XIV.
_Paris, 23 avril 1860._--Le général Ortega fusillé et le comte de Montemolin arrêté maladroitement en Espagne, c'est de cela qu'on jase ici[301]. Ce qui est plus curieux, c'est que lord Cowley a eu, la veille de son départ pour Londres, une conversation orageuse avec l'Empereur Napoléon, qui a dit: «_Il faut que l'Angleterre choisisse entre une alliance franche et cordiale, sérieuse, ou la guerre. Je suis à bout de ma patience._» Nous sommes donc à la veille d'une tempête générale ou d'un aplatissement universel[302]. On ne croit plus au changement immédiat du ministre de la Guerre.
[301] Le général Ortega, capitaine général des îles Baléares, chef apparent d'une nouvelle tentative d'insurrection carliste, qui venait d'avorter en Espagne, fut fusillé le 18 avril 1860. Le comte de Montemolin et son frère, arrêtés en même temps, recouvrèrent promptement leur liberté en renonçant à leurs droits au trône par une lettre écrite en langue espagnole, adressée à la Reine Isabelle II, datée de Tortosa le 12 avril 1860.
[302] L'Empereur Napoléon III était très irrité contre l'Angleterre, qui protestait avec vigueur contre l'annexion de Nice et de la Savoie à la France. Lord Cowley avait eu, à ce sujet, des entretiens peu amicaux avec M. Walewski, ensuite avec M. Thouvenel, et échangeait sur ce point une correspondance confidentielle avec lord John Russel, ministre des Affaires étrangères. Dans un discours très violent contre l'Empereur Napoléon, prononcé par le chef du Foreign-Office à la Chambre des Communes le 25 mars, le noble Lord avait déclaré que l'Angleterre ne pouvait sacrifier pour la France l'alliance du reste de l'Europe. Tous ces symptômes de mécontentement entretenaient l'opinion publique dans la croyance d'une guerre prochaine avec l'Angleterre.
_Paris, 27 avril 1860._--Si seulement on avait un peu de soleil pour se réconforter; mais l'obscurité est partout; au ciel, dans les esprits et sur la terre. Encore si les âmes étaient éclairées! Il n'y a plus ici d'autre clarté que celle des feux électriques qui ont éclairé le palais d'Albe d'une étrange magie à la fête d'avant-hier. Cependant, le clair de lune, tant annoncé, a été supprimé, car Diane[303] n'a paru qu'en domino. Le carquois en diamants, les flèches en diamants, _le Régent_ devenu centre d'un croissant, tout cela a été tristement, et non sans larmes, replacé au trésor de la Couronne. Un article du _Times_ en a été cause. La police avait eu aussi de sinistres rapports qui avaient fait tripler les précautions. Aussi, les vives instances de Mme Walewska, pour que la fête fût répétée demain, ont été repoussées par un _non_ fort sec, répété trois fois par l'Empereur Napoléon.
[303] L'Impératrice Eugénie.
Le comte de Montemolin et son frère n'ont pas été arrêtés par un zèle maladroit, mais bien pour ôter à ceux qui avaient exécuté cette entreprise tout prétexte d'y revenir.
On parle d'explications vives en plein bal avec l'Ambassadeur d'Espagne[304]. Il paraît qu'on voulait ôter à la Reine Isabelle toute liberté de secourir le Pape; on est aussi fort importuné, ici, de l'attitude du duc de Montpensier et de la jeune gloire du comte d'Eu[305]. L'Angleterre arme à outrance; l'Europe n'est plus dupe; mais personne ne songe, à ce qu'il paraît, à autre chose qu'à sa défensive.
[304] M. Mon était alors Ambassadeur d'Espagne à Paris.
[305] Le duc de Montpensier s'était définitivement fixé à Séville et y intriguait sourdement, malgré tous les honneurs dont l'avait comblé sa belle-sœur, la Reine Isabelle. Le comte d'Eu, fils du duc de Nemours, enseigne dans le régiment des chasseurs à cheval espagnols (Albuféra), faisait avec éclat ses premières armes au Maroc, à cette époque-là en guerre avec l'Espagne.
_Paris, 30 avril 1860._--L'Ambassadeur d'Espagne a reçu, hier, de Madrid, un télégramme qui lui annonce que le comte de Montemolin et son frère, l'Infant don Juan, ont adressé des lettres autographes à la Reine Isabelle, dans lesquelles ils déclarent renoncer à tous leurs droits à la couronne d'Espagne. C'était bien la peine de se faire fusiller, comme Ortega, pour de pareils gens!
M. Thiers est encore plus furieux contre le second article de M. Cuvillier-Fleury, dans le _Journal des Débats_, que contre le premier. On assure, que sans Mmes Dosne et Thiers, l'historien _national_ serait déjà aux Tuileries où il me paraît très digne de figurer.
La duchesse de Galliera a été en Angleterre pour négocier le mariage du Comte de Paris avec la fille de la Duchesse de Parme; elle a échoué!
La question d'Orient est entamée; la Russie est aux pieds de la France, l'Autriche très plate, la guerre contre l'Angleterre presque décidée. Je crois que l'Angleterre aurait tort de compter sur ses alliés du continent.
_Rochecotte, 15 mai 1860._--La nouvelle qui courait à Paris, le 12, du débarquement de Garibaldi en Calabre est prématurée. Il a touché Livourne, est allé à terre, a pris là huit cents hommes de plus, s'est embarqué en disant qu'il n'avait point de parti pris sur son lieu de débarquement[306]. Voici le partage des rôles. _Le Roi Victor-Emmanuel avoue Garibaldi; M. de Cavour le désavoue; l'Empereur Napoléon désavoue M. de Cavour et Garibaldi et le Roi!_ Si Garibaldi n'est pas pris et pendu par les bâtiments du Roi de Naples, toute l'Italie sera de nouveau en feu dans un mois.
[306] Garibaldi quitta Gênes dans la nuit du 5 au 6 mai 1860, sur un bateau de plaisance qui lui appartenait, et rallia le bateau expéditionnaire qui, ayant prit une patente pour Malte, était sorti du port deux jours avant et se tenait au large. Après avoir abordé ce navire, Garibaldi fit route sur la Sicile, au lieu de se diriger sur Malte, suivi de plusieurs autres bâtiments chargés d'hommes et de munitions, qui le rejoignirent dans cette direction. Ils débarquèrent le 11 mai à Marsala et entrèrent dans Palerme le 27, après avoir bombardé cette ville pendant quelques heures. C'est ce qu'on a appelé _l'expédition des Mille_.
J'ai une lettre d'Angleterre dans laquelle on me dit que lord Palmerston ne veut plus qu'on le croie impérialiste, et dit tout haut les raisons de son éloignement. Il parle aussi de l'avenir qu'il prévoit et des difficultés que rencontrerait l'Angleterre pour renouer de fortes alliances sur le continent. Il dit que, ni à Vienne, ni à Berlin, ni à Saint-Pétersbourg, il n'y a plus de Gouvernement, personne en état de prendre une initiative, une résolution et de l'accomplir, qu'il faut attendre une forte crise qui poussera tout le monde. Il me semble que ce qu'il dit des autres Cabinets s'appliquerait bien aussi à celui de l'Angleterre!
Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.
_Berlin, 17 juin 1860._--Je suis arrivée ici par un temps hideux. Aujourd'hui, un pâle soleil éclaire les rues désertes de Berlin. En route, à Bruchsal, j'ai rencontré les Rois de Saxe et de Hanovre; ils m'ont fait l'effet de moutons menés à la boucherie; car cette entrevue à Bade des Souverains allemands avec l'Empereur Napoléon pourrait n'être que cela[307].
[307] Dans les premiers jours de juin 1860, le Ministre de France à Berlin, le prince de la Tour d'Auvergne, fit savoir au baron de Schleinitz, ministre des Affaires étrangères en Prusse, que l'Empereur Napoléon, ayant appris que le Prince-Régent allait se rendre à Bade, désirait aussi s'y rendre, car il considérait une entrevue avec ce Prince comme le meilleur moyen de rassurer l'Allemagne sur la stabilité de la paix. Soupçonnant que cette demande cachait un secret désir d'obtenir un agrandissement du côté du Rhin et l'espoir de disloquer la Ligue germanique, le Prince-Régent accepta la proposition de l'Empereur, qui vint à Bade du 15 au 17 juin; mais, auparavant, il faisait adresser une communication confidentielle à toutes les Cours allemandes, les invitant à venir à Bade assister à cette visite. Tous les Princes s'y trouvèrent, jusqu'au Roi de Hanovre, aveugle, au grand désappointement de Napoléon III, qui avait compté sur un tête-à-tête avec le Prince de Prusse.
J'ai trouvé ici des lettres d'un peu partout: en voici les extraits: _De Paris_: «L'Empereur Napoléon, en revenant de Lyon[308], a dit à son secrétaire, M. Mocquard: «_Il faut se tenir tranquille pour le moment, et tranquilliser les autres: toutes ces alarmes gâtent le présent et nuisent à l'avenir._» Des instructions ont été données aux journaux du Gouvernement pour mettre une sourdine et surtout pour caresser l'Allemagne. Le manifeste de Mazzini[309] est aussi pour quelque chose dans ce _temps d'arrêt_. Il revient de tous côtés que les révolutionnaires illimités sont de plus en plus les maîtres en l'Italie. On s'attend à voir Garibaldi passer de Sicile sur le continent. Il ira prendre Messine à Naples.»
[308] L'Empereur et l'Impératrice s'étaient rendus à Lyon pour y rencontrer l'Impératrice mère de Russie.
[309] Le rôle que Mazzini remplit alors en Italie fut assez secondaire. Il essaya, sans succès, par diverses tentatives, de faire tourner au profit de la démocratie républicaine l'élan irrésistible qui poussait le pays tout entier à reconnaître son unité; il venait de publier, dans ce but, son manifeste intitulé: _Ni apostat, ni rebelle_, où il proclamait qu'entre le programme de Cavour et celui de Garibaldi, il choisissait le second, et que, sans Rome ni Venise, il n'y avait point d'Italie.
_De Vienne_: «L'Empereur François-Joseph est dans un grand découragement, non seulement à cause de ses revers, mais parce qu'il a, dit-il, fait fausse route, sur la foi du prince Félix Schwarzenberg, qui l'a lancé dans le système de l'unité politique et administrative de l'Empire. Il essaye d'en revenir sans grande vigueur et sans espoir.»
J'ai aussi trouvé ici le nouveau livre de l'évêque d'Orléans sur _la Souveraineté du Pape_. J'ai passé ma soirée d'hier à le parcourir; il m'a semblé plein de talent, d'esprit et de courage, écrit avec une sincère intention d'être de son temps et d'en être bien compris, en lui disant ses vérités. C'est grand dommage qu'il se laisse aller à une polémique de détail et de routine. J'aurais cru qu'il eût été plus habile de ne s'attacher qu'à une ou deux idées simples, et à les mettre et remettre incessamment en lumière. L'Évêque remue trop de choses secondaires, ce qui obscurcit les grandes[310]. Du reste, je juge un peu à la légère, car je n'ai _pas_ lu, je n'ai que parcouru.
[310] Ce livre est un ouvrage de circonstance trop détaillé, mais formant un exposé complet au point de vue de l'exercice de la puissance spirituelle, de l'origine, de la durée et de la nécessité du pouvoir temporel.
_Berlin, 19 juin 1860._--Lady Westmorland m'écrit de Londres: «Le roi Léopold de Belgique est venu me faire une longue visite fort aimable. Cela fait du bien de causer avec quelqu'un qui conserve encore nos traditions. Il désapprouve et craint extrêmement l'entrevue de Bade.»
On m'écrit de Paris sous la date du 16 juin: «La réunion de Bade est décidément prise ici pour une promesse d'été pacifique, peut-être même d'un peu de désarmement. Ce n'est pas un retour de confiance, c'est une suspension de méfiance. On ajourne ses inquiétudes en les gardant. Le monde officiel tient deux langages: aux uns il promet la paix, aux autres il dit: «N'ayez pas peur, rien n'est abandonné; la France reprendra ce que l'Empire lui avait donné; les propositions de Francfort en 1813; _c'est là votre minimum_.»
«N'êtes-vous pas frappée de lord John Russel abandonnant le bill de Réforme? Voilà deux fois en trois semaines que le bon sens anglais se retrouve et fait la loi au Cabinet: ce n'est encore, j'en conviens, que sur des questions intérieures. L'esprit public est toujours échauffé en Angleterre sur les affaires d'Italie. Garibaldi y est populaire; mais quand le mouvement révolutionnaire fera des Garibaldi ailleurs, volontaires ou entraînés, le bon sens anglais se ravivera. Les hommes manquent là, à la bonne cause, plus que le public.»
_Sagan, 22 juin 1860._--Une personne ayant des relations en Sicile m'écrit que, si on y laissait les votes libres, cette belle île se choisirait pour souverain le duc d'Aumale dont la femme est Sicilienne. Comme de raison, l'Empereur Napoléon ne le souffrira pas.
On m'écrit de Paris qu'il est fortement question, dans le monde législatif, d'établir un impôt nouveau, consistant à donner une part d'enfant à l'État dans les successions; c'est du socialisme pur.
_Sagan, 25 juin 1860._--Je suis parvenue à savoir quel était le langage que l'Empereur Napoléon se proposait de tenir au Prince-Régent de Prusse lorsqu'il s'est rendu à Bade. A-t-il réellement suivi ce programme? J'en doute, vu la différence du terrain qui a été autre qu'il ne s'y attendait. Voici donc en résumé ce qu'il comptait dire au Régent: «Force protestations pacifiques, au travers desquelles l'Empereur Napoléon aurait demandé au Prince-Régent de le laisser en finir avec l'Autriche. Il voulait lui dire qu'il n'y avait pas moyen d'en rester où l'on en est; qu'il fallait que la Hongrie fût satisfaite, la Vénétie délivrée; que le repos de l'Europe et la sécurité de l'Allemagne n'était qu'au prix de l'entière défaite de l'Autriche. Que la Prusse devait donc le laisser faire, lui Napoléon; et qu'elle aurait part à l'héritage. Que l'Empereur Napoléon ne pensait pas à la ligne du Rhin proprement dite, qu'il ne voulait rien enlever à la _véritable nationalité_ allemande, que la ligne de la _Meuse_ lui suffisait, que celle-là ne rendrait à la France que des populations françaises, ou à peu près, que la Prusse y gagnerait une extension des provinces rhénanes vers l'Ouest; sans parler de ce qui pourrait lui échoir en Allemagne, même à l'Est et au Nord; quel intérêt la Prusse aurait-elle à l'existence de la Belgique? La Belgique est un État factice, incapable de se protéger lui-même, et qui, toujours en question, tiendra en trouble ses voisins. Que pour en finir avec les révolutions, il fallait faire partout de grands États: que l'Italie devait redevenir _l'empire romain_, que l'Allemagne devait devenir _l'empire prussien_; que les petites populations françaises, de langue et de mœurs, qui longent les frontières de la France: la Belgique, le canton de Vaud, ceux de Neufchâtel et de Genève, devaient rentrer dans _l'empire français_. Qu'alors les nationalités seraient satisfaites, les ambitions aussi; que les imaginations auraient de l'espace. Que ce qui faisait les révolutions étaient les petits qui voulaient devenir grands; que du jour où il n'y aurait plus que des grands, en petit nombre, mais unis entre eux, on aurait bon marché des révolutionnaires. Que les grands empires, c'est la paix!»
C'est là ce qui est au fond du personnage.
On me mande de Londres que lord Palmerston se prépare à la lutte, qu'il est rentré dans la confiance de la Reine et du prince Albert, et en quasi-intelligence avec les Tories; que les questions intérieures anglaises seront mises à l'écart, qu'on ne s'occupera plus de réprimer en Europe les ambitions françaises et qu'on espère que la Prusse ne se laissera pas leurrer par l'Empereur Napoléon.
_Sagan, 28 juin 1860._--On m'écrit de Londres: «Les nouvelles que l'on reçoit ici de Bade sont bonnes. L'Empereur Napoléon avait cru apparemment qu'il y avait moyen de s'entendre avec la Prusse. Il a fourni à la Prusse une occasion excellente pour s'entendre avec toutes les cours d'Allemagne. Le Prince-Régent en a profité avec adresse, et il résulte de la conférence de Bade, que toutes les cours d'Allemagne, y compris, dit-on, celle d'Autriche, sont arrivées à s'entendre beaucoup mieux qu'elles n'ont fait depuis longtemps. Il serait curieux que le résultat de la politique impériale eût été de consolider les nationalités italiennes et allemandes dans un esprit d'opposition à la France.»
_Sagan, 5 juillet 1860._--Voici les extraits de mes lettres reçues de Paris:
_Paris, 1er juillet_: «Nous avons été très occupés de la rencontre des souverains à Bade. Plusieurs personnes bien informées disent que l'Empereur Napoléon a été très peu content de son séjour à Bade, et très mécontent, depuis son retour, du langage que les journaux prêtent au Prince-Régent de Prusse.
«La situation du Roi de Naples devient de jour en jour plus mauvaise, ce n'est plus Victor-Emmanuel qui sera roi d'Italie, c'est la révolution sous le nom de Garibaldi. A quelle frontière s'arrêtera-t-elle? L'Empereur commence à s'en alarmer. Le prince Napoléon est irrité que l'Empereur ne soit pas venu en personne à la cérémonie des obsèques de son père[311]. Le roi Jérôme allait régulièrement à la messe et s'était confessé cet hiver: ceci est certain; il a fini très régulièrement, malgré les impiétés de son fils.
[311] Le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, le plus jeune et le dernier survivant des frères de Napoléon Ier, qui avait été Roi de Westphalie, était mort à Paris, dans sa soixante-seizième année. Ses funérailles eurent lieu en grande pompe, le 3 juillet 1860, aux Invalides. L'Empereur Napoléon III s'y fit représenter par le duc de Malakoff.
«Prévost-Paradol fera son temps de prison dans une maison de santé à Passy[312]. La _Presse_, dans laquelle il écrivait, après avoir quitté les _Débats_, a rompu son engagement avec lui; il se trouve avec une femme folle et sans moyen d'existence.»
[312] M. Prévost-Paradol, qui, en 1860, figurait parmi les collaborateurs du _Journal des Débats_, avait publié une brochure intitulée: _Les anciens partis_. Cette publication lui valut d'être traduit en police correctionnelle, comme ayant voulu exciter à la haine et au mépris du Gouvernement. M. Prévost-Paradol fut condamné à un mois de prison et à mille francs d'amende. Cette condamnation eut un tel retentissement qu'elle rendit M. Prévost-Paradol presque populaire.
Autre lettre du 1er juillet de Paris. «Le roi Jérôme a demandé que son corps ne fût pas déposé à Saint-Denis, disant que, quand les Bourbons reviendraient, ils ne manqueraient pas de le jeter dehors. Son fils a tenu à l'exécution de sa dernière volonté, ce qui a contrarié l'Empereur, car il voulait amuser les Parisiens en faisant promener, sur les boulevards, les cendres du grand homme et celles de Jérôme.
«Les affaires de Rome sont fort tristes: Mme de Lamoricière en est revenue _navrée_; le feu de paille s'est vite éteint: point d'officiers, point d'argent et partout des résistances. Le Saint-Père, résigné à la façon des martyrs, et trouvant qu'il est peu digne à lui de se défendre. Il a peut-être raison.
«L'entrevue de Bade est prise comme un échec pour le mystificateur habituel; il va s'en consoler à Nice, en Savoie, en Algérie. Il voit que tout lui échappe; sa politique devient plus tortueuse, plus hésitante, plus mensongère que jamais. Le roi de Wurtemberg paraît lui avoir parlé ouvertement de cet étrange système de brochures; il l'a dit à ses Ministres auxquels, depuis son retour, il paraît triste et soucieux.»
Autre lettre du 2 juillet de Paris: «Je sais de façon certaine, et j'avoue que je m'en étonne, que l'Empereur Napoléon a trouvé que, des souverains réunis à Bade, celui qui avait le plus d'esprit, c'était le Roi de Hanovre, après lui, le Roi de Saxe, que le reste n'était que des médiocrités.
«Le _sursis_ est positif. L'Empereur a dit à des commerçants que nous n'aurions pas de guerre _cette année-ci_, ce qui ne les a guère rassurés; car, qu'est-ce qu'une année pour des affaires commerciales?»
_Günthersdorf, 10 juillet 1860._--Quarante-huit heures avant la mort de son père, le prince Napoléon a voulu faire vendre publiquement ses chevaux. L'Empereur l'en a empêché. Le jour même du décès, il a renvoyé la maison militaire de son père et il en a donné avis au Ministre de la Guerre. Le Ministre a répondu que la maison resterait jusqu'à ce qu'il en eût été référé à l'Empereur.
L'Empereur, immédiatement après la mort du roi Jérôme, a fait mettre les scellés sur ses papiers et en a pris possession depuis.
Le prince Napoléon a aussi empêché le fils et le petit-fils de Jérôme[313] d'arriver au lit de mort du mourant et de lui dire un dernier adieu.
[313] Il s'agit ici du fils issu du mariage légal et légitime que Jérôme avait contracté à Baltimore, en 1803, avec Élisa Paterson. Ce mariage, non reconnu par Napoléon, fut arbitrairement cassé en 1805; mais Élisa Paterson défendit ses droits toute sa vie, et ceux de son fils, avec une énergie singulière. Son fils se fixa à Baltimore et épousa dans cette ville, en 1829, Mlle Suzanne Gay dont il eut un fils qui vint s'établir à Paris où, grâce à la princesse Mathilde dont il avait su conquérir l'amitié, il entra dans le régiment des Guides, dont il fut un brillant officier. Pendant le siège de Paris, il se distingua et conquit les galons de colonel. Après la guerre de 1870, il se fixa à Boston et mourut en 1893.
Je ne puis me calmer sur l'histoire du comte de Montemolin: la bêtise au commencement, la lâcheté au milieu, la déloyauté à la fois. Quel mal de semblables aventures ne font-elles pas à la légitimité[314]!
[314] Vers le 1er juillet 1860, un document accompagné d'une lettre fut adressé par le comte de Montemolin à la Reine Isabelle II. Ces deux écrits expliquaient la renonciation passée et une rétractation présente: «_Considérant_, disait Don Carlos, _que l'acte de Tortosa du 23 avril est le résultat de circonstances exceptionnelles; écrit dans une prison et au moment où toute communication nous était interdite, il ne remplit aucune des conditions qu'exigeait sa validité; que, par conséquent, il est nul et illégal et ne saurait être ratifié. Attendu l'avis de jurisconsultes compétents, nous le déclarons nul et non avenu et le rétractons_.»
_Günthersdorf, 13 juillet 1860._--Une personne, qui a occasion de savoir ce que pense et ce que dit _tout bas_ le ministre de Sardaigne à Paris, M. Nigra, sur les affaires d'Italie, me mande que, selon lui, la Russie et la Prusse sont presque aussi mécontentes que l'Autriche de ce qui se passe en Italie. L'Angleterre, tout en se tenant en dehors, verrait sans déplaisir que les trois États du Nord se rapprochassent pour une cause quelconque, même pour une cause qui n'aurait pas sa sympathie. La France seule est vraiment favorable à l'Italie. La France laissera tout faire en Italie, sauf l'expropriation de la _ville_ de Rome contre le Pape. Seulement, elle ne reconnaîtra, quant à présent, aucun des changements de territoire à opérer. Maintenant que tous les renforts destinés à Garibaldi sont partis de Gênes, elle conseille au roi Victor-Emmanuel d'arrêter quelque petite expédition en retard pour prouver la non-complicité du Piémont et calmer un peu le Nord. Quant au roi Victor-Emmanuel, à Cavour et à Garibaldi, ils sont parfaitement résolus à parachever leur œuvre, et à amener la Sicile, puis Naples, puis les Marches, puis le reste des États romains, sans se soucier du Roi de Naples, de sa constitution et de ses propositions d'alliance. On me dit d'ailleurs que, si le Roi de Naples était un peu capable, sa partie serait beaucoup moins mauvaise qu'elle n'en a l'air, car Garibaldi est, à ce qu'il paraît, fort mal à l'aise et grandement embarrassé en Sicile.
_Günthersdorf, 18 juillet 1860._--On se demande, à Paris, ce qu'on fera du million qui formait la dotation du roi Jérôme. Les indépendants et les économes le réclament pour le Trésor; les prudents veulent qu'on s'en serve pour augmenter la dotation du prince Napoléon et de la princesse Clotilde qui n'ont, l'un qu'un million, l'autre que deux cent mille francs de douaire assuré.
Il paraît que l'Empereur Napoléon se refroidit un peu dans son goût pour le libre échange: les souffrances et les plaintes de l'industrie le préoccupent, ou il y a moins d'empressement à plaire au delà de la Manche.
Nouvelle réunion des deux correspondants à Günthersdorf.
_Sagan, 26 août 1860._--Voici les extraits des lettres qui me sont parvenues:
_De Paris, 20 août._ «Lamoricière est assez content à Rome. Sans illusion et sans charlatanisme, sa petite armée se forme; il aura dans deux mois vingt mille hommes de vraies troupes, et de quoi les payer pendant deux ans; car l'emprunt romain est couvert, pas beaucoup au delà, mais réellement couvert; c'est en France qu'il a le moins réussi. Les soldats de Lamoricière sont presque tous des Allemands, des Irlandais ou des Belges. La plupart des petits gentilshommes français, qui y étaient allés, n'y sont pas restés. Lamoricière a fait de son mieux pour s'en débarrasser. Ils avaient toutes sortes de fantaisies: les uns ne voulaient pas saluer les officiers français dans les rues de Rome; les autres demandaient des uniformes particuliers. D'honnêtes hobereaux écrivaient au général pour le conjurer de veiller aux mœurs de leur fils, ce qui le faisait un peu jurer et dire: «Je ne fonde pas un couvent; ils pécheront, puis ils se confesseront; puis ils repécheront et se reconfesseront.»
«Si Garibaldi, après avoir renversé le Roi de Naples, envahit et veut soulever les Marches, Lamoricière les défendra. Il n'essaiera pas de défendre Rome, si l'armée française s'en va. Il emmènera le Pape ailleurs, à Ancône, probablement. Le Pape répugne extrêmement à quitter Rome, quelle que soit l'extrémité à laquelle on le réduise; on se promet pourtant à l'y décider, s'il le faut. Il est toujours à merveille pour Lamoricière, qui est assez bien avec le cardinal Antonelli; rien qu'_assez bien_.
«On regarde le rappel un peu déguisé du général de Goyon comme un commencement d'abandon. On a fortement essayé, dans ces derniers temps, d'obtenir du Pape quelque grande mesure, quelques concessions éclatantes, le pendant de la constitution du Roi de Naples; on dit que M. de Cadore, qui remplace par intérim le duc de Gramont, a passé à ce sujet une note très hautaine, qui a irrité le Pape et lui a suggéré un refus absolu. On ne doute guère de la chute du Roi de Naples. Et Garibaldi partira de là pour Venise, comme il est parti de Gênes pour Palerme, et de Palerme pour Naples. La réception pourrait être différente!»
_Sagan, 30 septembre 1860._--On m'écrit que l'Impératrice Eugénie est fort souffrante; elle a attrapé un gros rhume à Lyon; cependant, elle veut continuer le voyage pour Alger[315].
[315] Le 23 août 1860, l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Eugénie entreprirent un voyage qui dura plus d'un mois, leur fit visiter Lyon d'abord, puis les nouvelles provinces annexées de la Savoie et de Nice. A leur passage par Chambéry, ils furent salués, au nom du Roi Victor-Emmanuel, par le ministre de l'Intérieur Farini et le général Cialdini, porteur d'une lettre autographe du Roi de Sardaigne à l'Empereur. Revenant ensuite à travers le Dauphiné, la Provence et Nice, ils s'embarquèrent pour la Corse; de là, ils allèrent en Algérie et ne revinrent que le 24 septembre à Saint-Cloud.
La réunion probable de Varsovie, le toast de l'Empereur de Russie le jour de la fête de l'Empereur d'Autriche[316], le peu de foi qu'on attache au discours de Persigny[317], tout cela surprend à Paris, où l'on se croyait surtout avoir plus d'action sur la Russie.
[316] Au banquet donné à Saint-Pétersbourg par l'Empereur Alexandre II pour le jour de la naissance de l'Empereur François-Joseph, le Czar avait dit dans son toast: «_A mon cher frère l'Empereur d'Autriche_.» Ces paroles furent commentées par les journaux allemands qui les rapprochèrent des conférences prolongées que M. de Rechberg avait alors à Vienne avec l'Ambassadeur de Russie, M. de Bolovine, depuis son retour de Teplitz; il s'établit ainsi la croyance d'une prochaine rencontre du Prince-Régent, de l'Empereur d'Autriche et de l'Empereur de Russie. Les trois souverains du Nord se rencontrèrent, en effet, le 23 octobre à Varsovie et tombèrent d'accord pour repousser toute proposition d'un Congrès sur la question italienne.
[317] A l'ouverture du Conseil général du département de la Loire dont M. de Persigny était président, celui-ci prononça un discours où l'intention de tranquilliser l'opinion publique était visible. M. de Persigny tendait à prouver que, malgré les guerres d'Italie et de Crimée, la parole de l'Empereur à Bordeaux: «_L'Empire, c'est la paix!_» était restée inattaquable, que le nouvel Empire n'acceptait la succession du premier Empire que sous bénéfice d'inventaire; qu'il répudiait l'héritage des luttes et des vengeances pour entrer dans des rapports de paix et de concorde avec toutes les Puissances et que son programme était fidèlement suivi.
On me mande: «Je viens de voir le général prince de Holstein. Il revient de Danemark et de Berlin. Il dit que le Prince-Régent de Prusse lui a donné la commission de dire au Roi de Danemark, pour le désillusionner sur le compte de l'Empereur Napoléon, que celui-ci avait offert à la Prusse de lui garantir le Holstein et le Schleswig, si elle entrait dans ses vues par rapport au Rhin.»
_Sagan, 6 septembre 1860._--Je reçois une lettre de Paris dans laquelle je trouve ceci: «Avant de partir pour la Savoie, l'Empereur Napoléon a envoyé chercher le prince de Metternich et lui a dit: «Surtout gardez-vous de recommencer la faute du Tessin; attendez l'attaque des Piémontais. Quand elle viendra, respectez les stipulations de Villafranca, et faites, du reste, sur le Piémont, la Toscane, Parme, Modène, ce que vous voudrez. Je vous livre les agresseurs et ce que je n'ai pas reconnu.» Mais en même temps que Napoléon tenait ce langage au prince de Metternich, il a dit à l'ambassadeur de Sardaigne: «Tenez-vous prêts, complétez votre armée, troupes et matériel, je vous y aiderai.» Toujours de la fourberie, Dieu veuille qu'on n'en soit la dupe nulle part!»
_Sagan, 9 septembre 1860._--La mort du vieux Grand-Duc de Mecklembourg-Strélitz[318], que je regrette personnellement, m'est même très sensible. Il m'a comblée de constantes bontés. Pendant sa dernière maladie, il me faisait donner de ses nouvelles par la Grande-Duchesse, et depuis sa mort, sa veuve m'a fait écrire des paroles bien touchantes, dont il l'a chargée pour moi. Il avait de l'esprit, des goûts fins et délicats, des sentiments élevés, des manières exquises, de cette belle politesse perdue, hélas! Il en conservait avec soin la tradition; c'était un ami fidèle et sûr; bref, c'était le dernier d'un meilleur temps.
[318] Frère de la Reine Louise de Prusse.
Voici un passage d'une lettre de Paris, du 7: «Malgré ce qu'en disent les gazettes, tenez pour certain que le couple impérial a été très froidement reçu en Savoie, pays catholique et conservateur, qu'on inonde de fonctionnaires révolutionnaires. L'Empereur vit au jour le jour, manœuvrant entre les sociétés secrètes qui menacent de le poignarder s'il abandonne leur cause, et l'ordre qu'il ne veut pas se mettre à dos dans la personne de la coalition; position difficile à maintenir à la longue.»
_Sagan, 11 septembre 1860._--Il y a quelques jours, le _Journal des Débats_[319] donnait, d'après l'_Opinione_, un article sur le principe de non-intervention à propos du général Lamoricière. On somme le Pape de congédier Lamoricière et ses troupes, parce que leur présence est une _intervention étrangère_ en Italie et menace ses voisins. L'intérêt de la paix en Italie exige que le Pape renonce à se défendre. Je ne crois pas que le mélange de mensonge et d'audace, d'hypocrisie et d'arrogance, de fourberie et d'effronterie qui caractérise la politique révolutionnaire, ait jamais été poussé plus loin. Je suis convaincue que si Lamoricière n'avait à combattre que Garibaldi, il le battrait bel et bien, mais pris entre deux feux, entre le brigand venant de Naples, et les Piémontais venant de l'autre côté, comment résister?
[319] Le _Journal des Débats_ du 7 septembre 1860 disait: «On lit dans l'_Opinion_ de Turin du 4 septembre: «Notre Parlement ne peut pas dévier d'une politique qui a produit de bons fruits, pour courir des aventures qui susciteraient contre lui toute l'Europe. Si jamais une autre politique devait prévaloir, si la force des événements contraignait le Gouvernement du Roi à prendre une autre attitude, le Ministère actuel n'y pourrait pas souscrire et accepter la responsabilité d'une situation qu'il ne pourrait pas dominer. Nous croyons que le parti libéral, qui a soutenu et soutient encore le Cabinet, est de cet avis et qu'en Italie on est assez sage pour éviter de nouvelles complications. En tout cas, le Ministère ne voudrait pas être responsable d'événements qui amèneraient une guerre entre la France et l'Autriche. Nous ignorons qui aurait le courage de s'exposer à une telle responsabilité. Assurément, il n'aurait pas à compter sur l'appui du Parlement qui, s'il est prêt à tout sacrifier pour la défense de la patrie, ne le fera qu'à la condition que le Gouvernement ne se laissera pas enlever la direction de la chose publique, et qu'au contraire, il dirigera le mouvement tendant à l'indépendance italienne.»
Voici deux extraits de lettres qui auront, du moins, quelque intérêt rétrospectif:
«_Turin, 3 septembre_: Cavour, ce joueur intrépide et heureux, qui a successivement battu deux Empereurs et un Pape, va jouer tout ce qu'il a gagné contre un autre joueur, qui est terriblement en veine dans ce moment: Garibaldi. La partie est engagée à l'heure qu'il est. Il s'agit de souffler à Garibaldi Naples et les États du Pape, de lui faire mettre son grand sabre dans le fourreau et de renvoyer _Cincinnatus_ à sa charrue: rude besogne! Mais si Cavour a l'Empereur Napoléon comme partenaire (ce qui est plus que probable), on peut parier pour lui.
«Le gouvernement piémontais _veut_ être à Naples _avant_ Garibaldi, ou tout au moins en même temps que lui. Ce n'est pas Garibaldi qui aura l'honneur de battre les croisés et de tracer les limites de l'oasis papale. Ce sera le général Cialdini, si ce n'est le roi Victor-Emmanuel en personne. Farini et Cialdini ne sont allés à Chambéry que pour demander à l'Empereur Napoléon carte blanche et lui soumettre le plan de campagne.»
«_Rome, 31 août_: Lamoricière se croit certain de battre Garibaldi. Le général de Goyon partageait ce sentiment. Dans l'armée du général de Lamoricière, personne ne doute d'une victoire complète. Garibaldi n'a rencontré aucun obstacle sérieux; ce sont les trahisons qui ont fait sa fortune: ses plans de campagne se bornent à profiter des intelligences que les sociétés secrètes lui ont procurées et à faire jouer la mine de trahison.
«Lamoricière a vingt mille hommes parfaitement sûrs, en laissant de côté les Italiens[320].»
[320] La convention de Villafranca rencontrait tous les jours des obstacles plus sérieux; l'annexion de Nice et de la Savoie ajouta encore aux difficultés, quand il se fut agi de la réaliser, et elle jeta en Italie une nouvelle cause de haine contre la France qui, dès lors, la vit s'échapper définitivement de son influence. Le Gouvernement sarde était embarrassé entre les excitations du patriotisme et les remontrances de l'Empereur Napoléon; mais M. de Cavour se tenait prêt à jouer cette terrible partie, qui devait le mener à recevoir d'un seul coup le complément inespéré de son œuvre. Craignant les emportements de Garibaldi, il le suit vigilant, le couvrant seulement, en parvenant à paralyser la diplomatie qui regarde faire. Garibaldi, le cœur ulcéré par le ressentiment de la cession de Nice, fut facilement gagné à l'insurrection de Sicile qui, depuis quelque temps, tenait l'Italie en éveil. Il était parti à la dérobée par un soir de mai du golfe de Gênes avec mille à onze cents volontaires et ses deux navires: le _Piemonte_ et le _Lombarda_. A travers les croisières napolitaines, il débarquait le 11 mai à Marsala et, après un sanglant combat à Calatafini, avec les troupes royales, entrait dans Palerme et disposait de la Sicile. Devenu ainsi en peu de jours dictateur victorieux, il passe au mois d'août le détroit de Messine, alla à Naples le 7 septembre, réduisant le Gouvernement napolitain à des conditions de libéralisme trop tardives. Cavour, qui voulait constituer l'Italie sans se laisser dominer par la révolution, accepter l'unité dans ce qu'elle avait de réalisable et marcher sur cette révolution pour l'arrêter et l'empêcher de compromettre la cause nationale, sentit que le moment critique était arrivé et il se décida à l'intervention. Considérer la révolution de Naples comme un fait accompli avant même que François II eût livré sa dernière bataille, pénétrer dans les Marches jusqu'à la frontière napolitaine pour empêcher Garibaldi de se jeter sur Rome, tel est l'acte auquel il se résolut. A Rome, toutes les fantaisies belliqueuses s'agitaient pour reconquérir les Romagnes; on y avait décidé la formation d'une armée pontificale dans la prévision du départ de la garnison française, qui semblait prochain: et le général Lamoricière en avait pris le commandement, par un ordre du jour, où il annonçait qu'_il était venu pour combattre la révolution, ce nouvel «islamisme»_. Le Gouvernement sarde, voyant une menace pour la sécurité de l'Italie dans cette agglomération d'étrangers armés à Rome, dans le but avoué de reconquérir les provinces pontificales détachées des États de l'Église, Cavour saisit ce prétexte en envoyant, le 7 septembre 1860, au cardinal Antonelli la sommation de désarmer; puis, voulant devancer Garibaldi qui arrivait à Naples, deux corps d'armée sardes, sous les ordres des généraux Fanti et Cialdini, s'avancèrent alors par le territoire pontifical et en dix-huit jours occupèrent les places de Pesaro, Urbino, Perugio, Spoleto, rencontrèrent Lamoricière à _Castelfidardo_, où sa petite armée fut anéantie, et s'emparèrent d'Ancône que Lamoricière avait gagné rapidement avec quelques fidèles, après sa défaite. Pris par terre et par mer, Lamoricière serait contraint de capituler. La question des Marches ainsi tranchée, l'armée piémontaise, dont Victor-Emmanuel prit alors le commandement, gagna la frontière napolitaine où François II avait arrêté Garibaldi sur le _Vulturne_. Mais Cialdini battit l'armée napolitaine à Issernia et Sesso; François II, après avoir vainement réclamé la protection des escadres française et anglaise, quittait Naples pour se réfugier à Gaëte; Capoue se rendait le 2 novembre et le Roi Victor-Emmanuel faisait son entrée à Naples le 7 du même mois.
_Sagan, 14 septembre 1860._--Je prévois que _l'ère_ des monarchies est finie partout; ce qui nous livre d'abord à l'anarchie, puis au despotisme et à la tyrannie, à toutes les horreurs de la dissolution complète de l'état social. Le monde finira, sans doute, par reprendre son niveau, mais quand? à quelles conditions? après quelle traversée? Nous n'y serons plus, la tourmente nous aura engloutis bien avant. Si ce n'était la foi en Dieu, on ne saurait où reposer sa pensée. La proclamation de Victor-Emmanuel a été suivie sans retard de l'entrée de Cialdini et de la prise de Pesaro[321].
[321] Cette proclamation du Roi, datée de Turin du 11 septembre, était une réponse indirecte à l'ordre du jour de Lamoricière; la voici:
»Soldats! Vous entrez dans les marches de l'Ombrie pour restaurer l'ordre civil dans les villes désolées, pour donner aux peuples la liberté d'exprimer leurs propres vœux. Vous n'avez pas à combattre des armées puissantes, mais seulement à délivrer de malheureuses provinces italiennes de la présence de compagnies d'aventuriers étrangers. Vous n'allez pas venger des injures faites à moi ou à l'Italie, mais bien empêcher que les haines populaires se déchaînent contre les oppresseurs. Vous enseignerez, par votre exemple, le pardon des offenses et la tolérance chrétienne à ceux qui comparent l'amour de la nation italienne à l'islamisme. En paix avec toutes les grandes puissances, éloigné de toute provocation, j'entends faire disparaître du centre de l'Italie une cause continuelle de troubles et de discordes, je veux respecter le siège du Chef de l'Église, à qui je suis toujours prêt à donner, d'accord avec les Puissances alliées et amies toutes garanties d'indépendance et de sécurité, que ses aveugles conseillers ont espéré en vain du fanatisme de la secte méchante qui conspire contre mon autorité et contre la liberté de la nation. Soldats, on m'accuse d'ambition; oui, j'ai celle de restaurer les principes d'ordre moral en Italie et de préserver l'Europe des dangers continuels de révolution et de guerre.» (Copié textuellement dans le _Journal des Débats_ du 13 septembre 1860.)
_Sagan, 18 septembre 1860._--Comment la Prusse n'a-t-elle pas pris les devants pour rappeler son Ministre de Turin et s'est-elle laissée devancer par la France, sans même l'imiter jusqu'à présent? Car enfin, le Pape étant souverain temporel, il ne s'agit pas pour la Prusse protestante d'une question religieuse, mais d'une question de principe qui s'applique au droit des gens universel! Quant au rappel de Charles de Talleyrand, ce n'est qu'une nouvelle scène de cette longue comédie; mais, du moins, c'est de la comédie bien jouée[322]. Et comme le parterre est plein de dupes, qui ne savent pas regarder dans la coulisse, il s'y trouve encore d'imbéciles claqueurs.
[322] La Russie et la Prusse rappelèrent leurs Ministres de Turin; mais Cavour eut l'habileté de ne pas prendre trop au sérieux cette rupture, surtout avec la Prusse, qu'il ne cessait de flatter dans ses ambitions secrètes, et dès le mois de janvier, au moment où le Prince-Régent devait ceindre la couronne, il envoyait le général la Marmora avec une mission particulière à Berlin. La France rappela de Turin M. de Talleyrand, sans donner au fond à ce rappel la forme d'une véritable rupture diplomatique.
Les renforts envoyés à Rome me semblent surtout destinés à y garder le Pape prisonnier, sous le prétexte de le protéger, car l'Empereur Napoléon ne se soucie pas de la pitié poétique qu'exciterait un Pape _pèlerin_. Quelque pervertie que soit l'Europe, il y aurait encore un certain cri dont l'Empereur Napoléon ne se soucie pas d'entendre l'écho.
A propos de politique, la brochure la plus remarquable qui ait paru, au milieu de ce tas de niaiseries et d'absurdités, est _la Politique anglaise_. Elle émane de l'Empereur Napoléon, mais elle est rédigée par Mocquard. La Prusse y est traitée de _parvenue_, l'Autriche de _perfide agonisante_, l'Angleterre de _folle égarée_; la Russie est seule ménagée; le reste de l'Europe agriffée ou méprisée, et la France vantée dans un style d'apothéose. Le tout est bien écrit et le sophisme habilement manié.
_Sagan, 24 septembre 1860._--J'ai reçu les douloureuses nouvelles d'Italie[323]. Je gémis sur les héroïques victimes; je me sens alternativement consternée, découragée, indignée. Je tremble pour le Saint-Père; je crains qu'il ne se laisse enjôler par le général de Goyon qui, probablement, est dupe lui-même de son maître fallacieux. Le piège est cependant facile à découvrir, mais les âmes essentiellement candides ont de déplorables aveuglements; en vérité, dans tel moment donné, il vaut mieux être moins pur et moins avisé.
[323] Allusion à la bataille de Castelfidardo qui avait été livrée le 18 septembre 1860. Par une marche forcée, Cialdini était parvenu à devancer Lamoricière qui réunissait ses troupes à Foligno, et en occupant les hauteurs d'Orsino et de Castelfidardo, il ferma le chemin d'Ancône aux troupes pontificales. Lamoricière voulut s'ouvrir un passage, attaqua les positions de l'armée piémontaise, qui le repoussa impétueusement et mit en déroute la petite armée du Pape.
A la quantité de dupes dont je vois le monde grossir chaque jour, je me dis qu'il faut que la duperie ait bien des charmes. Quant à moi, je ne sais rien de plus humiliant.
_Sagan, 26 septembre 1860._--M. de Falloux m'écrit une lettre que voici: «Le Père Lacordaire travaille à son discours pour l'Académie. Je crains bien que ce discours ne contienne pas tout ce que nous voudrions y trouver sur la question italienne; mais, malgré la douleur dont je me sens opprimé en voyant se préparer dans les États romains une seconde édition de la guerre du _Sonderbund_ de 1847, je suis disposé à pardonner toutes les incartades de mon éloquent confrère, en songeant qu'elles n'auront, du moins, rien de commun avec l'incomparable bassesse des harangues épiscopales, dont la lecture me fait rougir depuis un mois.
«Le Pape, déplorablement induit en erreur, a accepté, et accepte encore la comédie dont il est le jouet. Sa politique est essentiellement timide, expectante, prête à subir _presque_ tout, de peur de _tout_ perdre.. Il semble qu'il ait perdu l'indépendance et la confiance en soi, qui fait les trois quarts de la force de tous les pouvoirs temporels et spirituels. Il lui restait, cependant, encore un grand empire, mais il le croit plus battu et plus faible qu'il ne l'est en effet. On s'arrange plus volontiers du martyre que de la lutte.
«Je suis navré de la mort de Pimodan, et triste pour Lamoricière; mais il a attaqué bravement et succombé devant des forces trop supérieures. Il essaie de tenir dans Ancône. Le malheur sera, hélas! complet, mais l'honneur sera sauf, du moins l'honneur personnel.»
_Sagan, 2 octobre 1860._--La Princesse Charles de Prusse, qui a passé trois jours chez moi, m'a parlé des Grandes-Duchesses de Russie: Hélène et Marie, Duchesse de Leuchtenberg. La dernière est toute garibaldienne, furieuse de l'entrevue de Varsovie[324], indignée de tout rapprochement avec l'Autriche. La Grande-Duchesse Hélène, moins véhémente dans ses discours, est, au fond, assez dans les mêmes errements.
[324] Dans cette ville, mal choisie pour y conférer sur l'indépendance des nations, les souverains du Nord eurent une nouvelle entrevue en octobre 1860. On croyait généralement que les délibérations qui s'y tiendraient feraient entrer les affaires d'Italie dans une nouvelle phase; mais l'Autriche ne put obtenir de la Russie ni de la Prusse l'appui et les encouragements sur lesquels elle avait compté pour lui assurer la possession de la Vénétie.
La reddition d'Ancône, après une lutte énergique et sanglante, me contriste profondément sans m'étonner. Ce qui m'étonne et me contriste, c'est de voir le Saint-Père jouer le jeu de la France en restant à Rome; il n'y gagnera rien au temporel et il perdra beaucoup au spirituel. De Vienne et de Berlin, on agit diplomatiquement pour faire rester le Pape à Rome; c'est d'une bien courte vue et c'est perdre l'occasion très belle de créer un embarras à Napoléon.
Je suis ravie de l'article du _Correspondant_: «la Question romaine», par M. de Falloux. Rien d'aussi complet, ni d'aussi _hardi_ n'avait encore été écrit. Il y a mis son caractère et plus de talent qu'il n'a coutume d'en avoir. Le poursuivra-t-on? c'est bien difficile. Il a fait là une action réellement méritoire et peut-être efficace, autant que quelque chose peut être efficace aujourd'hui.
Le baron de Talleyrand est à Bade. Il ne m'a pas écrit; mais, dans une lettre que j'ai reçue de Paris, il y a le passage suivant: «L'Empereur est mécontent du baron de Talleyrand, disant qu'il l'a mal servi. C'est ce que l'Empereur a dit à M. de Cadore, lorsque celui-ci est venu apporter les conditions du Pape. Il n'y a rien à gagner de servir un Gouvernement si faux et si perfide, qui livre ses agents pour masquer ses fourberies.»
Dans une autre lettre, il est dit: «Vous ne pouvez vous imaginer la fureur des classes élevées. Au cercle de l'Union on voudrait mettre le duc de Gramont en pièces. C'est qu'en effet, il a été exécrable et que par de fausses assurances (qu'il savait fausses) il a été cause de la perte de Lamoricière et de la mort de Pimodan.»
On m'écrit aussi de Paris, le 5 octobre: «Je trouve ici les esprits très aigris, amers. L'envahissement de l'Ombrie et des Marches jette le clergé et les catholiques dans les dernières fureurs. La défaite de Lamoricière met les légitimistes en rage. Les personnes sensées demandent où on nous conduit avec de telles violences, un tel renversement du droit public. Le gouvernement perd du terrain chaque jour; il voudrait reculer et ne sait comment s'y prendre. La Russie s'oppose à la chute du Roi de Naples, ce qui fait qu'on voudrait arrêter ou contenir _quelque peu_ Victor-Emmanuel. Les embarras de l'Empereur Napoléon sont bien grands, bien graves; en sortira-t-il en conservant sa couronne? Ici, la défiance est à son comble; l'Empereur a des ennemis puissants, nombreux, implacables à l'intérieur comme à l'extérieur.
«La mort de M. de Pimodan cause des regrets _irrités_, car le duc de Gramont avait _promis_ le concours des troupes françaises _en cas d'attaque_. On crie à la trahison, au mensonge. Vous n'avez pas idée des clameurs. Ce matin, il y a un service à Notre-Dame pour les victimes de ce cruel combat. L'autorité voulait en refuser la permission; il a fallu céder devant la violence de l'opinion générale.
«On n'a pas osé supprimer _le Correspondant_, malgré le courageux article de M. de Falloux et les pages écrasantes de M. Cochin, pas davantage sévir contre la chronique de la _Revue des Deux Mondes_. L'attitude a bien changé et on sent la crainte au lieu de l'arrogance confiante.»
_Sagan, 8 octobre 1860._--On me mande de Vienne qu'on regarde l'entrevue de Varsovie comme annulée d'avance par toutes les adroites menées qui ont été mises en jeu par la diplomatie française d'une part, et par MM. Gortschakoff et de Kisseleff de l'autre; les craintes pour l'avenir n'ont plus de bornes.
_Sagan, 12 octobre 1860._--Une amie de M. de Falloux me mande que M. Billault avait proposé à l'Empereur Napoléon de poursuivre l'article ou de supprimer _le Correspondant_. «Non, a dit l'Empereur, il y a déjà bien assez d'émotion; plus tard, nous verrons.»
On m'écrit aussi ici: «Il manque à la politique anglaise, en ce moment, d'oser se montrer telle qu'elle a envie d'être et qu'elle essaie de devenir. Les Anglais se préparent timidement à des transformations qu'ils n'osent pas avouer; ils cherchent à se rapprocher de l'Espagne. C'est un propos étourdi de l'Empereur Napoléon qui a reporté l'attention de Londres sur Madrid. A Chambéry, l'Empereur Napoléon a dit aux envoyés piémontais: «Quant à Naples, faites ce que vous voudrez; les Bourbons et moi, cela ne peut aller nulle part.» Le grand Empereur disait cela aussi, et il ne s'en est pas bien trouvé.
L'Empereur Napoléon a bien tort de s'alarmer de l'entrevue de Varsovie; la présence de Gortschakoff et de Kisseleff, et les natures données des principaux personnages me semblent des garanties suffisantes pour qu'il puisse dormir, non pas du sommeil du _juste_, mais de celui du fourbe satisfait.
_Sagan, 13 octobre 1860._--Voici l'extrait d'une lettre de Paris du 11 octobre: «Les classes élevées sont arrivées au dernier degré de l'exaspération; la bourgeoisie est très blessée et mécontente des affaires du Pape; les masses ignorantes et impies restent indifférentes; les républicains applaudissent, et l'armée semble une _chose_ plutôt qu'une réunion d'hommes. Ce qui est assez grave, c'est l'aigreur et la désaffection des bonapartistes, qui trouvent qu'on perd leur cause. Les aides de camp, en plein salon de service, s'insurgent contre une telle manière de gouverner; ils vont même jusqu'à refuser à l'Empereur Napoléon le véritable esprit politique. Ils n'ont pas tort. Les Ministres sont aux abois et ne savent plus comment se tirer d'embarras inextricables et croissants. L'Empereur, de son côté, se plaint de ses Ministres qu'il accuse de le mal servir. M. Thouvenel disait, avant-hier, à un de ses amis: «Que puis-je faire ici? J'ignore les plans politiques de l'Empereur: je marche dans les ténèbres, sans but, sans plan, avançant, reculant à travers une politique double et jamais expliquée.»
«On ne fera pas de procès à M. de Falloux; on veut adoucir les catholiques, afin d'éviter le départ du Pape de Rome. Là, il y a discussion entre M. de Mérode qui opine et insiste pour le départ, et le cardinal Antonelli qui veut le _statu quo_. Il nous aurait fallu une démission éclatante de l'Archevêque de Paris, une encyclique écrasante de Rome concluant au départ. Les laïques ne suffisent plus à la lutte; c'est aux sommités à se prononcer et à agir. Dans les cercles et les clubs de bonne compagnie, on écume contre M. de Gramont. Croyez-moi, l'Empereur Napoléon couve quelque surprise inattendue. Il veut bouleverser l'Europe de fond en comble. La faiblesse de l'Europe étonne; elle laissera donc tout faire.»
_Sagan, 21 octobre 1860._--On m'écrit d'Italie, qu'à Rome, il y a eu, ainsi qu'à Paris, un monde énorme aux obsèques du pauvre général de Pimodan; mais pas un des Princes romains.
Je reçois un billet de Paris, ainsi conçu, du 19 octobre: «Le parti révolutionnaire l'emporte; les liens qui enchaînent aux Mazziniens ne peuvent être rompus. On vient de signer un nouveau traité avec le Piémont, par lequel on s'engage à le soutenir par les armes dans l'attaque contre la Vénétie[325]. On compte soulever en même temps _plus d'une nationalité_. Ici, on espère pêcher en eau trouble et profiter des nouvelles trahisons qui vont éclater.»
[325] L'Autriche, inquiète et troublée de voir que l'Italie avait su se constituer en nation, en se dégageant de l'absolutisme monarchique sans tomber dans le despotisme révolutionnaire, multipliait les efforts pour obtenir une garantie en cas d'attaque de la Vénétie. Vers la fin de septembre 1860, elle fit demander à Paris par le prince de Metternich et M. de Hübner si, devant la formation du royaume d'Italie, la France et le Piémont ne pourraient pas garantir à l'Autriche la possession de la Vénétie, vu que la situation n'était plus la même qu'au traité de Zurich et qu'un nouveau traité, ratifié par le Parlement piémontais, lui paraissait nécessaire. L'Empereur Napoléon se borna à inviter l'Autriche à faire cette proposition au Piémont, sans dissimuler à ses deux envoyés que l'acceptation d'une pareille proposition lui paraissait bien difficile. Cette réponse avait fait croire à l'existence d'un nouveau traité avec le Piémont au sujet de la Vénétie, qui était sans fondement.
Outre ce billet, écrit évidemment à la hâte, j'ai une lettre qui, moins palpitante d'actualité, a cependant quelque intérêt. En voici les principaux passages: «L'Empereur est sombre, perplexe. Il voudrait la fédération au lieu de l'union italienne; mais il ne sait comment enrayer le mouvement actuel. Il a des engagements qui pèsent sur lui, sans compter la peur incessante des poignards. Quand il a vu que les Puissances du Nord n'ont pas suivi l'exemple qu'il a donné, en rappelant le baron de Talleyrand, il a reproché vivement à M. Thouvenel de lui avoir fait jouer cette _comédie_. Thouvenel ne sait plus comment se tirer d'un labyrinthe et d'un filet frauduleux, dont il commence à avoir honte et dégoût. Tenez pour certain qu'à Chambéry, la réponse donnée par l'Empereur Napoléon à Cialdini et à Fanti a été: «Allez de l'avant, mais faites vite, et que tout soit terminé avant l'entrevue de Varsovie.»
«Le Ministre de Prusse ici ne voit rien[326], ne pénètre rien; je doute qu'il fasse voir plus clair à sa Cour qu'il n'y voit lui-même. Le Nonce du Pape est parti; le Saint-Père quittera Rome. Tout cela aurait dû être fait il y a des mois. Et Varsovie? on a bien tort si l'on ne s'y inquiète que de la Hongrie. _Toutes les Polognes_ sont travaillées par des émissaires français; c'est d'ici qu'on y prépare le soulèvement. Je suis parfois à me demander si vous n'êtes pas bien près d'une frontière prête à s'enflammer.»
[326] Le comte Albert Pourtalès était alors Ministre de Prusse à Paris.
_Sagan, 23 octobre 1860._--Voici une lettre de M. Guizot, datée du Val-Richer le 18 octobre: «J'avais à dîner hier un de mes voisins dont je veux, madame, vous parler; moins de lui, cependant, que de deux jeunes cousins de sa femme, qu'il m'a amenés. Ils étaient dans le bataillon franco-belge sous les ordres de Lamoricière. L'un d'eux a vu et lu de _ses propres yeux_ la lettre du duc de Gramont au général Lamoricière, lui annonçant que les Français empêcheraient les Piémontais d'entrer dans les Marches. Elle est arrivée au Général à Spolète. Le duc de Gramont avait aussi écrit au consul de France à Ancône, qui est venu apporter au Général la même promesse. C'est de cette seconde lettre que le _Moniteur_ s'est servi pour cacher la première. M. de Lamoricière a eu tort de se confier à l'une et à l'autre; mais je sais bien quel nom je donnerais, si je voulais, à l'Ambassadeur qui les a écrites.
«A Castelfidardo, Lamoricière a fait l'impossible pour mener au feu son corps d'Allemands et d'Italiens, il les a harangués, il s'est mis à leur tête, il s'est de sa personne porté en avant; ils n'ont pas suivi, le grand nombre de l'armée piémontaise les avait terrifiés. Le bataillon franco-belge seul a donné. C'est alors que Lamoricière s'est décidé à tout tenter pour aller se jeter dans Ancône et s'y défendre encore. Il y est arrivé seul avec deux officiers. Quelques bataillons épars l'y ont rejoint ensuite. Le général Cialdini a invité à dîner M. de Bourbon-Chalus, son prisonnier. Celui-ci, pour lui expliquer leur tranquille attente, a parlé de la lettre du duc de Gramont. Cialdini a ri: «_Je savais mieux que votre Ambassadeur ce que voulait Napoléon; je l'avais vu à Chambéry et il m'avait dit: Allez, allez, seulement, dépêchez-vous; il faut que ce soit fini avant la réunion de Varsovie._»
«Que pensez-vous, madame, que fera ou qu'a déjà fait Varsovie? Tout le monde attend; les badauds comme les gens d'esprit; les indifférents comme les plus zélés. Espérons le retrait motivé des agents diplomatiques; la déclaration qu'on ne reconnaîtra rien de ce qui se fait ou se fera en Italie, en dehors de Villafranca, de Zurich et quelque engagement envers l'Autriche pour l'avenir. Si on ne fait pas ces trois choses, la réunion sera plus que vaine, elle sera ridicule.»
_Sagan, 25 octobre 1860._--Je copie une lettre de Paris du 23: «Nous sommes ici dans l'huile bouillante; les troupes sont en marche vers le Midi; avant trois mois Venise n'appartiendra plus aux Autrichiens; mais que de flots de sang pour en arriver là!
«L'attaque se fera par les Piémontais, appelés par la révolution intérieure de l'État de Venise; nous irons à leur secours. La Sardaigne et l'île d'Elbe en seront la récompense. On croit aux Tuileries n'avoir d'autres ennemis à combattre que l'Autriche; on endort la Russie par l'appât de Constantinople; on laissera dire l'Angleterre et on sait bien que la Prusse ne marchera pas sans les Anglais: ils sont si favorables à l'indépendance italienne qu'il est permis de douter qu'ils empêcheront l'écrasement des Autrichiens à Venise.
«M. de Hübner, porteur d'une lettre de l'Empereur Napoléon, a reçu en échange de bonnes paroles, qu'il a la naïveté étrange de prendre au sérieux, au pied de la lettre.
«Le Pape est prisonnier ou peu s'en faut; nous le verrons à Fontainebleau, ou, du moins, en France, sous bonne escorte. Il y aurait mille détails curieux à vous conter, mais ils disparaissent dans le grand drame de l'Italie et de l'Europe; car c'est l'Europe entière qui est en jeu: qu'on ne s'y trompe pas. Avec cela, les bonapartistes sont inquiets, car ils se sentent débordés. C'est la révolution qui nous gouverne. L'armée du Roi de Naples s'épuise, il ne tiendra pas longtemps[327]. La _Gazette de Lyon_ a été supprimée; elle a paru le jour de la suppression, avant l'avis officiel, avec un article des plus violents, et une espèce d'adresse aux catholiques d'Angleterre, qui viennent de voter une épée d'honneur au général de Lamoricière: «_Jouissez de la liberté de votre pays_, disait-il, _nous l'admirons, nous vous l'envions, car nous gémissions sous le poids de l'oppression et de la tyrannie_.» Ils étaient supprimés et ils cassaient les vitres. C'est du reste, ou pour dire plus juste, c'était un journal sérieux, très goûté par la ville de Lyon qu'on a blessée au cœur en le frappant.»
[327] François II, trahi par les soldats de sa propre garde, ne recevant de secours de nulle part, quittait Naples le 6 septembre à l'approche de Garibaldi. Il prit d'abord position, avec ce qui lui restait de troupes, près de Capoue, où il livra le 1er octobre un combat, sur le _Vulturne_, qui resta indécis. Il essaya de prolonger la lutte en se réfugiant dans la forteresse de Gaëte; là, suivi par la Reine et le Corps diplomatique, ce jeune Souverain s'illustra d'un dernier effort de virilité. Garibaldi en commença le siège au mois de novembre 1860, mais empêché par l'escadre française, du côté de la mer, dans ses opérations militaires, ce siège marcha lentement et le drapeau bourbonien resta planté sur le rocher de Gaëte jusqu'au 13 février 1861. Après une courageuse défense. François II signa une capitulation et arriva à Rome avec la Reine le 15 février sur un bâtiment français. Le 25 septembre 1860, le Roi de Naples avait adressé un mémorandum à la diplomatie étrangère pour protester contre l'invasion de ses États et l'inaction des puissances européennes.
_Sagan, 5 novembre 1860._--La Princesse Charles de Prusse m'écrit de Berlin ce qui suit, à l'occasion de la mort de l'Impératrice mère de Russie[328]: «Le Prince-Régent est véritablement accablé de douleur et fait pitié à voir. Je suis accourue de Glienicke pour le voir, et je m'établis quinze jours plus tôt que je ne le voulais en ville, pour être plus près de mon excellent beau-frère, et donner plus exactement de ses nouvelles à ma sœur. Mon mari n'est pas moins désolé que le Régent; chacun des deux frères l'est à la façon de son caractère. Quant au Régent, il a positivement perdu la personne qu'il aimait le mieux, et dont l'affection le consolait de beaucoup de choses pénibles. Le Roi n'apprendra jamais la mort de sa sœur; la Reine ne porte pas le deuil pour ne pas effrayer le Roi qui, du reste, est de plus en plus silencieux, et de moins en moins lucide!»
[328] L'Impératrice mère de Russie était morte le 1er novembre à Saint-Pétersbourg.
L'Impératrice d'Autriche est attaquée du larynx; on en est inquiet à Vienne. Elle se rend à Madère et sera au moins onze jours en mer pour l'atteindre. Les enfants restent à Vienne. Cette absence, cette séparation, dans les circonstances actuelles, a quelque chose de sinistre.
_Sagan, 9 novembre 1860._--Il paraît que l'Impératrice mère de Russie est morte en chrétienne, de la façon la plus édifiante, la plus touchante. C'est un grand réveil à la nature que le glas de la mort.
Le pauvre Empereur d'Autriche fait grande pitié. Il est revenu très morne de Varsovie, regrettant d'y avoir été, blessé du mauvais esprit des Hongrois qui se laissent exciter par Kossuth et Cie; et enfin, ce qui l'achèvera, ce sera le départ de l'Impératrice. Il a demandé une frégate à l'Angleterre, afin d'être en sûreté sur le voyage de sa femme. Il y a, du reste, à Vienne, des personnes pour dire que l'état de l'Impératrice n'est pas grave, qu'elle l'exagère, et qu'elle a agi sur les médecins pour se faire ordonner le Midi. En tout cas, l'Impératrice a un bel exemple dans la conduite de sa sœur cadette, la Reine de Naples, dont tout Gaëte est édifié. Courage, dévouement, dignité, énergie: tout est réuni dans cette jeune et malheureuse Reine.
_Sagan, 23 novembre 1860._--On m'écrit de Vienne que c'est la comtesse Sophie Esterhazy (la Grande-Maîtresse) qui, la première, a donné l'éveil sur l'état de l'Impératrice; qu'à la première consultation, celle-ci a avoué aux médecins qu'elle se sentait malade et faible tout l'été, et qu'elle avait alors redoublé les bains froids et l'exercice du cheval, dans la pensée de se fortifier. Avant son départ de Vienne, les évanouissements étaient fréquents. Elle n'a pas voulu aller au Caire, s'imaginant que ce projet venait de sa belle-mère, ce qui n'est pas le cas.
Tout va décidément mieux en Hongrie; mais le pays demande à grands cris pour Palatin, l'Archiduc Maximilien, celui qui a été à Milan. Il parle parfaitement le hongrois; on ne doute pas qu'il ne soit nommé. Ceux qui sont mécontents en Hongrie et qui font du bruit, c'est la folle jeunesse; car, tout ce qui est âgé et raisonnable comprend combien leur position est admirable et avantageuse[329].
[329] L'Empereur d'Autriche venait de donner une nouvelle constitution à ses peuples; mais les Hongrois, qui croyaient au rétablissement pur et simple de leur ancienne constitution, se montrèrent fort mécontents et traduisirent ce mécontentement par des tumultes que la force armée dut réprimer.
_Sagan, 5 décembre 1860._--On m'écrit de Dresde: «Le jeune Grand-Duc de Toscane passe l'hiver à Dresde. On lui a donné le petit palais à la Ostra-Allée, où il a un petit établissement modeste, mais honorable. C'est par milliers que la famille grand-ducale de Toscane peut compter des adhérents fidèles dans leur pays, et qui sont en relations permanentes avec les Princes exilés; mais à quoi cela leur sert-il? Le vieux ménage grand-ducal est dans un affreux village, près de Carlsbad, d'où la Grande-Duchesse, née princesse de Naples, ne veut pas sortir. Sa mélancolie noire inquiète pour la santé de l'âme; mais il y a bien de quoi perdre l'esprit!»
On m'écrit de Paris: «Murat lance une nouvelle protestation[330]; soyez sûre que d'ici on cherchera à l'implanter à Naples, au jour inévitable de la brouillerie avec l'Angleterre. Les ministres actuels d'ici disent à leurs intimes qu'ils sont victimes du parti de la guerre. En attendant, les Anglais sont nos dupes et livrés à la joie de voir tomber le Pape; ils ne sentent pas qu'on se tournera contre eux plus tôt qu'ils ne le pensent.
[330] Après la chute des Bourbons de Naples, Murat écrivit, d'abord dans une lettre, qu'il déclinait toute initiative dans la revendication du trône autrefois occupé par son père; mais en mars 1861, après la chute de Gaëte, il revenait sur cette première résolution et lançait, dans une sorte de manifeste, ses prétentions au trône: prétentions que le Gouvernement français déclara ne vouloir encourager en rien, dans une note officielle.
«Imaginez qu'il y a des niais des vieux partis pour croire au retour d'institutions libres et régulières... sous Napoléon III, tandis qu'il ne faut s'attendre qu'à des pièges, des trappes et des fourberies.
«L'Impératrice Eugénie verra la Reine d'Angleterre à Londres, d'où elle rentrera en France par La Haye où elle veut faire visite à la Reine de Hollande. La nomination du général Pélissier à Alger est faite en vue de la guerre générale.»
Dans une autre lettre de Paris, on me dit: «Les libertés accordées sont si peu de chose, qu'il n'y faut voir qu'une concession à la révolution; on cherchera à en éluder les conséquences, à moins qu'elles ne soient utiles contre le clergé et les vieux partis[331].»
[331] Le _Moniteur_ venait d'annoncer que, par un décret donné le 24 novembre 1860, l'Empereur, voulant accorder aux grands Corps de l'État une participation plus directe à la politique générale, avait ordonné que le Sénat et le Corps législatif voteraient dorénavant tous les ans à l'ouverture de la session une Adresse, en réponse à son discours du trône.
_Sagan, 7 décembre 1860._--M. Guizot qui a été appelé à assister au mariage de la fille de Cuvillier-Fleury[332], beau-frère de M. Thouvenel, ministre des Affaires étrangères, me mande ce qui suit: «Je viens de passer une heure avec M. Thouvenel; il est dans la bonne voie et il veut qu'on le sache. Quand il s'afflige de la situation, il ajoute: «_Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, car, après tout, si une situation ne convient pas, on en sort quand on veut._» Il est convaincu que ce qui s'est fait en Italie ne tiendra pas; cela est déjà évident pour Naples, probable pour Florence. A Bologne et dans les Marches on est mécontent; les impôts, la souscription et les Piémontais y déplaisent beaucoup; Rome paraît la grande question insoluble. Thouvenel est très inquiet du printemps. Pourtant la guerre est bien difficile aux Piémontais, car pour garder Naples, il faut qu'ils y laissent trente à quarante mille hommes; que leur restera-t-il pour attaquer la Vénétie? Il ne m'a pas paru que cette extrême difficulté de la guerre diminuât son inquiétude. Je doute qu'il reste à son poste jusque-là. Il me paraît que l'Empereur aimerait assez à rester neutre, si la guerre se rengage en Italie au printemps; mais il n'y est pas décidé et le prince Napoléon, qui a plus d'influence que jamais, est décidé contre. Si on veut rester neutre ou se mettre derrière le Corps législatif pour qu'il fasse une Adresse pacifique, on aura l'air de céder au vœu du pays. Si, au contraire, on prend le parti de la guerre, on se promet de trouver quelque moyen de la faire éclater inopinément par la faute des adversaires, comme en 1859, de telle sorte qu'on n'en réponde pas et qu'on y soit forcé, auquel cas le Corps législatif et le pays se résigneront à la nécessité et voteront ce qu'il faudra.
[332] Mme Victor Tiby.
«Au dedans, on a en tête toutes sortes de projets _semi-socialistes_; on veut faire des coups de main sur les successions, sur les compagnies de chemin de fer, sur les sociétés d'assurance..., etc..., etc... Le nouveau Ministre des Finances est un homme jeune, spirituel, entreprenant, qui aime les nouveautés et qui, par là, a fait son chemin auprès du maître. Si on entre dans cette voie, la France sera soumise, au dedans, au même trouble, au même gâchis où elle est au dehors. Tout est possible, y compris l'impossible. M. Fould a été très opposé aux petites coquetteries libérales, disant que «_c'était trop ou trop peu_»[333]. L'Empereur Napoléon a fait de grands efforts pour le garder; il a tout refusé; le ministère des Finances, le titre d'archi-trésorier, les Affaires étrangères, l'ambassade de Londres: tout.
[333] M. Fould quitta le Ministère à cause du décret du 24 novembre.
«Le mécontentement de l'Impératrice contre lui est venu de deux sources. Quand le duc d'Albe est venu lui parler des obsèques de sa femme, Fould lui a répondu: «_Cela regarde les pompes funèbres._» L'Impératrice a voulu vendre quelques diamants pour le denier de Saint-Pierre. Fould l'a su et en a prévenu l'Empereur!»
_Berlin, 17 décembre 1860._--La lecture du journal me donne un nouvel accès d'indignation et de mépris contre les grands gouvernements. Voilà l'Angleterre, la Russie et la France qui engagent, dit-on, le Roi de Naples à céder et à ne pas pousser plus loin une résistance inutile. Inutile! quelle bêtise! quel abaissement! Ce qui fait précisément l'utilité, comme la dignité, de la résistance de ce Roi, c'est qu'il l'a tentée et qu'il y résiste à tout risque, et contre toute chance. Il défend son droit et fait son devoir, quoi qu'il puisse advenir. Je ne sais s'il se rendra aux instances de ces grands souverains; mais s'il ne se rendait pas, s'il était tué sur la brèche de Gaëte, il serait mille fois plus _utile_ à la royauté, en général, et à celle de sa maison qu'il ne le sera s'il cède. Il aurait, avec le temps, la plus grande des utilités, celle de la protestation et de l'exemple jusqu'au bout. Il est vrai que ce sont là des forces morales dont notre temps semble avoir perdu l'intelligence. Je suis peut-être exagérée, eh bien! il me semble, dans mon outrecuidance, que j'ai tout simplement un bon sens un peu moins humble et la vue un peu plus longue que ceux qui sont prosternés devant la force matérielle du moment. N'ai-je pas aussi raison de m'inquiéter du mouvement révolutionnaire de l'Allemagne? Je suis, du reste je l'avoue, plus inquiète des Princes que des rouges. Je persiste à croire qu'avec un peu de prévoyance et point de peur, on viendrait à bout de ces démons, mais on a de la peur et pas de prévoyance!
_Berlin, 29 décembre 1860._--Nous voici achevant une triste année. Il y a longtemps que je déteste le jour de l'An qui, avec son changement de chiffre, ne permet aucune illusion. Point de temps d'arrêt dans le chemin qui conduit au dernier terme; on croit à peine marcher, et voilà une étape de passée. Que rencontrera-t-on sur la route qui reste à parcourir? Personne ne saurait le prévoir. L'ennui, le manque d'intérêt, de but, forment une plaie qui, pour n'être pas saignante, en apparence, n'en est pas moins profonde; on n'en guérit point, et je ne sors du découragement et de l'ennui que par des sujets d'impatience et d'irritation.
1861
_Berlin, 2 janvier 1861._--On m'a réveillée en me disant que le Roi était mort. C'est la nuit dernière, à minuit quarante minutes, que cette pauvre âme, renfermée dans une si triste enveloppe, s'est envolée dans de meilleures régions. On peut imaginer ce qu'a été Sans-Souci pendant cette agonie; je n'en sais point les détails, car personne n'est encore revenu de ce triste lieu[334]. Dieu veuille que la couronne n'ensanglante pas le front de celui qui la porte avec un regret sincère et touchant. Je m'attends pour lui à de cruels embarras, à de fâcheuses complications et à des Chambres les plus incommodes, avec les ministres les plus maladroits; enfin un gouvernement faible et intimidé.
[334] Le Roi Frédéric-Guillaume IV mourut à Sans-Souci dans la nuit du 1er au 2 janvier 1861.
_Berlin, 8 janvier 1861._--Ah! quelle foule, quelle tuerie, quel désordre que l'enterrement du Roi à Potsdam, auquel j'ai assisté hier!
La cérémonie, en elle-même, n'était pas ce que j'aurais voulu qu'elle fût. L'église n'était pas tendue de noir. La double rangée de vitres blanches laissait entrer, en plein, un soleil qui éclairait dix-sept degrés de froid; l'éclat de ses rayons éteignait celui des cierges placés autour du catafalque, qu'on n'avait pas assez exhaussé pour être imposant. Je ne puis juger du cortège, puisque j'étais dans l'intérieur de l'église sans pelisse; c'est ainsi que nous avons attendu deux heures; car la cérémonie n'a commencé qu'à une heure au lieu de onze heures. Le nouveau Roi pleurait à sangloter et n'était occupé que de la Reine veuve qui s'appuyait sur lui.
_Berlin, 10 janvier 1861._--Par son testament, le Roi a laissé à sa veuve Sans-Souci et Stolzenfels; puis ses logements habituels dans les châteaux de Charlottenbourg, Berlin et Potsdam. En outre, toutes les pierreries personnelles du Roi, ainsi que les pierres gravées, tous les objets d'art, tableaux, marbres, bronzes, gravures, tout, tout, et un revenu considérable. Il laisse le vilain petit château de Paretz (c'est près de Potsdam) au Prince Royal; aucun autre legs; pas un mot, pas un souvenir; aucune autre personne nommée, pas même les plus proches.
Le Roi actuel a pris toute la maison militaire du défunt et l'a ajoutée à la sienne, ce qui en fait une _vraie légion_. Chose singulière! il a ordonné que les aides de camp du feu Roi feraient, pendant toute la durée du deuil, le service à Sans-Souci, auprès de la veuve, comme si le défunt vivait encore.
_Berlin, 10 janvier 1861._--Hier a eu lieu la bénédiction solennelle des drapeaux. C'était une très belle et très imposante cérémonie, sous les bras étendus de Frédéric le Grand, au pied de sa statue, et devant le palais du Roi actuel. Les troupes se sont développées, les évolutions se sont faites avec la plus grande précision. Le jeu des drapeaux, s'abaissant et se relevant à la voix du pasteur, saluant le Roi dont la prestance se distinguait entre tous; les chants religieux, les _vivats_ de la foule, toutes les Princesses en blanc sur le balcon et aux fenêtres du palais, tout cela faisait merveille; le soleil seul a manqué; il n'a pas daigné nous accorder le plus léger sourire; cependant, il ne neigeait pas, le brouillard était léger et la gelée imperceptible. _Le blanc_ avait été mis exprès par ordre du Roi qui avait voulu faire cette politesse à l'armée. La Reine avait sa bonne grâce accoutumée. Le tout a duré trois heures.
_Berlin, 22 janvier 1861._--La session des Chambres débute assez orageusement, du moins à celle des Députés; Vincke y règne; il est insolent, exigeant, il malmène les Ministres et ne sera satisfait que lorsqu'il sera président du Conseil à la place du prince de Hohenzollern. Celui-ci est malade, de mauvaise humeur, fatigué, ahuri, trouvant le Roi nerveux et démonté, la Reine impatiente, le Ministère désuni, la Chambre haute méfiante, la Chambre basse arrogante et hostile; au dedans, le pays inquiet et marchant sans boussole, car le pilote n'est nulle part; au dehors, des complications qui lui semblent inextricables.
Le Roi a de l'humeur contre tous et chacun, excepté contre le général de Manteuffel, qui, pour le moment, a le plus de crédit sur lui; il y a bien du monde pour s'en inquiéter. Le Ministère, du moins le comte Schwerin (ministre de l'Intérieur), qui est le doctrinaire le plus maladroit possible, commence à découvrir qu'il a été à la dérive; il voudrait s'arrêter, mais Vincke et consorts crient _haro_. Le ministre de la Guerre est du parti de _la Croix_. Chacun se méfie d'Auerswald dont le rôle _d'anguille_ ne réussit auprès de personne. Le ministre des Finances, Patow, assez habile financier, déteste la noblesse et voudrait qu'elle portât le poids du jour.
_Berlin, 26 janvier 1861._--On croit ici que le branle-bas de l'Allemagne (de par la France) est ajourné d'un an, au moins; que Garibaldi a renoncé à attaquer la Vénétie au printemps, qu'il a ajourné la révolution de Hongrie et des contrées slaves, et qu'on a fait prendre patience à l'Italie, en lui livrant Rome qui va être dévorée au premier jour, sans que cela fasse rien à ce gouvernement protestant (comme si ce n'était pas autant une question monarchique que religieuse). Socialement, l'hiver est et restera encore longtemps fort sérieux, pour ainsi dire nul; mais si les esprits sont assombris, je trouve les cœurs froids, comme les corps. On voit s'accomplir d'abominables et indignes actions comme on verrait sur la scène jouer un grand drame. Après la lecture de son journal du matin, on va patiner gaiement sur le canal de Thiergarten, et se coucher paisiblement après le journal du soir, sans se soucier des malheurs de tant d'êtres semblables à nous. Avec cela, la misère est grande; que de gens morts de froid et de faim!
J'ai une lettre de Paris qui me dit ceci: «Voici le probable sur le royaume de Naples. On croit que ce royaume, tel que l'avait Murat, sera donné au jeune Murat que vous avez vu à Berlin[335]; que l'Angleterre y consentira, à condition de prendre la Sicile; mais le Roi François II, lorsqu'il sera forcé de quitter Gaëte[336], pourrait bien se rendre en Sicile, où ses partisans deviennent chaque jour plus nombreux. Ces deux chances ont été admises par M. Thouvenel devant son beau-frère, de qui je le tiens[337].»
[335] Le prince Joachim Murat, accompagné de deux officiers d'ordonnance, fut envoyé à Berlin vers le 10 janvier pour complimenter le Roi Guillaume Ier sur son avènement au trône, au nom de Napoléon III.
[336] Le Roi était enfermé dans Gaëte qui n'avait pas encore capitulé.
[337] M. Cuvillier-Fleury, qui avait épousé en 1840 Mlle Thouvenel, sœur du futur ministre des Affaires étrangères de l'Empire.
Le duc de Noailles m'écrit à la date du 23 janvier: «Nous avons demain notre belle séance académique, Guizot et Lacordaire. Les discours sont beaux, je les connais: celui du dominicain, très académique; il ne sort pas de son sujet _Tocqueville_, et ne fait aucune excursion, ni politique, ni religieuse, se complaisant assez dans la démocratie qui est forcément son sujet, et aussi son penchant; mais tout cela dit avec beaucoup d'art.
«Guizot est fort beau, le début un peu brusque. Il dit au Père Lacordaire (en termes académiques) qu'il l'aurait probablement fait brûler il y a trois cents ans; mais il le traite très bien; aussi, en sortant de la Commission, le Père lui a dit: «_Ce ne sont pas des remerciements que je vous dois, c'est de la reconnaissance._»
_Berlin, 1er février 1861._--La Cour de condoléance a eu très bel air hier. Le Roi s'est enfin décidé à assister la Reine de sa présence, et je pense qu'en définitive, il n'y aura pas eu de regret; car la Reine avait l'air très royal sous le dais et ses gestes étaient des plus nobles et des plus gracieux.
Il y a un mot de M. de Montalembert sur les défenseurs de Gaëte: «_Au moins, nous pouvons dire comme dans les contes de fée: il y avait un roi et une reine._»
_Berlin, 22 février 1861._--Les documents diplomatiques que nous apportent les journaux français[338] me font, en ce qui regarde l'Italie, l'effet d'être des chefs-d'œuvre _d'embarras_; on voit nager entre deux courants; on fait, puis on regrette; on essaie de mettre les apparences d'un côté, quand les réalités sont de l'autre; les brochures sont tantôt le supplément, tantôt le démenti des dépêches. Que sortira-t-il de cette confusion? probablement une nouvelle poussée révolutionnaire à la suite de laquelle on se mettra, tout en la reniant. Nous verrons le Corps législatif chercher à dire quelque chose qui ait l'air rassurant et qui, au fond, ne fasse obstacle à rien; et si le Sénat était plus net, j'en serais fort surprise.
[338] Le Gouvernement français venait de faire distribuer au Sénat et au Corps législatif un volume de deux cent soixante pages, grand _in-quarto_, contenant des documents diplomatiques rangés sous les sept titres suivants: 1º Annexion de l'Italie centrale; 2º Question de Nice et de la Savoie; 3º Affaires de Rome; 4º Affaires de l'Italie méridionale; 5º Entrevue de Varsovie; 6º Affaire de Syrie; 7º Expédition de Chine.
_Berlin, 6 mars 1861._--C'est aujourd'hui qu'a lieu, au grand Palais de Berlin, la cérémonie de la remise au Roi des insignes de l'ordre de la Jarretière que vient de lui envoyer la Reine d'Angleterre, par une députation à la tête de laquelle on trouve lord Breadalbane. Par miracle, il me survient un peu de curiosité; je la croyais morte et enterrée. Eh bien! pas du tout, voilà que j'ai grande envie de voir cette cérémonie qu'on dit être fort originale, surtout à une époque où les hérauts d'armes n'auront plus guère à proclamer que des déchéances de monarques et de monarchies.
Mes dernières nouvelles de ma fille Pauline[339] sont meilleures; elle avait subi une violente migraine dont elle se remettait; et si la Touraine n'avait pas les allures exceptionnelles du Nord, elle serait dans l'état auquel sa douce résignation l'a habituée depuis trois ou quatre années. Elle attendait, avec une grande impatience, ou plutôt avec un grand désir, l'évêque d'Orléans, la duchesse Hamilton et la princesse de Wittgenstein. Pauline ne s'impatiente plus quand elle n'a pas ce dont, cependant, elle jouit avec vivacité quand elle le possède. C'est vraiment une créature essentiellement soumise, et sereine au milieu des imperfections et des mécomptes de sa destinée.
[339] Marquise de Castellane.
Il est difficile de rencontrer une piété plus efficace: quand le présent ne la satisfait pas, ou l'attriste, elle entre dans l'éternité, comme une autre entre dans sa chambre pour se reposer. Elle voit plus clair au delà de ce monde que dans ce monde. Ma nature est bien moins sérieuse, plus exigeante, l'avenir est pour moi, à la fois certain et obscur. J'y crois, mais je n'y vois pas.
Ici, le Roi et la Reine sont très ébouriffés du prince Napoléon[340]. Je prétends que ce discours est une _brochure parlante_, et je regrette qu'il y ait ici des personnes pour soutenir que l'Empereur en est irrité! En tout cas, Persigny, Piétri et Billault en sont fort satisfaits. Le général de Bonin, qui est revenu de Turin et de Paris, a dit à Schleinitz, qui me l'a raconté hier au soir, qu'il avait été frappé à Paris de la fermentation des esprits, et en Italie, du mécontentement et des hostilités des villes entre elles. M. de Schleinitz a évidemment un faible pour M. de Cavour, qu'il vante à toute occasion, disant par exemple hier: «Cavour a raison d'aller son train; car enfin, il faudra bien que nous finissions par reconnaître _le roi d'Italie_.» Schleinitz m'a étonné aussi par son admiration, non pour les doctrines du prince Napoléon, mais pour son grand talent oratoire. Conçoit-on que des cinq cardinaux présents à ce discours, aucun n'ait quitté la séance? Il me semble qu'ils auraient dû spontanément se lever et s'en aller en disant le pourquoi.
[340] En réponse à un discours de M. de La Rochejaquelein, le prince Napoléon prit la parole au Sénat le 1er mars 1861, pour faire une charge à fond contre le pouvoir temporel du Pape et attaquer, dans le langage le plus véhément, le parti légitimiste et clérical français, ainsi que les mandements des évêques qui en avaient pris la défense. L'Empereur Napoléon ne blâma pas trop ce discours; il ne se montra qu'irrité de la violence des paroles.
Et le cardinal Morlot ayant trois démissions à donner (je ne parle pas de celle de l'Archevêque de Paris) et qui n'en offre aucune[341]!
[341] Le cardinal Morlot, archevêque de Paris, était encore: sénateur, grand-aumônier et membre du Conseil privé. Il ne voulut pas se démettre des charges indépendantes de son administration diocésaine, «craignant, disait-il, qu'en faisant un acte d'opposition au Gouvernement, l'Empereur n'en fût que plus fortifié dans sa pensée.»
_Berlin, 10 mars 1861._--La cérémonie de la remise de la Jarretière s'est très bien passée; elle avait très bel air. Le Roi rajeuni, la Reine fort à son avantage. Le tout a fort bien réussi et a fait un peu diversion au lugubre du deuil et à la lourdeur générale de l'atmosphère de Berlin. Le Roi s'en est évidemment amusé; et depuis, je le trouve _in better spirits_[342], quoique les événements de Varsovie lui trottent dans la tête, et certes avec raison[343]. Les Ministres en montrent leur inquiétude et le prince de Hohenzollern ne cache pas assez l'ennui et le découragement qui s'emparent de lui.
[342] De l'anglais: mieux disposé.
[343] La date du 25 février donna le signal d'une insurrection qui marqua douloureusement dans les annales de la Pologne. Une manifestation pacifique de la population de Varsovie avait été arrêtée dans les esprits pour l'anniversaire de la bataille de Grochow livrée en 1831. On devait prier pour les morts. Le mauvais état du pont de la Vistule ne permettant pas de se rendre au champ de bataille, c'est sur la place du Vieux-Marché que les citoyens se réunirent. Le 25, à cinq heures du soir, une procession de trente mille personnes se mit en branle, entonnant l'hymne national de la Pologne, _Dieu saint, Dieu immortel_. Le colonel Trépow, effrayé de l'importance de cette démonstration, fit charger au sabre cette foule. Les morts et les blessés furent nombreux, et les événements se précipitant ainsi, amenèrent un véritable état de guerre, avec lequel la Russie dut lutter plus de deux ans, et qui finit par attirer des malheurs irréparables sur le pays. Le nom de nationalité n'avait pu retentir depuis un an en Europe, sans que la Pologne s'étonnât d'être oubliée et ne fût tentée de rappeler au monde que, parmi les nations dont on faisait tant de bruit, elle était la seule dont on ne parlât point, quoiqu'elle fût une des plus malheureuses.
_Berlin, 23 mars 1861._--Le concert à la Cour a été hier excellent; le Palais, les toilettes et les humeurs étaient en meilleures dispositions que depuis longtemps. C'était l'anniversaire de la naissance du Roi. Il y a eu _partiellement_ d'assez belles nominations. Les rues étaient pleines d'un peuple qui, au milieu des _hurras!_ faisait entendre d'assez mauvais cris. Des sifflets nous accueillaient autant que des _vivats_. La foule était immense, à peine si on pouvait, au pas, arriver jusqu'au Palais. J'étais glacée, non par le froid, car il faisait doux, mais par ces clameurs rugissantes. On s'est bien gardé d'en faire part à Leurs Majestés, qui ont pu prendre les mugissements pour des cris d'allégresse; certes, tous n'étaient pas de mauvais cris; il y en avait d'excellents, mais bien mélangés.
_Berlin, 12 avril 1861._--Voici des extraits de lettres que je viens de recevoir de Paris: «Je ne sais ce qu'on dit à Berlin des débats qui viennent de finir dans nos deux corps politiques; ici, on en est frappé, on les trouve avec raison fort importants, non pas pour le présent, mais pour l'avenir. Dans le présent, il peut y avoir dans le courant des événements, des délais, des temps d'arrêt, mais nous suivrons la même pente jusqu'au bout. Je le répète, pour l'avenir, c'est différent, car il y a, en France, trois classes d'intérêts puissants, tous trois nationaux, quoique de nature diverse et à divers degrés, et tous trois mécontents, froissés, irrités: les intérêts catholiques, les intérêts libéraux et les intérêts industriels. Eh bien, ces trois classes d'intérêts se sont rapprochées et concertées dans leurs mécontentements mutuels; et plus la situation actuelle durera et empirera, plus elles se rapprocheront, se concerteront et uniront leurs forces comme leurs causes. Il peut sortir de là, si on sait les saisir, des chances très favorables pour la bonne cause, religieuse et politique; saura-t-on les saisir?»
Autre lettre: «Ces jours derniers, la duchesse de Hamilton, sincèrement et vivement catholique et qui a longtemps vécu dans l'intimité de l'Empereur Napoléon, est allée le voir le matin, en tête à tête, et lui a parlé avec tristesse de ce qui se passe: «Que voulez-vous que je fasse? lui a-t-il dit, attristé lui-même. Il n'y a pas moyen de rétrograder, de s'arrêter! Je l'ai essayé à Villafranca, je n'ai pas réussi. Les sociétés secrètes ne le souffriraient pas et je ne puis rien contre elles; je serai renversé, j'en suis sûr, il faut donc aller en avant.»
«La Duchesse a été, de chez l'Empereur, chez l'Impératrice; et bien loin de trouver là la femme de Pilate, elle a trouvé encore plus de vivacité, de colère contre la soi-disant ingratitude du clergé, encore plus d'entraînement vers la pente fatale, malgré un grand fond d'inquiétude.»
_Sagan, 3 mai 1861._--Quand j'ai quitté Berlin, il y a quelques jours, rien n'était encore décidé pour les fêtes du mois de juin[344].
Le Roi veut aller faire prêter le serment des Etats provinciaux dans les villes de Kœnigsberg, Breslau, Cologne. Le Ministère dit que c'est une cérémonie du temps passé et qui ne va plus à la Constitution actuelle. On a de plus représenté au Roi que ce serait très onéreux pour les provinces et que ce n'est pas lorsqu'on demande de grands sacrifices pour l'armée, qu'il faut en demander encore pour des dépenses sans un but réel et important. On propose au Roi de se promener dans les provinces et d'y donner des fêtes _à son compte_. Mais la liste civile est extrêmement obérée.
[344] Il était alors question de fixer le couronnement du Roi de Prusse au mois de juin. Il n'eut lieu qu'au mois d'octobre.
_Sagan, 8 juin 1861._--On me dit que le couronnement, même à Kœnigsberg, devient douteux; que Berlin l'est infiniment; que le prince de Hohenzollern, fort souffrant, va partir sur l'ordre des médecins pour Dusseldorf, et qu'il serait question pour lui de pays chauds pour l'hiver prochain! On me dit aussi qu'à la séance de clôture des Chambres prussiennes, le Roi a été peu et froidement applaudi; puis que les députés, qui avaient encore quelque besogne à terminer, ont été choqués d'être clos _ex abrupto_.
L'émotion causée à Berlin par le duel Manteuffel[345] et par la nomination de M. de Winter, faisant déjà les fonctions de chef de la police, dure encore. Les succès du Cabinet (si succès il y a) sont bien minimes et payés bien cher. En tout cas, il n'a pas gagné en considération et l'opposition, je ne dis pas libérale, mais pleinement démocratique se découvre et s'affermit de plus en plus. On la rencontre à chaque pas, et c'est encore plus visible en province qu'à Berlin.
[345] M. de Manteuffel, chef du Cabinet militaire du Roi, s'était battu en duel, le 30 mai, à Potsdam, avec M. Twesten, auteur d'une brochure intitulée _Comment nous tirer d'affaire?_ qui contenait des attaques assez vives contre le Cabinet militaire. M. Twesten eut le bras droit brisé par une balle, et un jugement ayant condamné le général de Manteuffel à trois mois de prison dans une forteresse, il se rendit à Magdebourg pour se constituer prisonnier.
Voilà donc M. de Cavour mort! Mme de Sévigné disait à la mort de M. de Seignelay: «_C'est la splendeur qui est morte._» Ne pourrait-on pas dire aujourd'hui: «_C'est le succès qui est mort!_» Il y a cependant des gens qui prétendent que les mécomptes et les ennuis avaient commencé pour lui. Mais aujourd'hui, sa mort ne laisse-t-elle pas le champ libre à Mazzini, à Garibaldi, et du _rose_ n'allons-nous pas passer au _rouge_? La conflagration ne sera-t-elle pas précipitée d'une part, et de l'autre, l'Empereur Napoléon ne se croira-t-il pas plus dégagé envers le Piémont?
_Günthersdorf, 15 juin 1861._--J'ai reçu, avant-hier, une lettre de la Reine de Prusse qui a la bonté de m'annoncer que la _Huldigung_[346] est remise décidément au 4 octobre, qu'elle se fera à Kœnigsberg, et l'entrée solennelle à Berlin, le 17. Malgré les prétextes officiels que l'on donne à ce retard, la vraie raison, c'est la divergence, entre le Roi et ses Ministres, sur la forme à observer pour cette _Huldigung_. On m'a écrit que le prince de Hohenzollern ne voulait rester dans sa position ministérielle qu'à de certaines conditions, mais on ne me dit pas lesquelles.
[346] C'est-à-dire _l'hommage de toute la nation_ (couronnement).
_Sagan, 24 juin 1861._--Je suis, non seulement fort ébranlée, mais encore toute meurtrie et contusionnée, à la suite d'un gros accident qui m'a atteinte entre Günthersdorf et ici, et cela en rase campagne, loin de toute habitation, et, par conséquent, loin de tout secours et de tout abri. Un orage violent, un ouragan turbulent, une grêle monstrueuse (sans exagération, les grêlons étaient gros comme des billes de billard), tout cela a fondu sur nous avec furie. Les chevaux, il y en avait quatre à ma voiture, ont perdu leur pauvre cervelle; ils sont devenus comme fous, et se sont jetés dans le fossé bordant la chaussée. Sans le piqueur, qui précédait et qui n'a pas perdu la tête, nous étions perdus. Il a coupé les traits, mais déjà les roues de devant glissaient dans le fossé; il a fallu descendre pour qu'on puisse retirer et relever la voiture. Pendant que cela se faisait, et qu'on courait après les chevaux, nous, c'est-à-dire moi et mes deux femmes de chambre, nous avons été exposées aux coups frappés par les grêlons, sur la tête, sur toutes nos personnes.
Rentrées enfin dans la voiture, il nous a fallu y rester avec des vêtements ruisselants d'eau bourbeuse jusqu'ici, c'est-à-dire pendant une heure et demie. Nous n'avions rien pour changer. Les cochers, les domestiques, les chevaux, tout saignants des coups de la grêle, enflés, méconnaissables. Nous avons tous des bosses à la tête et le corps tout marbré de taches bleues et noires. Ce long séjour dans des vêtements mouillés nous a fait mal à tous[347].
[347] Depuis cet accident, la duchesse de Talleyrand ne retrouva plus la santé. A partir de cette époque, elle fut atteinte par cette maladie douloureuse, qu'elle supporta avec une patience exemplaire, pendant quatorze mois, et qui la conduisit graduellement au tombeau.
_Sagan, 27 juin 1861._--J'ai eu hier une lettre du prince de Hohenzollern, qui me semble assez sombre sur les destinées du Ministère qu'il préside.
Voilà donc la reconnaissance du Royaume d'Italie au _Moniteur_ français avec des réserves qui garantissent le Pape, comme le traité de Zurich a garanti _tous les Princes italiens_[348]. Le répit que la France comptait s'accorder pendant quelques mois du côté de l'Orient, en sacrifiant à l'Angleterre son ancien protectorat en Turquie, va probablement faire place à de nouvelles complications par suite de la mort du Sultan[349].
[348] Le _Moniteur_ du 26 juin 1861 annonçait ainsi la reconnaissance du Royaume d'Italie: «_L'Empereur a reconnu le Roi Victor-Emmanuel comme Roi d'Italie. En notifiant cette détermination au Cabinet de Turin, le Gouvernement de Sa Majesté a déclaré qu'il déclinait d'avance toute solidarité dans les entreprises de nature à troubler la paix de l'Europe, et que les troupes françaises continueraient d'occuper Rome, tant que les intérêts qui les y ont amenées ne seront pas couverts par des garanties suffisantes._»
[349] Le Sultan Abdul-Medjid venait de mourir à l'âge de trente-huit ans. Sous son règne, des luttes sanglantes ayant éclaté en 1860, entre les Druses et les Maronites dans le Liban, la France, qui s'attribuait le protectorat sur les chrétiens de ces contrées, intervint dans la querelle. Le général d'Hautpoul-Beaufort débarqua avec des troupes à Beyrouth; il s'ensuivit une occupation du pays par les Français, qui ne finit qu'à la suite des réclamations de la Turquie, appuyées par l'Angleterre. Une nouvelle organisation du Liban fut décidée dans une Conférence des Puissances européennes, où il fut déterminé que le Liban dépendrait directement de la Porte, tout en ayant un chef chrétien pris dans celle des Églises chrétiennes qui comptait le plus d'adhérents.
Les nouvelles de Russie ne sont guère bonnes, la révolte des paysans y continue; il paraîtrait aussi qu'à Saint-Pétersbourg le bonapartisme est moins de mode; mais ce qui paraît assez certain, c'est l'entrevue du Roi de Prusse avec l'Empereur Napoléon au camp de Châlons[350].
[350] Le Roi de Prusse devant rendre à l'Empereur Napoléon la visite que celui-ci lui avait faite à Bade, il avait d'abord été question du camp de Châlons comme lieu de rendez-vous; mais la rencontre n'eut lieu que plus tard, le 7 octobre, à Compiègne.
_Téplitz, 17 juillet 1861._--L'attentat contre le Roi de Prusse à Bade m'a bouleversée[351]; je l'ai su, le 14 au soir assez tard, par le Prince Adalbert de Prusse, ici mon voisin. L'émotion a été chaude, car il y a force Prussiens céans. Les églises retentissaient hier d'un _Te Deum_.
On me mande confidentiellement de Berlin que M. de Bernstorff remplace M. de Schleinitz comme ministre des Affaires étrangères, et que celui-ci devient ministre de la Maison du Roi. Le prince de Hohenzollern aurait demandé ce changement comme condition pour rester chef du Cabinet, et Bernstorff aurait fait la condition de n'avoir de chef que le prince de Hohenzollern, ne voulant en aucune façon d'Auerswald comme intermédiaire entre le Roi et lui.
[351] Le 14 juillet, le Roi de Prusse faillit être victime à Bade d'un attentat. Un jeune homme de vingt et un ans, nommé Becker, étudiant à Leipzig, s'était approché de Guillaume 1er à la promenade, et lui lâcha un coup de pistolet à bout portant. La balle dévia et ne fit qu'effleurer l'épaule du Roi. Arrêté immédiatement, l'auteur de cet attentat déclara que son but avait été de délivrer l'Allemagne d'un Prince qui ne la poussait pas, avec une énergie assez active, dans les voies de l'unité. Becker fut condamné à vingt ans de réclusion, et, pour sa vie, sous la surveillance de la police.
_Téplitz, 21 juillet 1861._--L'autre jour, M. Dupin parlant du mandement de Mgr Pie, évêque de Poitiers, a dit: «Mgr de Poitiers se trompe; il a grandement tort de comparer l'Empereur à Pilate. Pilate s'est lavé les mains, _et l'Empereur se les frotte_[352].»
[352] M. de la Guéronière ayant fait paraître une brochure intitulée: _Rome, la France et l'Italie_, Mgr Pie, évêque de Poitiers, la réfuta par un mandement où il comparait le chef de l'État à Pilate, «_qui pouvait tout empêcher et qui laisse tout faire_.» M. de Persigny, ministre de l'Intérieur, croyant voir une offense à la personne de l'Empereur Napoléon et une contravention aux lois de l'Empire, déféra Mgr Pie au Conseil d'État et le mandement fut annulé.
_Sagan, 30 septembre 1861._--Je me sens dans le plus déplorable état de santé. Mes souffrances n'ont pas cessé depuis mon retour ici; elles augmentent chaque jour et ma patience est bien éprouvée.
Voici ce qu'on m'écrit de Paris: «On dit le Pape de nouveau malade, assez malade pour qu'on s'occupe beaucoup de l'avenir après lui. On se promet, s'il meurt, un grand mouvement populaire dans Rome, une explosion de suffrage universel, un plébiscite qui demanderait l'abolition formelle du pouvoir temporel. Il y a des gens qui se flattent que cet élan révolutionnaire dominerait assez les Cardinaux pour déterminer l'élection d'un Pape qui abdiquerait le trône en y montant. Les mieux informés disent que la très grande majorité des Cardinaux tiendrait bon et irait tenir le conclave ailleurs, s'ils ne pouvaient élire le Pape à Rome avec liberté.»
On me dit que le Cabinet anglais a grande envie de reconnaître sans délai les _États désunis_ d'Amérique et qu'il travaille à faire prendre au Gouvernement français la même résolution. Ce serait une bien prompte et bien docile abdication de la politique française que de consentir si vite à proclamer la chute de la seule puissance qui inquiète et gêne sur mer la domination de l'Angleterre. Du reste, les correspondances américaines donnent lieu de croire que les États du Nord sont passionnément résolus à soutenir la lutte, en se flattant qu'elle se terminera par leur victoire. Quoi qu'il arrive, ce château de cartes républicain est bien près de tomber, et le vainqueur, quel qu'il soit, changera profondément ce gouvernement incapable de supporter toute forte épreuve[353].
[353] La guerre d'Amérique, appelée aussi guerre de la _Sécession_, dura de 1861 à 1865. La question de _l'esclavage_ avait divisé la république en deux camps; le Sud travaillant depuis longtemps à le propager dans l'Union, au risque de briser avec le Nord. En 1860, une élection présidentielle, dans laquelle le candidat _abolitionniste_ Lincoln l'emporta sur le candidat _esclavagiste_ Breckinridge, fut le prétexte dont le Sud s'empara pour rompre avec l'_Union_. Les hostilités commencèrent et, pendant quatre ans, les deux armées se battirent héroïquement avec des alternatives de revers et de succès; la lutte finit par la prise de Richmond en Virginie, où le général Lee, qui commandait les forces du Sud, fut contraint de capituler devant le général Grant, chef des troupes du Nord. La question de l'esclavage fut ainsi terminée.
_Sagan, 4 octobre 1861._--Je suis charmée d'apprendre que les Gazettes se sont trompées en annonçant que le Roi de Prusse emmènerait des _ministres_ à Compiègne. Le contraire est bien plus prudent et convenable. Je ne doute pas de la présence de l'Impératrice Eugénie et de quelques jolies dames. D'après ce qui me revient, les efforts du Roi pour rassurer les Cabinets allemands sur cette visite en France n'ont pas toute l'efficacité désirable. La méfiance est extrême. Certes, elle est injuste en regard des intentions du Roi _en y allant_.
_Sagan, 6 octobre 1861._--Il y a de mauvais symptômes dans l'esprit démocratique, si absurdement encouragé par le Ministère prussien, qui est incapable, terriblement court et borné dans ses vues. Nous voici, ayant la _Turner-Fest_ dans toutes les petites villes avec de fort mauvais discours, de fort mauvais drapeaux, etc... etc... Les villes s'endettent pour ces dangereuses fêtes, et quand on demande ce qui se fera pour fêter le couronnement, on répond qu'on n'a pas d'argent. La _Huldigung_ ne convenait pas au système constitutionnel et la _Krœnung_ ne plaît pas à l'esprit démocratique; cela leur paraît trop royal, trop aristocratique; bref, on ne satisfait plus personne. Mais que le Ministère est coupable d'avoir encouragé le _Turner-Verein_, le _Sænger-Verein_, le _Schützen-Verein_ et surtout le _National-Verein_[354]. Il faut vouloir être aveugle pour n'en pas connaître le danger qui saute aux yeux des moins clairvoyants. C'est quand on habite la province ou la campagne qu'on discerne les ravages de ces associations.
[354] La Huldigung veut dire l'_hommage_; la Krœnung, le _couronnement_, le Turner-Verein, _une société de gymnastique_; le Sænger-Verein, _une société orphéonique_; le Schützen-Verein, _la société des tireurs_; le National-Verein, _la société des patriotes_. Toutes ces sociétés cachaient, sous le prétexte de se réunir pour s'amuser, le but de s'occuper de ce qui se passait dans l'État, et les meneurs en profitaient pour échauffer les têtes selon leurs idées politiques plus ou moins avancées.
_Sagan, 10 octobre 1861._--Une lettre de Berlin que je viens de recevoir me dit ceci: «M. d'Abzac est ici, envoyé par le duc de Magenta, pour organiser sa maison; on envoie de Paris des masses d'ouvriers pour construire à la hâte toute une grande salle dons le jardin de l'ambassade de France. On envoie aussi trente-huit domestiques et dix-huit chevaux. Le Maréchal aura une suite de treize personnes. Lord Clarendon a loué tout le premier de l'hôtel Royal qu'on décore magnifiquement. Je ne sais encore rien du duc d'Ossuna, sinon qu'il est ici[355].
[355] La question de préséance entre les diverses ambassades extraordinaires venues à Kœnigsberg et à Berlin pour le couronnement du Roi de Prusse fut réglée par la date de l'arrivée de chacune d'elles. Suivant cette règle, les Ambassadeurs prirent rang dans l'ordre suivant: pour l'Espagne, le duc d'Ossuna; pour l'Italie, le général della Rocca; pour l'Angleterre, lord Clarendon; pour la France, le duc de Magenta. L'Autriche, la Russie, la Belgique se firent représenter par des membres de familles royales et impériales. Le duc de Magenta se fit remarquer par la richesse de ses équipages et par une fort belle fête, qu'il donna dans la maison de l'ambassade de France à Berlin.
«La grande voiture dans laquelle la Reine fera son entrée est très belle dans son antiquité; on vient de la redorer à neuf. L'intérieur est doublé de satin blanc tout brodé d'aigles d'or; les harnais sont en cuir vert avec des dessins rouge et or. Ils seront mis sur huit beaux chevaux noirs. Le manteau de couronnement de la Reine est de toute magnificence, en velours rouge, tout doublé d'hermine et brodé d'aigles d'or.»
_Sagan, 14 octobre 1861._--Voici la copie d'une lettre écrite par une personne toute napoléonienne, qui contient un récit de la visite du Roi de Prusse à Compiègne: c'est _l'impression française_:
«_Paris, 10 octobre 1861._--Comme j'en avais le sentiment, tout a parfaitement réussi à Compiègne, et les choses se sont passées comme vous aviez toujours prévu qu'elles se passeraient, si le Roi de Prusse venait en France. Il n'a pas caché son impression, qui a été franchement favorable. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que le bon général de Manteuffel l'a très décidément partagée. Il est impossible de voir une réussite plus complète; cela me revient de tous les côtés. Le premier soir, il y avait un peu de gêne et de froideur dans le salon. Tout le monde se tenait à l'écart: l'Empereur, l'Impératrice, le Roi assis loin de tout le monde.
«Le maintien de l'Impératrice a été parfait et sans un moment d'oubli pendant tout le séjour du Roi. Le lendemain, chasse à tir où le Roi s'est amusé, et superbe promenade dans la forêt terminée par Pierrefonds, où on a goûté. Le théâtre français, un peu long, car il faisait affreusement chaud. Le lendemain, petite revue improvisée sur la pelouse, devant le château. L'Impératrice est venue rejoindre à pied, jolie comme on ne l'avait pas vue depuis longtemps. Le Roi de Prusse l'a abordée en lui baisant la main de si bon air, et elle a répondu à la politesse en s'inclinant d'une manière si noble et si digne, que cela a ravi les troupes qui ont tout de suite pris le Roi en amitié. On ne parlait que de cela dans les cafés de Compiègne. Notre Impératrice a repris cette belle politesse espagnole qu'elle sait si bien trouver quand elle veut.
«Dans cette réception, il n'y a rien eu de trop comme empressement, ni de trop peu. La suite allemande a été charmée de la dignité générale de l'attitude, chacun a bien joué son rôle; et, comme des deux côtés on s'apercevait de la bonne impression qu'on se faisait réciproquement, cela allait toujours mieux. Les grâces de cordon, ordres..., etc... ont été faites de la manière la plus aimable par le Roi à Edgar Ney, à qui il donnait plus qu'il ne pouvait prétendre (pour réparer ce qui s'était passé à Bade), il lui dit: _Je vous la donne avec plaisir, parce que je sais que vous êtes l'ami de l'Empereur!_ En allant dans les rangs de la troupe, le Roi a dit qu'il ne reconnaissait plus la cavalerie française; qu'autrefois, les hommes avaient la jambe roulante et qu'à présent, ils sont admirablement à cheval et ont des chevaux superbes.
«Le Roi a trouvé le petit Prince Impérial très gentil; il a aussi admiré fort le joli visage de Mme de Galliffet. Quant à l'Impératrice, elle n'a pas manqué son effet habituel; il la trouve délicieuse. Pour moi, qui aime profondément l'Empereur et l'Impératrice, je suis enchantée de la manière dont tout cela a tourné et du genre sérieux de cette réussite, qui a été plus loin qu'on ne pouvait l'espérer.»
_Sagan, 19 octobre 1861._--Il m'est revenu quelques particularités _allemandes_ sur l'entrevue de Compiègne que j'ai motif de croire exactes. Les deux souverains ont eu deux entretiens; un petit à la chasse, un plus long dans l'appartement du Roi, où l'Empereur est allé le chercher, tout à la fois, avec empressement et réserve. Il n'a pas parlé du tout des affaires d'Allemagne. Sur l'Italie, il a trouvé naturel, et même bon, que le Roi n'ait pas reconnu le nouveau royaume, dont l'avenir est fort douteux et sur lequel il a fait lui-même des réserves. Il a très bien parlé de la légitimité, principe excellent dont les revers sont des échecs pour tous les gouvernements. En tout, langage très conservateur. La tentative délicate a porté sur l'Angleterre. Il s'est montré à la fois très ami de l'alliance anglaise et très préoccupé de ses difficultés, de ses exigences. Il a fort approuvé la Prusse de devenir une puissance maritime; c'est bon pour elle, pour la France, pour l'Europe; mais l'Angleterre le souffrira-t-elle? Il avait bien envie de savoir jusqu'où allait l'intimité entre Berlin et Londres, et envie aussi de l'intimité entre Berlin et Paris, et que cette intimité-ci fût indépendante de l'autre. Le Roi dit avoir été réservé, négatif par son silence. On dit aussi qu'à propos du traité de commerce, qui se négocie entre la France et le Zollverein, l'Empereur ayant témoigné le désir d'une réduction des droits allemands sur les vins et les soieries de France, le Roi a répondu: «_Mais ce sont aussi des productions des provinces rhénanes, et j'ai à cœur de ne pas les mécontenter._»
_Sagan, 21 octobre 1861._--Voici l'extrait d'une lettre que m'a écrite de Kœnigsberg un personnage important du parti catholique conservateur et monarchique. L'Aigle noir, donné à la Reine, est quelque chose de tout nouveau, et par conséquent de tout à fait exceptionnel, qui doit lui avoir fait plaisir:
«_Kœnigsberg, 19 octobre 1861._--La fête d'hier s'est passée aussi bien que nous pouvions le désirer. Son effet, son ordonnance, la manière dont elle a été exécutée, ont surpassé mon attente. Il n'était pas facile d'organiser un acte pareil, auquel il manquait et traditions et précédents. Le tout a été digne de son caractère symbolique, comme un acte d'invocation à la protection de Dieu, et comme un acte politique et monarchique. Il ne manquait que l'onction, que les bénédictions, que l'Église à laquelle nous appartenons y aurait apportées. Sans cela tout a été digne et convenable. Le Roi et la Reine ont eu belle et noble tenue, s'inclinant humblement devant le Tout-Puissant, duquel ils ont pris en fief leur couronne, et se relevant avec dignité en le proclamant à leurs peuples.
«Le plus beau temps a favorisé la cérémonie; la tenue du public n'a rien laissé à désirer et a fait la meilleure impression aux étrangers. Lord Clarendon m'a dit qu'il en avait été frappé.
«Un silence, un ordre respectueux et un élan vibrant lorsque le moment d'une démonstration est venu. Le Roi a très bien parlé dans les diverses occasions, simplement, mais appuyant fortement sur le principe monarchique, qu'il était appelé à conserver intact à sa dynastie. Entre les allocutions qui lui ont été adressées, celle du Cardinal archevêque de Cologne[356], qui a parlé au nom de notre clergé, a été généralement reconnue comme la plus remarquable; elle était apostolique, marquée par la grâce du Saint-Esprit; ce qu'il a dit des affaires de ce monde était vrai, noble, en un mot chrétien. Le tout s'est passé sans la moindre dissonance. La partie libérale du Ministère a dû pâtir des paroles du Roi; elles ne cadraient pas avec leurs principes; les plus conservatifs n'auraient pas pu les désirer autres. Les Ministres ont dissimulé les couleuvres qu'ils ont été obligés d'avaler; nous verrons s'ils se rattraperont.»
[356] L'Archevêque de Cologne était Mgr Jean Geissel.
_Sagan, 26 octobre 1861._--Voici des extraits de diverses lettres de Berlin: «L'entrée à Berlin, quoique favorisée par un temps magnifique, une foule empressée et démonstrative, a été loin de m'impressionner autant que Kœnigsberg. A Berlin, les couleurs allemandes dominaient, à Kœnigsberg les couleurs prussiennes excluaient presque les autres. A Berlin, un bon tiers des ouvriers avait arboré une médaille en carton, portant la lettre _V. der Handwerken Verein_, espèce de société comme celle de la _Marianne_, en France, tolérée tacitement par le ministre de l'Intérieur, comte de Schwerin, et qui compte à Berlin vingt mille adhérents, menés par des démocrates rouges. Une des vraies raisons de l'opposition contre le président de la police Zedlitz vient de la guerre qu'il voulait faire à cette dangereuse association.
«Un doux contraste à ces dissonances étaient des tribunes, placées à cinq cents pas les unes des autres, remplies de jeunes filles vêtues en mousseline blanche et couronnées de fleurs; leur air pur, enjoué et innocent, faisait du bien à voir. La Cour et ce qui y tenait faisait très bon effet; les équipages étaient très beaux; le Roi, entouré des Princes de sa Maison, précédé par les généraux de son armée, avait grande mine; la Reine et la Princesse Royale, dans une voiture dorée et à glaces, étaient rayonnantes d'affabilité.»
Autre lettre: «Au grand concert gala, il y avait trop de foule, et pas même une glace ou un verre d'orgeat; mais des toilettes magnifiques. La Reine est superbe; elle est _enfin_ couverte des diamants de la couronne, et portant admirablement, à toutes les fêtes, le grand diadème; mais elle est bien fatiguée, ses traits s'en ressentent. La maréchale de Mac-Mahon est élégante, mais pas richement vêtue; des toilettes de Longchamps, mais non pas de Cour. Elle n'a pas l'air distingué.
«L'Infante de Portugal, princesse de Hohenzollern, ressemble à la duchesse de Nemours; elle est bien belle, elle a l'air d'avoir plus de seize ans; son mari est plus petit qu'elle. La princesse Putbus avait imaginé de profaner ses jolis cheveux blonds en les poudrant d'une poudre d'or, qui retombait en pluie jaune sur son front et son cou. Elle avait piqué dans ses cheveux une plume si hardie, si droite, si menaçante que, voyant l'étonnement qu'elle causait, elle a voulu faire disparaître cette fatale plume; mais elle était si bien ajustée qu'elle n'a pu venir à bout de l'arracher; alors, elle s'est adressée à Antoine Radziwill en le priant de couper cette plume maudite avec son sabre: ce qui fut dit, fut fait.»
Autre lettre: «Ce matin a eu lieu la consécration de l'église catholique de Saint-Michel[357]. Le Roi et la Reine devaient s'y rendre; mais au dernier moment, les protestants ont tellement tourmenté le Roi, qu'il a fait dire par le Prince Royal au Prince-Évêque de Breslau, qu'il était enrhumé et ne pouvait aller à l'église. Le soir, il était au bal!
[357] L'église de Saint-Michel est l'église catholique de la garnison de Berlin.
On dit que la cérémonie a été très imposante, le curé a fait un beau discours et le Prince-Évêque, au _Te Deum_, a prononcé un discours sublime. Tout le Corps diplomatique catholique s'y trouvait. Le Prince-Évêque était revêtu d'un magnifique ornement: cadeau que la nouvelle église a reçu du Saint-Père.»
_Sagan, 2 novembre 1861._--Le Roi et la Reine viennent décidément chez moi dans quelques jours[358]. La Grande-Duchesse de Bade aura été bien satisfaite du couronnement qui a été, en effet, une belle décoration; je ne puis m'empêcher d'y voir le chant du cygne des monarchies[359]. Dieu veuille que je n'aie pas le sens commun et que je ne voie si noir qu'à cause de ma lunette de malade!
[358] En revenant de Breslau, où les Majestés Prussiennes allèrent, après les fêtes de Berlin, recevoir l'hommage de la province de Silésie, le Roi et la Reine s'arrêtèrent pendant un jour à Sagan, afin d'y voir pour la dernière fois la duchesse de Talleyrand et de Sagan déjà fort malade.
[359] Le couronnement du Roi de Prusse avait eu lieu le 18 octobre 1861 à Kœnigsberg. Avant comme après son couronnement, le Roi, en répondant aux différents discours qui lui furent adressés à cette occasion, avait mis une certaine affectation (même marquée) à dire qu'il ne tenait sa couronne que de Dieu, que la royauté était une grâce de Dieu, et que, dans cette grâce, résidait la sainteté de la couronne qui était inviolable. Ce langage indigna le parti libéral européen. Il trouva que le Roi semblait ainsi établir une lutte entre la royauté de droit divin et celle fondée par la souveraineté du peuple, comme sur une élection primitive, et ce parti trouva dans les paroles royales une pâture à de vaines querelles. Elles provoquèrent ensuite des discussions fort longues qui s'élevèrent de toutes parts.
Ici nouvelle interruption de la correspondance qui ne reprit qu'au mois de mars 1862, M. de Bacourt s'étant rendu à Sagan, où il passa tout l'hiver auprès de la malade.
1862
_Sagan, 11 mars 1862._--J'ai lu hier les journaux, et pour ne pas tomber de plein saut dans l'ignorance des choses de ce monde, j'y ai mis plus d'attention que de coutume. Je ne réponds cependant pas d'y avoir plongé très intelligemment; aussi n'y ai-je été frappée que de la liberté de langage de MM. de Pierres, Picard et Jules Favre; ils n'ont épargné aucune critique sur le gouvernement intérieur de la France et ses fallacieuses promesses. Cela rappelait le temps passé, et sans changer actuellement les votes, cela ne peut manquer de déplaire beaucoup et de gêner pas mal en haut lieu, disons mieux: _en très bas lieu_.
_Sagan, 12 mars 1862._--On m'écrit ce qui suit de Paris: «Les discussions dans les deux Chambres ont été chaudes. Pour Palikao, l'affaire a été désagréable. L'Empereur aura pu juger ce que c'est que l'opinion publique. En retirant la proposition, il a bien fait, mais en demandant une somme pour récompenser les grands services, il a fait une faute énorme[360]. Le général Fleury est le coupable de toute cette affaire. C'est lui qui a inventé le général Montauban; puis il a poussé à ce qu'on lui donnât un titre et une dotation.»
[360] Le Gouvernement avait demandé une dotation annuelle de cinquante mille francs pour le général Cousin-Montauban, comte de Palikao, qui avait commandé les troupes françaises en Chine. La Commission chargée de cette demande avait conclu au rejet, le 28 février 1862; mais le Corps législatif ne se prononça pas le même jour et remit la discussion à plus tard. Craignant un refus de la Chambre, l'Empereur écrivit, le 4 mars, au président du Corps législatif qu'il y avait eu malentendu et qu'il présentait un nouveau projet, soumettant à la Chambre l'appréciation d'un principe général qui permettrait d'assurer, dans de justes limites, à toutes les actions d'éclat, depuis le maréchal jusqu'au soldat, des récompenses dignes de la grandeur du pays.
Voilà donc la Chambre prussienne dissoute; j'ai bien peur que les mêmes Ministres, incapables d'agir sur l'opinion publique, n'obtiennent une Chambre pire que celle qu'on renvoie[361]. Le monde est au moins aussi malade que moi.
[361] La Chambre prussienne fut dissoute le 10 mars. Le Ministère, ayant été battu dans la discussion du budget, avait d'abord donné en bloc sa démission. Elle ne fut pas acceptée de suite par le Roi; mais peu à peu les Ministres furent relevés l'un après l'autre.
_Sagan, 14 mars 1862._--M. Guizot m'écrit de Paris: «Il y a un peu de réveil dans les esprits; mais dans tout cela la médiocrité des hommes égale la gravité des situations; agresseurs ou défenseurs, conspirateurs ou fonctionnaires, tous paraissent petits ou ternes, quelque grandes que soient les choses auxquelles ils touchent. Les Anglais qui sont à Paris disent tous que les tories reprennent de l'ascendant, qu'ils pourraient, s'ils voulaient, dès aujourd'hui renverser le Cabinet, mais qu'il y a dissentiment à ce sujet entre lord Derby et son fils, lord Stanley, le fils étant plus pressé que le père.
Nous sommes un peu inquiets de ce qui se passe en Prusse. Les pessimistes disent qu'elle est, au fond, plus malade que l'Autriche; j'espère qu'elles ne le sont définitivement ni l'une ni l'autre; je craindrais bien plus la révolution en Allemagne qu'en Italie.»
Un ami de M. de Falloux m'écrit aussi: «En quittant Paris, M. de Falloux s'est rendu en Bretagne pour des affaires de famille toutes personnelles. En arrivant à Rennes, il a trouvé au débarcadère deux amis de l'Archevêque pour excuser le prélat de ne pouvoir le recevoir, à cause de dépêches télégraphiques, parties du ministère, pour lui ôter la liberté de voir M. de Falloux, qu'on signale voyageant en Bretagne dans un but politique. Le pauvre prélat était, disaient ses amis, honteux et désolé, mais trop faible pour ne pas fléchir. Si un fait pareil était porté à la tribune comme spécimen de la liberté dont nous jouissons, les Ministres sans portefeuille auraient beau jeu pour _nier_ audacieusement; car c'est là tout leur savoir-faire! Opprimer en criant: _Vivent les principes de 1789!_
«L'Archevêque de Tours vient de traverser Paris en revenant de Rome; il m'a rapporté une bonne impression. Tous les cardinaux, ainsi que le Saint-Père, lui ont paru très fermes, très résolus, mais sans illusions sur l'issue finale qu'une politique hypocrite leur prépare.»
_Sagan, 18 mars 1861._--Voici un petit extrait d'une de mes lettres d'hier: «L'Archevêque de Tours est revenu rapportant d'excellentes impressions de Rome et du Sacré-Collège, qui l'ont accueilli avec une distinction toute particulière. Plus de vingt Cardinaux sont allés le visiter et tous ont annoncé fermeté et résolution dans les épreuves que chacun entrevoit comme très prochaines. Le Saint-Père est préparé à tout et ne songe qu'à sauver l'honneur. L'Archevêque et son compagnon de voyage ont refusé les invitations à dîner du duc de Gramont et du général de Goyon. Dès l'arrivée des prélats à Paris, revenant de Rome, ils ont eu la visite d'un employé supérieur du ministère des Cultes, pour leur reprocher, _officiellement_, _l'inconvenance_ de ce refus, ajoutant que la seule chose à faire, pour la réparer, était d'aller faire leur cour aux Tuileries et une visite au Ministre. «_Ni l'un ni l'autre_, a répondu le pieux prélat de Tours.»--«Mais prenez-y garde, a-t-on répliqué, une telle attitude indisposera le Gouvernement contre vous, et l'œuvre de saint Martin en souffrira.»--«_A Dieu ne plaise_, a repris l'Archevêque, _que je sacrifie jamais saint Pierre à saint Martin; ce dernier ne me le pardonnerait pas_[362].»
[362] A l'aide de subsides et de quêtes, l'Archevêque de Tours, avec l'autorisation gouvernementale, avait entrepris de relever l'antique basilique de Saint-Martin, presque entièrement disparue sous les profanations des guerres de religion du seizième siècle et les destructions causées par la grande Révolution.
Si, dès le début, le haut clergé de France avait en une attitude aussi nette et aussi digne, bien des disgrâces eussent été épargnées, et à l'Église, et à l'honneur de la France.
C'est aujourd'hui un anniversaire qui pourrait bien ne pas passer inaperçu à Berlin: 18 mars! Il y a quatorze ans qu'il s'est livré une bataille, qui, gagnée, a été reperdue pour le présent et pour l'avenir; le tout en douze heures de temps. Je m'inquiète des manifestations qui pourraient avoir lieu le 22, au jour de naissance du Roi. L'année dernière, à cette date, Berlin était des plus _unheimlich_[363] et il ne faisait pas bon d'y circuler avec des livrées et des armoiries. Et depuis lors, on a été également faible et imprudent. Les Ministres laissent tout aller à la dérive, et le Roi _improvise_ un peu trop, il me semble! Je voudrais espérer que tout s'apaisera et rentrera dans le calme; mais nous sommes tous sous _le réseau des sociétés secrètes_; elles sont bien actives et on en trouve la trace à chaque pas.
[363] De l'allemand: très désagréable.
On me mande de Berlin que la crise ministérielle préoccupe tous les esprits; il paraît que le changement ne sera pas partiel; on ignore encore quelle est la partie qui s'en ira. M. de Bernstorff doit avoir dit que, depuis qu'il est au Ministère, il n'a éprouvé qu'amertume et ingratitude, et qu'entre son poste de Londres et celui de Berlin, il y a toute la distance du ciel à l'enfer[364].
[364] M. de Bernstorff, ministre de Prusse à Londres, avait été appelé par le Roi pour remplacer M. de Schleinitz comme ministre des Affaires étrangères; M. von der Heydt avait pris le portefeuille des Finances, en gardant provisoirement celui du Commerce; le comte d'Itzenplitz, celui de l'Agriculture; M. von Mühler, les Cultes; le comte Lippe, la Justice; M. de Jagow, l'Intérieur.
_Sagan, 19 mars 1862._--Le journal d'hier m'apporte la composition du nouveau Ministère prussien qui aura, du moins, le mérite de l'homogénéité. Dieu veuille que ce ne soit pas le seul.
De Vienne, on m'écrit de tristes nouvelles. Le général Schlic est mort, le prince Windisch-Graetz a été administré, le comte Walmoden expirant et le pauvre Zedlitz aussi. Toute une génération du bon temps disparue.
_Sagan, 20 mars 1862._--Ma cousine de Chabannes m'écrit, de Claremont, que la Reine Marie-Amélie se porte parfaitement bien, mais qu'elle est inquiète du Roi des Belges, qui se fait faire des opérations successives de la pierre, qui l'éprouvent et l'épuisent. Le duc de Brabant, en passant dernièrement par Claremont, y a fait la plus triste impression; il est fort menacé de la poitrine. La princesse de Joinville souffre beaucoup du foie.
_Sagan, 24 mars 1862._--J'ai eu hier la visite de mon voisin silésien, le comte de Rittberg, arrivant de Berlin. Voici le résumé de ses dires. Il n'a pas accepté, _lui_, le Ministère qui lui a été proposé, parce qu'il se sent fatigué corporellement, que sa femme est inquiète de lui et qu'elle a insisté pour qu'il refusât. Je crois que ce qu'il souhaiterait serait de remplacer le prince de Hohenlohe à la présidence de la Chambre des seigneurs. Il dit du bien des nouveaux Ministres qu'il connaît; il les dit très honnêtes, sincèrement dévoués au Roi, n'appartenant pas au parti de _la Croix_, comme le parti démocratique se plaît à les représenter. Il les dit capables, chacun dans sa spécialité; il craint seulement que le talent parlementaire leur fasse défaut. Il ajoute que si le Roi avait fait, il y a six mois, ce qu'il vient de faire maintenant, il y aurait d'assez bonnes élections, tandis qu'aux mauvaises élections de décembre dernier, nous en verrons succéder, très probablement, de détestables au mois de mai. Il regrette qu'on se soit tant hâté de dissoudre la Chambre; il en accuse les Ministres sortants, qui, ayant jugé qu'ils seraient battus sur toutes les questions, ne s'étaient pas souciés d'en avoir la honte; que d'ailleurs, la désunion dans le Cabinet rendait tout impossible. Il est surtout fort irrité contre le comte Schwerin et M. d'Auerswald; il voit dans l'esprit borné et doctrinaire du premier, dans les expédients souvent peu loyaux dont le second leurrait le Roi, les deux principales causes des grandes difficultés du moment. Il désire vivement qu'Auerswald ne reste pas à Berlin, car il craint ses intrigues à la sourdine.
J'ai eu hier une lettre de Paris: «On va nous retirer les petites libertés qui nous ont été données le 24 novembre. La discussion des Chambres prouve que le Gouvernement ne peut supporter le contrôle et les observations motivées. Le discours du député de Rouen a produit un effet immense; on a bien sapé M. de Persigny; il n'en reste pas moins[365]. Il coûte cher à l'Empereur; il a quinze cent mille francs de dettes. Dernièrement, l'Empereur lui reprochait d'être resté trois jours sans paraître à l'hôtel de son ministère. «Auriez-vous préféré, a-t-il répondu, que je fusse arrêté? J'avais signé un billet de trois cent mille francs et je serais à Sainte-Pélagie si je ne m'étais pas caché.» L'Empereur fit chercher la somme et la lui remit.
[365] Dans la discussion de l'Adresse, accordée au Corps législatif depuis le décret du 24 novembre 1860, on attaquait alors le traité de commerce avec l'Angleterre, et le député de la Seine-Inférieure, M. Pouyer-Quertier, qui était protectionniste, le combattait avec beaucoup de violence.
_La première et la dernière lettre adressées par la duchesse de Dino et de Talleyrand à sa petite fille, la princesse Radziwill, née Castellane._