II
Sagan, 31 août 1862.
MA CHÈRE FILLETTE,
Merci des intéressants détails sur la petite visite de notre Saint Évêque[369]. Il a eu la grande bonté de m'écrire lui-même quelques lignes du cher asyle[370]!
[369] Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans.
[370] Rochecotte.
Je ne m'étonne pas du succès de Georges[371] auprès de lui, car il est de la sphère des anges!
[371] Fils aîné de la princesse Radziwill, alors âgé du 2 ans.
Je suis ravie que tu puisses retrouver ton mari ici. Tu sais que vous êtes mes CHERS _enfants_.
Ton beau-père s'est annoncé pour ce soir. Ton oncle Dino et Élisabeth[372], à l'improviste pour cette nuit. Probablement un article stupide des journaux de Berlin, par lequel il m'aura cru à toute extrémité, aura réveillé son inquiétude et hâté son arrivée. Enfin Louis[373] s'annonce pour demain ou après-demain. Je vais être terriblement envahie. Je voudrais que M. de Bacourt[374] vînt m'abriter.
[372] Alexandre, duc de Dino et sa fille Élisabeth, plus tard comtesse Oppersdorff.
[373] Duc de Valençay.
[374] Correspondant de la Chronique.
Boson[375], Jeanne[376] et Adalbert[377] viennent aussi me menacer!
[375] Prince de Sagan.
[376] Princesse de Sagan, née Seillière.
[377] Second fils du duc de Valençay.
Certes, je ne manque pas de cœur pour mes enfants; mais je manque de force pour écouter, pour entendre, pour parler, pour répondre; dès que j'ai fait le plus petit effort, les vomissements reprennent et la transpiration m'inondent! Adieu, ma chère fille, j'ai pour toi et pour Dear Rochecotte une affection toute exceptionnelle.
_P.-S._--Toi et ton mari ne me gênent ni en santé ni en maladie et quant à ton frère, il serait aussi le très bien venu. Tu sais que je _te_ dis _vrai_.
[Illustration: extrait lettre]
[Illustration: signature]
[Illustration: extrait lettre]
[Illustration: extrait lettre]
_Sagan, 2 avril 1862._--On me mande que la plupart des évêques de France répondront à l'appel qui leur a été fait de Rome pour les martyrs japonais[378]; qu'ils partiront en avertissant le Gouvernement, mais sans demander de permission, et que l'Empereur n'en sera pas trop mécontent. Cette question romaine l'embarrasse tellement qu'il en est, dit-on, encore plus attristé qu'irrité. M. de Lavalette se défend d'être mal avec le Pape[379], c'est avec M. de Goyon qu'il ne peut vivre.
[378] Le Pape avait invité tous les évêques du monde catholique à se rendre à Rome, le jour de la Pentecôte (8 juin 1862), pour assister à la fête de la solennelle canonisation de vingt-cinq martyrs qui, en 1594, avaient versé leur sang pour la foi à Nagasaki, au Japon, et avaient déjà été béatifiés en 1627. Plus de trois cents évêques se rendirent à l'appel de Pie IX.
[379] Au mois d'août 1861, M. de Lavalette, qui était Ambassadeur à Constantinople au moment des massacres du Liban, fut envoyé à Rome pour y remplacer M. de Gramont, comme Ambassadeur auprès du Pape.
La Reine Marie-Amélie va passer un mois à Holland-House pour être plus près de la grande Exposition dont elle est curieuse. Être encore curieuse, à son âge, et après avoir été _crucifiée_! c'est merveilleux et enviable!
Le prince Windisch-Graetz laisse six enfants et très peu de fortune; il avait de gros traitements qui finissent avec lui; sa fille, veuve, sans enfants, âgée de vingt-six ans, qui, depuis son veuvage s'était consacrée à son père, est particulièrement à plaindre. Les journaux allemands ont donné un récit touchant des obsèques qui ont eu lieu à Vienne et à Prague; et surtout, de ce qui s'est passé dans cette dernière ville au haut du _Hradchin_, où le cardinal Schwarzenberg, beau-frère du défunt, a béni le corps, et d'où les salves de deuil ont retenti du même point, juste d'où l'illustre mort a tenu la ville en échec, lorsqu'il a sauvé à son maître la couronne de Bohême, en 1848. Naturellement, le cortège aurait dû traverser le bas de la ville pour prendre la route de Tachau, où se trouve le caveau de famille; mais l'Empereur a donne l'ordre que le cortège traversât toute la ville, montât au haut du _Hradchin_ où se trouve la Cathédrale, fît halte à la porte de l'église et y reçût les honneurs militaires. Le concours de monde de tous les genres paraît avoir été énorme, et le recueillement touchant et honorable.
_Sagan, 1er mai 1802._--Voici le joli mois arrivé tout plein de soleil, de verdure et de parfums. Eh bien! tout cela me semble une dérision, car ce soleil n'éclaire pour moi que des souffrances qui augmentent à chaque instant de cruauté. Je n'ai pour ainsi dire plus un moment de vrai répit. Cependant voici deux jours que je suis sortie; mais hier, après une tournée d'une demi-heure dans le parc, je suis rentrée pour être torturée avec une rage incessante qui vient de me ressaisir.
Ici s'arrête la _Chronique_. La maladie de celle qui l'écrivit allait chaque jour s'aggravant; les eaux d'Ems, pas plus que celles du Schlangenbad qu'elle prit ensuite, n'apportèrent aucune amélioration à son état. Elle avait hâte de retourner à Sagan pour y mourir, comme elle le répétait sans cesse.
En effet, elle atteignit Sagan le 3 août, et expira le 19 septembre 1862.
FIN
PIÈCES JUSTIFICATIVES