‹ Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;...Chapitre 3 sur 4 · XI.»

XI.»

Le roi voulut que le duc de Nemours fût interrogé dans sa cage de fer, qu'il y subît la question et qu'il y reçût son arrêt. On le confessa ensuite dans une salle tendue de noir. La confession commençait à devenir une grâce accordée aux condamnés; l'appareil noir était en usage pour les princes. C'est ainsi qu'on avait exécuté Conradin à Naples, et qu'on traita depuis Marie Stuart en Angleterre. On était barbare en cérémonie chez les peuples chrétiens occidentaux, et ce raffinement d'inhumanité n'a jamais été connu que d'eux; toute la grâce que ce malheureux prince put obtenir, ce fut d'être enterré en habit de cordelier, grâce digne de la superstition de ces temps atroces qui égalait leur barbarie.

Mais ce qui ne fut jamais en usage, et ce que pratiqua Louis XI, ce fut de faire mettre sous l'échafaud, dans les halles de Paris, les jeunes enfans du duc, pour recevoir sur eux le sang de leur père. Ils en sortirent tout couverts; et en cet état on les conduisit à la Bastille, dans des cachots faits en forme de hottes, où la gêne que leurs corps éprouvaient était un continuel supplice. On leur arrachait les dents à plusieurs intervalles. Ce genre de tortures aussi petit qu'odieux était en usage..... Le détail des tourmens inouïs que souffrirent les princes de Nemours serait incroyable s'il n'était attesté par la requête que ces princes infortunés présentèrent aux états, après la mort de Louis XI, en 1483.»

Pendant le cours du procès du duc de Nemours, si toutefois on doit appeler procès cet horrible assassinat, Louis XI avait changé plusieurs fois les juges et même le lieu des séances. Après le jugement, il cassa quatre conseillers au parlement qu'il avait trouvés disposés à adoucir la peine, et il écrivit au parlement tout entier en ces termes: «Je pensais, vu que vous êtes sujets de la couronne de France et y devez votre loyauté, que vous ne voulussiez approuver que l'on fît si bon marché de ma peau, et parce que je vois par vos lettres que si faites, je connais clairement qu'il y en a encore qui volontiers seraient machineurs contre ma personne; et afin d'eux garantir de la punition, ils veulent abolir l'horrible peine qui y est: par quoi sera bon que je mette remède à deux choses; la première, expurger la cour de telles gens; la seconde, faire tenir le statut que jà une fois en ai fait, que nul en ça ne puisse alléger les peines de crime de lèze-majesté.» Cette lettre porte avec elle son commentaire; elle semble avoir été écrite par une plume altérée de sang humain.

M. Casimir Delavigne, dans sa tragédie de _Louis XI_, a donné un tableau remarquable du supplice de l'infortuné Jacques d'Armagnac. Comines exhorte le jeune Nemours à renoncer à son ressentiment, à réconcilier Louis XI avec le duc de Bourgogne dont il est l'envoyé. Cédez, lui dit-il,

Cédez, le roi pardonne, et va tout oublier.

Nemours lui fait cette réponse du pathétique le plus touchant:

Oublier! lui! qu'entends-je? oublier! quoi? son crime, Ce supplice inconnu, l'échafaud, la victime? Quoi! trois fils à genoux sous l'instrument mortel, Vêtus de blancs tous trois comme aux pieds de l'autel? On nous avait parés pour cette horrible fête. Soudain le bruit des pas retentit sur ma tête. Tous mes membres alors se prirent à trembler, Je l'entendis passer, s'arrêter, puis parler. Il murmura tout bas ses oraisons dernières; Puis prononçant mon nom et ceux de mes deux frères: Pauvres enfans! dit-il, après qu'il eut prié; Puis, plus rien. O moment d'éternelle pitié! Tendant vers lui mes mains pour l'embrasser sans doute, Je crus sentir des pleurs y tomber goutte à goutte; Les siens... Non, non, ses yeux éteints dans les douleurs, Ses yeux n'en versaient plus, ce n étaient pas des pleurs, C'était du sang, du sang, celui d'un père.

Louis XI, ce roi assassin de ses sujets, placé au-dessus de la justice des hommes, commença à expier en partie ses forfaits dès cette vie, par les maux qui assaillirent sa vieillesse. Renfermé au château du Plessis-les-Tours, inaccessible à ses sujets, dévoré d'ennui, d'inquiétudes, de remords et de craintes, il n'offrait plus aux yeux de ses gardes que le spectacle d'un spectre ambulant. La terreur de la mort le poursuivait sans cesse, et pour ranimer les restes de sa vie presque éteinte, il s'abreuvait du sang qu'on tirait à des enfans, dans la fausse espérance de corriger l'âcreté du sien.

Tel est, en raccourci, le tableau des crimes de ce monarque qui, le premier des rois de France, prit toujours le nom de très-chrétien, et qui appelait la sainte Vierge sa PETITE MAITRESSE, sa GRANDE AMIE.

LE CARDINAL DE BALUE.

On vient de voir que Louis XI choisissait presque toujours ses ministres et ses plus intimes confidens parmi les hommes de la plus basse extraction. Un des favoris de ce monarque, très-digne valet d'un tel maître, fut Jean Balue, fils d'un pauvre meunier du Poitou. Dévoré d'ambition, d'un caractère bas et rampant, Jean Balue avait embrassé l'état ecclésiastique comme étant le moyen le plus sûr de s'insinuer auprès des grands, et de parvenir plus tôt aux honneurs et à la fortune.

Il s'était attaché pendant quelque temps à Juvénal des Ursins, évêque de Poitiers, qui l'avait fait son exécuteur testamentaire, et dont il trouva le moyen de s'approprier une grande partie de la succession. Jean Balue, après cette première forfaiture, vint à Angers, trouver Jean de Beauvau, qui en était évêque. Celui-ci, trompé par les manières insinuantes et par le langage patelin de Balue, le prit en affection, le nomma son grand-vicaire, et lui donna un canonicat dans son église. L'extérieur modeste et simple de ce tartufe en imposait à tout le monde. Il capta la bienveillance de Charles de Melun, grand-maître de France, qui, trompé comme les autres, le présenta au roi Louis XI, comme un sujet d'un mérite distingué, et capable de servir utilement l'état.

Par analogie de caractère, Jean Balue plut au monarque, qui bientôt le fit son aumônier, le gratifia de plusieurs riches abbayes, le nomma ensuite évêque d'Évreux, puis enfin le fit son premier ministre, et le chargea de la distribution des bénéfices ecclésiastiques.

Si, du point où il était parvenu, Balue avait voulu regarder en arrière, et considérer celui d'où il était parti, il aurait pu se croire arrivé au faîte des grandeurs. Mais son insatiable ambition était loin d'être satisfaite; il était devenu l'égal de ceux qui l'avaient protégé, et il ne voulait point d'égaux; la vue de ses protecteurs était un affront pour cet homme pervers; il résolut de les perdre.

Jean de Beauvau, son bienfaiteur, appartenait à l'illustre maison d'Anjou; et à ce titre il était suspect à Louis XI. Balue n'eut pas de peine à persuader à ce prince soupçonneux que Beauvau avait conspiré contre lui. Par ses accusations, il parvint à faire déposer ce prélat, et s'empara de son évêché d'Angers, dont le séjour était plus à sa convenance que celui d'Évreux.

Son ingratitude infernale ne s'en tint pas là; le grand-maître, Charles de Melun, qui l'avait introduit à la cour, devait aussi éprouver sa reconnaissance. Balue lui fit perdre la confiance du monarque, l'accusa d'avoir entretenu des liaisons secrètes avec le duc de Bretagne, et à force d'intrigues, de mensonges et de perfidies, il parvint à faire monter sur l'échafaud, et à faire tomber sous la hache du bourreau la tête de l'homme qui avait le plus contribué à son élévation.

Louis XI, qui ne savait rien refuser à ce scélérat mitré, avait demandé et obtenu pour lui, quoique avec peine, le chapeau de cardinal. Cette nouvelle dignité augmenta encore sa faveur et son insolence; rien ne pouvait plus augmenter son audace. Seul, il voulait gouverner le monarque et son royaume; il se trouvait aux revues des troupes, en faisait dresser les contrôles sous ses yeux, et payait les soldats lui-même. Malgré le mécontentement général, sa faveur fut longue; mais enfin Louis XI, qui, tôt ou tard, finissait par soupçonner tout ce qui l'approchait, lui retira sa confiance. Le cardinal, irrité, se ligua avec les ennemis de son prince, principalement avec le duc de Bourgogne. Le but de ses intrigues était d'arrêter le roi et son frère, le duc de Guyenne, à Péronne; le duc de Bourgogne espérait, par là, se faire roi, et le cardinal pape. Ce projet audacieux fut découvert; les lettres de Balue ayant été interceptées, son crime fut avéré: on l'arrêta; tout autre que lui, aux yeux de Louis XI, eût mérité mille fois la mort; mais, par une sorte de courtoisie que les plus grands malfaiteurs observent souvent entre eux, le roi fit commuer la peine en celle d'une prison perpétuelle.

Le cardinal Balue fut enfermé dans le château d'Angers, dans une de ces cages dont nous avons déjà parlé, et dont l'invention lui appartenait. Celle de Balue existe encore, et mérite d'être conservée comme un des monumens du règne de Louis XI. Jean Balue resta onze ans renfermé dans cette cage, et n'en sortit, au bout de ce temps, que par les instances et les sollicitations réitérées du pape, qui le réclamait comme membre du sacré collége. Ainsi, tandis que tant d'innocentes victimes de l'arbitraire périssaient dans ce supplice d'invention satanique, un homme qui ne reconnaissait ni souverain, ni patrie, ni religion; un homme qui était le type de la trahison et de la perfidie; qui ne s'était élevé aux honneurs que par les degrés du crime, qui avait dépouillé l'un de ses bienfaiteurs, et fait couler le sang de l'autre, obtint grâce, recouvra sa liberté, et alla intriguer à Rome, où il obtint des dignités et des biens qu'il ne méritait pas. Il mourut à Ancône, en 1491. Sa vie, comme on le voit, était un appendice obligé du récit des crimes de son maître Louis XI.

HISTOIRE DE LA COMTESSE DE CHATEAUBRIANT, JUGÉE ET CONDAMNÉE A MORT PAR SON MARI.

Cette histoire, dont la catastrophe ressemble beaucoup à la scène horrible qui forme le dénoûment de celle de Gabrielle de Vergy, est encore un triste monument de la jalousie et de la vengeance.

Mademoiselle de Foix, fille de la célèbre maison de ce nom, et sœur du fameux Lautrec, était d'une beauté accomplie; son esprit facile et délicat avait une tournure sérieuse et mélancolique. Dès l'âge de douze ans, elle fut recherchée en mariage par le comte de Châteaubriant, de la maison de Laval, qui la demanda à sa famille, et l'obtint.

En consentant à cette union, la jeune comtesse obéit à sa famille, mais non à son cœur. Elle n'éprouvait aucun penchant pour son mari. Celui-ci était bizarre et jaloux; dès qu'il fut en possession de sa jeune épouse, la regardant comme un trésor qu'on pouvait lui enlever, il s'enferma avec elle dans son château, en Bretagne. Il eut d'elle une fille qui ne fit que redoubler sa passion jalouse et sa surveillance tyrannique.

Un procès l'appela à la cour chevaleresque et galante de François Ier. Ce monarque, adorateur idolâtre de la beauté, réunissait à sa cour les femmes les plus remarquables par leurs attraits. Il invita le comte de Châteaubriant à y présenter la sienne, qu'il savait devoir en être un des plus beaux ornemens. Le comte, dont la prévoyante jalousie avait pressenti cette invitation, avait exigé de la comtesse qu'elle ne viendrait point à la cour, quelque instance qu'il lui fît, à moins qu'il ne lui envoyât un petit bracelet qu'elle lui avait fait de ses cheveux blonds. Il promit au roi qu'il manderait à sa femme de venir, mais qu'il n'espérait pas réussir, parce qu'elle haïssait le grand monde et chérissait la solitude.

Plusieurs seigneurs, pour faire leur cour au roi, se liguèrent contre le comte, pour le déterminer à prendre les mesures propres à satisfaire le désir du monarque. Lautrec souhaitait ardemment voir sa sœur; il entretenait une liaison galante avec une demoiselle charmante qui vivait auprès de la comtesse, et lui servait d'intendante et de compagnie. Cette demoiselle apprit à Lautrec la convention faite entre la comtesse et son mari, et lui envoya en même temps un bracelet qu'elle avait fait des cheveux de sa maîtresse, pareil à celui que le comte avait entre les mains. Lautrec n'eut pas plus tôt le secret du comte, qu'il en fit part au roi, qui engagea les seigneurs qui devaient agir auprès du comte à lui demander une lettre pour sa femme, où il lui ordonnerait de venir à la cour.

Le comte, ne pouvant soupçonner le piége qui lui était tendu, fit ce qu'on lui demanda. Mais quelle fut sa surprise, lorsque, peu de jours après, la comtesse de Châteaubriant parut devant lui. Sa colère fut d'abord sur le point d'éclater; mais Lautrec prévint cet orage en confessant au comte la supercherie dont on avait usé à son égard. Le comte fut convaincu que sa femme avait été surprise; mais cette croyance ne le rassura pas sur les craintes que lui inspirait l'air de la cour. Un noir chagrin s'empara de lui; il regarda comme inévitable, comme certain, le malheur qu'il avait toujours redouté; et, de désespoir, il se retira brusquement dans son château, abandonnant son procès et sa femme.

Alors le roi, de qui le cœur avait été profondément touché des charmes de la comtesse, mit tout en œuvre pour réussir à faire partager le violent amour qu'il éprouvait. La comtesse était naïve comme une recluse qui n'a jamais vu le monde; son amour-propre était flatté des hommages que toute la cour lui rendait: elle ne se dissimulait pas les séductions, les périls qui l'entouraient, mais elle avait la fausse confiance que sa vertu la ferait triompher de tout: elle s'abusait cruellement elle-même. D'un autre côté, son ambitieuse confidente travaillait à la pousser dans l'abîme, en lui mettant incessamment sous les yeux la fortune qui venait s'offrir à elle.

Le roi éprouva d'abord les rigueurs de la comtesse; mais, loin de se rebuter, il dispensa des grâces à ses trois frères, qu'il mit au niveau des plus grands seigneurs de France, et lui fit gagner à elle-même le grand procès peut-être injuste qui avait attiré son mari à la cour, et sur lequel reposait toute sa fortune.

Cependant le cœur de la comtesse s'engageait insensiblement, et même à son insu. Sa vertu combattit long-temps; enfin elle succomba..... Le défaut d'expérience, la faute que son mari avait faite en l'abandonnant à elle-même, sa trop grande présomption, l'avaient conduite à sa perte.

Elle ne tarda pas à être la maîtresse en titre de François Ier, et cette particularité de la cour fut bientôt connue de tout le royaume. Le comte ne tarda pas non plus à être instruit de son infortune. Son chagrin n'en devint que plus poignant encore. Il refusa avec hauteur les dignités que le monarque lui fit offrir. Plus scrupuleux que tant d'autres, il ne voulait pas qu'on pût dire qu'il donnait volontiers les mains à son déshonneur puisqu'il en acceptait le prix. Dans sa douleur, il querellait tout le monde.

Un jour qu'il faisait sentir, d'une manière mortifiante, à un officier subalterne l'infériorité de son grade, il reçut cette réponse: «Nous sommes, vous et moi, ce que le roi nous a faits.» C'est ainsi qu'en mettant en parallèle son grade avec la disgrâce du comte, il lui faisait sentir son déshonneur pour se venger de son mépris.

La comtesse se fut bientôt façonnée à sa nouvelle condition; elle fit pleuvoir les faveurs sur ceux qui s'attachaient à elle.

Le moment du repentir approchait; la guerre appela François Ier en Italie: la défaite de Pavie le fit tomber entre les mains de Charles-Quint, son rival de puissance et de gloire.

La comtesse avait perdu son protecteur: tous ses flatteurs l'abandonnèrent; elle resta en proie à toute la haine de la duchesse d'Angoulême, mère du roi, régente du royaume. Abreuvée de chagrins, elle ne vit d'autre refuge que le château de son mari. Elle lui demanda la permission d'aller se jeter à ses pieds. Il consentit à son retour. A peine entrée dans le château, il la fit conduire, sans la voir, dans un appartement tendu de noir, d'où elle n'aurait pas la liberté de sortir. Rien ne put le fléchir. Elle sollicita vainement la grâce de le voir; mais lui, se défiant de l'amour qui était au fond de son cœur, demeura inflexible. Enfin elle lui écrivit une lettre extrêmement touchante, dans laquelle, après avoir énuméré toutes les raisons qui pouvaient, sinon la justifier, mais la faire excuser, elle continuait: «Mais je ne veux chercher aucune excuse, je vous confesse mon crime, pénétrée de toute l'horreur qu'il m'inspire. Je vous ai offensé cruellement; je vous en demande pardon, en embrassant vos genoux, les yeux baignés de larmes: je suis indigne du titre de votre épouse; regardez-moi comme votre esclave, faites-moi subir le traitement le plus dur, je l'ai mérité, mais ne me confondez pas avec ces femmes nées, ce semble, pour le crime qu'elles commettent sans aucun remords, etc.»

Cette lettre n'amollit pas le cœur du comte; ce cœur était consumé par le désir de la vengeance. Plus d'une fois il aurait trempé ses mains dans le sang de la comtesse, s'il n'eût été retenu par la présence de sa fille, qui le désarmait lorsqu'il s'abandonnait aux transports de sa rage.

L'infortunée captive demanda plusieurs fois la grâce de voir, d'embrasser sa fille. Cet enfant, qui avait près de huit ans, était le portrait frappant de sa mère. Le comte se refusa à cette entrevue. Mais un jour on trompa sa vigilance; on amena l'enfant près de sa mère. Celle-ci l'arrosa de ses larmes, et ne put lui dire que ces mots entrecoupés de sanglots: «Aimez votre père, n'ayez pas pour moi de l'horreur, et ne m'imitez pas.»

Ce fut la seule entrevue qu'elle eut avec cet enfant. Le comte, d'un endroit où il ne pouvait être vu, venait voir quelquefois la comtesse; sa beauté, qui était encore dans tout son éclat, loin de l'attendrir, redoublait sa fureur, quand il pensait que tant de charmes avaient été possédés par un amant.

Deux événemens vinrent décider du sort de la comtesse. Sa fille, dont les caresses enfantines avaient le don de calmer le comte, fut atteinte d'une maladie qui la mit au tombeau. D'un autre côté, le roi François Ier recouvra sa liberté. Le comte craignit que ce prince ne rappelât la comtesse à sa cour. Rien ne retint plus sa jalouse frénésie.

Il entre dans l'appartement de sa femme avec six hommes masqués, et lui dit, l'œil en feu: «_Meurs pour expier ton infamie et la mienne._--Satisfaites votre fureur, lui dit-elle avec une tendre sérénité, mais ne vous en prenez pas à moi, si l'idée de mon supplice vous persécute après ma mort. Depuis quelques jours, j'ai désespéré de vous fléchir, vous prévenez ma prière! Toute la grâce que je voulais vous demander était une prompte mort.»

Elle cessa de regarder le comte, et se livra aux ministres de sa cruauté; quatre la tinrent pendant que les deux autres lui ouvrirent les veines des bras et des jambes. Le comte eut l'inhumanité de rester présent jusqu'à ce que les veines de la comtesse fussent taries et qu'elle eût fermé les yeux.

Ce monstre de jalousie se retira ensuite en Angleterre, afin d'être à l'abri des poursuites de la maison de Foix. Plus tard il s'attacha au connétable de Montmorency, qui eut le crédit de faire taire la justice; et François Ier, entre les bras d'une nouvelle maîtresse, oublia sans peine la vengeance que lui demandait la mort de la comtesse de Châteaubriant.

Cette tragique histoire a été révoquée en doute par plusieurs historiens. D'autres auteurs l'ont donnée comme vraie. Il ne nous appartient pas de décider ce point. Les faits sont intéressans; nous avons cru ne pas devoir en priver nos lecteurs. Les détails contenus dans ce récit sont extraits d'un manuscrit tiré des archives de Châteaubriant. Ce manuscrit, écrit en latin, en lettres gothiques, avait été confié à Guyot de Pitaval, qui en donna une traduction dans ses _Causes célèbres_.

LE BARON DE SAMBLANÇAY, SURINTENDANT DES FINANCES SOUS FRANÇOIS Ier.

Jacques de Beaune, baron de Samblançay, surintendant des finances sous François Ier, est un terrible exemple de l'inconstance de la faveur des rois.

Il jouissait d'un immense crédit à la cour; depuis long-temps il administrait les finances à la satisfaction de François Ier; ce prince aimait ce vieillard, il l'appelait son père. Tout-à-coup Lautrec laisse perdre le Milanais, et allègue, pour se justifier, qu'il a manqué d'argent, qu'il n'a pas touché les sommes qui lui avaient été destinées.

Ces plaintes retombent sur Samblançay; le roi lui en fait de vifs reproches; Samblançay s'excuse en disant que, le même jour que les fonds avaient été préparés, la reine-mère était venue elle-même à l'épargne, pour lui demander tout ce qui lui était dû de ses pensions et des revenus du Valois, de la Touraine et de l'Anjou, dont elle était douairière, l'assurant «qu'elle avait assez de crédit pour le sauver s'il la contentait, et le perdre s'il la désobligeait.» Le roi ayant mandé sa mère, elle avoua qu'elle avait reçu de l'argent, mais elle nia qu'on lui eût dit que c'étaient les fonds destinés au Milanais.

Alors le malheureux Samblançay fut sacrifié. La haine que lui portait le chancelier Duprat, fortifiée de celle de la reine-mère, consomma sa perte. Il fut jugé par des commissaires, forme de procédure ordinairement usitée quand on voulait immoler des innocens.

Samblançay fut condamné à être pendu au gibet de Montfaucon, en 1527, pour crime de péculat. Il fut long-temps à l'échelle avant d'être exécuté, espérant toujours sa grâce, mais il l'attendit en vain. Lorsqu'on lui annonça qu'il fallait mourir, il s'écria «J'ai bien mérité la mort pour avoir plus servi les hommes que Dieu.»

Le public, cette fois, fut moins crédule qu'à l'ordinaire. On regarda généralement la mort de Samblançay comme le résultat d'une intrigue de cour.

On lit dans les mémoires d'Amelot de la Houssaie, que «Réné Gentil, premier commis de l'épargne, avait rendu à la reine-mère les quittances qu'elle avait remises à Samblançay, en recevant l'argent de l'armée d'Italie.» Ce fut là peut-être une des causes de son malheur. Du reste, ce Gentil fut puni de cette insigne prévarication; quinze ans après il fut pendu à son tour.

La mémoire de Samblançay fut réhabilitée quelque temps après sa mort; preuve tardive, mais irrécusable, de son innocence.

LE PRÉSIDENT MEYNIER D'OPPÈDE ET L'AVOCAT-GÉNÉRAL GUÉRIN, OU MASSACRES JURIDIQUES DE CABRIÈRES ET MÉRINDOL.

Les Vaudois, sectaires dont la doctrine avait beaucoup de points de ressemblance avec celle qui fut professée plus tard par les chefs de la réformation, occupaient, depuis le douzième siècle, des vallées situées entre la Provence et le Dauphiné. Leurs terres, d'abord en friche et stériles, devinrent productives et fécondes sous leurs mains laborieuses. Leur nombre, très-petit dans les commencemens, s'était multiplié jusqu'à près de dix-huit mille. Leurs mœurs étaient douces et paisibles; ils décidaient entre eux leurs différens. Leurs seigneurs, qu'ils enrichissaient par leurs travaux, loin de se plaindre d'eux, étaient très-satisfaits de les avoir pour vassaux. Enfin, pendant plus de deux siècles, malgré la différence de leur culte, ils jouirent du bonheur qui devrait toujours accompagner une innocente existence. Mais tout-à-coup, au commencement du seizième siècle, la réforme prêchée par Luther vint tirer les Vaudois de l'obscurité qui faisait leur bonheur. Les édits rendus par plusieurs gouvernemens contre les nouveaux hérétiques les condamnaient au feu; les Vaudois furent enveloppés dans cette proscription. Le parlement de Provence, pour manifester son zèle, décerna la peine du bûcher contre dix-neuf des habitans les plus notables du bourg de Mérindol, tous Vaudois, et ordonna que leurs bois seraient coupés et leurs maisons démolies. Cette sentence jeta l'épouvante parmi tous leurs coreligionnaires. Ils députèrent vers le cardinal Sadolet, évêque de Carpentras, pour le conjurer d'intercéder pour eux. Ce digne prélat, dont l'humanité égalait les lumières, plaida leur cause avec tant de zèle, qu'il fit surseoir l'exécution de la sentence. Le roi François Ier leur pardonna, mais à condition qu'ils abjureraient; condition qui ne fut pas, qui ne devait pas être remplie, parce qu'aucun pouvoir sur la terre, excepté celui de la force brutale, n'avait le droit de l'imposer. On ne déracine pas à volonté une croyance dans laquelle on est né.

Irrité de l'opiniâtreté des Vaudois, que le jésuite Maimbourg appelle _une canaille révoltée_, le parlement de Provence, composé d'esprits ardens et fanatiques, résolut de continuer la procédure. Jean Meynier d'Oppède, alors premier président, se distingua surtout par son acharnement.

Les Vaudois s'attroupèrent pour délibérer sur le parti qui leur restait à prendre. D'Oppède, dans de faux rapports adressés au roi, donna à leurs réunions le caractère d'une sédition, et obtint permission d'exécuter l'arrêt qui était suspendu depuis cinq années. Secondé par l'avocat-général Guérin, homme d'une cruauté froide et réfléchie, d'Oppède songea à exécuter sans délai la _sainte_ mission qu'il s'était donnée; il fallait des troupes pour cette expédition. D'Oppède et Guérin en prirent, et se mirent à leur tête. Cependant les Vaudois n'étaient point disposés à la révolte, puisqu'ils n'opposèrent aucune résistance et prirent la fuite de tous côtés.

Ayant réuni toutes leurs troupes, les deux magistrats guerriers fondirent en même temps sur tous les villages vaudois, tuèrent tout ce qu'ils rencontrèrent, et brûlèrent les maisons, les granges, les récoltes, les arbres. Les fugitifs étaient poursuivis à la clarté de l'embrasement général. Il ne restait dans le bourg de Cabrières que soixante hommes et trente femmes. Ils se rendent, sous la promesse qu'on leur épargnera la vie; mais à peine se sont-ils rendus qu'on les massacre.

Quelques femmes, réfugiées dans une église, en sont tirées par l'implacable d'Oppède; il les enferme dans une grange à laquelle il fait mettre le feu. «Lorsqu'elles se présentaient à la fenêtre pour se jeter en bas, dit le continuateur de Fleury, on les repoussait avec des fourches, ou on les recevait sur les pointes des hallebardes. Ceux qui se sauvèrent sur les montagnes ne furent pas plus heureux: la faim et les bêtes sauvages les firent périr, parce qu'on leur coupa tous les chemins. On défendit, sous peine de la vie, de leur donner aucun aliment. Ces misérables députèrent vers d'Oppède, pour obtenir de lui la permission d'abandonner leurs biens, et de se retirer la vie sauve dans les pays étrangers. Le baron de la Garde, quoique aussi cruel que l'autre (d'Oppède), paraissait y consentir; mais le président lui répondit brusquement _qu'il les voulait tous prendre sans qu'aucun s'échappât, et les envoyer habiter aux enfers_. Huit cents personnes périrent dans cette action. On alla ensuite à Lacoste, dont le seigneur avait promis aux habitans qu'il ne leur serait fait aucun dommage, pourvu qu'ils portassent leurs armes dans le château, et qu'ils abattissent les murailles de la ville en quatre endroits. Ces bonnes gens firent ce qui leur était ordonné; mais à l'arrivée du président, les faubourgs furent brûlés et les habitans taillés en pièces, sans qu'il en restât un seul. Les femmes et les filles, qui, pour se dérober à la première furie du soldat, s'étaient retirées près du jardin, dans un château, furent toutes violées et si cruellement traitées, que plusieurs moururent de faim, de tristesse, ou des tourmens qu'on leur fit souffrir. Ceux qui étaient cachés dans Mussi ayant enfin été découverts, éprouvèrent le même sort que les autres; et ceux qui erraient dans les forêts et sur les montagnes désertes cherchaient plutôt la mort que la vie dans leurs retraites, ayant perdu leurs biens, leurs femmes et leurs enfans. Il y eut vingt-deux bourgs ou villages saccagés ou brûlés.»

L'avocat-général Guérin ne fit pas de moindres exploits. Il fit tuer tout ce qu'il rencontra. Un jeune homme de Mérindol ayant excité la compassion des soldats, qui demandaient sa grâce, le sanguinaire magistrat s'écria: _tolle, tolle_; et ce malheureux fut arquebusé.

Le peu de Vaudois qui échappa à la fureur des bourreaux se sauva vers le Piémont. Lorsque les flammes furent éteintes, la contrée, auparavant florissante et peuplée, ne présenta plus qu'une solitude affreuse jonchée de cadavres.

François Ier eut horreur de cette épouvantable exécution. L'arrêt auquel il avait donné son consentement portait la mort de dix-neuf hérétiques; et d'Oppède, assisté de Guérin, en avait fait périr plus de quatre mille, hommes, femmes et enfans. Les seigneurs dont les villages et les châteaux avaient été la proie des flammes demandèrent justice au roi, qui, en mourant, recommanda expressément à son fils, Henri II, de faire punir les auteurs de cette barbarie.

Ces scènes d'horreur avaient eu lieu en 1545. Le parlement de Paris fut chargé, en 1551, d'examiner cette affaire, qui fut solennellement plaidée, pendant cinquante séances consécutives. Le président d'Oppède plaida lui-même sa cause, et le fit d'une manière remarquable. Le crédit de ses nombreux protecteurs fit le reste. Il fut absous.

Il protestait qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres du roi; mais cependant on le soupçonna d'avoir des motifs personnels de haine contre les Vaudois. «Un de ses fermiers, dit Garnier, lui avait dérobé le prix de sa terre, et s'était caché parmi eux. La comtesse de Cental, qui n'était devenue riche que parce qu'elle avait peuplé ses terres d'habitations vaudoises, avait rejeté avec mépris l'offre de sa main. Ce ressentiment secret, qu'il se dissimulait à lui-même, put bien le porter aux atrocités dont il se souilla.»

Quant à l'avocat-général Guérin, il ne fut pas aussi heureux que son complice d'Oppède: traduit aussi devant le parlement de Paris, on lui chercha des crimes, et l'on n'eut pas de peine à lui en trouver. Il fut condamné à être pendu, non pour le massacre de Cabrières et de Mérindol, mais pour plusieurs faussetés, calomnies, prévarications, abus et malversations des deniers du roi et d'autres particuliers, sous couleur et titre de son état de procureur du Roi. Son arrêt fut exécuté à Paris, en 1554, à la grande satisfaction des bons citoyens.

LE COMTE SÉBASTIEN MONTÉCUCULLI, CONDAMNÉ COMME EMPOISONNEUR DU DAUPHIN, FILS DE FRANÇOIS Ier.

«Ce procès funeste, dit Voltaire, peut être mis dans la foule des cruautés juridiques que l'ivresse de l'opinion, celle de la passion, et l'ignorance, ont trop souvent déployées contre les hommes les plus innocens.»

Le dauphin François, fils de François Ier, jouait à la paume, à Lyon; il but beaucoup d'eau fraîche dans une transpiration abondante; il en résulta une pleurésie, ou une autre maladie du même genre, qui causa la mort du prince. Soudain le vulgaire, toujours crédule et souvent atroce dans ses conjectures, imputa sa mort à un empoisonnement. La cour adopta aussi cette présomption, soit par crédulité, soit par d'autres motifs encore moins excusables.

Bientôt les soupçons s'arrêtèrent sur le comte de Montécuculli, gentilhomme italien, échanson du dauphin, qui jouissait d'une grande faveur, et qui, par cela même, devait avoir beaucoup d'ennemis parmi les courtisans. C'était lui qui avait versé l'eau fraîche qu'avait bue le prince; on l'accusa de l'avoir empoisonné. Ce comte était né sujet de Charles-Quint; il lui avait parlé avant de venir à la cour de France; c'en était assez pour bâtir un complot. On arrêta Montécuculli, et on le mit à la torture.

Ce malheureux, vaincu par la douleur, avoua le crime qu'on lui imputait, et déclara qu'Antoine de Lève et Ferdinand de Gonzague, attachés tous deux à Charles-Quint, l'avaient porté à le commettre.

Outre la nullité d'un aveu arraché dans les tourmens de la question, si l'on apporte sur ce fait historique quelque esprit d'examen, on verra que ce prétendu crime est tout-à-fait dénué de fondement. D'abord Charles-Quint, à qui l'on n'a jamais pu reprocher aucune action qui ressemblât à une telle atrocité, n'avait aucun intérêt à commander l'empoisonnement du dauphin. Outre ce prince, François Ier avait deux autres fils, tous deux en âge de lui succéder, et il était lui-même dans la vigueur de l'âge. L'accusation était absurde: Montécuculli n'avait pas plus d'intérêt à la mort du dauphin; il était aimé de ce jeune prince, et attendait de son maître une grande fortune.

Les juges ne voulurent entrevoir aucune de ces raisons: ils avaient mission de trouver un empoisonneur et non de justifier l'accusé: ils condamnèrent Montécuculli. L'arrêt portait que le comte Sébastien Montécuculli, _convaincu_ d'avoir empoisonné François, dauphin et duc propriétaire de Bretagne, fils aîné du roi, avec de la poudre d'arsenic sublimé, et de s'être mis en devoir d'empoisonner le roi lui-même, serait traîné sur la claie jusqu'au lieu de la Grenette, où il serait tiré et démembré à quatre chevaux.

Cet arrêt infâme fut exécuté à Lyon en 1536.

On prétendit que, lors de la visite des papiers de Montécuculli, on avait trouvé un traité de l'usage des poisons écrit de sa main, de la poudre d'arsenic sublimé, et le vase de terre rouge dans lequel il avait présenté au dauphin le breuvage qui lui avait donné la mort. Ces allégations après coup ne prouvent rien, surtout quand on sait que de pareils procès se faisaient à huis-clos et par des commissaires dont les noms étaient souvent ignorés du public.

SUPPLICE D'ANNE DUBOURG, CONSEILLER AU PARLEMENT DE PARIS.

Sous le règne de Henri II, lorsque la France était gouvernée par les Guises, on nomma des inquisiteurs qu'on admit pour juges dans les procès extraordinaires que l'on faisait à ceux de la religion prétendue réformée; ces inquisiteurs étaient des prêtres. L'un d'eux, le fameux Mouchy, pour qui l'on inventa le sobriquet de _mouchards_ donné aux espions, suborna deux jeunes gens pour déposer que les prétendus réformés avaient fait, le jeudi saint, une assemblée dans laquelle, après avoir mangé un cochon en dérision du sabbat, ils avaient éteint les lampes et s'étaient abandonnés, hommes et femmes, à une prostitution générale. Sur cette déposition, les protestans furent en proie à toutes les rigueurs de la justice ecclésiastique, on institua des chambres ardentes pour les juger, et les flammes des bûchers exécutaient les jugemens.

Ces supplices excitèrent enfin la pitié, et quelques membres du parlement pensèrent que l'église devait plutôt réformer ses abus que faire brûler des hommes.

Au mois d'avril 1559, dans une assemblée qu'on nomme _mercuriale_, les plus savans et les plus modérés du parlement proposèrent d'user de moins de cruautés, et de chercher à réformer l'église. Anne Dubourg appuya surtout cet avis avec chaleur. Un de leurs confrères, sans respect pour son serment de conseiller, qui est de tenir secrètes les délibérations de la cour, sans égards pour l'honneur et l'équité, les dénonça au roi.

Henri II, excité par les Guises qui régnaient sous son nom, se rendit au parlement sans être attendu, le 15 juin 1559. Il était accompagné du cardinal Bertrandi, garde des sceaux, du connétable de Montmorency, et de plusieurs autres grands officiers de la couronne. Instruit que la délibération roulait sur la conduite à tenir à l'égard des réformés, le roi voulut que l'on continuât à parler en sa présence: c'était un piége tendu à la loyauté des conseillers: plusieurs y tombèrent. Dubourg parla avec plus de véhémence que ses confrères; il montra combien il était affreux de voir régner à la cour l'adultère, la débauche, la concussion, l'homicide, tandis qu'on livrait à la mort des citoyens qui servaient le roi selon les lois, et Dieu selon leur conscience.

Dubourg était un magistrat intègre, homme d'une vie irréprochable, et bon citoyen. Il était diacre, et ses études théologiques l'avaient conduit à adopter l'opinion des réformateurs.

Le roi donna au connétable l'ordre de l'arrêter ainsi que plusieurs autres conseillers qui avaient parlé dans le même sens. Les présidens aux enquêtes, Saint André et Minard, tant pour prouver leur zèle que pour satisfaire leur haine personnelle, poursuivirent la mort d'Anne Dubourg. Comme ce conseiller était diacre, il fut d'abord jugé par l'évêque de Paris du Bellai, assisté de l'inquisiteur Mouchi. Il appela comme d'abus de la sentence de l'évêque, et réclama la faculté d'être jugé par ses pairs. Cette justice lui fut refusée. Il fut jugé successivement à l'officialité de Paris, à celle de Sens et à celle de Lyon, et condamné par toutes les trois à être dégradé et à être livré au bras séculier comme hérétique.

On le mena d'abord à l'officialité; là, étant revêtu de ses habits sacerdotaux, on les lui arracha l'un après l'autre. Après cette cérémonie, on le ramena à la Bastille, et des commissaires du parlement que ses persécuteurs avaient choisis, le condamnèrent à être étranglé et brûlé.

Il entendit son arrêt avec résignation et courage, et dit à ses juges: «Éteignez vos feux, renoncez à vos vices, convertissez-vous à Dieu.» Ce malheureux, victime du fanatisme et de l'iniquité, fut pendu et brûlé dans la place de Grève. Il déclara, à la potence, qu'il mourait serviteur de Dieu, et ennemi des abus de l'église de Rome.

Le supplice d'Anne Dubourg fit plus de prosélytes protestans en un jour que les livres et les prédications n'en avaient fait pendant plusieurs années.

SAINT-JEAN DE LIGOURE, GENTILHOMME LIMOUSIN, MEURTRIER DE SA FEMME ET DE SES ENFANS.

De toutes les passions humaines qui enfantent des crimes, la plus vile, la plus ignoble, la moins digne d'excuses, c'est la cupidité. Que d'attentats, que de forfaits inouïs ont été suggérés par la soif de l'or! Elle rend capable de tous les genres de barbarie, étouffe les plus doux sentimens de la nature, en un mot sacrifie tout à elle-même. L'histoire suivante fournira un exemple de plus des étranges excès auxquels peut s'abandonner le cœur humain guidé par l'intérêt.

Au seizième siècle, sous le règne de Henri II, un gentilhomme Limousin, nommé Saint-Jean de Ligoure, jouissait d'une excellente réputation et vivait heureux au sein de sa famille, lorsque le goût de l'alchimie vint tout-à-coup détruire son bonheur domestique et ouvrir la porte de sa maison aux plus grands malheurs; bientôt, par suite de ses spéculations métallurgiques, il fut soupçonné de fabriquer de la fausse monnaie. Ce soupçon donna lieu à des poursuites; le beau-père du gentilhomme fut même arrêté et conduit prisonnier au Châtelet d'Angoulême.

A la nouvelle de l'emprisonnement de son beau-père, Ligoure, en proie à de vives inquiétudes, ne savait à quelle résolution il devait s'arrêter. Il s'adressa au maréchal de Saint-André, comme faisant partie de sa suite, et lui demanda sa protection. Le maréchal la lui promit, s'il était innocent; mais il ajouta que, s'il était coupable du crime de fausse monnaie qu'on lui imputait, il l'abandonnerait à toute la sévérité des lois; cette promesse n'avait rien de rassurant pour Ligoure; elle ne faisait même qu'aggraver sa position. Torturé par l'inquiétude, il alla trouver un prêtre de sa connaissance, et lui fit part du danger qu'il courait.

Ce prêtre était un homme abominable, tout à fait indigne de son ministère; comme complice de Ligoure pour l'affaire de la fausse monnaie, il était personnellement intéressé à trouver des moyens de soustraire Ligoure aux mains de la justice. On va voir l'infâme projet que conçut son âme horrible. Il conseilla d'abord à Ligoure de passer en pays étranger; mais, pour mettre sa fuite à l'abri de toutes recherches, il fallait, disait ce monstre, que le gentilhomme se débarrassât auparavant de tous ceux de sa famille et de sa maison que les tortures de la question pouvaient forcer de déposer contre lui. «Votre avis me paraît concluant, dit Ligoure; mais, pour le mettre à exécution, il faudrait que je consentisse à massacrer tout ce que j'ai de plus cher au monde.--Et quelle chose y a-t-il sur la terre qui doive nous être plus chère que nous-mêmes? Ne vaut il pas mieux que votre femme et vos enfans meurent innocens, que d'être exposés à causer votre ruine, en vous accusant devant la justice? Vous en ferez ce que bon vous semblera, mais, s'ils demeurent en vie, vous aurez beau quitter la France, vos biens seront confisqués, et vous-même serez livré à la justice en pays étranger, par suite des révélations de votre femme, de vos enfans ou de vos domestiques.»

Ces raisons monstrueuses frappèrent l'esprit de Ligoure, et le prêtre, l'éperonnant par d'autres paroles astucieuses, le décida au forfait horrible qu'il venait de lui conseiller. Le gentilhomme donna les mains à tout ce que cet affreux démon lui inspirait, et celui-ci se chargea de l'exécution du meurtre projeté. En conséquence, il se rendit au château, accompagné d'un individu aussi pervers que lui, et qui était un des domestiques du gentilhomme. Un peu auparavant leur arrivée, les enfans de Ligoure étant occupés à jouer, le plus petit d'entre eux ramassa quelques petites bûchettes, et comme il avait vu que l'on présentait la croix aux mourans, il fit de ses bûchettes autant de croix qu'il y avait de personnes dans la chambre, et les distribua à chacune d'elles; sa mère étonnée de cette idée, lui demanda ce qu'il fallait faire de ces croix. «Gardez-les, dit l'enfant, pour les tenir en main, parce que la mort va bientôt vous assaillir, ainsi que moi et toute la compagnie.»

Cette sorte d'avertissement fit peu d'impression sur la mère; mais elle ne tarda pas à reconnaître tout ce qu'il renfermait de prophétique. Les bourreaux venaient d'entrer dans le château; ils demandent à un petit laquais où se trouve la maîtresse de la maison, lui commandant de se tenir à la porte et de ne laisser entrer personne. Ils montent dans l'appartement, trouvent la mère et les enfans tenant encore à la main les croix de bois, ferment la porte de la chambre, massacrent les enfans en présence de leur mère éplorée: puis le prêtre, s'élançant sur cette malheureuse femme, lui perça le cœur d'un violent coup de dague, et tua aussi une demoiselle qui se trouvait en leur compagnie. Les meurtriers cherchèrent ensuite le petit laquais pour lui faire subir le même sort; mais cet enfant, effrayé des cris qu'il avait entendus, s'était sauvé dans la cave et caché sous un muid. Le ciel semblait le réserver pour servir d'indice d'un si grand forfait et pour dévoiler les circonstances d'un crime aussi épouvantable. Les meurtriers, fâchés que ce petit laquais leur eût échappé, mais certains d'ailleurs qu'il n'était point hors du logis, sortirent, fermèrent la porte et mirent le feu à la maison.

Cependant les paysans du voisinage, apercevant les flammes et la fumée qui sortaient du château de Saint-Jean de Ligoure, accourent de tous côtés. On trouve les portes closes, on heurte, on crie; mais, ne recevant aucune réponse, on enfonce aussitôt les portes. Quel spectacle horrible se présente à tous les regards! Les cadavres des enfans et de leur mère sont là gisans à moitié consumés par les flammes; pour comble d'atrocité, la mère était enceinte, et en découvrant son ventre, on y voit une pauvre créature suffoquée par les flammes. Le petit laquais, entendant le bruit du peuple, et bien sûr du départ des meurtriers, se mit à appeler à son aide; aussitôt la multitude courut à l'endroit d'où partaient ces cris; on rompit la porte de la cave, et l'on mit en liberté ce pauvre enfant plus mort que vif.

Quand il fut un peu revenu de sa terreur, il raconta les principales circonstances de la tragédie qui avait eu lieu dans le château.

On le conduisit ensuite à Limoges, où il fut nourri et entretenu aux frais de la justice, jusqu'à ce que les auteurs d'un tel attentat fussent arrêtés. Le prêtre et son complice n'échappèrent pas long-temps aux recherches de la police; on leur fit leur procès, et ils périrent sur la roue. Quant au gentilhomme, il s'était sauvé à Genève en Suisse, croyant de là braver le glaive de la loi. Mais le roi de France, instruit du crime de Ligoure et du lieu de sa retraite, le réclama au sénat de Berne, qui donna des ordres pour le faire arrêter et chargea de cette commission un sieur la Renoudie, fugitif de France.

La Renoudie fit si grande diligence et procéda si adroitement, qu'il vint arrêter Ligoure à Lausanne, tout en ayant l'air de venir tout simplement lui faire visite. Le criminel fut incontinent conduit à Berne, d'où l'on envoya en Limousin des magistrats pour faire une enquête à son sujet.

Le roi de France fit plusieurs fois demander par son ambassadeur l'extradition de Ligoure; mais ses démarches à ce sujet furent inutiles. Le sénat de Berne ne voulut pas condescendre à cette demande. Il fit lui-même le procès du criminel, et le condamna à avoir la tête tranchée publiquement.

L'arrêt fut exécuté peu de temps après à Berne, et les pièces du procès furent envoyées au roi de France.

MASSACRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.

Notre langue manque d'expressions pour caractériser ce monstrueux attentat, qui heureusement est unique dans l'histoire. Quoi de plus horrible, en effet, que de voir un roi faire lâchement assassiner, la nuit, à un signal convenu, une partie de ses sujets qui vient de se ranger sous son obéissance? On conçoit, bien qu'en frémissant d'horreur, l'épouvantable catastrophe connue sous le nom de _Vêpres siciliennes_; c'étaient des vaincus opprimés qui voulaient, d'un seul coup, se débarrasser d'orgueilleux conquérans. Mais qu'un roi qui devrait être le père de tous ses sujets ose, en pleine paix, méditer la mort d'un grand nombre d'entre eux, parce qu'ils n'ont pas la même religion que lui; qu'il emploie la plus perfide dissimulation pour les attirer dans un piége infâme; qu'il s'efforce d'endormir leur défiance par de faux semblans d'amitié; et que, profitant de l'heure du sommeil, il lance dans leurs maisons fermées ses satellites avides de carnage; qu'il seconde lui-même leur fureur, en versant de ses mains royales le sang des malheureux protestans; on ne peut attribuer de tels excès qu'à la plus furieuse démence ou à la plus profonde scélératesse.

Les protestans de France venaient de faire leur paix avec Charles IX. Ce jeune roi, soumis à toutes les volontés de sa mère, Catherine de Médicis, n'opposa aucune résistance au projet infernal qu'elle avait formé de détruire les chefs de ce parti redoutable. Tout fut concerté, les piéges furent tendus; on proposa aux protestans des conditions avantageuses. L'amiral de Coligny, fatigué de la guerre civile, les accepta avec autant de confiance que d'empressement. Charles IX, pour ôter tout sujet de soupçon, donna sa sœur en mariage au jeune Henri de Navarre. Trompée par des apparences aussi séduisantes, Jeanne d'Albret vint à la cour, avec son fils, l'amiral de Coligny, et tous les chefs des protestans. Le mariage fut célébré avec pompe; toutes les manières obligeantes, toutes les assurances d'amitié, tous les sermens furent prodigués par le roi et par son astucieuse mère; on ne s'occupa pendant plusieurs jours que de fêtes, de jeux et de mascarades.

Enfin une nuit, la veille de la Saint Barthélemy, au mois d'août 1572, l'ordre du massacre fut donné à minuit. On fit sonner le tocsin à Saint-Germain l'Auxerrois; et, peu après, la grosse cloche du Palais, que l'on ne sonnait que dans les grandes réjouissances, répondit à ce signal horrible. Toutes les maisons des protestans furent forcées et ouvertes en même temps.

Quelques jours auparavant, Coligny sortant du Louvre avait reçu un coup d'arquebuse qui l'avait blessé au bras gauche et à la main droite. «Voilà, s'était écrié l'amiral, voilà le fruit de ma réconciliation avec le duc de Guise.» Le roi de Navarre, le prince de Condé, se plaignirent au roi de cet attentat. Charles IX affecta une douleur extrême, fit rechercher les coupables, et donna le nom de père à Coligny. «Mon père, lui dit-il, la blessure est pour vous, et la douleur pour moi.» Tel était le langage qu'il tenait à la veille du massacre des protestans.

L'amiral était logé dans la rue de Bétizi, dans une maison qui depuis fut une auberge sous le nom d'hôtel Saint-Pierre.

Une troupe d'assassins, à la tête desquels était un certain Besme, bohémien, domestique de la maison de Guise, entra l'épée à la main et trouva l'amiral de Coligny assis dans un fauteuil. Il lui dit: «Est-ce toi qui es Coligny?--C'est moi-même, répondit l'amiral. Jeune homme, poursuivit le héros, d'un air calme et tranquille, et lui montrant ses cheveux blancs, tu devrais respecter mes cheveux blancs: mais fais ce que tu voudras, tu ne peux m'abréger la vie que de quelques jours.» Besme Bianowitz plongea son épée dans le sein de l'amiral, et lui donna un coup de revers sur le visage. On rapporte que Coligny, se sentant frappé, s'écria: «Au moins, si je périssais par la main d'un homme de cœur, et non par celle d'un misérable valet!»

Les lecteurs, amis des beaux vers, nous sauront gré de leur remettre sous les yeux ceux de la Henriade où se trouve si bien peinte l'héroïque mort de Coligny:

Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr et périr sans vengeance, Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et toute sa vertu. Déjà des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui l'enferme allait briser la porte! Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux Avec cet œil serein, ce front majestueux, Tel que, dans les combats, maître de son courage, Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage, A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect, Une force inconnue a suspendu leur rage. «Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs, Que le sort des combats respecta quarante ans; Frappez, ne craignez rien; Coligny vous pardonne; Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne... J'eusse aimé mieux la perdre, en combattant pour vous.» Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux; L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes, Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant de son peuple adoré. Besme, qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime; Des assassins trop lents il veut hâter les coups; Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible, Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime et trahir Médicis Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats il court d'un pas rapide: Coligny l'attendait d'un visage intrépide; Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée en détournant les yeux, De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage, Ne fît trembler son bras et glaçât son courage. Du plus grand des Français tel fut le triste sort, On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort; Son corps, percé de coup, privé de sépulture, Des oiseaux dévorans fut l'indigne pâture; Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis, Conquête digne d'elle et digne de son fils.

Le jeune Henri, duc de Guise, qui fut depuis assassiné à Blois, était à la porte de la maison de Coligny, attendant la fin de l'assassinat, et cria tout haut: _Besme, cela est-il fait?_ Besme jeta le corps de l'amiral par la fenêtre après l'avoir traîné jusque là par les pieds. Coligny tomba aux pieds du duc de Guise, qui eût l'infamie de frapper du pied le corps de ce grand homme expirant, et de le livrer à la populace, qui le mit en pièces. Besme, lui ayant marché sur le corps, dit à la troupe d'assassins qu'il avait sous ses ordres: C'est bien commencer; allons continuer notre besogne!

Le cadavre de l'amiral fut exposé pendant trois jours à la fureur populaire, et enfin pendu par les pieds au gibet de Montfaucon, où Charles IX alla le voir, répétant, dit-on, le mot de Vitellius, «Qu'un ennemi mort n'a rien d'horrible, et ne sent pas mauvais.» Un Italien ayant coupé la tête de l'amiral, pour la porter à Catherine de Médicis, cette princesse la fit embaumer et l'envoya à Rome.

Cependant tous les amis de Coligny étaient attaqués dans Paris, hommes, enfans, tout était massacré sans distinction; toutes les rues étaient jonchées de corps morts. Quelques prêtres, tenant un crucifix d'une main et une épée de l'autre, couraient à la tête des meurtriers, et les encourageaient au nom de Dieu, à n'épargner ni parens, ni amis.

Le maréchal de Tavannes, soldat ignorant et superstitieux, qui joignait le fanatisme religieux à la haine politique, courait à cheval dans Paris, criant aux soldats: «Du sang! du sang! La saignée est aussi salutaire dans le mois d'août que dans le mois de mai.»

Le palais du roi fut un des principaux théâtres du carnage, car le prince de Navarre logeait au Louvre et tous ses domestiques étaient protestans. Quelques-uns d'entre eux furent tués dans leurs lits avec leurs femmes; d'autres s'enfuyaient tout nus, et étaient poursuivis par les soldats sur les escaliers de tous les appartemens du palais, et même jusqu'à l'antichambre du roi. La jeune femme de Henri de Navarre, éveillée par cet affreux tumulte, craignant pour son époux et pour elle-même, saisie d'horreur et à demi morte, sauta brusquement de son lit pour aller se jeter aux pieds du roi son frère. A peine eut-elle ouvert la porte de sa chambre, que quelques-uns de ses domestiques protestans coururent s'y réfugier. Les sicaires entrèrent sur leurs pas, et les poursuivirent en présence de la princesse. Un d'eux, qui s'était caché sous son lit, y fut tué, deux autres furent percés de coups de hallebarde à ses pieds; elle fut elle-même couverte de sang.

Laissons parler cette princesse elle-même. Voici ce qu'elle dit, dans ses mémoires, sur les horreurs de la nuit de la Saint-Barthélemy: «Lorsque j'étais le plus endormie, voici un homme frappant des pieds et des mains à la porte, criant: _Navarre, Navarre!_ Ma nourrice, pensant que c'était le roi mon mari, court vitement à la porte; c'était un gentilhomme, nommé M. de Téjan, qui avait un coup d'épée dans le coude, un coup de hallebarde dans le bras, et qui était encore poursuivi par quatre archers, qui entrèrent tous après lui dans ma chambre. Lui, voulant se garantir, se jeta sur mon lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenaient, je me jette à la ruelle; et lui, après moi, me tenant toujours au travers le corps, nous crions tous les deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin Dieu voulut que M. de Nançai, capitaine des gardes, y vint, qui, me trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion, ne put se tenir de rire. Ayant changé de chemise, parce que j'étais toute couverte de sang, et m'étant fait jeter un manteau de nuit, je passai à l'appartement de madame de Lorraine, ma sœur. Entrant dans l'antichambre, un gentilhomme nommé Bourse, se sauvant des archers qui le poursuivaient, fut percé d'un coup de hallebarde à trois pas de moi.»

Un jeune gentilhomme, favori de Charles IX, le comte de La Rochefoucauld, avait passé la soirée avec le roi. Celui-ci éprouva quelques remords, et fut touché d'une sorte de compassion pour lui; il lui dit deux ou trois fois de ne point retourner chez lui, et de coucher dans sa chambre. Mais La Rochefoucauld répondit qu'il voulait aller trouver sa femme. Le roi ne l'en pressa pas davantage, et dit: Qu'on le laisse aller; je vois bien que Dieu a résolu sa mort. Ce jeune homme fut massacré deux heures après.

Le comte de Téligny, qui venait d'épouser la fille de l'amiral, périt aussi sous les coups des assassins. Il avait un visage si agréable et si doux, que les premiers qui étaient venus pour le tuer s'étaient laissés attendrir à sa vue; mais d'autres plus féroces le massacrèrent. Antoine de Clermont-Resnel, se sauvant en chemise, fut égorgé par le fils du fameux baron des Adrets, et par son propre cousin Bussy-d'Amboise. Le marquis de Pardaillan tomba à côté de lui. Guerchi se défendit long-temps dans la rue, et tua plusieurs meurtriers avant de succomber sous le nombre; mais le marquis de Lavardin n'eut pas le temps de tirer l'épée.

Parmi les autres victimes notables de la Saint-Barthélemy, on doit citer le célèbre sculpteur et architecte Jean Goujon, protestant, qui fut tué d'un coup de carabine, pendant qu'il travaillait aux magnifiques bas-reliefs dont il a orné le Louvre. Le savant Ramus ou La Ramée, professeur distingué au collége royal, fut jeté par une fenêtre du collége de Presle, dont il était principal.

Il y en eut fort peu qui échappèrent à ce massacre général. Parmi ceux-ci, la délivrance du jeune La Force a quelque chose de miraculeux. C'était un enfant de dix ans. Son père, son frère aîné et lui, furent arrêtés en même temps par les soldats du duc d'Anjou. Ces meurtriers tombèrent sur tous les trois à la fois, et les frappèrent au hasard. Le père et les enfans, couverts de sang, tombèrent à la renverse les uns sur les autres. Le plus jeune, qui n'avait reçu aucun coup, contrefit le mort, après avoir eu la prudence de s'écrier: _Je suis mort._ Il se laissa tomber entre son père et son frère, dont il reçut les derniers soupirs. Les meurtriers, les croyant tous morts, s'en allèrent en disant: «Les voilà bien tous trois.» Quelques malheureux vinrent ensuite dépouiller les corps; il restait un bas de toile au jeune La Force; un marqueur du jeu de paume du Verdelet voulut avoir ce bas de toile; il s'amusa à considérer le corps de ce bel enfant: «Hélas! dit-il, c'est bien dommage, celui-là n'est qu'un enfant, que peut-il avoir fait?» Ces paroles de compassion engagèrent le petit La Force à lever doucement la tête et à lui dire à voix basse: «Je ne suis pas encore mort.» Ce pauvre homme lui répondit: «Ne bougez, mon enfant; ayez patience.» Sur le soir, il le vint chercher, et lui dit: «Levez-vous, ils n'y sont plus.» Puis il lui mit sur les épaules un méchant manteau. Comme il le conduisait, quelqu'un des bourreaux lui demanda: «Qui est ce jeune garçon?--C'est mon neveu, répondit-il, qui s'est enivré; vous voyez comme il s'est accommodé! Je m'en vais bien lui donner le fouet.» Enfin le pauvre marqueur le mena chez lui et lui demanda trente écus pour sa récompense. De là le jeune La Force se fit conduire, déguisé en gueux, jusqu'à l'arsenal, chez le maréchal de Biron, son parent, grand-maître de l'artillerie; on le cacha quelque temps dans la chambre des filles; enfin, sur le bruit que la cour le faisait chercher pour s'en défaire, on le fit sauver en habit de page sous le nom de Beaupin. Cet enfant fut depuis le maréchal de La Force, et vécut quatre-vingt cinq ans.

Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, depuis maréchal de France, était allé passer la nuit avec la veuve d'un conseiller, bonne catholique et dame de charité de sa paroisse; il resta caché chez elle pendant trois jours, au bout desquels elle l'emmena habillé en fille et comme sa chambrière, à sa terre située à douze lieues de Paris.

Cependant plusieurs de ces infortunées victimes, échappées au fer des bourreaux, fuyaient du côté de la rivière. Quelques-uns la traversaient à la nage pour gagner le faubourg Saint-Germain. Charles IX les aperçut de sa fenêtre qui avait vue sur la rivière, et ce jeune monstre tira sur eux avec une carabine. Voici ce que Brantôme ne fait pas difficulté d'avouer dans ses Mémoires: «Quand il fut jour, le roi mit la tête à la fenêtre de sa chambre, et voyant aucuns dans le faubourg Saint-Germain qui se remuaient et se sauvaient, il prit une grande arquebuse de chasse qu'il avait, et en tirait tout plein de coups à eux, mais en vain, car l'arquebuse ne tirait pas si loin; incessamment criait: «_Tuez, tuez._» Catherine de Médicis, conservant un front calme au milieu de ce carnage, regardait du haut d'un balcon ces scènes d'horreur, enhardissait les assassins et riait d'entendre les cris des mourans. Ses filles d'honneur descendirent dans la rue avec une curiosité effrontée, digne des abominations de ce siècle; elles contemplèrent le corps dépouillé d'un gentilhomme nommé Soubise, qui avait été soupçonné d'impuissance, et qui venait d'être massacré sous les fenêtres de la reine.

Pour justifier cet horrible massacre, le roi alla au parlement accuser l'amiral de Coligny d'une conspiration, et le parlement rendit un arrêt contre le mort, par lequel il ordonna que son cadavre, après avoir été traîné sur une claie, serait pendu en Grève, ses enfans déclarés roturiers et incapables de posséder aucune charge, sa maison de Châtillon-sur-Loing rasée, les arbres coupés, etc., et que tous les ans on ferait une procession le jour de la Saint-Barthélemy, pour remercier Dieu de la découverte de la conspiration, à laquelle l'amiral n'avait pas songé. Malgré cet arrêt, la fille de l'amiral, veuve de Téligny, épousa peu de temps après le prince d'Orange.

Quelques années auparavant, le parlement avait mis à prix la tête de Coligny. «Il est impossible de savoir, dit Voltaire, s'il est vrai que l'on envoya la tête de l'amiral à Rome. Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'il y a à Rome, dans le Vatican, un tableau où est représenté le massacre de la Saint-Barthélemy avec ces paroles: _Le pape approuve la mort de Coligny._»

Le jeune Henri de Navarre, depuis Henri IV, fut épargné, moins par compassion que par politique; il fut retenu prisonnier jusqu'à la mort du roi, comme caution de la soumission des protestans. Quelque temps avant la Saint-Barthélemy, Jeanne d'Albret, mère d'Henri IV, était morte presque subitement. Le bruit courut alors qu'elle avait été empoisonnée par l'odeur d'une paire de gants de senteur, que lui avait vendue Réné, Italien, grand scélérat, et parfumeur attaché à la cour de Catherine de Médicis. Quoique cette opinion ne fût pas ridicule, il paraît qu'elle était fausse. Le corps de la princesse fut ouvert, et les chirurgiens rapportèrent qu'ils n'y avaient point trouvé de marques de poison.

Le massacre de la Saint-Barthélemy ne se borna pas à la ville de Paris. Les mêmes ordres de la cour furent envoyés à tous les gouvernemens des provinces de France. Le massacre s'exécuta dans plusieurs villes, entre autres à Lyon et à Toulouse, où le parti des Guises dominait. Dans cette dernière ville, le 3 septembre, on fit arrêter tous les religionnaires qui n'avaient pas pris la fuite, et on les entassa dans les prisons de la Conciergerie; sur des ordres secrets de la cour, sept à huit assassins, armés de haches et de coutelas, furent introduits dans les prisons, le 4 octobre, avant le lever du soleil, se firent amener, l'un après l'autre, tous les prisonniers qui y étaient rassemblés, et les massacrèrent impitoyablement sur les degrés du palais, au nombre de trois cents environ, parmi lesquels se trouvaient trois conseillers au parlement, deux conseillers au sénéchal et plusieurs autres personnes de distinction. Après cette sanglante exécution, on dépouilla entièrement les cadavres des malheureuses victimes, et on les laissa tout nus pendant deux jours, exposés à la vue du peuple, excepté les trois conseillers au parlement, qui, revêtus de leurs robes rouges, furent pendus à l'ormeau du palais. Deux jours après on creusa des fosses dans la cour de la sénéchaussée, située dans le voisinage, et on y jeta pêle-mêle toutes les victimes, après qu'on eut saccagé leurs maisons et celles des autres religionnaires.

Mais, dans un grand nombre de villes, les chefs catholiques s'opposèrent à l'exécution de ces ordres sanguinaires. Parmi ces hommes courageux, on doit citer le comte de Tende, en Provence; Gordes, de la maison de Simiane, en Dauphiné; Saint-Hérem, en Auvergne; Charni, de la maison de Chabot, en Bourgogne; La Guiche, à Mâcon; le brave d'Ortez, à Bayonne; Villars, consul de Nîmes.

«On attribue communément les forfaits de Catherine de Médicis, dit Saint-Foix, à l'ambition de gouverner, et à l'embarras où elle se trouvait entre les Guises et les chefs du parti calviniste; pour moi, continue-t-il, après avoir lu, examiné et discuté tout ce qui a été écrit pour et contre, je pense que, formée pour brouiller et détruire, il en était de son âme comme d'un être infecté dans son germe, et qui devint un fléau; qu'une autorité sans trouble ne l'eût point flattée; qu'elle ne se plaisait qu'au milieu des orages, et qu'elle aurait semé la discorde et la division dans la cour la plus tranquille et la plus soumise. Rien ne dévoile mieux toute l'horreur de son caractère, que l'éducation de ses enfans. Elle voulait que des combats de coqs, de chiens et d'autres animaux, fussent une de leurs récréations ordinaires. S'il y avait quelque exécution considérable à la Grève, elle les y menait. Et, pour les rendre aussi lascifs que sanguinaires, elle donnait de temps en temps de petites fêtes, où ses filles d'honneur, les cheveux épars, couronnées de fleurs, servaient à table à demi nues. Charles IX, avec le caractère le plus impétueux, avait d'ailleurs de grandes qualités; l'éducation le pervertit entièrement. Papire Masson rapporte qu'un des grands plaisirs de ce prince était de montrer son adresse à abattre d'un seul coup la tête des ânes et des cochons qu'il rencontrait dans son chemin, en allant à la chasse; et qu'un jour, Lansac, un de ses favoris, l'ayant trouvé l'épée à la main contre son mulet, lui demanda gravement: Quelle querelle est donc survenue entre sa majesté très-chrétienne et mon mulet?

«Catherine de Médicis, les Guises, le chancelier de Birague et les Gondis étaient des étrangers qui gouvernaient le royaume: ils formèrent et dirigèrent le complot du massacre de la Saint-Barthélemy. Il me semble, ajoute Saint-Foix, qu'on doit en reprocher un peu moins l'horreur à notre nation, que celle des proscriptions aux Romains; Sylla et Auguste étaient Romains.»

Quoi qu'il en soit, environ soixante-dix mille Français furent égorgés au sein de la capitale, sans compter ceux qui furent assassinés dans les provinces, ceux qui périrent les armes à la main, et les protestans immolés au massacre de Vassy, qui avait été comme le prélude de celui de la Saint-Barthélemy.

Enfin, quoique de fanatiques historiens aient été les apologistes de cette infernale journée, quoiqu'on ait loué à Rome le zèle pieux de Charles IX, et le terrible exemple qu'il avait fait, disait-on, des hérétiques; quoique le cardinal Baronius ait dit que cette action était nécessaire; quoique le parlement de Paris ait ordonné alors une procession annuelle en mémoire de cette exécution; quoique le pape Grégoire XIII (Buoncompagno) ait été transporté de la joie la plus vive lorsqu'il en reçut la nouvelle, et en ait fait rendre grâce à Dieu; il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui il n'est plus qu'une opinion sur cette infâme journée; on ne se la rappelle qu'avec une horreur profonde; l'on s'indigne, et l'on tremble pour l'humanité, quand on voit la dissimulation, jointe au fanatisme et à la cruauté, produire de si grands attentats.

Cette Saint-Barthélemy, au moyen de laquelle on croyait extirper toutes les causes de troubles, n'eut pas même l'avantage de produire l'effet qu'on s'en était promis. La guerre civile éclata de nouveau avec plus de fureur; les protestans échappés au massacre coururent à la vengeance. Ils combattirent avec ce désespoir qui fait acheter chèrement le triomphe aux vainqueurs.

ANNIBAL COCONAS.

Cet Annibal Coconas, gentilhomme piémontais, exerça les plus affreuses cruautés sur les calvinistes, pendant l'horrible massacre de la Saint-Barthélemy. Voici ce qu'en disait Charles IX, peu de jours avant de mourir:

«Coconas était un gentilhomme railleur et brave, mais méchant, voire un des plus méchans qui fust en mon royaume. Il me souvient lui avoir ouï dire entre autres choses, se vantant de la Saint-Barthélemy, qu'il avait racheté des mains du peuple jusqu'à trente huguenots, pour avoir le contentement de les faire mourir à son plaisir, qui était de leur faire renier leur religion, sous la promesse de leur sauver la vie; ce qu'ayant fait, il les poignardait et faisait languir et mourir à petits coups, cruellement.»

Coconas ayant été accusé d'avoir voulu, avec La Mole, enlever le duc d'Alençon, pour le mettre à la tête des rebelles, fut mis en jugement et condamné à avoir la tête tranchée; ce qui fut exécuté à Paris en 1574. Sa mémoire fut réhabilitée deux ans après, circonstance qui semblerait prouver que son crime n'était pas bien avéré.

Saint-Foix rapporte, d'après les _Mémoires de Nevers_, que Henriette de Clèves, femme de Louis de Gonzague, duc de Nevers, alla elle-même enlever de nuit la tête de Coconas, son amant, qu'on avait exposée sur un poteau dans la place de Grève, et la porta à l'hôtel de Nesle, où elle faisait sa résidence; qu'elle la fit soigneusement embaumer, et la garda long-temps dans l'armoire d'un cabinet, derrière son lit. Ce même cabinet fut arrosé des larmes de sa petite-fille, Marie Louise de Gonzague de Clèves, dont l'amant, le grand-écuyer Cinq-Mars, eut la même destinée que Coconas.

ASSASSINAT DES GUISES.

Dans les guerres civiles, il est bien rare que les bourreaux ne deviennent victimes à leur tour. Le parti le plus puissant commence par décimer tous les autres, et lorsque son triomphe est assuré, il finit par se décimer lui-même. L'histoire de nos longs troubles révolutionnaires en est une preuve encore toute palpitante.

Les Guises avaient été les plus ardens promoteurs de la Saint-Barthélemy: ils devaient périr sous les coups de l'un de leurs complices, le duc d'Anjou, depuis Henri III. Déjà François de Guise avait succombé devant Orléans sous le poignard de Poltrot. Son fils Henri de Guise, quoique appelé à jouer un plus grand rôle, lui fut néanmoins inférieur; mais, comme son père, il périt par un lâche assassinat.

Henri de Guise, chef de la Ligue, était à l'apogée de sa puissance, et touchait peut-être au moment de placer sur son front la couronne de France.

Voici quel était son plan: offrir au roi sa démission de lieutenant-général du royaume; demander à se retirer, afin d'obtenir des états l'épée de connétable; alors, devenu maître de toutes les forces du royaume, déposer Valois et l'enfermer dans un couvent. Le cardinal de Guise, son frère, jurait qu'il ne voulait pas mourir _avant d'avoir mis et tenu la tête de ce tyran entre ses jambes, pour lui faire la couronne avec la pointe d'un poignard_. «C'était un propos de famille, dit M. de Chateaubriand. Madame de Montpensier portait suspendus à son côté des ciseaux d'or _pour faire_, disait-elle, _la couronne monachale à Henri, quand il serait confiné dans un cloître_. Cette femme ne pardonna jamais à Henri III, ou des faveurs offertes et dédaignées, ou quelques paroles échappées à ce monarque sur des infirmités secrètes. Ces petits détails seraient peu dignes de la gravité des fastes de l'espèce humaine, si, en France, l'histoire de l'amour-propre n'était trop souvent liée à celle des crimes.»

Au moment où ce projet allait recevoir son exécution dans les états assemblés à Blois, Henri III se réveilla. Mais laissons parler le grand écrivain qui vient d'être cité; il peint cette période de notre histoire comme s'il l'eût vue de ses propres yeux. «Henri III, dit-il, se conduisit avec une profondeur de dissimulation qui ne semblait plus possible dans une âme aussi énervée et un homme aussi avili. Il commença par habituer le cardinal de Guise à venir fréquemment au château, sous le prétexte de lui parler du maréchal de Matignon. Le roi voulait maintenir ce maréchal en sa charge de lieutenant-général en Guyenne; le cardinal de Guise, qui désirait obtenir cette charge pour lui-même, poussait les états à demander le rappel de Matignon. Le roi flattait doublement les passions du cardinal, en s'adressant à lui pour modérer les états, et en lui laissant l'espérance d'obtenir la place qu'il ambitionnait.

«Henri feignit ensuite un redoublement de ferveur; il fit construire au-dessus de sa chambre de petites cellules, afin d'y loger des capucins, résolu qu'il était, disait-il, de quitter le monde et de se livrer à la solitude. _En un temps où il s'agissait de sa vie et de sa couronne, il paraissait à vue presque privé de mouvement et de sentiment._ Il écrivit de sa propre main un mémoire _pour faire dépêcher des paremens d'autels et autres ornemens d'église aux capucins_. Le duc de Guise fut tellement trompé à ces marques d'une imbécile faiblesse, qu'il ne voulait croire à aucun projet du roi. _Il est trop poltron_, disait-il à la princesse de Lorraine; _il n'oserait_, disait-il à la reine-mère, qui semblait l'avertir, en conseillant peut-être sa mort.

«Henri régla d'avance tout ce qu'il ferait dans la semaine de Noël, semaine qu'il avait fixée pour la catastrophe, y compris le vendredi, jour auquel il annonçait un pèlerinage à Notre-Dame de Cléry. Les plus zélés serviteurs de ce prince, le voyant se livrer à ces soins, et le croyant sincère, désespéraient de sa sûreté. De même que le duc de Guise recevait de continuels renseignemens des desseins du roi, Henri ne cessait d'être averti des machinations du duc de Guise: le duc d'Épernon lui en mandait les détails dans ses lettres, et ce qu'il y a de plus étrange, le duc de Mayenne et le duc d'Aumale étaient au nombre des dénonciateurs; l'un dépêcha à Blois un gentilhomme, et le second sa femme, pour instruire le roi de tout. On ne saurait douter de ce fait, puisque Henri III le relate dans sa déclaration publique de février 1589 contre le duc de Mayenne. Il affirme que ce duc lui avait fait dire que, s'il ne venait pas lui-même révéler le crime projeté de son frère, c'est qu'étant à Lyon, il craignait de ne pouvoir arriver assez tôt; ce fait est encore confirmé par le duc de Nevers, dans son traité _de la prise des armes_. Et pourtant, malgré la déclaration d'Henri III, la ligue, faute de mieux, mit Mayenne à sa tête. Ce même Mayenne avait refusé d'entrer dans les complots contre la vie du roi, notamment dans celui qui devait être exécuté le jour du service funèbre de la reine d'Écosse, et il avait voulu une fois se battre contre son frère le duc de Guise.

«Quant à la duchesse d'Aumale, elle s'était engagée, dès la naissance de la ligue, à avertir le roi de tout ce qui se tramerait contre lui; malheureusement Villequier, qui trahissait Henri III, avait souvent reçu les confidences de cette femme. Le 10 de novembre 1588, elle écrivit à la reine-mère; Catherine envoya chercher son fils, qui lui dépêcha Miron, son médecin, pour prendre ses ordres. «Dites au roi, répondit-elle, que je le prie de descendre dans mon cabinet, pour ce que j'ai chose à lui dire qui importe à sa vie, à son honneur et à son état.» Le roi descendit, accompagné d'un de ses familiers et de Miron. Catherine et son fils se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; quand le roi sortit, les deux témoins, qui se tenaient à l'écart à l'autre bout du cabinet, entendirent la reine-mère prononcer distinctement ces paroles: «Monsieur mon fils, il s'en faut dépêcher; c'est trop long-temps attendre; mais donnez si bon ordre que vous ne soyez plus trompé comme vous le fûtes aux barricades de Paris....»

«On remarqua que le duc, qui avait eu connaissance de la conférence, se promena plus de deux heures à pas agités, en donnant des marques d'impatience, au milieu des _pages_ et des _laquais_, sur la terrasse du donjon du château, appelée la Perche-au-Breton.

«Ce château de Blois était joint à la ville par un chemin pratiqué dans le roc, vaste édifice où était empreinte la main de divers siècles, depuis les bâtisses féodales des Châtillons et la tour du Château-Renaud, jusqu'aux ouvrages demi-grecs et demi-gothiques de Louis XII, de François Ier et de ses successeurs; c'est là qu'eut lieu une des catastrophes les plus tragiques de l'histoire.

«Trois jours avant, le _Balafré_ avait invité à souper le cardinal son frère, l'archevêque de Lyon, le président de Neuilly, La Chapelle-Marteau, prevôt des marchands de Paris, et Mendreville, tous de sa faction. Le duc, par un de ces pressentimens vagues qui avertissent du péril, avait quelque intention de faire un voyage à Orléans; il dit à ses convives qu'on l'avertissait d'une entreprise du roi sur sa personne, et il leur demanda conseil.

«L'archevêque de Lyon s'éleva avec force contre tout projet de retraite; c'était, selon lui, manquer une occasion qui ne se retrouverait jamais, après avoir eu le bonheur d'avoir fait convoquer les états, et d'y avoir réuni tant de membres de la Sainte-Union; il soutint que le duc de Guise disposait du tiers-état, du clergé et de plus du tiers des membres de la noblesse. Le président de Neuilly était tout alarmé; La Chapelle-Marteau prétendait qu'il n'y avait rien à craindre; mais Mendreville déclara, en jurant, que l'archevêque de Lyon parlait du roi comme d'un prince sensé et bien conseillé; mais que le roi était un fou, qu'il agirait en fou; qu'il n'aurait ni appréhension, ni prévoyance; que s'il avait conçu un dessein, il l'exécuterait mal ou bien; qu'ainsi il se fallait lever en force devant lui, ou qu'autrement il n'y avait nulle sûreté.

«Le duc de Guise trouva que Mendreville avait plus raison qu'eux tous, mais il ajouta: «Mes affaires sont réduites en tels termes, que, quand je verrais entrer la mort par la fenêtre, je ne voudrais pas sortir par la porte pour la fuir.»

«Le roi, de son côté, avait assemblé son conseil, composé des seigneurs de Rieux, d'Alphonse Ornano et des secrétaires d'état. «Il y a long-temps, leur dit-il, que je suis sous la tutelle de messieurs de Guise. J'ai eu dix mille argumens de me méfier d'eux, mais je n'en ai jamais eu tant que depuis l'ouverture des états. Je suis résolu d'en tirer raison, mais non par la voie ordinaire de justice, car M. de Guise a tant de pouvoir dans ce lieu, que si je lui faisais faire son procès, lui-même le ferait à ses juges. Je suis résolu de le faire tuer présentement dans ma chambre; il est temps que je sois seul roi: qui a compagnon a maître.» (_Pasquier_). Le roi ayant cessé de parler, un ou deux membres du conseil proposèrent l'emprisonnement légal et le procès en forme; tous les autres furent d'une opinion contraire, soutenant qu'en matière de crime de lèze-majesté la punition devait précéder le jugement.

«Le roi confirma cette opinion: «Mettre en prison le _Guisard_, dit-il, ce serait mettre dans les filets le sanglier qui serait plus puissant que nos cordes.» (_L'Estoile_).

«On délibéra sur le jour où le coup serait frappé; le roi déclara qu'il ferait tuer le duc de Guise au souper que l'archevêque de Lyon lui devait donner le dimanche avant la saint Thomas; ensuite l'exécution fut retardée jusqu'au mercredi suivant, jour même de la saint Thomas, et enfin renvoyée au 23, avant-veille de Noël.

«Le 22, le duc de Guise, se mettant à table pour dîner, trouva sous sa serviette un billet ainsi conçu: «Donnez-vous de garde; on est sur le point de vous jouer un mauvais tour.» Il écrivit au bas au crayon: «On n'oserait.» Et il jeta le billet sous la table. Le même jour, le duc d'Elbeuf lui dit qu'on attenterait le lendemain à sa vie. «Je vois bien, mon cousin, répondit le Balafré, que vous avez regardé votre almanach, car tous les almanachs de cette année sont farcis de telles menaces.» (_L'Estoile_).

«Le roi avait annoncé qu'il irait, le lendemain 23, à La Noue, maison de campagne au bout d'une longue allée sur le bord de la forêt de Blois, afin de passer la veille de Noël en prières. Rassuré par le projet de ce prétendu voyage, le cardinal de Guise pressa son frère de partir pour Orléans, disant qu'il était assez fort, lui, cardinal, pour enlever Henri et le conduire à Paris. Une fois remis aux mains des Parisiens, les états l'auraient déposé, comme incapable de régner, puis confiné dans un château avec une pension de deux cent mille écus, le duc de Guise eût été proclamé roi à sa place. C'était le dernier plan, car les plans variaient. Catherine avait elle-même songé à priver son fils de la couronne, mais en lui donnant dans sa retraite des femmes au lieu d'or comme chaînes plus sûres; elle eût alors demandé le trône pour le duc de Lorraine, son petit-fils par sa fille. Deux grands conspirateurs cherchaient donc à se devancer pour s'arracher mutuellement le pouvoir et la vie; leurs complots respectifs étaient connus de l'un et de l'autre. Le plus dissimulé l'emporta sur le plus vain.

«Le 22, le roi, après avoir soupé, se retira dans sa chambre, vers les sept heures; il donna l'ordre à Liancourt, premier écuyer, de faire avancer son carrosse à la porte de la galerie des cerfs, le lendemain matin, 23 décembre, à quatre heures, toujours sous prétexte d'aller à La Noue. En même temps, il envoya le sieur de Marle inviter le cardinal de Guise à se rendre au château à six heures, parce qu'il désirait lui parler avant de partir. Le maréchal d'Aumont, les sieurs de Rambouillet, de Maintenon, d'O, le colonel Alphonse Ornano, quelques autres seigneurs et gens du conseil, les quarante-cinq gentilshommes ordinaires furent requis de se trouver à la même heure dans la chambre du roi.

«A neuf heures du soir, le roi mande Larchant, capitaine des gardes-du-corps; il lui enjoint de se tenir le lendemain, à sept heures du matin, avec quelques-uns des gardes sur le passage du duc de Guise quand celui-ci viendrait au conseil. Larchant et les siens présenteraient à ce prince une supplique tendant à les faire payer de leurs appointemens. Aussitôt que le duc serait entré dans la chambre du conseil, qui formait l'antichambre de la chambre du roi, Larchant se saisirait de la porte et de l'escalier, ne laisserait ni entrer, ni sortir, ni passer personne. Vingt autres gardes seraient placés par lui, Larchant, à l'escalier du vieux cabinet, d'où l'on descendait à la galerie des cerfs.

«Tout étant disposé de la sorte, Henri rentra dans son cabinet avec de Termes; c'était Roger de Saint Lary de Belgarde, si connu depuis. A minuit, Valois lui dit: «Mon fils, allez vous coucher, et dites à Duhalde qu'il ne faille de m'éveiller à quatre heures, et vous trouvez ici à pareille heure.....» Le roi prend son bougeoir, et va dormir avec la reine.

«Le duc de Guise veillait alors auprès de Charlotte de Beaune, petite-fille de Samblançai, mariée d'abord au seigneur de Sauve, et en secondes noces à François de la Trémoille, marquis de Noirmoutiers. Aussi belle que volage, elle allait, selon l'expression libre du Laboureur, coucher d'un parti chez l'autre. Liée jadis avec le duc d'Alençon et le roi de Navarre, les secrets qu'elle dérobait au plaisir, elle les redisait à Catherine de Médicis et au duc de Guise. Cette fois elle essaya de l'éclairer sur les dangers qu'il courait: elle le conjura de fuir; mais il crut moins à ses conseils qu'à ses caresses, et il resta; il ne rentra chez lui qu'à quatre heures du matin; on lui remit cinq billets qui tous l'admonestaient de se précautionner contre le roi. Le duc mit ces billets sous son chevet. Le Jeune, son chirurgien, et beaucoup d'autres cliens qui l'environnaient, le suppliaient de tenir compte de cet avis «Ce ne serait jamais fini, dit-il; dormons, et vous, allez coucher.» (_Miron._)

Le 23, à quatre heures du matin, Duhalde vint heurter à la porte de la chambre de la reine; la dame Piolant, première femme de chambre, accourt au bruit «Qui est là? dit-elle.--C'est Duhalde, répond celui-ci; dites au roi qu'il est quatre heures.--Il dort, et la reine aussi, répliqua la dame de Piolant.--Éveillez-le, dit Duhalde, ou je heurterai si fort que je les réveillerai tous deux.»

«Le roi ne dormait point, ses inquiétudes étaient trop vives. Ayant appris la venue de Duhalde, il demande ses bottines, sa robe de chambre et son bougeoir; il se lève, et laissant la reine tout émue, se rend dans son cabinet, où l'attendaient déjà de Termes et Duhalde. Il prend les clefs des cellules destinées aux capucins; il monte éclairé par de Termes, qui portait le bougeoir devant lui; il ouvre une cellule et y enferme Duhalde effrayé; il redescend, et à mesure que les quarante-cinq gentilshommes de sa garde se présentent, il les conduit aux cellules, dans lesquelles il les incarcère un à un, comme Duhalde. Les personnages convoqués au conseil commençaient d'arriver au cabinet du roi; on y pénétrait à travers un passage étroit et oblique qu'Henri avait fait pratiquer exprès dans un coin de sa chambre à coucher, laquelle précédait ce cabinet. La porte ordinaire de la chambre avait été bouchée. Lorsque les ministres et les seigneurs sont entrés, le roi va mettre en liberté ses prisonniers, les ramène en silence dans sa chambre, leur recommandant de ne faire aucun bruit à cause de la reine-mère, qui était malade et logée au-dessous.

«Ces précautions prises, le roi revient au conseil, et redit aux assistans ce qu'il leur avait déjà dit sur la nécessité où il se trouvait réduit de prévenir les complots du duc de Guise. Le maréchal d'Aumont hésitait, parce que le roi avait promis et juré, le 4 décembre, sur le saint sacrement de l'autel, parfaite réconciliation et amitié avec le duc de Guise. «Mon cousin, lui avait-il dit, croyez-vous que j'aie l'âme si méchante que de vous vouloir mal? Au contraire, je déclare qu'il n'y a personne en mon royaume que j'aime mieux que vous, et à qui je sois plus tenu, comme je le ferai paraître par bons effets, d'ici à peu de temps.»

«On calma les scrupules du maréchal d'Aumont en s'efforçant de lui prouver que le duc de Guise avait manqué le premier à sa parole.

«Le roi passa du cabinet du conseil dans la chambre où étaient assemblés les gentilshommes, et il leur parla de la sorte:

«Il n'y a aucun de vous qui ne soit obligé de reconnaître combien est grand l'honneur qu'il a reçu de moi, ayant fait choix de vos personnes sur toute la noblesse de mon royaume, pour confier la mienne à leur valeur, vigilance et fidélité. Vous avez été mes obligés, maintenant je veux être le vôtre en une urgente occasion, où il y va de mon honneur, de mon état et de ma vie. Vous savez tous les insultes que j'ai reçues du duc de Guise, lesquelles j'ai souffertes, jusqu'à faire douter de ma puissance et de mon courage, pensant par ma douceur allentir ou arrêter le cours de cette violente et furieuse ambition. Il est résolu de faire son dernier effort sur ma personne, pour disposer après de ma couronne et de ma vie. J'en suis réduit à telle extrémité qu'il faut que je meure ou qu'il meure, et que ce soit ce matin. Ne voulez-vous pas me servir et me venger?»

«Tous ensemble s'écrièrent qu'ils étaient prêts à tuer le rebelle; et Sariac, gentilhomme gascon, frappant de sa main la poitrine du roi, lui dit: _Cap de Diou! sire, iou lou bous rendis mort!_

«Henri les pria de modérer les témoignages de leur zèle, de peur d'éveiller la reine-mère: «Voyons, dit-il ensuite, qui de vous a des poignards?» Huit d'entre eux en avaient; le poignard de Sariac était d'Écosse. Ces huit gentilshommes, pourvus de l'arme des assassins, furent particulièrement choisis pour demeurer dans la chambre et porter les premiers coups; le roi leur adjoignit un autre garde nommé Loignac, qui n'avait qu'une épée; douze autres des quarante-cinq furent placés dans le vieux cabinet, où le roi devait mander le duc: ils reçurent l'ordre de le tuer ou de l'achever de tuer à coups d'épée, lorsqu'il lèverait la portière de velours pour entrer dans le cabinet. Le reste des gardes prit poste à la montée qui communiquait du cabinet à la galerie des cerfs. Nambu, huissier de la chambre, ne devait laisser entrer ni sortir personne que par le commandement exprès du roi. Le maréchal d'Aumont s'assit au conseil pour s'assurer du cardinal de Guise et de l'archevêque de Lyon, après la mort du duc.

«Le roi se retira dans un appartement qui avait vue sur les jardins, ayant tout ordonné avec le sang-froid d'un général qui va donner une bataille décisive; il ne s'agissait que de l'assassinat et de la mort d'un homme; mais cet homme était le duc de Guise. Henri, demeuré seul, ne garda pas cette tranquillité; il allait, venait, ne pouvait demeurer en place, se présentait à la porte de son cabinet; plein d'intérêt et de pitié pour les meurtriers, il les invitait à bien se prémunir contre le courage et la force de cet autre Henri qu'ils étaient chargés d'immoler. «Il est grand et puissant, leur disait-il, s'il vous endommageait, j'en serais marri.» On lui vint apprendre que le cardinal de Guise était entré au conseil; mais son frère n'arrivait pas, et le roi était cruellement travaillé de ce retard.

«Le duc dormait; il cherchait dans le sommeil le renouvellement de ses forces épuisées aux voluptés de cette même nuit qui vit préparer sa mort: il allait entrer dans une nuit plus longue où il aurait le temps de se reposer, prêt à tomber qu'il était des bras d'une femme entre les mains de Dieu. Ses valets de chambre ne l'éveillèrent qu'à huit heures, en lui disant que le roi était près de partir. Il se lève à la hâte, revêt un pourpoint de satin gris, et sort pour se rendre au conseil.

«Arrivé sur la terrasse du château, il est accosté par un gentilhomme d'Auvergne, nommé Lasalle, qui le supplie de ne passer outre: «Mon bon ami, lui répondit-il, il y a long-temps que je suis guéri d'appréhensions.» Quatre ou cinq pas plus loin, il rencontre un Picard appelé d'Aubencourt, qui cherche à le retenir; il le traite de sot. Le matin même, il avait reçu neuf billets qui lui annonçaient son sort, et il avait dit, en mettant le dernier dans sa poche: «Voilà le neuvième.» Au pied de l'escalier du château, le capitaine Larchant lui présenta, comme il en était convenu avec le roi, une requête, afin d'obtenir le paiement des gardes; et c'étaient ces mêmes gardes qui allaient assassiner celui dont ils imploraient la bonté: on profitait du généreux caractère du duc pour lui ôter les soupçons qu'il eût pu concevoir à la vue des soldats.

«Arrivé dans la chambre du conseil, il parut cependant étonné de la présence du maréchal d'Aumont, car on ne devait traiter que de matière des finances. Il s'assit, et dit un moment après: «J'ai froid, le cœur me fait mal, qu'on fasse du feu.» Quelques gouttes de sang lui chûrent du nez, et quelques larmes des yeux; affaiblissement qu'on attribua plutôt à une débauche qu'à un pressentiment. S'étant établi devant le feu, il laissa tomber son mouchoir, et mit le pied dessus, comme par mégarde. Fontenai ou Mortefontaine, trésorier de l'épargne, le releva; sur quoi le duc de Guise pria Fontenai de le porter à Péricart, son secrétaire, pour en avoir un autre, et de dire en même temps à ce secrétaire de le venir promptement trouver. «C'était, comme plusieurs ont cru, dit Pasquier, afin d'avertir ses amis du danger où il pensait être.» Saint-Prix, premier valet de chambre du roi, présenta au duc quelques fruits secs qu'il avait demandés au moment de sa défaillance.

«Henri, ayant appris l'arrivée du duc de Guise, envoya Réval l'inviter à lui venir parler dans le vieux cabinet. L'huissier de la chambre, Nambu, refusa, d'après sa consigne, le passage à Réval; celui-ci revint vers son maître avec un visage effaré: «Mon Dieu! qu'avez-vous? dit le roi; qu'y a-t-il? Que vous êtes pâle! vous me gâterez tout. Frottez vos joues; frottez vos joues, Réval.» La cause du retour de Réval expliquée, Henri ouvre la porte du cabinet, ordonne à Nambu de laisser passer Réval.

«Marillac, maître des requêtes, rapportait une affaire des gabelles, quand Réval parut dans la salle du conseil: «Monsieur, dit-il au duc de Guise, le roi vous demande, il est en son vieux cabinet;» et Réval se retire. Le duc de Guise se lève, enferme quelques fruits secs dans un drageoir, répand le reste sur le tapis, en disant: «Qui en veut?» Il jette sur ses épaules son manteau, qu'il tourne comme en belle humeur, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; il le retrousse sous son bras gauche, met ses gants, tenant son drageoir de la main du bras qui relevait son manteau: «Adieu, messieurs,» dit-il aux membres du conseil, et il heurte aux huis de la chambre du roi; Nambu les lui ouvre, sort incontinent, tire et ferme la porte après lui.

«Guise salue les gardes qui étaient dans la chambre; les gardes se lèvent, s'inclinent, et accompagnent le duc comme par respect. Un d'eux lui marcha sur le pied. Était-ce le dernier avertissement d'un ami?

«Guise traverse la chambre; comme il entrait dans le corridor étroit et oblique qui menait à la porte du vieux cabinet, il prend sa barbe de la main droite, se retourne à demi pour regarder les gentilshommes qui le suivaient. Montléry l'aîné, qui était près de la cheminée, crut que le duc voulait reculer pour se mettre sur la défensive: il s'élance, le saisit par le bras, et lui, enfonçant le poignard dans le sein, s'écrie: «Traître, tu en mourras.» Effranats se jette à ses jambes, Sainte-Malines lui porte un autre grand coup de poignard de la gorge dans la poitrine, Loignac lui enfonce l'épée dans les reins.

«Le duc, à tous ces coups, disait: «_Eh! mes amis! eh! mes amis!_» Frappé du stylet de Sariac, par derrière, il s'écrie à haute voix: «_Miséricorde!_» Et, bien qu'il eût son épée engagée dans son manteau, et les jambes saisies, il ne laissa pourtant de les entraîner, tant il était puissant, d'un bout de la chambre à l'autre. Il marchait, les bras tendus, les yeux éteints, la bouche ouverte, comme déjà mort. Un des assassins ne fit que le toucher, et il tomba sur le lit du roi. Jamais lit plus honteux ne vit mourir tant de gloire. Le cardinal de Guise, assis au conseil avec l'archevêque de Lyon, entendit la voix de son frère qui criait: «Merci à Dieu!» «Ah! dit-il, on tue mon frère!» Il recule sa chaise pour se lever; mais le maréchal d'Aumont, la main sur son épée: «_Ne bougez pas, morbleu! monsieur, le roi a affaire de vous!_» L'archevêque de Lyon, joignant les mains, s'écria: «Notre vie est entre les mains de Dieu et du roi.» Le cardinal et l'archevêque furent d'abord enfermés dans les cellules des capucins, et de là transférés à la tour de Moulins.

«Henri, informé que la chose était faite, sortit de son cabinet pour voir la victime; il lui donna un coup de pied au visage, comme le duc de Guise en avait donné un à l'amiral de Coligny, lors du massacre de la Saint-Barthélemy. Il contempla un moment le Lorrain, et dit: «Mon Dieu, qu'il est grand! il paraît encore plus grand mort que vivant.» Derechef il le poussa du pied, et parlant à Loignac: «Te semble-t-il qu'il soit mort, Loignac?» Alors Loignac, le prenant par la teste, répondit à Henri de Valois: «Je crois qu'ouy, car il a la couleur de mort, sire.» (_L'Estoile._)

Deux heures après, le corps du duc de Guise fut livré à Richelieu, prévôt de France, aïeul de ce cardinal qui n'épargna pas les grands, mais qui les fit mourir par la main du bourreau.

«Le lendemain, le cardinal de Guise fut tué dans la tour du Moulin, à coups de hallebarde. Il se mit à genoux, se couvrit la tête, et dit aux meurtriers: «Faites votre _commission_.» Ils étaient quatre au salaire de cent écus, chaque.

«Le jour et le lendemain de la mort des Guises, Henri III fit arrêter le cardinal de Bourbon, la duchesse de Nemours, le duc de Nemours son fils, le prince de Joinville, le duc d'Elbeuf, et l'archevêque de Lyon. Les autres seigneurs de la ligue, qui se trouvaient à Blois, se sauvèrent de vitesse. Toutes les boutiques furent fermées; il tomba des torrens de pluie. Les corps du duc et du cardinal de Guise, transportés dans une des salles basses du château, furent découpés par le maître des hautes-œuvres, puis brûlés en lambeaux pendant la nuit, et leurs cendres, enfin, jetées dans le fleuve. Un roi de France couchait au-dessus de cette boucherie; il pouvait entendre les coups de hache qui dépeçaient les corps de ses grands sujets, et sentir l'odeur de la chair des victimes.»

Tel est le récit détaillé de ce crime horrible, chef-d'œuvre de dissimulation et de perfidie. Nous avons cru faire plaisir à nos lecteurs, en leur donnant, au lieu d'une narration sèche et rapide, ce morceau historique de M. de Châteaubriand, espèce de procès-verbal solennel, rédigé sur les dépositions des historiens contemporains, par la première plume de notre siècle.

Ce forfait de Henri III fut commis le vendredi 23 décembre 1588.

LE BARON DES ADRETS.

Le baron des Adrets fut un des hommes les plus sanguinaires du seizième siècle. Il se livrait aux actes de férocité, par goût, par tempérament; on ne peut, à son sujet, alléguer pour excuse, ni le fanatisme, ni son opinion politique; car il tenait peu à son parti et à sa religion. Ayant eu à se plaindre des Guises, il se jeta dans la religion réformée, et se signala, en 1562, à la tête des protestans du Dauphiné, par sa cruauté et sa barbarie. Lamotte-Gondrin, lieutenant du duc de Guise, fut assassiné dans sa maison, et des Adrets fut seul accusé de ce meurtre.

Des pillages, des massacres, des incendies, étaient ses exploits ordinaires. Dans plusieurs villes de la Provence et du Dauphiné, il commit des cruautés qui firent horreur dans un temps où les actes de cruauté étaient fort communs. Il recherchait, il inventait les supplices les plus bizarres, et goûtait la barbare satisfaction de les faire endurer à ceux qui tombaient entre ses mains. A Montbrison et à Mornas, les soldats qu'on fit prisonniers furent obligés de se jeter, du haut des tours, sur la pointe des piques de ses satellites. Ayant osé reprocher à un de ces malheureux de s'être déjà présenté deux fois, et d'avoir reculé au lieu de faire le saut: «Monsieur le baron, lui dit le soldat, tout brave que vous êtes, je vous le donne en dix.» Cette réponse plaisante désarma cet homme féroce, et sauva la vie à ce malheureux soldat.

Ce monstre, voulant rendre ses enfans aussi cruels que lui, les força, dit-on, de se baigner dans le sang des catholiques dont il venait de faire un carnage effroyable. De quelque fureur que fussent animés les gens de son parti, ils ne purent approuver toutes ses barbaries. L'amiral de Coligny écrivait qu'il fallait se servir de lui comme d'un lion furieux.

Ayant été dépouillé du gouvernement du Lyonnais, des Adrets piqué, voulut se refaire catholique; mais on le fit saisir à Romans, et, sans la paix qui fut conclue à cette époque, il aurait péri par le dernier supplice.

Des Adrets ayant envoyé un cartel à François de la Baume, comte de Suze, pour se battre trois contre trois; celui-ci lui répondit qu'il n'exposerait jamais personne que pour le service du roi; mais que s'il voulait se rendre seul à l'endroit indiqué dans son cartel, il l'y trouverait seul. Des Adrets accepta; ils se battirent. De Suze l'ayant renversé à ses pieds de deux coups d'épée, lui demanda: «_Que ferais-tu de moi, si tu m'avais mis dans l'état où te voilà?--Je t'achèverais_, répondit des Adrets.--_J'en suis persuadé_, répondit de Suze, _comme tu dois l'être, que je n'ai jamais tué, et que je ne tuerai jamais un ennemi à terre_.» Il le fit porter dans la maison la plus voisine, et ne le quitta pas qu'on n'eût pansé ses blessures qui n'étaient pas dangereuses.

Quelque temps avant sa mort, des Adrets s'étant rendu à Grenoble, où était alors le duc de Mayenne, voulut se venger de Pardaillan, qui l'avait accusé du meurtre de son père. Il répéta plusieurs fois en public: «Qu'il avait quitté sa solitude pour faire savoir à ceux qui auraient à se plaindre de lui, que son épée n'était pas si rouillée qu'il ne pût leur rendre raison.» Pardaillan ne crut pas devoir faire attention à cette bravade d'un ferrailleur octogénaire, et des Adrets s'en retourna, content de son impudente rodomontade.

Cet homme, noir de crimes, qui avait décimé par ses barbares exécutions la plupart des familles, se promenait seul, dans sa vieillesse, comme s'il n'eût eu rien à redouter de la vengeance des enfans de ses nombreuses victimes. L'ambassadeur de Savoie l'ayant rencontré un jour sur un grand chemin, et lui ayant demandé de ses nouvelles: «Je n'ai rien à vous dire, répondit froidement des Adrets, sinon que vous rapportiez à votre maître, que vous avez trouvé le baron des Adrets, son très-humble serviteur, dans un grand chemin, avec un bâton blanc à la main et sans épée, et que personne ne lui dit rien.»

Cet homme cruel mourut en 1587, méprisé et abhorré des deux partis qu'il avait servis tour à tour.

LE MARÉCHAL DE MONTLUC.

Blaise de Lasseran-Massencome, seigneur de Montluc, fut, pour la bravoure et la cruauté, le digne pendant du baron des Adrets. Sa valeur lui mérita le bâton de maréchal de France en 1574; et sa mémoire eût passé avec honneur à la postérité, s'il ne l'eût pas souillée par des actes de férocité qui la rendent à jamais odieuse.

Il avait été nommé, le 9 juillet 1564, lieutenant-général au gouvernement de Guienne, mais il était bien éloigné d'avoir les qualités qu'exigeaient d'aussi importantes fonctions; car, comme il le dit lui-même dans ses _Commentaires_, son naturel tendait plus à remuer les mains qu'à pacifier les affaires; aimant mieux frapper et jouer des couteaux que faire des harangues. Les troubles occasionés par la diversité des opinions religieuses et par l'ambition de quelques courtisans, exaltèrent ses dispositions à la cruauté. Il abusa de l'autorité que la cour lui avait confiée, en se livrant à des actes sanguinaires qui ne firent qu'allumer, au lieu d'éteindre le feu de la guerre civile.

Au reste, il s'est peint lui-même sous les couleurs les plus odieuses, et il n'est pas probable qu'il se soit plu à se calomnier. Il ne s'accuse pas, mais il se vante de plusieurs actes d'injustice et de cruauté qui font horreur, et rend croyable tout le mal que ses ennemis ont raconté de lui.

Un jour ayant appris que quelques protestans avaient parlé avec irrévérence du roi Charles IX, il les fit attacher dans un cimetière. Voici son récit à ce sujet: «J'avais les deux bourreaux derrière moi, bien équipés de leurs armes, et surtout d'un marassan bien tranchant. De rage, je sautai au cou de ce Verdier (l'un des protestans), et lui dis: _O meschant paillard, as-tu bien osé souiller ta meschante langue contre la majesté du roi?_ Il me répondit: _Ha! monsieur, à pécheur miséricorde!_ Alors la rage me prit plus que devant, et lui dis: _Meschant, veux tu que j'aye miséricorde de toi, et tu n'as point respecté ton roi?_ Je le poussai rudement en terre, et dis au bourreau: _Frappe, vilain._ Ma parole et son coup fust aussitôt l'un que l'autre....... Je fis pendre les deux autres à un orme qui était tout contre.» Il en restait un quatrième, Montluc ne voulut pas le faire mourir, parce qu'il n'avait que dix-huit ans. «Mais, dit-il, je lui fis bailler tant de coups de fouet par les bourreaux, qu'il me fust dit qu'il en était mort; et voilà la première exécution que je fis au sortir de ma maison, sans sentence ni escriture.»

Les protestans de Cahors, autorisés par les édits de pacification, s'étaient assemblés dans une maison pour célébrer leur culte. Les catholiques mirent le feu à cette maison. Plusieurs protestans périrent dans les flammes, et ceux qui cherchaient à s'échapper, étaient massacrés au-dehors. La cour nomma des commissaires pour informer à l'occasion de ce massacre, et en punir les auteurs. Plusieurs chanoines de la cathédrale, et surtout l'archidiacre Viole, en furent déclarés coupables. Montluc, instruit que la sentence allait être prononcée, arrive à Cahors, entre dans la salle des commissaires au moment où le président allait lire la sentence. Il le menace de le tuer, s'il en commence la lecture. «Dès le premier mot qu'il ouvrira la bouche, je le tuerai.» Il lui dit ensuite: «Je te pendrai moi-même de ma main; car j'en ai pendu une vingtaine de plus gens de bien que toi. Je te pendrai toi et tes compagnons aux fenestres de cette maison.» Et dit à M. de Burie: «Laissez-moi tuer tous ces meschants traistres au roi.» Sur quoi je tirai mon épée, et les eusse bien gardés de faire sentence ni arrest; mais M. de Burie me sauta au bras, et me pria de ne le point faire, et alors tous gagnèrent la porte, et se mirent en fuite...... Je voulais aller après les tuer.... Je crois que j'en aurais étranglé quelqu'un.» Quelque temps après, il fit pendre aux fenêtres de la maison de ville de Villefranche deux protestans que les mêmes commissaires avaient déclarés absous. Il ne marchait qu'accompagné de deux bourreaux. «Je recouvrai, dit-il, deux bourreaux, lesquels, depuis, on appela mes laquais, parce qu'ils étaient souvent avec moi.» Un ministre protestant vint un jour implorer sa justice. «Je commence à jurer, dit Montluc, et l'empoignai au collet, lui disant: Je ne sais qui me tient que je ne te pende moi-même à cette fenestre, paillard; car j'en ai étranglé de ma main une vingtaine de plus gens de bien que toi.»

Autant de protestans il rencontrait, autant il en faisait pendre ou poignarder. Il en découvrit qui s'étaient réfugiés à Gironde. «Je les fit attraper, dit-il, et pendre soixante-dix aux piliers des halles, sans autre cérémonie.» Sa route était marquée par les nombreux cadavres de ceux qu'il faisait pendre aux arbres. C'est encore lui-même qui se glorifie de cette cruauté. «On pouvait connaître par là où j'étais passé, car, par les arbres sur le chemin, on trouvait les enseignes.»

Il serait trop long de rapporter tous les traits qui, dans ses propres Mémoires, caractérisent défavorablement l'âme de Montluc. «Il apprenait, dit un historien, à ses enfans à être tels que lui, et à se baigner dans le sang, dont l'aîné ne s'épargna pas à la saint Barthélemy.»

Cet homme farouche fut blessé à l'assaut de Rabasteins, d'une arquebusade qui lui perça les deux joues, et lui enleva une partie du nez; il cacha sous un masque, le reste de sa vie, ses traits déchirés à la guise de ses victimes; il eut l'intention de finir ses jours dans un ermitage, au haut des Pyrénées, comme les ours. Il mourut en 1577, âgé de 77 ans.

Le fameux connétable de Montmorency avait aussi beaucoup de cette férocité, mêlée à une grande dévotion. «On disait aux armées qu'il se fallait garder des patenôtres de M. le connétable, car en les disant en murmurant, il disait: «Allez-moi prendre un tel; attachez celui-là à un arbre; faites passer celui-là par les picques tout à cette heure, ou les arquebusez tous devant moi; taillez-moi en pièces tous ces marauds qui ont voulu tenir et clocher contre le roy, brûlez-moi ce village; boutez-moi le feu partout à un quart de lieue à la ronde.»

Telles étaient, en général, les mœurs des prétendus grands hommes de cette époque. C'était le temps de l'apprentissage des massacreurs de la saint Barthélemy.

CRUAUTÉS POPULAIRES, COMMISES A TOULOUSE, PENDANT LES TROUBLES DE LA LIGUE.

La ligue, prétendue sainte, formée par les Guises, s'était propagée dans toutes les provinces de France, et couvrait ce beau royaume comme d'un immense réseau. Le Languedoc, où le nombre des protestans était considérable, fut surtout le théâtre des crimes de cette association rebelle envers le roi. Après le meurtre du duc de Guise et du cardinal son frère, le fanatisme des partisans de la ligue, à Toulouse, prit un caractère de fureur qu'il n'avait pas eu jusque là. Ils firent tous leurs efforts pour entraîner toutes les autres villes de la province, et députèrent un ancien capitoul à Paris pour y jurer l'union. Le parlement de Toulouse et le conseil des dix-huit, manœuvrèrent aussi dans le même sens, et parvinrent, à l'aide de leurs émissaires, à gagner quelques villes importantes; puis le parlement et le corps de ville de Toulouse écrivirent séparément au pape, pour lui rendre compte de leurs démarches, demander sa protection, et le consulter pour savoir si Henri de Valois (c'est ainsi qu'ils appelaient le roi), ayant été frappé d'excommunication, avait toujours droit à leur obéissance.

Cependant le premier président Duranti, fidèle à l'autorité du souverain, lui rendit compte de ces désordres. Le roi l'exhorta à ramener les factieux par la prudence. Les troubles néanmoins croissaient de jour en jour. Des prédicateurs furibonds ne cessaient d'ameuter le peuple contre le roi et contre ceux qui lui restaient attachés; le président Duranti était surtout le sujet de leurs saintes fureurs; tous les jours de fête, on affichait, soit aux portes des églises, soit dans les carrefours, des libelles infâmes contre ce respectable magistrat.

Le duc de Montmorency, averti du péril où se trouvait l'autorité royale à Toulouse, écrivit aux habitans pour les faire rentrer dans le devoir; mais les conjurés, loin de lui obéir, firent assembler le conseil de ville et déclarèrent que Duranti devait être éloigné de toute administration publique. Le président Bertrand, qui présidait l'assemblée, imposa silence aux factieux, malgré les plaintes d'un avocat, nommé Grégoire, qui criait à l'oppression des suffrages. Les factieux, qui étaient en majorité, firent conférer la garde de la ville au conseil des dix-huit, qui s'empara aussitôt de toute l'autorité. Le conseil de ville, qui ne devait être composé que d'un certain nombre des plus notables habitans de Toulouse, fut aussitôt envahi par six cents autres qui avaient été apostés, et qui, armés pour la plupart, prétendirent avoir part aux délibérations. Le tumulte devint si grand que les capitouls furent obligés de rompre l'assemblée, sans qu'aucune détermination eût été prise; plusieurs furent d'avis d'appeler à l'avenir le premier président aux délibérations, pour que sa présence imposât aux chefs des factieux.

Duranti, malgré le péril éminent dont sa personne était menacée, ne balança pas à se rendre à l'hôtel-de-ville. Il s'y rendit sans gardes, avec une contenance ferme et assurée, assista aux séances pendant trois jours consécutifs, et tâcha de calmer, par son éloquence, cette populace effrénée. La paix et la tranquillité semblaient prêtes à renaître à Toulouse, lorsque, le troisième jour, une question incendiaire vint enflammer de nouveau les esprits. On demanda s'il fallait obéir au roi ou se soustraire à son autorité, et s'il ne convenait pas d'exiler ou d'emprisonner tous ceux qu'on appelait politiques et qui persistaient dans leur fidélité au roi. Cette proposition excita de violens débats. Pendant la dispute, un avocat nommé Tournier se leva, et soutint avec véhémence qu'on ne devait plus l'obéissance au roi, et qu'on était délié du serment de fidélité qu'on lui avait prêté. Un autre membre, nommé Chapelier, se retournant vers le portrait du roi, s'écria qu'il fallait le faire disparaître de la salle. Jacques Daffis, beau-frère du premier président Duranti, et avocat-général au parlement, s'éleva avec force contre de pareilles propositions, et soutint avec beaucoup de courage les droits du roi. Duranti, voyant cette contestation, fit enfin consentir l'assemblée à s'en rapporter à la décision du parlement.

L'avocat-général Daffis, désespérant de faire entendre raison à ce peuple mutiné, prit le parti de se retirer à sa maison de campagne, située à deux lieues de Toulouse.

Comme Duranti ne se pressait pas d'assembler le parlement pour lui demander sa décision, le peuple s'attroupa autour de sa maison le 29 janvier 1589, et l'obligea, soit par prières, soit par menaces, à convoquer extraordinairement les chambres. Les avis furent partagés, et Duranti rompit l'assemblée sans que rien fût décidé. Un grand nombre de gens armés avaient entouré le palais, en attendant le résultat de la délibération; et la plupart, qui étaient émissaires des principaux ligueurs, avaient résolu d'assassiner le premier président. En effet, ce magistrat ne fut pas plus tôt monté dans son carrosse, qu'on l'assaillit de plusieurs coups d'épée et de hallebarde, qui percèrent les mantelets du carrosse en divers endroits; mais ayant eu la précaution de se tapir dans le milieu de la voiture, Duranti n'eut aucun mal. Son cocher lança ses chevaux à toutes brides, et il était déjà arrivé près de la maison du magistrat, lorsque le carrosse heurta contre la margelle d'un puits avec tant de violence qu'il en fut renversé.

Obligé de descendre, Duranti se réfugia à l'hôtel-de-ville, où il demeura cinq jours, et où peu de ses amis osèrent l'aller visiter. Les habitans de Toulouse restés fidèles au roi prirent la fuite ou se cachèrent; on ferma toutes les boutiques; on tendit les chaînes des rues, et l'on fit des barricades.

Le parlement ordonna, le 1er février, la translation de Duranti au couvent des jacobins. Duranti s'y rendit le jour même, accompagné des évêques de Comminge et de Castres, de deux capitouls et d'une troupe de gardes. On établit à la porte du couvent un corps de garde, avec consigne de ne permettre à personne de voir le prisonnier, pas même à sa fille unique. On permit seulement à Rose de Caulet, sa femme, et à deux domestiques, de se renfermer avec lui, à condition de ne pas sortir et de ne communiquer avec personne. On fit une perquisition minutieuse dans la maison et dans les papiers du premier président, on ne put rien y découvrir qui lui fût préjudiciable.

Mais les factieux ayant résolu de se défaire de ce magistrat, dont la présence gênait l'exécution de leurs desseins, et voyant qu'ils ne pouvaient que très-difficilement consommer leur complot dans le couvent des jacobins, proposèrent de le transférer dans la grosse tour de Saint-Jean, comptant bien que la populace se jetterait sur lui dans le marché et le tuerait. Mais Duranti étant tombé malade, il ne fut pas en état d'être transporté. Sur ces entrefaites, on intercepte, le 2 février, des lettres que l'avocat-général Daffis écrivait à Bordeaux pour demander du secours; on va aussitôt enlever ce magistrat de sa maison de campagne, on le conduit aux prisons de la conciergerie et on l'interroge. Il soutient, dans sa réponse, qu'il n'a fait que remplir les fonctions de son ministère, en écrivant ces lettres; et comme ces lettres portaient, entre autres choses, que le premier président n'était pas encore mort, les conjurés prennent la résolution de le faire mourir sur-le-champ, de crainte qu'il ne s'évadât et ne ruinât leurs desseins.

Le 10 février 1589, vers quatre heures du soir, des assassins apostés, suivis d'une vile populace, au nombre de deux mille, tant hommes que femmes, aveugle multitude, à qui on avait insinué que Duranti voulait remettre Toulouse aux hérétiques, se rendent devant la porte des jacobins, et essaient d'abord de l'enfoncer; ne pouvant y réussir, ils y mettent le feu, et entrent librement dans le couvent, sans que les gardes fassent la moindre résistance.

Chapelier, l'un des chefs de cette tourbe effrénée, aborde le premier président, et lui dit que le peuple le demande; Duranti se met aussitôt à genoux, et, voyant qu'il allait à la mort, il fait ses adieux à sa femme, en termes pleins de fermeté, de courage et de soumission à la volonté de Dieu. Chapelier l'entraîne avec violence sur la porte qui vient d'être brûlée, et dit au peuple, en élevant la voix: «_Voilà l'homme!_--Oui, ajoute Duranti, qui était en robe et qui montrait un visage tranquille, me voici: mais quel est donc le grand crime que j'ai commis, qui puisse m'attirer une haine aussi implacable que celle que vous faites paraître contre moi?» Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un ton grave, contiennent un moment la fureur du peuple; et un reste d'autorité répandu sur le visage de Duranti, soutenu du témoignage de sa conscience, fait succéder à la tempête quelques instans de silence. Mais l'un des ligueurs, que rien ne pouvait émouvoir, l'ajuste avec son mousquet, l'atteint au milieu de la poitrine et le renverse, tandis que ce magistrat, levant les mains au ciel, demandait à Dieu la grâce de ses assassins. Aussitôt le peuple, comme une bête féroce, se précipite sur lui, le perce de coups, assouvit sa rage sur son cadavre, puis l'attache avec une corde par les pieds, et le traîne ainsi tout ensanglanté au milieu de la place de Saint-George, au bas de l'échafaud de pierre, où l'on avait coutume d'exécuter les criminels; comme il n'y avait pas de potence dressée, on le met sur ses pieds et on l'attache au pilori, où il demeure exposé toute la nuit, ayant derrière lui l'effigie du roi Henri III. Les uns lui arrachent la barbe, les autres le suspendent par le nez, en disant: «Le roi t'était si cher; te voilà à présent avec lui.»

Aussitôt après cette scène sanglante, les assassins, suivis de la populace, accourent à la conciergerie, arrachent l'avocat-général Daffis de sa prison, se jettent sur lui, le massacrent impitoyablement, et laissent son cadavre sur la place. En même temps on met la maison du premier président au pillage; une riche bibliothèque, que Duranti avait formée à grands frais, fut entièrement détruite. Le peuple, ou plutôt la tourbe de la populace, court à l'hôtel-de-ville, arrache le portrait du roi qui décorait l'une des salles, l'attache à une corde, et le traîne dans la rue, en criant, comme s'ils l'avaient mis à l'encan: _A cinq sous le roi tyran, pour lui acheter un licou._ Le lendemain l'un des capitouls fit mettre le corps de Duranti dans un drap avec le portrait du roi, et le fit porter, sans autre cérémonie, aux Cordeliers du grand couvent, où il fut inhumé. On enleva le même jour le corps de Daffis, et on l'inhuma dans l'église des Cordeliers de Saint-Antoine.

Ainsi périrent ces deux courageux magistrats, ces deux vertueux citoyens, aussi recommandables par l'intégrité de leur vie et par leurs lumières que par leur zèle pour le bien public et leur attachement à leur roi. Zélés et sincères catholiques, ils avaient été partisans de la ligue, tant qu'elle eut le roi pour protecteur, et qu'ils ignorèrent les projets ambitieux de ceux qui en étaient les chefs. Mais dès qu'ils avaient vu que les princes de la maison de Guise songeaient moins au soutien de la religion qu'aux intérêts de leur maison, et qu'ils avaient osé aspirer au trône, ils étaient alors devenus les ennemis de tous les ligueurs ennemis du roi, et avaient été leurs premières victimes.

Le roi, indigné de ce double assassinat et des circonstances qui l'avaient accompagné, fit transférer le parlement à Carcassonne, et les autres cours et juridictions de Toulouse dans d'autres villes.

Telle est la justice populaire, dans les temps de crise politique ou religieuse; elle peut bien faire le pendant de la justice despotique.

ASSASSIN TUÉ PAR SA VICTIME.

Lors des troubles de la ligue, la Provence fut loin d'être exempte des fureurs de la guerre civile. Les catholiques et les protestans rivalisèrent d'acharnement et de cruauté. Henri, bâtard de Valois, comte d'Angoulême, grand-prieur de France, était gouverneur de cette province. Il poursuivit les ligueurs avec fermeté, et se fit un assez grand nombre d'ennemis. Soit que sa conduite ne fût point à l'abri de la censure, soit que la calomnie cherchât à le perdre, on fit contre lui des plaintes qui parvinrent jusqu'au trône: les plus vives furent celles de Philippe Altovitis, capitaine des galères.

Ce gentilhomme, originaire de Florence, était mari de Rénée de Rieux, surnommée la belle de Châteauneuf, qui avait été maîtresse du roi Henri III, et qui n'avait consenti à cette alliance que parce qu'elle n'en avait point trouvé de plus brillante. Cette femme avait tué de sa propre main son premier mari, nommé Antinotti. Elle était alors à la cour, où elle conservait par sa beauté, encore plus que par sa naissance, le crédit qu'elle y avait acquis par ses criminelles faiblesses. Elle voyait souvent la reine, qui n'aimait point le grand-prieur, parce qu'il était ennemi de la faction qu'elle protégeait.

Altovitis écrivant un jour à sa femme, lui mandait que ce gouverneur opprimait le pays par ses exactions, et que, pour se rendre nécessaire, il prolongeait une guerre qu'il était en son pouvoir de terminer.

Altovitis était alors à Aix pour l'assemblée des états. Sa lettre tomba entre les mains du roi ou du ministre, et fut renvoyée au grand-prieur, qui, après en avoir pris lecture, ne put maîtriser sa colère.

Dans son premier transport, oubliant ce qu'il devait à son rang et à sa naissance, ce qu'il se devait à lui-même, il court, l'air effaré, tout bouillant de fureur, à l'auberge où logeait Altovitis: il entre précipitamment dans sa chambre, et, lui lançant un regard foudroyant, il lui crie en lui montrant sa lettre: _As-tu écrit cela?_ Altovitis n'a pas le temps de se remettre, de répondre un seul mot. Le grand-prieur fond sur lui l'épée à la main, et lui en porte deux coups. Altovitis, aussi effrayé que surpris, lui demande la vie. Le grand-prieur redouble; alors Altovitis, rassemblant le peu de force qui lui restait, et poussé par le désespoir, frappe le gouverneur d'un coup de poignard dans le ventre: celui-ci, se sentant grièvement blessé, s'écrie en tombant: _Je suis mort, Altovitis me tue._

A ces cris quelques gentilshommes de sa suite, qui étaient à portée de l'entendre, accourent, et, voyant le grand-prieur baignant dans son sang, se précipitent, transportés de rage, sur Altovitis, qui perdait le sien par ses blessures, achèvent ce malheureux et jetent son cadavre par la fenêtre.

Le grand-prieur ne survécut pas long-temps à sa victime. Il ignorait que sa blessure fût mortelle; on lui en dissimulait même le danger; mais un cordelier qui lui servait de confesseur lui ayant dit nettement qu'il ne fallait plus songer à la vie, le grand-prieur lui répondit sans émotion: _Il ne faut plus songer à vivre? Eh bien! pensons donc à mourir._ Il expira le lendemain 2 juin 1586, ayant terni par un indigne assassinat une vie qu'il aurait pu illustrer par ses brillantes qualités.

Suivant Anselme, ce prince avait été un de ceux qui avaient assisté à l'affreuse résolution de la journée de la Saint-Barthélemy, et fut, avec le duc de Guise, celui qui donna les ordres pour cette horrible boucherie. Nous apprenons même du président de Thou que, pour être bien assuré du meurtre de l'amiral de Coligny, il lui essuya le visage avec un mouchoir, et que, l'ayant reconnu, il lui donna un coup de pied, en ajoutant à cette barbare action ces mots qu'il adressait à ceux qui étaient avec lui: _Courage, mes amis, nous avons bien commencé, finissons de même._

HENRI III ET JACQUES CLÉMENT.

Henri III avait aposté des sicaires pour faire lâchement assassiner le duc de Guise; la duchesse de Montpensier, sœur de cette illustre victime, eut recours au fanatisme de la religion et à celui de l'amour pour trouver à son frère un vengeur. Cette fière princesse ne craignit pas de se livrer à un moine pour lui mettre le poignard à la main.

Ce moine, de l'ordre des dominicains, se nommait Jacques Clément. Il était né à Sorbon, village de Champagne, à trois lieues de Rhétel, et était âgé de vingt-quatre ans et demi lorsqu'il se chargea de cet horrible message. Sa farouche piété et son esprit noir et mélancolique le rendaient propre à cet attentat. Il se crut appelé à devenir le libérateur et le martyr de la sainte ligue. Ses amis et ses supérieurs l'encouragèrent et le canonisèrent d'avance.

Clément se prépara à son régicide par des jeûnes et par des prières continuelles pendant des nuits entières. Il se confessa, reçut les sacremens, puis acheta un bon couteau. Les armées combinées de Henri III et du roi de Navarre étaient en ce moment campées dans les environs de Paris. Henri III avait pris son logement à Saint-Cloud dans la maison de Gondy. Jacques Clément sortit de Paris le dernier juillet 1589, et fut mené à Saint-Cloud par La Guesle, procureur-général. Celui-ci, qui soupçonnait un mauvais coup de la part de ce moine, l'envoya épier pendant la nuit dans l'endroit où il était retiré. On le trouva plongé dans un profond sommeil; son bréviaire était auprès de lui, ouvert et tout gras au chapitre du meurtre d'Holopherne par Judith.

Le lendemain, Clément, arrivé au quartier du roi, demanda à être présenté à ce prince, sous prétexte de lui révéler un secret dont il lui importait d'être promptement instruit. Ayant été conduit devant le roi, il se prosterna avec une modeste rougeur sur le front, et il lui remit une lettre qu'il disait être écrite par Achille de Harlay, premier président. Tandis que le roi lit, le moine le frappe dans le ventre et laisse le couteau dans la plaie; ensuite, avec un regard assuré et les mains sur sa poitrine, il lève les yeux au ciel, attendant paisiblement les suites de son assassinat. Le roi se lève, arrache le couteau de son ventre, et en frappe le meurtrier au front. Plusieurs courtisans accoururent au bruit. «Vous pouvez juger, monsieur, écrit La Guesle, témoin oculaire, quel était ce piteux et misérable spectacle de voir, d'un côté, le roi ensanglanté tenant ses boyaux entre ses mains, de l'autre, ses bons serviteurs qui arrivaient à la file, pleurant, criant, se déconfortant.» Le devoir des gens du roi était d'arrêter le moine pour l'interroger et tâcher de découvrir ses complices; mais ils le tuèrent sur-le-champ avec une précipitation qui les fit soupçonner d'avoir été trop instruits de son dessein.

Cependant Henri fit dresser un autel vis-à-vis de son lit; son chapelain y dit la messe. Au moment de l'élévation, le roi prononça ces paroles: «Seigneur Dieu, si tu connais que ma vie soit utile et profitable à mon peuple et à mon état, conserve-moi et me prolonge mes jours; sinon, prends mon corps et sauve mon âme; ta volonté soit faite.»

Le roi de Navarre arriva, Henri III lui tendit la main: «Mon frère, lui dit-il, vous voyez comme vos ennemis et les miens m'ont traité; il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en fassent autant.» Puis il déclara le roi de Navarre son légitime successeur, et invita les seigneurs présens à le reconnaître en cette qualité.

Henri III expira le mercredi 2 août, deux heures après minuit, ayant pardonné à ceux qui _avaient pourchassé sa blessure_. Cette nouvelle se répandit bientôt dans Paris, et remplit les ligueurs d'une folie joie. Madame de Montpensier sauta au cou du premier qui vint la lui apporter. «Ah! mon ami, soyez le bien-venu, lui dit-elle; mais est-il vrai, au moins? Ce méchant, ce perfide, ce tyran est-il mort? Dieu, que vous me faites aise! Je ne suis marrie que d'une chose, c'est qu'il n'ait su, avant de mourir, que c'est moi qui l'ai fait faire.» Elle courut chez madame de Nemours, sa mère, monta avec elle en carrosse, et s'en alla distribuant de rue en rue des écharpes vertes, couleur d'une espèce de deuil dérisoire consacré aux fous. «Bonne nouvelle, mes amis, s'écriait-elle, bonne nouvelle! le tyran est mort; il n'y a plus de Henri de Valois en France.»

Madame de Nemours, du haut des degrés du grand hôtel des cordeliers, harangua le peuple; on fit des feux de joie; les prédicateurs canonisèrent Jacques Clément; on publia les _actes du martyre de frère Jacques Clément, de l'ordre de Saint-Dominique_. On vendait à la foule le portrait du moine, avec des vers dignes du héros:

Un jeune Jacobin, nommé Jacques Clément, Dans le bourg de Saint-Cloud, une lettre présente A Henri de Valois, et vertueusement Un couteau fort pointu dans l'estomac lui plante.

L'attentat de Clément fut approuvé à Rome. Le pape Sixte-Quint, en plein consistoire, déclara que le régicide Jacques Clément était comparable pour le salut du monde à l'incarnation et à la résurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassait celui d'Éléazar et de Judith. «Ce pape, dit M. de Châteaubriand, avait trop peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans ces comparaisons sacrilèges; mais il lui importait d'encourager des fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal.»

Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle aurait lieu, tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. Telle est la folie du fanatisme en tous les genres, qu'il est toujours prêt à déifier les crimes qu'il suscite et ceux qui les commettent.

LA BELLE ANGEVINE; HISTOIRE DU JEUNE PRÊTRE CONDAMNÉ A ÊTRE PENDU, OU A L'ÉPOUSER.

La singularité de cette histoire, les circonstances intéressantes qui s'y rattachent, lui assignent une place dans ce recueil, quoi qu'elle n'offre ni coups de poignard, ni coupe empoisonnée, ni aucun autre des instrumens de l'assassinat. Ici les principaux personnages ne sont pas à l'abri de tout reproche; mais le crime est tout entier du côté de la justice, qui, au seizième siècle, et bien plus tard encore, se montrait si prodigue de bûchers et de potences.

Rénée Corbeau, fille d'un simple bourgeois de la ville d'Angers, était d'une si grande beauté, qu'on l'avait surnommée la belle Angevine; les églises, les promenades publiques où l'on savait qu'elle devait se trouver, attiraient toujours une affluence considérable, curieuse de la voir et de l'admirer. Son esprit, son caractère, le doux son de sa voix, n'étaient pas moins séduisans que son visage et les grâces de sa personne. Son amour-propre était sans doute agréablement flatté de tant d'empressement, mais son cœur restait indifférent au milieu d'une foule d'adorateurs, qui lui offraient en vain leur fortune en sollicitant sa main.

L'université d'Angers était alors très-florissante; un jeune gentilhomme de Séez y arriva en 1594. La présence de cet étudiant produisit sur les dames le même effet que celle de Rénée faisait sur les hommes. Sa beauté devint le sujet de toutes les conversations; tout le monde voulait voir le beau Normand, et pendant quelque temps il partagea avec la belle Angevine l'attention de la ville. Cependant le public, toujours avide de sensations nouvelles, désirait les voir ensemble pour décider lequel des deux emportait le prix de la beauté. Ils ne le désiraient pas moins vivement eux-mêmes, mais cette curiosité devait troubler pour long-temps le repos de leur vie. Dès qu'ils se virent, ils sentirent au même instant, elle qu'il était le plus beau des hommes; lui, qu'elle était la plus accomplie des femmes.

L'amour ne tarda pas à succéder à leur admiration mutuelle. Rénée, sensible pour la première fois, se livra à ce sentiment nouveau avec toute la naïve ardeur d'une jeune fille; elle prenait plaisir à entendre louer celui que tout le monde vantait, et nommait déjà son amant celui que toutes les femmes admiraient d'autant plus qu'il répondait avec froideur aux avances de la coquetterie; enfin tout, jusqu'aux vœux du public qui se prononçait hautement pour l'union d'un si beau couple, tout concourut à séduire Rénée, à l'enivrer d'amour.

Bientôt les deux amans, malgré la surveillance des parens de Rénée, se donnèrent de secrets rendez-vous, où les sermens de fidélité éternelle ne furent pas épargnés. La suite de cette liaison est facile à deviner; le beau Normand, dont le nom ne nous est pas parvenu, fit à la belle Angevine une promesse de mariage, et se mit préalablement en jouissance des droits d'époux.

Cette union clandestine ne put être long-temps un mystère. Les parens de Rénée, instruits de l'état de leur fille chérie, surprirent dans sa chambre le jeune homme, qui s'y rendait secrètement toutes les nuits. Il ne fallut employer ni menaces ni contrainte pour l'obliger à réparer l'honneur de sa maîtresse; il dit qu'il la regardait déjà comme sa femme, et qu'il était prêt à l'épouser. On dressa sur-le-champ le contrat de mariage, qu'il signa avec un vif empressement.

Cette formalité remplie, le jeune homme partit pour son pays, afin de solliciter le consentement de ses parens; mais ils le lui refusèrent. Soit inconstance de sa part, soit déférence pour sa famille, qui regardait ce mariage comme une mésalliance, soit peut-être aussi désespoir, le jeune gentilhomme entra dans l'état ecclésiastique, et reçut bientôt après les ordres sacrés.

Le père de Rénée, informé de cet abandon qu'il considérait comme une perfidie, se pourvut en accusation de rapt devant le lieutenant criminel d'Angers, et fit informer et décréter contre le séducteur de sa fille. Celui-ci en appela au parlement de Paris, qui confirma la procédure criminelle, et rendit un arrêt qui le condamnait _à être pendu, si mieux n'aimait épouser la fille_.

Cet arrêt était pour le beau Normand le cercle de Popilius: de quelque côté qu'il se tournât, il rencontrait la mort. Le parlement n'ignorait pas qu'un obstacle absolu s'opposait à ce que le condamné pût choisir l'une des deux peines que le jugement lui infligeait; son intention était qu'il mourût en punition de la violation de son contrat de mariage, et surtout pour avoir trahi tout à la fois Dieu et les hommes, en abusant d'un sacrement pour éluder l'autre. Aujourd'hui que la peine de mort, même à l'égard des plus grands criminels, trouve de si nombreux adversaires parmi les publicistes et dans tous les échos de l'opinion publique, l'arrêt du parlement, quelque fondé qu'il soit sur la sainteté de la morale et de la religion, ne nous en paraît pas moins d'une sévérité inique et révoltante. Mais tel était l'esprit du temps.

Le jeune condamné, loin de chercher à pallier sa faute, reconnaît lui-même qu'il mérite la mort, et l'attend avec résignation. On le conduit à la chapelle du Palais-de-Justice, où il trouve un confesseur; l'instrument de son supplice est dressé sur la place publique, et déjà l'infortuné est au pouvoir de l'exécuteur.

A cette nouvelle, la belle Angevine devint pâle comme la mort; l'amour si violent qu'elle avait éprouvé se ranime plus violent encore dans son cœur déchiré. Le désespoir exalte ses forces; son amant, celui qu'elle a si tendrement aimé, va périr du dernier supplice; elle ne balance plus; guidée par son amour, elle se fraye un passage à travers les archers, et hors d'elle-même, éplorée, dans le plus grand désordre, elle pénètre dans la salle où la cour était assemblée, se jette aux pieds des juges, et les conjure dans les termes les plus touchans, d'avoir pitié de deux malheureux.

«Je viens offrir à vos yeux, leur dit-elle, l'amante la plus infortunée qui ait jamais paru à la face de la justice. En condamnant mon amant, vous avez cru que je n'étais pas coupable, ou du moins que mon crime pouvait s'excuser, et cependant vous me faites mourir du même coup qui lui donnera la mort; vous me faites souffrir la plus cruelle de toutes les destinées, puisque l'infamie de la mort de mon amant rejaillira sur moi, et que je mourrai déshonorée aussi bien que lui. Vous avez voulu qu'il réparât l'outrage qu'il a fait à mon honneur; et le remède que vous apportez au mal me rend l'opprobre de tout le monde. Ainsi, malgré l'opinion où vous êtes que je suis plus malheureuse que criminelle, vous me punissez de la plus horrible de toutes les peines. Comment accordez-vous avec votre équité le sort que vous me faites subir? Vous ne pouvez pas ignorer, puisque vous êtes hommes avant d'être juges, et que vous avez éprouvé les lois de l'amour, quels tourmens souffre une personne qui aime bien, lorsqu'elle peut se reprocher d'être la cause de la mort, et d'une mort infâme, de celui qui est l'objet de son amour. Y a-t-il un supplice qui puisse égaler cette idée insupportable? La mort qui la termine n'est-elle pas un présent du ciel?»

Rénée Corbeau cherche ensuite à excuser son amant en rejetant sur elle-même, sur sa propre faiblesse, le crime de séduction. «Si vous voulez punir une faute, à laquelle entraîne un sentiment trop vif, s'écrie-t-elle, mais qui est aussi celle d'un âge où la raison se fait à peine entendre, c'est sur moi que la vengeance des lois doit tomber; si vous ne pardonnez pas à mon amant, que je subisse la même peine, je suis la plus coupable. Mais si vos cœurs peuvent s'ouvrir à la pitié, ils trouveront le moyen de satisfaire à la justice et d'apaiser mes parens offensés. Dieu, dans sa miséricorde, ne semble-t-il pas avoir envoyé exprès le légat pour concilier ce qui paraît si opposé? Il doit arriver dans peu de jours avec tous les pouvoirs de Sa Sainteté, et il pourra, par des dispenses, mettre le malheureux condamné en état d'opter, suivant votre arrêt, et réparer mon honneur. Mais si vous êtes tous inflexibles, ne me refusez pas du moins la grâce de mourir avec mon amant, du même supplice.»

Jusqu'à ce moment, Rénée Corbeau avait paru la plus belle des femmes, mais ses larmes, ses sanglots, son éloquence, ses traits animés de tous les sentimens qu'elle exprimait, semblaient lui communiquer quelque chose de supérieur à la beauté terrestre. Les juges, les assistans, tous sont profondément émus et frappés d'admiration par cette scène aussi attendrissante qu'inattendue. Accoutumés à rester froids et impassibles sur leur tribunal, les magistrats étonnés se regardent les uns les autres; tous cèdent spontanément au sentiment qui les domine, et ils ordonnent aussitôt qu'il sera sursis à l'exécution, afin que le condamné puisse se pourvoir devant l'autorité ecclésiastique.

Le légat, qui depuis fut pape sous le nom de Léon XI, étant arrivé à Paris, prit connaissance de cette affaire, et, après en avoir conféré avec les prélats et docteurs de sa suite, il jugea le condamné indigne d'aucune grâce, et il lui refusa les dispenses nécessaires pour le mariage, quoiqu'il fût sollicité à cet égard par les plus grands seigneurs du royaume.

Il restait encore aux malheureux amans un moyen de salut; c'était de recourir à la clémence royale. Le trône de France était alors occupé par le bon Henri,

Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.

Ce prince connaissait par expérience toutes les fautes que peut faire commettre l'amour; et, contre l'ordinaire des autres hommes, surtout de ceux qui peuvent tout impunément, cette connaissance du cœur humain le disposait à l'indulgence. Aussi reçut-il avec une bonté infinie la requête des deux infortunés, et il sollicita lui-même le légat, qui, ne pouvant résister aux vives et pressantes instances du monarque, accorda enfin les dispenses demandées.

Le mariage des amans ne tarda pas à être célébré, et la belle Angevine suivit son mari en Normandie, où ils vécurent dans une union digne de servir de modèle.

De nos jours, la mémoire de la belle Angevine, si célèbre de son temps, est presque entièrement oubliée, même en Anjou; ce n'est que dans la poussière du greffe d'Angers que l'on retrouve des traces de son existence.

CAUSE DE MEURTRE PLAIDÉE DEVANT HENRI IV

Un jeune homme, nommé Jean Prost, avait été envoyé à Paris par sa mère pour y faire ses études en droit. Il se logea en chambre garnie chez un nommé Boulanger. Ce jeune homme, ayant reçu de sa mère une somme assez considérable, disparut tout-à-coup. La justice, informée de cette disparition, se transporta dans la chambre de Prost, trouva ses coffres enfoncés et l'argent enlevé; on arrêta Boulanger et on instruisit son procès. A l'interrogatoire il soutint toujours qu'il ignorait ce que Prost était devenu, et qu'il n'avait eu aucune part au vol de son argent. Les enfans de Boulanger furent aussi arrêtés; ils déposèrent que, le lendemain de la disparition de Prost, ils avaient vu deux inconnus s'introduire dans sa chambre; le plus jeune ajouta que le même jour Boulanger, son père, avait enlevé l'argent de Prost, et l'avait porté chez son beau frère, qui l'avait caché dans un endroit qu'il indiqua. Tous ces faits se trouvèrent conformes à la vérité; Boulanger fut condamné à la question ordinaire et extraordinaire; il la soutint sans faire aucun aveu, et fut mis en liberté, à la charge de se représenter en justice toutes les fois qu'il en serait requis.

A quelque temps de là, trois Gascons, voleurs de profession, furent arrêtés dans Paris. La justice les condamna à être pendus pour un vol fait avec effraction. Celui qui devait être exécuté le dernier, voyant son tour arrivé, déclara, avant de monter au gibet, que Boulanger était innocent du meurtre de Jean Prost; que c'était lui qui avait commis ce crime, de concert avec l'un de ses deux camarades que l'on venait d'exécuter. Ils avaient appris que la mère du jeune Prost lui avait envoyé de l'argent, et s'étaient promis de se rendre maîtres du numéraire en question. Mais comme en assassinant Prost dans sa chambre, le bruit qu'il aurait fait en se défendant aurait pu les déceler et les faire prendre en flagrant délit, ils résolurent de l'attendre le soir dans la rue et de le tuer; le voleur ajouta que s'étant défait du jeune homme comme ils l'avaient projeté, ils étaient montés, sans bruit, dans sa chambre dont ils avaient pris la clef dans sa poche; qu'ils avaient forcé les coffres, mais que l'argent qu'ils y cherchaient, n'y était déjà plus.

On lui demanda ce qu'il avait fait du cadavre de Prost. Il répondit que son camarade et lui l'avaient jeté dans les latrines de la maison qu'ils habitaient ordinairement. On fit perquisition dans le lieu indiqué et l'on y trouva en effet les restes d'un cadavre.

Instruit de cette révélation, Boulanger présenta sa requête à la cour, par laquelle il demandait qu'on le déclarât innocent de l'assassinat et que la mère de Jean Prost, qui l'avait poursuivi comme assassin de son fils, fût condamnée à lui faire réparation d'honneur, avec dépens, dommages et intérêts.

Cette affaire fut plaidée vers le commencement de 1600. Le roi Henri IV et le duc de Savoie, qui se trouvait en France au sujet du marquisat de Saluces, assistaient à l'audience. Henri IV, après avoir entendu les plaidoyers des deux avocats adverses, fut si satisfait de leurs raisonnemens, que, dans l'incertitude où ils l'avaient jeté, il ne put que leur dire qu'ils avaient raison tous deux.

Par arrêt du 27 janvier 1600, Boulanger fut déclaré absous de l'assassinat; et sur la demande en dommages et intérêts, les parties furent mises hors de cour, sans dépens.

PUNITION D'UN FRÈRE INCESTUEUX.

Le sieur Gaultier de Bermondet, lieutenant-général au siége présidial de Limoges, avait huit enfans, quatre fils et quatre filles. L'aîné des fils, qui portait le nom de son père, devint maître des requêtes; le second, Jean de Bermondet, doit jouer le principal rôle dans cette histoire; le troisième prit le nom de baron de Duradour, et le quatrième celui de baron de Langeat. Les filles étaient Marguerite, Suzanne, Léone et Françoise. Marguerite épousa, en 1551, le sieur Singareau, chevalier de Pressac; Léone fut mariée au sieur de Lamothe, et Suzanne à M. de Marignac, conseiller au parlement de Bordeaux. Cette nomenclature est nécessaire à l'intelligence des faits.

Le sieur de Bermondet portait une affection toute particulière à Jean, le second de ses fils. Il le fit recevoir avocat à Bordeaux, où il l'envoya pour suivre le barreau, et en 1558 il lui fit une donation d'une partie de ses biens. Jean de Bermondet ne se servit de ces libéralités paternelles que pour se plonger dans la débauche et dans toutes sortes de désordres. Le père crut qu'en le rappelant auprès de lui, il le ramènerait à des sentimens plus honorables. Mais le malheureux ne revint que pour porter l'opprobre au sein de sa famille.

Une liaison criminelle s'établit entre sa sœur Françoise et lui; et bientôt il devint impossible de cacher les suites de ce commerce incestueux.

Les autres enfans du sieur de Bermondet, jaloux de la préférence marquée dont jouissait Jean auprès de leur père, profitèrent de cette circonstance pour s'en venger. Loin de prendre les mesures nécessaires pour ensevelir dans le plus profond secret la honte de leur maison, ils la révélèrent avec éclat à ce malheureux père, qui chassa le criminel de chez lui.

Jean, dénué des ressources nécessaires pour fournir à ses débordemens, pilla, ravagea les fermes de son père, et mit les fermiers à contribution. A la nouvelle de ces nouveaux attentats, le sieur de Bermondet désavoua par un acte authentique ce misérable pour son fils, et fit publier ce désaveu dans toutes ses propriétés. Celui-ci, qu'aucun frein ne pouvait retenir, et dont l'âme paraissait faite pour le crime, loin de renoncer à sa liaison incestueuse, ne songea qu'à l'entretenir. Il gagna une domestique de la maison de son père, et se ménagea ainsi le moyen de s'introduire secrètement auprès de sa sœur Françoise, qui ne tarda pas à devenir enceinte pour la seconde fois.

Outré de colère, hors de lui, en apprenant ce nouveau malheur, le père porta plainte devant le lieutenant du sénéchal du Limousin, et déclara, dans sa plainte, qu'il désavouait le frère et la sœur pour ses enfans, et qu'il les déshéritait.

L'accusé fut constitué prisonnier à Saintes, et condamné à la question. La violence des tortures lui arracha l'aveu de son crime; il confessa que sa sœur avait deux fois porté dans son sein les fruits de leur inceste commun. Mais dans l'interrogatoire qu'il subit le lendemain, il rétracta cette déclaration, et dit qu'elle ne lui avait été arrachée que par la force des tourmens.

Françoise, ayant été interrogée, convint qu'elle était accouchée deux fois par suite de sa liaison avec son frère; mais elle refusa de signer cet interrogatoire.

Avant que l'on procédât au jugement définitif, Jean trouva le moyen de sortir de prison, et recommença aussitôt à ravager les biens de son père. Ce vieillard ne put résister à tant de peines multipliées; il mourut bientôt après de chagrin.

Par son testament daté de 1566, époque de sa mort, il révoquait la donation qu'il avait faite au profit de son second fils, confirmait l'exhérédation des deux coupables, et instituait l'aîné de ses fils, le maître des requêtes, héritier de tous ses biens, et en cas qu'il décédât sans enfans, il lui substituait le baron de Langeat.

Le maître des requêtes, en vertu de ce testament, se mit en possession de la succession, et donna à ses deux frères les portions qui leur étaient réservées. Jean acquiesça à ces arrangemens et à son exhérédation; il se réconcilia même avec ses frères, et vécut en bonne intelligence avec eux.

Les barons de Duradour et de Langeat étant morts peu de temps après, on prétendit que, sous le voile d'une réconciliation apparente, Jean avait empoisonné ses deux frères. Mais cette accusation paraît n'avoir eu d'autre fondement que la croyance fermement établie qu'il n'était pas de crime dont Jean ne fût coupable. Ce qui est certain, c'est que l'histoire du procès ne présente aucune trace de ce crime, et qu'il n'est énoncé que comme une simple allégation qui ne donna lieu à aucune instruction.

Françoise, complice de l'inceste de son frère, mourut en 1569, après avoir institué le maître des requêtes son héritier universel; et celui-ci se mit en possession de ses biens.

Enfin le maître des requêtes mourut aussi, et l'on trouva un testament daté du 18 février 1573, par lequel Jean, son frère, était institué héritier. On soutint dans la suite que ce dernier s'était introduit chez le mourant, accompagné de plusieurs personnes; qu'il l'avait voulu forcer à faire un testament en sa faveur; et que, n'ayant pu y parvenir, il avait fabriqué celui qu'on avait trouvé.

Ce testament, quel qu'il fût, reçut néanmoins son exécution; et Jean transigea avec sa sœur de Marignac pour la portion qu'elle avait à prétendre dans cette succession collatérale. Il épousa ensuite Marguerite de la Jomont.

Cependant la femme du sieur de Singareau, sœur de Jean, qui avait obtenu, dès le vivant de son père, des lettres de rescission contre la renonciation portée en son contrat de mariage à toutes successions, tant directes que collatérales, voyant son frère Jean possesseur de tous les biens, résolut de se les faire restituer, et se détermina à reprendre la poursuite de l'inceste, prétendant que ce crime excluait le coupable de toutes successions.

L'affaire fut évoquée au parlement de Paris. Singareau, pour écraser son beau-frère sous le poids des accusations, fit instruire en même temps du bris de prison dont on prétendait qu'il s'était rendu coupable. Il y joignit une plainte en violences exercées par l'accusé contre son frère, le maître des requêtes, et s'inscrivit en faux contre le testament de ce magistrat. Il est facile de voir que Singareau était plutôt mu par l'amour de l'or que par celui de la justice.

Un double procès s'engagea: l'un criminel relativement à l'inceste, l'autre civil pour le testament du maître des requêtes, attaqué comme faux et supposé, par Singareau et sa femme. Jean de Bermondet fut obligé de se constituer prisonnier, et reçut défense de vendre ou aliéner aucun des biens provenant de la succession de son frère. L'instruction dura six années, pendant lesquelles l'accusé obtint quelques mains-levées sur ses revenus et sur ceux de la succession de son frère.

Cependant la dame Singareau étant tombée malade, ses fils poursuivirent le procès contre leur oncle. Celui-ci les attaqua comme coupables de l'assassinat commis sur la personne d'un nommé Cerbier, qui était occupé à solliciter pour lui. Ils soutinrent que c'était lui-même qui avait ajouté ce crime aux autres crimes dont il était déjà coupable, et qu'il n'avait eu d'autre but que de se défaire d'eux en les faisant monter à l'échafaud par suite de cette accusation calomnieuse. Quoi qu'il en soit, ils se justifièrent et obtinrent des dommages et intérêts.

Enfin un arrêt du dernier jour de juillet 1585 déclara bonne et valable la première procédure, faite à Saintes; confirma le testament du sieur de Bermondet père; annula celui du maître des requêtes, et rejeta la requête civile obtenue par Jean de Bermondet.

Jean fut déclaré atteint et convaincu d'inceste avec sa sœur, d'exactions et de violences, et en conséquence condamné à avoir la tête tranchée en place de Grève; ses biens situés en pays de confiscation furent déclarés confisqués. Il fut exécuté le jour du jugement; et l'on voit dans le journal de _l'Estoile_ qu'il soutint jusqu'à la mort qu'il était innocent de l'inceste pour lequel on l'avait condamné; mais qu'il reconnaissait le juste jugement de Dieu, qui le punissait d'avoir été trois ans sans le prier et sans dire seulement une _patenôtre_.

La mort de ce misérable ne rétablit pas la paix au sein de cette famille; sa succession, qui n'était point sujette à confiscation, fut un nouveau brandon de discorde entre ses parens, qui se disputèrent sa dépouille avec l'acharnement de la haine et de la cupidité.

LE FAUX MARTIN GUERRE.

Cette histoire singulière fera voir jusqu'à quel point un imposteur effronté peut, à l'aide de quelques traits de ressemblance, en imposer, pendant long-temps, à toute une famille, à toute une population.

Un nommé Martin Guerre, né au village d'Artigues en Biscaye, étant âgé d'environ onze ans, avait épousé, en janvier 1534, une fille à peu près de son âge et d'une famille de mince bourgeoisie comme la sienne. Les deux jeunes époux jouissaient d'une honnête aisance. Ils vécurent ensemble huit à dix ans, au bout desquels ils eurent un fils, qui fut nommé Sanxi.

Vers ce temps, Martin Guerre, craignant d'être maltraité par son père, à qui il avait dérobé du blé, s'absenta de sa maison, et se mit à voyager. Il partit, et pendant dix ans on n'entendit plus parler de lui.

Il y avait déjà quelques années qu'il avait quitté le pays, lorsqu'un jeune homme dont le vrai nom était Arnauld du Tilh, dit Pansette, du village de Sagias, entreprit de se faire passer pour Martin Guerre. Il se présente tout-à-coup à la famille de l'absent, ainsi qu'à celle de sa femme; et, grâce à une parfaite ressemblance, tous les parens l'accueillent comme étant Martin Guerre. La femme elle-même y est trompée, et reçoit l'imposteur comme son véritable mari; circonstance bien surprenante, et qui pourrait donner matière à plus d'une réflexion maligne.

Arnauld du Tilh était entreprenant, et avait tout l'esprit nécessaire pour jouer son nouveau rôle. Ayant d'ailleurs connu Martin Guerre dans ses voyages, il avait appris de lui jusqu'aux plus petits détails de famille, jusqu'aux plus légères particularités, même entre mari et femme; il pouvait soutenir son personnage dans tous les cas possibles, et par là, se procurer un établissement et des propriétés. Il s'imaginait aussi que l'on n'entendrait plus parler du véritable Martin Guerre, et qu'il pourrait jouir paisiblement des fruits de son habileté; il se flattait d'ailleurs que, si le véritable mari se représentait, il lui serait facile de le faire passer pour un imposteur.

Il vécut donc ainsi en famille pendant trois ans, sans trouble, sans inquiétude; il avait la jouissance pleine et entière des biens; il vendit même plusieurs héritages, et devint père de deux enfans. Mais s'étant brouillé, à l'occasion de quelques débats d'intérêt, avec un oncle de Martin Guerre, les yeux commencèrent à se dessiller; toute la famille soupçonna véhémentement la supercherie, et les plus proches parens persuadèrent à la femme, qui selon toute apparence était facile à persuader, que son prétendu mari n'était qu'un fourbe.

Celle-ci, à leur sollicitation, se détermina à former sa plainte en justice devant le juge de Rieux, demandant que le prétendu Martin Guerre fût, comme criminel de faux, condamné à une amende de deux mille livres et à tous les dépens, dommages et intérêts; le tout à son profit.

Arnauld du Tilh répondit à cette plainte par des invectives contre toute la famille, accusant plusieurs parens d'obséder sa femme pour raisons d'intérêt, et demandant à son tour qu'elle fût mise à l'abri de leur subornation.

Cependant il subit un interrogatoire détaillé, auquel il répondit à merveille sur toutes les circonstances. Chose fort singulière et surtout embarrassante pour la justice, les réponses de la femme, qui fut interrogée séparément, se trouvèrent parfaitement conformes aux siennes: de sorte que les juges, après quelque hésitation, lui accordèrent ce qu'il avait demandé, le séquestre de sa femme, et lui permirent de publier un monitoire pour avoir révélation de ceux qui l'avaient subornée. On reçut néanmoins la déposition de cent cinquante témoins environ, dont une partie le reconnaissait pour Martin Guerre. Cependant le plus grand nombre soutenait qu'il était Arnauld du Tilh; d'autres témoins, dans le doute, s'abstinrent de prononcer. Enfin le juge de Rieux s'étant persuadé qu'il n'était pas le vrai Martin Guerre, trancha la question par une sentence définitive qui condamnait l'imposteur à avoir la tête tranchée et son corps séparé en quatre quartiers.

Arnauld du Tilh ne resta pas oisif sous le coup de cette condamnation; il en appela au parlement de Toulouse, qui fit recommencer la procédure pour procéder à un examen approfondi de cette affaire. On confronte séparément l'accusé et la femme de Martin Guerre; même résultat qu'au premier procès. Les témoins, entendus de nouveau, se trouvent encore partagés comme à la première enquête; les uns reconnaissent Martin Guerre dans la personne de l'accusé, d'autres ne le reconnaissent pas; d'autres se bornent à douter. Nouvelles perplexités de la part des juges. L'affaire était on ne peut plus épineuse; cette parfaite ressemblance, ces réponses circonstanciées et conformes à la vérité; l'air de candeur et d'assurance que montrait l'accusé; tout tendait à confondre les juges, les témoins et les parens eux-mêmes; il paraissait impossible que cet homme ne fût pas Martin Guerre. Il était donc sur le point de sortir victorieux de ce procès.

Mais une péripétie inattendue vint amener un autre dénoûment. Tout-à-coup le véritable Martin Guerre se présente, revenant d'Espagne avec une jambe de bois. Dans ce pays, il s'était mis au service du cardinal de Burgos, d'où il était passé à celui du frère du prélat, qui l'avait emmené en Flandre: obligé de suivre son maître à la bataille de Saint-Laurent, il s'était trouvé malgré lui au milieu des combattans, et avait eu une jambe emportée.

Le nouveau venu ayant appris ce qui s'était passé en son absence, se hâta de présenter sa requête à la cour, qui ordonna l'interrogatoire dans lequel il fut confronté avec l'imposteur qui, beaucoup plus ferme que lui dans ses réponses, poussa l'audace jusqu'à le traiter d'homme aposté par son oncle. La confrontation eut lieu ensuite avec la sœur, la femme et les principaux témoins on ajourna aussi les frères d'Arnauld du Tilh, qui ne voulurent jamais paraître; tous enfin reconnurent avec affirmation le nouveau venu pour le véritable Martin Guerre. Ainsi Arnauld du Tilh fut à la fin complètement démasqué, et convaincu de sept crimes capitaux, fausseté de noms, supposition de personne, adultère, rapt, sacrilége, larcin et plagiat. Sur quoi la cour prononça l'arrêt, qu'elle renvoya au juge de Rieux, pour être mis à exécution.

Cet arrêt, daté du 12 septembre 1560, condamnait Arnauld du Tilh à faire amende honorable devant l'église d'Artigues; à être conduit dans tous les carrefours de Rieux; enfin à être pendu devant la maison de Martin Guerre.

Avant de subir son arrêt, le coupable avoua tous ses crimes.

BENIGNA OU VANINA ORNANO.

Benigna Ornano était fille unique et héritière de François Ornano, l'un des plus riches seigneurs de l'île de Corse. Cette dame avait épousé Sanpietro, soldat de fortune, né à Basilica. Sanpietro, par sa naissance, ne pouvait pas aspirer à une alliance aussi illustre; mais en lui le défaut de noblesse était compensé par une grande bravoure et par des talens militaires qui lui avaient valu, au service de la France, le grade de colonel. Son ambition était de soustraire la Corse, sa patrie, à la domination des Génois, et pour y parvenir, il avait fait des prodiges de valeur pendant tout le temps que la république avait été en guerre avec la France.

La paix entre ces deux puissances ayant mis un terme aux exploits de Sanpietro, n'en mit point à la haine qu'il portait aux Génois. Il chercha d'abord à soulever contre eux le grand duc de Toscane, qui refusa d'entrer dans ses projets; il se tourna ensuite du côté des Turcs, dont la puissance navale était formidable dans la Méditerranée. Les Génois n'oublièrent rien pour neutraliser les efforts de ce dangereux ennemi; ils résolurent même d'attirer à Gênes sa femme et ses enfans, bien convaincus que quand ils les auraient en leur pouvoir, ils forceraient Sanpietro à cesser ses menées, par la crainte qu'il aurait de les perdre.

Benigna et ses enfans, qui avaient été bannis de Corse avec Sanpietro par un arrêt du sénat de Gênes, étaient alors (1563) à Marseille. Les Génois cherchèrent à gagner les domestiques de cette malheureuse exilée, entre autres un prêtre nommé Michel, à qui Sanpietro, à son départ, avait confié l'éducation de ses deux fils. Ce prêtre et les domestiques persuadèrent à Benigna qu'il était de son intérêt de se rendre à Gênes; que là il lui serait facile, soit par elle-même, soit par le crédit de ses parens, d'obtenir la grâce de son mari et la restitution de tous ses biens. Benigna était attachée à sa famille, à son pays; elle n'était pas moins fatiguée de l'esclavage où la réduisait l'humeur sombre et farouche de son mari, et elle désirait passionnément pouvoir rendre un jour à ses enfans leur patrie et les biens de ses pères. Il ne fut donc pas difficile de la persuader, et le moment du départ fut fixé.

Elle envoya à bord ses meubles et ses bijoux, et s'embarqua avec un de ses fils et le prêtre Michel, qui était chargé de la conduire. Mais à peine avait-elle mis à la voile, qu'Antoine de Saint-Florent, l'ami et le confident de Sanpietro, instruit de sa fuite, partit sur un brigantin, et fit tant de diligence qu'il la joignit près d'Antibes, et la mit entre les mains du comte de Grimaldi, seigneur du lieu. Celui-ci, n'osant ni la garder dans son château, ni la mettre en liberté, l'envoya au parlement de Provence, juge et protecteur naturel de ces fugitifs.

Sanpietro arrive peu de temps après à Marseille; informé de ce qui venait de se passer, il vole à Aix, se rend à la maison où est sa femme, et demande à la ramener chez lui. Le parlement, avant de la lui rendre, envoie des commissaires à Benigna pour savoir si elle consentait à retourner vers son mari. Benigna avait un courage au-dessus de son sexe, et dans cette circonstance, quoiqu'elle connût le danger dont elle était menacée, elle crut qu'il était de son devoir de reprendre les liens qui l'attachaient à son mari. Elle répondit donc affirmativement, et la cour, après avoir attesté l'innocence de cette femme, la remit à Sanpietro le 15 juillet 1563, et lui enjoignit de la traiter avec tous les égards qu'elle méritait.

Arrivé à Marseille, Sanpietro sentit se rallumer toute sa colère, quand il vit sa maison dépouillée de tous ses meubles. Ce spectacle lui rappela avec encore plus de force que sa femme s'était enfuie pour s'aller jeter dans les bras des Génois ses ennemis déclarés. Alors n'étant plus maître de son ressentiment, il résolut de lui ôter la vie; mais comme il n'avait jamais perdu pour elle ce respect dont il s'était fait une longue habitude, par suite de la différence que la naissance mettait entre elle et lui, il lui parla encore cette fois la tête découverte et dans une contenance respectueuse; ce qui ne l'empêcha pourtant pas de lui reprocher sa perfidie, et de lui dire que sa faute ne pouvait s'expier que par la mort. Aussitôt il ordonna à deux esclaves d'exécuter cet arrêt barbare.

Benigna, qui connaissait le caractère cruel et inflexible de son mari, n'essaya pas de l'attendrir par ses prières et par ses larmes; seulement elle le conjura avec instance, puisque sa mort était irrévocable, de lui épargner la honte de mourir sous les coups de vils esclaves. «Que je reçoive au moins la mort, lui dit-elle, de la main de l'homme que j'ai choisi pour époux à cause de sa valeur et de son courage!» Cet autre Othello, sans être ému par ces paroles, fait retirer ses bourreaux, se jette aux pieds de Benigna, lui demande pardon en termes respectueux et soumis, passe à son cou le cordon fatal, et l'étrangle sans pitié. Le monstre fit ensuite subir le même supplice à deux filles qu'il avait eues de Benigna.

Ce qui ne paraîtra pas moins inconcevable, c'est qu'il eut l'audacieuse barbarie de se vanter publiquement à Marseille de ces horribles assassinats. Le procureur-général du parlement en porta plainte le 19 août de la même année. Sanpietro, effrayé, vint en toute hâte à Paris pour justifier son crime. Il y trouva tous les esprits remplis d'horreur, à l'occasion du meurtre de l'intéressante Benigna. Les femmes surtout, qui redoutaient les suites d'un si dangereux exemple, firent éclater toute leur indignation. La reine refusa de le voir. On rapporte que cet homme, ayant un jour découvert sa poitrine, cicatrisée pour le service de l'état, s'écria avec fierté: «Qu'importe au roi, qu'importe à la France, que Sanpietro ait bien ou mal vécu avec sa femme?»

Ces paroles, prononcées d'un ton ferme et par un homme féroce, mais qui avait rendu de très-grands services à la couronne, firent impression, et le roi lui pardonna ses crimes. Pour concevoir une pareille grâce accordée par un souverain à un scélérat de cette trempe, il faut songer que c'était dans un siècle où le courage brutal tenait lieu, pour ainsi dire, de toutes les vertus.

Ce Sanpietro succomba sous les coups de la trahison, le 17 janvier 1566, dans une rencontre avec les Génois; il fut lâchement assassiné par derrière d'un coup d'arquebuse que lui donna un de ses capitaines nommé Vitetto.

Son fils, Alphonse Ornano, qui devint maréchal de France, exécutait lui-même les sentences de mort qu'il rendait contre les soldats. Un de ses neveux, ayant manqué à quelque devoir militaire, vint pour dîner avec son oncle; Alphonse se leva, le poignarda, demanda à laver ses mains, et se remit à table.

PUNITION ABSURDE ET IMMORALE.

«J'ai parlé, dit M. Dulaure, des processions où figuraient, à Paris, des personnes _entièrement nues_. De pareilles nudités étaient ordonnées par les tribunaux; ils condamnaient les accusés des deux sexes à suivre les processions presque nus, et à porter dans leurs chemises, leur unique vêtement, des pierres enchaînées. Quelquefois on les condamnait à paraître en public entièrement nus. Je ne citerai qu'un seul exemple qui n'a jamais été publié.

«Agnès Piedeleu, femme publique, tenant un lieu de débauche dans la rue Saint-Martin, indisposa contre elle les bourgeois de cette rue; ils s'en plaignirent au prevôt de Paris, qui ordonna à cette femme de déloger de la rue Saint-Martin, et d'aller habiter dans un autre quartier.

«Cette femme, furieuse, voulant se venger du prevôt, l'accusa de plusieurs crimes, et produisit même à l'appui de son accusation de faux témoins reconnus pour tels. Le parlement, au mois de février 1573, sur les conclusions de l'avocat du roi, condamna Agnès Piedeleu à être menée par la ville _toute nue_, et n'ayant qu'une couronne de parchemin sur la tête. Sur cette couronne était écrit ce mot, _faussaire_. Elle fut en cet état conduite au pilori, situé aux Halles, y resta pendant deux heures exposée aux regards du public, et puis fut bannie de Paris et du royaume.»

D'ARCONVILLE JUSTIFIÉ DU MEURTRE DE PLUSIEURS PERSONNES.

Dans des cas d'assassinats, des innocens ont été plus d'une fois condamnés, ou menacés de l'être, uniquement parce que, par droit de succession ou de contrat, ils avaient un intérêt sensible à la mort des personnes assassinées. Heureux quand la lumière de la vérité vient frapper les yeux de la justice, et désarmer son bras prêt à sévir.

Charles du Moulin, l'un des oracles du barreau français, n'ayant aucun dessein de se marier, et voulant procurer à son frère, Ferri du Moulin, avocat au parlement comme lui, un établissement avantageux, lui avait donné, lors de son mariage, en 1537, la seigneurie de Mignaud en Beauce. Dans le contrat, on avait stipulé un douaire de deux cents livres de rente, rachetable moyennant trois mille livres, en cas qu'il ne vînt pas d'enfans.

Charles du Moulin s'étant marié lui-même en 1538, avait voulu faire annuler la donation qu'il avait faite au profit de son frère, et pris en conséquence des lettres de rescision. Il avait perdu sa cause aux requêtes du palais; mais sur l'appel en la grand'chambre, il avait été ordonné qu'il rentrerait dans la terre de Mignaud, sans cependant préjudicier au douaire qui était assigné à la belle-sœur sur la seigneurie.

Les deux frères plaidèrent long-temps encore sur l'exécution de cet arrêt; mais enfin ils transigèrent en 1543, et vécurent depuis en parfaite harmonie.

Ferri du Moulin laissa une fille pour unique héritière. La succession n'étant pas, sans doute, très-claire, le tuteur jugea à propos d'attribuer à sa pupille mineure la qualité d'héritière par bénéfice d'inventaire. La fille de Ferri n'était donc, par ce moyen, tenue de payer les dettes de ses père et mère qu'autant que la succession pourrait y suffire, mais elle ne pouvait pas exiger le douaire; et comme la terre de Mignaud n'était chargée des deux cents livres de rente qu'à cause de ce douaire, du moment qu'il n'avait plus lieu, Charles du Moulin ou ses héritiers se trouvaient libérés de cette charge.

Tel était l'état des choses lorsque le sieur d'Arconville, jeune gentilhomme, allié de M. le chancelier de L'Hôpital, épousa l'héritière de Ferri. Il comprit que la qualité d'héritière par bénéfice d'inventaire, attribuée à sa femme, lui était onéreuse. Leurs dettes liquidées, il restait beaucoup moins de bien que les deux cents livres de rente du douaire, qu'elle ne pouvait plus exiger comme héritière. On lui conseilla de profiter de la minorité de sa femme, et de prendre des lettres de rescision contre cette qualité d'héritière. Ces lettres remettaient les choses dans leur premier état.

Sur ces entrefaites Charles du Moulin était mort, laissant une fille unique, mariée à un sieur Bobie, avocat au parlement, et bailli de Coulommiers. Cet homme était d'un caractère singulier, vivant mal avec sa femme, et la maltraitant quelquefois au point de scandaliser le voisinage.

D'Arconville, ayant obtenu ses lettres de rescision, alla voir son beau-frère Bobie, le pria de ne point mal interpréter son procédé, et l'assura qu'au surplus il ne voulait pas plaider, qu'il désirait que l'affaire pût se terminer à l'amiable, moyennant l'arbitrage de quelques personnes notables. Bobie trouva cette proposition très-raisonnable, et y acquiesça.

D'Arconville avait deux terres, celle d'Arconville, située en Beauce, et celle de La Châtre, en Brie. Au mois d'août 1570, il donna la première à ferme, et fixa sa résidence à La Châtre. Au commencement de 1571, il fit plusieurs voyages, tant pour prendre des arrangemens avec son nouveau fermier que pour aller à Vigner, maison de campagne de M. le chancelier de L'Hôpital, et ensuite chez le sieur de Bellesbat, gendre de ce magistrat, qui demeurait dans le même canton.

Dans le même temps, Bobie avait reçu quatre mille huit cents livres pour le remboursement d'une rente appartenant à sa femme. Il laissa cette somme dans sa maison, sans prendre la précaution d'en dérober la connaissance à ses domestiques; négligence bien coupable, qui causa le malheur de toute une famille.

Un samedi du mois de janvier 1571, Bobie parle d'aller à Coulommiers, change trois fois d'avis, et part enfin, laissant dans sa maison sa femme, deux enfans, l'un âgé de huit ans et l'autre de vingt-deux mois, son laquais et une servante.

Le dimanche et le lundi se passent sans que la porte de la maison s'ouvre, sans qu'on y entende le moindre mouvement. L'inquiétude s'empare des voisins; ils avertissent le lieutenant-criminel. Celui-ci envoie sur-le-champ un commissaire, qui, accompagné de plusieurs notables témoins, fait ouvrir la porte en sa présence. Que voit-on en entrant? Un spectacle horrible, épouvantable! quatre cadavres baignés dans leur sang! la mère, les deux enfans, la servante, avaient été égorgés. Le laquais avait disparu. Les buffets avaient été forcés, cependant toute l'argenterie s'y trouva; mais tout l'or et tout l'argent monnayé avaient été enlevés. On trouva au fond des latrines quelques bagues, quelques chandelles, et le manteau du laquais. Le crime avait été commis la nuit même qui avait suivi le départ du maître de la maison.

Un voisin de Bobie déclara qu'il avait entendu quelque bruit; mais qu'ignorant le départ de son voisin, il avait dit de bonne foi à ses gens que c'était sans doute querelle de mari à femme, qui s'apaiserait d'elle-même sans qu'on s'en mêlât.

Cependant Bobie ignorait le malheur qui venait de lui arriver. Il revient le jeudi; la nouvelle qui l'attendait le consterne; il songe à tirer vengeance de ce meurtre; mais par une préoccupation étrange, au lieu de poursuivre son valet qui s'était évadé, il rend plainte contre d'Arconville son beau-frère, comme étant le plus intéressé à la mort de sa belle-sœur et de ses neveux, contre lesquels il se disposait à plaider. Sur cette plainte, le sieur d'Arconville est décrété de prise de corps.

Déjà d'Arconville, mu par un sentiment bien naturel, s'était mis en chemin pour venir à Paris se joindre à Bobie, afin de poursuivre la vengeance du crime; il avait même eu la précaution de se munir de quatre cents livres pour fournir aux frais de la poursuite.

Le lieutenant-criminel de robe-courte, chargé de l'arrêter, le rencontre au village de Laqueue en Brie, le fait saisir, lier et garrotter sur un cheval, et conduire en cet état à Paris. Les archers qui l'accompagnaient disaient sur leur chemin que cet homme était l'assommeur. Le lieutenant-criminel envoya ensuite à La Châtre, où il fit arrêter la dame d'Arconville et tous ses domestiques: ils furent tous amenés à Paris dans des charrettes; et la dame d'Arconville était pareillement désignée aux passans par les archers comme la femme de l'assommeur.

Les prisonniers furent mis dans des cachots différens; les biens meubles et immeubles des deux époux furent saisis. On fit une enquête sur les lieux touchant la vie et la moralité du sieur d'Arconville. Ces recherches n'apprirent rien qui ne fût à l'avantage de l'accusé.

Le mari fut interrogé le lendemain de son emprisonnement. Il se défendit contre l'accusation en justifiant que, lors du crime commis, il était en voyage dans la Beauce. Les réponses de la femme, interrogée de son côté, se trouvèrent parfaitement conformes à celles du mari.

Après six semaines de prison, la femme et ses domestiques furent mis en liberté, mais d'Arconville demeura sous la garde d'un commissaire.

Les deux époux cependant interjetèrent appel au parlement du décret de prise de corps prononcé contre eux, de leur emprisonnement, de la saisie de leurs biens. Ils dénoncèrent cet appel à Bobie, et le sommèrent de soutenir contre eux la validité et la justice des jugemens qu'ils attaquaient.

Mais Bobie refusa de se constituer partie civile, et se contenta du rôle d'accusateur, sans vouloir se charger de la poursuite du procès, qu'il abandonna au procureur-général.

Le célèbre Étienne Pasquier se chargea de la défense de d'Arconville. Il avait vu dans les regards, dans les gestes, dans le maintien de son client, qu'il avait l'assurance d'un homme innocent. Il n'y avait pas de charges testimoniales contre lui; le crime qu'on lui imputait n'était appuyé que par des conjectures. Mais pour faire proclamer l'innocence de d'Arconville, il y avait un grand obstacle à surmonter. Les juges et le public, qui prit beaucoup d'intérêt à cette cause, étaient fortement prévenus contre l'accusé.

Au début de son plaidoyer, Pasquier fut accueilli par des huées universelles. Mais sans se déconcerter, et soutenu par la justice de sa cause, il parla avec tant d'éloquence, déploya avec tant de clarté ses moyens de justification, que les applaudissemens succédèrent aux huées, et que d'Arconville fut déchargé de l'accusation, et Bobie condamné en tous les dépens et à trois mille francs de dommages et intérêts.

Il était bien constant que le valet de Bobie était le meurtrier. Sa disparition subite le prouvait suffisamment. Ce laquais était un Gascon que Bobie avait pris à son service sans le connaître, sans prendre d'informations. Le clerc de Bobie avait appris à son patron que, depuis qu'il avait reçu le remboursement de quatre mille huit cents livres, le Gascon se levait toutes les nuits, rôdait dans la maison, et se remettait dans son lit tout transi de froid; et Bobie, pour son malheur et celui de son beau-frère, n'avait tenu aucun compte de cet avis.

On ignore si cet assassin reçut plus tard la peine due à son forfait.

LES DEUX BELLES-SŒURS VICTIMES DE LA JALOUSIE DE LEURS MARIS.

Louis d'Ongnies, comte de Chaulnes, gouverneur de Montdidier, Péronne et Roye, était d'une famille originaire de Flandre. Son père avait épousé Anne Juvenel des Ursins. Louis d'Ongnies était né de ce mariage, ainsi que deux filles, Madeleine dont nous allons parler, et Louise d'Ongnies qui, par la mort de son frère et de sa sœur, devint l'héritière de sa maison. Louis d'Ongnies avait été promu chevalier de l'ordre du Saint-Esprit en 1597.

Il épousa Anne d'Humières, et vécut quelque temps heureux de cette union; mais soit que la calomnie, qui se mêle à tout pour tout empoisonner, eût fait parvenir à son oreille des rapports outrageans pour un mari; soit que la conduite d'Anne d'Humières prêtât réellement aux propos malicieux de la médisance; soit enfin que le caractère du comte fût naturellement porté à cette jalousie sombre et fantasmagorique qui donne une existence réelle aux choses tout-à-fait imaginaires, et qui fait le tourment de ceux qui en sont atteints; Louis d'Ongnies conçut de violens soupçons sur la fidélité de sa femme, et dès lors son cœur couva en silence le désir de s'en venger.

La dissimulation vint au secours du sinistre projet dont il préparait l'exécution. Il feignit d'avoir oublié les motifs du ressentiment qu'il avait fait d'abord éclater, et prodigua à la comtesse les marques d'un véritable attachement. L'infortunée s'applaudissait de cette heureuse métamorphose; elle voyait avec joie se dissiper les nuages qui avaient quelque temps obscurci son bonheur; elle se croyait revenue aux premiers jours de son mariage; elle s'endormait au sein d'une perfide sécurité.

Un jour que le comte s'était montré encore plus affectueux que de coutume, il proposa sur le soir à sa femme de venir respirer le frais dans le jardin du château. La comtesse y consentit avec empressement. La nuit était sombre, la température lourde et étouffante annonçait un orage prochain; le silence n'était troublé que par le coassement des grenouilles et les cris aigus et tristes de quelques oiseaux de nuit. Le comte et la comtesse se promenaient lentement au bord des fossés du château; leur conversation était languissante et sans suite le cœur de Louis d'Ongnies était en proie aux déchiremens du crime. Tout-à-coup l'orage éclate; l'éclair fend la nue à coups redoublés; la foudre remplit les échos de ses roulemens terribles. La comtesse veut rentrer dans le château; elle veut fuir effrayée... Mais son barbare époux vient de prononcer sur son sort... Sans proférer un seul mot, sans lui adresser le moindre reproche, il la saisit dans ses bras, la porte près du parapet, la précipite et la noie dans les fossés. Le bruit continu du tonnerre déroba le bruit de sa chute; et les cris plaintifs que l'on entendit quelques instans après passèrent sans doute auprès des gens du château pour le chant sinistre de quelque chouette du donjon.

La puissance absolue dont jouissaient encore les seigneurs de cette époque put seule soustraire Louis d'Ongnies au châtiment qu'il méritait. Mais il prouva par sa conduite que le crime flétrit l'âme, et que, dépouillée de cette force qui donne le courage, elle devient insensible aux affronts. Quelque temps après son exécrable action, cet homme, qui avait montré de la bravoure en plusieurs occasions, se laissa provoquer, et refusa le combat dans un démêlé qu'il eut avec La Baume-Montrevel. Toute sa vaillance s'était épuisée dans l'assassinat de sa femme.

Sa sœur, Madeleine d'Ongnies, trouva un mari aussi barbare dans Charles d'Humières, marquis d'Ancre, lieutenant-général au gouvernement de Picardie. D'après les mémoires du temps, il paraît vraisemblable que la jalousie du marquis d'Humières eut pour cause la découverte d'une correspondance qui existait entre sa femme et le duc de Longueville. Il surprit plusieurs lettres, et dès lors trop certain de la perfidie, il jura d'en tirer vengeance.

Quelque temps après le duc de Longueville, faisant son entrée à Dourlens, en avril 1595, reçut un coup de mousquet dans la tête, dans une salve de mousqueterie qu'on lui faisait par honneur, et ne survécut que deux jours à cette blessure. On soupçonna le marquis d'Humières d'avoir aposté l'homme qui avait commis cet assassinat.

Mais ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'à peu près à la même époque, ce mari, qui devenait furieux au moindre sujet de jalousie, méditait le meurtre de sa femme. Cet homme, au rapport des historiens du temps, s'était appliqué à l'anatomie, au point qu'il y était devenu très-expert: «Il me semble, dit Saint-Foix en rapportant ce trait, que la pratique de cet art décèle je ne sais quoi de barbare dans un homme dont la profession n'est pas de l'exercer.»

Charles d'Humières, pour consommer sa criminelle vengeance, s'adjoignit deux hommes qu'il connaissait propres aux coups de main de ce genre; et tous trois masqués, ils allèrent attendre leur victime dans le parc du château. La marquise s'y promenait seule ordinairement. Elle y vint à l'heure accoutumée. Les trois meurtriers se précipitèrent sur elle, la saisirent, et Charles d'Humières étrangla sa femme avec ses propres cheveux.

Ce meurtre dut le rendre d'autant plus odieux que le trouble dont son esprit était souvent agité, après ce crime horrible, ne paraissait point causé par ses remords, mais semblait être plutôt la suite de la fureur jalouse qui le lui avait fait commettre. Ses domestiques l'entendaient la nuit s'écrier, se lever, et le trouvaient, un poignard à la main, courant dans sa maison, injuriant et croyant poursuivre le fantôme de la malheureuse Madeleine d'Ongnies. Il périt peu après, le 19 juin 1595, à la reprise de Ham sur les Espagnols.

Ce marquis d'Humières avait de grands talens pour la guerre, et la plupart des historiens parlent avec éloge des services qu'il rendit à Henri IV. On ajoute même qu'il cultivait les lettres et les arts. Cette culture ne lui avait donc pas donné une forte dose de philosophie, et n'avait eu aucune prise sur son âme féroce.