être nécessaire et passe d'une indifférence dédaigneuse à des soins extrêmes; que lui, Salvandy, ne se soucie, ni de blesser le Roi, en votant et en parlant contre M. Guizot, ni de soutenir un Ministère impopulaire, incapable. Il croit que les vingt voix sur lesquelles il agit seront décisives, pour ou contre. Il me semble croire le Ministère fort compromis, et, lors même qu'il gagnerait la bataille des fonds secrets, il ne pense pas qu'il puisse voir la fin de la session. En attendant, M. Guizot donne, demain, un raout monstre, suivi d'un souper des _Mille et une nuits_, selon l'expression romanesque de Mme de Meulan[76]. C'est la semaine prochaine qu'aura lieu, à la Chambre, l'action, qui s'annonce pour très vive. M. Molé est plein d'ardeur, plein de confiance. Dans sa combinaison entreraient le maréchal Valée, MM. Passy et Dufaure, Dupin, Bignon (de Nantes), de Carné, Laplagne, Salvandy et l'amiral Mackau. M. Thiers se déclare hors de cause, _pour l'instant_. Voilà l'extrait de la lettre de M. de Salvandy qui est longue et très littéraire. Je l'ai rendue en prose vulgaire.
[76] Belle-mère de M. Guizot.
On m'écrit, de Vienne, que Mme de Reichenbach, épouse du vieux Électeur de Hesse-Cassel, vient de mourir et laisse un gros héritage à ses filles, dont l'une est belle-sœur de la princesse de Metternich. Les Flahaut ont donné deux fort beaux bals, à l'un desquels, _lui_, ayant voulu valser avec la princesse Paul Esterhazy, l'élasticité leur ayant manqué à tous deux, ils sont tombés tout de leur long. Cela a semblé assez ridicule.
_Rochecotte, 23 février 1843._--Les _leading articles_ du _Journal des Débats_ deviennent très piquants. Je trouve cette façon de s'en prendre à _l'intrigue_ comme à une personne, et de dire: _l'intrigue_ fait, _l'intrigue_ parle, _l'intrigue_ veut, _l'intrigue_ refuse, très drôle; j'ai bien deviné que cela signifie: M. Molé veut, M. Molé refuse, M. Molé demande! Tout cela fait pitié, au fond, tout en inspirant de véritables inquiétudes, car rien ne nuit autant à l'effet d'une représentation que les trop fréquentes entrées et sorties des coulisses.
M. d'Arenberg écrit un mot assez amusant de M. Thiers. A un concert, chez la duchesse de Galliera, la princesse de Lieven reprochait à M. Thiers qu'il la soignait peu; il lui a répondu qu'il la soignerait mieux, _quand elle aurait quitté le Ministère_. On cite de lui aussi un autre propos. Il aurait dit que sa rentrée aux Affaires ne pouvait être prochaine, et qu'avant cela, il désirait la Présidence de la Chambre.
_Rochecotte, 25 février 1843._--J'ai pris hier dans la bibliothèque des Mémoires intitulés: _Mémoires de Gaston d'Orléans_, attribués à un des officiers de sa maison, Aglay de Martignac. J'y ai trouvé ce mot drôle et spirituel de Gaston: «Pendant le petit voyage que le Roi vint faire à Paris, _Monsieur_ ayant rencontré la Reine, une fois qu'elle venait de faire une neuvaine pour avoir des enfants, il lui dit en raillant: «Madame, vous venez de solliciter vos juges contre moi; je consens que vous gagniez votre procès, si le Roi a assez de crédit pour cela.»
Barante m'écrit que l'Ambassadeur Pahlen, devant aller, cet été, en Allemagne, a envie d'en faire autant, pour tirer, dans cette rencontre, ses chances au clair. Il dit aussi que les chances de M. Guizot sont assez aventurées; que les prodigieuses agitations de M. Molé l'ont déconsidéré et compromis; que Thiers manœuvre avec plus d'habileté; que, du reste, les habitudes de mensonge sont telles, chez tout le monde, que le spectacle général est dégoûtant, et que tout fait pitié.
_Rochecotte, 1er mars 1843._--Le prince Pierre d'Arenberg, qui est ici depuis deux jours, a apporté le livre de Mme de Ludre[77], dont il a lu, hier au soir, quelques chapitres au salon. La pauvre femme, perdue dans une métaphysique quintessenciée, a fait là le plus singulier et le plus incompréhensible fatras possible. La coupe même du livre, ses divisions, tout est d'une bizarrerie effrayante. Il n'y a pas même le mérite du style: ce n'est pas écrit. Il est impossible de comprendre le but de ce livre. Pour nous reposer de cette lecture, nous avons deviné des vers. Ce jeu, tout enfantin qu'il est, est infiniment plus raisonnable et plus spirituel que la théologie sublunaire de Mme de Ludre.
[77] _Études sur les idées et sur leur union au sein du catholicisme_, 2 volumes in-8º, chez Debécourt, 1842.
_Rochecotte, 2 mars 1843._--Je rentre d'une longue promenade, par un temps incomparable; un de ces temps qui aident à vivre, et dont on jouit si bien à la campagne, dont on ne se doute presque pas à Paris. On n'imagine pas le progrès de la végétation; tous les arbustes montrent leurs feuilles écloses, de ce joli vert vif et tendre du début; puis les jonquilles, les narcisses en fleurs; quant aux violettes, nous en faisons litière. Pourquoi faut-il changer tout cela pour la boue et la lourde atmosphère de Paris?
_Paris, 12 mars 1843._--Me voici plongée dans Paris. On m'a déjà conté bien des choses depuis mon arrivée. En voici quelques-unes, qui ont, du moins, le mérite d'être assez amusantes. Une dame, rencontrant le duc de Noailles, le lendemain de son discours sur le droit de visite, lui en fit compliment, ajoutant: «Malheureusement, Monsieur le Duc, vous êtes comme la poule qui ne pond qu'un seul œuf d'or dans l'année!» La marquise de Caraman, arrivant mardi chez la duchesse de Poix, où il y avait du monde, a été appelée par la duchesse de Gramont, qui lui a demandé de s'asseoir près d'elle, et lui a dit à haute voix: «Est-il vrai, Madame, que vous épousiez le maréchal Sébastiani?» Mme de Caraman a immédiatement répondu, sans se déconcerter, et aussi à haute voix: «Je sais que beaucoup de gens le disent, mais, jusqu'à présent, je n'avais encore rencontré personne d'assez déplacé pour m'en faire la question.»
_Paris, 14 mars 1843._--On dit le monument qui doit être placé dans la chapelle commémorative, pour feu Mgr le Duc d'Orléans, admirable. Il représente le pauvre jeune Prince, au moment où il vient de finir, dans le même costume que celui qu'il portait; l'expression est belle et touchante. On a placé au-dessus de sa tête l'ange, dernier ouvrage de la Princesse Marie, sœur du Prince. Cet ange a l'air de recevoir l'âme du Prince pour la porter au ciel; c'est une belle idée, qui saisit et touche profondément. Un bas-relief représente le Génie de la France, qui pleure, appuyée sur une urne; le drapeau national est placé à ses pieds. C'est Triqueti qui est chargé de ce bel ouvrage. Toute la Famille Royale est allée voir le monument. La Reine a éclaté en sanglots; le Roi a failli se trouver mal, il a fallu l'emmener; Mme la Duchesse d'Orléans a beaucoup pleuré, mais elle a longuement parlé à l'artiste de cet admirable ouvrage.
Le duc de Doudeauville (plus célèbre sous le nom de vicomte Sosthène de la Rochefoucauld) a fait un portrait de Mlle Rachel, qui n'en paraît pas satisfaite[78]. Il a demandé à Mme Récamier de le lui lire; elle a répondu: «Je vais le demander à M. de Chateaubriand.» Celui-ci a répondu que cela l'ennuierait, sur quoi Sosthène a repris: «Puisque vous désirez entendre cette lecture, je commence»; et, aussitôt, il a lu son œuvre sans s'arrêter.
[78] Ce portrait se trouve aux pièces justificatives de ce volume.
_Paris, 16 mars 1843._--M. de Montrond prétend que le Roi lui a dit qu'il ne voulait pas de M. Molé pour ministre; ce qu'il désirait, c'était que M. Thiers se rapprochât de M. Guizot, et qu'ils s'entendissent pour marcher ensemble. «Molé est tout cousu de perfidie», aurait dit le Roi, «il ne pourra jamais aller avec personne, tandis que Thiers et Guizot sont faits pour aller ensemble; ils n'ont rien à se reprocher, rien à s'envier, ils sont tous deux hommes de lettres, historiens distingués, académiciens, etc.; enfin, complètement faits pour s'accorder.»
_Paris, 17 mars 1843._--M. Thiers a dîné l'autre jour chez M. Chaix d'Est-Ange, bâtonnier de l'Ordre des avocats, avec MM. Odilon-Barrot, Sauzet, d'Argout, Berryer, Dupin, Martin du Nord, le garde des sceaux[79], et enfin M. de Peyronnet, l'ancien ministre de Charles X. M. Walewski, auquel on donnait à deviner dans quelle maison avait pu se tenir une réunion si étrange de noms, dont les principaux figuraient dans _l'Intrigue_, a dit: «Cela ne peut être que chez M. Molé»; ce qui a amené, dans le salon de Mme Thiers, où cette scène se passait, force quolibets sur M. Molé, et sur la triste figure qu'il devait faire après sa défaite[80].
[79] Le duc Pasquier.
[80] En 1843, l'existence du ministère Guizot était mise en question, au sujet des fonds secrets. M. Molé, dont le Ministère avait succombé, en 1839, sous les coups de la coalition Guizot-Thiers, crut le moment opportun pour organiser une ligue contre ses deux adversaires. Mais il opéra sourdement, par des conversations de salons et de couloirs, et se mit en relation avec MM. Dufaure et Passy, qui l'abandonnèrent au moment critique. Le débat sur les fonds secrets s'ouvrit le 1er mars à la Chambre: il tourna à l'avantage du Cabinet, et M. Guizot remporta, à cette occasion, un de ses plus beaux triomphes.
_Paris, 18 mars 1843._--Le Roi s'est montré excessivement touché de l'éloge que M. Guizot a fait de lui, à son dernier discours à la Chambre des Députés, dans la discussion sur les fonds secrets; le soir même, il a écrit à M. Guizot qu'il aurait été le remercier lui-même, s'il n'était enchaîné au rivage. Le lendemain, M. Guizot ayant été de bonne heure chez le Roi, la Reine y est venue avec toute la Famille Royale, et des remerciements pleins d'émotion ont été adressés au Ministre vainqueur.
_Paris, 20 mars 1843._--M. Molé se déclare, à jamais, hors de la politique, brouillé avec elle, ministre incompatible avec le Roi; il parle de se créer une existence purement privée, et embellie par l'amitié et les goûts de l'esprit. Deux mois plus tôt, ce propos aurait eu de la dignité; aujourd'hui, il ressemble à du dépit et ne persuade personne.
On remarque beaucoup le calme extrême de Mme la Duchesse d'Orléans; on s'étonne de l'amélioration de sa santé à travers sa douleur. Elle se dévoue avec ardeur à l'éducation de ses enfants, en fait le but principal de sa vie et ne le laisse pas ignorer. La Reine, après l'explosion d'une douleur déchirante et passionnée, a repris tout son calme, et le mariage prochain de la Princesse Clémentine[81] lui est une distraction utile et puissante. La Princesse Clémentine est tout simplement enchantée, moins, peut-être, du mari, qu'on dit médiocre et sans éclat de situation, que d'acquérir de l'indépendance, d'avoir la clef des champs, et de fuir la table ronde du salon des Tuileries, qui, de tout temps, a fait le désespoir des enfants du Roi. La Princesse Clémentine doit se marier tout de suite après Pâques, à Saint-Cloud; partir ensuite pour Lisbonne, l'Angleterre, Bruxelles et Gotha, et revenir à Paris, où elle habitera les Tuileries. On ne lui donne que 60 000 francs de rente; le Prince, son mari, n'en aura que 108. Cela fait un assez médiocre revenu. Mme la Duchesse de Nemours, belle, douce, bonne enfant, en toutes choses soumise à la Reine, est chérie par elle. Le Duc de Nemours retombe, dit-on, dans ses silences.
[81] Avec le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha (1818-1881), frère de la duchesse de Nemours. De ce mariage devait naître entre autres le Roi actuel de Bulgarie, Ferdinand Ier.
_Paris, 23 mars 1843._--On parlait, à la Chambre des Députés, de l'attaque qui rendait M. Dupin, l'aîné, malade, et qui, disait-on, avait surtout porté au visage; à cela, M. Thiers a dit tout haut, avec son imprudence habituelle: «Il a cependant un visage bien plus à soufflets qu'à attaques!»
Il apparaît à tout ce qui approche des Tuileries qu'il s'élève déjà quelques nuages entre le pavillon Marsan et le reste du Palais[82]. La Reine, que j'ai vue, m'a dit, avec plus de surprise que de satisfaction, que Mme la Duchesse d'Orléans se portait mieux qu'avant son malheur, auquel on n'aurait pas supposé qu'elle pût survivre, en ajoutant: «Sans doute, la tendresse pour ses enfants lui a inspiré autant de courage». La Reine est contente de ses petits-fils; elle regrette, cependant, qu'ils ressemblent plus au côté Weimar qu'à celui d'Orléans. Elle est satisfaite du mariage de la Princesse Clémentine, surtout comme repos d'esprit, et dit, avec raison, que la Princesse Clémentine a vingt-cinq ans; qu'elle peut juger elle-même de ce qui lui convient; et que la similitude de religion et le désir d'avoir un protecteur dans l'avenir lui font accepter, avec plaisir, un mariage que feu Monseigneur le Duc d'Orléans avait arrangé, avant de mourir, avec le Roi des Belges. La Reine a ajouté que l'établissement principal de la Princesse serait à Cobourg, mais qu'elle voyagerait beaucoup et viendrait souvent à Paris.
[82] Le pavillon Marsan était habité par la Duchesse d'Orléans.
_Paris, 27 mars 1843._--On dit beaucoup que Mme la Duchesse d'Orléans montre la plus grande préférence pour la duchesse d'Elchingen, femme d'un des aides de camp de feu son mari. C'est l'amie de cœur. Quelqu'un ayant osé représenter à Mme la Duchesse d'Orléans qu'une préférence de ce genre, trop marquée, pourrait effaroucher et blesser ses alentours et les personnes de sa Maison, plus naturellement appelées à son intimité, elle a répondu avec mécontentement, et par un morceau sentimental qu'on a qualifié d'_allemanderie_, sur la liberté acquise à chacun de se livrer sans réserve aux sentiments purs d'une amitié fondée sur la sympathie.
Quoique légalement tutrice et ayant la garde-noble de ses enfants, on ne laisse pas jouir Mme la Duchesse d'Orléans de ses droits; le Roi s'est, pour ainsi dire, emparé de ceux de tuteur; il ne laisse, à sa belle-fille, que la jouissance des 100 000 écus de son douaire qui lui sont assurés par une loi; mais tout ce qui revient au Comte de Paris passe par les mains du Roi, qui paye toutes les dépenses, et se fait rendre compte de tout, ainsi que pour le Duc de Chartres, le second fils.
On dit aussi que Mme la Duchesse d'Orléans a eu de la peine à comprendre qu'elle devait se renfermer presque absolument, pendant la durée de son grand deuil. Elle donnait beaucoup d'audiences; le Roi ayant fait, assez sèchement, l'observation qu'elle voyait trop de monde pour sa position, sa porte ne s'est plus ouverte que pour les personnes de son intérieur. On trouve, encore, qu'elle a un peu trop étendu l'envoi des portraits de son mari, des billets écrits de sa main. Il n'y a pas jusqu à M. Gentz de Bussy, l'Intendant militaire, qui n'en ait été gratifié. Les personnes de sa grande intimité disent beaucoup, quand on la plaint, qu'elle a la plus haute position du pays, la plus importante; qu'elle est appelée à jouer le rôle le plus élevé. Elle-même se berce et s'exalte dans cette idée.
_Paris, 30 mars 1843._--Le comte d'Argout disait hier chez Mme de Boigne que l'abbé de Montesquiou, Ministre de l'Intérieur en 1814, ayant fait reprendre l'habit et le petit manteau au Conseil d'État, tous ces Messieurs, lorsqu'ils furent reçus par Louis XVIII avec les autres Corps, excitèrent par ce costume inusité une grande curiosité, et les militaires qui se trouvaient présents, particulièrement surpris, se disaient entre eux: «Voilà le nouveau clergé.»
_Paris, 2 avril 1843._--On a beaucoup parlé des États-Unis d'Amérique, l'autre jour, à dîner, chez la princesse de Lieven; on en disait, naturellement, assez de mal. A ce sujet, M. de Barante a rappelé un mot de feu M. de Talleyrand, que voici: «Ne me parlez pas d'un pays où je n'ai trouvé personne qui ne fût prêt à me vendre son chien!» On a beaucoup et fort bien causé de toutes choses à ce dîner, qui était agréablement composé. Le désastre de la Guadeloupe[83] et la comète n'ont pas été absorbants comme partout ailleurs: cependant, ils ont eu leur tour, et on a parlé d'une jolie caricature, où M. Arago, le chef de l'Observatoire, est représenté, non pas _observant_, mais _observé_ par la Comète[84]! On a passé du joli morceau de M. de Noailles sur Saint-Cyr[85] aux souvenirs de Louis XIV, à la Grande Mademoiselle et à la collection de portraits curieux réunis au château d'Eu. M. Guizot s'est complu à nous dire qu'il avait couché au rez-de-chaussée dans la chambre de M. de Lauzun, et qu'il montait, pour aller chez le Roi, par le même escalier qui avait conduit cet insolent mari chez la Princesse, dont le Roi habite maintenant l'appartement. Quel rapprochement!
[83] Le 8 février 1843, à dix heures et demie du matin, un tremblement de terre, qui dura soixante-dix secondes, vint cruellement frapper la Guadeloupe, et, en détruisant la ville de la Pointe-à-Pitre, bouleversa cette colonie française presque entièrement, engloutissant des milliers de morts et de blessés. Ce désastre exerça aussi ses ravages dans les Antilles anglaises.
[84] En 1843, un Français, M. Faye, découvrit une comète périodique, dont il calcula les événements, et qui porte son nom. Cette découverte fit un certain bruit: M. Faye reçut, de l'Académie des sciences, le prix Lalande et fut nommé chevalier de la Légion d'honneur.
[85] Ce remarquable morceau sur Saint-Cyr fut imprimé et publié, en 1843, à un petit nombre d'exemplaires. Il peut être considéré comme l'origine de l'ouvrage du duc DE NOAILLES sur _Madame de Maintenon et les principaux événements du règne de Louis XIV_, dont il commence le troisième volume, et qui devait ouvrir au duc de Noailles les portes de l'Académie française.
_Paris, 3 avril 1843._--J'ai été, hier, à l'Hôtel de Ville, chez Mme de Rambuteau, qui rentrait du sermon: elle venait d'entendre, à Notre-Dame, l'abbé de Ravignan prêcher contre le luxe des femmes et le peu de décence de leur toilette; il s'est servi du mot _décolleté_, et, en parlant du _décolletage_ des robes, il a été jusqu'à dire: «_Où cela s'arrêtera-t-il?_» Il a indiqué que cet excès n'était même pas _joli_! Le P. de Ravignan est si naturellement grave, simple, austère, qu'on a trouvé ces expressions encore plus particulièrement risquées dans sa bouche. Sa critique était cependant bien juste. Les femmes dépensent beaucoup trop; nos toilettes se compliquent de mille ajustements accessoires, qui en doublent la dépense, sans les rendre plus convenables: les jeunes femmes, ou celles qui veulent être à la mode, sont à peine vêtues. Feu mon oncle, M. de Talleyrand, quand je commençai à mener Pauline dans le monde, me recommanda, très sérieusement, de soigner la décence de sa toilette, et, à ce sujet, il me dit, à peu près dans la même pensée que M. de Ravignan: «Quand ce que l'on montre est joli, c'est indécent; et quand ce que l'on montre est laid, c'est très laid.» Il disait aussi d'une femme fort maigre et qui dédaignait la plus légère gaze: «Il est impossible de plus découvrir et de moins montrer.»
_Paris, 5 avril 1843._--Quelqu'un, qui peut le savoir, me racontait hier qu'à l'époque de la _coalition_ qui a fait tant de tort à M. Guizot, sa présence constante chez la princesse de Lieven déplut au Corps diplomatique et l'embarrassa, au point que le comte Pahlen, Ambassadeur de Russie, vint en parler amicalement à la Princesse et lui dit que lui et ses collègues s'abstiendraient de venir le soir chez elle, s'ils étaient forcés d'y rencontrer, chaque fois, M. Guizot. La Princesse répondit qu'elle tenait trop à conserver ses relations avec son Ambassadeur pour ne pas espacer les visites de M. Guizot. En effet, elle raconta simplement à celui-ci sa conversation avec le comte de Pahlen, et, tout en l'assurant du prix qu'elle attachait à son amitié, elle le pria de venir moins assidûment le soir chez elle. M. Guizot lui répondit, avec quelque amertume: «Comme vous voudrez, Madame, il est bien entendu que je ne vous verrai plus le soir, jusqu'au jour où je serai Ministre des Affaires étrangères, et où, alors, le Corps diplomatique demandera à venir chez vous pour m'y rencontrer.» On ne saurait avoir été meilleur prophète.
_Paris, 14 avril 1843._--Le jour où le général Baudrand, nommé gouverneur du Comte de Paris, vint en faire ses remerciements au Roi, en lui faisant une phrase de modestie sur le poids de sa responsabilité, le Roi l'interrompit et lui dit: «Rassurez-vous, mon cher Général, car il reste bien entendu que _le Gouverneur de Paris, c'est moi._» Je crois que ce qui a fait agréer ce choix par Mme la Duchesse d'Orléans, c'est qu'un jour, elle aussi, compte bien dire à ce pauvre général Baudrand: «_Le Gouverneur, c'est moi._»
Hier au soir, chez Mme de Boigne, où j'ai été avec M. et Mme de Castellane qui reviennent de Rome, la conversation a mené, naturellement, à parler du Cardinal Consalvi, que j'ai beaucoup connu: il était aimable, fin, spirituel, agréable, comme un homme du monde; il n'avait rien d'ecclésiastique que son habit. M. le Chancelier[86], qui était aussi chez Mme de Boigne, racontait qu'à Rome, le Cardinal, au moment où tout le poids du gouvernement pesait sur lui, se plaisait encore à distribuer des billets de spectacle et à se réserver toutes les politesses et les obligeances de la société. Au Congrès de Vienne, où il était chargé de défendre les intérêts du Saint-Siège et d'obtenir, s'il était possible, la restitution des légations, je l'ai entendu, un jour, en réclamer vivement et habilement la propriété pour le Saint-Père. M. de Talleyrand discutait cette question avec lui: après plusieurs arguments pour et contre, le Cardinal s'écria tout à coup, avec un accent et des gestes italiens inimitables: «Mais, qu'est-ce que cela vous fait de nous rendre, ici-bas, un peu de terre? Nous vous en donnerons, là-haut, tant que vous voudrez.» Et, en disant cela, il levait les yeux et les mains au ciel, avec un élan merveilleux!
[86] Le duc Pasquier.
Mme de Boigne, habituellement si réservée qu'elle en est comprimée, s'est échappée jusqu'à me citer un propos que Pozzo lui avait tenu, à l'époque du mariage de la Reine d'Angleterre, et qui est un peu léger: Mme de Boigne demandant à Pozzo qui la Reine d'Angleterre allait épouser, il répondit: «Encore un des étalons de la Royauté.» C'est ainsi qu'il désignait les Cobourg.
_Paris, 15 avril 1843._--L'abbé Dupanloup a prêché, hier, l'agonie, à Saint-Roch, avec talent et émotion, mais avec un peu trop d'harmonie imitative dans la voix, des longueurs, des redites, et un morceau redoublé sur les douleurs maternelles de la Sainte Vierge, qui, réduit de moitié, aurait été d'un meilleur effet. Presque adressé à la Reine, qui était avec les Princesses dans la stalle en face de la chaire, il aurait dû moins analyser et fouiller dans ces affreuses angoisses maternelles, qui renouvelaient les tortures de la pauvre Reine. Elle fondait en larmes, et, parmi les assistants, il y en a eu qui ont eu le mauvais goût de se lever pour la regarder pleurer.
On était fort embarrassé de savoir dans quel costume le Prince Auguste de Saxe-Cobourg paraîtrait, au jour de son mariage[87], mais le Roi de Saxe, son cousin, a tranché la difficulté en le nommant d'emblée Général.
[87] Avec la Princesse Clémentine.
_Paris, 16 avril 1843._--Le docteur Cogny me rappelait, hier, que quelqu'un ayant dit devant M. de Talleyrand que le sage devait tenir sa vie cachée, il reprit: «Selon moi, il ne faut ni la cacher, ni la montrer; il faut être ce que l'on est, simplement, sans précautions ni affectation.» M. de Talleyrand était, en effet, si naturel en toutes choses, et faisait si grand cas de la vérité dans la vie, que je lui ai entendu dire, écrire et répéter souvent, même par exclamation, et comme répondant à sa propre pensée: «Que la simplicité est une belle chose!»
M. de Barante, pendant son ambassade à Turin, s'est assuré que Matthioli (que quelques historiens ont voulu supposer avoir été le fameux Masque de fer) était mort en Piémont et ne pouvait avoir rien de commun avec ce célèbre personnage. Louis XVIII était si curieux de ce mystère, dont Louis XVI avait été le dernier dépositaire, que _le jour même_ où il revit à Mittau sa malheureuse nièce, Mme la duchesse d'Angoulême, il la questionna pour savoir si Louis XVI, avant de mourir, ne lui avait pas confié son secret. La Princesse répondit que non. C'est Louis XVIII, lui-même, qui l'a raconté au duc Decazes, ce qui fait plus d'honneur à sa curiosité qu'à son cœur. A ce sujet, il me revient à l'esprit une autre chose, que j'ai souvent entendu raconter à feu mon oncle, M. de Talleyrand, qui ne la citait jamais sans le plus profond étonnement. Ministre des Affaires étrangères, il reçut un soir un courrier, porteur d'une nouvelle qui pouvait être désagréable à Louis XVIII. Il remit à l'annoncer au Roi au lendemain matin; en arrivant de bonne heure chez Louis XVIII, il lui dit: «Sire, craignant de faire passer une mauvaise nuit à Votre Majesté, j'ai remis à ce matin de lui apporter les papiers que voici.» Le Roi, surpris, lui dit: «Rien n'empêche mon sommeil, et en voici la preuve: certes, le coup le plus affreux de ma vie a été la mort de mon frère; le courrier qui m'apporta cette cruelle nouvelle arriva à huit heures du soir. Je restai plusieurs heures bouleversé, mais à minuit je me couchai, et je dormis mes huit petites heures, comme de coutume.»
_Paris, 20 avril 1843._--Les différentes personnes attachées au service de Mme la Duchesse d'Orléans ont reçu hier, de cette Princesse, chacune une lettre dans laquelle elle leur dit que le deuil de Mgr le Duc d'Orléans est trop sérieux pour pouvoir être quitté pour n'importe quelle circonstance, et qu'en conséquence, aucune des personnes qui lui sont attachées ne pourra le quitter au mariage de la Princesse Clémentine. Cette injonction finit par ces mots: «C'est ainsi que je l'entends.» Il y a des personnes qui veulent voir, dans cette circulaire, un blâme tacite de ce que le mariage de la Princesse Clémentine a lieu avant l'expiration de l'anniversaire mortuaire du feu Prince. Ce n'est pas la première circonstance où une certaine séparation se marque entre Mme la Duchesse d'Orléans et la Famille Royale.
_Paris, 22 avril 1843._--La Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg, belle-mère de la Duchesse d'Orléans, a dit à une dame avec laquelle elle est en confiance, et qui me l'a répété, combien elle était peinée de la situation comprimée dans laquelle, _à tous égards_, le Roi tient la Duchesse d'Orléans. On dit que cette Princesse a l'intention de porter le deuil pendant tout le reste de sa vie.
_Paris, 29 avril 1843_.--Il y a quelques mois que la princesse Belgiojoso a fait paraître un livre plus pédant que sérieux, ayant pour titre: _De la formation du Dogme catholique_. Cet ouvrage n'est, à vrai dire, qu'un catalogue des diverses hérésies dans les premiers siècles de l'Église. Il suppose des recherches si longues et si ardues, qu'il est difficile de croire qu'une femme, jeune encore, et dont la vie appartient fort au monde, ait pu, seule, en être l'auteur. Le style en est simple, ferme, et, de beaucoup, ce qui vaut mieux dans le livre, fort peu orthodoxe, du reste, déjà mis à l'index à Rome. On a beaucoup cherché quels pouvaient être les collaborateurs de la Princesse. On a nommé, et M. Mignet et l'abbé Cœur, tous deux de sa société intime. A cette occasion, quelqu'un devant qui on parlait de ce livre disait: «C'est bien le cas de dire: le style, c'est l'homme!»
Le duc de Coigny, chevalier d'honneur de Mme la Duchesse d'Orléans, est d'un caractère assez brusque et d'une franchise rude; il a fait une espèce de scène à la Princesse, au sujet du général Baudrand comme gouverneur du Comte de Paris, disant que ce n'était pas la peine de s'être tant pressé pour faire un choix si pauvre et si rapetissant; qu'on s'était attendu au duc de Broglie, à quelque Maréchal, enfin, à une notabilité quelconque. A quoi Mme la Duchesse d'Orléans a répondu: «Si le choix est mauvais, j'en suis seule responsable, car je l'ai instamment sollicité du Roi.» Là-dessus, vraie colère du duc de Coigny, demandant l'explication de cette préférence: «Que voulez-vous?» a été la réponse, «vous savez que nous n'aimons pas avoir, auprès de nous, _des gens qui nous gênent_.» M. de Coigny a répliqué: «Votre Altesse Royale ne voulait donc qu'un homme de paille; c'est pitoyable!» et l'entretien a fini là.
Le prince de la Moskowa, fils aîné du maréchal Ney, grand musicien, a conçu le projet de faire naître, à Paris, le goût de la musique sacrée, qui y est étrangement inconnue, et peu appréciée. Il a péniblement enrôlé quelques amateurs et a cherché à inspirer de l'intérêt pour cette association à quelques dames qu'il a priées d'être patronnesses: je suis de ce nombre. Avant-hier, le premier essai a eu lieu dans le salon de Hertz. Les efforts ont été louables; le résultat médiocre, malgré le grand talent de Mme de Sparre et une autre belle voix de femme; mais, ici, on ne sait pas chanter simplement, gravement, sans dramatique, les accents austères et sacrés de la musique religieuse: c'est un art tout nouveau dans ce pays-ci, et qu'il faudra du temps pour naturaliser. La tentative est cependant intéressante. J'ai dit au prince de la Moskowa qu'il devrait associer à ses efforts les curés de Paris; j'en ai aperçu deux dans la salle.
Un événement cruel vient de frapper une famille que je connais: un jeune homme de dix-huit ans, Henri Lombard, la joie et l'orgueil de ses parents, l'honneur de son collège, l'amour de ses camarades, est mort le 24 de ce mois-ci, après trois jours de maladie. Cette maladie, c'était _la rage_! Au mois de novembre dernier, il trouva son chien de chasse triste et morose; un jour même, il eut la main éraillée par les dents de cet animal, qui, peu après, mourut enragé. Son maître, qui l'aimait beaucoup, eut le courage (le chien étant attaché) de lui nettoyer, avec son éponge de toilette, l'écume qui sortait de sa gueule. Il lava ensuite cette éponge et s'en servit comme par le passé. Cependant, il resta préoccupé de cette égratignure de la main, dont il n'avait pas parlé d'abord, et ce ne fut que trois mois après la mort du chien qu'il dit à son ancienne bonne que pendant plusieurs semaines, il avait été soucieux et inquiet, mais que le temps qui s'était écoulé le rassurant entièrement, il reprenait toute sa liberté d'esprit. Doux et studieux, il n'était ni gai, ni communicatif. Il parlait peu des dispositions intimes de son âme. C'est ainsi qu'on ignorait, dans sa famille, avec quelle assiduité il assistait, depuis près d'un an, aux instructions religieuses données à Saint-Louis-d'Antin par M. Petetot, le respectable et habile curé de cette paroisse. Les parents d'Henri Lombard n'ayant aucune habitude analogue à ces instructions pastorales, il avait, probablement, craint de leur déplaire, en se montrant dans une route opposée à la leur. Les choses en étaient là, quand, le vendredi 21 avril, il se sentit un grand malaise, aussitôt après une horreur marquée pour les liquides. Il reconnut, à l'instant, l'irrémédiable coup dont il était frappé. Il fit prier M. Petetot de venir lui parler et remplit tous ses devoirs religieux, non seulement avec une régularité exemplaire, mais avec une foi tellement fervente et une résignation si remarquable que le curé et les assistants en restèrent étonnés et profondément édifiés. Dans les horribles crises de ce mal hideux, dans l'affreuse contrainte de la camisole de force, couvert de cette dégoûtante écume de la rage, dévoré par ce mal ardent contre lequel on n'essaye même plus de remède, Henri Lombard n'a eu de pensées que pour le Ciel. La solennelle séparation de l'âme et du corps semblait s'être opérée dès avant la mort. Cette âme, longtemps ensevelie dans une silencieuse méditation, s'est alors révélée et comme dégagée des liens terrestres: elle a trouvé un langage et des expressions d'un ordre surnaturel. Dans les moments où il pouvait parler, il a exhorté chacun, avec un à-propos et une autorité singulière, notamment sa mère; lui connaissant des torts vis-à-vis d'une personne respectable de sa famille, il lui a dit, avec une voix inspirée: «Ma mère, de mon lit de mort, je vous envoie demander pardon et réparer vos torts.» Au retour de Mme Lombard près de lui, il lui dit: «Je vous connais, vous irez pleurer sur ma fosse et vous croirez vous rapprocher de moi, en cherchant mon tombeau; et vous ne saurez pas et vous ne sentirez pas que je ne suis plus là; vous ne lèverez pas vos yeux vers le lieu où je serai, plus haut; je serai mieux, je serai là où je pourrai intercéder pour vous.» Les jeunes élèves internes de l'hospice de la Charité, que M. Andral, oncle d'Henri Lombard, avait placés près de lui, et qui ne l'ont quitté qu'après que tout a été fini, ont été tellement saisis d'admiration par cette scène que leurs tendances incrédules sont entièrement changées. M. Andral, lui-même, si aguerri à tous les spectacles les plus déchirants, est resté abattu et consolé à la fois. Les obsèques du jeune Lombard ont été remarquables par le concours de tout le collège auquel appartenait le défunt, et par le tribut d'éloges et de regrets que chacun exprimait.
_Paris, 30 avril 1843._--La vente de charité au profit des victimes du désastre de la Guadeloupe, a produit plus de cent mille francs net. La fatigue, pour nous qui vendions, a été grande, mais non sans intérêt. Chacune des Dames patronnesses a eu sa petite aventure à raconter. Voici la mienne. Un homme d'un certain âge est venu me demander le prix d'un petit gobelet en porcelaine: «Il est de vingt francs.--Est-il en porcelaine de France?--Non, Monsieur; en porcelaine de Saxe, de la manufacture de Dresde.--De Dresde!» reprit le Monsieur. «J'ai un mauvais souvenir de Dresde, car, Madame, je suis officier d'artillerie, et c'est moi qui, dans les guerres de l'Empire, par ordre supérieur, ai fait sauter le pont de Dresde.--Eh! Monsieur! Vous ne savez donc pas que vous parlez à une Allemande?--Vous serez généreuse, Madame, et vous pardonnerez un tort de la guerre.--Oui, Monsieur, si vous êtes généreux pour nos pauvres.--Ordonnez, Madame; j'achèterai tout ce que vous voudrez, ou, du moins, tout ce que je pourrai, car je ne suis pas riche.» Et, en disant cela, il vida sa bourse sur le comptoir: elle contenait trente francs. Je me préparais à ajouter un porte-cigares au gobelet, quand il me demanda de lui accorder quelque chose de mon propre ouvrage; je mis des pantoufles en tapisserie à la place du porte-cigares. L'officier, en les prenant, me dit, de fort bonne grâce: «Madame, la paix est-elle faite?--Assurément, Monsieur, signée et ratifiée.»
Une dame de la province, qui est venue pendant les trois jours de la vente à notre boutique, nous dit, le dernier jour, qu'elle avait été si touchée, si pénétrée de notre zèle et de notre activité polie et obligeante, qu'elle nous priait de recevoir un petit souvenir d'elle. En disant cela, elle nous offrit, à chacune, à la comtesse Mollien et à moi, qui tenions la même boutique, une paire de manchettes en dentelle. Nous la remerciâmes, au nom des pauvres, croyant qu'elle destinait ces dentelles à notre boutique, mais elle nous dit clairement, alors, que c'était pour nous-mêmes. Elle ne voulut pas nous dire son nom, et nous eûmes grand'peine à lui faire accepter à notre tour, en souvenir de notre boutique, une tasse dont nous lui fîmes hommage.
_Paris, 5 mai 1843._--J'ai été, hier, chez la Reine Christine: elle a des yeux intelligents, la peau belle, le sourire gai, des fossettes gracieuses, le langage facile, un petit accent qui anime encore ce qu'elle dit. Elle parle de tout sans embarras, et il semblerait qu'elle est sans secrets. Le sans-gêne est ce qu'elle préfère, et je la crois fort soulagée d'être loin du trône et des affaires: la vie libre et assez obscure qu'elle mène à Paris lui convient parfaitement; elle n'a pas une seule Dame auprès d'elle; cet entourage de chambellans a quelque chose d'étrange; il n'y a que dans les grandes occasions indispensables que Mme de Toreno est appelée pour accompagner la Reine. Munoz est ici. Il vit à l'ombre, dans la maison de la Reine; on le dit son mari; elle a, de lui, cinq enfants, qui sont élevés à Grenoble. On assure qu'il est homme de sens, et absolument le maître de l'esprit de la Reine. Sans être aussi prodigieusement grasse que l'infante Carlotta, la Reine, cependant, est beaucoup trop lourde de taille; l'absence de corset ajoute à la disgrâce de cet embonpoint excessif; d'ailleurs, elle est petite. Elle m'a parlé de ses filles d'Espagne: elle m'a dit que la Reine Isabelle avait une grande dignité dans toutes ses habitudes de corps; qu'elle était spirituelle et décidée; tout à fait créée pour le rôle difficile qu'elle est appelée à jouer; que sa santé était remise, et que, même, elle était forte et robuste. Elle a ajouté que, malheureusement, les personnes qui l'entouraient, pour s'en faire aimer, ne l'obligeaient à aucune application, et qu'elle resterait très ignorante. La Reine m'a dit, aussi, que les nouvelles qu'elle recevait de ses filles étaient sûres, parce qu'elle avait d'autres moyens que les voies officielles pour en être informée. Elle a beaucoup parlé de feu M. le Duc d'Orléans, et avec d'extrêmes regrets, disant que sa mort était une perte, non seulement pour la France, mais même pour l'Espagne. «Non pas,» a-t-elle dit, «que le Roi ne soit très bien pour l'Espagne, mais il y avait, dans le Prince Royal, le feu de la jeunesse et un goût d'entreprise qui aurait été bien utile à ma fille.»
Le jour de l'inauguration du chemin de fer de Rouen, Mgr le Duc de Nemours se trouvant dans le pavillon de l'embarcadère, un monsieur et une dame, également voyageurs du chemin de fer, voulurent y entrer; le factionnaire laissa passer la dame, pendant que le monsieur était arrêté à causer avec quelqu'un, mais quand il voulut suivre la dame, le factionnaire lui dit: «On ne passe pas.--Mais je suis député.--N'importe.--Mais c'est ma femme que vous avez laissé passer.--C'est possible.--Mais vous voyez bien qu'elle est là, qui cause avec le Prince.--_Raison de plus!_ Vous ne passerez pas.» Cette réponse, entendue par plusieurs personnes, a fait la joie de tout le convoi.
M. le Duc de Nemours se donne de la peine pour remplir avec exactitude les devoirs de sa nouvelle position[88]. Mais cette peine est visible et lui ôte la grâce facile qui distinguait son frère aîné. Il va assez régulièrement à la Chambre des Pairs: il y exprime souvent, à ses voisins, des opinions très justes et très raisonnables sur les questions qui occupent la Chambre, mais il le fait avec embarras et froideur, dans le moins de paroles possible, puis, on le voit quitter la Chambre, à pied, seul, le cigare à la bouche, et retourner ensuite aux Tuileries.
[88] Après la mort du Duc d'Orléans, en 1842, la Chambre des Députés avait voté une loi qui nommait, en cas de mort du vieux Roi, le Duc de Nemours Régent du Royaume, pendant la minorité du Comte de Paris. A partir de cette époque, le Prince assista aux travaux de la Chambre des Pairs et fit les voyages officiels dans les départements.
_Paris, 10 mai 1843._--Décidément, le Comte de Paris, à peine âgé de cinq ans, passe effectivement entre les mains des hommes. Son précepteur couchera dans sa chambre. Cependant sa bonne lui donnera encore quelques soins physiques. Il paraît que le Roi a voulu qu'il en fût ainsi. La Duchesse d'Orléans en est peinée. Depuis son veuvage, elle n'était pas rentrée dans sa chambre à coucher et avait pris, dans la chambre du Comte de Paris, le lit de la bonne du petit Prince.
_Paris, 12 mai 1843._--J'ai longtemps vu le Roi hier. En me parlant de la Prusse, où je vais, il m'a montré son mécontentement de ce que le Roi de Prusse, en se rendant, l'année dernière, en Angleterre, et en venant plus tard à Neuchâtel[89], ait longé toutes les frontières de France, depuis Ostende jusqu'à Bâle, sans vouloir toucher le sol français. Cependant le Roi Louis-Philippe avait fait inviter le Roi de Prusse à passer par Compiègne, où ils se seraient vus. Le Roi de Prusse a décliné l'invitation, en répondant que le plus court chemin était de traverser la Belgique et que ses moments étaient comptés. Il paraît que Sa Majesté Prussienne voulait même éviter de voir le Roi des Belges, mais celui-ci ayant été à Ostende tout exprès, il n'y a pas eu moyen. Le plus blessant a été le mot du Roi de Prusse, en réponse à quelqu'un qui s'étonnait du refus que Sa Majesté avait fait de passer par la France: «Que voulez-vous? Nous nous sommes promis de ne faire aucune politesse isolée au Roi Louis-Philippe!» Le Roi des Français, piqué au vif, a, depuis, donné l'ordre à ses agents diplomatiques de refuser tout passeport à des Princes étrangers qui voudraient venir incognito à Paris, pour se dispenser de le voir, comme les Princes de Würtemberg l'ont fait, et comme le Grand-Duc Michel de Russie était tenté de le faire; la consigne, aux frontières, est d'exercer, à cet égard, la plus grande surveillance.
[89] Le pays de Neuchâtel avait été cédé à Frédéric Ier, roi de Prusse, en 1707, et était devenu français de 1806 à 1814; les traités de Vienne l'avaient rendu à Frédéric-Guillaume III, tout en le maintenant dans la Confédération suisse, et cet état de choses devait durer jusqu'à la révolution de 1848 où les montagnards chassèrent le Gouvernement prussien, Frédéric-Guillaume IV n'abandonna définitivement ses droits qu'en 1850, et une convention, signée le 24 mai 1852, assura l'indépendance de Neuchâtel, tout en réservant les droits de la Prusse.
Madame Adélaïde m'a paru désolée du mariage de la Princesse Clémentine, si terne comme position, et plus terne encore par l'extrême nullité du Prince. Madame me disait qu'il en était embarrassant, et _bien pire que le Duc Alexandre de Würtemberg_. Madame et le Roi expliquent leur consentement à ce mariage, par l'impossibilité de refuser à une fille de vingt-six ans un mariage qui n'est pas précisément inconvenant, quand on n'en a point d'autre à lui offrir. Madame et le Roi s'étonnent du plaisir que montre la Princesse d'aller après ses premiers voyages à Cobourg, où elle trouvera si peu de ressources sociales, et où la position d'une Princesse d'Orléans et d'une Princesse catholique pourra avoir ses ennuis et ses embarras, au milieu de toutes ces petites cours d'Allemagne. Mais le mouvement, le déplacement, le nouveau, ravissent cette jeune et aimable Princesse.
_Paris, 15 mai 1843._--J'ai eu l'honneur de prendre, hier, les ordres de Mme la Duchesse d'Orléans pour la Prusse. Elle est particulièrement liée avec sa cousine, la Princesse de Prusse, dont l'esprit distingué et le caractère élevé plaisent à ceux qui la connaissent intimement et les attachent à elle. Mme la Duchesse d'Orléans m'a paru plus abattue hier que la première fois que je l'avais vue depuis son veuvage. Il m'a semblé qu'elle en sentait de plus en plus le vide cruel. Beaucoup de circonstances ont contribué, depuis quelque temps, à aigrir sa douleur; l'expression en reste douce et mesurée, mais cependant moins contenue. Le départ de la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg l'isole extrêmement, et je l'ai trouvée dans un de ces moments où l'âme ne se suffit pas à elle-même, où la force fléchit et où l'épanchement devient un besoin impérieux. Sûre de mes regrets et de ma fidélité à la mémoire qui lui est chère, cette Princesse a eu un abandon et une ouverture de cœur à mon égard qui m'ont touchée profondément. Elle m'a parlé, avec une amertume qu'elle était la première à se reprocher, de l'effet que produisent sur elle toutes les circonstances où le Duc de Nemours est obligé de prendre, en public, la place que le feu Prince remplissait si bien: l'ouverture des chemins de fer, les courses de chevaux, toutes ces représentations publiques lui sont autant de blessures. Elle m'en a parlé naturellement et avec une parfaite et douce convenance dans l'expression. Tout son langage, d'ailleurs, est empreint d'un grand sentiment religieux. Elle m'a dit aussi quelques mots du mariage de la Princesse Clémentine, dont elle me semble frappée dans le même sens que l'est Madame Adélaïde. Enfin, je suis restée deux heures chez Mme la Duchesse d'Orléans, qui semblait trouver quelque douceur à _causer_, plaisir qui est rare pour elle, dont la vie est contenue et resserrée dans d'assez étroites limites. Elle parle remarquablement bien, avec grâce, finesse d'observation, et un constant désir de plaire. Peut-être tout cela est-il _trop bien_! Aussi ai-je été soulagée, en la voyant perdre, pour la première fois, de son _self-command_. J'attendais, pour l'admirer comme elle le mérite, que l'émotion devînt la plus forte, et c'est ce que j'ai éprouvé hier.
_Paris, 18 mai 1843._--J'ai rencontré, avant-hier, le P. de Ravignan chez l'abbé Dupanloup. J'ai été charmée de sa noble figure, de la douce gravité de sa parole. L'autorité qu'il possède en chaire disparaît dans la conversation. Il y est mesuré, doux; il parle assez bas, avec lenteur; la profondeur de son regard mélancolique s'allie assez bien avec un sourire bienveillant, mais sans gaieté. Il parle de Dieu avec amour, des hommes avec indulgence, des intérêts du clergé avec modération, du triomphe de la religion avec ardeur, de lui-même avec modestie, de la situation des choses avec sagesse; enfin, il inspire confiance et estime. Il ne quitte plus guère Paris; il s'agit, pour lui, d'y maintenir, par des relations fréquentes, les jeunes âmes qu'il a ramenées et attirées par ses brillantes conférences. Il ne confesse guère que des hommes, mais aussi les voit-il en foule arriver à lui, et, au dernier jour de Pâques, le nombre des jeunes gens qui se sont approchés des Sacrements a été prodigieux. On y a remarqué douze élèves de l'École polytechnique en uniforme! Il y a deux ans qu'un chapelet fut trouvé dans un des corridors de l'École, où il était tombé. Les jeunes gens s'en emparèrent, l'attachèrent au haut d'une perche qu'ils plantèrent dans la cour, et, au milieu de beaucoup de risées et de moqueries, ils s'écrièrent: «Voyons si celui de nous qui a perdu ce chapelet osera le réclamer.» Aussitôt, un des élèves s'avance et dit fermement: «Ce chapelet est à moi, je le redemande.» Il dit cela si simplement et avec tant de fermeté, que personne ne lui répondit une parole déplacée. Depuis ce jour, plusieurs suivirent son exemple, et maintenant ils sont douze catholiques pratiquants, dans l'École, très ouvertement.
On m'a assuré que le Roi se prononçait assez vivement contre les protestants et qu'il les redoutait. Mme la Duchesse d'Orléans, par prudence, habileté ou conviction, a dit plusieurs fois au Roi, depuis son veuvage: «Je ne serai jamais la _Papesse_ des protestants, Sire, vous pouvez en être assuré.»
M. Guizot, qui est venu ce matin me dire adieu, m'a dit que le Roi ne se contenterait plus du retour de l'Ambassadeur de Russie à Paris; qu'il ne voulait plus rentrer avec l'Empereur Nicolas dans ces relations équivoques qui ont subsisté depuis 1830, et qu'il n'arriverait à l'échange des Ambassadeurs que si, en même temps, l'Empereur lui écrivait: «Monsieur mon frère.» M. Guizot s'attribue l'honneur de la nouvelle marche adoptée par le Roi, à l'égard des Cours de l'Europe. Il m'a longuement parlé de Mme la Duchesse d'Orléans, et voici ce qu'il m'en a dit, et que je crois vrai. Il lui trouve beaucoup d'esprit, de mesure, de tenue, de grâce et de combinaison; mais aussi l'imagination inquiète, un besoin d'action et de produire de l'effet, un jugement qui manque parfois de justesse. Elle a, d'ailleurs, un peu d'afféterie allemande, de la recherche dans le langage et des tendances libérales qui tiennent au protestantisme et au goût de la popularité. Se sentant plus d'esprit que le Duc de Nemours, et le sachant sans ambition, elle ne le redoute aucunement, mais elle craint le Roi, qui, de son côté, se défie de son mouvement d'esprit. Ses relations avec la Reine sont sans intimité, et chaque jour les refroidit. Elle s'entend mieux avec Madame Adélaïde. Elle a un ami dans la famille, c'est le Prince de Joinville, vraie nature de héros, brillant, indompté, original, ardent, et qui a goût à sa belle-sœur. Le Duc d'Aumale, capable, courageux, très soldat, se conduit à merveille en Afrique, et s'arrange fort bien de la position qu'on lui prépare d'être vice-roi d'Algérie. Le Duc de Montpensier, peut-être le plus spirituel des fils du Roi, est bien jeune encore, et on ne le compte guère jusqu'à présent.
_Clermont-en-Argonne, 21 mai 1843._--Je chemine sans accident, mais le temps est humide et disgracieux, le pays assez maussade; cependant, près d'ici il est coupé et boisé, et m'explique ces campagnes de l'Argonne dont je faisais la lecture, à Bade, il y a quelques années. En vérité, si des voyages dans un joli pays, avec quelqu'un qu'on aime, par un joli temps et avec des curiosités excitées et satisfaites, sont une charmante chose, se faire transporter dans une boîte roulante sans intérêt, ni consolations, est une des plus sottes choses qui se puissent imaginer.
_Metz, 22 mai 1843._--On restaure l'église de Meaux. On la dégage des maisons qui l'entouraient. Sans l'humidité et le malaise que j'éprouvais, j'y serais entrée; il y a si longtemps que j'ai envie de voir la chaire où prêchait Bossuet. J'ai fini le second volume de Walckenaer sur Mme de Sévigné; je le préfère au premier. L'esprit en est excellent, l'intérêt soutenu; il y a du nouveau, sur un sujet qui n'en comporte plus guère, des recherches infinies et habilement mises en lumière. J'y ai mieux compris le grand procès de Fouquet que nulle autre part.
_Sarrebrück, 23 mai 1843._--Je vais terriblement vite. Me voici par delà la barrière de France; bientôt le Rhin sera une nouvelle frontière franchie. Chaque limite de plus que je dépasse m'attriste, et je trouve qu'un poteau peint en noir et blanc, et un filet d'eau sont de trop.
J'ai lu la première moitié du premier volume de l'ouvrage de M. de Custine sur la Russie[90]. La préface est trop métaphysique; cependant, il y a un morceau sur le protestantisme et sur les soi-disant Églises nationales et politiques, qui est spirituel et frappant; plus loin, un portrait fidèle du Grand-Duc héréditaire de Russie. J'ai été particulièrement touchée de deux chapitres ou lettres consacrées à feu Mme de Custine, mère de l'auteur; on y trouve, en abrégé, la vie _héroïque_ de cette aimable femme, qui m'aimait, et que j'ai beaucoup regrettée. Elle aurait pu être ma mère et n'avait plus que des regains de beauté quand je l'ai connue, mais il lui restait un grand charme, et tout ce qui attire et retient. On m'a beaucoup dit qu'elle avait été fort galante. Je crois qu'on disait vrai; elle était restée veuve si jeune, si belle, si isolée, que cela s'explique et s'excuse. On disait d'elle qu'elle l'était encore quand je l'ai connue. Cela se peut aussi; mais ses manières étaient réservées, son langage doux, sa parole modeste, et son ensemble de la plus parfaite décence. Je l'ai vue mourir sans une plainte. C'est ce qui m'a laissée indulgente, presque bienveillante pour M. de Custine, et qui me dispose favorablement pour ses livres, dans lesquels il y a toujours de l'esprit, quelquefois du talent, et, quand il s'agit de la Russie, beaucoup de vérité. Je condamne, cependant, cette vérité livrée au public, quand, par reconnaissance, il aurait dû la taire; mais voilà où est l'homme de lettres... C'est une race dont je ne fais pas de cas.
[90] M. de Custine avait réuni les souvenirs de son voyage en Russie dans un ouvrage en quatre volumes, intitulé: _La Russie en 1839_.
_Mannheim, 24 mai 1843._--J'ai un fonds de malaise qui me fait prendre en déplaisance tout ce que je fais. Il n'y a que le livre de M. de Custine qui me convienne. Malgré la recherche affectée du style, de l'esprit mis partout, même là où il nuit plutôt qu'il ne sert, et un besoin outré de faire de l'effet par une rédaction brillante, cette lecture amuse et intéresse. Je ne connais pas assez les lieux et les faits pour contrôler l'exactitude du récit et des descriptions; cependant, j'en sais assez, soit par tradition, soit par mes relations avec les Russes, pour trouver partout de la vraisemblance. Ainsi, tout ce qu'il dit sur les milliers d'ouvriers sacrifiés au prompt rétablissement du Palais Impérial d'hiver de Saint-Pétersbourg m'a été raconté à Berlin. L'innombrable vermine, plaie de Saint-Pétersbourg, notamment celle des punaises, ne m'était pas non plus inconnue, et, par exemple, voici ce que j'ai entendu dire par le Prince de Prusse, qui était au mariage de sa nièce[91]: c'est que le Palais nouvellement rebâti, séché par une chaleur factice excessive, était tellement infesté de punaises, que la nouvelle mariée en avait été dévorée dans la première nuit de ses noces, et s'était vue forcée de se montrer aux fêtes toute couverte de taches rouges. Elle délogea dès le lendemain; mais on m'a assuré que la plaie des punaises était fort générale, et que les maisons les mieux tenues n'en étaient pas exemptes. Cela s'explique par la quantité de feu et le calfeutrage complet des maisons pendant neuf mois de l'année.
[91] On veut ici parler du mariage du Grand-Duc héritier de Russie (depuis Alexandre II) avec la fille du Grand-Duc de Hesse-Darmstadt, mariage célébré à Pétersbourg, le 16 avril 1841.
Voici un message qui m'arrive de la Grande-Duchesse Stéphanie et où on la reconnaît bien. C'est un billet aimable, et même tendre, mais dans lequel elle me dit qu'elle sera ici, à dix heures, pour me mener déjeuner chez elle à onze, après m'avoir fait faire une course en calèche pour profiter du beau temps. Et elle sait que depuis Metz j'ai respiré le grand air sans interruption! Enfin, il faut prendre les gens comme ils sont, et, pour un jour que je suis ici, ne pas me montrer maussade; d'ailleurs, il fait réellement très beau.
_Mannheim, 25 mai 1843._--La Grande-Duchesse est, en effet, venue me prendre à dix heures, hier matin. Je l'ai trouvée vieillie et attristée. Elle a toujours le même entourage: la vieille Walsch, spirituelle et intempestive, qui paraît le soir; la baronne de Sturmfeder, qui donne bon air à la maison, la bonne petite Kageneck, le modeste Schreckenstein et le vieil aumônier. Il y avait aussi à dîner, le prince Charles de Solms, fils de feu la Reine de Hanovre, et un comte de Herding dont je n'ai rien à dire. J'ai été assaillie de questions, mais aussi je me suis permis d'en faire à mon tour. La Princesse Marie, ou plutôt la marquise de Douglas, voyage en Italie, très éprise de son beau mari, dont elle paraît fort satisfaite. J'ai eu les détails de la noce, de tous les cadeaux, des magnificences, du douaire, etc., tout cela a été splendide. Les Douglas doivent bientôt passer par ici et se rendre en Angleterre et en Écosse. On croit la Princesse Marie grosse. Lord Douglas l'a menée de Venise à Goritz, où elle a été très bien reçue par les illustres exilés. Elle a écrit de là, à sa mère, que le Duc de Bordeaux, beau de visage, aimable de langage, avait une taille affreuse de lourdeur et qu'il boitait _beaucoup_; que Mademoiselle, avec un agrément infini, était trop petite et manquait de distinction. La Grande-Duchesse va bientôt se rendre près de sa fille, la princesse de Wasa, qui habite le château de Eichorn, à deux lieues de Brünn, en Moravie. Le Prince Wasa insiste sur le divorce; la Princesse ne veut pas y consentir; la Grande-Duchesse, qui redoute avec raison un procès, veut aller décider sa fille à ne pas s'y exposer, et à venir ici à Mannheim, ce dont, au reste, elle ne se réjouit pas beaucoup personnellement, redoutant le caractère peu égal et peu facile de sa fille Louise. Le Prince Wasa se conduit fort grossièrement vis-à-vis de sa belle-mère; de plus, il est à peu près ruiné. Tout cela est un grand souci pour la Grande-Duchesse. Elle a rendu le château de Bade au Grand-Duc, et acheté la maison que celui-ci avait dans la ville. Elle a le projet de l'agrandir, de l'orner, et d'en faire une jolie chose.
_Cologne, 26 mai 1843._--Je me suis embarquée ce matin à Mayence (où j'étais arrivée hier au soir) par un grand soleil, mais aussi par un vent à tout rompre; bientôt, la grêle et la pluie ont alterné avec la bourrasque; les vagues du Rhin s'élevaient, avec des airs maritimes tout à fait déplaisants. La Grande-Duchesse Stéphanie m'avait dit qu'elle trouvait la réputation des bords du Rhin usurpée, et je suis assez de son avis. Le fleuve est beau et noblement encaissé; les villages, les églises, les ruines l'escortent de souvenirs, tout cela est vrai; mais il y a un défaut de végétation qui imprime une aridité déplaisante au paysage; cependant, il y a de l'intérêt dans cette navigation, et elle a assez de poésie, quand on est en disposition de s'y livrer. Le château de Stolzenfels, vu du bateau, a quelque chose d'élégant, mais sans grandeur; c'est ce château que le Roi de Prusse vient de faire restaurer et agrandir, de sorte qu'à son dernier voyage, il y était avec soixante personnes. On dit que l'intérieur est charmant, et qu'on y jouit d'une très belle vue. Quant au Rheinstein, que le Prince Frédéric a fait arranger, c'est une vraie coquille de noix, on n'y monte qu'à cheval, au lieu qu'à Stolzenfels on arrive en voiture. Les différentes communes propriétaires des vieux castels ruinés, sur le Rhin, en ont fait don aux différents Princes de la maison de Prusse. Ainsi, outre Stolzenfels qui est au Roi, le Rheinstein qui est au Prince Frédéric, on en a donné un au Prince de Prusse, un autre au prince Charles, la Reine même a eu le sien; ils sont tous sur la rive _gauche_, et le Roi a ordonné aux nouveaux propriétaires de les faire restaurer et de les rendre habitables. Le château de Hornbach (où la _Jeune Allemagne_ a tenu ses assemblées révolutionnaires, avant l'établissement de la commission de Mayence) qui est sur la rive _droite_ et dans les États bavarois, vient d'être donné par le Roi de Bavière au Prince Royal son fils, mais en changeant le nom; cela se nomme, maintenant, _die Maxburg_.
J'ai avancé, aujourd'hui, dans le second volume de M. de Custine. Il y raconte les conversations de l'Empereur et de l'Impératrice avec lui, paroles pleines de grâce et de coquetterie, dictées par le pressentiment qu'elles seront imprimées. Je me suis demandé, en lisant tout cela, si un voyageur qui doit l'hospitalité recherchée qu'il reçoit à la crainte de son jugement d'auteur, à la volonté d'être bien traité dans son ouvrage, à l'inquiétude d'être représenté partialement, peut-être sévèrement dans le public, si un tel voyageur, dis-je, est tenu à la même reconnaissance et à la même discrétion que le voyageur qui serait bien traité, sans arrière-pensée, et seulement parce qu'il plairait par son individualité. J'avoue que j'hésite un peu dans mon jugement à cet égard, et que, si j'estime une délicate discrétion préférable en tout état de cause, je ne puis, cependant, ne pas trouver quelque excuse pour celui qui se croit moins étroitement lié par des politesses _intéressées_ qu'il ne le serait par une bienveillance spontanée. Du reste, les conversations impériales sont mises en lumière avec un ton suffisamment _laudatif_; l'esprit le plus libre et le plus critique subit toujours, plus ou moins, l'influence des gracieusetés couronnées. Néanmoins, cet ouvrage déplaira profondément en Russie; il y rendra l'accueil fait aux voyageurs assurément plus froid et plus réservé.
_Iserlohn, 27 mai 1843._--Je suis partie de Cologne ce matin, sans regretter l'auberge du Rheinsberg. Toutes ces auberges, au bord du Rhin, sont bien situées; on y trouve des meubles en bois incrustés, et des canapés recouverts de jolies étoffes, mais le voisinage de l'eau et leur exposition les rendent très froides; l'absence de cheminée est pénible, quand le vent et l'humidité pénètrent d'autant plus que ni volets, ni persiennes, n'en garantissent; au mois de mai, les doubles croisées sont déjà enlevées, et, en vérité, je les ai regrettées. Le jour qui arrive sans défense avant quatre heures et qui vient mal à propos vous réveiller est aussi un inconvénient contre lequel j'ai d'autant plus grogné, que le bruit des quarante-cinq bateaux à vapeur, les coups de cloche qui les annoncent, le train des chauffeurs, font un vacarme qui s'étend à peu près sur les vingt-quatre heures; combinés avec le bruit intérieur que font, dans les auberges, les allants et venants; c'est à en devenir malade.
Sans la pluie, je serais allée ce matin à la Cathédrale voir jusqu'à quel point nos souscriptions (car je suis aussi un souscripteur) ont fait, depuis trois ans, avancer ce beau monument; mais il faisait si laid et je me suis sentie si rompue de par le plus exécrable petit lit allemand dans sa pureté tudesque que je n'ai pas eu le courage de me mouiller par curiosité, et je suis remontée, d'assez mauvaise humeur, dans ma voiture.
_Cassel, 28 mai 1843._--Il a plu cruellement toute la nuit, il pleut encore; c'est fort triste et déplaisant. Je vais aujourd'hui jusqu'à Gœttingen, demain à Brunswick, après-demain à Harbke; je ne serai pas fâchée de voir Brunswick que je ne connais pas, et Gœttingen, dont les turbulents étudiants et les professeurs libéraux ont fait si souvent enrager le Roi de Hanovre.
Je suis toujours plongée dans M. de Custine. Il y a dans le troisième volume une lettre sur la princesse Troubetzkoï, celle qui a suivi son mari dans les mines, qui est très belle[92]. Les faits sont assez frappants, pour n'avoir pas besoin de phrases à effet pour en produire beaucoup; l'auteur l'a senti, et, en simplifiant son style, il a encore mieux fait ressortir la dernière phase de ce terrible drame. La scène qui clôt et consomme cette rare infortune m'a fortement remuée. Je suppose que c'est pour avoir, dans mon enfance, tant entendu raconter la Sibérie à mon père, que j'ai une si vive sympathie pour les malheureux qu'on y enterre vivants.
[92] Le prince Serge Troubetzkoï, alors fort jeune, avait pris une part active dans la conspiration qui éclata à Saint-Pétersbourg, en 1825, sur la légitimité de l'Empereur Nicolas à monter sur le trône de Russie; il était accusé d'usurper la couronne de son frère Constantin. Condamné à mort par la Haute Cour de justice, le prince Troubetzkoï vit sa peine commuée en un exil perpétuel en Sibérie où il fut envoyé, et, comme forçat, obligé de travailler dans les mines. L'Empereur Nicolas resta toute sa vie inflexible et ne voulut jamais pardonner à celui qui avait conspiré contre lui; ce ne fut qu'en 1855 qu'il fut gracié par Alexandre II, à son avènement au trône. La princesse Troubetzkoï, poussée par un dévouement passionné, suivit son mari dans cet exil, et son effort parut, à tous les yeux, d'autant plus héroïque, que les deux époux avaient vécu, jusque-là, assez froidement ensemble.
_Brunswick, 29 mai 1843._--Toujours de la pluie, avec des alternatives de grêle, et, par dérision, un pauvre petit rayon de soleil, pâle et honteux, qui annonce un nouveau grain. Brunswick est une vieille ville, assez laide, avec de grandes maisons tristes, mais nobles, une vieille église fort gothique, un hôtel de ville plus gothique encore. C'est un vrai soulagement après toutes ces petites capitales refaites à neuf, sans caractère, sans souvenirs, et si mesquines dans leur ornementation moderne, de retrouver enfin du vieux. J'ai remarqué la magnifique race des chevaux de poste, des chevaux de paysans, des chevaux de troupes; ce sont des bêtes superbes, grandes, fortes, vigoureuses; je ne sais si c'est le pays même qui les produit, ou bien si on les tire du Mecklembourg.
Quand on a, comme moi, la mémoire toute fraîche de vos récits des États-Unis d'Amérique[93], et qu'on lit ceux de M. de Custine sur la Russie, on ne sait lequel des deux pays prendre le plus en grippe, précisément par leurs inconvénients opposés. Mais, à propos des Russes, je crois avoir oublié de vous conter un mot qui figurerait très bien dans les citations de M. de Custine. La dernière fois que je fus, dernièrement, à Paris, chez ma nièce Mme de Lazareff pour lui faire mes adieux, elle me dit: «Vous avez, ma tante, un visage impérial, ce matin.» Je ne comprenais pas, et je le lui dis. «Oh!» reprit-elle, «quand quelqu'un, à Saint-Pétersbourg, a particulièrement bon visage, nous disons ainsi.» N'est-ce pas très joli?
[93] Extrait d'une lettre.
_Harbke, 31 mai 1843._--J'ai quitté Brunswick hier matin, mais j'ai mis beaucoup de temps et fait une grande dépense de cris de terreur pour arriver jusqu'ici. D'abord, les grandes routes, elles-mêmes, ne sont pas merveilleuses dans le duché de Brunswick, puis Harbke est au bout d'un abominable chemin de traverse; les terribles pluies des derniers jours ont achevé de gâter toutes ces routes, et j'ai vraiment cru que nous y resterions. En arrivant, j'ai trouvé le pauvre vieux maître de céans[94] malade, et sa femme fort agitée et soucieuse. Je voulais repartir tout de suite, pour ne pas être importune dans un semblable moment, mais ni Mme de Veltheim, ni le malade lui-même n'y ont consenti; je ne partirai donc que demain, de très grand matin, pour être le soir, s'il plaît à Dieu, à Berlin.
[94] Le comte de Veltheim (1781-1848).
Ce lieu-ci est fort bien arrangé pour un château allemand; il est assez vaste et aurait du style, si on n'avait pas modernisé un vieux bâtiment qu'on aurait dû laisser dans sa première figure. Le jardin est soigné, et il se lie à des bois d'une grande beauté. La maîtresse de la maison, qui n'a pas d'enfants, aime les fleurs, les oiseaux, même de bruyants perroquets. Elle est d'une propreté scrupuleuse, a soixante-deux ans; grande, mince et pâle, elle est toujours vêtue de mousseline blanche, ses bonnets de dentelle, ses fichus, tout est noué avec un ruban blanc; elle a quelque chose d'une apparition! Rien n'est plus noble et plus ancien que la famille des Veltheim; ils le savent, et n'y sont pas insensibles; elle est une Bülow. La première femme du comte Veltheim, dont il est divorcé, est maintenant la comtesse Putbus, mère de la comtesse Lottum et du jeune Putbus, mort à Carlsruhe. Les Veltheim sont très riches, et il règne une sorte d'opulence dans cet établissement-ci, où l'utile est, cependant, très rapproché de l'agréable. La vue manque, car le château est bâti dans un fond et dominé par des collines boisées. Quand on monte sur une de ces collines, on aperçoit à l'horizon, fort distinctement, la chaîne du Harz, et, très nettement, le Brocker où Gœthe a placé les scènes démoniaques de son _Faust_.
_Magdebourg, 1er juin 1843._--Conçoit-on rien de plus contrariant que ce qui vient de m'arriver? J'ai manqué le départ du chemin de fer pour Berlin, où je comptais arriver ce soir; et encore faut-il me trouver très satisfaite d'être parvenue jusqu'ici, saine et sauve; pour faire treize lieues (il n'y a que cela de Harbke ici), il m'a fallu rester dix heures en route! La continuité du déluge de ces derniers jours, des espèces de trombes d'eau qui ont éclaté sur la contrée, ont tout dévasté et défoncé au point de grossir les torrents, d'emporter les digues, de bouleverser le terrain, etc.; rien ne peut donner une idée de mes angoisses!
_Berlin, 2 juin 1843._--Me voici donc, enfin, à ce premier but de mon long et pénible voyage. J'y arrive, à la lettre, à bout de toutes façons, avec une robe trouée, un dernier écu dans ma poche, et une fatigue qui ressemble à une forte courbature. Le chemin de fer de Magdebourg ici est fort bien organisé, il met huit heures pour parcourir une route d'autant plus longue qu'elle passe par Dessau et Wittenberg. J'ai fait comme sur les bateaux à vapeur, et je suis restée dans ma propre voiture, ce qui m'a paru le plus convenable, n'ayant pas de compagnon mâle, et la compagnie étant fort mêlée.
_Berlin, 3 juin 1843._--La duchesse d'Albuféra m'écrit que la Princesse Clémentine, se rendant à Brest afin de s'embarquer pour Lisbonne, a été admirablement reçue en Bretagne, qu'on a de bonnes nouvelles du Prince de Joinville, et que le Duc d'Aumale se distingue en Algérie. La duchesse de Montmorency me mande une étrangeté inouïe. Mme de Dolamieu a vendu, pour 35 000 francs, des lettres autographes _contemporaines_, dans lesquelles il y en avait de fort désagréables à laisser circuler. Le Roi des Français avait racheté les siennes 25 000 francs. Vraiment, le temps actuel a un cachet tout particulier d'effronterie! Le général Fagel a obligé Mme de Dolamieu à racheter pour 800 francs une lettre du Roi des Pays-Bas, qu'il lui avait donnée et qu'elle avait vendue avec la collection.
L'auteur de la tragédie de _Lucrèce_, M. Ponsard, et l'auteur de la tragédie de _Judith_, Mme Émile de Girardin, dont les succès ont été si différents, se sont rencontrés chez la duchesse de Gramont. Mme de Girardin y a étouffé de rage, à un degré, dit-on, qui a été grotesque.
_Berlin, 4 juin 1843._--J'ai vu, hier, la comtesse de Reede. Cette vieille et très aimable dame, qui me traite toujours comme sa fille, m'a reçue à bras ouverts, et m'a mise tout de suite au courant du terrain. Elle est à la tête de la fraction hostile et sévère pour la Princesse Albert; celle-ci est partie pour la Silésie; sa position ici est détestable, et quoique le Roi l'ait soutenue, en ce sens qu'il n'a pas permis à son frère de divorcer, la Princesse ne se trouve pas moins cruellement déplacée dans le monde et à la Cour.
J'ai été prendre le thé chez la Princesse de Prusse où se trouvait aussi son mari. Lui est engraissé, mais elle, est d'un changement qui m'a fait peine, et qui est bien préjudiciable à sa beauté que j'aimais tant. Comme elle est jeune et forte, j'espère que l'éclat et la fraîcheur lui reviendront.
_Berlin, 5 juin 1843._--J'ai eu, hier, une laborieuse journée. D'abord, la messe du dimanche; puis, je suis rentrée pour causer longuement d'affaires avec M. de Wurmb et M. de Wolff; je suis alors allée chez Mme de Perponcher, puis chez les Werther, qui vont aujourd'hui même retrouver leur fils, Ministre de Prusse à Berne; ensuite, chez lady Westmorland, qui venait de recevoir la nouvelle de la maladie grave d'un de ses fils, laissé en Angleterre; enfin, chez les Radziwill.
J'ai dîné chez la Princesse de Prusse, où il y avait le Prince et la Princesse Guillaume, oncle et tante, leur fils, qui revient du Brésil, les Werther, la comtesse Neale, les Radziwill, le prince Pückler-Muskau, et Max de Hatzfeldt. Grand et beau dîner, dans le plus joli palais du monde, mais il faisait un temps orageux qui rendait tout le monde malade. Je ne connaissais pas le prince Pückler, qui a trouvé moyen de rentrer en grâce à la Cour[95], jusqu'à un certain point du moins, et voici comment: le Prince de Prusse, désirant embellir son parc de Babelsberg, près de Potsdam, a fait écrire, par son jardinier, à celui de Muskau, pour l'engager à demander un congé de quelques semaines à son maître, et à venir tracer le jardin de Babelsberg. Sur cela, le Prince de Prusse reçoit une lettre du prince de Pückler, qui lui dit que le véritable jardinier de Muskau étant lui-même, il partait à l'instant pour Babelsberg s'entendre avec le jardinier du Prince. En effet, il arrive à Babelsberg, se met à faire exactement le métier de jardinier, à tracer des allées, à dessiner des massifs, etc.; au bout de quelques jours, le Prince de Prusse le rencontre dans cette occupation, naturellement le remercie, l'engage à dîner, et le voici, tout simplement, fort en vogue ici. Il m'a dit qu'il partait aujourd'hui pour Muskau, m'a demandé, quand je serai à Sagan, de vouloir bien visiter son parc, et m'a offert ses services pour arranger celui de Sagan.
[95] Le prince Pückler avait, dans ses ouvrages, fait preuve d'indépendance, d'une grande hardiesse de jugement, qui, alliées à des idées libérales, paraissaient alors fort excessives à une Cour aussi rétrograde que celle de Prusse, et l'avaient fait tenir à l'écart en haut lieu.
M. et Mme Bresson sont venus plus tard me prendre, et m'ont menée à l'Opéra, où on donnait _Robert le Diable_, dirigé par Meyerbeer lui-même; c'était bien exécuté, mais la chaleur était affreuse. Beaucoup de personnes sont venues dans notre loge, et entre autres, Maurice Esterhazy, qui me paraît un peu battu de l'oiseau.
_Berlin, 6 juin 1843._--J'ai eu la visite de Humboldt, qui dit que, d'ici à deux ans, il y aura une représentation nationale siégeant à Berlin, d'abord consultative, et peu après délibérative.
Je suis frappée du mouvement de Berlin, depuis que les chemins de fer y aboutissent dans toutes les directions. La population s'est augmentée de cinquante mille âmes. Le développement de l'industrie et du luxe est sensible.
Voici une petite anecdote qui est curieuse. A la mort de Mgr le Duc d'Orléans, l'Impératrice de Russie et le Prince de Prusse qui se trouvaient à Pétersbourg, cherchèrent à décider l'Empereur de saisir cette occasion pour écrire directement au Roi Louis-Philippe. Il s'y refusa, mais il dit à l'Impératrice qu'il l'autorisait à écrire à la Duchesse d'Orléans. Les deux Princesses s'étant connues autrefois en Allemagne, et en étant au tutoiement, l'Impératrice écrivit en allemand, et employa le tutoiement; elle reçut une réponse en français, assez froide, et sans tutoiement. L'Impératrice en a été très blessée, et s'en est plainte, ici, à sa tante, la Princesse Guillaume de Prusse, sœur de la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg. L'Impératrice prétend qu'il est très malhonnête de répondre dans une autre langue que celle dans laquelle on vous écrit, et que si la Duchesse d'Orléans croit ne devoir se servir que de la langue du pays de ses enfants, elle, l'Impératrice, en ferait autant, et, à l'occasion, ne lui écrirait qu'en russe.
J'ai vu M. Bresson, qui m'a dit que dernièrement, à un cercle, à Saint-Pétersbourg, l'Empereur s'était adressé au Chargé d'affaires de France, en lui demandant: «Quand donc M. de Barante revient-il?»
J'ai dîné chez les Wolff, avec le comte Alvensleben, Ministre des finances, M. d'Olfers, directeur du Musée, le Conseiller d'État Huden et M. Barry, qui, après Schœnlein, est le premier médecin de Berlin. Je suis allée ensuite chez lady Westmorland, que j'ai trouvée extrêmement vieillie et changée, mais toujours spirituelle et aimable. Elle m'a dit que lord Jersey était inconsolable du mariage de Sarah avec Nicolas Esterhazy, qui, cependant, est heureux jusqu'à présent. Le vieux lord Westmorland a fait le testament le plus dur possible pour son fils, et lady Georgiana Fane, bien loin, comme on l'avait dit, de se montrer bienveillante pour son frère, a exigé l'exécution prompte et tellement rigoureuse du testament, que les Westmorland seraient fort embarrassés, sans leur poste de Berlin. En quittant lady Westmorland, j'ai été chez la comtesse Pauline Neale, une de mes plus anciennes connaissances en ce monde; je l'ai trouvée seule, et nous sommes restées longtemps à causer de notre jeunesse.
_Berlin, 9 juin 1843._--J'ai dîné, hier, chez la Princesse de Prusse. Vraiment, c'est une personne bien intéressante; la suite qu'elle met dans sa bonté pour moi et sa confiance toujours croissante m'attachent de plus en plus à sa personne et à sa destinée. Sa santé m'inquiète, et je crains qu'elle n'ait raison de la juger sérieusement compromise. Il y avait beaucoup de monde à son dîner. La Princesse Charles, sa sœur, mes deux neveux Biron, le Prince de Würtemberg, le plus jeune des frères de la Grande-Duchesse Hélène; ce dernier m'a dit que le Grand-Duc Michel allait arriver à Marienbad, et que de là il irait en Angleterre. Le Roi de Hanovre, tombé malade en route pour se rendre en Angleterre, n'a pu arriver à Londres pour le baptême. On le dit en très mauvais état, et frappé de l'idée, très probable du reste, qu'il va mourir, ce qui le préoccupe surtout parce qu'il lui a été prédit qu'il mourrait l'année où son fils se marierait.
_Berlin, 11 juin 1843._--J'ai été hier à Charlottenbourg, visiter le mausolée du feu Roi, à côté de celui de la feue Reine. On a agrandi la chapelle, mais le tout a perdu de son effet, et je n'ai pas été satisfaite, quoique l'autel, en marbre noir et blanc, soit une des plus jolies choses que j'aie jamais vues. Tous les murs sont couverts de passages de la Bible que le Roi actuel a choisis lui-même, et qui sont écrits en lettres d'or sur des bandes bleu de ciel; c'est un peu mauresque. En tout, l'ensemble n'a rien de chrétien. Décidément, le protestantisme est sec dans son architecture, dans ses formes extérieures, dans l'ensemble de son culte, comme dans le fond de ses changeantes doctrines.
_Berlin, 14 juin 1843._--Hier, après avoir dîné auprès du fauteuil de la comtesse de Reede, sa fille, Mme de Perponcher, m'a fait faire le tour des grands appartements du Château, pour me montrer le _Rittersaal_, que le Roi vient de faire restaurer. Quelques portraits curieux, et quelques meubles du temps du Grand-Électeur, donnent un certain intérêt à ces appartements, qui, à tout prendre, sont médiocres. Nous avons quitté la Comtesse pour aller à la Comédie Allemande, où on a très bien représenté _Mademoiselle de Belle-Isle_[96], car les traductions de la scène française encombrent tous les théâtres.
[96] Cette pièce d'Alexandre Dumas père était alors jouée au Théâtre Royal de Berlin (Schauspielhaus), d'après la traduction allemande de L. Osten.
Il vient de paraître un roman historique, qui fait fureur ici, _Der Mohr_ (_le Nègre_)[97] et s'étend sur le règne de Gustave III. L'auteur, qui a passé beaucoup d'années en Suède, a eu connaissance des archives du Royaume, et les pièces qu'il cite sont authentiques. On dit ici qu'il a vraiment existé un nègre à la Cour de la Reine Ulrique, et que la plupart des caractères et des faits de ce roman sont vrais. Je le lis avec intérêt. Ayant connu dans mon enfance le baron d'Arnfelt (c'est lui qui m'a appris à lire), je m'intéresse tout particulièrement à ce qui se rapporte à lui. M. de Talleyrand m'a aussi beaucoup parlé de Gustave III, qu'il a beaucoup vu, lors de son second voyage à Paris, lorsqu'il revenait de Rome. Le Roi de Suède s'était alors si bien mis dans l'esprit du Pape qu'il se croyait sûr de pouvoir obtenir facilement un chapeau de cardinal pour un de ses amis. Il proposa à M. de Talleyrand de le demander pour lui, mais celui-ci déclina une faveur que la réputation équivoque de Gustave III aurait entachée d'un mauvais vernis[98]. A la même époque, la Princesse de Carignan[99], grand'mère du Roi de Sardaigne actuel, fort éprise de M. de Talleyrand (alors abbé de Périgord et pas encore évêque d'Autun), se croyait, elle aussi, assez de crédit à Rome pour y obtenir les dispenses nécessaires pour que mon oncle, rendu à l'état laïque, pût l'épouser. Il m'a souvent raconté, comme une des particularités singulières de sa vie, avoir été ainsi, et à la même époque, l'objet de deux projets contradictoires, dépendant tous les deux, dans leur exécution, de la Cour de Rome. Il m'a dit aussi que Gustave III était fort spirituel et fort aimable.
[97] Ce roman _Der Mohr oder das Haus Holstein-Gattorp in Schweden_, paru sans nom d'auteur, met en scène un nègre du nom de Badin, qui aurait été réellement amené d'Afrique en Suède, pendant son enfance en 1751.
[98] Guillaume III, qui avait été à Rome en 1771, comme Prince Royal, y retourna après son avènement au trône en 1783. Pie VI occupait alors la chaire de saint Pierre et reçut le Roi avec la plus grande bonté. Au mois de juin 1784, Gustave III arrivait à Paris pour y revoir la Reine Marie-Antoinette à laquelle il était très attaché.
[99] La Princesse de Carignan, grand'mère du Roi Charles-Albert, était une Princesse Joséphine de Lorraine, sœur de cette charmante Princesse Charlotte, abbesse de Remiremont, pour laquelle M. de Talleyrand éprouva une affection toute dévouée.
_Berlin, 15 juin 1843._--M. de Valençay est arrivé ici avant-hier. Nous avons dîné hier chez les Radziwill avec M. Bresson, qui m'a appris le mariage du Prince de Joinville: il épouse une Princesse du Brésil, qui est jolie, aimable, et qui a quatre millions de francs en dot.
Nous avons fini la soirée chez la Princesse de Prusse, qui était seule avec son mari. J'ai le regret de penser que cette aimable Princesse ne sera plus ici à mon retour, le 23; elle part pour Weimar le 20, et doit passer l'été près de sa mère. Je suis tourmentée de sa santé, de l'état de son moral qui est fort abattu.
_Berlin, 16 juin 1843._--Hier, je suis allée avec la comtesse Neale, par le chemin de fer de Potsdam, dîner à Glienicke, chez la Princesse Charles de Prusse; le temps était assez froid, mais sec et clair. Le Prince Adalbert de Prusse, celui qui revient du Brésil, était de ce dîner. Il m'a parlé de la Princesse de Joinville, qu'il a vue à Rio-de-Janeiro, comme étant très jolie, très aimable; j'en suis charmée pour notre jeune Prince.
J'ai vu, le soir, Mme de Chreptowitz, née Nesselrode, qui vient de Saint-Pétersbourg et se rend à Naples, où son mari est nommé Chargé d'affaires. Elle dit qu'on lit M. de Custine avec fureur à Saint-Pétersbourg, et _fureur_ est le mot, car ce livre excite, chez les Russes, une colère affreuse. Ils prétendent qu'il est rempli de faussetés. L'Empereur le lit avec attention, en parle avec dédain, et en est outré au fond. Qui est fort amusante à ce sujet, c'est Mme de Meyendorff, femme du Ministre de Russie à Berlin, qui dit tout haut que ce livre est aussi vrai qu'amusant et qu'elle espère qu'il corrigera les Russes de leur présomption.
M. de Liebermann, Ministre de Prusse à Pétersbourg, qui est aussi ici, se rendant à Carlsbad, me disait hier qu'il succombait moralement et physiquement à Pétersbourg, et qu'il serait mort, s'il n'avait pas obtenu un congé. Le fait est qu'il a très mauvais visage, à travers sa bouffissure, et qu'il me semble excédé de la Russie.
Le Roi de Danemark a annoncé sa visite au Roi de Prusse, dans l'île de Rügen.
_Sagan, 17 juin 1843._--Je suis arrivée ici ce matin. J'y demeure dans une jolie maison, en face du château, où l'intendant général de mon père demeurait autrefois. J'y ai trouvé une estafette venue de Muskau, pour me demander de m'y rencontrer avec le Prince de Prusse; je retournerai donc à Berlin par Muskau, et j'y passerai un jour.
J'ai visité en voiture, avec M. de Wolff, une partie de mes nouvelles acquisitions, entre autres une forêt, où des cerfs et des chevreuils ont entouré ma voiture, ce qui m'a charmée.
_Sagan, 19 juin 1843._--Hier, dimanche, j'ai été à la grand'messe dans la très jolie église de la ville, messe en musique, et qui n'a vraiment pas été trop mal exécutée. J'ai été ensuite au château, pour examiner des livres et différents objets de peu de valeur, du reste, que j'ai achetés avec le reste de l'alleu. Tout cela compose des rapports fort singuliers avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, et un mélange de _tien_ et de _mien_ fort désagréable, que j'ai hâte de voir finir.
Ce matin, j'ai été à la petite église où ma sœur est enterrée; j'y ai fait dire une messe pour elle. J'ai expliqué, à un architecte, les restaurations que je désirais faire à cette église. En sortant de là, j'ai été visiter des écoles, des salles d'asile, des fabriques. J'ai ensuite donné à dîner aux officiers du parc d'artillerie en garnison ici, au Préfet et à différentes autres personnes de la ville.
_Muskau, 20 juin 1843._--J'aurais beaucoup à conter de céans. Je vois tout d'abord que ce n'est pas un lieu comme un autre. Je suis partie de Sagan ce matin vers neuf heures, et arrivée ici à une heure. Le chemin n'est pas mauvais, mais, aux environs de Muskau, on tombe dans une mer de sable, qui ralentit le pas jusqu'à l'engourdissement. Aussi est-on doublement surpris de traverser ensuite le parc le plus frais, le plus vert, le plus fleuri, le plus soigné qu'on puisse imaginer. C'est l'Angleterre avec toutes ses recherches de soins et d'élégances à l'extérieur et au dedans du château. Une rampe très noble, bordée de beaux orangers, conduit à la cour du château, qui serait moderne sans des tours terminées par des clochers, qui lui donnent l'imposant dont manquent les habitations modernes. J'ai trouvé, au bas du perron, le prince Pückler, entouré de chasseurs, de laquais, d'Arabes, de nègres, de toute une troupe bariolée fort étrange. Il m'a tout de suite menée dans mon appartement, qui est d'une recherche extrême, un salon comblé de fleurs, une chambre à coucher toute drapée en mousseline blanche, un cabinet de toilette dans une tour; il n'y a pas jusqu'à mes gens qui ne disent n'avoir jamais été si bien logés. Le Prince de Prusse, retenu à Berlin par des affaires, n'arrivera que demain ici. La princesse Carolath, belle-fille du prince Pückler, est venue me faire les excuses de sa mère, la princesse Pückler, qui, un peu souffrante, n'était point encore habillée, mais qui est arrivée peu après; elle est extrêmement aimable, extrêmement grande dame, et cause de tout on ne saurait mieux.
Dans le nombre des habitants singuliers de ce château, il y a un petit nain[100], petit, petit, petit, tout au plus grand comme un enfant de quatre ans, proportionné parfaitement, vêtu en Polonais, âgé de dix-neuf ans, arrangé, bichonné, attifé. Il a l'air heureux, et me fait cependant la plus triste impression.
[100] Le fameux Billy, comme les amis du Prince l'appelaient.
_Muskau, 21 juin 1843._--La fin de la journée d'hier a été fort gâtée par un temps froid, aigre, venteux, qui tout à coup, après trois jours de chaleur, est venu attrister le paysage et glacer les pauvres corps humains. Après le dîner, j'ai vu le reste de la maison. Tout y est élégant, sans que les proportions intérieures soient très vastes; les fleurs, fort artistement employées à l'ornementation intérieure, donnent une grâce particulière à l'appartement. Le cabinet de travail de la Princesse ressemble, tout à la fois, à une serre et à une volière. Ce qui m'a le plus frappée, c'est un portrait du Prince fixé au bureau de la Princesse, autour duquel des branches de laurier se penchent avec art; elles appartiennent à deux lauriers en pots, placés des deux côtés du bureau; un petit vase de _ne m'oubliez pas_ est posé entre ce portrait et l'écritoire. Ceci n'est qu'un des mille et un détails de cette union brisée, reprise, singulière, qui ne ressemble à rien, car, si on rencontre souvent, dans le monde, des gens séparés sans être divorcés, il est bien plus rare de rencontrer des gens divorcés qui ne sont pas séparés[101].
[101] La princesse Pückler, divorcée en 1817 du comte Charles de Pappenheim, se remaria la même année avec le prince Hermann Pückler. Ils divorcèrent en 1826, parce que le prince Pückler, à peu près ruiné par son luxe insensé, voulait épouser une riche Anglaise, miss Harriet Hamlet. Ce projet échoua, et le Prince et sa femme, quoique divorcés par la loi, habitèrent de nouveau, très heureux, sous le même toit, sans qu'un second acte de mariage ait eu lieu.
Malgré le froid désagréable et le vent aigre qui aurait exigé du feu, nous sommes montés en voiture découverte pour faire le tour du parc. Le prince Pückler m'a menée en phaéton, désirant être le cicerone de cette création extraordinaire. En Angleterre, ce serait bien; ici, c'est merveilleux. Il a créé non seulement un parc, mais encore un pays. Des plaines sablonneuses, des monticules blanchâtres et poudreux se sont changés en collines verdoyantes, en pelouses vertes et fraîches; des arbres superbes surgissent de toutes parts, des massifs de fleurs encadrent le château; une jolie rivière vivifie le tout; la ville de Muskau donne de l'intérêt au paysage, qui est varié, riche et plein de grâce. Eh bien! pendant tout le temps de cette promenade, qui a duré deux heures, le prince Pückler ne m'a parlé que de son intention de vendre cette belle création. Il voudrait que le Prince de Prusse en devînt l'acquéreur. Il prétend qu'ayant achevé son œuvre, il ne s'y intéresse plus; que, né peintre et ayant achevé son tableau, il veut en commencer un autre dans un meilleur climat; il tourne ses yeux, dit-il, vers le midi de l'Allemagne, vers la Forêt Noire et les confins de la Suisse. La Princesse est désolée de ce projet, elle ne s'en cache pas; je le conçois: elle vit ici depuis vingt-cinq ans et y a créé tout l'intérieur. De plus, elle a découvert, ici même, une source minérale qui lui a donné l'idée d'un établissement complet de bains, ce qu'elle a fait exécuter, et qui fait, dans le parc, une charmante fabrique.
Pour en revenir au prince Pückler, je le trouve différent de ce que je croyais: il parle peu, d'un son de voix assez bas, et, soit qu'il me sente peu disposée à la malice et à la malveillance, soit qu'il réserve la sienne pour ses écrits, sa conversation n'en a pas été empreinte. Il me donne plutôt l'idée d'un homme blasé, fatigué, ennuyé, que d'un homme méchant.
_Muskau, 22 juin 1843._--Je voulais partir ce matin, mais le Prince de Prusse m'a dit de si bonne grâce qu'il ne me permettait pas de quitter Muskau avant lui, qu'il y aurait eu manque de savoir-vivre à ne pas obéir, d'autant plus que la princesse Pückler semblait attacher beaucoup de prix à ce que je restasse.
On peut, ici, rester paresseusement dans sa chambre jusqu'à midi, ce qui rentre fort dans mes habitudes. Quand je suis descendue, hier, au salon, le Prince de Prusse, arrivé dès neuf heures du matin, rentrait déjà d'une promenade. On a déjeuné, puis la Princesse a montré beaucoup de curiosités rapportées par son mari, des coffres, des cadres, des modèles du Saint-Sépulcre, des chapelets, des croix en nacre de perle, parfaitement travaillées en Palestine, des peintures arabes, des armes, des instruments de tous genres; dans la bibliothèque, on nous a montré un manuscrit sur vélin, avec des vignettes peintes, de la _Chronique_ de Froissard. Il y a de tout dans cette curieuse demeure où les contrastes abondent. Dans l'après-midi, les hommes ont repris leurs grandes courses, et les dames se sont promenées dans les jardins qui méritent bien la peine d'être vus en détail, tant le soin y est merveilleux, sans que la recherche des détails nuise à l'effet grandiose de l'ensemble. Plus tard, on est monté en calèche, et, arrivé à une grande pelouse couverte de monde, on s'est arrêté à voir parader, caracoler, galoper les chevaux arabes et égyptiens du prince Pückler, montés par ses gens vêtus en costume oriental. C'était animé, gracieux et joli. Le thé était servi dans un des pavillons de l'établissement de bains.
_Berlin, 24 juin 1843._--J'ai trouvé, en arrivant, des lettres qui changent encore mon itinéraire. Ma sœur Acerenza est malade; son médecin insiste tellement pour Carlsbad qu'elle s'y rend avec mon autre sœur le 1er juillet. Ceci me décide à aller à Carlsbad, en partant d'ici; j'y mènerai mon fils auquel les eaux sont ordonnées.
Un mot encore sur la fin de mon séjour dans le féerique Muskau. Le jeudi 22, après le déjeuner, tout le monde est monté voir l'appartement du prince Pückler. Il se compose de quatre à cinq pièces, toutes remplies de tableaux, de sculptures, de gravures, de livres, de manuscrits, de curiosités païennes, chrétiennes, asiatiques, barbaresques, égyptiennes; le joli pied moulé de feu son Abyssinienne[102] est sur son bureau à côté du portrait de sa femme; un modèle du Saint-Sépulcre fait pendant à un crocodile empaillé; le portrait de Frédéric le Grand fait pendant à celui de Napoléon; la gravure de M. de Talleyrand est à côté de celle de Pie VII. Il y a des inscriptions, sur toutes les portes, dans le style de Jean-Paul. Au milieu de tout ce salmigondis, il y a, évidemment, de certaines intentions, avec le cachet du maître de l'appartement. Enfin, cela a de l'intérêt de plus d'un genre. Après cette inspection, on a été goûter dans un château de chasse, situé au milieu des plus belles forêts. Le Prince de Prusse a tiré et tué un cerf. On est rentré à la nuit. On a soupé, puis, aux flambeaux, le Prince de Prusse a assisté à une parade de la landwehr, suivie d'une promenade à pied dans le parc tout éclairé par des feux de Bengale, si habilement placés derrière les arbres et les massifs de fleurs, que les feux ne se jugeaient que par l'effet de repoussoir qu'ils produisaient. C'était vraiment magique; je n'avais jamais rien vu de semblable. Le Prince de Prusse a quitté Muskau cette nuit-là même à deux heures, et moi j'en suis partie hier matin.
[102] Cette Abyssinienne se nommait Machbouba, le prince Pückler l'avait ramenée de ses voyages. Elle ne put supporter le climat du Nord, et mourut à Muskau, après avoir, à Vienne, embrassé la religion catholique, sous l'influence de la princesse Metternich, qui avait pour Machbouba un vif intérêt.
_Berlin, 25 juin 1843._--Hier, je suis allée à une soirée chez les Radziwill, où j'ai rencontré Humboldt, arrivant de l'île de Rügen, dont il dit des merveilles, ainsi que de l'établissement du prince Putbus, qui a pu y recevoir les deux Rois, de Prusse et de Danemark, sans que ni lui, ni sa femme, aient été obligés de se déranger de leurs habitudes[103]. Il paraît que le roi de Danemark est fort occupé de ce qui adviendra de son royaume après sa mort. Son fils est si fou et si méchant qu'il est presque impossible qu'il puisse régner; d'ailleurs, il maltraite sa femme horriblement, au lieu de lui faire des enfants. On dit donc que le Danemark se divisera; que les îles et le Jutland reviendront à un Prince de Hesse-Cassel, mais que des prétentions fort diverses s'élèveront sur le Holstein et le Schleswig, que la Russie élèvera les siennes, et, comme ce que l'on redoute le plus en Allemagne, c'est de voir la Russie y prendre pied, il paraîtrait que les deux Rois ont cherché à éviter cette invasion, et que l'on va travailler à fondre toutes les prétentions par le mariage d'un Prince de Holstein-Glücksbourg avec une des Grandes-Duchesses de Russie.
[103] Le 17 juin 1843, le Roi de Danemark, Christian VIII, avait débarqué à Putbus où l'attendait le Roi de Prusse.
_Berlin, 26 juin 1843._--J'ai dîné, hier, avec M. de Valençay, chez le Ministre de Russie, où j'ai vu, en grand détail, mon ancienne maison[104], qui est beaucoup embellie, mais le fond en était bien beau, et si je l'avais encore maintenant, rien ne me la ferait vendre.
[104] La maison Courlande, située à Berlin _Unter den Linden_, numéro 7, faisait partie de la part de fortune que la duchesse de Talleyrand avait reçue à la mort de son père. La Duchesse vendit cette maison par l'entremise de son architecte en 1839, pour le prix de 95 000 thalers. L'Empereur Nicolas en fut l'acquéreur direct et sa qualité de propriétaire de cet immeuble lui valut le titre de _Bourgeois honoraire de Berlin_. On y réserva des appartements pour l'Empereur et sa famille, et on y installa la légation de Russie qui y est encore.
_Berlin, 29 juin 1843._--Le chemin de fer nous a conduits, hier, M. de Valençay et moi, à Potsdam, où l'équipage du Roi nous a menés à Sans-Souci. Le Roi est arrivé pour dîner, après un Conseil qui avait duré cinq heures, et qui avait eu pour objet les difficultés qui se développent de plus en plus dans les États des provinces rhénanes. Il paraît que le Roi n'avait pas été d'accord avec les Ministres sur la marche à adopter; en tout cas, il fallait qu'il fût préoccupé, car il n'était pas du tout dans son état naturel. Le dîner, où il y avait, outre M. de Valençay et moi, les Ministres, le service, un vieux Pourtalès de Neuchâtel, M. de Humboldt et M. Rœnne, s'est passé très languissamment. Le Roi est engraissé, ce qui était inutile; il est vieilli, trop haut en couleur; je ne lui trouve pas l'air de santé que je lui voudrais. Après le dîner, tous les convives sont retournés à Berlin, excepté mon fils, Humboldt et moi, qui avons été gardés pour la promenade. On m'a menée me reposer dans un appartement que le Roi vient de faire arranger, et qui a un air _roman_ comme s'il datait de Frédéric II. Cet appartement a ceci de singulier, qu'en 1807, le Roi étant enfant, à Memel, a rêvé une nuit une chambre ainsi faite, et s'en souvenant encore, il l'a fait exécuter. La boiserie est peinte en vert très clair; toutes les moulures, qui sont dans le goût de Louis XV, sont argentées, ainsi que les cadres des glaces et des tableaux aussi; le bureau, les rideaux sont rouges; la commode et le chiffonnier sont en bois de rose incrusté et couverts, ainsi que la cheminée en marbre noir, de très belles porcelaines de Saxe. A sept heures, j'ai accompagné la Reine en calèche, tandis que le Roi montait en phaéton, avec son Ministre favori, le comte Stolberg, qui est un homme fort agréable. Mon fils était dans une troisième voiture, avec Humboldt. Le Roi ouvrait la marche, et nous a fait suivre de fort belles routes percées dans une forêt qu'il a ajoutée au grand parc de Potsdam. Il a bien voulu ensuite nous ramener au chemin de fer. Le dernier convoi nous a ramenés à Berlin, où je tenais à faire acte de présence chez Mme de Savigny, qui avait arrangé une soirée musicale pour nous. C'était fort joli: ses nièces, son fils, deux autres messieurs ont parfaitement chanté, et un M. Passini a joué du violon, mieux, cent fois mieux que je n'avais jamais entendu jouer de cet instrument. Je le mets bien au-dessus de Paganini et de Bériot.
_Berlin, 1er juillet 1843._--Il faudrait bien que ce nouveau mois qui commence nous donnât enfin l'été, mais il ne semble pas s'y préparer; il fait froid, humide, abominable. Malgré cela, j'ai été hier avec les Radziwill, mon fils et M. d'Olfers, voir les fresques qu'on exécute au Musée, sous la direction de Cornelius. C'est très beau de composition, de dessin, de pensée. J'ai été aussi au _Kunstverein_, voir le portrait de Tieck par Styler, qui est le peintre de portraits en renom en Allemagne, en ce moment et à juste titre, ce me semble.
_Berlin, 3 juillet._--Hier, nous avons été à Potsdam à une fête militaire, pour laquelle l'Empereur de Russie avait envoyé une députation, ce qui y avait fait inviter tous les Russes qui se trouvent ici. Toute la famille Royale et plusieurs grands seigneurs du pays y étaient. La Princesse Albert, revenue de Silésie, s'y trouvait, vieillie, changée, et, à mon gré, tout simplement très laide; elle n'avait point l'air embarrassée. Le dîner a eu lieu dans la grande galerie, après qu'on avait été voir dîner en plein air les troupes, qui ont été constamment arrosées par une petite pluie très désagréable, qui gâtait singulièrement le coup d'œil. Après le dîner, le spectacle, puis le souper, puis le chemin de fer.
_Kœnigsbrück, 6 juillet 1843._--Je suis arrivée hier ici chez mes nièces; le château est à peu près plein, mais seulement de parenté: le comte et la comtesse de Hohenthal, Mme de Lazareff et ses trois enfants, Fanny Biron, ses deux jeunes frères Pierre et Calixte, les deux filles et le petit garçon du pauvre comte Maltzan, cousins germains de mes nièces, puis toutes sortes de gouvernantes, etc.; tout le monde paraît de bonne humeur et on m'a fort bien reçue.
_Carlsbad, 11 juillet 1843._--Dans la journée du 7, nous avons eu à Kœnigsbrück un terrible orage; grêle, trombe d'eau, inondation; un enfant du village a été noyé; tout le monde est accablé. Mon pauvre neveu Hohenthal y a perdu foins et récoltes. Je suis partie le 8 de bonne heure pour aller dîner à Pillnitz, où Leurs Majestés m'ont reçue avec bonté et grâce. Le 9, de grand matin, j'ai entendu la messe à Dresde, j'ai déjeuné et suis partie pour Téplitz. Hier, j'en suis sortie par un temps orageux; les chevaux se sont effrayés, emportés, et si, en se jetant sur un des côtés de la route, ils ne s'étaient pas embourbés dans une terre grasse et fraîchement remuée, nous étions perdus. Le moment n'a pas été agréable, car le danger était réel. Enfin, comme il est passé, il faut en rendre grâces à Dieu et n'y plus songer.
J'ai trouvé ici mes sœurs fort bonnes et fort tendres pour moi, mais la seconde est jaune, changée, infiltrée.
_Carlsbad, 13 juillet 1843._--J'ai reçu, hier, quelques visites, d'abord celle du prince Paul Esterhazy, avec lequel j'ai repassé bien des souvenirs; puis l'Ambassadeur Pahlen, qui est tout aussi ignorant de son avenir que Barante l'est du sien. Plus tard, j'ai été dîner avec mon fils chez le prince Paul Esterhazy, où se trouvaient la princesse Gabrielle Auersberg, dame des pensées de l'Empereur Alexandre pendant le congrès de Vienne, la princesse Vériand de Windisch-Graetz, une des jolies femmes de la même époque, et sa fille, puis l'Ambassadeur Pahlen, M. de Liebermann et le comte Woronzoff-Daschkoff. Après le dîner, j'ai fait quelques visites et pris le thé chez mes sœurs, où plusieurs personnes sont venues, entre autres, le comte de Brandebourg, fils du gros Guillaume et de la comtesse Doenhoff. Nous nous étions connus jadis à Berlin, et nous avons été bien aises de nous revoir.
_Carlsbad, 15 juillet 1843._--Je passe presque toutes mes journées avec mes sœurs; puis ici on vit dans la rue, on y flâne, on y dépense son argent dans les boutiques qu'on longe sans cesse. J'avais été invitée hier à un thé chez cette comtesse Strogonoff, avec laquelle j'ai dîné à Londres chez Mme de Lieven; j'y ai été pour une demi-heure; c'était un salon de Saint-Pétersbourg, dans lequel je me suis trouvée perdue. J'y ai vu le maréchal Paskewitch, qu'on nomme, je crois, prince de Varsovie; il a l'air assez peu aimable et nullement distingué.
_Breslau, 24 juillet 1843._--J'arrive et je repars, je voudrais arriver pour dîner chez mon neveu Biron à Polnisch-Wartenberg, et je n'ai pas de temps à perdre. La route de Dresde ici n'a rien de remarquable, et Breslau est une vieille ville plus sérieuse que frappante.
_Polnisch-Wartenberg, 26 juillet._--J'ai trouvé ici, avant-hier, un vrai congrès de famille, et une invitation pressante à aller dîner le lendemain chez les Radziwill. J'ai donc été hier matin, avec mon neveu, à Antonin, château de chasse des Radziwill dans le grand-duché de Posen. Le temps était hideux, et les rondins des routes polonaises fort rudes. Six chevaux, attelés à une voiture légère, nous ont menés à travers de sombres forêts, dans des sables profonds, rendus inégaux par les racines apparentes et secouantes des arbres. Le grand-duché de Posen, qui commence à deux lieues d'ici, a, en tout, un triste aspect; la population, les habitations, la culture, tout y est appauvri. J'ai été reçue avec beaucoup d'amitié chez les bons Radziwill qui habitent un singulier castel, plus original que confortable. C'est près de ce château que leurs parents sont enterrés. On m'a menée au caveau de famille, prier près du tombeau de feu leur mère, la Princesse Louise de Prusse, ma marraine, et plus que cela vraiment, une amie maternelle.
_Polnisch-Wartenberg, 27 juillet 1843._--Mon neveu m'a menée hier matin en calèche voir une partie de ses propriétés. Le reste du temps, nous l'avons passé à examiner d'anciens papiers de famille et des souvenirs de nos grands-parents qui s'y trouvent. Le prince Radziwill, en passant pour aller à ses inspections, a dîné ici.
_Günthersdorf, 29 juillet 1843._--Je suis venue de Polnisch-Wartenberg, en m'arrêtant quelques heures à Breslau, pour visiter les églises, le vieil Hôtel de Ville, quelques boutiques mieux garnies et de meilleur goût que celles de Berlin, aussi pour faire ma cour et demander la bénédiction pastorale du Prince-Évêque[105] qui m'a reçue d'une façon touchante. Mon neveu, qui m'avait accompagnée partout, m'avait laissée dans la Cathédrale, et avait été demander à l'Évêque s'il pouvait me recevoir. Il est aussitôt venu me chercher, malgré ses quatre-vingt-deux ans, m'a menée chez lui et m'a montré son palais qui est beau. Il a fallu accepter une collation. Breslau est une ville de traditions et de caractère qui m'a fort convenu.
[105] Le Prince-Évêque de Breslau était alors le vicomte Melchior de Diepenbrock (1798-1853), cardinal.
_Günthersdorf, 31 juillet 1843._--Je ne connais pas assez la princesse Belgiojoso pour savoir si je dois être flattée ou non de la comparaison que M. Cousin vous a faite[106] de mon esprit et du sien; mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible à M. Cousin de juger le mien, vu que je n'ai jamais parlé avec lui, ni causé devant lui. Ainsi donc, ce qu'il en dit, n'est que par ouï-dire, c'est-à-dire sans connaissance de cause. En tout cas, mon érudition, qui est toute réservée dans le dix-septième siècle, baisse humblement pavillon devant une _Mère de l'Église_; je ne fais pas de livres; je suis, et je deviens, chaque jour plus ignorante, tout occupée que je suis d'intérêts matériels, et, s'il me fallait absolument faire de la pédanterie sur quelque chose, ce serait sur la législation des fiefs[107]. A propos, j'ai été effrayée ce matin par la trompette d'un postillon, qui m'a donné l'alerte d'une estafette, qu'on envoie en Allemagne pour oui ou pour non; au lieu de cela, c'était M. de Wolff arrivant avec un nouveau projet d'arrangement pour l'affaire de Sagan. Dans quinze jours, l'affaire sera, ou absolument terminée, ou absolument rompue. Voilà donc encore quinze jours d'incertitude à ajouter à tant de mois passés en suspens. Feu M. de Talleyrand, qui avait toujours raison, disait qu'il y avait encore un bien large fossé entre une affaire faite et une affaire terminée.
[106] Extrait d'une lettre.
[107] Allusion à son affaire du fief de Sagan, qui se négociait alors.
_Günthersdorf, 3 août 1843._--La mort du général Alava m'a émue, quoique cependant son individu ne fût pas placé bien haut dans mon opinion. C'est encore un débris du passé qui disparaît; puis enfin, je l'ai bien soigné à Rochecotte, et j'avais l'habitude d'entendre le bruit de sa canne sur mes parquets. La mort a quelque chose de si grave! et quand elle se met à diminuer les rangs, comme elle l'a fait autour de moi depuis quelques années, il n'y a pas moyen de ne pas beaucoup y songer, ni d'y rester insensible. Je m'en préoccupe de plus en plus, et, parfois, il me semble que je n'ai pas de temps à perdre pour ordonner ce qu'il faut pour ce grand et dernier voyage.
_Günthersdorf, 10 août 1843._--J'ai passé presque toute la journée d'hier à Wartenberg. Je veux y créer un petit hôpital, dont les préparatifs et arrangements m'intéressent beaucoup; c'est un genre de choses selon mon cœur. La soirée était superbe; je l'ai passée assise sur mon balcon, entourée de fleurs, lisant et rêvant; mais, pour que la disposition rêveuse soit douce, il faudrait n'avoir aucune préoccupation triste et pénible, sans quoi, on s'enfonce dans l'amertume.
_Günthersdorf, 16 août 1843._--Mes sœurs sont arrivées hier matin, et Louis, mon fils, hier soir. Mes nièces et leurs enfants sont ici depuis quelques jours, ainsi que le comte Schulenbourg, de sorte que ma petite maison est à peu près pleine.
_Günthersdorf, 21 août 1843._--J'ai été hier à Wartenberg, à la messe; en rentrant, j'ai trouvé M. de Wolff qui nous a conté le terrible incendie de la salle de l'Opéra à Berlin, et le danger et l'effroi qui ont régné dans le charmant palais de ma chère Princesse de Prusse[108]. Elle y était déjà souffrante, la frayeur paraît l'avoir rendue tout à fait malade. On dit que le jeune Archiduc d'Autriche, qui se trouve en ce moment à Berlin, s'est conduit à merveille dans cette circonstance[109]. Hier au soir, à l'heure du thé, la comtesse de La Roche-Aymond s'est arrêtée ici, en allant chez sa nièce Mme de Bruges, qui habite la Haute-Silésie; elle s'est même décidée à passer quelques jours avec nous. Elle est Allemande, elle a longtemps habité la France, puis elle est revenue se fixer dans sa patrie. Malgré ses soixante-treize ans, elle est gaie et vive. Elle nous a dit qu'il n'y avait rien de si scandaleux que le testament du Prince Auguste de Prusse, qui vient de mourir, à cause de l'énumération de ses maîtresses et de ses enfants naturels. Le nombre de ceux-ci a été de cent vingt, mais tous n'ont pas survécu à leur père[110].
[108] Les deux bâtiments étaient l'un vis-à-vis de l'autre, et le vent poussait les flammes du côté du palais du Prince et de la Princesse de Prusse.
[109] Il s'agit ici de l'Archiduc Étienne, fils de l'Archiduc Joseph, palatin de Hongrie, qui s'était alors arrêté à Berlin, en se rendant à Hanovre.
[110] Le Prince Auguste de Prusse, frère cadet du Prince Louis-Ferdinand tué en 1806 à Saalfeld, et fils du Prince Ferdinand, dernier frère de Frédéric le Grand, ne s'était jamais marié. Possesseur d'une fortune considérable qu'il avait su augmenter d'une façon peu scrupuleuse vis-à-vis des siens, il fit un testament par lequel il retournait à la Couronne de Prusse la partie des biens dont il ne pouvait pas disposer, et dotait du reste ses nombreux enfants naturels, enlevant ainsi à sa sœur, la princesse Radziwill, tout l'héritage qui devait lui revenir. Ce scandale amena un retentissant procès, qui fut perdu par les Radziwill et occupa beaucoup l'opinion publique à Berlin.
_Hohlstein, 6 septembre 1843._--Je suis arrivée à Hohlstein avant-hier. Malheureusement, le temps est toujours fort maussade et éprouvant. Ici, il n'y a, outre mes sœurs, que Fanny et moi. La vie y est très calme, c'est ce qui me plaît.
Hier, mes sœurs ont voulu me mener à trois lieues d'ici, à Neuland. C'est une grande propriété, avec un petit château, que l'ex-Roi des Pays-Bas a achetée, il y a dix-huit mois, du comte de Nostitz. On dit qu'il la destine à sa femme comme douaire. On y bâtit, on y dessine un jardin, on meuble, mais dans des mesures rétrécies et d'un goût mesquin. La position est médiocre, il n'y a de beau que les prairies, dont, avec du goût, on pourrait tirer parti. L'ensemble ne m'a pas plu.
_Berlin, 11 octobre 1843._--La ville de Berlin ne plaît pas à chacun; je le comprends: quoique belle, elle est monotone et trop moderne. Prague est bien plus imposant, Dresde plus animé. La vraie importance de Berlin est toute politique et militaire; aussi y a-t-on toujours l'impression d'être à l'État-Major.
M. de Humboldt est extrêmement obligeant, mais ses politesses cachent toujours un petit ingrédient malicieux, qui se mêle à tous ses empressements, et dont il est bon de se défier. C'est ainsi qu'il amuse le Roi par mille récits dans lesquels la charité n'est pas saillante.
On dit beaucoup que le coup de pistolet tiré, à Posen, sur la voiture de l'Empereur Nicolas, est une petite comédie moscovite, arrangée pour justifier de nouvelles rigueurs en Pologne, et pour avoir le droit de les provoquer, d'ici, contre le grand-duché de Posen[111].
[111] L'Empereur de Russie, après un séjour à Potsdam, faillit, en revenant dans ses États, devenir la victime d'un attentat. A son passage par Posen, le 19 septembre, le peuple était encore douloureusement ému de la mort du général de Grolman, survenue le 15 septembre à la suite d'une maladie de cœur. Très apprécié et très aimé de toutes les classes de la population, le général avait été enterré ce jour même du 19 septembre avec un grand concours de monde. On en profita, un peu plus tard, pour faire feu sur la voiture des aides de camp de l'Empereur, que l'on avait prise pour celle du Czar. On trouva plusieurs balles dans sa voiture et dans les manteaux des officiers, mais on ne put jamais réussir à éclaircir cet événement.
_Berlin, 16 octobre 1843._--J'ai, enfin, reçu hier la conclusion du traité avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, pour la possession de Sagan, le tout signé, parafé et ratifié. Ce résultat, que je dois en grande partie à l'habileté de M. de Wolff, me fait attacher un double prix à la solution définitive de la question.
La prise de possession officielle est fixée au 1er avril, mais avec permission de surveiller les employés dès aujourd'hui. Il faut maintenant la régulariser par un pacte de famille auquel concourront tous les agnats; puis abandonner l'alleu au fief pour satisfaire la Couronne, et refaire un tout de ce qui est fractionné aujourd'hui. Cela fait, le Roi doit, en me conférant une nouvelle investiture, recevoir mon serment de vasselage.
Nous possédons ici l'agréable Balzac qui revient de Russie, dont il parle aussi mal que M. de Custine, mais il n'écrira pas un voyage _ad hoc_; il prépare seulement des _Scènes de la vie militaire_, dont plusieurs actes se passeront, je crois, en Russie. Il est lourd et commun. Je l'avais déjà vu en France; il m'avait laissé une impression désagréable qui s'est fortifiée.
Avant-hier, il y a eu dîner, spectacle et souper au Nouveau Palais. On a donné _le Rêve d'une nuit d'été_, de Shakespeare, traduit par Schlegel. Les décorations étaient fort belles. J'ai soupé à côté de l'Archiduc Albert, qui est naturel, poli, bien élevé, et qui m'a plu. Il doit épouser la Princesse Hildegarde de Bavière qu'on dit très jolie.
Je vais aller dîner à Babelsberg chez la Princesse de Prusse. Elle doit avoir la bonté de me mener le soir à Sans-Souci, où le Roi m'a dit de venir, en petit comité, entendre Mme Viardot-Garcia.
_Berlin, 18 octobre 1843._--Le petit concert à Sans-Souci a été fort agréable. Mme Viardot a très bien chanté, et, malgré sa laideur, elle a été entraînante. Elle vient de partir pour Saint-Pétersbourg.
J'ai appris au Roi la conclusion du traité entre mon neveu et moi. A cette occasion, il a été parfait pour moi; il m'a paru revenu de toutes ses préventions en faveur de la branche aînée de ma famille[112] et j'ai été vraiment touchée de sa bonté. J'ai eu, hier, une longue conférence avec le prince de Wittgenstein qui, en sa qualité de chef du Ministère de la maison du Roi, a sous sa direction toutes les questions des fiefs de la Couronne.
[112] Les Hohenzollern-Hechingen.
_Sagan, 28 octobre 1843._--La duchesse Mathieu de Montmorency se plaint, dans les lettres qu'elle m'écrit, d'un catarrhe obstiné; je serais très peinée si elle venait à mourir, je perdrais en elle une amie chrétienne; elle et Mgr de Quélen m'ont appris que c'étaient les seules amitiés toujours égales, toujours indulgentes, et dans lesquelles l'amour-propre n'a aucun enjeu, car elles aiment, non seulement pour le temps, mais aussi pour l'éternité. J'ai aussi reçu aujourd'hui une lettre de M. Royer-Collard, dont l'écriture est bien changée. Je me sens menacée dans mes vrais amis. Je suis, depuis la mort de M. de Talleyrand, terriblement éprouvée dans ce genre.
Sagan, que j'étudie à fond, est une ville de sept mille âmes, avec six églises, dont cinq catholiques, toutes intéressantes. Il y a aussi, dans la ville, plusieurs fondations de charité qui datent des différents Ducs; il y en a qui remontent à six cents ans, et qui ont été dotées par les Ducs de la maison des Piast[113]. Il est touchant de voir ces œuvres subsister encore, quand tous les monuments dus à l'esprit purement humain se détruisent si rapidement. On me reçoit ici avec un grand empressement; depuis quatre ans, tout y était dans un état d'abandon cruel, et même depuis plus longtemps, car ma sœur avait tout quitté pour l'Italie et ne s'intéressait en rien à ses propriétés.
[113] Dynastie polonaise, issue de Piast, et qui régna de 842 à 1370. Une branche des Piast conserva le duché de Silésie jusqu'en 1675.
_Vienne, 14 novembre 1843._--Je suis depuis quelques jours ici. J'ai eu avant-hier l'honneur de faire ma cour à l'Archiduchesse Sophie, que j'avais connue avant son mariage. Elle m'a reçue à merveille. Il est impossible d'être plus gracieuse, plus aimable, plus animée, facile et spirituelle de toutes manières. Elle m'a beaucoup questionnée sur notre Famille Royale, et en a parlé dans des termes très convenables, avec beaucoup de mesure et de bienveillance. J'ai été charmée de cet entretien.
_Vienne, 24 novembre 1843._--On mène ici une vie bien autrement calme qu'à Berlin. La Cour ne s'aperçoit pas; l'élégance est encore à chasser dans les châteaux; les réunions ne commencent pas avant le Jour de l'An. J'ai été quatre fois au spectacle, qui finit à neuf heures et demie, et trois fois faire la partie du prince de Metternich, qui dure, à la vérité, jusque vers minuit, mais où il n'y a que cinq ou six habitués, et aussi chez Louise Schœnburg, dont quelques personnes entourent également la chaise longue de neuf heures à onze heures. Medem, M. de Flahaut, Paul et Maurice Esterhazy, le maréchal Marmont viennent souvent chez moi à la fin de la matinée.
1844
_Vienne, 4 janvier 1844._--J'entre dans les paquets, les adieux, les mille petits arrangements qui précèdent un départ. Je quitterai Vienne fort satisfaite du séjour que j'y ai fait, et très reconnaissante de l'extrême bienveillance et obligeance que chacun m'y a témoignée.
_Sagan, 24 janvier 1844._--Avant-hier, j'ai été à la chasse, en traîneau; on a tué deux cent quatre-vingts pièces de gibier. Hier, j'ai visité une très belle maison de détention centrale pour cette partie de la Silésie. Elle est dans Sagan même et occupe la maison qui était autrefois un couvent de Jésuites. C'est un bel établissement, chrétiennement dirigé par le baron de Stanger, veuf, qui dans sa douleur d'avoir perdu sa femme qu'il adorait, s'est voué, par sentiment religieux, à cette œuvre de régénération. L'ecclésiastique qui le seconde est un Juif baptisé, une espèce d'abbé de Ratisbonne, très zélé, tout en Dieu, une nature de missionnaire. Les résultats obtenus jusqu'à présent sont très consolants.
Ma vie ici est simple, tranquille, et je l'espère utile. Avec cela, de bonnes nouvelles de ceux auxquels je suis sincèrement attachée, et pas plus de misères physiques que ce que je puis supporter. Se sentir inutile, n'avoir aucun but sérieux, ou bien être paralysé par des souffrances physiques trop intenses, voilà les seules conditions dont il est permis, je crois, de se plaindre à Dieu. Je ne parle pas de la douleur de survivre à ceux qu'on aime tout à fait, car c'est là, avant tout, _le sensible_: expression admirable de Mme de Maintenon. D'ailleurs, dans l'emploi soutenu de l'activité appliquée au soulagement des autres, ou à l'avantage de sa famille, on trouve de puissantes consolations.
_Berlin, 23 février 1844._--La secte des Piétistes, vrai fléau de la Prusse, fait ici plus de mal que n'en feraient des impies. Il est incontestable que la Prusse, comme tout le reste de l'Europe, est travaillée par des éléments révolutionnaires, et que la Silésie l'est, en particulier, par des agitations religieuses, résultant d'une population mixte; hostilité, rivalité que les Piétistes fomentent d'une façon bien peu chrétienne.
J'ai revu la Princesse Albert de Prusse, qui a meilleur visage depuis son voyage d'Italie. J'ai été surprise de son air aisé et gaillard dans une position d'autant plus difficile que la mort de son père lui a enlevé son plus ferme appui.
On me mande de Vienne que Mme de Flahaut se met à protéger les jeunes Hongrois qui font du train à la diète de Presbourg, qu'elle loue leurs discours d'opposition, qu'elle les encourage à venir la voir. A Vienne, on n'en est encore qu'à la surprise, mais cela n'en restera pas là. Vraiment, cette femme n'a pas une fibre diplomatique dans toute sa sèche organisation.
_Berlin, 19 mars 1844._--Nous avons eu ici pour tous les Mecklembourg, Nassau et le Grand-Duc héréditaire de Russie, une petite recrudescence carnavalesque qui m'a fait veiller, étouffer, et dont je me sens un peu fatiguée. Le Duc de Nassau a la plus triste mine du monde, et je le crois, à tous égards, désagréable; il a l'air d'un chirurgien de régiment. La jeune Duchesse a une taille, des bras, un teint admirables, mais elle est rousse et a le gros visage bouffi d'un maillot. Elle est simple et très bonne personne. Le Grand-Duc héréditaire de Russie s'est fortifié sans s'embellir. La Princesse Auguste de Cambridge, qui a épousé le Prince héréditaire de Mecklembourg-Strelitz, est une parfaite représentation de ce que devait être, à son âge, sa tante, la Landgravine de Hesse-Hombourg. On prendra ici, dans quelques jours, le deuil du Roi de Suède, qui est décidément mort.
_Berlin, 24 mars 1844._--Je savais ce que vous me mandez[114] sur la justice que Charles X a toujours rendue à M. de Talleyrand, à l'occasion de la scène qui s'est passée entre eux dans la nuit du 16 au 17 juillet 1789. Le Roi s'en était exprimé à la vieille duchesse de Luynes, et j'étais chez mon oncle lorsqu'elle est venue lui rapporter les paroles de Charles X. J'ai tellement cessé mes relations avec M. de Vitrolles, depuis 1830, que je ne saurais comment m'y prendre pour lui demander d'attester les faits relatifs à cette scène, et qu'il raconte comme les tenant de la bouche même de Charles X[115].
[114] Extrait d'une lettre.
[115] Les _Mémoires_ du prince de Talleyrand contiennent le récit de cette scène à laquelle la _Chronique_ fait allusion. Le lecteur trouvera, aux Pièces justificatives de ce volume, cette relation, dont la véracité est attestée par M. de Vitrolles lui-même, telle qu'elle se trouve dans l'_Appendice_ du deuxième volume des _Mémoires_ de M. de Talleyrand.
_Berlin, 30 mars 1844._--Je suis dans les audiences de congé, les préparatifs et les ennuis de mon départ. Je passerai la plus grande partie du mois d'avril à Sagan, j'en repartirai vers le 20 pour Paris, où je veux assister aux couches de ma fille. J'irai faire ensuite une course de quelques jours à Rochecotte, puis je reviendrai en Allemagne à la fin du mois de juin.
Passablement occupée ces derniers temps, j'ai dû laisser sans réponse plusieurs lettres. Les grandes distances permettent de ces grands partis que plus de voisinage rendrait difficiles. Feu M. de Talleyrand faisait, avec raison, le plus grand cas de ce système. Il me reprochait, comme un manque d'habileté, de tout relever, de répondre à tout, d'argumenter, de discuter sur tout, de ne pas assez glisser sur les difficultés, de trop m'apercevoir des indiscrétions et des exigences. Je lui répliquais que, dans sa position et à son âge, de certains silences, qui devenaient des avertissements ou des leçons, étaient acceptés, mais que j'étais encore trop jeune et pas assez indépendante pour me donner de telles habitudes. J'avais raison alors, mais comme la jeunesse est un défaut dont on se corrige chaque jour, malgré soi, je trouve, depuis quelque temps, le moment tout arrivé pour traiter comme non avenu ce qui me blesse ou m'impatiente.
Ici se trouve une interruption de trois années consécutives dans la _Chronique_. La duchesse de Talleyrand partit pour la France au mois d'avril 1844, afin d'y soigner la marquise de Castellane au moment de la naissance de son fils; elle ne fut pas contente de ce voyage, ayant trouvé des difficultés auprès des agnats français pour obtenir leur consentement à l'érection du fief de Sagan en faveur de son fils aîné. M. de Bacourt n'ayant pas approuvé non plus ce projet d'établissement en Allemagne, il en résulta un refroidissement dans la correspondance qui alimente cette _Chronique_. Celle-ci ne reprit vraiment qu'à la fin de 1847, après le don de Rochecotte à la marquise de Castellane, ainsi qu'à la mort de son gendre le marquis de Castellane, qui fit de nouveau accourir en France la duchesse de Talleyrand.
1847
_Sagan, 12 décembre 1847._--Je suis charmée de savoir que votre nomination à l'ambassade de Turin est chose décidée, puisque cela vous convient[116]. On me mande, de Berlin, que l'Empereur Nicolas en veut à Paul Medem d'avoir quitté son poste sans congé, et qu'en conséquence il n'est pas traité comme il a le droit et l'habitude de l'être. Le comte de Nesselrode et ses nombreux amis ne s'épargnent pas pour dissiper ce nuage et on ne doute pas qu'ils n'y réussissent. A Berlin, on ne songe qu'à la Suisse, dont le passé fait honte, dont le présent inquiète, dont l'avenir menace, et notamment le midi de l'Allemagne[117]. M. Guizot, cependant, paraît aller courageusement de l'avant, avec ou sans l'Angleterre, et, à Berlin, on se montre très satisfait de sa franchise et de sa décision. Cette phrase me vient de haut lieu.
[116] Extrait d'une lettre à M. de Bacourt.
[117] Après la chute de l'Empire, le comté de Neuchâtel, qui avait appartenu à la Prusse depuis Frédéric II, entra dans la Confédération suisse, dont il forma le vingt et unième canton, tout en restant sous la suzeraineté de la Prusse. Cette double position amena une série de conflits et de troubles. En 1847, Neuchâtel ayant refusé de prendre part à la guerre contre le _Sonderbund_, fut condamné à payer à la Confédération une indemnité de près d'un demi-million.
_Sagan, 18 décembre 1847._--J'entends dire, de bonne source, que la fermentation des petits États, en Suisse, est extrême, surtout parmi les paysans, et que le poids des contributions dont on frappe les malheureuses victimes du _Sonderbund_ les poussera probablement à un soulèvement en masse. Colloredo et Radowitz devaient quitter Vienne aujourd'hui, pour se rendre au Congrès qui doit traiter les affaires de la Suisse[118].
[118] Des tentatives anti-libérales s'étaient succédé en 1839-1840, dans les cantons suisses du Tessin, de l'Argovie, du Valais et de Vaud. Le Grand-Conseil décréta la suppression des couvents. Les cantons catholiques protestèrent et formèrent entre eux une ligue, appelée _Sonderbund_, pour la défense de leurs droits. Le parti radical vit là une violation de la Constitution et déclara la guerre au _Sonderbund_, qui fut vaincu dans une bataille acharnée, livrée sur les frontières du canton de Lucerne.
J'ai eu, hier, la visite du prince et de la princesse Carolath. Je les avais vus à Londres, en 1830, où le prince Carolath avait été envoyé par le Roi de Prusse pour complimenter Guillaume IV à son avènement. Le prince Carolath est, par sa mère, cousin germain de la Reine douairière d'Angleterre[119]. La Princesse est née comtesse Pappenheim, elle est petite-fille du chancelier Hardenberg; sa mère, divorcée du comte Pappenheim, a épousé le prince Pückler-Muskau. Elle est très bonne, et très charitable pour les pauvres; elle fait des vers charmants, lit beaucoup, parle plusieurs langues.
[119] La mère du prince Henri Carolath-Beuthen était née duchesse Amélie de Saxe-Meiningen, et était la tante de la Reine Adélaïde d'Angleterre.
_Sagan, 24 décembre 1847._--Voilà l'Impératrice Marie-Louise morte, et cet événement qui, il y a un an, aurait été à peine remarqué, jette aujourd'hui une complication de plus dans le Nord de l'Italie, dont assurément ce terrain, miné de toutes parts, n'a pas besoin. On dit que les Parmesans tremblent de tomber sous le gouvernement de ce misérable Duc de Lucques, et que les esprits sont prêts à la révolte[120]. Le Grand-Duc de Toscane, débordé par le mouvement libéral, inquiète et mécontente la Cour de Vienne. On dit que le Saint-Siège est au même point que la Toscane. Il me paraît impossible que le Piémont ne participe pas à toute cette fermentation, et c'est là, de toute _la botte_, ce qui me préoccupe le plus. Il paraît qu'il y a beaucoup d'assassinats en Italie; je sais bien que les membres du Corps diplomatique sont moins exposés, mais les crimes près de soi, lors même qu'on n'en est pas l'objet, rendent la vie difficile et triste. A Vienne, on dit la société agitée, hargneuse, querelleuse, duelliste. Plusieurs motifs l'ont faite ainsi; d'abord et avant tout, la Diète singulièrement tumultueuse de la Hongrie, où la jeune noblesse libéralement sauvage s'exerce pendant la semaine pour revenir le samedi, de Presbourg, passer le dimanche à Vienne, et y vociférer dans le Casino-noble, en attendant qu'on établisse des clubs. Le parti anti-Metternich (je parle des conservateurs, dont une partie considérable lui est fort opposée) trouve la conduite de l'Autriche dans les affaires de Suisse déplorable[121]. On dit tout haut que le prince de Metternich s'est laissé jouer par lord Palmerston, et qu'il aurait dû faire, non pas des notes habiles, mais des démonstrations armées, que si l'esprit lui reste pour les premières, l'énergie lui manque pour les secondes. On m'assure donc que l'hiver sera difficile à Vienne, et que déjà il y a eu des scènes vives et désagréables. Il n'y a que Mme de Colloredo qui soit de bonne humeur, resplendissante des pierreries magnifiques que lui a données le nouvel époux, coiffée et ajustée avec jeunesse et coquetterie, en rose, avec des roses dans les cheveux, enfin quinze ans, fort indifférente aux moqueries dont elle sait être l'objet, et aidée à les bien supporter par les empressements du comte de Colloredo qui paraît amoureux et satisfait. Je répète les commérages viennois que mon beau-frère m'a apportés hier...
[120] A la mort de l'Impératrice Marie-Louise, en vertu de l'arrangement pris à Paris en 1817, Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, prit possession des duchés de Parme et de Plaisance; celui de Guastalla passa au duc de Modène, et il céda le duché de Lucques au grand-duc de Toscane. En 1848 d'ailleurs, le nouveau duc de Parme abdiqua en faveur de son fils Charles III, qui avait épousé Mademoiselle, fille du duc de Berry.
[121] Pendant tout le temps que dura la lutte en Suisse, les Puissances n'avaient cessé d'envoyer des sommations au parti radical. La France, surtout, menaçait d'intervenir par les armes, mais les événements de 1848 écartèrent toute intervention.
_Sagan, 28 décembre 1847._--Je crains que l'Italie ne soit hérissée de difficultés intérieures et diplomatiques. On assure que le Duc de Lucques n'usera pas de ses droits sur Parme, et qu'il les abandonnera à son fils. Celui-ci a fait de telles sottises et de telles bévues en Angleterre, que la Reine Victoria a fait dire à l'Ambassadeur d'Autriche qu'Elle le priait d'engager le Prince de Lucques à quitter promptement l'Angleterre, sans quoi elle se verrait obligée à l'y engager directement. C'est bien triste pour Mlle de Rosny, sa femme[122], qu'on dit charmante et distinguée.
[122] Mademoiselle, fille du Duc de Berry.
M. de Radowitz est un homme d'esprit et d'instruction, fort infatué de lui-même et grand parleur, à la tête du parti catholique _mystique_ en Prusse, et comme tel, fort avant dans les bonnes grâces et la confiance du Roi.
Barante m'écrit, de Paris, de façon à me confirmer que les relations entre la Russie et la France ne sont pas aussi près de se renouer qu'on le disait. Lui-même me paraît plutôt viser à la succession du duc de Broglie comme ambassadeur à Londres, qu'à celle de Bresson à Naples.
1848
_Sagan, 4 janvier 1848._--Je suis tout à fait bouleversée de la mort de Madame Adélaïde[123]. C'est un malheur pour les pauvres, pour le Roi, pour mes enfants. C'est, pour moi, perdre la personne qui regrettait chaque jour M. de Talleyrand, que j'ai tant de motifs de pleurer constamment. Cette triste année 1847 a fini, ainsi, par un coup de foudre, et je comprends parfaitement que les amis particuliers du Roi commencent l'année 1848 sous de tristes augures. L'horizon politique me semble fort sombre. Je ne prétends pas que le tour du Nord ne viendra pas, mais, pour l'instant, c'est le Midi qui bien décidément est en fièvre chaude.
[123] Madame Adélaïde était morte presque subitement le 31 décembre 1847.
_Sagan, 6 janvier 1848._--Il y a du vrai dans ce que Mme de Lieven dit de Humboldt. Je ne prétends pas qu'il soit absolument _radical_, mais il est fort _avant_ dans le libéralisme, et à Berlin il passe pour pousser Mme la Princesse de Prusse dans la route qu'elle ne suit pas toujours avec assez de prudence. Du reste, Humboldt a trop d'esprit pour se compromettre et il reste dans une certaine mesure ostensible, mais au fond il est un dernier reste de ce que le dix-huitième siècle a renfermé d'éléments dissolvants.
Je connais assez le Roi Louis-Philippe pour être convaincue de son courage et de sa présence d'esprit; aussi, en voyant dans la gazette la soumission d'Abd-el-Kader, je me suis dit tout de suite que le Roi y trouverait un spécifique certain contre sa douleur[124]. Cependant son lien avec sa sœur était de telle sorte que ce n'est peut-être pas dans le premier moment qu'il sentira le plus cette perte, mais à mesure que la vie reprendra son cours accoutumé, et qu'aux heures qu'il passait chez elle, qu'aux occasions, sans cesse renaissantes, où il avait quelque chose à lui confier, elle ne sera plus là pour tout écouter, tout recevoir, tout partager; c'est alors que l'isolement se fera sentir et que la tristesse arrivera. La Reine est, sans doute, tout aussi fidèle, tout aussi dévouée, mais elle est en partie envahie par la maternité; puis, son esprit n'est pas dans les mêmes directions; elle n'est pas toujours dans ce Cabinet, à attendre chaque minute du plaisir royal; ses directions religieuses vont au delà de celles du Roi; bref, c'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Du reste, il vaut bien mieux que le Roi survive à sa sœur, que si cela avait été le contraire, car, j'en suis persuadée, Mademoiselle aurait été tuée du coup.
[124] Malgré la victoire du général Bugeaud à Isly, Abd-el-Kader avait trouvé dans l'énergie de son caractère la force de lutter encore en Algérie; mais après avoir vu périr dans une dernière affaire ses plus dévoués partisans, il dut se rendre en 1847 au général de Lamoricière. Abd-el-Kader fut détenu prisonnier en France jusqu'à la proclamation de l'Empire. Après que Napoléon III lui eut rendu la liberté, il vécut en Syrie, en ami fidèle et dévoué de la France.
_Sagan, 10 janvier 1848._--Si je n'ai plus de sécurité quand je me porte bien, il ne faut pas croire que j'aie une grande terreur de cette mort subite, dont à la vérité je ne prévois pas le moment, mais sur le fait de laquelle je n'ai aucun doute. Je n'ai pas envie de mourir, mais je n'ai pas plaisir à vivre. N'ai-je pas démesurément rempli ma vie? et toutes mes tâches ne sont-elles pas accomplies? Le reste ne me touche plus guère; ce n'est plus que du remplissage, cela ne vaut pas la peine des petits efforts journaliers que cela coûte. Pourtant, je ne me laisse pas aller à des idées noires; mon compte est fait, mon parti pris, je ne m'en attriste pas, et tant que je vivrai mon activité vivra en moi. Ce à quoi je ne pourrai jamais me résigner, c'est à me sentir inutile, et j'espère que Dieu me fera la grâce de me laisser, jusqu'au dernier moment, intelligente des besoins de ceux qui m'entourent. Si je n'aimais pas les pauvres, je me croirais bien plus misérable qu'eux; heureusement que je me sens chaque jour plus tendre pour eux et qu'ils me tiennent lieu de beaucoup.
_Sagan, 12 janvier 1848._--On me mande qu'à la cérémonie de l'enterrement de Madame Adélaïde à Dreux, le Roi a été accablé et désolé. Je crains bien pour lui cette année 1848.
Il paraît que c'est le Duc de Montpensier qui est chargé du dépouillement des papiers particuliers de sa tante.
_Sagan, 18 janvier 1848._--Je lis avec soin les débats des Chambres françaises; j'ai été enchantée des réponses nobles du Chancelier[125], et fines de M. de Barante, à ce M. d'Alton-Shée qui pousse l'inconvenance par trop loin[126]. L'aspect général me paraît sombre, et je ne sache pas un point de l'horizon sur lequel jeter les yeux avec satisfaction.
[125] Le duc Pasquier.
[126] Dans la séance du 10 janvier à la Chambre des Pairs, M. de Barante, rapporteur de la Commission, avait donné lecture du projet d'Adresse en réponse au discours du Trône. Ce projet fut vivement attaqué par le comte d'Alton-Shée, qui, des rangs du parti dynastique, s'était jeté tout à coup dans l'opposition, dès le début de l'agitation réformiste précédant la Révolution de février 1848. N'hésitant pas à manifester à la tribune même de la Chambre haute des opinions nettement révolutionnaires, le comte d'Alton-Shée lança, dans cette séance, toutes les foudres de son éloquence contre la politique extérieure de M. Guizot, entassant les unes sur les autres, sans aucun ménagement, les questions portugaise, suisse et italienne.
_Sagan, 20 janvier 1848._--J'ai lu attentivement les discours de l'Adresse à la Chambre des Pairs, et j'ai été ravie du discours clair, noble, du duc de Broglie; je l'ai été _aux larmes_ par l'éclatant discours de M. de Montalembert sur les affaires de Suisse, si plein d'une sincère émotion, si habile, si riche, si abondant, et enfin mettant bel et bon cet abominable lord Palmerston en jeu[127]. Je ne sais pourquoi on est, partout encore, si plein de ménagements pour cet intermédiaire, qui est la véritable malédiction du siècle. Il me semble bien évident que M. Guizot, dans l'affaire de Suisse, s'est laissé duper par lui; à sa place, j'aurais été mieux inspirée, et je ne conçois pas qu'après de si nombreuses expériences, on puisse encore cesser de se méfier de lui[128].
[127] Dans la séance du 14 janvier, la Chambre des Pairs ayant repris la suite de la délibération sur le septième paragraphe de l'Adresse relatif à la Suisse, M. de Montalembert y obtint un de ses plus beaux triomphes oratoires en flétrissant, dans les termes les plus nobles, les nombreuses iniquités et les abus barbares de la tyrannie révolutionnaire dont la Suisse donnait le douloureux et amer spectacle.
[128] La politique de lord Palmerston, qui, depuis 1846, avait repris la direction des Affaires étrangères, avait de nouveau un caractère révolutionnaire. On le vit, notamment, dans l'affaire du _Sonderbund_, soutenir Ochsenbein et Dufour contre les Puissances catholiques. Il joua M. Guizot, qui négociait encore afin de susciter une intervention armée avec la Prusse et l'Autriche, et de contrarier la politique anglaise, alors que la soumission des sept Cantons était déjà un fait accompli.
_Sagan, 26 janvier._--C'est donc aujourd'hui que vous quittez Paris pour vous lancer dans une nouvelle phase de votre destinée[129]. Je voudrais que les dernières nouvelles que vous recevrez de Turin fussent satisfaisantes, mais c'est difficile à croire. L'important, c'est que la santé du Roi de Sardaigne se rétablisse et s'affermisse. Il paraît que c'est un Prince éclairé, habile, qui mesure bien les nécessités de l'époque, sans leur faire des concessions exagérées. Je lui souhaite, pour vous en particulier et l'Italie en général, une longue et glorieuse existence.
[129] Extrait d'une lettre adressée à M. de Bacourt qui venait d'être nommé Ministre de France à Turin.
J'ai une longue lettre de ma fille Pauline, toute pleine de regrets sur votre prochain départ, elle le compte comme une rude épreuve de plus.
Il arrive la nouvelle de la mort du Roi de Danemark. Cela va jeter le Nord dans de nouvelles complications[130]. Il est dit que l'Europe n'échappera à aucune. Le Roi de Danemark était un Prince instruit, éclairé, et qui avait bon renom. J'ai eu l'honneur de le voir, et de connaître assez particulièrement la Reine, qui est une sainte[131]. Sa mère et la mienne étaient amies intimes, et j'ai retrouvé, dans les papiers de ma mère, des lettres de la Duchesse d'Augustenburg.
[130] Le Roi Christian VIII de Danemark, qui s'était trouvé subitement malade le 6 janvier 1848, mourut le 20 du même mois. Son fils, issu d'un premier mariage, Frédéric VII, lui succéda.
[131] Née princesse de Schleswig-Holstein.
_Sagan, 29 janvier 1848._--Nous avons eu ici un météore remarquable. Pendant vingt minutes, une colonne de feu a relié, pour ainsi dire, le ciel à la terre. Le soleil était pour l'œil au tiers du ciel, et de la partie inférieure de son disque partait cette colonne lumineuse qui semblait, à l'horizon, peser sur la terre[132]. C'était un beau et imposant spectacle. Il y a quelques siècles, les astrologues en auraient tiré force horoscopes. Je tire les miens des journaux, et, par conséquent, je n'ose espérer que cette colonne de feu nous annonce rien de bon.
[132] Le même météore avait été vu en France, quelques jours auparavant, au-dessus de Doullens. Une gerbe de rayons lumineux s'était étendue horizontalement du Nord au Sud, avec une légère détonation, semblable à celle que produirait une fusée artificielle.
_Sagan, 10 février 1848._--Le 5 de ce mois, j'ai été bien agréablement surprise par l'arrivée du Prince-Évêque de Breslau[133]. Malgré la mauvaise saison et sa mauvaise santé, il a voulu me souhaiter ma fête, et, au jour de Sainte-Dorothée, dire lui-même la messe ici. Il était accompagné de plusieurs ecclésiastiques et des principaux seigneurs catholiques de la province. Le Prince-Évêque a porté ma santé, à dîner, en la faisant précéder d'un discours charmant, rappelant la signification du nom de Dorothée et des armes de Sagan[134] qu'il a bien voulu nommer des _armes parlantes_; il tremblait d'émotion, et quelques gouttes du vin contenu dans le verre qu'il tenait se sont échappées, il a alors fini en me disant: «Quand le cœur parle, la main tremble.»
[133] Le Cardinal Diepenbrock.
[134] Les armes de Sagan forment ange sur fond d'or.
Le typhus qui ravage la Haute-Silésie menace de se montrer ici, où cependant nous espérons qu'il sera moins meurtrier que de l'autre côté de Breslau; l'excès de la misère et de la faim ayant été plus efficacement combattu ici que dans les autres parties de la province. En Haute-Silésie les ravages sont hideux; les médecins y ont succombé, et sans les Frères de la Charité que le Prince-Évêque y a expédiés, les secours seraient nuls. Il y a quatre mille orphelins qui errent à l'aventure. Mgr Diepenbrock, à l'exemple de Mgr de Quélen après les ravages du choléra en 1833, va leur ouvrir un lieu de refuge, auquel les catholiques de la province vont porter leur attention et leur zèle. Ce plan s'est élaboré ici.
_Weimar, 18 février 1848._--Il y a ici fête sur fête, pour le jour de naissance de Mme la Grande-Duchesse régnante. Avant-hier, on a très bien exécuté un opéra qui fait grand bruit en Allemagne, _Martha_, par le compositeur Flotow. Le libretto et la musique sont fort agréables. Liszt dirigeait l'orchestre admirablement. Il est maître de chapelle de la cour de Weimar, avec un congé fixe de neuf mois de l'année. Il en a profité dernièrement pour aller à Constantinople et à Odessa, où il a fait beaucoup d'argent. Ce soir, il doit jouer en petit comité chez Mme la Grande-Duchesse, à la suite d'une lecture que doit faire le prince Pückler-Muskau sur son séjour chez Méhémed-Ali. Il y aura avant un petit dîner à la jeune Cour du Prince héréditaire. On tâche de maintenir ici le feu sacré des arts et de la littérature, qui, depuis soixante ans et plus, a fait surnommer Weimar _l'Athènes de l'Allemagne_. Mme la Grande-Duchesse, pour perpétuer la tradition, a consacré un certain nombre de salles du château au souvenir des poètes, philosophes et artistes qui ont illustré le pays; des peintures à fresques y rappellent les sujets divers de leurs œuvres; des bustes, portraits, vues de scènes historiques, de sites curieux, des meubles de différentes époques garnissent ces pièces. La fortune particulière de Mme la Grande-Duchesse est considérable; elle l'emploie très noblement à des établissements de charité et à l'ornement de ses résidences. La Cour de Weimar a été, depuis cent ans, remarquablement bien partagée en Princesses. La grand'mère du Grand-Duc actuel était la protectrice de Schiller, de Gœthe, de Wieland; c'est elle qui a fait fleurir, sous son aile protectrice, la littérature classique de l'Allemagne. Sa belle-fille, mère du présent Grand-Duc, a été la seule princesse d'Allemagne qui en ait imposé à Napoléon; elle a sauvé au Duc son époux sa souveraineté par son courage et sa fermeté. M. de Talleyrand racontait souvent, avec plaisir, les scènes où cette Princesse s'est trouvée en regard du conquérant. La belle-fille de la Grande-Duchesse actuelle, la princesse des Pays-Bas, a aussi de l'esprit, de l'instruction, un son de voix ravissant, un grand savoir-vivre et une simplicité qui ajoute un grand prix à ses mérites. Elle sera digne, tout l'annonce, de continuer la tradition des Princesses remarquables de la Cour de Weimar. On peut presque mettre Mme la Duchesse d'Orléans du nombre des Princesses de Weimar, puisque sa mère était sœur du Grand-Duc régnant.
_Berlin, 28 février 1848._--Avant-hier, j'étais loin de penser tout ce que cet intervalle de quarante-huit heures amènerait de changements dans la face des choses. Le télégraphe a successivement, mais sans détails, apporté une série de faits dont aucun cependant n'avait préparé au coup de foudre de l'abdication de Louis-Philippe et de la Régence de Mme la Duchesse d'Orléans[135]. Nous ne connaissons ni les motifs, ni les nécessités; nous ne savons ce qu'il faut rapporter à la prudence ou à la faiblesse; mais sans s'arrêter à l'historique de la chose, que nous apprendrons plus tard, le gros fait est assez écrasant pour jeter dans une consternation qui, ici, est générale, et qui, du premier au dernier, est égale chez tous. Les réflexions se pressent dans la pensée, elles sont les mêmes pour chacun; il n'y a pas deux manières d'envisager la question et ses résultats probables. Ils refléteront, non seulement sur tous les gouvernements, mais encore sur toutes les existences privées. Mme la Princesse de Prusse en est atterrée, par suite de la sympathie vive qui l'unit à sa cousine. Elle croit que ma présence peut l'aider à porter le poids de son anxiété, il s'ensuit que je passe bien des heures auprès d'elle à supputer tous ces horribles événements, et à nous désoler de l'obscurité qui règne encore sur la majeure partie de ce drame ou plutôt de cette tragédie. Ces tristes échos retentiront plus promptement et plus activement en Italie que partout ailleurs; le reste de l'Europe viendra après, car le répit qui lui est accordé pour le moment ne saurait être long. Le fait est qu'il est impossible de mesurer le coin d'Europe où on peut solidement compter sur un repos durable. L'Amérique même ne me paraît point à l'abri des dissolvants. C'est la condition générale du siècle, et il faut savoir la subir là où la Providence nous a naturellement placés. Je la bénis, cependant, d'avoir porté Pauline à quitter Paris le 23 février pour se rendre à la _Délivrande_[136]. Je blâmais cette course dans une saison si froide; je suis tentée maintenant d'y voir un fait providentiel. Les nerfs déjà si ébranlés de cette pauvre enfant auraient trop été éprouvés par l'aspect et le bruit de cette ville en tumulte.
[135] Le Roi Louis-Philippe, qui s'était décidé trop tard à la réforme électorale et à la retraite de ses Ministres, fut surpris par le massacre du boulevard des Capucines, le 23 février. Le 24, tout Paris était debout, la révolution était triomphante, le Roi se résigna à abdiquer. Il quitta les Tuileries et se réfugia d'abord au château d'Eu, emportant avec lui l'illusion que son petit-fils, le Comte de Paris, pourrait lui succéder; mais, le 25, il apprit la proclamation de la République et fut forcé de s'expatrier en Angleterre.
[136] La marquise de Castellane s'était rendue, avec ses enfants, à la Délivrande, village près de Caen, qui doit son origine à un célèbre pèlerinage de la Sainte Vierge. Mgr de Quélen y avait adressé d'ardentes prières pour obtenir à M. de Talleyrand de finir chrétiennement.
La pauvre Madame Adélaïde est morte à temps et Dieu a récompensé sa tendresse fraternelle en lui évitant cette amère douleur! Et M. de Talleyrand! Je ne dis pas la même chose pour Mgr le Duc d'Orléans, qui, vivant, aurait donné une tout autre direction à ces terribles journées.
La Russie commence à se remuer beaucoup, mais il est vrai de dire que la santé de l'Empereur Nicolas est très mauvaise; il a une éruption à l'articulation des genoux qui lui rend difficile de marcher; de là, manque d'exercice, ce qui augmente l'état hépatique dont il est atteint, bref, on n'est pas sans anxiété.
_Berlin, 2 mars 1848._--Depuis le 28 février, les plus effrayantes nouvelles se sont succédé d'heure en heure, avec une fâcheuse rapidité. Il en circule, aujourd'hui, qui semblent indiquer un mouvement contre-révolutionnaire à Paris; j'avoue que je n'y crois pas. Mes dernières nouvelles directes sont du 24, écrites pendant le quart d'heure qu'a duré la Régence de Mme la Duchesse d'Orléans. Il est arrivé quelques lettres de même date à Berlin, et le _Moniteur_ du 25, rien de plus; le tout sans délais; aussi faut-il s'abstenir de juger les choses et les personnes qui ont figuré dans cette tragédie, jusqu'à ce que l'on connaisse l'enchaînement des faits qui a fait céder le Roi, et qui a comme paralysé son action et celle de sa famille. Le blâme et la critique se déversent déjà sur ces infortunés; je trouve qu'il serait mieux de suspendre tout jugement absolu. A la vérité, les apparences sont étranges, et l'on serait disposé à croire que M. Guizot et Mme la Duchesse d'Orléans ont seuls, chacun dans leur sphère d'action, été intrépides et fermes. Le courrier d'Angleterre, arrivé hier au soir, n'apportait aucune nouvelle sur Louis-Philippe et sa famille; on les disait tous à Londres, mais le fait est, qu'à cet égard, rien n'est officiel, rien n'est certain et qu'un vague extrême plane sur les individus. Le marquis de Dalmatie[137] joue ici un rôle singulier. Il y a déjà trente-six heures qu'il renvoie ses gens, qu'il vend mobilier et diamants, qu'il crie misère, et qu'il va de porte en porte dire qu'il est un pauvre émigré, pestant contre le souverain qu'il représentait il y a six jours encore. Cela ne le place pas bien dans le monde. On trouve qu'aussi longtemps que Mme la Duchesse d'Orléans et le Comte de Paris sont sur le territoire français, il devrait conserver sa position extérieure et le langage qui s'y rattache; d'ailleurs, on sait fort bien que son père est très riche; de plus, on ne suppose pas qu'il y ait confiscation à moins d'émigrer réellement. Aussi, je ne donnerai pas à mes enfants le conseil d'émigrer, me souvenant de tout ce que M. de Talleyrand disait contre.
[137] Le marquis de Dalmatie était alors Ministre de France à Berlin.
On peut penser facilement dans quelles agitations on est ici sur les conséquences _européennes_ des journées de février. Le Ministre de Belgique, M. de Nothomb, me disait hier qu'un mouvement prononcé anti-français se manifestait en Belgique. M. de Radowitz est parti cette nuit pour Vienne, le Prince Guillaume, oncle du Roi, pour Mayence[138].....
[138] M. de Radowitz fut alors envoyé à Vienne, pour tâcher d'amener une entente d'attitude entre les deux Cours, afin de faire front à l'orage révolutionnaire qui semblait déjà gronder. Le Prince Guillaume, gouverneur de Mayence depuis 1844, vu les événements, regagnait son poste.
Une dépêche télégraphique qui arrive à l'instant annonce officiellement l'arrivée de Mme la Duchesse d'Orléans et de ses deux enfants à Deutz, faubourg de Cologne[139]. Le pays de Bade commence à remuer, on est inquiet de ce qui peut se passer. On dit aussi qu'il y a des troubles à Cassel[140]. Que Dieu ait pitié de ce pauvre vieux monde, et en particulier de ceux qui me sont chers!
[139] Dans la confusion de la malheureuse journée du 24 février à Paris, où chacun avait fui comme il pouvait, la Duchesse d'Orléans et ses deux fils, échappés au péril qu'ils avaient couru à la Chambre des députés, étaient allés se réfugier, avec M. Jules de Lasteyrie, à l'Hôtel des Invalides, qu'ils quittèrent secrètement pendant la nuit. De Paris à Aix-la-Chapelle, la Princesse voyagea dans une voiture publique, accompagnée par le marquis de Montesquiou et M. de Mornay. Elle prit ensuite le chemin de fer jusqu'à Cologne, et, après avoir passé la nuit à Deutz, elle se rendit à Ems et demanda asile au Grand-Duc de Weimar, qui mit le château de Eisnach à sa disposition. Ce ne fut qu'en juin 1849 qu'elle alla en Angleterre visiter la Famille Royale, à Saint-Léonard, près d'Hastings, où le Roi et la Reine étaient venus pour tâcher de rétablir leur santé.
[140] L'ancienne Franconie, c'est-à-dire une partie de Bade, du Würtemberg et de la Hesse, était alors le théâtre d'une espèce de Jacquerie. De déplorables excès étaient commis par les paysans soulevés en masse; des châteaux furent brûlés et saccagés, plusieurs propriétaires périrent ou furent maltraités d'une manière barbare. Le 10 mars, sous le prétexte du mécontentement éprouvé par la nomination de nouveaux Ministres, des troubles sérieux éclatèrent à Cassel; l'Arsenal fut pris d'assaut, les armes enlevées; on se battit contre la troupe; les Gardes du corps firent retraite, mais la populace maintint les barricades jusqu'à ce que le régiment fût licencié et les officiers mis en accusation.
_Berlin, 14 mars 1848._--Tout, entre le Rhin et l'Elbe, est en commotion; aujourd'hui même, ici, les troupes sont consignées, et l'on s'attend à quelques émotions populaires. Si le Roi avait voulu convoquer la Diète il y a quelques jours, il y aurait eu bien des difficultés de moins. La meilleure chance, pour ici, est d'entrer _franchement_ et _promptement_ dans la forme constitutionnelle; si on tarde, si on hésite, si on finasse, on aura des crises incalculables. Tant il y a qu'on est ici dans une semaine bien critique. Les bourgmestres des grandes villes sont arrivés avec des pétitions qui effraient; la révolution est plus ou moins avérée partout; dire ce qu'on fera, ce qu'on pourra faire est impossible. En attendant, la misère et le typhus augmentent.
Mme la Duchesse d'Orléans est à Ems avec ses enfants, sous le nom de marquise de Mornay. Elle veut garder un incognito complet, ce qui fait que ses affidés nient le fait de sa présence à Ems; il est cependant certain, j'ai vu des personnes qui lui ont parlé.
_Sagan, 24 mars 1848._--De graves événements se sont passés à Berlin. On a perdu un temps précieux, on a hésité, pris de mauvaise grâce des demi-mesures; tout ensuite est arrivé par peur, après deux journées (18 et 19 mars) dont je n'oublierai jamais l'horreur. Des symptômes de grande effervescence, provenant de Breslau, ont gagné la Silésie. Ici, on s'est rué contre l'Hôtel de ville et la garnison; jusqu'à présent, le Château a été épargné, mes employés ont cru que ma présence pourrait être un calmant utile et je suis accourue. Je n'ai pas jusqu'ici à le regretter; cependant, comme le voisinage toujours plus rapproché des Russes jette une aigreur extrême dans les esprits, mon beau-frère ne croit pas que je puisse me prolonger ici; il me renvoie à Berlin, où tout cependant n'est pas encore en équilibre. Il veut rester à Sagan, tenir tête à l'orage et sauver ce que l'on pourra. En attendant, la crise financière est à son comble; on n'a plus le sou, personne ne paye, les banqueroutes éclatent de toutes parts; agitation, terreur, tout est là. C'est la boîte à Pandore qui s'est ouverte sur l'Europe. J'apprends à l'instant que le Grand-Duché de Posen est en feu, et comme mes terres y touchent, j'en reçois des nouvelles alarmantes. A la grâce de Dieu! Je suis parfaitement calme, parfaitement résignée, parfaitement résolue à baisser la tête sans murmurer, devant les décrets de la Providence. Je ne demande au Ciel que la vie et la santé de ceux que j'aime. Les secousses de Vienne m'ont abasourdie. On marche d'abîme en abîme[141].
[141] Le 13 mars, une insurrection formidable avait éclaté à Vienne, la population s'était soulevée en masse. Les chemins de fer furent brisés et l'air retentissait des cris: «La Constitution et la liberté de la presse!»
_Berlin, 30 mars 1848._--Me voici revenue ici, où l'agitation est loin d'être calmée. Le prince Adam Czartoryski y est arrivé hier de Paris; je n'ai pas besoin de signaler ce que c'est que cette nouvelle complication[142]. Les complications, au reste, se succèdent, se pressent avec une effrayante rapidité. La situation des particuliers qui ont quelque chose à perdre n'est guère meilleure que celle des Rois chancelants qui ne tient plus qu'à un fil. Nous sommes tous, pour le moment du moins, sans le sou, et ce n'est pas la guerre à l'Est et le communisme à l'Ouest qui nous ouvriront de meilleures chances d'avenir, à nous qui sommes pressés entre ces deux colosses!
[142] Le Prince Adam Czartoryski, conservant toujours ses illusions, avait vu ses espérances se relever par les troubles qui régnaient partout et dont les Polonais tâchaient de profiter pour leur cause. Le Prince arriva à Berlin, où régnait le plus complet désarroi, et il crut imposer en déclarant, avec une certaine hardiesse, que lord Palmerston et M. de Lamartine avaient promis de l'appuyer sur terre et sur mer, dans le cas où la Prusse se prononcerait pour le rétablissement de la Pologne. La présence à Berlin du Prince Czartoryski fut si mal vue par l'Empereur de Russie, qu'il fit signifier à son Ministre, M. le baron de Meyendorff, qu'il devait quitter Berlin si le Prince y prolongeait son séjour.
On dit que la Diète prussienne s'ouvrira le 2 avril; c'est dans deux jours, et _on n'en est point encore certain_!... En tout cas, elle sera fort courte, car elle ne s'occupera que de la loi électorale.
_Berlin, 1er avril 1848._--La Diète qui s'ouvre demain sera un nouvel acte du drame[143]. Il est impossible d'en apprécier les effets, et je suis d'ailleurs fort dégoûtée des prévisions, ainsi que je le suis, depuis assez longtemps, des projets. Paul Medem, qui est encore ici, reste fort incertain au sujet de son avenir; les nouvelles de Vienne ne lui paraissent pas plus rassurantes qu'il ne faut. En tout, il n'est guère possible de reposer ses yeux sur un point tranquille du globe: il faut les porter sur les affections sûres et éprouvées qui bravent les révolutions, l'absence, et tout ce qui se promène ostensiblement dans cette vallée de larmes.
[143] Le 2 avril 1840, à midi, eut lieu à Berlin l'ouverture de la deuxième Diète générale, Diète réunie en une seule Chambre, et sans distinction d'ordres ni de curies. Le commissaire de cette Diète, Président du Conseil, M. de Camphausen, accompagné de tous les Ministres, fit, au nom du Roi, cette ouverture. Il prononça un discours, à la suite duquel il présenta un projet de loi sur les élections, afin de réaliser, sur une large base, la Constitution que le Roi avait donnée à son peuple, à la suite des événements du 18 mars.
_Berlin, 8 avril 1848._--On a subi ici le contre-coup de Paris; il a été violent, profond, irrémédiable; on en est encore tout palpitant; le char n'est point encore arrêté, il roule, ce n'est point dans une direction ascendante. La Jacquerie des provinces est une condition lamentable; elle me retient en ville, où cependant il y a en permanence une émotion populaire qui fait désagréablement diversion au morne profond de cette capitale. Les Metternich sont en Hollande, se préparant à passer en Angleterre[144].
[144] A la suite d'une collision entre la troupe et le peuple à Vienne, le 13 mars 1848, et débordé par l'insurrection de la Vénétie, M. de Metternich, qui s'était trop imaginé représenter à lui seul le génie de la résistance, fut contraint, par une foule en fureur, de donner sa démission et de fuir l'Autriche, avec sa femme. Ils gagnèrent d'abord Dresde, mais l'impopularité du Prince était telle, qu'ils durent gagner la Hollande et l'Angleterre. En 1849, ils vinrent s'établir à Bruxelles.
_Berlin, 12 avril 1848._--La vie est fort triste, et tout à la fois très agitée. Les membres de la Diète ont tous quitté Berlin hier, pour s'occuper de leur réélection. Le sort du pays dépend de la façon dont l'assemblée constituante sera composée; c'est donc un devoir pour les honnêtes gens de chercher à y entrer, et chacun le tient pour tel; mais il peut se passer bien des choses encore, entre aujourd'hui et le 22 mai; et quand on songe au réseau de clubs qui, chaque jour, couvre plus étroitement la capitale et les provinces, quand on songe au désordre qui se manifeste partout, à l'esprit douteux de la landwehr, à l'audace des émissaires, aux complications extérieures, aux exemples contagieux qui viennent de l'occident et du midi et des points véreux au nord et au levant, on se sent pris d'un vertige, que les hésitations du gouvernement et l'absence complète de mesures répressives sont loin de dissiper. Les cinquante petits tyrans établis à Francfort ne laissent pas que de peser lourdement dans la balance. Personne ne leur a donné de mandat, et cependant chacun leur obéit[145]. Que tout est inexplicable dans le monde, tel qu'il se déploie à nos yeux! Il n'y a plus de prophétie possible, il faut vivre au jour la journée, et se tenir satisfait quand on a atteint le bout des vingt-quatre heures sans de trop grandes secousses. Nous voyons force bande de Polonais traverser la ville, soit pour Posen, soit pour Cracovie. Les gentilshommes polonais donnent toute liberté à leurs paysans, afin de ne pas être massacrés par eux. L'élément polonais est en bataille contre l'élément allemand. Lequel des deux triomphera si on ne parvient pas à les concilier? Nul ne le sait[146].
[145] L'assemblée qui s'était convoquée spontanément à Francfort pour donner à la patrie un centre d'action dans le cas où les Princes n'auraient pas voulu s'associer au mouvement de fusion qui s'opérait alors entre les races germaniques, s'était dissoute le 2 avril, après avoir obtenu des Princes, à la Diète, la réunion d'un Parlement allemand. Toutefois, pour veiller à l'exécution de cette promesse, elle avait nommé une commission de cinquante membres, chargée de convoquer, dans le délai d'un mois, un Parlement national dans le cas où il ne serait pas déjà élu par les divers États.
[146] La nouvelle de la révolution de Paris avait produit une immense sensation dans le Grand-Duché de Posen. Une émeute éclata à Posen même où Mieroslawski, sorti de prison le 19 mars, forma une armée et organisa la guerre.--A Cracovie, à la nouvelle des troubles de Vienne, soixante-dix mille Polonais se rendirent chez le comte Deyne, commissaire civil, demandant la liberté de quatre cents de leurs compatriotes.
_Sagan, 20 avril 1848._--L'état des esprits est toujours inquiétant. Si les émeutiers n'en voulaient qu'à l'argent, en vérité, ce qu'il y aurait de mieux à faire serait de le leur laisser prendre; il y en a si peu dans les caisses qu'ils ne feraient pas une grosse récolte; mais, dans leur frénésie, ils en veulent aussi aux archives, aux titres, aux contrats, enfin à tout ce qui détermine et fixe la propriété; puis, ils sont fort disposés à maltraiter les individus et à mettre le feu aux greniers et aux bâtiments, pour peu qu'on leur résiste. Ici, on est un peu plus calme, quoique des émissaires du club jacobin de Breslau se montrent depuis deux jours, et cherchent à s'affilier les mauvais petits avocats sans cause et ce qu'on nomme, en allemand, _die obskure Litteratur_. Nous avons su que ces émissaires, sous le prétexte d'une réunion électorale préparatoire, veulent provoquer une assemblée du bas peuple et chercher à leur enseigner la manière la plus prompte et la plus habile de désarmer la garde civique. Heureusement, celle-ci est prévenue, et je ne doute pas que si la démonstration s'effectue, elle sera dissipée sans coup férir.
Les meneurs des clubs s'agitent à Berlin contre l'élection à deux degrés et provoquent aussi une grande démonstration populaire, pour aller porter au Château et au Ministère une pétition en faveur de l'élection directe. Je ne sais s'ils parviendront à réunir beaucoup d'ouvriers sur cette question politique; on peut le craindre, parce qu'ils sont déjà fort agités par la question du salaire; on ne voit, à ce qui m'est mandé, que leurs promenades dans les rues. Il y a eu, l'autre jour, de graves désordres, chez les boulangers, qui fraudaient sur le poids du pain et qui, pour cela, méritaient bien une leçon, mais était-ce au peuple à la leur donner?... En attendant, on donne à celui-ci cette habitude de ne pas travailler et d'être sur la place publique; les ateliers, où les ouvriers veulent travailler, sont fermés par les meneurs; ainsi, les tailleurs, par exemple, sont en chômage forcé. Je ne crois pas encore à des dangers imminents de violence, mais on est en mauvaise direction, et en marche pour en venir là. Les Polonais ont envoyé leur _ultimatum_ à Berlin[147]. Ils ne veulent ni déposer les armes, ni se séparer, avant que leurs demandes soient accordées. On s'occupe à en délibérer, et on doit être fort embarrassé entre les deux populations, car les Polonais ne veulent pas tenir compte des demandes des Allemands, qui insistent pour rester Allemands et pour qu'on tire une ligne de démarcation qui donnerait Posen comme capitale aux Allemands et Gnesen aux Polonais.
[147] Il n'y eut pas d'ultimatum proprement dit; ce n'était qu'un bruit de journaux. Le Comité national polonais publia seulement un manifeste proclamant qu'aussi longtemps que toute la Pologne ne serait pas rétablie, les Polonais considéreraient toute séparation arbitraire _des parties de leur pays_ comme un nouveau partage de la Pologne, et menaçaient de protester devant les peuples de l'Europe de cette violation. Cette protestation devait se faire le 26 avril par deux lettres du Prince A. Czartoryski adressées, l'une à M. de Lamartine, alors ministre des Affaires étrangères à Paris, l'autre au baron d'Arnim, qui occupait les mêmes fonctions à Berlin.
On ne sait que croire de l'Italie, dont les nouvelles sont si contradictoires. Les lettres de Vienne sont tristes et décourageantes. L'Angleterre offre un autre spectacle, bien différent et bien glorieux pour elle; mais j'avoue que je m'indigne de voir lord Palmerston, qui a eu sa large part dans l'ébranlement de l'Europe, se pavaner dans le confort, la gloire et la richesse des Anglais, qui augmente en raison de la misère du Continent.
_Sagan, 24 avril 1848._--Voici une lettre de Vienne, à moi adressée par le Ministre de Russie, mon cousin Medem: «Vienne est tout à fait morne; les grandes réunions n'existent plus; le Prater est désert, l'Opéra est fermé, le public n'ayant pas permis aux Italiens de jouer. Wallmoden nous est arrivé d'Italie. On dit que c'est pour s'entendre avec le gouvernement, sur les moyens de reprendre, sinon l'offensive en Italie[148] sur une grande échelle, du moins, possession de Venise et de la partie insurgée du Frioul. Les communications avec l'armée active sont toujours réduites aux passages par le Tyrol. On est justement indigné de la conduite de F. Zichy, du comte Palfy à Venise et du comte Ludolf à Trévise, qui ont honteusement capitulé sans raisons valables[149]. En somme, il y a mécontentement et incertitude sur l'avenir. On reconnaît tous les jours davantage l'impardonnable inertie de l'ancienne administration, tant civile que militaire. C'est à ne pas y croire lorsqu'on n'en connaît que quelques détails seulement. La tranquillité de Vienne n'a pas été sérieusement troublée dans ces derniers temps, mais des manifestations inquiétantes ont eu lieu. Elles sont provoquées par des gens sans aveu, la plupart venus de l'étranger, lesquels adressent des harangues au public rassemblé dans des salles comme celle de l'Odéon et autres. Des publications, des placards incendiaires paraissent partout et entretiennent l'inquiétude dans la partie sage de la nation, surtout dans les classes supérieures. Il serait temps que cela finît, car si cela devait se prolonger, la situation se compliquerait. Pour le moment, cependant, l'état des choses est bien meilleur ici que dans la capitale et la Monarchie prussienne, mais comment répondre de l'avenir?»
[148] Le noble et chevaleresque Charles-Albert, qui avait, pour soustraire son pays à l'influence de l'Autriche, formé une armée fortement organisée et promulgué une Constitution, était devenu l'espoir de l'indépendance italienne. Profitant de l'insurrection qui avait éclaté le 18 mars à Milan, suivie de la défaite de l'armée autrichienne et de la fuite de l'Archiduc Reynier, le Roi avait déclaré la guerre à l'Autriche le 20 mars. Il enleva d'abord rapidement les positions de l'ennemi jusqu'à l'Adige, mais attaqué par des forces supérieures, il devait plus tard (en août) perdre la sanglante bataille de Custozza et être obligé d'évacuer Milan.
[149] Après Milan, Venise s'ébranla à son tour. Le 20 mars, l'Arsenal fut pris par les insurgés. Le gouverneur civil comte Palfy remit tous ses pouvoirs au comte Zichy, gouverneur militaire, qui, hésitant devant une effusion de sang, abdiqua lui-même entre les mains de la Municipalité en capitulant le 22 mars avec le Gouvernement provisoire. Venise fut ainsi délivrée des Autrichiens. Le 21 mars, Trévise avait également dû capituler et la garnison autrichienne avait quitté la ville.
_Sagan, 30 avril 1848._--Nous finissons aujourd'hui le second mois d'un tremblement de terre, dont les frémissements sont loin encore, je le crains, d'être terminés. Pour le quart d'heure, l'Europe est partagée entre les fièvres électorales et les flammes de la guerre civile. Les passions humaines se dévoilent dans toute leur laideur au milieu de la concurrence des élections; les fureurs aveugles dans les combats de citoyens, armés les uns contre les autres, l'anarchie, le désordre, l'impunité, la misère, le découragement, le désespoir, voilà le tableau qui, à quelques nuances près, se retrouve partout. Trop heureux ceux qui ne reçoivent qu'un contre-coup amorti, et qui traversent les vingt-quatre heures, si ce n'est sans anxiété, du moins sans danger matériel. Nous verrons ici ce que les élections, qui commencent demain, produiront comme résultat, et quelle sera la figure du pays pendant les votes et les scrutins. En attendant, la presse et les clubs s'exercent à l'envi; chaque petite ville a son journal, chaque hameau son orateur; la plupart des auditeurs ne comprennent pas ce qu'on leur prêche, mais ils obéissent, comme des moutons de Panurge. Les ouvriers industriels veulent faire la loi aux chefs d'ateliers, qui, ne vendant plus rien, ne peuvent ni augmenter, ni même maintenir leur fabrication, ni améliorer la condition des ouvriers. Quant aux pauvres gens qui travaillent à la terre, et à la classe plus gâtée qui a travaillé aux chemins de fer et qui les a terminés, on n'en sait réellement que faire; on partage avec eux le dernier sou et le blé des granges, car on les plaint, et on les _craint_.
_Sagan, 5 mai 1848._--Le Grand-Duché de Posen est en ce moment le théâtre des plus grandes atrocités; c'est la guerre civile avec des raffinements de cruauté inouïs. Les journaux français les ignorent ou veulent les ignorer, mais les détails que je reçois de première main font dresser les cheveux sur la tête. Le 1er mai, les Prussiens ont été terriblement battus par les insurgés, qui, armés de faux, éventrent les chevaux[150]. Plusieurs seigneurs polonais ont été massacrés par leurs paysans. Ils ne peuvent se garantir personnellement qu'en les excitant contre l'armée prussienne.
[150] Les troupes prussiennes, commandées par le général Blum, s'étaient dirigées sur Miloslaw, qu'elles prirent après un combat opiniâtre; mais une avant-garde, qui poursuivait les Polonais, fut reçue, en approchant d'un bois, par un feu bien nourri qui la repoussa si vigoureusement que les Prussiens tournèrent le dos, se jetèrent, dans leur fuite précipitée, sur leur propre infanterie qui les suivait, rompirent ses rangs et l'entraînèrent dans la déroute. Les Polonais, poursuivant à leur tour les Prussiens, les chassèrent de Miloslaw et leur prirent deux canons.
_Sagan, 8 mai 1848._--C'est aujourd'hui que les électeurs élus, il y a huit jours, doivent nommer les électeurs prussiens. Je crois qu'on fonde trop d'espoir sur les assemblées constitutionnelles; je crains qu'elles ne nous préparent de grandes déceptions. A Vienne, la déchéance du comte de Ficquelmont est une scène des plus déplaisantes du drame universel[151]. Des étudiants sont entrés chez lui, lui déclarant qu'ils ne voulaient plus de lui pour Ministre. Il a obéi, et il aurait couru de grands dangers si, en se rendant à pied chez son gendre, le prince Clary et deux étudiants ne lui avaient servi de défenseurs.
[151] Le 4 mai, le comte de Ficquelmont, Ministre des Affaires étrangères à Vienne, dut donner sa démission, à la suite d'un charivari des étudiants, qui le considéraient comme un disciple de Metternich.
_Sagan, 21 mai 1848._--Les scènes du 15, à Paris, ont été hideuses[152]. Dieu fasse que le parti modéré sache user énergiquement de son triomphe, et que surtout il ne soit pas trop souvent appelé à fêter de pareilles victoires.
[152] Depuis plusieurs jours, les manifestations en faveur de la Pologne se multipliaient à Paris. Le 15 mai, une bande d'insurgés se porta sur l'Assemblée nationale et l'envahit, mais l'ordre fut assez vite rétabli.
C'est demain que s'ouvre l'Assemblée constituante à Berlin. Elle est si étrangement composée que ce sera miracle si elle fait de la bonne besogne.
[153] Le 1er mai, un mouvement révolutionnaire avait éclaté à Rome, par suite du refus du Pape de déclarer la guerre à l'Autriche. Le Ministère donna sa démission. Le Pape, menacé d'un gouvernement provisoire, affirma, dans une allocution, ne pouvoir déclarer la guerre comme Souverain Pontife, mais laissant le pouvoir de le faire, comme Prince temporel, à son Ministère. Pie IX dut accepter, le 5 mai, un Ministère exclusivement laïque, qui fut en opposition constante avec lui.
_Sagan, 25 mai 1848._--Je suis préoccupée de Rome et du Pape[153]. J'y pense sans cesse. Je crois que si j'avais été le Saint-Père, j'aurais été avec quelques Cardinaux fidèles, avec ces pauvres religieux et religieuses persécutés, et le plus d'argent et de vases sacrés possible, m'embarquer pour l'Amérique. J'y aurais fait un établissement à l'instar de celui du Paraguay, et, de là, j'aurais en pleine indépendance gouverné la catholicité européenne, comme, de Rome, il gouverne depuis si longtemps les catholiques d'Amérique. Je crois que les Romains n'auraient pas tardé à le rappeler à grands cris, et en cas contraire, il aurait été du moins à l'abri des indignités actuelles et ne serait pas obligé de sacrifier les innocents et les biens de l'Église. Ce que je dis là n'a peut-être pas le sens commun, mais du moins, cela n'aurait pas été sans une certaine grandeur, au lieu que je ne vois partout qu'humiliation et abrutissement.
J'ai lu avec intérêt et horreur les récits des scènes de Paris le 15 mai, et mon opinion est que la besogne des assemblées délibérantes est mauvaise. Je crains fort que celle de Berlin ne fasse rien qui vaille, et à Francfort, c'est la tour de Babel. Les gazettes prussiennes contiennent déjà des cris jacobins contre la nouvelle Constitution, et je doute que le Roi puisse faire prévaloir le système de deux Chambres, surtout avec le petit bout d'hérédité qu'il cherche à sauver. Breslau est un abominable foyer de communisme.
On me mande d'Angleterre qu'à Claremont les amertumes intérieures ajoutent aux douleurs de la situation. Les fils, qui s'ennuient de leur inaction forcée, reprochent au père la perte de la partie; celui-ci s'inquiète du jugement de la postérité; tout cela est fort amer pour cette pauvre Reine Amélie, dont l'orgueil et la joie ont été si longtemps puisés dans l'union touchante de toute sa famille. Elle est, en outre, en mauvais état de santé. Leur état financier approche de la misère[154].
[154] La petite Cour exilée vivait très retirée au château de Claremont, en Angleterre, que le Roi Léopold, à qui il appartenait alors, avait obligeamment mis à sa disposition.
_Sagan, 28 mai 1848._--Mme la Duchesse d'Orléans est établie au château d'Eisenach même. Elle y vit fort simplement, avec sa belle-mère et le précepteur[155] de ses enfants pour tout entourage. Sa position pécuniaire est des plus gênées. Le château d'Eisenach appartient à l'oncle de la Duchesse d'Orléans, le Duc de Saxe-Weimar; il l'a mis à la disposition de sa nièce.
[155] M. de Boismilon.
On m'écrit, de Vienne, que tous les Hongrois y rompent leurs établissements, pour se retirer soit à la campagne, soit à Bude, soit à Presbourg. Les Bohêmes vont à Prague. Bref, ce joli Vienne, si gai, si animé, si aristocratique, devient un désert, et triste comme un grand village. La princesse Sapieha et Mme de Colloredo sont fort compromises dans les derniers troubles; elles ont été obligées de s'enfuir et de se cacher. L'Archiduc François-Charles a écrit d'Insprück à lord Ponsonby, doyen du Corps diplomatique à Vienne, pour l'engager, au nom de l'Empereur, à venir avec tous ses collègues rejoindre la Cour en Tyrol.
Voilà M. Bulwer renvoyé d'Espagne. Il avait fomenté à Séville une révolte contre les Montpensier qui ont dû fuir à Cadix. Il faut convenir qu'on peut dire de Palmerston et de Bulwer: _Tel maître, tel valet._
Il y a toujours beaucoup d'émotion dans les rues de Berlin, et le prochain retour du Prince de Prusse, qui est attendu ces jours-ci à Potsdam, amènera probablement une explosion[156]. En attendant, Berlin est à peu près cerné par un corps de seize mille hommes qu'on compte employer à l'occasion.
[156] On avait cru que le libéralisme de M. de Camphausen avait assez apaisé les esprits pour permettre au Prince de Prusse, que la colère du peuple avait, dès le commencement des troubles, forcé à se réfugier en Angleterre, de revenir à Berlin. Cependant, le Prince y était à peine arrivé que le ministère Camphausen fut renversé le 20 juin, après la prise et le pillage de l'arsenal, et remplacé par le ministère Auerswald.
On m'écrit de Paris que Mme Dosne se meurt de colère qu'une révolution ait pu avoir lieu, sans qu'elle eût son gendre pour objet, et ceci peut se prendre à la lettre, puisqu'elle en était à son troisième accès de fièvre pernicieuse; que M. Molé et M. Thiers se présentent tous deux pour la députation et que M. de Lamartine paraît beaucoup redouter le succès de ce dernier.
Les atroces scènes de Naples[157] ont eu un mauvais retentissement à Berlin, où l'émotion des rues a repris, dit-on, un mauvais caractère. Les bourgeois s'y sont emparés du poste de l'Arsenal.
[157] Une insurrection avait éclaté à Naples. Après six heures d'un combat acharné, les troupes royales étaient restées maîtresses de la ville, tout en perdant trois ou quatre cents hommes tués. La Chambre et la Garde nationale furent dissoutes et un nouveau Ministère fut formé sous la présidence de M. Cariati.
_Sagan, 7 juin 1848._--L'équilibre moral dépend de mille petites circonstances accessoires pour chacun, car il faut être bien jeune et d'une grande ignorance des peines de l'esprit, pour ne pas subir les mille et une influences des choses, des lieux, du temps, et même de détails encore plus puérils en apparence. C'est Saint-Évremond, je crois, qui dit que moins on reste vif pour ce qui plaît, et plus on est sensible à ce qui dérange.
Il paraît que Paris est tranquille, mais à quel prix? Il s'y est commis des atrocités raffinées, terribles.
_Sagan, 12 juin 1848._--L'état de Berlin et de Breslau empire toujours; celui des provinces s'en ressent, et je m'attends à voir la guerre civile éclater au premier jour; car les campagnes, tout en subissant l'action révolutionnaire contre leurs seigneurs et leurs curés, détestent les villes; les paysans n'aiment pas les bourgeois et sont royalistes et militaires, tout en étant anti-nobles et anti-prêtres. Cela fait une étrange confusion que Dieu seul pourra éclaircir. L'Assemblée constituante réunie, à Berlin, n'a jusqu'à présent aucun cachet marqué, que celui de l'ignorance et de la confusion.
_Sagan, 18 juin 1848._--Les journaux et mes lettres me disent que l'Allemagne reprend ses velléités républicaines. Voilà Hecker élu pour Francfort. Tout cela est d'une confusion inimaginable, surtout quand on voit le dégoût, de plus en plus marqué, que la France témoigne pour le déplorable gouvernement qu'elle s'est donné il y a quatre mois. Il faut bien qu'elle soit aux abois pour se tourner vers le drapeau bonapartiste, si piteusement représenté par Louis-Napoléon que chacun connaît être un bien triste sire. Que dire des affreuses scènes de Prague et de l'assassinat de la pauvre princesse Windisch-Graetz[158]? J'ai été aussi fort agitée pour Berlin, où le pillage de l'Arsenal et les échecs du Ministère à la Chambre ont fait encore diminuer les bonnes chances. Trois ministres, Arnim, Schwerin et Kanitz, ont donné leur démission.
[158] Après un bombardement et des combats de rues qui avaient duré du 12 au 17 juin, le prince Windisch-Graetz était parvenu à terrasser l'insurrection de Prague. Pendant ces combats, la Princesse sa femme fut tuée traitreusement près de la fenêtre de son salon, entre ses deux sœurs, par un coup de feu tiré de l'autre côté de la rue.
_Potsdam, 23 juin 1848._--Je suis arrivée ici hier, après m'être arrêtée une demi-journée à Berlin. Medem écrit de Vienne à son collègue, M. de Meyendorff, des doléances sur les directions faibles et incertaines qui se manifestent à Insprück depuis que le baron de Wessenberg y gouverne. Je ne m'en étonne pas: Wessenberg est aimable, bon, spirituel, instruit, laborieux, mais dès Londres, je l'ai jugé _brouillon_, et pour conduire les affaires, c'est un inconvénient immense.
J'ai des nouvelles de M. de Metternich. Il met ses fils dans un collège catholique, en Angleterre, ne trouvant personne qui veuille s'associer à son sort comme précepteur. Il est aussi tourmenté par le manque d'argent.
Le Grand-Duc régnant de Mecklembourg-Schwerin a augmenté le douaire de sa belle-mère, afin que Mme la Duchesse d'Orléans et ses enfants puissent ainsi avoir, indirectement, un peu plus de confort; c'est noble et délicat.
La crise ministérielle dure encore ici; elle fait succéder, au tumulte des rues, celui, plus politique et non moins dangereux, d'une Chambre aussi mal composée que celle de Berlin. On disait, hier au soir, qu'une dépêche télégraphique avait apporté de Francfort la nouvelle que l'Assemblée, réunie dans cette ville, avait élu un Dictateur pour l'Allemagne dans la personne de l'Archiduc Jean[159]. Ici, on voulait un _Triumvirat_. On disait, en conséquence, qu'on avait répondu à cette nouvelle par une protestation de la Prusse.
[159] A l'Assemblée nationale de Francfort, le Comité des Cinquante avait plusieurs fois tenté de créer un _triumvirat_ ou pouvoir central. Dans ce but, une Commission de onze députés fut élue au mois de juin. Elle désigna l'Archiduc Jean pour l'Autriche, le vieux Prince Guillaume pour la Prusse, le Prince Charles pour la Bavière. On les appelait, ironiquement, _le Directoire des trois oncles_, ces Princes étant les oncles des monarques de ces pays. Ce projet fut vivement combattu, et on finit, dans la séance du 23 juin, par élire un seul Dictateur, l'Archiduc Jean. Une députation porta l'offre de cette dignité à l'Archiduc, qui l'accepta, et le 12 juillet suivant, se présenta à l'Assemblée nationale.
_Sagan, 28 juin 1848._--Je suis rentrée dans mes foyers. Quoique je n'aie pas trop, jusqu'ici, à me plaindre de mon coin de céans, je sens, cependant, le terrain miné et mouvant sous mes pieds. Celui que je viens de quitter l'est, à mon sens, d'une manière effrayante. A Paris, le sang coule[160]; depuis quelques jours, on ne sait que fort mal ce qui s'y passe par des dépêches télégraphiques venant de Bruxelles; j'ai seulement la certitude que mes enfants ne s'y trouvent pas.
[160] A la suite du licenciement de cent sept mille ouvriers des ateliers nationaux, une émeute avait de nouveau ensanglanté Paris pendant quatre jours. C'est alors que fut tué l'Archevêque, Mgr Affre, sur les barricades où il était allé porter au peuple des paroles de paix.
_Sagan, 6 juillet 1848._--Les combats de Paris m'ont tenue dans une grande alarme; heureusement que personne me touchant un peu particulièrement n'a été atteint autrement que par la terreur et le saisissement. A présent, ce sont les campagnes qui deviennent dangereuses; aussi ma fille Pauline est-elle rentrée en ville avec son fils.
Nous ne sommes guère moins malades ici qu'en France, et quand je regarde tous les foyers de communisme dont cette partie de l'Europe abonde, je ne puis fermer les yeux aux dangers qui nous menacent, d'autant plus que je suis fort loin de croire qu'on saurait les combattre, comme le prince Windisch-Graetz à Prague et le général Cavaignac à Paris.
Je pense me rendre dans quelques jours à Téplitz; j'attends d'abord d'être assurée que cette partie de la Bohême est pacifiée.
_Téplitz, 16 juillet 1848._--Mon voyage, de Sagan ici, s'est passé sans accident; mais partout on trouve misère et inquiétude. Le petit royaume de Saxe est cependant moins malade que la Prusse et que les duchés saxons de la Thuringe, où l'esprit républicain domine. A Dresde, le Ministère est tellement radical qu'il ne laisse presque rien à désirer aux révolutionnaires. Aussi a-t-on l'air de croire que les duchés saxons pourraient être réunis sous le sceptre unique, et peu monarchique, du bon Roi de Saxe, qui n'est guère qu'une ombre royale. Ce qui l'a sauvé jusqu'à présent, c'est que son Ministre de l'Intérieur actuel[161] n'use ni de chapeau, ni de gants. C'est tout simplement un manant, mais on le dit assez honnête homme pour ne pas trahir son maître. Téplitz est à peu près vide, personne ne songe à voyager. Excepté les Clary et les Ficquelmont, il n'y a que quelques paralytiques inconnus. M. de Ficquelmont voit très en noir les destinées de l'Empire autrichien, et ne paraît pas croire que l'Archiduc Jean soit destiné à le sauver, pas plus qu'à éclaircir les destinées de l'Allemagne. Ses coquetteries pour les étudiants de Vienne sont, ou une fausseté, ou une spéculation ambitieuse sans dignité. A Francfort, il aura bientôt à lutter contre les tendances séparatistes qui se font jour, de plus en plus, en Prusse, non seulement en haut lieu où elles pourraient bien avorter, mais encore dans les masses, blessées dans leurs intérêts et dans leur vanité.
[161] M. de Pfœrdten.
_Téplitz, 22 juillet 1848._--Il nous revient qu'il y a toujours un peu de fermentation à Prague, contenue par la main de fer du prince de Windisch-Graetz; l'anarchie à Vienne est toujours complète. M. de Ficquelmont me disait hier que la population berlinoise était plus démoralisée et plus méchante que celle de Vienne, mais que les rouages du gouvernement et de l'administration valaient infiniment mieux à Berlin qu'à Vienne. A tout prendre, ce sont deux mauvais centres.
_Eisenach, 8 août 1848._--Mme la Duchesse d'Orléans, que je suis venue voir, est changée et se plaint d'un affaiblissement progressif. Du reste, elle est calme, raisonnable, et moins éloignée qu'elle ne l'était au premier moment de se rapprocher de la branche aînée; seulement, les moyens d'exécution paraissent difficiles; on sent qu'il faut abriter la dignité, autant qu'il faut ne rien laisser échapper de ce qui peut faciliter les chances d'avenir. Elle est sans préventions, sans préjugés; son regard est lucide, et son jugement me paraît simplifié, assuré par les grandes leçons des derniers temps. Elle est parfaitement confiante et aimable pour moi. Le reflet de Mgr le Duc d'Orléans nous donne, réciproquement, un intérêt réel l'une pour l'autre. Elle me l'a exprimé gracieusement, en me disant que j'étais pour elle _hors ligne_. Elle a appelé ses fils et leur a dit: «Embrassez la plus fidèle amie de votre père.»
_Berlin, 13 août 1848._--Il y a ici, chaque soir, un peu d'émotion dans les rues, entretenue par la déplorable marche de l'Assemblée. De plus, le Ministre des Finances, M. Hanseman, propose des lois destinées à achever notre ruine. Aussi s'élève-t-il des anciennes provinces des réclamations qui pourraient dégénérer en révoltes et conduire à la guerre civile. Déjà les _Unitaires allemands_ et les _Prussiens séparatistes_, qui se partagent le pays, sont partout en présence et dans un état d'hostilité qui rend les conflits imminents. L'avenir est incalculable...
_Sagan, 9 septembre 1848._--La crise ministérielle de Berlin semble rendre une catastrophe imminente[162]. On peut s'attendre à la guerre civile, à la guerre étrangère, à la rupture entre les deux Assemblées constituantes de Francfort et de Berlin; bref, les éventualités se pressent en foule, et, en attendant, les existences privées se détruisent de plus en plus.
[162] Les discussions sur la proposition d'un député, M. Stein, concernant l'armée et relative au contrôle que le Ministère devrait exercer sur les opinions politiques des officiers, s'étant terminées dans la Chambre au désavantage du Cabinet, le Ministère Auerswald démissionna le 11 septembre. Le 22 du même mois, le Roi nommait un nouveau Cabinet dont le général de Pfuel était le Président.
_Sagan, 16 septembre 1848._--Point de Ministres à Francfort[163], point de Ministres à Berlin; un manque complet d'énergie à Sans-Souci, et, malheureusement, des symptômes graves d'insurrection parmi les troupes. On n'a pas su s'en servir à temps, et on a laissé aux méchants le loisir de les ébranler. L'absence de toute autorité légale, l'impatience qui résulte, pour les populations rurales, de ce que les Chambres ne fixent pas les rapports avec les Seigneurs réveillent leurs avidités arbitraires; aussi, voilà qu'en Haute-Silésie ils se remettent à brûler et à piller. Rothschild, de Vienne, qui y avait un bel établissement, vient de le voir détruit de fond en comble. Le fait est que nous sommes en mauvaise recrudescence et que je suis plus inquiète encore que je ne l'ai été, depuis que je vois la fidélité des troupes devenue douteuse.
[163] On sait que les populations du Schleswig et du Holstein, qui désiraient leur union avec l'Allemagne, s'étaient soulevées contre le Danemark, et que les Prussiens étaient venus à leur secours. Après plusieurs combats sanglants, un armistice entre le Danemark et la Prusse avait été conclu à Malmœ, le 26 août. Or, l'Assemblée nationale de Francfort, ayant refusé de donner son assentiment à cet armistice, sous le prétexte que la Prusse n'avait pas demandé son autorisation, le Conseil des Ministres et tous les ministres de l'Empire avaient donné leur démission.
_Sagan, 1er octobre 1848._--Les choses se gâtent, ici, de plus en plus. On a fait, l'autre nuit, sauter méchamment des pétards près du château. Nos précautions sont prises, ma défense armée organisée, et, s'il faut périr, ce ne sera pas sans lutte. Je ne m'enfuirai pas, je n'ai aucune peur personnelle, parce que j'ai une grande indifférence pour moi-même; et puis, le courage et la détermination en imposent toujours.
_Sagan, 5 octobre 1848._--Le château du prince de Hatzfeldt a été attaqué par des paysans[164]; quatre de ses fermes ont été brûlées, lui-même obligé de fuir. Ici, tout est _comparativement_ encore assez tranquille, mais le lendemain n'appartient à personne.
[164] Le château de Trachenberg, non loin de Breslau.
_Sagan, 9 octobre 1848._--Depuis avant-hier la poste et les journaux de Vienne manquent. La tradition orale donne à cette absence de nouvelles directes des causes sanglantes qui, dans le temps actuel, ne sont que trop probables. Chaque jour amène une nouvelle horreur[165]. Le massacre du comte Lamberg, à Bude[166]; la pendaison de ce pauvre Eugène Zichy[167], si gai, si fêté à Paris il y a dix ans, pendu par des barbares dans l'île où les voleurs subissent leurs supplices, voilà ce que la semaine dernière nous a apporté. Hier, on nous dit le comte de la Tour, Ministre de la Guerre à Vienne, massacré, et le général Brédy assommé[168]; les _noirs et jaunes_ se battent dans les rues de Vienne contre le parti hongrois. Si le parti anarchique triomphe à Vienne[169], c'en est fait de Berlin et de Breslau, où tout est sur de la poudre fulminante.
[165] Dans la matinée du 6 octobre, une partie du peuple de Vienne s'étant opposée au départ des troupes dirigées sur la Hongrie pour renforcer le baron Jellachich, une lutte sanglante éclata. L'hôtel du Ministère de la guerre fut pris d'assaut, le Ministre, comte de la Tour, fut égorgé, pendu à une lanterne et percé de balles. La troupe recula, et, repoussée sur tous les points, dut évacuer la ville. L'Empereur et la Famille Impériale, de retour à Vienne depuis le mois d'août, furent contraints de s'en éloigner de nouveau, et se dirigèrent vers Olmütz où l'Empereur devait abdiquer, le 2 décembre, en faveur de son neveu François-Joseph Ier.
[166] Le général comte Lamberg avait été nommé le 25 septembre commandant en chef des troupes hongroises. L'Assemblée nationale de Pest refusa de reconnaître cette nomination, déclara coupables de haute trahison tous ceux qui lui obéiraient, et, à son arrivée à Pest, le peuple irrité le mit à mort sur le pont qui réunit Bude et Pest.
[167] La Hongrie étant en pleine insurrection, les insurgés se saisirent du comte Eugène Zichy, l'accusant de communiquer avec l'armée autrichienne et d'avoir distribué une proclamation de l'Empereur; ils le firent passer devant un tribunal présidé par Georgei. Il fut condamné à mort, passé par les armes dans l'île de Csepel, et non pas pendu comme le premier bruit s'en était répandu.
[168] Le général Brédy avait trouvé la mort à Vienne le 6 octobre 1848 dans les combats que se livrèrent la populace et la garde nationale dans le faubourg de Leopoldstadt, peu d'heures avant que les insurgés ne se soient emparés de l'hôtel du Ministère de la Guerre.
[169] Par _noirs et jaunes_, on désignait le parti des Impériaux, dont les membres portaient les couleurs.
_Sagan, 25 octobre 1848._--Tout est en suspens ici; c'est à Vienne que tout se résout; jusqu'à présent, il semble que l'armée fidèle y dictera des lois, mais on n'ose pas trop se fier à ces lueurs d'espérance. En Autriche, du moins, on lutte avec honneur, et si on succombe, ce ne sera pas sans dignité; on ne peut, hélas! en dire autant de Berlin. Et puis, si le bon droit triomphe à Vienne, sera-ce une victoire définitive? J'en doute, et je crois que nous resterons longtemps encore sur un volcan.
_Sagan, 4 novembre 1848._--Il vient d'y avoir une explosion révolutionnaire à Liegnitz, assez près de chez moi; il a fallu des forces militaires pour la comprimer. A Berlin, il y a à peu près chaque jour une émeute; l'audace croît journellement, la faiblesse aussi. Hier, on a enfin changé le Ministère; cela semblerait indiquer qu'on veut se réveiller; je crains que ce ne soit bien tard, car, après que l'Assemblée a été assiégée, les députés enfermés, menacés d'être pendus, le Corps diplomatique prisonnier aussi, la garde nationale trahie par son chef, et, en regard de tout cela, paralysie complète à Sans-Souci, on se demande s'il y a encore quelque chose à espérer[170]. Les heureux résultats de Vienne ne parviennent même pas à inspirer de la vigueur à Potsdam, et ils ont fort exaspéré les anarchistes, qui veulent frapper un coup d'éclat pour se relever, et former à Berlin un centre d'où ils rayonneraient sur toute l'Allemagne. Le rôle de M. Arago, le Ministre de la République française, a été, dans ces derniers jours, à Berlin, des plus douteux[171], au point qu'un véritable gouvernement lui aurait envoyé ses passeports, en se plaignant officiellement de lui à Paris. Mes vœux pour Vienne se sont enfin réalisés. Windisch-Graetz y a mis, longtemps, une patience, une douceur infinies et ce n'est que lorsque la capitulation du 30 a été traîtreusement violée, qu'il a sévi comme il devait le faire, et comme le méritait l'infamie des autorités locales de Vienne. Nous manquons encore de détails, mais le fait principal est officiel, et nous devons le regarder comme un bienfait de la Providence. Dieu veuille que ce soit le point de départ d'une ère nouvelle. En attendant, l'anarchie, les désordres, le manque de répression, la misère déchirent les provinces, les orateurs des rassemblements populaires prêchent impunément le meurtre et le pillage, et les résultats de leurs prédications incendiaires ne se feront pas longtemps attendre. C'est un état réellement affreux.
[170] Le 16 octobre, une nouvelle collision sanglante avait eu lieu à Berlin, entre la garde bourgeoise et les ouvriers, et elle ranima l'agitation dont cette ville était, avec de courtes intermittences, le foyer depuis le mois de mars.
[171] M. Arago, ministre de France, s'était montré à la foule qui, devant son hôtel, poussait des vivats en son honneur. Il prononça quelques paroles en français, et tendit la main aux personnes les plus proches de lui.
_Sagan, 19 novembre 1848._--Je suis d'avis qu'il y aurait nécessité pour l'Autriche de joindre aux hommes de guerre déterminés tels que Jellachich, Radetzky, Windisch-Graetz, un homme politique plus jeune, plus ferme que Wessenberg. On dit que cet homme va se rencontrer dans le prince Félix de Schwarzenberg. Il a de bons amis, il a eu plus d'une grande admiration dans sa vie. Je l'ai vu assez souvent à Naples, il y a deux ans; il a été obligeant pour moi. Je l'ai trouvé grand seigneur, homme d'esprit, de tenue, de sang-froid, et de mesure dans ses jugements et ses discours, mais je ne le connais pas assez pour savoir s'il sera à la hauteur de la lourde tâche qui paraît lui être dévolue. Stadion, qui doit la partager avec lui, est son ami d'enfance; ce bon accord peut produire d'heureux résultats. Je n'en prévois pas encore pour la Prusse, où les hommes d'épée et de plume, d'éloquence et d'action me semblent, dans la crise actuelle, manquer absolument. Il y a une certaine maladresse, dans tout ce qui se tente maintenant, qui est loin de m'inspirer de la confiance[172]. On se place derrière Francfort, on y cherche refuge, soutien, protection; cela n'est guère digne, cela n'impose pas aux ennemis, et, en définitive, je crois que ce rempart sera de coton. L'armée est, il faut l'espérer, fidèle, mais, il faut le savoir, sans enthousiasme; on la laisse se refroidir et s'entamer; les soldats qui bivouaquent dans les rues de Berlin souffrent de la mauvaise saison, et leur apparence est triste, à ce que m'écrivent des personnes qui s'épuisent en distributions de soupe et de bière pour les soutenir et les encourager.
[172] Un nouveau Ministère, dont le comte Brandebourg était Président, et M. de Manteuffel ministre de l'Intérieur, avait été nommé à Berlin le 8 novembre. Dès le premier acte de son administration, il subit un échec. Une ordonnance du Roi, contresignée par le comte de Brandebourg, transférait l'Assemblée nationale dans la ville de Brandebourg; l'Assemblée se prononça à une immense majorité contre cette translation, et le gouvernement, ne pouvant plus marcher au milieu de cette anarchie toujours croissante, se décida à agir avec vigueur. Le 10 novembre, il fit entrer dans la capitale un nombre considérable de troupes qui occupèrent les abords de la salle de l'Assemblée, laquelle se sépara en protestant contre cette violence. Une ordonnance du Roi déclara alors la garde civique dissoute, puis, le 12, une autre ordonnance déclara Berlin en état de siège. Le général Wrangel eut le commandement des forces militaires, et toutes les mesures furent prises pour éviter une collision.
_Sagan, 26 novembre 1848._--La dernière semaine a été très difficile à passer; depuis l'état de siège proclamé à Berlin tout ce qui était mauvais a été refoulé vers la Silésie. On a tiré sur mes employés, on s'est promené ici avec le drapeau rouge, tout cela était fort laid; mais maintenant que trente mille hommes de troupes parcourent la province pour la balayer, nous commençons à respirer, et, si j'en crois mes dernières lettres de Berlin, nous allons entrer dans une ère nouvelle. J'avoue mon incrédulité, et je crains d'y persévérer encore longtemps. Ce qui est certain, c'est qu'il y a relâche momentanée aux désordres; c'est déjà un bien dont il faut se montrer reconnaissant, car la tension fiévreuse devient insoutenable.
La mort de Mme de Montjoye est le complément de l'infortune pour la sainte Reine Marie-Amélie, dont elle était la seule et la plus intime confidente. A la suite de l'eau empoisonnée bue à Claremont[173], le tour des dents du Roi est devenu tout noir, à ce qu'on m'a écrit. Tout n'est pas toujours facile entre le Roi et ses enfants, et même pour les enfants entre eux. La Providence épuise ses rigueurs de tout genre sur ces émigrés; serait-ce une grande expiation morale pour le vote du père et pour l'usurpation du fils?
[173] Au mois de novembre 1848, toute la Famille Royale était tombée malade d'un empoisonnement, causé par les conduites de plomb des eaux.
_Sagan, 1er décembre 1848._--Les journaux nous apportent aujourd'hui le programme du nouveau Cabinet autrichien[174], qui a été très bien reçu à Kremsier et a fait monter les fonds autrichiens. Dieu veuille qu'il y ait, là au moins, un Cabinet ferme et habile. Celui qui devait gouverner en Prusse, et qui semblait vouloir prendre un gantelet de fer, me semble, sous un gantelet rouillé, ne montrer que faiblesse. Le monde catholique ne saurait être trop ému du sort de Pie IX. Il a beau avoir, avec un zèle plus ardent que prudent, fait du libéralisme impétueux, il reste le chef de notre Église, un saint prêtre, un aimable homme et ses dangers doivent nous attendrir et nous alarmer[175]. On m'écrit, de Berlin, que M. de Gagern a manqué le but qu'il s'était promis, et que le Roi a été plus ferme qu'on le supposait, en écartant la _fantasmagorie impériale_ qui lui était offerte par celui-ci, dans le cas où, pour cette fois-ci du moins, il se soumettrait aux lois du gouvernement de Francfort[176].
[174] La Diète autrichienne se tenait depuis le 15 novembre à Kremsier, en Moravie, dans le beau château des Archevêques d'Olmütz. Le nouveau Ministère était ainsi composé: Prince Félix de Schwarzenberg, Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères; Stadion, à l'Intérieur; Krauss, aux Finances; Bach, à la Justice; Gordon, à la Guerre; Bruck, au Commerce; Thinnfeld, à l'Agriculture; Kulmer, sans portefeuille.
[175] Le Pape, qui avait, dès le 14 mars, donné une Constitution à ses sujets, et, depuis, changé plusieurs lois de Ministère, s'était enfin décidé à nommer, le 15 septembre, comme son premier Ministre, Pellegrino Rossi, ancien Ambassadeur de France auprès de Sa Sainteté, et ami personnel de M. Guizot. Rossi entreprit d'établir un régime parlementaire régulier dans les États pontificaux, s'appuyant sur la bourgeoisie et se plaçant entre les partis en lutte. Il n'eut pas le temps de réaliser ses projets: le 15 novembre, au moment où il se rendait au Conseil des Ministres, il fut frappé d'un coup de poignard à la gorge par un soldat de la milice et tomba mort. Ce fut le signal du soulèvement des républicains; le Pape s'étant borné à nommer un nouveau Ministère, qui n'avait pas leur sympathie, la foule et les troupes se rendirent au Quirinal, demandant au Pape de changer ses Ministres. Pie IX, entouré du Corps diplomatique, se montra intraitable; cette attitude mit le comble à l'irritation populaire. Une lutte sanglante s'engagea entre le peuple et les Suisses, et les balles pénétrèrent jusque dans l'intérieur du Palais. Tout en protestant, le Pape finit par céder et consentit à prendre pour Ministres Sterbini, Galletti, Mamiani et l'abbé Rosmini; mais, le 25 novembre, sous les habits d'un simple abbé, il quittait Rome et se rendait à Gaëte, sous la protection du Roi de Naples, d'où il adressa aux Romains une protestation contre ce qui venait de se passer.
[176] M. de Gagern, qui s'était chargé d'achever à Francfort une Constitution de l'Empire et l'installation du pouvoir central définitif, était venu à Berlin pour tâter le terrain et savoir si, en cas de rupture de l'Autriche avec l'Allemagne, le Roi de Prusse serait disposé à se mettre à la tête de l'Empire allemand. Le Roi déclina très catégoriquement cette offre, qui devait lui être proposée de nouveau, plus officiellement, en mars 1849.
_Sagan, 6 décembre 1848._--On dit beaucoup, ici, que le gros de l'orage est passé. Je n'en suis pas persuadée; on va rentrer dans la fièvre électorale, dans l'essai d'une Constitution octroyée; tout cela est bien chanceux. A la vérité, tout vaut mieux que l'état de pourriture et de confusion dans lequel on périt ici, mais les dangers, pour changer de forme, ne se dissipent pas si vite. Le pays commence, il est vrai, à s'éclaircir quelque peu, à se fatiguer d'un état de choses qui réduit chacun à une misère profonde; il se réveille quelques bons instincts; à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du mariage du Roi, l'élan a été bon, mais trop de mauvais éléments fermentent encore; le gouvernement n'impose guère. Dans le Midi de l'Allemagne, en Bavière surtout, on paraît tenir encore au projet d'un pouvoir trinitaire, particulièrement depuis que l'Autriche se concentre grandement en elle-même pour former une grande monarchie. Quant au vieux Prince Guillaume de Prusse, désigné pour faire partie du _Triumvirat_, il est tombé dans un état de faiblesse morale qui le rendrait bien peu capable de cette besogne. D'ailleurs, son fils, le Prince Waldemar, se meurt à Münster d'une maladie de l'épine dorsale, c'est dommage, car c'est un Prince distingué; sa mort sera le dernier coup qui achèvera son pauvre père. Je ne donne pas longue vie au pouvoir central, le Roi de Prusse persistant, Dieu merci, à n'en pas accepter le fardeau. On dit que Mme la Princesse de Prusse aurait voulu que M. de Gagern fût à la tête d'un nouveau Cabinet prussien. Je doute que ce hautain personnage eût voulu se placer dans une position aussi incertaine, vis-à-vis d'une Chambre aussi peu sensible à l'éloquence parlementaire. Tant il y a que le Roi a repoussé toutes les insinuations directes ou indirectes. En effet, il y aurait eu stupidité et noire ingratitude à renvoyer le seul Ministère qui a eu le courage et la capacité de relever quelque peu la Couronne, et de donner un certain élan conservateur au pays.
L'état de l'Italie fait pitié! M. de Broglie sera, sans doute, fort affligé de la mort de M. Rossi, lui qui l'avait attiré en France, l'y avait fait entrer dans les affaires, à la Pairie, et poussé ensuite à l'Ambassade de Rome. Je l'avais vu beaucoup dans le salon de Mme de Broglie, plus tard à Rome. Il me paraissait astucieux et prétentieux, moins noble de caractère, mais plus spirituel que Capo d'Istria[177]. Leur assassinat a eu les mêmes causes; ils ont voulu, tous deux, faire à l'improviste du Richelieu.
[177] Comme Pellegrino Rossi, Capo d'Istria avait eu une mort violente. Accusé par les Grecs de n'être chez eux que l'instrument de la Russie et de s'appuyer, pour gouverner, sur des moyens arbitraires, il avait été assassiné, en 1831, par les frères Georges et Constantin Mavromichali, qui voulaient venger sur lui leur père et leur frère, injustement emprisonnés.
_Sagan, 30 décembre 1848._--La manière calme dont Napoléon a pris possession de la Présidence en France tendrait à prouver que les idées d'ordre et de tranquillité vont renaître dans ce pays. On parle de l'abdication du Roi de Sardaigne et d'un nouveau Ministère sarde tout guerroyant[178]; j'espère que Radetzky mettra le reste de l'Italie à la raison, comme il y a mis la Lombardie. Windisch-Graetz est devant Raab, où on espère qu'il entrera sans de trop grandes difficultés. Les grands froids retardent sa marche, et la nécessité de réorganiser civilement les contrées qu'il occupe ralentit aussi ses progrès[179]. Jellachich, emporté par son ardeur, a été un instant prisonnier des Hongrois[180]; ses soldats l'ont délivré. Windisch-Graetz lui a fait les plus vifs reproches sur son aveugle témérité, qui pouvait compromettre le sort de l'armée, et la question vitale du gouvernement. L'Archiduchesse Sophie a donné à son fils, le jeune Empereur, pour ses étrennes un cadre contenant les trois miniatures de Radetzky, Windisch-Graetz et Jellachich. Il n'y a pas de mal à rappeler aux souverains, par des signes visibles, la reconnaissance, qui leur est, en général, assez lourde. Voilà donc cette désastreuse année 1848 qui finit! Dieu fasse que 1849 nous apporte de meilleures conditions d'existence!
[178] Le Roi Charles-Albert ne devait abdiquer qu'après la bataille de Novare, le 23 mars 1849.
[179] Vers le 15 décembre, le prince Windisch-Graetz, à la tête des troupes autrichiennes, délogea, de position en position, les Hongrois, qui, sous le commandement de Georgei, se retirèrent derrière les bastions de Raab. Les grands froids n'ayant pas permis à leurs renforts de les joindre, les Hongrois durent abandonner cette position, où les Autrichiens entrèrent, sans combat, le 27 décembre.
[180] Ce fut le 29 septembre 1848, auprès de Veneleze, à trois heures d'Ofen, que Jellachich fut défait totalement par le général Moga. Son armée se mit à fuir, Jellachich, un instant prisonnier, parvint à s'échapper et, à travers les forêts, gagna Mor, puis Risber et enfin Raab.
1849
_Sagan, 11 janvier 1849._--M. Arago quitte enfin Berlin où il est détesté. Il paraît qu'on y doute encore de l'arrivée du prince de la Moskowa comme Ministre de France; on ne croit pas, en tout cas, qu'il y fasse un long séjour. En allant à Paris, la Grande-Duchesse Stéphanie se bornera, probablement, à faire une visite agitée et fiévreuse à son cousin le Président de la République, et à se parfumer, auprès de lui, d'un peu d'encens impérial; mais la Princesse Mathilde ne lui laissera certainement pas le plaisir de faire les honneurs de la Présidence, qu'elle paraît s'être réservée. Tout cela a bien de la peine à avoir l'air sérieux[181].
[181] Le Prince Louis Bonaparte avait été élevé à la Présidence le 10 décembre 1848. M. Molé racontait lui-même que le matin de ce jour le général Changarnier, commandant les troupes qui, après la séance du serment, devaient escorter le Président à l'Élysée, se rendit chez lui pour conférer, et au moment de partir s'écria: «Eh bien! si au lieu de le conduire à l'Élysée, je le conduisais aux Tuileries?» Et M. Molé de lui répondre: «Gardez-vous-en bien!... Il s'y rendra assez tôt à lui seul!»
_Sagan, 18 janvier 1849._--Les réunions préparatoires pour les élections en Prusse ne donnent pas grand espoir pour le résultat définitif. Le ministère Brandebourg, de peur d'être accusé de réaction, fait du libéralisme inutile. La Grande-Duchesse Stéphanie, qui se réveille à mon égard d'un long sommeil, m'écrit tristement et en grande anxiété sur le sort de l'Allemagne rhénane. Il paraît que le Grand-Duc de Bade l'a menacée de lui supprimer son douaire, si elle allait le dépenser en France. J'ai aussi une lettre, pleine de dignité et d'affectueuse confiance, de Mme la Duchesse d'Orléans. Je compte aller la semaine prochaine à Dresde, pour y passer quelques jours près de ma sœur.
_Dresde, 28 janvier 1849._--Depuis qu'à Francfort on a refusé au chef futur de l'Allemagne l'hérédité et même le pouvoir à vie, il paraît impossible que le Roi de Prusse s'arrange d'une pareille dignité[182]. C'était la meilleure intrigue autrichienne pour mettre le Roi hors de cause et pour faire tomber en poussière toute cette invention ridicule et infernale, qui n'a produit que ruines et désordres. Les élections prussiennes sont fort médiocres, moins mauvaises que celles de l'année dernière, mais bien loin d'être assez bonnes pour faire concevoir de solides espérances. Aussi quelle loi électorale que celle qui a été octroyée! Ici, on a des Chambres folles qu'on ne sait comment diriger et qu'on n'ose point encore dissoudre. J'ai trouvé la Cour de Saxe fort triste. Dresde est plein comme un œuf, mais on ne se voit guère.
[182] La plus grande confusion régnait à Francfort depuis qu'il s'agissait de donner un chef définitif à l'Empire allemand, et de réaliser les belles promesses unitaires par une conclusion pratique. L'Autriche faisait semblant de se placer dans une expectative qui la laissait étrangère à tous les détails, et comme ne devant songer à se rapprocher de l'Allemagne que lorsque l'Allemagne existerait comme État constitué; son intention était, en somme, de ne prendre de résolution, à l'égard de son union avec l'Allemagne, que lorsque le choix du chef de l'Empire et la prééminence se seraient décidés en sa faveur ou contre elle.
_Sagan, 12 février 1849._--Berlin, que j'ai traversé en revenant, fourmillait de petits Princes allemands qui demandaient, comme seul moyen de salut, leur médiatisation. Ils s'offrent à la Prusse, qui, par scrupules de tous genres, les refuse. Elle trouve dangereux de donner cet exemple, puis viennent les souvenirs et les respects historiques et traditionnels du Roi. Bref, tous ces pauvres Princes s'en iront comme ils sont venus, et, probablement, malgré les promesses assez vagues de protection qu'ils ont reçues comme fiche de consolation, ils seront chassés de chez eux, un jour ou l'autre, comme des va-nu-pieds. Le comte de Bülow, Ministre de Prusse à Francfort, penche pour l'Assemblée de Francfort; à Charlottenburg, on est le contraire; cela jette une saccade malhabile dans la marche qu'on suit, et a produit, au grand déplaisir du Roi, une froideur marquée entre Kremsier et Berlin. Je ne sais qui est ce M. de Lurde, qui remplace M. Arago comme ministre de France à Berlin, mais il n'aura pas de peine à paraître à son avantage en comparaison de son prédécesseur, qui ne parlait que du grand cœur et de l'âme noble de Barbès!
_Sagan, 1er mars 1849._--Si j'en crois les lettres de Paris, tout y refleurit, tout y est en réaction vive vers l'ordre et le bien-être. Ce sont de tous côtés des éloges du Président. M. Thiers dit de lui: «Ce n'est pas César, mais c'est Auguste.» Les légitimistes remplissent ses salons, et, au sortir du bal, on n'entendait que des domestiques crier: «Les gens de Mme la Duchesse, de M. le Prince, etc...» On dit _Monseigneur_ au Président; rien n'est moins républicain; et on assure qu'il en est ainsi dans les provinces. J'avoue que je me défie un peu de ces trop brusques transitions, mais enfin le quart d'heure semble bon.
_Sagan, 31 mars 1849._--Je suis fort préoccupée de l'horizon politique, qui, au lieu de s'éclaircir, semble se couvrir de nouveaux nuages. Cette malheureuse Couronne impériale, sans tenter le Roi, plaît à ses entours, aux jeunes officiers, aux employés bureaucrates, dont la petite vanité y trouve pâture. La gauche y pousse avec perfidie, sentant bien que la soi-disant dignité impériale mettrait le Roi aux ordres des professeurs démagogues de Francfort. La mauvaise saison et l'état abominable des routes retardent la soumission de la Hongrie[183]. Il n'y a que les succès de Radetzky qui donnent quelque consolation, et encore à quel prix? Nous ne connaissons point encore de détails de ses deux dernières victoires, nous savons seulement l'abdication de Charles-Albert, mais les noms propres des victimes sont inconnus[184].
[183] Cette guerre, commencée à l'avènement de François-Joseph sur le trône d'Autriche, dura trois années; la Hongrie ne céda que devant les forces écrasantes de l'Autriche et de la Russie alliées.
[184] La France et l'Angleterre ayant offert leur médiation entre l'Autriche et la Sardaigne, l'armistice, signé le 9 août 1848, entre ces deux puissances, fut tacitement prorogé jusqu'à la fin des négociations; mais celles-ci n'ayant pu aboutir, la Sardaigne dénonça enfin cet armistice le 12 mars 1849. Le 20 du même mois, les hostilités recommencèrent. Le 23 mars, la bataille décisive de Novare vit l'armée sarde accomplir des prodiges de valeur, mais son chef, le général polonais Chrzanowski, commit des fautes déplorables, et la fortune de l'Autriche l'emporta encore une fois. Le roi Charles-Albert demanda au maréchal Radetzky un nouvel armistice dont les conditions étaient si dures, que le Roi déclara qu'il ne les souscrirait point; alors Charles-Albert abdiqua en faveur de Victor-Emmanuel et prit lui-même la route de l'exil. Le 27, le nouveau Roi se rendit au quartier général du maréchal Radetzky, et après un long entretien il signa un armistice qui devait se prolonger jusqu'à la conclusion définitive de la paix.
_Sagan, 13 avril 1849._--L'aimable lady Westmorland m'a fait la gracieuse surprise d'une visite de quarante-huit heures. Elle est arrivée hier, à ma grande joie. Elle est spirituelle, animée, affectueuse, vraiment charmante pour moi, conservant le plus tendre souvenir à feu M. de Talleyrand, causant du passé et du présent avec intérêt et la plus fine intelligence. Nous nous sommes rejetées vers les beaux temps de l'Angleterre. Éprouvés, comme nous le sommes tous, par les tristesses du présent, on préfère, au lieu de s'appesantir sur un sujet si lamentable, rejeter ses regards en arrière, pour y retrouver de ces précieux souvenirs que, pour ma part, je serais tentée de nommer les économies de mon cœur, et je me réfugie dans le passé, faute d'oser interroger l'avenir.
_Sagan, 21 avril 1849._--J'ai eu, hier, des lettres de Paris qui disent que, malgré les efforts de l'Union de la rue de Poitiers[185], le communisme fait en France de grands progrès.
[185] L'Union électorale ou le fameux Comité de la rue de Poitiers fut formé au commencement de 1849, par la droite conservatrice, pour diriger les élections et lutter contre le Comité démocratique socialiste.
On croit, à Berlin, que le Parlement de Francfort va se jeter entièrement dans les voies révolutionnaires, se former en Commission exécutive, en Comité de sûreté publique; il s'entourerait des troupes de Bade et de Nassau, sachant bien qu'on ne voudra pas faire marcher la garnison de Mayence contre Francfort, et profitant ainsi des éternelles irrésolutions de la Prusse[186]. La prétendue adhésion des vingt-huit petits gouvernements allemands n'est qu'une impertinence, puisqu'elle est conditionnelle; on ne veut se ranger sous la bannière prussienne que si, à l'imitation de ces petits gouvernements, la Prusse se soumet à la Constitution inventée à Francfort. Les quatre Rois de Saxe, de Bavière, de Hanovre et de Würtemberg restent dissidents.
[186] Le Roi de Prusse avait été élu le 28 mars, à l'assemblée de Francfort, _Empereur des Allemands_, et une députation était allée aussitôt lui porter ce titre. Cette députation avait été reçue le 3 avril par Frédéric-Guillaume IV, qui répondit qu'il n'accepterait cette dignité que lorsque les Rois, les Princes et les Villes libres de l'Allemagne lui auraient donné leur assentiment volontaire. Après de nombreux pourparlers, cette mission des Députés de Francfort devait échouer.
Sans les affaires de Danemark, la Prusse pourrait se fortifier chez elle (ce qu'elle ne fait pas trop) et se mettre en panne pendant l'orage de Francfort, mais le général de Pritwitz est soumis au prétendu gouvernement de Francfort[187]. Il faudrait un gouvernement plus régulier que celui-là pour traiter avec le Danemark. Comment sortir de cette impasse? Le Roi, au fond affectueusement disposé pour le Roi de Danemark, et craignant la Russie[188], s'oppose encore à l'occupation du Jutland.
[187] Le général de Pritwitz avait pris le commandement de l'armée fédérale en Schleswig-Holstein, après que le général Wrangel eut été nommé au commandement des troupes de Berlin.
[188] Nicolas Ier avait menacé de déclarer la guerre à la Confédération germanique si les troupes allemandes n'évacuaient pas les Duchés et ne repassaient pas l'Elbe.
_Sagan, 30 avril 1849._--L'état de l'Allemagne ne s'améliore pas. Voilà le Roi de Würtemberg qui a cédé, parce que ses troupes ont déclaré ne pas vouloir tirer contre le peuple[189]. Voilà le Parlement de Francfort qui recourt aux moyens les plus révolutionnaires pour forcer les souverains à se soumettre à ses lois[190]. Il exige que les gouvernements ne dissolvent pas leurs Chambres sans la permission du prétendu gouvernement central. Ce bel arrêté est arrivé à Hanovre et à Berlin six heures après les dissolutions officiellement annoncées. Le général de Pritwitz demande à quitter son commandement contre les Danois, parce qu'il ne veut pas obéir à Francfort, et ne peut pas commander à tous les petits Princes allemands, qui veulent chacun trancher du maître. Le Danemark a déjà enlevé un grand nombre de bâtiments marchands prussiens; cependant, à Copenhague, on est décidé à la paix; on la désire en Russie, en Angleterre et _en Prusse_, sans avoir, à Berlin, le courage de rappeler les vingt mille hommes qui se trouvent en Holstein et Schleswig. Francfort s'oppose, par tous les moyens, à la paix, afin de dégarnir les Princes allemands de leurs troupes, et de les laisser ainsi, sans défense, livrés aux hordes révolutionnaires. Bref, la confusion est à son comble, et je trouve l'Allemagne plus malade de beaucoup qu'il y a quatre mois. Cependant, la dissolution de la Chambre prussienne, qui était devenue urgente depuis que, du haut de la tribune, on proclamait la République rouge, fera peut-être quelque bien[191]. Il est surtout très nécessaire que l'Autriche termine en Hongrie. C'est là que notre sort se décidera. La Russie est entrée en Transylvanie avec cent vingt mille hommes. A Olmütz, on trouve ce chiffre un peu élevé, mais l'Empereur Nicolas a déclaré qu'il ne voulait plus d'un second échec comme celui d'Hermannstadt[192], et qu'il s'abstiendrait tout à fait, ou bien qu'il fallait trouver bon qu'il parût avec des forces imposantes. Il sent, d'ailleurs, qu'il combat ses ennemis personnels, les Polonais, sur le terrain hongrois. On dit qu'il y a vingt mille Polonais sous les drapeaux de Bem et de Kossuth.
[189] Sous la force de l'opinion, et pour éviter une catastrophe, le Roi de Würtemberg finit par adopter la Constitution votée par l'Assemblée de Francfort, y compris le chapitre relatif au Chef de l'Empire, qu'il avait, jusque-là, obstinément rejeté.
[190] Dans sa séance du 26 avril, l'Assemblée de Francfort avait déclaré que l'acceptation de la dignité de Chef de l'Empire conférée au Roi de Prusse ne saurait être séparée de l'acceptation de la Constitution.
[191] Le 26 avril, une vive agitation s'était produite à la Chambre prussienne, dans les rangs de la gauche, à la suite d'une lettre, trouvée sur les sièges des Députés, où un grand nombre de signataires de la fraction rouge proclamaient la souveraineté du peuple et annonçaient que tous leurs efforts tendaient à la formation d'une grande République polonaise. Le soir même paraissait l'Ordonnance du Roi qui dissolvait la Chambre.
[192] Le général Bem, Polonais d'origine, qui s'était illustré dans la défense de Varsovie en 1831, s'était joint, en 1848, aux Hongrois soulevés contre l'Autriche, et avait remporté de grands succès en Transylvanie, notamment à Hermannstadt.
_Sagan, 10 mai 1849._--Les orages éclatent de toutes parts. L'Allemagne est en feu sur tous les points. On s'est battu à Dresde; on s'est battu à Breslau[193]. Les Russes se sont servis des chemins de fer prussiens pour envahir la Moravie. On les reçoit bien, car tout ce qui tendra à étouffer et à terminer la lutte hongroise sera un bienfait, non seulement pour l'Autriche, mais pour l'Europe entière, car les échos hongrois encouragent les méchants et fomentent l'insurrection partout.
[193] Le 3 mai, le Roi de Saxe ayant refusé positivement de reconnaître la Constitution de l'Empire, son Palais fut immédiatement entouré par la foule, un Comité de défense fut formé et l'Arsenal assailli. Le peuple s'empara de l'Hôtel de ville et fit flotter sur le balcon le drapeau tricolore allemand. La Famille Royale et les Ministres s'enfuirent à Kœnigstein. Sans l'intervention de la Prusse et l'arrivée du général Wrangel, la République était proclamée.--Le contre-coup de cette émeute se fit sentir à Breslau, où, le 7 mai, des bandes insurgées parcoururent les rues, précédées du drapeau rouge, qu'elles portèrent devant l'Hôtel de ville, en proclamant la République. Les autorités militaires enlevèrent les barricades à la baïonnette après une vive fusillade.
_Sagan, 17 mai 1849._--C'est aujourd'hui une date solennelle, que je célèbre chaque fois avec une douloureuse émotion au fond de mon cœur[194]. Plus les années me rapprochent de la réunion suprême, et plus je sens tout ce que cette journée, il y a onze ans, a eu de grave et de décisif. Puisse Dieu bénir chacun de ceux qui y ont pris une part chrétienne; je le lui demande, du fond de mes misères, avec une ferveur qui atténuera, je l'espère, leur peu de valeur!
[194] Jour anniversaire de la mort de M. de Talleyrand.
_Sagan, 25 mai 1849._--Un des vrais malheurs du gouvernement prussien, c'est d'avoir à Londres Bunsen, qui y joue un rôle inconcevable; Radowitz, avec des intentions plus pures, mais des idées fausses, complique aussi, à Berlin même, la situation, et empêche qu'on ne tranche aussi nettement qu'il le faudrait certaines questions. Le Roi de Prusse a envoyé le général de Rauch à Varsovie, près de l'Empereur Nicolas, pour tâcher de calmer ce souverain, qui est outré que les Prussiens soient entrés en Jutland, malgré la parole donnée[195].
[195] Les troupes allemandes étaient entrées en Jutland après un combat entre Wisdrup et Gudsor; mais les Danois se retirèrent derrière les remparts de Frédéricia, que vinrent bombarder les troupes prussiennes, en même temps que des négociations de paix entre le Danemark et la Prusse se poursuivaient à Londres sous les auspices de lord Palmerston. Quelques jours plus tard, une flotte russe quitta Cronstadt pour porter son appui au Danemark contre la Prusse, qui, selon l'Empereur Nicolas, maintenait chez ses voisins un esprit de révolte contre leur souverain légitime, et faisait tout ce qui dépendait d'elle pour se rendre maîtresse des mouvements de l'Allemagne.--La note dont était porteur le général de Rauch faisait observer au Czar que la Prusse ne faisait la guerre au Danemark que par ordre du pouvoir central, et que personne, plus que le Cabinet prussien, ne désirait la fin des complications.
_Sagan, 31 mai 1849._--Des négociations ouvertes à Berlin[196], je puis dire, de bonne source, ce qui suit. Il y a quatre jours qu'un protocole a été signé à Berlin, entre la Prusse, la Saxe et le Hanovre. Il relate: 1º tout ce qui s'est fait pour accorder à l'Allemagne une Constitution raisonnable et efficace; 2º que le Hanovre et la Saxe, dans leur désir de maintenir l'ordre dans leurs États, reconnaissent et acceptent la direction _militaire_ de la Prusse pour les mesures qui pourraient devenir nécessaires, dans le but de maintenir la tranquillité de leurs États. M. de Beust a néanmoins fait les réserves suivantes, au nom du Gouvernement saxon: 1º que la Saxe ne prétend pas par cet arrangement porter atteinte aux droits de l'Autriche, comme membre de la Confédération germanique; 2º que si les grands États du Sud de l'Allemagne ne veulent pas adhérer à la Constitution, jointe au protocole, la Saxe aura le droit de s'en détacher; 3º que cette Constitution recevra la sanction des Chambres saxonnes. Le Hanovre a remis une note contenant identiquement les mêmes réserves. La nouvelle Constitution va paraître incessamment dans une note circulaire adressée par la Prusse à tous les gouvernements de l'Allemagne, et les invitant à s'y rattacher. Le Ministre de Bavière, M. de Lerchenfeld, a aussi signé le protocole, mais uniquement comme un des témoins des Conférences et dans l'espérance que son Gouvernement adhérera _d'une façon ou d'une autre_ à cet arrangement. M. de Prokesch n'a assisté qu'à la première Conférence, Radowitz y ayant déclaré, dès l'abord, qu'il n'avait pas à traiter avec les Gouvernements qui ne reconnaîtraient pas, comme base des négociations, la direction générale accordée à la Prusse. La conduite hautaine de Radowitz est incontestablement la cause de cette déplorable désunion parmi les têtes couronnées, à une époque où il serait si nécessaire de les voir indissolublement unies. Avec un peu d'adresse, et en ne mettant pas en avant, pour début, la question de _suprématie_, il aurait rendu à son Roi, à sa Patrie, un grand service, car alors les autres États auraient unanimement demandé à la Prusse de prendre cette direction en mains, au lieu que maintenant, ils veulent voir dans les prétentions dictatoriales des vues plus ambitieuses qu'elles ne sont en réalité, et de là naissent des jalousies inquiètes, qui étouffent la voix de la raison et des vraies nécessités. Malgré la présence d'un nouvel envoyé danois à Berlin, on est fort éloigné encore, même d'un armistice. Les dernières concessions danoises, appuyées par lord Palmerston, ont été repoussées avec hauteur par la Prusse, qui en réclame d'inadmissibles, disant que celles-ci seules peuvent satisfaire l'honneur engagé.
[196] Le Cabinet prussien avait invité les autres Cabinets allemands à prendre part à un Congrès à Berlin, qui aurait pour but d'aplanir les difficultés soulevées par le refus de l'Assemblée de Francfort de rien changer à la Constitution qu'elle avait votée.
_Sagan, 12 juin 1849._--Le choléra a repris partout dans cette partie de l'Allemagne; à Breslau, à Berlin, à Halle, il décime les populations; bref, c'est une horreur que l'état du genre humain. On m'écrit que lord Palmerston a déclaré à Bunsen que, las des exigences prussiennes, qui augmentent en raison des concessions danoises, il allait changer son rôle de médiateur en celui d'allié actif, conjointement avec la Russie, pour protéger le Danemark. Bunsen, en rendant compte de cette conversation à sa Cour, ajoute que cette menace n'a rien de sérieux, en quoi il se trompe, et trompe sa Cour.
_Sagan, 9 juillet 1849._--J'ai eu la visite du baron de Meyendorff, Ministre de Russie à Berlin, se rendant par Varsovie à Gastein, ce qui n'est pas le plus court. Il était assez sombre dans ses prévisions, et encore plus sur le Nord que sur le Midi de l'Allemagne; je m'explique: plus soucieux des destinées prussiennes que de celles de l'Autriche.
_Sagan, 3 septembre 1849._--Le général comte Haugwitz s'est arrêté ici quelques jours. Il venait de Vienne où on attendait Radetzky. Le jeune Empereur, pour recevoir le vieil Ajax, avait retardé son départ pour Varsovie, où il se rend pour remercier son puissant allié. Celui-ci se conduit de la manière la plus noble et la plus loyale envers son jeune ami et pupille; c'est ainsi qu'il considère l'Empereur François-Joseph. Paskéwitch a demandé la grâce de Georgei, qui lui a été accordée immédiatement[197]. L'Autriche désire que pour le moment quelques régiments russes se prolongent encore en Galicie.
[197] Georgei avait capitulé avec vingt-deux mille combattants, à Vilagos, où il rendit son épée aux Russes. Il fut livré aux Autrichiens, mais relâché, en effet, après une courte détention, sur la demande de Paskéwitch.
_Hanovre, 5 novembre 1849._--Ma matinée d'hier s'est passée à faire des visites à plusieurs dames de la ville que je connais, et à faire ma cour à la Princesse Royale, qui est douce, bienveillante, et chez laquelle j'ai vu ses deux enfants; le troisième est en train de se produire, on attend ce mois-ci son entrée dans le monde. La Princesse Royale m'a montré plusieurs portraits de famille fort intéressants; les deux qui m'ont frappée davantage sont celui de l'Électrice Sophie, protectrice de Leibnitz et souche de la maison Royale d'Angleterre; elle devait être bien jolie, avec ce beau type un peu allongé, mais si noble, des Stuarts; le second est un charmant portrait de la sœur de la Princesse Royale, la Grande-Duchesse de Russie, femme du Grand-Duc Constantin: c'est une figure spirituelle, animée, piquante. On dit qu'elle justifie cette expression, ce qui la rend bien plus propre à la Cour de Pétersbourg qu'elle ne l'eût été ici, où sa sœur aînée semble créée et faite exprès pour sa touchante mission[198]. Il y avait grand dîner chez le Roi; j'étais assise entre lui et le Prince Royal. Je n'ai jamais vu un aveugle manger plus adroitement, et sans autre secours que celui de son instinct et de l'habitude. A neuf heures, je suis retournée au thé du Roi, pris dans l'intimité, entre lui et ce qu'on appelle ici la Comtesse Royale (Mme de Grote), puis mon beau-frère, et le général Walmoden. Le Roi vit d'huîtres et de glaces, singulier régime qui réussit merveilleusement à ses quatre-vingts ans. Pendant que nous étions chez lui, est arrivée une dépêche de Vienne, qu'il a fait lire tout haut par la Comtesse[199]. Il y était dit que l'Autriche avait fait passer une note des plus graves à la Prusse contre la convocation de la Diète dite de l'Empire, et qu'en même temps, le mouvement de l'armée vers la frontière de Bohême et de Silésie augmentait. On dit que les corps d'armée qui s'y sont concentrés s'élèvent à soixante mille hommes. Le prince Schwarzenberg a répondu aux questions du comte Bernstorff, ministre de Prusse à Vienne, à ce sujet, que la convocation d'une Diète à Erfurt remuant et réveillant l'agitation démocratique, et menaçant par conséquent le royaume et les duchés de Saxe, ces troupes étaient destinées à leur protection et défense éventuelles.
[198] Allusion à la cécité du Prince Royal de Hanovre.
[199] Le Cabinet de Vienne, toujours jaloux de la situation de la Prusse en Allemagne, tâchait par tous les moyens de détruire son ascendant. Influençant le Hanovre, pour le détacher de l'alliance avec le Roi de Prusse, il lui avait représenté l'état fédératif restreint comme devant fournir un nouvel élément à la démocratie, et avait fait valoir qu'en contribuant à transformer le pouvoir central provisoire en un pouvoir définitif, la Prusse acquerrait la suprématie en Allemagne.
L'Archiduc Jean croyait à un rendez-vous intime et sans pompe avec le Roi Léopold[200]; au lieu de cela, celui-ci l'a reçu avec une grande solennité. Mme de Brandhofen et le petit comte de Méran n'entrant pas dans le cérémonial, on leur a, tout à coup, fait faire incognito une tournée de chemin de fer en Belgique. Arrivés à Bruxelles, ils ont fait une entrée inattendue dans le salon Metternich, ce qui était d'autant plus étrange que les relations entre le prince Metternich et l'Archiduc Jean avaient été, de tout temps, froides et malveillantes. La politesse de Metternich a tout simplifié.
[200] L'Archiduc Jean, qui possédait en Styrie de grands établissements qu'il voulait développer, était venu en Belgique pour y examiner l'industrie métallurgique. Le 24 octobre, le Roi des Belges vint à sa rencontre à Liège, visita avec lui Seraing et les établissements de la Vieille-Montagne, à Angleux.--L'Archiduc avait épousé morganatiquement Mlle Plochel, créée baronne de Brandhofen, et leur fils unique avait reçu le titre de comte de Méran.
_Eisnach, 7 novembre 1849._--J'ai quitté Hanovre hier matin et suis arrivée ici l'après-midi. J'ai tout de suite fait savoir mon arrivée à Mme Alfred de Chabannes, qui est venue aussitôt à mon auberge. Nous sommes restées longtemps à causer sur la petite Cour _émigrée_ dont elle fait momentanément partie; je dis émigrée, quoique Mme la Duchesse d'Orléans permette le moins possible l'inconvénient, qui s'attache à cette position, de se développer. Il est cependant impossible de les écarter tous; ils naissent, pour ainsi dire, de la force des choses. C'est ainsi que les divers partis se représentent et se personnifient dans son entourage. Il y a des _fusionnistes_, il y a des _séparatistes_; elle-même n'est ni l'une ni l'autre absolument; elle n'aime pas que l'on dise que c'est elle qui s'oppose à la fusion, mais elle ne veut pas faire les premières ouvertures, et elle n'a même pas permis jusqu'à présent qu'on dise, hautement, qu'elle n'y serait pas opposée. Elle craint aussi, par la fusion, de dégoûter ses adhérents en France, qu'elle croit, ce me semble, plus nombreux qu'ils ne sont, quoiqu'elle s'aperçoive que des personnes sur lesquelles elle comptait lui manquent chaque jour; les noms qui semblent peser, en ce sens, le plus péniblement sur son cœur, sont ceux de Molé et de Thiers. J'ai vu Mme la Duchesse d'Orléans seule, pendant une demi-heure, avant le dîner; le Duc et la Duchesse de Nemours nous ont interrompues. J'ai trouvé la Duchesse d'Orléans, extérieurement, telle que je l'avais laissée, peut-être les traits un peu grossis; la disposition d'âme plus abattue, toujours la même douceur, même dignité, un peu moins d'énergie, assez prête à se sentir ployer sous les mécomptes provenant moins des choses que des personnes, humiliée de l'état de dégradation dans lequel est tombée la France, fort sage sur l'état de l'Allemagne, mettant le soi-disant pouvoir central et les parodies impériales à leur place. Les Nemours, fort Autrichiens dans leur politique, s'exprimaient aigrement sur lord Palmerston, _fusionnistes au fond_, revenant de Vienne, retournant à Claremont. Elle est fraîche et belle, et se risque à avoir son opinion, qui est positive. Lui, engraissé, prenant beaucoup de la ressemblance du Roi, surtout dans la façon de parler, ayant trouvé enfin le courage de s'exprimer; le faisant avec bon sens, mais manquant de grâce, comme par le passé. Les lettres publiées de ses frères n'ont eu, en aucune façon, son approbation; il redoute beaucoup qu'on adopte la loi qui rappellerait sa famille en France, de peur de voir ses frères y courir[201]. Tout cela est fort bon, mais, je le répète, un certain élan manque; il ne comptera jamais, et n'agira guère; c'est une honorable négation. Le Comte de Paris est fort grandi, élancé, assez joli, ayant perdu de sa timidité, mais avec un son de voix souvent glapissant et désagréable; le Duc de Chartres singulièrement fortifié et turbulent; les trois enfants Nemours sont assez gentils. Après le dîner, commencé vers sept heures, on est resté en conversation jusque vers onze heures. Boismilon est fort séparatiste; il y avait là aussi Ary Scheffer, qui me paraît être dans les _zélés_. M. de Talleyrand redoutait cette disposition.
[201] Le 24 octobre, M. Creton avait proposé à l'Assemblée nationale l'abrogation des lois qui avaient proscrit les Bourbons. Cette question donna lieu à un vif débat. Le Prince Jérôme-Napoléon cita à la tribune des lettres écrites en 1848 par les fils de Louis-Philippe, protestant contre leur bannissement et demandant à rentrer dans la patrie commune en reconnaissant la Souveraineté nationale.--La proposition de M. Creton fut repoussée par cinq cent quatre-vingt-sept voix.
La Princesse de Joinville est accouchée d'un enfant mort et elle a été dans un grand danger. Le pauvre petit corps d'enfant a été, sans avertissement préalable, porté à Dreux par mon cousin Alfred de Chabannes. On l'a déposé dans le caveau de famille; la messe s'y est dite, et ce n'est que le tout achevé que M. de Chabannes a été prévenir le Maire de sa mission accomplie. Celui-ci s'est conduit décemment. Mme de Chabannes m'a aussi raconté que lorsque son mari a été retrouver Louis-Philippe à Claremont pour la première fois après Février, celui-ci lui avait dit, presque en le voyant entrer: «Que voulez-vous! Je me suis cru infaillible!» Ce mot m'a paru frappant de vérité, et remarquable comme aveu.
Mme la Duchesse d'Orléans compte retourner au printemps à Londres, pour y faire faire au Comte de Paris sa première Communion, à laquelle l'abbé Guelle le prépare par d'assez fréquentes courses à Eisenach.
_Berlin, 8 novembre 1849._--En rentrant ici, j'y trouve mon beau-frère, revenant de Dresde, où l'esprit public est, dit-on, de plus en plus mauvais. Les Ministres n'ont pu obtenir du Roi de Saxe aucun arrêt de mort, même contre les plus coupables, ce qui a indigné les bien pensants et irrité les troupes qui s'étaient si bien battues au mois de mai dernier; cela donne aussi la plus grande arrogance aux émeutiers. Le Roi est tellement tombé dans la déconsidération que, dans les rues, on ne lui rend pas son salut.
Hier, anniversaire de l'installation du Ministère Brandebourg, il y a eu aussi une grande fête dans les salles de Kroll au Tiergarten. Les Ministres y étaient tous présents, et le tout s'est passé fort _loyalement_, dit-on. Cependant, dans un autre coin de la ville, on célébrait, soi-disant religieusement, un autre anniversaire, celui de la fusillade du fameux Robert Blum[202]. Il y en avait pour tous les goûts et je crains que celui pour le _désordre rouge_ ne soit encore assez vivace.
[202] Robert Blum s'était mis à la tête de la démocratie saxonne en 1848; envoyé à l'Assemblée de Francfort, il y avait fait preuve d'un certain talent oratoire, mais, ayant pris part aux révoltes de Vienne, il avait été pris et fusillé par les Autrichiens.
Une lettre de Paris que je trouve ici me dit que tout le nœud de la situation en France est dans l'armée, celle-ci mi-partie à Cavaignac, mi-partie à Changarnier; le premier, tout républicain, le second ne voulant pas se laisser pénétrer. Depuis la lettre écrite par Louis-Napoléon à Edgar Ney[203] à Rome, Changarnier s'est, dit-on, un peu retiré de l'Élysée; aussi le Président voudrait-il donner le commandement des troupes de Paris au général Magnan.
[203] Voici cette fameuse lettre à Edgard Ney dans laquelle la France vit tout un programme:
«Paris, 18 août 1849.
«MON CHER NEY,
«La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler en la préservant de ses propres excès et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le Prince, qui le premier s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles.
«J'apprends avec peine que l'intention bienveillante du Saint-Père, comme notre propre action, reste stérile en présence de passions et d'influences hostiles qui voudraient donner pour base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites bien de ma part au Général que dans aucun cas il ne doit permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore il se commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume ainsi le pouvoir temporel du Pape: amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Napoléon et gouvernement libéral.
«J'ai été personnellement blessé en lisant la proclamation des trois Cardinaux où il n'était pas fait mention du nom de la France et des souffrances de ses braves soldats. Toute insulte à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur. Recommandez au Général de bien faire savoir que si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices et de son intervention.
«Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté. Il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats.
«Priez le Général de remercier, en mon nom, l'armée de sa noble conduite. J'ai appris avec peine que, physiquement même, elle n'était pas traitée comme elle méritait de l'être. J'espère qu'il fera sur-le-champ cesser cet état de choses. Rien ne doit être ménagé pour établir convenablement nos troupes.
«Recevez, mon cher Ney, l'assurance de ma sincère amitié.
«LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.»
Nous avons reproduit cette lettre d'après le texte donné par le _Journal des Débats_ du 7 septembre 1849. M. Edgard Ney était officier d'ordonnance du Prince-Président, qui l'avait chargé d'une mission auprès du Gouvernement papal. Le maréchal Bugeaud commandait alors les troupes françaises à Rome, mais enlevé tout à coup par le choléra, il fut remplacé par le général Oudinot qui mena toutes les opérations militaires.
A Paris, Mme de Lieven est ravie d'y être revenue; elle y dit du mal tant qu'elle peut de l'Angleterre. Elle est coiffée d'un bonnet à la du Deffand; elle loue le Président de la République; elle cherche, comme autrefois, à attirer chez elle du monde de toute couleur; il paraît qu'elle y réussit assez pour s'étonner naïvement que personne ne lui nomme M. Guizot, qu'elle attend en décembre.
_Berlin, 12 novembre 1849._--J'ai passé hier presque toute la journée à Sans-Souci, entre le Roi et la Reine, toujours très obligeants pour moi. Le Prince Frédéric des Pays-Bas, qui arrivait de la Haye, disait bien du mal de l'état des choses de ce pays-là. On y prononce assez hautement les mots de déchéance, d'abdication, de Régence. Le jeune Roi est méprisé, la jeune Reine n'est pas aimée; la Douairière pas davantage; bref, on y est fort mal assis. Le Roi de Prusse s'attendait à ce qu'on proclamât l'Empire à l'Élysée; tous les regards sont tendus vers la France.
Une lettre de Vienne, reçue hier, me dit qu'à travers tout l'éclat militaire, il s'y manifeste quelques nouvelles inquiétudes. Les paysans sont très mécontents du nouveau système d'impôts fonciers, de l'obligation de racheter leurs dîmes et de compenser, par des indemnités, ce qu'ils espéraient ravir à leurs Seigneurs; la noblesse trouve que l'égalité de l'impôt à laquelle on la soumet est une dureté et une nouveauté odieuses; les _hodweds_[204], qu'on a casés dans les régiments, y sèment de fort mauvaises doctrines; le jeune Empereur est un peu cassant et volontaire avec les vieux généraux; bref, il y a, chez nos voisins, si ce n'est les mêmes difficultés qu'ici, du moins, pas plus de quiétude fondée.
[204] Soldats de réserve. Landwehr hongroise.
_Sagan, 21 novembre 1849._--On m'écrit, de Paris, à la date du 14: «Nous avons l'amnistie, donnée par le Président à sept cent cinquante messieurs fort incommodes; cet acte de popularité pourra coûter cher à celui qui l'a donné, car ces gens-là reviennent exaspérés, ce qui contraindra à leur envoyer, un de ces jours, des coups de fusil[205]. Il y a, à travers toutes les velléités impériales que nous voyons surgir, une question qui n'est nullement résolue, pour moi du moins: c'est celle de savoir ce que fera le général Changarnier[206], et quoiqu'il soit tout à fait bien avec le Président, à l'heure qu'il est, je ne pense pas qu'il lui reste attaché au moment d'un changement, qui, par là, deviendrait une crise inévitable.»
[205] Le 12 novembre, M. Barrot, ministre de l'intérieur, annonça à l'Assemblée nationale de Paris que le Président, usant du droit que lui conférait le décret du 18 juin 1848, avait ordonné la mise en liberté du plus grand nombre des insurgés détenus à Belle-Isle.
[206] Le général Changarnier commandait alors les troupes de Paris.
_Sagan, 2 décembre 1849._--La longue Thérèse Elssler, maîtresse en titre depuis plusieurs années du Prince Adalbert de Prusse, va devenir sa femme, sous le titre de Mme de Fischbach, nom pris de la terre que possède le vieux Prince Guillaume dans les montagnes de Silésie. C'est là que feu la Princesse Guillaume est restée en odeur de sainteté; il est un peu choquant que ce soit précisément ce nom qui passe à une ex-danseuse[207]. On est de fort mauvaise humeur à Sans-Souci de ce mariage, mais on y consent, avec la faiblesse habituelle qui y règne.
[207] Le Roi de Prusse ne consentit pas à donner à Th. Elssler ce nom de Fischbach, et lui accorda le titre de baronne de Barnim.
Il se prépare à Berlin un autre scandale, d'une portée plus sérieuse. C'est l'acquittement probable de Waldeck, dont le procès tient tous les esprits en suspens depuis si longtemps[208]. On a eu l'incomparable niaiserie de choisir, pour présider les assises, un magistrat d'un caractère très faible, père d'un _héros des barricades_, et qui préside avec la plus impudente et grossière partialité en faveur de Waldeck. Les menaces anonymes ne manquent pas aux jurés, qui prononceront sous le coup de l'intimidation. C'est déplorable, car le résultat peut avoir des conséquences fort graves.
[208] Waldeck, arrêté et emprisonné depuis le mois de mai comme complice d'une grande conspiration révolutionnaire, fut acquitté, après un long procès, le 5 décembre, par des juges qu'on ne regardait pas à Berlin comme assez impartiaux.
_Sagan, 6 décembre 1849._--L'ovation de ce vilain Waldeck après son acquittement paraît avoir été assez scandaleuse pour motiver une intervention militaire. J'ignore encore les détails, que la poste m'apportera sans doute aujourd'hui. J'ai dans l'idée que nous allons rentrer dans une phase d'émeutes; je le pense d'autant plus que les Polonais recommencent leurs promenades, et, chaque fois qu'ils apparaissent, il y a anguille sous roche, comme on dit vulgairement.
Je viens d'achever la lecture de la vie de Mme de Krüdner; il s'agit d'une personne tout à part; mais à la longue, c'est une lecture cependant fatigante, et qui, au total, me laisse la pensée que Mme de Krüdner, toujours dupe de sa vanité, a été, dans sa jeunesse, galante par vanité; plus tard, littéraire par vanité; enfin, qu'elle est devenue missionnaire, toujours par vanité. Mais la vanité a aussi sa bonne foi, comme elle a, et précisément parce qu'elle a, de prodigieuses crédulités. Comme mystique, Mme de Krüdner n'a ni l'élévation de sainte Thérèse, ni la grâce contenue de Mme Guyon; ses lettres spirituelles sont _lourdes_, et, quand elle veut se perdre dans les nues, on sent que les ailes sont de plomb. Il faut bien que, dans ses discours et allocutions, elle ait eu de l'entraînement, car on ne produit pas, sans des dons particuliers, des résultats qui ont eu leur charlatanisme, mais aussi, en bien des occasions, leur réalité.
_Sagan, 10 décembre 1849._--La mort de la Reine Adélaïde d'Angleterre, dont j'ai lu la nouvelle avant-hier dans les gazettes, m'a tristement émue, en me reportant au bon temps où j'avais l'honneur de la voir et d'être traitée par elle avec une bonté que je n'oublierai jamais. C'était une noble femme, qui a porté des positions difficiles à plusieurs égards, avec une grande et simple dignité.
Il y a un peu d'émotion à Sans-Souci de la concentration des forces autrichiennes touchant aux frontières saxonnes. Il paraîtrait que le général Gerlach, favori influent du moment près du Roi de Prusse, a été expédié à Dresde pour tirer la chose au clair. Si ces troupes ne sont destinées qu'à purger au besoin la Saxe des _rouges_ qui y sont plus audacieux encore qu'ailleurs, on regarderait cette intervention comme un pendant de celle de la Prusse dans le Grand-Duché de Bade, et on ne dirait rien; mais il y a des habiles qui veulent y voir une menace peu voilée contre la Diète d'Erfurt[209]. Dans ce cas, il paraîtrait qu'on ne laisserait pas faire.
[209] Chassés de Francfort, les débris de l'Assemblée nationale s'étaient rassemblés à Stuttgart, et le parti révolutionnaire, donnant le signal d'une insurrection ouverte en Allemagne, prit les armes en Saxe, dans le Palatinat rhénan et dans le Grand-Duché de Bade, renversant les Gouvernements et restant partout victorieux, jusqu'au moment où les troupes prussiennes rétablirent l'ordre. Ce fut alors que la Saxe et le Hanovre convinrent avec la Prusse d'une nouvelle Constitution et conclurent l'alliance dite _des trois Rois_, mais l'Autriche, jalouse de la prépondérance en Allemagne, s'opposa aux vues prussiennes, et décida la Saxe et le Hanovre à se retirer. Frédéric-Guillaume IV constitua alors l'_Union_ avec le reste de ses alliés, et, ouvrit la Diète d'Erfurt où la nouvelle Constitution fut acceptée. Ce fut alors que l'Autriche, pour empêcher à tout jamais un semblable projet, engagea les États allemands à rétablir l'ancienne Confédération germanique, et, malgré l'opposition de la Prusse, ce plan devait être exécuté.
_Sagan, 12 décembre 1849._--J'ai lu le discours de réception du duc de Noailles à l'Académie française[210]. Il est écrit en très beau langage, avec une véritable élévation de style et de pensée, une correction, une pureté qui reportent aux meilleures époques du goût et de la littérature; il est noblement senti, aussi prudent que digne; il s'y trouve des passages particulièrement de mon goût, notamment sur Pascal et sur Voltaire, avec une habile transition qui le fait revenir vers M. de Chateaubriand. Cependant, _à mes yeux_, ce discours a un défaut; c'est de placer son objet beaucoup plus haut qu'il ne le mérite, et lors même que le talent ne serait pas exagéré, la valeur du caractère l'est extrêmement. Le duc de Noailles a eu raison de ne pas trop s'arrêter sur les _Mémoires d'outre-tombe_, car c'est dans ce triste legs que l'aridité du cœur, l'excès de la vanité, l'âcreté du caractère se révèlent, et que le talent lui-même est bien souvent perdu dans l'exagération du mauvais goût, reproché justement aux imitateurs maladroits de cette école. Mais tous les éloges académiques pèchent par l'excès de la louange. Condamnés à faire un portrait sans ombre, la vérité du coloris en souffre, et la véritable physionomie est trop souvent effacée. C'est le tort du genre, plus que celui du récipiendaire, et on ne peut le lui reprocher. J'ai commencé hier le sixième volume des _Mémoires d'outre-tombe_. Il contient l'esquisse de l'histoire de Napoléon, dont, à propos de lui-même, M. de Chateaubriand grossit ses propres _Mémoires_; le tout écrit à l'effet, sans grand souci de la vérité. J'ai été singulièrement frappée d'y trouver un éloge jeté en passant à M. de Caulaincourt (malgré le duc d'Enghien). Du reste, même malveillance pour le genre humain, même haine pour M. de Talleyrand.
[210] Le duc de Noailles avait été élu à l'Académie en remplacement de Chateaubriand. Il allait former dans cette Assemblée, avec MM. de Broglie et Pasquier, le petit groupe appelé _le parti des Ducs_.
_Sagan, 14 décembre 1849._--On me mande de Paris que Mme de Lieven se débarrasse parfois de ses coiffes à la du Deffant pour y substituer des toques de velours noir avec plumes blanches, qui sont du dernier coquet. Elle va dans le monde, ne touche pas terre. Elle s'est fait présenter chez Mme de Circourt, où se réunit la société ultra-catholique. Elle tâche d'y faire des recrues pour son salon, et essaye avant tout d'y attirer M. de Montalembert.
A en juger par un article de _l'Ami de la Religion_, notre cher seigneur d'Orléans[211] a célébré plus d'un triomphe à Notre-Dame; celui de la foi dont il est animé, celui aussi de l'amitié et du respect dont il est l'objet. Je m'attends à recevoir une hymne chrétienne de ma bonne Pauline à ce sujet.
[211] L'abbé Dupanloup venait d'être appelé à l'évêché d'Orléans, sous le ministère de M. de Falloux, alors Ministre des Cultes et de l'Instruction publique.
_Sagan, 16 décembre 1849._--On m'écrit de Berlin, en date d'hier: «La question allemande est plus confuse que jamais; personne n'y voit clair. Tout ce qui paraît décidé, c'est qu'on fera les élections pour Erfurt, malgré l'Autriche, dont le langage modéré indique cependant une volonté assez déterminée de ne pas s'en accommoder. Tirez de tout ceci les conséquences probables, je ne voudrais en affirmer aucune.»
Je ne cesse de passer dans des soubresauts nerveux tout le temps que je mets à lire le sixième volume des _Mémoires d'outre-tombe_. M. de Talleyrand y revient à chaque instant, avec un redoublement de rage, qui, à la vérité, devient par elle-même un contrepoids à la méchanceté, mais qui en laisse néanmoins subsister une bonne partie. Là où l'action de M. de Talleyrand a été réelle, il la passe sous silence; là où elle a été moindre, il l'invective avec fureur, et tout cela, parce qu'il cherche à établir que sa brochure de _Buonaparte et les Bourbons_ a fait la Restauration de 1814. Aussi, quand il est au pied du mur, il lui échappe un cri de douleur, il dit alors: «Ma pauvre brochure fut écrasée entre les sales intrigues de la rue Saint-Florentin», et dans ce cri est le nœud de l'explication de cette furibonde colère. O vanité de la vanité! J'espère, pour ce _héros de la vanité_, qu'il en a demandé sérieusement pardon à Dieu, avant de se faire porter sur le rocher de Saint-Malo que sa vanité encore avait choisi pour dernière demeure; car, à défaut de pouvoir choisir son berceau, qu'il eût, sans doute, placé dans un nid d'aigle, il a eu soin de faire de sa tombe un pèlerinage pittoresque! Mais qui nous dit qu'attaché sur ce rocher, il n'y est pas rongé par le vautour de la conscience? Je ne veux pas nier que mon pauvre oncle ait été un grand pécheur, mais j'aimerais mieux sa faible conscience devant le Jugement éternel, que cette autre conscience pleine d'orgueil, de malice, de fiel et d'envie, dont la révélation nous permet à tous de juger et de réprouver.
Salvandy a fait une pointe à Claremont; il en a rapporté de sages paroles. Il paraît qu'on y est mûri par l'expérience, qu'on y reconnaît la valeur du droit. _Jeunes_ et _vieux_ se disent prêts à baisser pavillon devant ce principe et à le servir. Je crains qu'on ne soit pas encore aussi avancé à Eisenach, car j'ai eu une lettre de Mme de Chabannes, qui, à son retour d'Eisenach, venait de traverser Bruxelles, d'y passer deux jours pour y voir la Reine, et qui, revenue enfin à Versailles, avait retrouvé son mari arrivant de Claremont. Voici ce qu'elle me mande: «J'ai trouvé, à mon grand regret, dans la Reine des Belges, un éloignement extrême pour la _fusion_. L'Angleterre désire le _statu quo_ en France, pour que ce pauvre pays s'enfonce et se noie complètement dans le bourbier dans lequel il est tombé. De là, toutes les intrigues possibles de la part de lord Palmerston, pour empêcher le seul moyen de salut et de régénération. Le Roi Léopold, non pas pour les questions allemandes, mais pour la question française, est l'écho de Downing street[212], et la Reine Louise est celui de son mari. On offre à Mme la Duchesse d'Orléans un leurre, en dirigeant ses idées vers une toute nouvelle combinaison, celle de porter le Duc de Bordeaux à abdiquer! ce à quoi, certes, il ne consentira jamais. Vous reconnaîtrez là la foi punique de la Carthage moderne. Quant à mon mari, il a été chargé de donner, de la part de Claremont, le mot d'ordre à nos chefs de file ici, et je sais que les légitimistes ont été informés des dispositions conciliantes du Roi Louis-Philippe. Mais les partis sont fractionnés à l'infini; les légitimistes ont perdu leur ancienne discipline; il y en a qui préféreraient le Comte de Montemolin au Comte de Paris. Je songe souvent à ce que vous disiez prophétiquement à Eisenach: c'est que cette fusion si désirable, qui aurait, il y a six mois, pu avoir de si immenses résultats, a déjà perdu, à l'heure qu'il est, de sa portée, et que chaque jour de retard en diminue l'importance et l'utilité; mais comment détruire des préjugés si invétérés, dans lesquels l'amour-propre est si intéressé et _les petites ambitions subalternes si actives_.»
[212] Lord Palmerston demeurait en 1849, Downing Street, à Londres.
Voici un extrait de la lettre que j'écris au duc de Noailles, pour le remercier de son discours académique: «Vous avez, mon cher Duc, obtenu un brillant succès sur le grand et fiévreux théâtre; il en est un moins brillant et plus singulier, que je vous offre de ma solitude glacée. J'étais en pleine lecture d'_Outre-tombe_, quand le _Journal des Débats_ m'a apporté vos magnifiques paroles. Eh bien! Je les ai admirées, quoiqu'elles continssent l'éloge constant d'un homme contre lequel mes instincts s'étaient toujours révoltés, et que l'acharnement jaloux de ses venimeuses confessions a rendu l'objet de ma profonde aversion. Mais en _vous_ lisant, je n'ai eu que _vous_ en regard; j'ai compris qu'il ne vous était plus permis d'être juge, que vous étiez condamné à être panégyriste. Je le répète, mon applaudissement était le triomphe le plus éclatant de votre parole et peut-être aussi celui de mon amitié. J'ai d'ailleurs la conviction qu'il vous en aura coûté, _précisément en songeant à moi_, de peindre _sans ombres_, et d'avoir ainsi ôté à la vérité du portrait ce que vous y ajoutiez en éclat. En sachant me détacher de la ressemblance, j'ai joui vivement de ce langage si pur, si simple, si élégant, si rare, hélas! et qui m'a replongée dans _l'exquis_. L'élévation de la pensée égale la délicatesse des sentiments, la prudence politique ne l'emporte nulle part sur la dignité de l'écrivain, et cependant elle l'accompagne avec une convenance aussi habile qu'heureuse.»
_Sagan, 21 décembre 1849._--J'ai reçu hier une lettre de Paris, qui contient le passage suivant: «Notre état politique est calme pour le moment, mais des divisions de plus d'un genre existent dans la majorité de l'Assemblée, où il semble qu'on ne puisse être uni que contre les dangers de la rue. Cela n'offre pas une grande sécurité, et donne une empreinte d'aigreur et de tristesse à toutes les conversations. Les meilleurs amis sont d'avis opposés et se disputent avec irritation, cela rend les relations sociales difficiles et désagréables. Il n'y a que Mme de Lieven qui paraît n'avoir rien à désirer, et qui est en complète jouissance de son séjour à Paris. Elle continue à faire le plus de nouvelles connaissances qu'elle peut; elle recherche particulièrement les gens au pouvoir et regrette de ne pouvoir aller à l'Élysée.»
_Sagan, 26 décembre 1849._--Il y a une chose qui m'a frappée et que je regarde comme très fâcheuse; c'est le débat qui s'élève dans la presse périodique sur les avantages, les inconvénients, la forme, les conditions de la fusion désirée depuis longtemps par tous les vrais amis de la France. Il n'y a rien, ce me semble, de plus fatal au bon résultat, que d'en jeter ainsi la discussion dans le domaine d'un public passionné, prévenu, mal renseigné, et, le plus souvent, aussi méchant que stupide. J'avais, je le crains, bien raison de dire à Eisenach que ma seule crainte était que déjà il ne fût bien tard pour une décision qui aurait dû fondre sur le public à l'improviste et comme un fait accompli. Alors, elle aurait eu tout son effet, elle aurait décidé les faibles, rallié les gens sensés, réuni les récalcitrants, et on aurait vu se grouper, outre le petit nombre des courageux, l'immense légion des peureux, autour de cet unique drapeau. Maintenant, il n'apparaîtra, si vraiment il se déploie, que tout troué et déchiré par les balles des journalistes et les invectives des mauvais petits intrigants subalternes dont je remarquais avec effroi la présence autour de Mme la Duchesse d'Orléans.
Il paraît que Vienne, pour plaire au jeune Empereur, reprendra quelque essor social. L'Empereur était, l'année dernière, à Olmütz, extrêmement épris de sa cousine, l'Archiduchesse Élisabeth, qui vient de perdre son mari. Quoiqu'il se soit consolé, on dit qu'il lui reste quelque étincelle de sa première flamme, et qu'il se pourrait bien que la jeune et fort consolable Archiduchesse devînt Impératrice au bout de son deuil. Elle est jolie, elle a dix-neuf ans, et a un enfant[213].
[213] L'Archiduchesse Élisabeth avait perdu son mari l'Archiduc Ferdinand-Charles-Victor d'Este, le 15 décembre 1849; elle se remaria, en 1854, avec l'Archiduc Charles-Ferdinand. Elle est la mère de la Reine Marie-Christine d'Espagne et des Archiducs Frédéric, Charles-Étienne et Eugène.
_Sagan, 30 décembre 1849._--En France, la confusion des esprits est évidente. Ceux-ci sont sûrs de l'Empire, ils l'auront dans un mois; ceux-là assurent que le principe de la légitimité est immuable et reconnu par tout le monde et que son triomphe est assuré; les marchands disent qu'ils préféreraient la maison d'Orléans; et les socialistes se moquent de tous ces rêves en tenant leur avènement pour certain. Comme on ne s'unit que le jour où il faut combattre ces derniers, ils pourraient bien finir par trouver le moment favorable pour eux.
Nous allons donc, dans deux jours, commencer une nouvelle année, qui commencera aussi la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Quelle moitié de siècle va se terminer! Et par combien de catastrophes la fin de cette époque de désordres et de folies n'a-t-elle pas été marquée! Les premières années de ce demi-siècle nous sortaient du chaos, les dernières nous y replongent; et Dieu sait maintenant jusqu'à quelle profondeur nous tomberons dans le gouffre. Puisse-t-on mourir en paix dans son lit! Les désirs et les espérances ne sauraient aller au delà, et cela même pourrait passer pour une excessive exigence.
1850
_Sagan, 3 janvier 1850._--On ne saurait croire quelle est la faiblesse du Ministère prussien, et le désarroi complet que les nouvelles lois, proposées ou concédées, jettent dans toute l'administration. C'est bien le cas de dire:
Les lois étaient sans force et les droits confondus; Ou plutôt, en effet, Valois ne régnait plus[214].
[214] _La Henriade_, chant premier.
Il y a une ancienne prédiction en Prusse, qui date du règne du père de Frédéric II, et qui indique que son quatrième successeur sera le dernier Hohenzollern qui régnera sur la Prusse. En vérité, on est tenté d'y ajouter foi. On veut donner des lois uniformes, des bords du Rhin jusqu'aux Carpathes; c'est folie: les mœurs, la civilisation, les intérêts, tout est différent. La landwehr, bonne encore aujourd'hui, rentre l'année prochaine dans ses foyers, pour être remplacée par une nouvelle levée fort gangrenée; bref, partout où se portent les regards, on n'aperçoit que décomposition, et l'inquiétude gagne de plus en plus tous les esprits. Cependant les négociations danoises ont repris toute leur vivacité à Berlin; on les dit bien placées entre les mains de M. Usedom.
On me mande de Paris un fait assez curieux. Toutes les fabriques y sont en pleine activité, mais les affaires ne se font qu'au comptant; du papier à trois mois ne trouve absolument pas à s'escompter. La Banque a exactement autant d'écus et de lingots dans ses caves que de billets en circulation. Ce fait, inouï peut-être jusqu'à présent, est une démonstration mathématique qu'il n'existe pas la moindre confiance dans le plus prochain avenir, et qu'on vit au jour le jour.
_Sagan, 9 janvier 1850._--On m'écrit de Paris que M. de Persigny arrive à Berlin[215] tout plein de projets, et avec l'idée fixe d'y former une triple alliance entre la France, l'Angleterre et la Prusse. Cette idée, au reste, n'origine pas de lui, mais de l'infernal Palmerston. On a été tout d'abord prévenu à Vienne de ce projet, et c'est le prince Félix Schwarzenberg qui lui a donné de la publicité par la voie des journaux. On dit que, malgré cette publicité, le projet n'est pas abandonné. A la Prusse on offrirait la Saxe et la Thuringe, on lui montrerait en perspective le Hanovre, après la mort, probablement peu éloignée, du Roi Ernest-Auguste; en échange, on demanderait à la Prusse les provinces rhénanes. La Prusse dit que la France devrait se contenter des parties bavaroises rhénanes, ce qui est suffisant, au gré de l'Élysée. Voilà où en est cette intrigue, qu'on ne peut élever au rang d'une négociation. M. de Persigny se dit que, s'il réussit, il s'ouvrira les deux battants de la porte du Ministère des Affaires étrangères, objet de son ambition, et, à son maître, celle de l'Empire, à laquelle il aspire. Une autre lettre de Paris me dit: «Les amnistiés, que le Président a remis au sein de leur famille, font plus de mal à eux seuls, dans une seule journée, que tous les mauvais sujets de Paris réunis. Ils sont tellement pleins de gratitude qu'ils menacent de tuer le Président. Beaucoup de ces hommes sont convaincus que ce sont leurs femmes qui les ont fait arrêter; aussi sont-ils à la recherche des preuves afin de se défaire de leurs moitiés.»
[215] M. de Persigny, aide de camp du Prince-Président, et élu représentant à l'Assemblée législative en 1849, remplit à Berlin, pendant la durée de son mandat, une mission temporaire dont le succès fut médiocre.
_Berlin, 12 janvier 1850._--On est ici en pleine crise parlementaire. Le Roi n'a pas voulu prêter, sans réserves, un serment qu'il veut tenir et qui répugne à sa conscience politique[216]. Le Ministère, qui, pour gouverner, avait absolument besoin d'obtenir des Chambres une loi sur la presse et une sur les clubs, pressait le Roi de prêter le serment à la Constitution, sans lequel il ne pouvait rien espérer des Chambres. Tel était le dilemme. Il y a eu les scènes les plus vives entre le Roi et son Cabinet; celui-ci, déterminé à donner sa démission et à forcer le Roi à céder. Les choses placées ainsi, deux personnages très influents, le général de Rauch et le baron de Meyendorff[217], se sont jetés à la traverse. On a fait sentir au Ministère qu'il n'avait pas fait d'assez glorieuses campagnes pour oser se mettre à si haut prix, et que c'était une indignité de vouloir ainsi violenter le Roi, pour gratifier le pays d'une détestable Constitution. On a dit net aux Ministres qu'ils avaient choqué par leur faiblesse, qu'ils n'avaient nullement compris leur mission, et, que le jour passé du danger des rues, ils n'avaient plus marqué que par leur incapacité. Ils ont été obligés d'entendre de fort dures vérités. D'un autre côté, on a cherché à calmer le Roi, tout en lui donnant une fermeté que l'on attribue à l'influence de la Reine. C'est de toutes ces allées et venues qu'est sorti le Message Royal, qui, sans réformer tout ce qui est mauvais, jette cependant dans le pays quelques bons jalons auxquels on pourrait se raccrocher. Le Ministère s'est rattaché franchement au Roi, m'assure-t-on, et celui-ci sort enfin de son effacement. Maintenant, les Chambres accepteront-elles? C'est là la question. On le croit, parce que le Cabinet dit qu'il se retirera s'il y a refus, et les Chambres savent qu'aussitôt après, paraîtrait un Ministère réactionnaire pur. La seconde Chambre, qui ne veut pas être dissoute, est effrayée de cette combinaison, et on espère que devant ce fantôme qui pourrait prendre corps, elle cédera.
[216] Un Message Royal, attendu depuis plusieurs jours, avait été présenté aux Chambres prussiennes dans la séance du 9 janvier. On y annonçait la formation d'une Pairie héréditaire, l'initiative des lois de finances laissée à la seconde Chambre, et la prestation du serment à la Constitution par le Roi. Les modifications y étaient nombreuses, et conçues dans un sens restrictif, mais le Roi n'en faisait pas une condition _sine qua non_ de son serment, il croyait remplir un devoir de conscience en soumettant ainsi ses scrupules aux Chambres.
[217] Ministre de Russie à Berlin.
_Berlin, 17 janvier 1850._--Votre jugement[218] sur les femmes qui se mêlent de politique et sur les dangers qui peuvent en résulter pour elles est parfaitement juste. Je crois qu'on peut me rendre cette justice qu'à aucune époque je ne me suis fait de fête à cet égard, que ce n'est que forcément que j'y ai pris part; que, bien loin d'y chercher des satisfactions d'amour-propre, j'ai toujours eu effroi de ma responsabilité, et que si, par ma position exceptionnelle, j'ai dû être bien informée, si j'ai même été appelée à donner mon avis et à avoir quelque influence sur des décisions sérieuses, je n'ai, du moins, prêté ni mon nom, ni mon action à une _intrigue_; je n'ai, non plus, jamais ambitionné le rôle de femme politique, et, sous ce rapport, j'ai toujours cédé sans contestation le premier pas à d'autres plus avides, si ce n'est plus propres à ce genre de renommée.
[218] Extrait de lettre.
On est toujours absorbé ici par la crise parlementaire, qui n'est point encore dénoncée, et sur l'issue et les conséquences desquelles on est en doute et en grande divergence. On a tellement traqué et tourmenté le Roi qu'après une lutte de plusieurs heures, il était si épuisé, avant-hier, à neuf heures du soir, qu'il a demandé sa pelisse et s'est promené dans le parc de Charlottenburg, seul et à pied, par la neige, pour se rafraîchir et se remonter par le grand air. Il voulait renvoyer le Cabinet, dissoudre les Chambres, et appeler à lui ce que l'on nomme ici les réactionnaires. Le général Rauch l'en a empêché, et, sans doute, il a eu raison parce que les mesures énergiques ne réussissent qu'entre les mains de ceux qui ne reculent devant aucune des conséquences d'un parti résolu.
J'ai passé une heure hier chez la comtesse de Brandebourg, où M. de Meyendorff nous a montré une lettre qu'il venait de recevoir de Mme de Lieven. Elle est toujours bonne à écouter dans ses lettres, qui sont écrites avec verve, naturel, et qu'elle sait remplir de faits. Elle y dit que lord Normanby règne sans partage à l'Élysée, où il pousse à l'Empire; que le Président a rompu avec tous les gros bonnets pour se livrer uniquement à son mauvais entourage; que l'Assemblée est plus divisée que jamais; que les sommités se défient les unes des autres et ne s'épargnent pas les injures, Molé appelant Broglie un _respectable nigaud_, Thiers appelant Molé une _vieille femme_, celui-ci ripostant par _gamin_; le gâchis complet en France. Hélas! ne l'est-il pas partout? On a bien de la peine, dans une confusion aussi générale, à conserver quelque clarté, quelque fixité dans le jugement. L'esprit s'amoindrit en s'obscurcissant, et il n'y a que le cœur qui puisse rester un guide assuré, à une époque où tous les calculs sont trompeurs et où les instincts seuls peuvent fournir le fil du labyrinthe.
_Berlin, 19 janvier 1850._--Le moment, ici, est curieux car il est critique, et si j'avais encore le même intérêt que jadis aux choses d'ici-bas, je serais tout oreilles à ce qui se passe. Hier, tout à coup, les bruits de concession ont cessé; une grande partie des députés conservateurs et plusieurs personnes graves de la ville, étrangères aux Chambres, ont signé une pétition au Roi pour le supplier de ne pas céder. Bethmann-Holweg, qui n'est pas député, a porté hier au soir cette pétition à Charlottenburg.
_Berlin, 24 janvier 1850._--Il paraît que Radowitz est arrivé ici, prêchant moins au Roi les concessions qu'on pouvait le craindre, et qu'il a apporté beaucoup de lettres de Gagern aux membres influents des Chambres pour les engager à obéir au Roi, vu que leur refus mettrait probablement en question tout l'édifice constitutionnel de l'Allemagne. La semaine prochaine nous apportera la solution définitive.
_Berlin, 25 janvier 1850._--J'ai été hier soir à un concert à Charlottenburg, où la musique n'était guère écoutée, chacun étant préoccupé de ce qui doit se passer aujourd'hui. La bataille parlementaire s'engage ce matin.
Il m'est revenu, de bonne source, que M. de Persigny voit, en secret, un assez mauvais monde politique, et que, ne pénétrant dans l'intimité d'aucun salon, il se livre, soit par humeur, soit par ennui, soit par instinct, à un entourage qui n'est pas convenable pour sa position officielle. Il intrigaille aussi, dans le sens que j'indiquais il y a quelque temps. On l'écoute, on le berce de l'espoir de réussir, mais on n'engage rien de sérieux avec un agent et un gouvernement qu'on ne regarde, ni l'un ni l'autre, comme sérieux.
_Berlin, 26 janvier 1850._--Hier au soir, à un bal chez le comte d'Arnim-Boitzenburg, les Meyendorff m'ont raconté que M. de Persigny leur avait fait la veille une longue visite, pendant laquelle il leur avait développé sa thèse bonapartiste, impérialiste, soutenant que c'était la seule corde populaire en France, et, pour preuve, il a fini par dire que _dans les hameaux de France, on trouvait des familles entières agenouillées devant les images de l'Empereur Napoléon, demandant le retour de l'Empire_! Quel conte effronté! Il s'est, à ce bal, approché de moi et m'a demandé des nouvelles de ma fille, en me disant qu'il avait eu l'honneur de faire sa connaissance chez M. de Falloux, dont il prétend être depuis dix-huit ans _l'ami intime_[219].
[219] C'était vrai.
_Berlin, 27 janvier 1850._--Hier, à onze heures du soir, les débats sur le Message Royal n'étaient point encore terminés; il y avait grande chance pour qu'on adoptât l'amendement Arnim, qui propose d'ajourner à deux ans la loi d'organisation de la Chambre des Pairs, et, qu'en tout cas, cette Chambre fût tout entière à vie, et non héréditaire; double concession qui rendrait la mesure illusoire, et ne ferait que confirmer _l'incertain_ dans _le provisoire_. C'est triste, c'est grave, c'est fatal!
Le Ministre d'Autriche, Prokesch, après être resté enterré pendant six jours dans les neiges, et le Prince de Leiningen, frère de la Reine Victoria, sont arrivés de Vienne, le premier restant à Berlin, le second se rendant à Francfort-sur-le-Mein. Tous deux sont enchantés du jeune Empereur. Ils disent que, si la Prusse n'est pas aimée à Vienne, l'Angleterre y est tout particulièrement haïe, et la France nullement comptée.
L'armée autrichienne a pour chef _réel_ le jeune Empereur, dont le chef d'État-major, général de Hess, est sous ce rapport l'habile instructeur. Tous les ordres aux troupes, toutes les mesures militaires émanent directement de l'Empereur, sans intervention, ni contre-seing ministériel. Ceci n'est pas sans importance. Leiningen a aussi été très frappé de la tenue du prince Félix Schwarzenberg; il dit que c'est le ministre le plus décidé et même le plus audacieux qu'on puisse rencontrer.
_Berlin, 28 janvier 1850._--L'amendement Arnim a passé à une petite majorité, qui n'aurait pas même existé si quinze Polonais ne s'étaient abstenus de voter. Le paragraphe du Message Royal, relatif aux fidéi-commis, a été rejeté, parce que plusieurs députés de la droite, ayant faim et sommeil, s'étaient retirés! On voit, par là, où on en est ici, en fait de mœurs parlementaires. Le Ministère, qui ne voulait qu'un replâtrage, a été satisfait sans l'être. Le Roi se dit mécontent, et cependant, j'ai la crainte qu'il ne finisse par jurer cette déplorable Constitution, aussitôt que la Première Chambre aura sanctionné l'œuvre de la Seconde.
Quelqu'un me mande de Paris avoir vu M. Guizot, et ne l'avoir trouvé ni abattu, ni irrité, mais calme et ferme. Il dit, en parlant de l'état des esprits dans l'Assemblée et dans ce qu'on appelle encore la société, _qu'on n'est pas assez inquiet, mais qu'on est trop découragé_.
_Berlin, 29 janvier 1850._--Une personne qui arrive de Vienne m'a dit que le prince Schwarzenberg poursuivait sans relâche un projet de traité commercial avec les États italiens, à la grande fureur de lord Palmerston; le Cabinet de Vienne déclare qu'aussi longtemps que l'Angleterre confiera sa diplomatie à ce Ministre, il la tiendra pour non avenue dans les questions continentales et ne s'en inquiétera en aucune façon. Ce dont on est mécontent à Vienne, c'est du Pape, de sa faiblesse, de ses tergiversations; aussi Rome est-elle devenue le point le plus malade de l'Italie. Ici, on est triste, inquiet, préoccupé des intrigues multipliées de ces derniers jours, qui ont amené le vote d'avant-hier. Une chose curieuse, c'est que le comte d'Arnim-Boitzenburg dit maintenant à qui veut l'entendre que le fameux amendement n'est pas de lui, mais de Radowitz; qu'il n'a fait que lui prêter son nom. Les quinze députés polonais disent que, s'ils se sont abstenus de voter, c'est que le Gouvernement leur a fait promettre des concessions inespérées pour le Grand-Duché de Posen, s'ils s'abstenaient de voter sur ce même amendement que le Cabinet déclarait la veille ne pouvoir jamais admettre. Vis-à-vis d'autres députés, on a fait agir la séduisante volonté, les prières du Roi. Celui-ci déclare qu'on l'a fait parler contre sa pensée. Bref, c'est un gâchis abominable, honteux. La gauche bat des mains. Cette déplorable comédie est, à mes yeux, le dernier coup qui sape le chancelant édifice, car, lorsque personne n'a confiance en son voisin, que personne ne sait sur quelle pensée s'appuyer, ni où en trouver une sincère et ferme, on perd bientôt le courage de son opinion, on reste comme paralysé, on perd jusqu'à l'instinct de la défense personnelle, et on se laisse tout doucement glisser vers l'abîme qui est tout prêt à recevoir sa proie.
_Berlin, 31 janvier 1850._--On disait hier que le Roi viendrait dimanche prochain en ville, prêter serment à la Constitution de 1850, dans la grande Salle Blanche du Château, où a siégé la Diète de 1847. Il y aura des tribunes pour les spectateurs. Je n'augmenterai assurément pas le nombre des curieux!
_Berlin, 2 février 1850._--Si mon oncle vivait, il atteindrait aujourd'hui sa quatre-vingt-seizième année. Dieu lui a fait une grande grâce en le retirant avant la phase nouvelle, profonde, destructive, définitive, de cette Révolution, qui, à sa mort, durait d'après lui, _depuis cinquante années_. Il me semble que nous pourrons en voir la fin, tant nous touchons de près à l'abîme, mais je doute que nous ayons le temps de remonter à l'orifice du cratère. Hier, la gazette indiquait le 6 février comme le jour fixé pour la prestation de serment du Roi.
_Berlin, 4 février 1850._--Une personne sûre qui arrive de Frohsdorf mande ce qui suit: «Il existe à Frohsdorf un désir sincère de réconciliation et de rapprochement, mais en France! Les anciens conservateurs, M. Guizot en tête, travaillent à l'accord et y arriveraient, sans l'entêtement des orléanistes purs, représentés par les membres de l'ancienne opposition. Ils comptent dans leurs rangs des hommes fort influents, entre autres le duc de Broglie. Dernièrement, dans une réunion de journalistes, M. de Rémusat s'est exprimé très fortement contre la fusion, non pas dans le sens des répugnances dynastiques, mais en se fondant sur l'impopularité des _nobles_ et des _prêtres_, qui rendaient, disait-il, la légitimité odieuse et funeste. Quelle fatale direction de l'esprit! Les divisions qui en surgissent ôtent toute force au parti orléaniste, et chacun semble jouer la partie de Louis Bonaparte, ou, ce qui pis est, celle des socialistes rouges.» Une autre lettre, de fort bonne source aussi, reçue hier, de Paris, en date du 31 janvier, me dit ce qui suit: «Le Gouvernement français est dans des dispositions plus sages que je ne pensais au sujet de la communication qui lui a été faite dernièrement sur l'affaire suisse[220]. Il va prendre cette affaire _ad referendum_. Probablement, on évitera de prendre une allure décisive dans cette question, mais on ne soutiendra en aucune façon la Suisse, du sein de laquelle le vent du socialisme souffle sur la France, aussi bien que sur l'Allemagne et l'Italie. Enfin, on ne prendra plus d'engagement avec l'Angleterre, c'est le point capital. Dans l'Assemblée, le côté de la Montagne va faire explosion. Peut-être à Lyon y aura-t-il une démonstration armée, tentée par les socialistes qui sont nombreux. On n'en est pas effrayé ici; peut-être même n'en serait-on pas fâché. A Londres, on sera furieux. Ellice, en partant hier d'ici, a dit que lord Palmerston allait faire _the most mischief he can_[221]. Ellice, tout whig qu'il est, se montrait fort inquiet de la mauvaise humeur de son ami de Downing Street.»
[220] Lors de la violente réaction qui, à partir de 1849, suivit dans plusieurs États de l'Europe le mouvement révolutionnaire comprimé, des milliers de proscrits allemands, italiens et français allèrent chercher un refuge sur le territoire suisse. Leur présence fournit à quelques-uns des gouvernements un prétexte pour élever auprès du gouvernement fédéral de vives réclamations, qui amenèrent des difficultés diplomatiques.
[221] Le plus de sottises qu'il pourrait.
Puisque je suis en train de faire du commérage politique, je dirai encore qu'on s'attend à une prompte reprise des hostilités dans l'affaire danoise. Comme d'ici on laisse les Schleswiçois s'armer et se préparer, ils vont faire au premier jour une levée de boucliers dont les conséquences peuvent être graves. Les négociations n'avancent pas d'une ligne. Le langage hautain de Radowitz, dans les questions allemandes, jette chaque jour une goutte d'huile de plus dans le feu et aigrit à un tel point les relations des Cours de Vienne et de Berlin, qu'il est beaucoup plus raisonnable de croire à une guerre prochaine qu'à la continuation de la paix, tout insensé que soit, aux yeux des plus prévenus, un conflit entre les deux grandes puissances allemandes. L'Empereur Nicolas a dit dernièrement qu'il prévoyait inévitablement une guerre à peu près générale en Europe au printemps prochain. On dit que l'Autriche vient de promulguer une nouvelle loi douanière, sur des bases si larges, qu'il en ressortirait pour elle de grands avantages politiques, un coup de massue pour Erfurt, et des attaques d'épilepsie pour Palmerston.
_Berlin, 7 février 1850._--C'était hier une journée remarquable dans les fastes de la Prusse. Le Roi a prêté serment à la nouvelle Constitution. Il n'y avait ni tribunes, ni spectateurs, ni grandes charges de Cour, point de Princes, point de Princesses. On dit que le Roi était ému, qu'il a prononcé un discours fort touchant qu'il n'avait pas communiqué à ses Ministres. Il ne s'est cru Roi constitutionnel qu'après le serment; le discours a été le dernier écho de l'ancien régime. Le Roi et quelques-uns des Princes ont dîné avec les Messieurs de la Chambre; il y a eu des toasts assez ternes. Tous les députés polonais ont donné leur démission pour ne pas prêter le serment; le comte Hochberg-Fürstentein-Pless, grand et riche seigneur silésien, en a fait autant; vingt-six autres députés se sont abstenus sous prétexte de maladie; et voilà la journée et l'acte qui devaient poser la pierre angulaire du nouvel édifice!
_Berlin, 12 février 1850._--M. de Meyendorff a reçu hier une lettre de Mme de Lieven, qui lui mande que la scène du 4, à Paris, pour l'enlèvement des arbres de la liberté[222], a été un acte de provocation malhabile de la police, pour amener une émeute, une intervention armée, puis cet Empire, rêve de tous les moments à l'Élysée, contre lequel Changarnier paraît se prononcer.
[222] Le 4 février, des rassemblements nombreux s'étaient formés, pour empêcher d'abattre l'arbre de la liberté planté rue du Carré-Saint-Martin, à Paris. Il fallut y envoyer des troupes pour accomplir l'ordre donné par le Préfet de police; il y eut des morts et des blessés. Le général de Lamoricière, que le hasard avait amené sur les lieux, courut les plus grands dangers et ne fut sauvé que grâce à une lucarne donnant sur les toits d'une maison où quelques citoyens l'avaient entraîné pour le soustraire à la fureur populaire.
J'ai appris que M. de Bernstorff, fort gonflé d'outrecuidance prussienne, il y a deux mois encore, a changé de ton; que les dépêches qu'il a écrites de Vienne sont toutes inspirées par une grande terreur de la guerre, et demandant ici qu'on l'évite à tout prix. M. de Schleinitz est dégoûté, il attend avec impatience le moment de pouvoir demander la mission de Vienne, en échange du Ministère auquel il paraît que Bernstorff serait appelé. Radowitz, après avoir promis à Schœnhals et à Kübeck, les plénipotentiaires autrichiens à Francfort, de signer avec eux les arrêtés relatifs au Mecklembourg, a quitté Francfort sans le faire et cherchant sous différents prétextes à s'en dispenser; sur quoi Schœnhals a fini par lui mander que s'il ne signait pas, dans le délai de trois jours, lui et Kübeck quitteraient Francfort, et que le dernier lien serait rompu. Là-dessus, Radowitz a quitté Erfurt à tire-d'aile, pour apposer, dit-on, la signature demandée. Du moins, voilà ce qu'on m'a assuré hier.
_Berlin, 13 février 1850._--Hier, le gouvernement a présenté à la seconde Chambre une loi qui l'autorise à emprunter dix-huit millions de thalers pour _préparatifs de_ _guerre_. La Chambre a pris la chose en considération et a nommé une Commission. On ne doute pas que cette autorisation ne soit obtenue. La première Chambre a fait, hier aussi, ses nominations pour Erfurt; les choix ont porté sur les démocrates. M. de Meyendorff ne doute pas que son Souverain ne regarde comme une nouvelle impertinence de lord Palmerston, d'avoir accepté, dans l'affaire grecque[223], la médiation de la France, en passant celle de la Russie sous silence. L'Angleterre travaille à un nouvel armistice entre le Danemark et la Prusse; mais comme celui qui dure encore en ce moment a été si peu tenu du côté de la Prusse (d'où on a tacitement encouragé et soutenu l'insurrection), les Danois ne sont pas d'humeur à donner dans un nouveau piège. Non seulement la Prusse n'a pas rappelé le général de Bonin, mais elle l'a prêté au gouvernement insurrectionnel de Holstein-Schleswig, où il y porte publiquement l'uniforme prussien. Ici, les envoyés danois ne reçoivent pas de réponses du Gouvernement. M. de Usedom les évite, ne voit et ne négocie qu'avec leurs adversaires.
[223] L'incident Pacifico était alors arrivé à son moment le plus critique. Ce juif portugais, placé sous le protectorat britannique, réclamait au gouvernement hellénique une somme considérable, pour prix d'une maison pillée, le 4 avril 1847, lors d'une manifestation dans les rues d'Athènes à propos d'une procession, et comme compensation des injures dont il avait été victime. Lord Palmerston, pour obtenir cette indemnité, fit bloquer, en 1850, les ports et les côtes de la Grèce, que l'intervention française et le paiement de la somme en question purent dégager. L'Ambassadeur de France à Londres, M. Drouyn de Lhuys, quitta l'Angleterre, et une guerre générale faillit être le résultat de ce minime incident.
_Berlin, 14 février 1850._--Je conviens que chaque gouvernement a ses difficultés; que la quantité, que la diversité des complications, devraient être des garanties contre les moyens violents de les résoudre, en un mot, que si la guerre éclate, elle sera le symptôme le plus irrécusable de la folie des uns, de la faiblesse des autres, du vertige du temps. Mais, hélas! ce vertige est si contagieux, il fait sous mes yeux de tels progrès, que si on assiste, comme moi, à tout ce que la mauvaise foi, l'outrecuidance inventent, on est bientôt soucieux de l'avenir. Si nous traversons avril et mai sans coup de canon, je croirai que la paix sera conservée entre les grandes Puissances, du moins, pendant une année ou deux, ce qui permettrait à chacun de respirer, de se retourner, et de mettre ordre à ses affaires. Mais j'ai une terrible peur que d'ici au 15 mai au plus tard nous ne soyons en plein incendie. Mon opinion personnelle est que ce sera le mois d'avril qui vers la fin fixera définitivement les probabilités de guerre ou de paix; à l'heure qu'il est, elles sont toutes pour une conflagration générale et prochaine. Lord Palmerston y pousse le mieux qu'il peut, et M. de Persigny, qui a toujours les yeux fixés sur la rive droite du Rhin, ne s'y épargne pas. Ici, on donne, avec une merveilleuse niaiserie, dans tous ces pièges; on s'aliène à plaisir les alliés naturels.
_Berlin, 23 février 1850._--J'ai passé la soirée chez les Meyendorff. C'est la maison où l'on sait le plus et le mieux les nouvelles. Celles d'hier étaient plus pacifiques. Deux circonstances servent à calmer quelque peu les allures guerroyantes qu'on prenait ici. Le retour d'un individu qu'on avait envoyé s'assurer des préparatifs militaires faits en Bohême, auxquels on ne voulait pas croire, et qui se sont pleinement confirmés; puis, une inconcevable incartade de M. de Persigny. Celui-ci, blessé qu'on ait fait faire, sur l'affaire suisse, des ouvertures directes à Paris, par l'entremise de Hatzfeldt, a pris la mouche, et est venu, il y a quelques jours, faire une scène au comte de Brandebourg; il a dit que la France ne souffrirait pas qu'on exerçât des mesures coercitives contre la Suisse, et que, du reste, une occasion de faire passer le Rhin à deux cent mille Français et de guerroyer en Allemagne, serait tout gain et profit pour le Président; bref, il a si bien montré les dents que les réflexions subséquentes, et que l'on aurait pu faire avant, n'ont pas manqué. Auront-elles une force suffisante pour faire prendre une allure plus sage? Je n'en voudrais pas répondre. Persigny s'est complètement coulé; il est arrivé ici avec des propositions d'alliance, il s'en ira probablement sur la menace dont je viens de parler; il n'y a là ni suite, ni entente, ni plan. Les journaux représentent l'état intérieur de la France comme empirant de jour en jour, ce qui rend l'attitude de son représentant ici encore plus inexplicable.
_Berlin, 24 février 1850._--C'est une date bien sérieuse, bien tragique que celle d'aujourd'hui. Elle marque l'écroulement de ce qu'on appelait _la société moderne_, et, très faussement, comme l'expérience l'a prouvé, _la société civilisée_.
Une lettre de Mme de Lieven, reçue hier ici, prédit de nouvelles et prochaines catastrophes en France, qui, dans son opinion, tourneront au profit d'une dictature militaire momentanée dans les mains de Changarnier.
Le Roi de Hanovre a écrit une lettre que j'ai vue; il y dit qu'il a passé quelques jours fort désagréables, ayant eu maille à partir avec ses Ministres, et grand'peine à les convertir à son opinion; qu'enfin, il y est parvenu, et qu'en conséquence, il rompait le dernier fil avec Berlin pour nouer plus serré avec Vienne.
_Sagan, 26 février 1850._--Je suis arrivée ici hier après-midi. J'ai rencontré en chemin de fer M. de Benningsen, le Ministre des Affaires étrangères hanovrien, se rendant à Vienne pour y prendre langue pendant quarante-huit heures, puis revenir à tire-d'aile auprès de son Souverain[224]. Cette mission déplaira sans doute beaucoup à Berlin.
[224] Benningsen était envoyé à Vienne avec la mission de concilier les intérêts fédéraux avec les intérêts respectifs par un projet de Constitution que les quatre Royaumes de Bavière, de Saxe, de Würtemberg et de Hanovre étaient censés avoir concerté avec l'Autriche. Il échoua dans cette démarche.
_Sagan, 28 février 1850._--Le comte Stirum, qui venait de Berlin, a passé hier par ici, et a dit que la Hesse électorale s'était décidément et officiellement détachée de la Prusse. On m'écrit que le Roi de Hanovre a annoncé officiellement au gouvernement prussien sa séparation du _bund_ prussien, mais qu'il a dû céder à ses Ministres, qui ne veulent absolument pas de l'alliance avec l'Autriche, parce que l'Autriche ne voudrait qu'une seule Chambre, et que les Ministres hanovriens en voudraient deux. Je suppose que c'est pour donner toutes ces explications à Vienne que M. de Benningsen s'y est rendu. Voilà donc le pauvre Roi de Hanovre complètement isolé.
_Sagan, 1er mars 1850._--Nous entrons dans un mois fameux et funeste dans les Annales de l'histoire ancienne et moderne. Dieu sait quelles _Ides_ il nous prépare à cette date du demi-siècle. Les dates, les anniversaires, tout inspire terreur, on sent que les pieds posent sur un terrain miné.
_Sagan, 6 mars 1850._--J'ai eu hier des lettres de Paris. On y était, à la date du 2 de ce mois, dans une grande perplexité sur les élections prochaines, les nouvelles des provinces donnaient de l'inquiétude; les rouges relèvent la tête. Cela n'empêchait pas les plaisirs et les folies de toilette; celles-ci sont poussées à un degré effrayant. La Grande-Duchesse Stéphanie a été reçue avec les plus grands honneurs par le Président; il lui a monté une maison à part de la sienne pour qu'elle fût plus libre; il a fait mander le Corps diplomatique en uniforme pour lui être présenté. C'est assise sur un fauteuil d'apparat qu'elle a reçu les présentations, ce qui a paru étrange chez le Président de la République, et lui a valu quelques lardons. Elle doit passer un mois à l'Élysée, puis elle demeurera chez sa fille lady Douglas qui arrive à Paris dans quelques semaines. La Grande-Duchesse ayant été fort accueillante à Bade pour des gens de toutes les opinions, plusieurs personnes, qui ne vont pas chez le Président, ont demandé à lui offrir leurs hommages.
_Sagan, 7 mars 1850._--Il m'est arrivé des lettres de Paris vraiment alarmantes. Ceux qui voient encore en couleur de rose se flattent d'un changement dans le Cabinet anglais, qui retentirait tout d'abord à l'Élysée, où lord Normanby est plus puissant que jamais, non seulement sur la politique extérieure, mais même sur celle du dedans. Ses conseils ne sont pas des meilleurs; il les donne le soir chez la maîtresse du Président, au milieu des petits jeux qui y amusent les loisirs présidentiels. Dans la question suisse, c'est encore lord Palmerston qui tracera la route du Président; ses instincts sont guerroyants; ceux de ses Ministres sont pacifiques, mais les Ministres n'ont autorité ni auprès du prince Louis, ni auprès de l'Assemblée, qui est en défiance d'eux et encore plus du Président, dont les tendances dans la question grecque sont aussi palmerstoniennes que dans celle de Suisse; en un mot, dans toutes celles qui surgissent en Europe, où les conflits, les rivalités, le décousu et le gâchis ne manquent assurément pas. La France n'est pas la moins déchirée. Le Président, m'écrit-on, est parfaitement décidé à saisir à bras-le-corps la première occasion de rompre avec l'Assemblée, de la briser; bref, son 18 brumaire et son manteau impérial sont prêts. Il attend, en rongeant son frein, cette occasion; elle lui viendra probablement d'une bataille contre les rouges; le danger général lui donnerait, à ce qu'il croit, l'acclamation publique. C'est toujours vers Changarnier que se tournent tous les yeux; il est la grande énigme du moment: rien ne perce de ses intentions; il se maintient dans une réserve telle qu'on pourrait croire qu'il se tient pour le maître assuré de la position. En effet, on ne doute pas qu'il n'arrête le coup d'État, mais dans l'émotion d'une guerre civile, ne se développerait-il pas un mouvement populaire qui emporterait jusqu'à Changarnier lui-même! Tout dépendrait donc de la proportion de cette bataille, de cette effervescence des masses. Les rouges livreront-ils combat? Il me semble qu'on est disposé à le croire, qu'on s'y attend même pour ce mois-ci, et que les renseignements qui arrivent des provinces sont des plus graves. Elles menacent de détrôner Paris et de lui enlever sa longue initiative politique et révolutionnaire. Il est certain que, pour cette crise décisive, le Président est bien insuffisant; il s'est fait, depuis six mois, bien du tort parmi les gens raisonnables; il est détestablement entouré, dans un ordre d'idées absurdes et dangereuses; mais, après avoir dit tout cela et plus encore, on n'en revient pas moins à la conclusion qu'il n'y en a pas d'autre pour le moment, et qu'il faudra bien le prendre tel qu'il est. Pour sauver la France, il faudrait évidemment un Dictateur militaire, qui fît main basse sur le suffrage universel, la presse, le jury, la garde nationale, enfin sur tout ce qui empoisonne la France, et qui, par miasmes contagieux, gangrène l'Europe entière. Si le Comte de Chambord, si le Comte de Paris revenaient demain en France, pourraient-ils faire ce qui est nécessaire? C'est douteux. Il semble que ce ne puisse être que l'œuvre d'un pouvoir exceptionnel et non régulier. De là, le souhait d'une Dictature militaire toute-puissante, qui remettrait, cette phase passée, le pouvoir régulier aux mains d'un principe sanctionné par la tradition. Mais Dieu, dans ses desseins, en a-t-il jugé ainsi? Ou bien le vieux monde tombera-t-il en décomposition sanglante? Des hordes féroces se partageront-elles nos lambeaux? Qui le sait?
_Sagan, 11 mars 1850._--On me mande de Berlin que M. de Persigny a cru faire merveille en allant déblatérer contre la Prusse chez le ministre d'Autriche, et y dire que deux cent mille Français sauraient bien faire justice des velléités neuchâteloises. Sur ce, Prokesch, qui est assez hargneux et violent, est devenu blanc de colère et, avec des lèvres tremblantes de rage, a dit au petit favori qu'il ne souffrirait pas de semblable propos chez lui, et que, malgré la froideur qui régnait entre les Cours de Vienne et de Berlin, il pouvait assurer M. de Persigny qu'au premier soldat français qui passerait le Rhin hostilement contre la Prusse, toutes les forces autrichiennes viendraient au secours d'un ancien allié contre les inondations révolutionnaires. Sur cette vive sortie, le petit homme a plié bagage. On dit qu'il se met à intriguer avec le parti démagogique prussien, sentant qu'il ne peut pas diriger comme il voudrait le Cabinet Brandebourg. Celui-ci, hélas! tourne à tous vents; il noue et dénoue, commence et recule, avance et se retire; c'est ce que l'on peut imaginer de plus déplorable.
_Sagan, 12 mars 1850._--Les Schleswiçois disent que si on ne leur envoie pas un million et demi d'écus, ils attaqueront seuls les Danois au 1er avril. Les Danois disent que, s'ils sont attaqués, ils captureront tous les vaisseaux allemands sur-le-champ, et que cette fois ce ne sera pas pour les restituer. C'est sur cela que Rauch a été envoyé en Schleswig avec les instructions les plus énergiques pour destituer Bonin, et rappeler tous les officiers prussiens; mais trois heures plus tard, on s'est effrayé de cette énergie inaccoutumée, et on lui a envoyé par exprès des instructions nouvelles, et si fort mitigées qu'on n'en attend rien d'effectif.
_Sagan, 14 mars 1850._--Le général de Rauch a envoyé son fils en courrier à Berlin pour demander des instructions plus énergiques; on ne veut pas obéir à celles dont il était porteur; cependant le Ministre de la Guerre[225] craint d'envoyer l'ordre de rappel aux officiers prussiens qui servent en Holstein-Schleswig, vu qu'un ramassis de Polonais sont sur les lieux tout prêts à les remplacer; ce qui fait craindre un pendant aux scènes badoises de l'année dernière[226], contre lesquelles il faudrait que les Prussiens marchassent.
[225] M. de Stockhausen.
[226] De graves désordres avaient éclaté dans le Grand-Duché de Bade, où le gouvernement du Grand-Duc Léopold Ier était fortement combattu par les libéraux et luttait depuis des années contre l'impopularité. A la tête de cette insurrection de mai 1849 se trouvait Mieroslawski. Léopold dut quitter Carlsruhe et ses États, où il ne reparut qu'un mois après, grâce à une intervention des Prussiens qui occupèrent le pays jusqu'en 1850.
_Sagan, 21 mars 1850._--Le général de Rauch est revenu de Holstein sans avoir rien obtenu. Les Holsteinois n'ont plus le sou, mais ils comptent autoriser le pillage et faire vivre ainsi leur armée, qui est composée de bandits. La jolie perspective!
La Duchesse d'Orléans est chez son neveu Schwerin, à Ludwigslust[227]; visite d'adieu. On commence à croire que ce seront des adieux longs, si ce n'est définitifs, car la Princesse a fait venir de Paris une cargaison de bijoux, boîtes, épingles, bagues, bracelets, etc., qu'elle doit répandre dans sa tournée de famille avant de passer en Angleterre.
[227] En Mecklembourg.
Il semble que M. de Persigny se croit moins près de la jolie petite bataille dont il se flattait à Paris, car on remarque que depuis quelques jours, il est moins glorieux et moins goguenard.
_Sagan, 9 avril 1850._--M. de Meyendorff m'écrit de Berlin: «La politique Radowitz-Bodelschwing, repoussée par la majorité dans le Conseil des Ministres, est entrée dans une nouvelle incarnation. Il s'agit maintenant de mettre à la taille d'un nain l'habit qui, le 29 mai 1849, avait été taillé pour un géant[228]. On renonce à une _Constitution de l'Empire_, il n'y aura plus qu'un _lien d'États_, réduit à sa plus simple expression, c'est-à-dire maintenu dans les limites de l'influence naturelle de la Prusse et de la communauté des intérêts matériels. Le Roi a été le premier à donner cette nouvelle impulsion. Le général Stockhausen l'a surtout bien secondé. Prokesch trouve qu'il y a amélioration dans la marche du gouvernement; il faut donc qu'elle soit bien évidente; mais Bernstorff, toujours raide et borné, ne sait pas faire marcher l'entente si nécessaire. Et comme, à Vienne, on n'est pas très prévenu pour la Prusse, Dieu sait combien de temps on perdra encore.»
[228] Allusion à la réunion de la Prusse, du Hanovre et de la Saxe, qui, en mai 1849, avaient voulu signer une Constitution; mais cette tentative ne put aboutir, le Hanovre ayant refusé son adhésion au dernier moment, sous l'influence de l'Autriche.
_Sagan, 23 avril 1850._--Lady Westmorland m'est arrivée hier avec sa fille. Elle ne m'a rien apporté de bien serein sur la politique. Elle s'attend à une intervention armée et prochaine de la Russie dans la question danoise. Une flotte russe, avec des troupes de débarquement, se prépare à faire la police dans les Duchés. Lord Palmerston en laissera-t-il la gloire ou l'embarras à la Russie, ou se décidera-t-il à y prendre part? C'est ce que l'on saura dans peu de jours.
Lady Westmorland a reçu de la Reine des Belges une lettre qui lui dit que son père, après une grippe violente, est resté fatigué, changé, vieilli; elle voulait aller en Angleterre pour le voir.
_Sagan, 1er mai 1850._--La réponse attendue de Londres, dans la question danoise, est arrivée samedi soir à Berlin. On y approuve entièrement les propositions simultanées et identiques de Meyendorff et de Westmorland, et on autorise ce dernier à les exprimer fortement; c'est ce qu'il a fait; mais il paraît que les paroles les plus fermes restent sans effet et qu'il faudra des _actes_ pour faire changer les allures du Cabinet de Berlin. Reedtz et Pechlin, les deux plénipotentiaires danois, sont à bout de patience et se plaignent des pièges qu'on leur tend; tout s'aigrit, s'envenime, et je vois les plus sages croire à quelque embrasement violent.
_Sagan, 3 mai 1850._--Le Congrès des Princes[229], qui devait s'assembler à Gotha, doit maintenant se réunir à Berlin le 8 de ce mois. Par ce motif, le mariage de la Princesse Charlotte de Prusse avec le Prince de Meiningen est remis au 18, ce qui ne lui plaira guère; quoique jeune, elle est éprise et pressée[230]. C'est une charmante personne que j'aime particulièrement, et qui a pour moi un goût très marqué, mais je crains que Meiningen ne soit un trop petit théâtre pour son extrême activité, et son futur, un peu trop carafe d'orgeat pour une vivacité électrique, héritée de sa mère, contenue cependant par une excellente éducation.
[229] Ce Congrès avait été convoqué par la Prusse à la suite de la dissolution de l'alliance des trois Rois, dont le Hanovre, puis la Saxe s'étaient retirés. Le Roi de Prusse, déclarant vouloir travailler de tout son pouvoir à l'unité de la nation allemande, convoquait ce Congrès pour s'opposer aux menées ambitieuses de l'Autriche. Les Princes se rendirent à cet appel, et le Congrès s'ouvrit à Berlin le 12 mai.
[230] Ce mariage fut, en effet, célébré à Berlin le 18 mai 1850.
_Sagan, 7 mai 1850._--Humboldt me mande que l'Angleterre ayant délégué tous ses pouvoirs à la Russie dans la question danoise, et le langage de Meyendorff étant menaçant et des plus fermes, on se décide à Berlin à des mesures pacifiques. Dieu le veuille! Il dit aussi qu'il ne croit pas que le Congrès princier de Berlin soit au complet, qu'en tout cas, il n'en sortira pas grand'chose, et que la convocation, par l'Autriche, d'une réunion de l'ancienne Diète à Francfort, devient de jour en jour un danger plus formidable.
Mme de Chabannes m'écrit qu'elle est très mécontente du parti orléaniste, plus encore que de celui qui lui est opposé. Elle dit qu'on fait, de la part du Comte de Chambord, les propositions les plus acceptables; que les jeunes Princes d'Orléans sont tous pour un pacte de famille; que Louis-Philippe, fort affaibli, vacille; que la Reine des Belges, se trouvant sous l'influence anglaise, est hostile; que Mme la Duchesse d'Orléans, mal renseignée de Paris, reste dans des réponses dilatoires.
_Sagan, 8 mai 1850._--Lady Westmorland m'écrit de Berlin, d'hier: «On prépare le château de Berlin pour la demeure des Princes invités au Congrès. On a pu y arranger dix-sept appartements séparés; si cela ne suffit pas, on logera les Princes de surplus dans des maisons particulières, toujours aux frais du Roi, mais on doute que le nombre de dix-sept soit atteint. Il n'y a, jusqu'ici, de certain que le Duc de Cobourg, le Duc de Brunswick, le Grand-Duc de Saxe-Weimar, le Grand-Duc de Bade, les deux Grands-Ducs de Mecklembourg. Quant à l'Électeur de Hesse-Cassel, il a fait dire qu'il viendrait pour expliquer lui-même au Roi pourquoi il ne pouvait entrer dans l'union restreinte. Le général de Bülow part aujourd'hui pour Copenhague, chargé de traiter une paix _séparée_ entre la Prusse et le Danemark, sans s'occuper ni des Duchés, ni de l'Allemagne, et sans médiation. Quand je dis _traiter_, je veux dire _proposer de traiter_, car les négociations devront avoir lieu ici. On a décidé d'envoyer un plénipotentiaire à Francfort, et on suppose que ce sera M. de Manteuffel, le Ministre de l'Intérieur. La grande question est de savoir s'il se présentera comme plénipotentiaire de la Prusse, ou bien comme représentant à lui seul l'Union restreinte. Au premier cas, grande reculade prussienne, au second, non-admission de la part de l'Autriche.»
_Sagan, 12 mai 1850._--J'ai reçu hier une lettre de Berlin dont voici l'extrait: «Vous verrez la liste des Princes arrivés, elle est dans la gazette. Ils y sont tous, excepté Nassau et Hesse-Darmstadt, mais il ne faut pas croire qu'ils sont d'accord. Le Duc de Cobourg a voulu avoir une conférence préalable chez lui, entre eux, avant la séance d'aujourd'hui au Château, où le Roi les a réunis pour leur faire un discours, puis leur donner à dîner. Le Duc de Cobourg a été étonné et fâché de trouver que chacun a sa façon particulière de juger la question, et qu'ils ne veulent pas se laisser diriger par lui. Mecklembourg-Strelitz, Hesse, Oldenburg, se sont déclarés tout à fait opposés à la tactique prussienne, et le Duc de Brunswick, quoique favorable au _Bund_[231], l'est à sa manière, qui n'est pas celle des Cobourg. Manteuffel ne va pas à Francfort, cette question reste en suspens.
[231] On appelait _Bund_ l'alliance de tous les Souverains allemands contre l'ennemi extérieur. Il a existé jusqu'après la guerre de 1866.
«M. de Persigny, qui est revenu de Paris, déclare que tous les partis se sont réunis au Président; que l'on va prendre les mesures les plus énergiques, que tout danger est passé. Prokesch est nommé à Constantinople; on dit que c'est le général Thun qui le remplace ici.»
_Berlin, 13 mai 1850._--Voici deux lettres que j'ai reçues de Berlin, l'une en allemand, dont voici la traduction: «Le Congrès des Princes est dans le meilleur train du monde. On s'occupe peu des affaires, mais en revanche on fait de grands exercices; il n'y a pas de fin aux spectacles militaires; après cela, des dîners monstres, et, le soir, l'opéra du _Prophète_, des soirées ou des bals. Aujourd'hui c'est chez Meyendorff, demain chez Redern, lundi chez le Prince et la Princesse de Prusse, mardi chez les Westmorland, mercredi chez Leurs Majestés, et puis, plaise à Dieu, la clôture! La Régente de Waldeck est arrivée ici depuis jeudi pour le grand dîner dans la salle Blanche. Nouvelle jubilation pour les spectateurs. On lui a donné, comme Régente, le premier rang, avant tous les Princes.
Le Roi exagère la politesse envers ses hôtes: au lieu de donner le bras à la Reine et de se faire suivre par les autres Princes, il a offert son bras à la Princesse de Waldeck, et la Reine au Grand-Duc de Bade. La Princesse a très bonne mine, s'habille bien, tout en noir, à cause de son veuvage, mais elle a le malheur de ne le céder en rien pour la taille élevée au général de Neumann; elle lui a même emprunté son impertinente affabilité. Je crains que ce soir elle ne s'amuse pas trop chez Mme de Meyendorff, où le soutien de la Cour lui manquera; les dames oublieront certainement la Régente, et ne verront en elle que la Princesse de Waldeck. Le Duc de Brunswick n'a pas assisté au dîner du Château, à cause d'une prétention de préséance sur le Duc de Cobourg. Hier, il y a eu des dîners chez les Princes Charles et Albert de Prusse, afin que le Roi et la Reine puissent reprendre haleine. Le soir, la salle de l'Opéra était magnifique, et le grand salon qui touche la loge Royale féeriquement décoré et illuminé. On avait joint les loges des étrangers à la grande loge, et cependant, les Princes, avec leur suite, y ont à peine trouvé place. Le public était tellement absorbé par leur aspect qu'il ne montrait guère que son dos au _Prophète_, et portait toute son attention sur l'_Union allemande_, attention qui s'accrut, naturellement, à l'apparition du Roi dans la grande loge, où il prit la troisième place à côté de la Régente de Waldeck. La Reine resta seule dans sa petite loge, où elle n'était pas même en toilette. Après le premier acte, le Roi conduisit pour quelques moments la Régente chez la Reine.
«Le discours adressé par le Roi aux Princes a été, dit-on, plein de dignité. Il les a invités à examiner s'ils voulaient loyalement et fidèlement suivre le même chemin que lui, ajoutant que, s'il leur était venu un autre avis, ils n'avaient qu'à suivre une autre route, en se séparant de lui, dont le cœur resterait sans rancune, mais qu'en le suivant, il fallait marcher fidèlement partout où il porterait la bannière. Hier soir, dans la séance des Ministres, des différends, des disputes, des querelles, se sont déjà hautement manifestés. Le _Conseil administratif_ s'y était présenté comme auditeur; Hassenpflug a tout de suite protesté contre sa présence, et, finalement, on a été obligé de clore cette séance à peine commencée. Il s'en est suivi aujourd'hui un échange de lettres, rien moins que polies, entre Brandebourg et Hassenpflug, mais _point de séance_; bref, l'_Union_ a déjà disparu, dès l'essai de cette première séance.»
L'autre lettre est de lady Westmorland: «Les Princes ont eu d'abord une réunion entre eux chez le Duc de Cobourg, qui se donne beaucoup de mouvement, et qui voudrait être le chef des autres, ce qui offense déjà, et surtout, le Duc de Brunswick. Le Grand-Duc de Mecklembourg-Strelitz, représenté par son fils aîné, et l'Électeur de Hesse-Cassel, parlant pour lui-même et pour le Grand-Duc de Hesse-Darmstadt, ont déclaré ne pouvoir consentir à aucun acte tendant à former l'_Union prussienne_, avant que l'Assemblée réunie à Francfort n'eût décidé sur la grande question qui doit se traiter là. Tous les autres Princes se sont déclarés voués à l'_Union_ et à la politique prussienne, mais, même parmi ceux-ci, il n'y a rien moins qu'unité, chacun, en faisant la même profession de foi, voulant l'interpréter d'une façon différente. Les uns voulaient d'abord aborder la question politique dans la réponse qu'on devait faire au discours du Roi le lendemain matin, mais il a été décidé qu'on n'y répondrait que par des phrases de politesse. Hier, les Ministres des Princes ont eu leur première réunion pour discuter la marche à suivre. A leur grand étonnement, ils virent arriver M. de Radowitz et tous les membres du _Verwaltungsrat_[232]. Là-dessus, le Ministre de Hesse, qui est, comme vous savez, violemment opposé à toute tactique prussienne, s'est levé et a déclaré que ces Messieurs n'avaient aucun droit de se mêler aux discussions des Ministres des Princes, et qu'il serait impossible pour eux de discuter franchement en présence de ceux dont ils auraient probablement à blâmer les actes, et surtout de M. de Radowitz. Celui-ci doit alors avoir déclaré que c'était pour soutenir les amis de l'_Union_ qu'il se trouvait là, et que, sans lui, il serait très possible que le Gouvernement prussien fléchit sous les attaques des Princes hostiles (beau compliment, comme vous voyez, pour M. de Brandebourg et son Cabinet). Là-dessus, grande confusion et interruption de la séance sans rien décider. Voilà le commencement du Congrès. Il y a quelques épisodes piquants. Le Duc d'Oldenbourg, et surtout son fils, sont d'une violence si exagérée dans le sens Radowitz, Gagern, etc., que le père a fait une sortie à la réunion des Princes, que tous les autres ont trouvée par trop forte, et, le lendemain, le fils, se trouvant chez M. de Meyendorff, a débordé contre l'Autriche d'une manière si inconvenante que Meyendorff a dû lui faire une scène. Le Roi a été seul chez chacun des Princes à leur arrivée; il a écouté très patiemment tout ce que le Grand-Duc de Mecklembourg-Strelitz lui a dit, et, au grand étonnement de ce dernier, a répondu qu'il partageait complètement sa manière de voir, surtout en ce qu'on ne devait rien faire ici avant de connaître le résultat de l'Assemblée de Francfort. J'ai bien peur qu'il n'ait dit à chacun des autres Princes qu'il partageait leurs opinions. Au fond, ce n'est pas son opinion, quelle qu'elle puisse être, qui décidera de rien.»
[232] Conseil d'administration de l'État fédératif.
_Sagan, 15 mai 1850._--Des détails qu'on m'écrit sur Claremont coïncident identiquement avec ce que je savais déjà. Il n'y a rien de bon, ni d'_à-propos_ à attendre d'une famille qui ne pardonnera jamais à la branche aînée d'avoir été sa victime, lorsque la cadette a usurpé les droits de l'orphelin légitime. La branche aînée, n'ayant rien à se reprocher à l'égard des d'Orléans, est bien plus conciliante, et plutôt prête à lui tendre la main que l'autre à lui présenter le petit doigt. Il n'y a que les grandes âmes ou les esprits d'une trempe vraiment supérieure, qui savent pardonner à ceux qu'ils ont offensés.
La fête de l'Opéra, à Berlin, paraît avoir été magnifique, mais, par un oubli inconcevable, au souper, on ne s'était pas souvenu de M. de Persigny. Il a quitté, en fureur, la salle de spectacle où les invitations avaient circulé. Le lendemain, on lui a envoyé un aide de camp avec des excuses.
Le Prince de Prusse sera, avec le duc de Wellington, parrain du dernier fils de la Reine Victoria[233], il s'appellera Arthur-William-Patrick; ce dernier nom est une coquetterie irlandaise.
[233] Le duc de Connaught, né à Windsor le 1er mai 1850.
Il paraît que les deux Mecklembourg, les deux Hesse, le Grand-Duché de Bade et les trois Villes libres se retirent de l'Union. Il n'y avait rien de positivement déclaré, puisque la Conférence durait encore, mais ce bruit avait grande vraisemblance. Le Duc de Cobourg est, à ce sujet, dans une telle rage, qu'il disait tout haut qu'il voudrait _étrangler_ de ses propres mains les récalcitrants. La question de la présence de Radowitz aux réunions a été terminée par le désir formel exprimé par le Roi de le voir assister aux Conférences, _afin qu'il pût prêter à tous les Princes réunis l'avantage de ses talents_.
_Sagan, 16 mai 1850._--Voici ce qu'on m'écrit de Berlin à la date d'hier: «A une longue conférence, hier, les Princes ont _plâtré_ une espèce de réconciliation, et les récalcitrants ont consenti à retirer leur sortie de l'_Union_, vu que tous ont résolu d'envoyer leurs Plénipotentiaires à Francfort sous certaines conditions. Ils ont aussi décidé de former un Gouvernement provisoire pour deux mois. Le parti de la majorité paraît très content d'avoir, de cette manière, évité une rupture qui lui aurait enlevé tant de membres de l'Union. De l'autre côté, Prokesch est dans un état violent et déclare que l'Autriche ne consentira jamais aux conditions des Princes. Des esprits plus calmes croient, au contraire, que l'Autriche ferait bien de les laisser tous venir à Francfort, et de ne pas forcer une dissolution que la nature des choses doit amener d'elle-même. Les Princes, ayant donc à peu près terminé leur mission, partiront demain et après-demain, excepté le Duc de Meiningen qui reste pour les noces de son fils. Sir Henry Wym, le Ministre d'Angleterre à Copenhague, est arrivé ici pour se consulter avec lord Westmorland et Meyendorff sur les affaires de Danemark. Je ne doute pas qu'elles vont se terminer.»
_Sagan, 23 mai 1850._--M. de Meyendorff m'écrit de Berlin, à la date d'avant-hier: «J'apprends à l'instant l'attentat commis sur le Roi, hier, et dont vous verrez les détails dans tous les journaux[234], mais voici un fait curieux, qui, comme de raison, ne sera dans aucun: le Roi a dit à quelqu'un de présent qui me le mande textuellement: «J'ai été prévenu de cette tentative; c'est une trame qui menace encore d'autres Souverains.»
[234] Le 22 mai 1850, Sefeloge, ancien sergent d'artillerie, tira sur le Roi au moment où celui-ci se disposait à se rendre à Potsdam pour y passer l'été. Le Roi, s'étant embarrassé dans un de ses éperons, fit un faux pas qui empêcha la balle de l'atteindre à la tête; elle ne fit que labourer la chair du bras droit entre le poignet et le coude.
_Sagan, 25 mai 1850._--D'après les lettres que je reçois en masse de Berlin, je n'ai aucun doute (malgré le soin inexplicable que met le Gouvernement, jusqu'ici, à représenter l'assassin comme un fou isolé), qu'il n'est, ni plus ni moins, qu'un émissaire de cette affreuse association de régicides, qui a son siège à Londres, et qui cherche des cerveaux brûlés qu'on arme en aveugles, et qu'on appelle _the Blinds_[235]. Le Gouvernement était prévenu. On dit qu'il y avait cinq de ces émissaires à Berlin. Meyendorff et Prokesch se sont précipités chez M. de Brandebourg et chez Manteuffel, les suppliant de profiter du miracle opéré par la Providence et de l'avertissement donné par elle, pour faire fermer les clubs, prendre des mesures d'urgence et jeter l'effroi dans les conciliabules; mais la faiblesse, la lâcheté sont à leur comble, et on ne songe qu'à sauver le criminel. On est justement alarmé pour Vienne et Varsovie[236].
[235] Les aveugles.
[236] Le Tsar venait de s'y rendre.
_Sagan, 29 mai 1850._--Le Roi va mieux, quoique son bras le fasse souffrir, mais on dit qu'il faut cela pour la guérison. La Reine est pâle comme une morte, douce comme un ange, et courageuse comme un lion. Il paraît que les indices sur les affiliations de l'assassin avec les sociétés démocratiques sont si nombreux et si évidents qu'on renonce, peu à peu, à le déclarer fou, et qu'on cherche à pénétrer plus sérieusement dans ces sanglantes ténèbres. La trame se manifeste de plus en plus. On croit en tenir plus d'un fil, mais nous ne sommes pas énergiques, et nous n'avons pas le bonheur de l'à-propos. C'est bien Dieu, à lui seul, qui nous sauve, car assurément, nous ne l'aidons pas.
Les deux correspondants s'étant rencontrés ensuite à Baden-Baden, leurs lettres se trouvèrent interrompues jusqu'au mois d'août, où ils se séparèrent de nouveau. La Duchesse avait auprès d'elle, en revenant de ce voyage, sa dame de compagnie, Mlle de Bodelschwing, une Courlandaise qui lui était très dévouée et resta auprès d'elle jusqu'à sa mort.
_Stuttgart, 4 août 1850._--Après avoir quitté le débarcadère de Carlsruhe ce matin, j'ai dormi dans ma voiture jusqu'à Pforzheim, entr'ouvrant quelquefois le coin de l'œil pour admirer ce gracieux pays, mais les refermant aussitôt. Je suis arrivée ici, à cinq heures, par de fraîches et riantes vallées. Je suis allée, en voiture découverte, visiter le monument de Schiller, qui m'a plu, et, par le superbe parc attenant au Château, nous sommes montées au petit palais de Rosenstein dont la situation, la vue sont charmantes, mais le Palais est bien peu de chose, les tableaux, les statues sont médiocres, les proportions mesquines. Nous sommes revenues par Canstadt, où nous avons été à la fontaine minérale goûter une eau qui m'a semblé détestable. Tous ces environs sont très jolis, et bien au-dessus, ce me semble, du modeste Carlsruhe. On ne nous a pas permis de voir la _Wilhelma_, jardin et palais mauresque, créés par le Roi actuel. En longeant le mur de clôture, j'ai pu saisir des _glimpses_[237] qui m'ont consolée de n'en point franchir le seuil.
[237] Des petits aperçus.
_Ulm, 5 août 1850._--Ce matin, avant de quitter la capitale de Würtemberg, j'ai visité l'église chapitrale, intéressante par les tombeaux des premiers comtes de Würtemberg, puis le château, dont on ne montre que la partie destinée aux réceptions. Nous avons visité les écuries, le manège royal, où on dressait des chevaux arabes charmants, arrivés dernièrement de leur brûlante patrie; ils pouvaient s'y croire encore, tant il fait chaud. Je suis arrivée toute rôtie à la villa du Prince Royal; c'est inachevé, mais cela sera charmant, dans le plus beau style de la Renaissance, situé à merveille, des vues admirables, mais aucun ombrage, un jardin mal planté, et, tout autour, une aridité désolante. Nous avons vu arriver un piqueur du Roi nous apportant une permission écrite, non sollicitée, pour voir la _Wilhelma_. Nous nous y sommes rendues. Il y a un bain mauresque et des serres pour les plantes des Tropiques qui m'ont plu. Le jardin laisse à désirer. En tout, les jardiniers de Stuttgart ne me paraissent pas très habiles. Le chemin de fer nous a ensuite conduites ici par un pays fécond, accidenté, arrosé, boisé, charmant, plein de ruines, d'églises et de villages. Nous sommes tombées ici dans le _Sänger-Verein_[238], composé de treize cents chanteurs qui encombraient le chemin de fer, ainsi que les petites rues tortueuses de la vieille cité d'Ulm. Nous avons visité ici la Cathédrale, qui est très imposante, l'Hôtel de ville et une fontaine gothique, qui ont de l'intérêt.
[238] Les _Sänger-Vereine_ sont deux associations de chant fondées depuis bien des siècles en Allemagne.
_Augsbourg, 7 août 1850._--En arrivant ici, hier, je n'ai vu de la ville que ce qu'on en traverse; elle m'a semblé assez curieuse, par son ancien cachet de vieille ville impériale: des fontaines en bronze fort belles, des vestiges romains, la prison, la chapelle, le lieu du supplice de saint Affre. Dans l'auberge où je suis, _les trois Maures_, la plus ancienne de toute l'Allemagne, on est sur terrain historique. La chapelle dans laquelle Charles-Quint a entendu la messe, la cheminée dans laquelle le riche tisserand Fugger a brûlé les quittances impériales, enfin, tout ce que ma tête, abîmée par la chaleur, a pu saisir, je l'ai vu.
_Münich, 8 août 1850._--Je suis arrivée hier après-midi. J'ai visité l'église Saint-Louis, qui m'a rappelé une des chapelles latérales de Saint-Pierre de Rome. La place avec les statues de Tilly et de Wrède, la rue Saint-Louis avec tous ses édifices, le jardin du Château entouré d'arcades peintes à fresques, ont employé le reste de la journée. Aujourd'hui, dès neuf heures du matin, nous nous sommes mises en campagne, et pour début, nous avons été à la _Frauenkirche_ où nous avons entendu la messe, dont le son était venu dans ma chambre, et que l'orgue, avec ses beaux accords, rendait irrésistible. De là, vite à la galerie Leuchtenberg, qui ne s'ouvre qu'à de certaines heures et à de certains jours. Je n'y ai été séduite que par un portrait plein d'expression de la Laure de Pétrarque peint par le Bronzino. Elle est représentée sur le retour, en costume austère de veuve, avec les traits nobles, un peu pointus, des yeux intelligents, ouverts, limpides. Puis, m'est apparu un admirable tableau de Murillo, représentant un moine à genoux devant un ange, qui lui ordonne de recevoir la mitre d'Evêque. C'est d'une composition, d'une couleur, d'un dessin merveilleux, et pour moi, qui ai toujours eu une grande préférence pour Murillo, j'ai joui de cette nouvelle confirmation de mon goût. Du palais Leuchtenberg, j'ai été ensuite à la Basilique; j'ai été frappée de la beauté des fresques, de la richesse des marbres, de la perfection des matériaux et du travail. Cette Basilique n'est point encore consacrée; le couvent destiné aux Bénédictins, que le Roi Louis a fait construire, et qui se joint par la crypte à la Basilique, est tout prêt à recevoir les religieux, mais n'est point encore habité. Les fonds ont tous été emportés par l'indigne Lola Montès. En revenant, j'ai voulu revoir l'église de Saint-Louis, le charmant Chemin de la Croix avec ses quatorze stations, marquées chacune par une fresque pleine de sentiments religieux. Ce Chemin de la Croix en plein air me plaît; je le préfère beaucoup à ceux qu'on applique dans l'intérieur des églises, et par lesquels on rompt désagréablement pilastres et colonnes. J'ai été charmée de retrouver ici des églises (les nouvelles du moins) sans chaises comme en France, sans bancs comme en Prusse. Les églises d'Italie voient les fidèles prosternés sur les dalles nues, ce qui est plus humble, plus pittoresque, et infiniment plus favorable à l'effet architectural. Avant de rentrer, j'ai vu l'Église des Théatins, paroisse de la Cour, dont le rococo est si riche qu'il atteint une certaine beauté; puis l'église de Saint-Michel, très laide et ornée, on déshonorée par d'horribles friperies, mais où le monument funèbre du Prince Eugène de Leuchtenberg[239] par Thorwaldsen m'a intéressée. Voilà ce qui s'appelle avoir bien rempli sa journée.
[239] Ce monument fut élevé à Eugène de Beauharnais, créé duc de Leuchtenberg, par le Roi Louis de Bavière, son beau-père.
_Münich, 10 août 1850._--J'ai continué hier à explorer les curiosités de Münich. J'ai été visiter le Trésor, les grands appartements du Château, la _Salle des Beautés_ qui ne sont guère belles et qui ont surtout l'air d'être tirées du _Journal des Modes_. Les belles statues de Schwanthaler dans la _Salle du Trône_ m'ont fait grand plaisir. J'ai été, du Château, visiter la _Taverne des Artistes_; ils s'y réunissent tous les soirs, pour y trinquer et y deviser ensemble sur l'art et les inspirations de leur génie; cette taverne, ils se la sont arrangée dans un style à part, qui rappelle les corporations du quinzième siècle; chaque artiste a contribué, par son talent, à la décoration de ce local, qui est dans de petites proportions, mais dont l'aspect est fort original; les gobelets, avec les noms et les signes de chacun, y sont rangés en bon ordre avec des ornements moulés et modelés sur leurs dessins; les noms de Cornélius, Kaulbach, Schwanthaler, etc., se lisent sur plus d'un objet. C'est vraiment fort intéressant. J'ai été aussi visiter le potier et le ferblantier qui fabriquent les cruches et gobelets à bière fameux en Bavière; les formes les plus originales s'y rencontrent, il y en a de gracieuses, il y en a de burlesques. La Chapelle dédiée à tous les Saints, attenante au Château, n'a pas passé inaperçue; elle est belle, riche, noble, un peu orientale, et semble avoir été construite et ornée sous l'inspiration de Saint-Marc de Venise. Nous nous sommes ensuite fait conduire en calèche hors la ville, sur la _October-Wiese_, au milieu de laquelle s'élève le grand monument de la _Bavaria_, statue colossale en bronze par Schwanthaler, entourée de trois côtés par une magnifique colonnade en marbre, que la statue domine de trente pieds. Les échafaudages ne sont pas encore enlevés, mais ce qu'on en voit est gigantesque. Le temps étant beau, nous avons poussé deux lieues plus loin, du côté où l'Isar s'échappe des montagnes pour arroser la plaine de Münich. Un joli bois nous a conduites au pied d'un castel gothique, que Schwanthaler venait d'achever quand la mort est venue l'abriter mieux encore.
Aujourd'hui la Glyptothèque, la Bibliothèque et le charmant palais des Wittelsbach[240] (résidence d'hiver du Roi Louis et de la Reine Thérèse, qui n'a été étrennée que l'hiver dernier) ont eu notre visite. Nous voulons encore aller à la Pynacothèque, à l'atelier de Schwanthaler que son cousin conserve avec scrupule, et qu'on dit intéressant. Ce soir, j'irai entendre un bout de _la Norma_, puis Münich sera clos pour moi. Mon attente a été surpassée, ma curiosité satisfaite, et ma personne fatiguée.
[240] Nom de la Famille Royale de Bavière.
_Salzburg, 16 août 1850._--Je suis arrivée avant-hier ici, en traversant le plus beau pays, le plus fertile, le plus pittoresque, par un temps charmant. Je vais m'enfoncer davantage dans les montagnes qui renferment Ischl. J'ai vu la Cathédrale, le Nonnenberg, avec sa vieille église et son noble couvent, la forteresse sur son inaccessible rocher, les salles qu'on y restaure. J'ai été visiter Aigen, où le cardinal Schwarzenberg aimait à se reposer, et dont il ne s'est séparé qu'il y a dix jours, non sans d'amers regrets. J'ai vu le château de Mirabelle, celui de Heilbrunn, l'élégant et curieux Anif, et enfin le cimetière de Saint-Pierre, qui a un caractère si original.
_Ischl, 17 août 1850._--La station que je fais ici ne me plaît pas trop. Ce n'est pas que le lieu ne m'ait paru joli en arrivant, que l'air de ses montagnes élevées et abritées si bien du nord ne doit être excellent, mais Ischl est plein de monde, et malheureusement du monde de connaissance, de ce genre de monde _qui oblige_.
On me mande de Paris qu'il y a un flot de légitimistes qui se rendent à Wiesbaden pour y voir le Comte de Chambord, et entre autres M. de La Ferté, gendre de M. Molé, qui y aurait été spécialement mandé par le Prince.
J'ai vu Louise Schœnbourg, beaucoup plus calme sur la politique, plus équitable pour son frère Félix Schwarzenberg, mais craignant que le Ministre Bach ne soit un traître qui creuse un précipice sous les pieds de son frère. Ce Ministre Bach est du reste l'objet de l'exécration, d'abord des grands seigneurs autrichiens, mais aussi de tous les propriétaires, à quelque catégorie qu'ils appartiennent. La comtesse Schœnbourg, grande-maîtresse de l'Archiduchesse Sophie, est venue m'apporter l'invitation de dîner demain chez Son Altesse Impériale. Comme c'est le jour de naissance de l'Empereur, il y aura dîner de famille, et je les verrai tous, ou à peu près tous réunis.
_Ischl, 19 août 1850._--On m'écrit de Berlin qu'on a eu à Potsdam les attentions les plus flatteuses, les égards les plus marqués pour M. le Duc de Bordeaux, dont chacun aussi est resté très enchanté[241]. Le général Haynau a partagé avec Mlle Rachel la curiosité du public[242]; le général enviait les applaudissements de l'actrice; on dit que cette concurrence a offert des scènes assez comiques. On s'est, du reste, lassé bien plus vite de la vanité militaire que de celle des coulisses.
[241] En se rendant à Wiesbaden, où la question de la fusion entre les deux branches de la maison de Bourbon devait se traiter, M. le Duc de Bordeaux passa par Berlin, où sa présence fit grande sensation. Le Roi de Prusse, alors à Potsdam, le reçut avec beaucoup d'honneurs. Le Prince y arriva le 6 août et y habita le Nouveau Palais. Monseigneur était accompagné du duc de Levis, du marquis de La Ferté, de M. Berryer, et de plusieurs autres Français de distinction. Pendant ce séjour, on donna la représentation de _Polyeucte_, jouée par Mlle Rachel alors à Berlin.
[242] Le général autrichien Haynau s'était rendu célèbre par ses répressions sévères en Italie pendant le bombardement de Peschiera, comme par ses représailles exercées sur les habitants de Bergame et de Ferrare, le sac de Brescia, le massacre des insurgés. Plus tard, pendant la guerre de Hongrie, il avait montré les mêmes rigueurs aux exécutions dont Pesth et Arad furent le théâtre en octobre 1849. On disait même qu'il y avait fait fouetter des femmes. Le général était alors de passage à Berlin.
Au dîner, hier, chez l'Archiduchesse, excepté la Famille Impériale et le service obligé, il n'y avait que moi. Le jeune Empereur a une tournure très élégante; son frère Max, mon voisin à table, est très causant, spirituel et agréable; tous les vieux Archiducs très polis; l'Archiduchesse Sophie, comme toujours, extrêmement attrayante et agréable. On a bu à la santé de l'Empereur, on a tiré le canon, la musique militaire a joué l'air national, qui a été aussitôt entonné par la population assemblée sous le balcon. A la nuit, la cime des montagnes et la ville se sont illuminées des feux de réjouissance; c'était d'un effet charmant.
_Ischl, 21 août 1850._--Je reviens d'Aussée où l'établissement de la famille de Binzer et de Zedlitz est une véritable idylle; beau site, fraîches prairies, lac pittoresque, ombrages touffus, maison élégante, simple, commode sous forme rustique. La mère, les filles conduisent un petit domaine rural que le père cultive lui-même, tandis que Zedlitz fait des vers, que l'armée d'Italie et celle de Hongrie lui envoient des adresses et des vases d'or. Un fils dessine à ravir, deux de ses amis sculptent et peignent, le tout pour embellir cette agreste demeure, sur les murs de laquelle des fresques fort gracieuses rappellent les scènes principales des poèmes de Zedlitz. Le soir, jeunes et vieux naviguent sur le lac en chantant des tyroliennes, des ballades allemandes, des romances françaises, des boléros espagnols. Tout cela est enfermé dans une vallée d'un accès difficile où les échos du monde arrivent fort affaiblis. C'est un rêve, ou pour mieux dire, une fiction dans le domaine de la réalité.
_Vienne, 23 août 1850._--Je suis arrivée il y a deux heures ici, à la lettre rôtie et accablée par douze heures de bateau à vapeur, par une chaleur africaine. Il y avait foule sur le petit navire; c'était à ne pas y tenir, et quoique par moments les bords du Danube soient pittoresques et bien meublés, je ne leur trouve pas l'intérêt des bords du Rhin entre Mayence et Cologne.
_Vienne, 25 août 1850._--Le chapitre des folies humaines est interminable. Voici le Roi de Danemark qui y ajoute un drôle d'alinéa par son ignoble mariage morganatique; hier, le télégraphe a apporté ici la nouvelle de son abdication[243].
[243] Frédéric VII, Roi de Danemark, avait épousé, le 7 août, une marchande de modes, Lola Bosmussen, surnommée _la Lola danoise_, qui fut créée Comtesse à cette occasion. Une correspondance de Hambourg avait alors répandu le bruit de l'abdication du Roi en faveur de son héritier naturel, le Duc d'Oldenbourg, afin de simplifier la question de succession, mais cette nouvelle était dénuée de fondement.
J'ai reçu force lettres aujourd'hui de tous les côtés: de Mme de La Redorte, des Pyrénées, où elle me semble prendre l'ennui pour de la tristesse; c'est cependant bien différent. Mme Mollien m'écrit de Claremont qu'elle va bientôt retourner en France; elle me paraît croire à une assez prompte fin de Louis-Philippe; il est à bout de lui-même. On voulait le faire aller à Richmond; la Duchesse d'Aumale a fait une fausse couche, ce qui a retardé le déplacement. Il paraît que déjà chaque membre de la famille se demande ce qu'il aura à faire; quelle route on aura à suivre, quel parti à prendre lors de la disparition de ce vieux chef, devenu, dit-on, d'une irritabilité que sa faiblesse physique seule égale. Triste fin d'une carrière pleine de contrastes, sur l'ensemble de laquelle l'histoire prononcera probablement un arrêt sévère. Quand on prend la place d'un orphelin, encore faut-il savoir s'y maintenir, ou périr en la défendant. La Reine Marie-Amélie est, dit-on, plus sainte, plus forte, plus résignée, plus admirable que jamais.
Ici, on parle peu politique. La révolution même n'y a pas tué un certain commérage frivole, qui ne manque pas d'une certaine grâce quand on n'en use pas trop longtemps. Cependant, on est assez satisfait de la vigueur inusitée que le Cabinet de Dresde déploie depuis quelques semaines, et qu'on reporte au Ministre comte de Beust, qui procède fort énergiquement, et qui vient d'un coup d'expulser vingt professeurs gangrenés de l'université de Leipzig[244].
[244] M. de Beust avait repris en 1849, dans le Cabinet de Dresde, le portefeuille des Affaires étrangères qu'il avait déjà eu en 1841, et y ajouta celui des Cultes. Il avait pris une part active à l'alliance des trois Rois, puis, avec le concours de l'Autriche, il rechercha l'alliance des quatre Souverains.
J'ai visité hier le palais Lichtenstein, si fabuleux pour sa magnificence. Je trouve cependant que, quels que soient les revenus, mettre 80 000 florins à un seul lustre est impardonnable. Il y a cependant bien plus à admirer qu'à blâmer dans cette belle création du luxe moderne.
_Vienne, 31 août 1850._--Il se répand ici que le Roi Louis-Philippe est mort. Je n'ai point appris encore si cette nouvelle est fondée ou non[245]. Vienne, malgré les catastrophes des dernières années, est singulièrement peu entrée dans la vie politique, et le _Prater_, et le spectacle et le commérage y dominent, à peu près comme par le passé. J'ai été revoir Saint-Étienne, qui me fait toujours une grande impression; j'ai été aussi faire une petite station à la gracieuse et singulière église de Maria-Steig, attenante au couvent des Ligoriens, dont la Révolution de 1848 les a chassés.
[245] Louis-Philippe était mort le 26 août.
_Sagan, 5 septembre 1850._--J'ai fait une tournée par Dornbach, qui appartient à la princesse Lory Schwarzenberg, Felsberg et Eisgrub aux Lichtenstein. La princesse Lory Schwarzenberg fait fort agréablement les honneurs de son élégante villa, dont la situation et la vue sont charmantes. Felsberg est un établissement d'hiver, clos, chaud, abrité, un peu triste; il y a beaucoup de place, mais les proportions des pièces ne sont pas bonnes, le jardin insignifiant; il y a une belle chapelle, une jolie salle de spectacle, beaucoup de portraits de famille, quelques vieux meubles de formes et de dates curieuses. L'appartement surtout du Prince Eugène de Savoie, qu'il habitait lorsqu'il venait chasser chez son ami, le prince Lichtenstein, voilà ce qui m'a le plus frappée. Eisgrub est élégant, soigné, gai, avec un grand parc qui se perd dans les bois, dans une contrée couverte d'étangs, peuplée de gibier de toute espèce. Les haras, les écuries, le manège, tout est soigné à l'anglaise.
Il a failli nous arriver un gros accident sur le chemin de fer. Il faisait obscur; un cheval de paysan s'était échappé, et couché en travers des rails; le train lancé a passé par-dessus, écrasé l'animal; il en est résulté un tel choc que dans notre wagon, nous avons été jetés d'un côté à l'autre de notre cage. Il a fallu s'arrêter, chercher des secours, mais enfin nous nous en sommes tirés sans autre catastrophe, sauf la peur qui a été grande.
_Sagan, 12 septembre 1850._--Je suis bien aise pour Mme la Duchesse d'Orléans que les gazettes aient menti une fois de plus, en disant qu'elle avait mandé Thiers auprès d'elle.
Les journaux racontent une scène hideuse, qui serait arrivée à Londres contre le général Haynau, et qui ne cadre guère avec l'hospitalité tant vantée de la grande Albion[246].
[246] Le sentiment populaire était très excité contre le général Haynau et les moyens de répression dont il avait usé dans les guerres d'Italie et de Hongrie, en 1848 et 1849. Dans un voyage qu'il fit à Londres, en septembre 1850, comme il voulait visiter la brasserie de Barclay et Perkins, les ouvriers le huèrent, le maltraitèrent, lui arrachèrent les moustaches et menacèrent de le jeter dans leurs cuves.
_Sagan, 16 septembre 1850._--Je viens de recevoir une lettre de M. de Salvandy, du 10, datée de la Haye. Il m'annonce qu'il se rend en mission de Londres à Frohsdorff. D'après sa lettre, je dois croire qu'il est assez avancé dans la négociation, dont il paraît s'être officieusement ou officiellement chargé, je ne puis trop, dans une rédaction entortillée, déchiffrer lequel des deux.
La Reine des Belges se meurt[247]. Pauvre Reine Marie-Amélie, vraie mère de douleur!
[247] La Reine Louise mourut à Ostende le 11 octobre, et fut inhumée le 16 dans l'église de Læken.
_Berlin, 15 octobre 1850._--Politiquement, l'horizon berlinois n'est pas éclairci, seulement les choses en sont venues à un point si critique que, nécessairement, il faut que d'ici à bien peu de semaines les nuages se dissipent, soit par un rayon de soleil partant de Varsovie[248], soit par la détonation des bouches à feu. Tout se décidera au pied de l'Autocrate. M. de Brandebourg s'y rend demain; il y conduit sa femme, amie d'enfance de l'Impératrice, avec laquelle elle est restée liée. On compte ici beaucoup sur les effusions et émotions féminines, auxquelles le cœur marital de l'Empereur n'est pas insensible. Le prince Schwarzenberg arrive le 20 à Varsovie, l'Empereur d'Autriche y sera deux jours après. Ici, le Corps diplomatique est satisfait de voir Radowitz au Ministère, parce que son rôle derrière les coulisses lui paraissait plus fatal encore. On croit qu'il reculera devant la responsabilité officielle de ses actes; on espère qu'il sera effrayé du compte rendu qu'il devra aux Chambres. En tout cas, on saura plus tôt et plus nettement à quoi s'en tenir, et tout semble valoir mieux que l'état de suspension dans lequel l'Allemagne s'use en tous sens.
[248] Les démêlés de l'Autriche et de la Prusse, étant arrivés à un point aigu, fournirent à l'Empereur Nicolas, sous le prétexte d'empêcher la guerre, l'occasion de devenir l'arbitre entre ces deux Puissances. Il s'était rendu à Varsovie et y convoqua des conférences auxquelles assistèrent le jeune Empereur d'Autriche, le prince Schwarzenberg, président du Conseil autrichien, et le comte de Brandebourg, représentant de la Prusse. Tous les regards se portèrent de ce côté, où on assurait que toutes les questions qui agitaient alors l'Allemagne, question hessoise, question du Schleswig, question de la suprématie de l'Autriche et de la Prusse, devaient se décider. Le chagrin que devait ressentir le comte de Brandebourg des concessions que fit alors la Prusse fut, croyait-on, la cause de sa mort, qui survint au commencement de novembre.
_Sagan, 22 octobre 1850._--Mme Mollien me mande que la sainte Reine Marie-Amélie, après la mort de sa fille, a dit: «Je ne suis plus en ce monde que pour envoyer des âmes à Dieu.» Elle ne s'occupe plus du tout d'elle-même, le plus ou moins de malheurs ne lui fait rien; elle ne songe uniquement qu'à consoler, à encourager et à fortifier ceux qui l'entourent. C'est vraiment une sainte.
Humboldt me mande qu'il a vu Salvandy un moment, ravi de Frohsdorff et irrité contre Claremont.
_Sagan, 26 octobre 1850._--Tant que durera la réunion de Varsovie, on ne pourra pas se faire une idée bien nette de ce qui s'y résoudra. On y a extrêmement fêté Brandebourg et Paskéwitch.
Le général Changarnier est, je crois, depuis longtemps tout voué à Mme la Duchesse d'Orléans. Elle a mis, dès les premiers jours de son exil, un soin particulier à le gagner par une correspondance adressée à une tierce personne, mais dédiée au général, qui la lisait régulièrement. La Princesse a réussi ainsi à le captiver, et on peut tenir pour certain qu'il est orléaniste pur. Les succès de Salvandy à Claremont et à Frohsdorff ne signifient rien, tant que Mme la Duchesse d'Orléans ne se soumet pas sincèrement à la fusion; tant qu'elle pourra s'appuyer sur Thiers et qu'elle croira pouvoir compter sur Changarnier, elle se tiendra à part, malgré la mort de la Reine des Belges qui lui enlève son principal appui dans sa famille. J'ai eu l'honneur de lui adresser par écrit mon compliment de condoléance sur cette perte. Elle l'affecte bien plus que celle de son beau-père, qui, au fait, ne lui a rien fait du tout. Dans le fond, je suis presque tentée de croire que la Reine Marie-Amélie elle-même est bien plus navrée encore de la perte de sa fille que de celle de son époux, dont elle devait être bien souvent embarrassée depuis le 24 février 1848.
_Sagan, 4 novembre 1850._--Les gazettes d'hier nous donnent une nouvelle importante: la démission, offerte et acceptée, de Radowitz, après un long Conseil tenu à la suite des échos de Varsovie. Cette retraite met le vent à la paix; Dieu veuille qu'il y reste! Si Radowitz, Bunsen et Arnim le boiteux, étaient restés hors du Conseil du Roi, on aurait évité bien des fautes et des calamités. Je crains toujours Bunsen, qui, réuni à lord Palmerston, ne peut être que _mischievous_[249].
[249] De l'anglais: malfaisant.
_Sagan, 6 novembre 1850._--Nous sommes ici battus par une tempête qui, depuis plusieurs jours, menace de nous jeter à bas. A Berlin, ce sont d'autres orages qui mettent chacun en émoi: la retraite de Radowitz, que je ne regarde point encore, hélas! comme positive; la maladie grave, peut-être mortelle de Brandebourg, la retraite de Ladenberg, l'appel de Bernstorff, l'humeur du Prince de Prusse, l'agitation du Roi, le manque d'équilibre dans toutes les directions, les Chambres s'assemblant le 21, tout cela, avec les armements qui continuent, ici et en Autriche, en voilà beaucoup à la fois; tous les esprits en sont atterrés ou en fièvre.
_Sagan, 8 novembre 1850._--On passe ici de fort mauvais jours. Au moment où le comte de Brandebourg faisait prévaloir les voies pacifiques, il tombe malade et meurt. Radowitz va, à la vérité, à Erfurt, mais Ladenberg rentre au Conseil, et l'ordre de mettre tout sur le pied de guerre se publie. Le chemin de fer prussien de Kosel a ordre de ne plus servir à conduire les troupes autrichiennes de Cracovie à Troppau. Bernstorff, qu'on avait appelé à Berlin pour y remplacer Radowitz, reçoit l'ordre de ne pas venir, et Erfurt est bien près de Sans-Souci! A Dresde, il y a joie de la probabilité de guerre, car on y espère reconquérir les parties saxonnes démembrées en 1814 au profit de la Prusse. La Silésie sera la première province envahie par les Autrichiens ou occupée par les Cosaques. Le comte de Brandebourg est mort des suites des agitations des deux dernières années, des _scènes très vives_ qu'il a eu à subir à Varsovie, de la _discussion très orageuse_ qui s'est passée au Conseil lors de son retour, et enfin d'un refroidissement qui a suivi cette bourrasque, vu, qu'ayant été réveillé la nuit par une dépêche importante, il s'est levé pour y répondre; le frisson l'a pris aussitôt; une fièvre gastrique, nerveuse, mêlée de goutte, l'a emporté; l'émétique a été donné et une saignée a été faite mal à propos, dit-on; c'est possible, mais les médecins ne me paraissent être que les agents de la Providence; ils guérissent ou ils tuent, selon que la tâche du malade est plus ou moins remplie. Cette mort enlève au Roi un de ses serviteurs les plus honnêtes, les plus désintéressés. Il y a une fatalité visible dans tout ce qui se passe ici, qui jette l'effroi et la consternation dans tous les esprits.
_Sagan, 11 novembre 1850._--Chaque heure nous rapproche d'une solution sanglante. On croyait toucher à la paix, et voilà que, tout à coup, l'armée est mise sur pied de guerre; toute la landwehr est appelée sous les drapeaux, ce qui jette la plus grande perturbation dans l'administration civile, dans l'agriculture, dans l'industrie, et frappe chacun dans sa vie privée. Plusieurs de mes employés, de mes domestiques, de mes gardes forestiers sont obligés de marcher. Les chevaux sont requis, mon écurie est, à cette heure même, décimée. On écrit de Berlin que la guerre n'est pas encore inévitable, mais chaque heure la rend plus probable. Et pourquoi, grand Dieu? Parce qu'à force de bravades, de gasconnades et de mauvaises ruses, on s'est enfin pris dans ses propres filets. La semaine ne se terminera pas sans une solution définitive. Dieu veuille faire souffler un vent pacifique sur ces parages!
_Sagan, 13 novembre 1850._--Voilà que le premier choc entre les Prussiens et les Austro-Bavarois a eu lieu, auprès de Fulda[250]. La gazette officielle ou ministérielle, _Die Deutsche Reform_, qui paraît deux fois par jour à Berlin, m'a apporté hier cette nouvelle, ajoutant que ce sont les Prussiens qui avaient tiré les premiers, que les Autrichiens n'avaient pas même leurs armes chargées, aussi que plusieurs avaient été blessés sans se défendre; que le tout reposait sur un _malentendu_, qu'après cette escarmouche, le général prussien de Grœben s'était replié en deçà de Fulda. Le tout est précédé d'un _leading article_ plutôt pacifique. En attendant, il paraît que Bernstorff s'est, à la vérité, rendu à Berlin, mais uniquement pour refuser la tâche ministérielle qu'on lui destinait. Le tohu-bohu est complet. Depuis que les fanfares guerrières sonnent, chacun est absorbé par les pensées, les prévisions, les arrangements qu'une pareille préoccupation fait naître. Je suis cependant décidée à ne point bouger d'ici; je crois qu'abandonner ses foyers au jour du danger est une mauvaise mesure, dont on a presque toujours motif de se repentir.
[250] Une collision avait, en effet, eu lieu entre les troupes prussiennes et austro-bavaroises, sur la route de Fulda, près du village de Brounzell, et cinq soldats autrichiens avaient été blessés dans cet engagement d'avant-poste.
_Sagan, 15 novembre 1850._--Mon beau-frère est revenu hier de Berlin, où il avait laissé tout le monde à la paix. Le Roi avait fait chercher le Ministre d'Autriche. L'explication a été longue, vive d'abord, douce ensuite; on s'est quitté réciproquement satisfait. Dieu veuille que de cet éclaircissement il ne résulte que du bien, et que de nouveaux nuages ne viennent pas troubler l'horizon. Radowitz a tellement monté le Prince de Prusse que celui-ci, dans le Conseil tenu au retour du comte de Brandebourg, de Varsovie, dans lequel il avait prêché la paix, l'a accusé, en termes violents, de perfidie envers sa patrie. Le pauvre Comte a été tellement sensible à ce reproche qu'on croit généralement qu'il en est mort. Tant il y a que, dans son délire, cette scène lui revenait sans cesse et lui causait la plus grande agitation. Cela fait souvenir de la scène que le Dauphin fit au maréchal Marmont à Saint-Cloud au mois de juillet 1830.
L'Autriche consent à ne regarder l'échauffourée près de Fulda que comme un simple hasard, à n'y attacher aucune idée de préméditation. De part et d'autre, il semble qu'on veuille entrer dans une voie pacifique et que l'Autriche a le bon sens de se prêter à tout ce qui mettra l'amour-propre prussien à l'abri, dans cette reculade obligée. Les Autrichiens sont décidés à envoyer vingt-cinq mille hommes en Holstein-Schleswig pour en finir. Le point le plus ardu entre Vienne et Berlin, c'est le Hanovre, c'est-à-dire que l'Autriche veut que le Hanovre donne passage à ses troupes, et qu'à Berlin on ne veut pas que le Hanovre l'accorde. Je crois qu'il ne reste plus que ce point-là qui pourrait rejeter dans les angoisses de la guerre.
Je suis bien curieuse de l'impression que vous aura faite Mme Swetchine[251]. Elle est vieille, laide, spirituelle, instruite, aimable, insinuante, fort propre au métier qu'elle fait depuis trente ans. Je suis toujours étonnée que les vrais dévots, qui devraient, ce me semble, n'en avoir jamais fini avec leur propre conscience, trouvent tant de loisirs pour s'évertuer sur celle des autres.
[251] Extrait de lettre.
_Sagan, 18 novembre 1850._--Les chances sont pour la paix depuis plusieurs jours; il paraît que les Conférences qui doivent régler le sort de l'Allemagne s'ouvriront au 1er décembre à Dresde, et que c'est la Russie qui se charge de la garantie que réclament simultanément l'Autriche et la Prusse, que le désarmement effectué par l'une de ces puissances se fera en même temps que celui de l'autre[252]. Néanmoins, il ne faut pas renier absolument toute possibilité de guerre. Ainsi, l'élément démocratique, assez vivace dans les Chambres qui s'ouvrent le 21, les ambitions personnelles de gens qui n'appartiennent pas à ce parti, mais qui ont la niaiserie de croire qu'en hurlant la guerre avec lui, ils sauront après le museler; les haines personnelles, les vanités ridicules, les patriotes niaisement amoureux de la gloire et de ce qu'on appelle, fort mal à propos, l'honneur national, tout cela est en jeu, et Manteuffel est _tout seul_ pour soutenir la lutte. On l'accuse déjà d'être vendu à la Russie, à l'Autriche! Peut-être les forces militaires que la France, _d'après les gazettes_, envoie sur les bords du Rhin donneront à réfléchir.
[252] Les Conférences eurent lieu, en effet, à Dresde; elles y furent tenues dans le plus grand secret et traînèrent en longueur tout l'hiver, pour aboutir enfin au second Olmütz, au mois de mai 1851.
_Sagan, 29 novembre 1850._--Le Ministre Manteuffel a quitté Berlin hier, pour avoir à la frontière (à Oderberg) un rendez-vous avec le prince Schwarzenberg[253]. Il est à supposer que cette entrevue aura une issue pacifique. On disait aussi que les Chambres seraient prorogées. Quelque solution qui puisse arriver, il faut que chacun s'y prépare.
[253] Cette entrevue eut lieu à Olmütz, non loin d'Oderberg.
_Sagan, 1er décembre 1850._--Tous les chemins de fer sont envahis par des transports de troupes; et cependant, malgré ce bousculis militaire qui va en augmentant, on parie encore pour la paix. Le baron de Manteuffel a passé, il y a peu d'heures près d'ici, par un train extraordinaire, retournant à Berlin. C'est dans ce wagon que roulent nos destinées[254]. M. de Meyendorff était présent à l'entrevue; sa présence aura sans doute été d'un grand poids, et d'un poids utile dans la balance. On vient aussi de me dire que l'Électeur de Hesse aide à la simplification, en déclarant ne vouloir plus de secours autrichiens, ni prussiens, se croyant capable de soumettre, avec ses propres forces, ses sujets.
[254] Chargé par intérim du Ministère des Affaires étrangères, laissé vacant par la mort du comte de Brandebourg, M. de Manteuffel opéra à Olmütz un rapprochement entre la Prusse et l'Autriche, en consentant au rétablissement de la Diète germanique, en prêtant son aide à l'anéantissement des droits constitutionnels de la Hesse électorale et en livrant le Holstein-Schleswig au Danemark, par une politique de paix à tout prix, qui découragea d'ailleurs profondément les Prussiens.
La cour du château est toute pleine de caissons, de chariots, de chevaux; le château est rempli d'officiers supérieurs, les communs de soldats; c'est un tohu-bohu incessant; les tambours battent, les trompettes sonnent, et cependant, tout cela n'est peut-être qu'une parade militaire, en définitive ridicule et onéreuse!
_Sagan, 3 décembre 1850._--Les lettres et les journaux de France nous manquent depuis plusieurs jours, ce qui est dû, sans doute, aux mouvements des troupes, qui envahissent, retardent, désorganisent toute régularité et sûreté dans les chemins de fer. Ce dérangement dans les communications écrites est une des disgrâces les plus sensibles pour moi, dans ce moment, qui, à tous égards, est bien sérieux, car ma maison vient d'être le théâtre d'une tragédie. Un des officiers supérieurs, homme de mérite, estimé dans l'armée, riche, considéré, après un dégoût dans le service, s'est brûlé la cervelle. Quelques heures avant, il avait dîné chez moi et rien n'annonçait une aussi fatale résolution. Il a laissé un écrit dans lequel il explique les motifs de cette action, et prend les différents arrangements qu'il désire. Il m'y offre l'hommage de sa reconnaissance pour mon bienveillant accueil et demande pardon de l'acte qu'il va commettre sous mon toit hospitalier. Cet événement nous a tous saisis. On vient d'enterrer ce pauvre homme. Toute la troupe le regrette. Les obsèques, quoique sans honneurs militaires à cause du suicide, ont été honorées par les larmes de tous ceux qui avaient servi avec et sous le défunt.
Nous saurons aujourd'hui comment les Chambres auront accueilli l'arrangement combiné entre Manteuffel et Schwarzenberg; elles ont dû s'en occuper hier. Les dispositions étaient orageuses, hostiles, et, en tout cas, le combat aura été vif. M. de Ladenberg avait offert sa démission, ne voulant de la paix à aucun prix. Si les Chambres se montrent trop ingouvernables, aura-t-on le courage de les dissoudre et d'user librement du droit de paix et de guerre que la Constitution assure au Roi? Ou bien fléchira-t-on devant les hurlements de la démocratie et de ses dupes, qui remplissent les Chambres prussiennes? _That is the question._ On peut parier avec autant de vraisemblance _pour_ ou _contre_, tant il y a peu à compter sur une marche suivie, franche, conséquente, là où les résolutions définitives se prennent.
J'ai reçu une lettre de Potsdam, en date du 30 novembre, dont voici l'extrait: «Notre excellent Souverain a porté l'empreinte de la tristesse, pendant les jours de la maladie et de la mort du comte de Brandebourg, pendant la chute de Radowitz, pendant les vives discussions avec le Prince de Prusse, pendant la résolution de mobiliser l'armée. Il a montré un éloignement violent contre le parti Gerlach[255] et contre M. de Manteuffel, et une irritation des menaces insultantes de la Russie d'occuper les provinces de l'Est, comme on occupe la Hesse. Puis, après de fort cruels débats intérieurs, la sérénité du Roi est revenue en regard des idées d'arrangements pacifiques, retour presque affectueux vers M. de Manteuffel; résolution prise de l'envoyer s'aboucher avec le prince de Schwarzenberg. Le Roi _espère_ conserver la paix.»
[255] M. de Gerlach était un des rédacteurs de la _Nouvelle Gazette de Prusse_, et le chef avoué du parti dit _de la Croix_, souvent appelé parti Gerlach.
Je reçois, en outre, une autre lettre qui me dit ceci: «La Cour de Russie a notifié officiellement aux autres Cours sa stricte neutralité dans les affaires purement allemandes, ce qui ne s'applique pas à l'affaire du Holstein. A ce sujet, elle a fait cette réserve que, si une Puissance prétendait empêcher le passage des troupes fédérales, elle s'opposerait, à main armée, à une telle prétention. Les Cabinets de Londres et de Paris ont reconnu les mêmes droits au Danemark, et se sont engagés à laisser faire la Russie. Le Roi de Danemark a demandé à l'Empereur Nicolas douze mille hommes; l'Empereur a répondu qu'il lui en enverrait cent vingt mille.»
_Sagan, 5 décembre 1850._--Voici quelques détails qui me sont mandés de bonne source: le baron de Manteuffel est arrivé le jeudi 28 novembre, à cinq heures du soir, à Olmütz. La conférence entre lui et le prince Schwarzenberg commença aussitôt; elle dura jusqu'à minuit et demi. Cette première conversation n'avait conduit à aucun résultat et Manteuffel avait déclaré son intention de partir une heure après, par le train de nuit. Le prince Schwarzenberg ne fit pas le plus léger essai pour le retenir; au contraire, il sonna et donna ordre qu'on préparât les voitures pour reconduire le Baron au débarcadère. Ce fut alors que M. de Meyendorff s'interposa, en sollicitant des deux champions diplomatiques la tentative d'une nouvelle entrevue pour le lendemain. Schwarzenberg et Manteuffel y consentirent, et le lendemain la conférence s'ouvrit à 9 heures du matin et se prolongea jusqu'à 5 heures du soir. Le premier, qui, la veille au soir, avait parlé sans ménagement aucun de la politique équivoque de la Prusse, à tel point que M. de Manteuffel se vit obligé de lui déclarer qu'il ne pouvait continuer à entendre un tel langage, se montra infiniment plus mesuré et plus accessible le lendemain matin, et enfin la conférence conduisit au résultat suivant: la Prusse occupera en Hesse sa route d'étapes militaires, tout en permettant aux troupes autrichiennes de l'employer pour la pacification du pays; Cassel aura une garnison mi-partie autrichienne, mi-partie prussienne; les affaires intérieures de la Hesse seront réglées par deux commissaires, l'un nommé par la Prusse, l'autre par l'Autriche. La question du Schleswig sera également traitée par deux commissaires de chacune des grandes Puissances; le Danemark et le Holstein seront requis de diminuer leurs forces militaires des deux tiers. Si, pour obtenir ce résultat, il était nécessaire de mettre en mouvement une force armée, l'Autriche déclare se désintéresser de la question de savoir quelle sera la Puissance chargée de cette opération; elle laisserait la Prusse s'en occuper seule, ou en charger une des autres Puissances de la Confédération germanique. Quant aux intérêts généraux de l'Allemagne, ils devront se traiter dans des conférences libres tenues à Dresde. Le prince Schwarzenberg ne s'est pas expliqué clairement sur les bases d'après lesquelles il entendrait que ces intérêts fussent fixés, mais il a consenti à ce que, pendant les conférences de Dresde, l'activité de la Diète de Francfort restât suspendue. De plus, il a été stipulé que la Prusse donnerait l'exemple du désarmement, mais que le moment où ce désarmement commencerait dépendrait de la volonté du Roi de Prusse. Ce dernier article est, je crois, tenu particulièrement secret. Le Roi s'est montré très satisfait de ces résultats. Cependant, il n'a pas pu s'empêcher de dire tout haut, à sa table, que Manteuffel n'avait obtenu que ce que Radowitz, le plus allemand de ses Ministres, avait demandé.
L'ardeur, la violence des discussions ont été grandes dans les Chambres prussiennes. Elles ont eu pour résultat _l'ajournement_ jusqu'au 3 janvier. L'embarras parlementaire sera sur la question d'argent. Les Chambres voudront-elles voter l'argent qu'on a dépensé en préparatifs devenus inutiles? On est disposé à croire que non. On parle d'un appel direct du Roi à la bourse et à la bonne volonté de ses sujets. Nous allons voir ce que la rentrée des Députés dans leurs provinces produira dans le pays pendant ce mois d'ajournement. Il se passera probablement à intriguer en tout sens, à exciter les esprits, à les monter, ce qui, se compliquant de sacrifices d'argent qu'on représentera comme faits _en pure perte_, pourra provoquer de fort mauvaises scènes. C'est donc une nouvelle phase dans laquelle on entre.
_Sagan, 9 décembre 1850._--Les regards se tournent pour l'instant vers Dresde. Dans cinq jours, les Conférences doivent s'y ouvrir, et il est bien urgent pour ces pauvres provinces, rongées par la concentration des troupes, que le désarmement s'opère vite; on ne peut soutenir plus longtemps le pied de guerre, qui, en ne se déversant pas sur le pays ennemi, les ruine littéralement.
_Sagan, 11 décembre 1850._--Le comte Stolberg, fils de l'ancien Ministre, stationné dans un hameau du voisinage et arrivant de Berlin, est venu hier dîner et passer la soirée ici. Il est fort au courant de ce qui se passe à Sans-Souci. Il m'a assuré qu'on y était décidé à pousser les choses à bout avec les Chambres, si elles ne se montraient pas sages à leur rentrée. Il y aurait alors dissolution, et comme, avec la détestable loi électorale qui nous régit, une meilleure Chambre ne serait pas probable, on pense à modifier cette loi par un coup d'État ou à se passer entièrement des Chambres, par une dictature momentanée, ou bien un appel au peuple. J'avoue que je doute fort que l'on possède l'énergie suffisante pour mener les choses d'un tel train, et cependant, je conviens qu'elles sont arrivées au point où il faut passer sous le joug impitoyable de la démocratie ou l'attaquer par les cornes.
_Sagan, 18 décembre 1850._--Les Conférences de Dresde ont été ajournées au 23 et on ne songe au désarmement sérieux que selon leur résultat. Le pied de guerre continue, ce qui est une ruine dévorante. On dit aux gens qui se plaignent que pour négocier efficacement il faut le faire _en armes._ Cependant, pour _assoupir_ l'Autriche, on fait dire dans les gazettes que le désarmement s'effectue, ce qui n'est vrai que dans une extrême petite proportion.
_Sagan, 22 décembre 1850._--De Berlin, j'apprends que le Cabinet s'est complété et fortifié d'éléments conservateurs, ce qui est un bon signe; mais il m'en faudra douze, comme ceux du zodiaque, pour me donner confiance dans ce _consistency_[256].
[256] De l'anglais: dans cette continuité.
_Berlin, 28 décembre 1850._--Les nouvelles de Berlin sont tout à la paix. Schwarzenberg y est reçu avec beaucoup de distinction, et cependant les troupes restent sur le pied de guerre. Les officiers disent maintenant que c'est pour réduire, d'accord avec la Russie et l'Autriche, les petits États récalcitrants qui voudraient s'appuyer sur la France. Nous verrons.
PIÈCES JUSTIFICATIVES