CHAPITRE XLI.
1340. SIÉGE DE MORTAGNE ET PRISE DE SAINT-AMAND ET DE MARCHIENNES PAR LE COMTE DE HAINAUT.--DÉFAITE D'UNE TROUPE DE FRANÇAIS ET DU SEIGNEUR DE MONTMORENCY AU PONT-A-TRESSIN (§§ 127 à 132).
Le comte de Hainaut, pour se venger de la mésaventure de Guillaume de Baileu et de ses gens d'armes, quitte le siége de Tournay et vient avec six ou sept cents lances assiéger Mortagne par la rive droite de l'Escaut. En même temps, les habitants de Valenciennes ayant reçu l'ordre d'assaillir cette place en s'avançant entre la Scarpe et l'Escaut, douze cents hommes, commandés par Jean de Baissi, prévôt de la ville, et Gille le Ramonnier, passent les deux rivières de Haine et d'Escaut à Condé, et arrivent sous les murs de Mortagne. P. 62, 246 et 247.
Édouard de Beaujeu, capitaine de Mortagne[221], en prévision d'un siége, a fait enfoncer dans le lit de l'Escaut une quantité innombrable de pieux pour rendre la navigation impossible. Ce que voyant les arbalétriers de Valenciennes, qui ne peuvent approcher assez près des barrières à cause de la largeur des fossés, prennent le parti de passer la Scarpe au-dessous de Château-l'Abbaye[222] afin d'attaquer Mortagne du côté de Saint-Amand[223] et de donner l'assaut à la porte devers Maulde[224]. Cette porte, qui donne sur la Scarpe, est défendue par Édouard de Beaujeu en personne, tandis que le seigneur de Saint-Georges[225], son cousin, se tient à la porte d'Escaut par où l'on va à Antoing[226], faisant face au comte de Hainaut, campé le long de l'Escaut du côté de Briffœuil[227]. Le seigneur de Beaujeu est armé d'une longue lance, et, au moyen d'un croc de fer attaché à l'extrémité de cette lance qui s'enfonce dans les plates et le hauberjon, il parvient à harponner une douzaine d'assaillants, les attirant à lui ou les précipitant au fond des fossés pleins d'eau. P. 63 et 247.
[221] D'après les montres conservées par De Camps, Jean de Vienne, et non Édouard de Beaujeu, fut capitaine de Mortagne, du 29 octobre 1339 au 1er octobre 1340, avec 6 chevaliers bacheliers et 44 écuyers. De Camps, portef. 83, fo 313.
Le château de Mortagne, bâti au confluent de l'Escaut et de la Scarpe, résidence habituelle des châtelains de Tournay, fut cédé en 1313 avec la châtellenie de Tournay à Philippe le Bel.
[222] Nord, arr. Valenciennes, c. Saint-Amand-les-Eaux.
[223] Aujourd'hui Saint-Amand-les-Eaux, sur la rive gauche de la Scarpe, affluent de la rive gauche de l'Escaut.
[224] Nord, arr. Valenciennes, c. Saint-Amand-les-Eaux, sur la rive gauche de la Scarpe.
[225] Il s'agit ici sans doute du seigneur de Saint-Georges-de-Reneins, Rhône, arr. Villefranche-sur-Saône, c. Belleville-sur-Saône.
[226] Belgique, prov. Hainaut, arr. Tournay, à 7 kil. de Tournay.
[227] Aujourd'hui hameau de Wasmes-Audemez, Belgique, prov. Hainaut, arr. Tournay, c. Péruwelz.
Les assiégeants donnent l'ordre d'installer sur un bateau un appareil destiné à arracher les pieux qui barrent le passage de l'Escaut. Quant on vient à essayer cet appareil, il fonctionne si mal qu'on doit renoncer à s'en servir. Les Valenciennois ont pendant ce temps dressé une très-belle machine qui lance des pierres énormes contre le château et la ville de Mortagne; mais un maître ingénieur de la garnison construit une machine plus petite et l'ajuste si bien qu'à la troisième pierre qu'elle lance, elle brise par le milieu le pierrier des assiégeants. Après deux nuits et trois jours d'assaut, le comte de Hainaut et Jean de Hainaut, son oncle, se décident à retourner au siége de Tournay, et les Valenciennois reprennent le chemin de leur ville après avoir ravagé l'abbaye du Château. P. 64, 65, 248.
Informé que la garnison française de Saint-Amand a brûlé l'abbaye d'Hasnon et essayé de brûler celle de Vicoigne, le comte de Hainaut part de Tournay et vient avec trois mille combattants assiéger Saint-Amand, qui n'était alors entouré que d'une enceinte de palissades. Le capitaine de la garnison[228] est un bon chevalier de la langue d'oc, nommé le sénéchal de Carcassonne[229]; prévoyant l'attaque du comte de Hainaut et sachant que la place n'est pas tenable, il a fait transporter les plus riches joyaux de l'abbaye à Mortagne, P. 65, 66, 248.
[228] Comme nous l'avons dit plus haut, Jean, sire de Wastines, fut établi gardien de Saint-Amand, du 23 octobre 1339 au 1er octobre 1340.
[229] Le sénéchal de Carcassonne, dont il est ici question, s'appelait Jean de la Roche; il figure sur les montres de l'host de Bouvines en 1340 avec cette mention: «Jean de la Roche, chevalier, seneschal de Carcassonne, banneret, 2 chevaliers bacheliers, 102 escuiers.» De Camps, portef. 83, fo 352. Jean de la Roche, seigneur de Castanet (Haute-Garonne), était marié à Guillemine de Roussillon.
Douze mille Valenciennois attaquent Saint-Amand par le pont jeté sur la Scarpe. Les bidauds et les Génois de la garnison, pour se moquer des arbalétriers de Valenciennes, essuient avec leurs chaperons sur les murs la place des traits et crient aux assiégeants: «Allez boire votre goudale, allez!» Découragés et ne recevant aucunes nouvelles du comte leur seigneur, les Valenciennois regagnent leur ville le soir même. P. 66, 67, 248, 249.
Le lendemain, le comte de Hainaut arrive devant Saint-Amand et donne l'assaut à la porte du côté de Mortagne. Une brèche est ouverte dans le mur de l'abbaye que l'on enfonce au moyen d'énormes pieux en chêne; le comte s'élance par cette brèche et pénètre sur la place du marché devant l'église. Il y trouve le sénéchal de Carcassonne qui l'attend de pied ferme avec une poignée de compagnons de son pays serrés autour de sa bannière. Un moine nommé Froissart défend l'entrée de l'abbaye et tue plus de dix-huit assaillants. Le comte fait passer la garnison au fil de l'épée et mettre le feu à la ville, à l'église et aux bâtiments de l'abbaye. Le sénéchal de Carcassonne est tué sous sa bannière. P. 67 à 69, 249.
Après la destruction de Saint-Amand, le comte de Hainaut incendie Orchies, Landas, Lecelles, passe la Scarpe au-dessous d'Hasnon et, entrant en France, s'empare de la grosse et riche abbaye de Marchiennes[230] défendue par Amé de Warnant[231]. Incendie et pillage de la ville et de l'abbaye. P. 69, 70, 249, 250.
[230] Nord, arr. Douai, sur la rive gauche de la Scarpe et de la Rache et sur la route de Bouchain à Orchies. Abbaye de Bénédictins au diocèse d'Arras. Depuis la dispersion de l'host de Buironfosse, le 28 octobre 1339 jusqu'à la dispersion de l'host de Bouvines, le 27 septembre 1340, «Jean de Mortagne, seigneur de Landas, chevalier bachelier, fut establi capitaine de Marchiennes avec 12 escuiers.» De Camps, 83, fo 346 vo.
[231] A l'host de Bouvines en 1340, parmi les bacheliers sous les maréchaux de France, figure: «Amé de Warnans, chev. bach. et 25 esc.; venu de Warnans entre Aix et le Liége.» Aujourd'hui Warnant-Dreye, Belgique, prov. Liége.
Le roi d'Angleterre se tient toujours devant Tournay qu'il espère réduire bientôt par la famine; mais le duc de Brabant laisse plus d'une fois passer à travers son armée des vivres destinés aux assiégés, et les gens d'armes de ses bonnes villes de Bruxelles, de Louvain, de Malines, d'Anvers, de Nivelles, de Jodoigne[232], de Lierre[233], commencent à s'impatienter de la longueur du siége. P. 70, 71, 250, 251.
[232] Belgique, prov. Brabant, arr. Nivelles.
[233] Belgique, prov. Anvers, arr. Malines.
Un certain nombre de gens d'armes allemands des duchés de Gueldre et de Juliers s'entendent avec plusieurs chevaliers du Hainaut pour prendre une revanche de la victoire remportée à Pont-à-Tressin par Robert de Baileu et les Liégeois sur les Hainuyers: ils se divisent en deux détachements, dont l'un reste à Pont-à-Tressin pour garder le passage, tandis que l'autre court réveiller les Français. Deux grands barons de France, les seigneurs de Montmorency[234] et de Saint-Sauflieu[235], qui font le guet la nuit où se passe cette escarmouche, repoussent ces agresseurs et se mettent à leur poursuite jusqu'à Pont-à-Tressin. Voyant que les ennemis sont là en force pour défendre le passage, le seigneur de Saint-Sauflieu prend le parti de se retirer avec les siens. Le seigneur de Montmorency, qui veut continuer la lutte, est fait prisonnier ainsi que toute son escorte par Renaud de Sconnevort; et les Allemands ou Hainuyers restent maîtres du pont. P. 71 à 76, 251 à 253.
[234] A l'host de Bouvines en 1340, dans la bataille de Raoul, comte d'Eu, figure «Charles, seigneur de Montmorency, banneret, 1 bachelier, 11 escuiers.» De Camps, 83, fo 335.
[235] Somme, arr. Amiens, c. Sains. Aucun chevalier banneret, seigneur de Saint-Sauflieu, n'est mentionné sur les montres de l'host de Bouvines en 1340; on n'y voit figurer que Gaucher de Saint-Sauflieu, écuyer, et Raoul, dit Herpin, de Saint-Sauflieu, aussi écuyer, fait chevalier le 23 mai. Comme Gaucher et Raoul dit Herpin de Saint-Sauflieu servaient sous la bannière de Rogue, sire de Hangest, ce dernier est sans doute «le grand baron» dont parle Froissart; et il n'est pas étonnant qu'on le trouve à côté de Charles, seigneur de Montmorency, dont il était l'oncle par son mariage avec Isabeau de Montmorency, fille de Mathieu IV. «Rogue, sire de Hangest, chev. bann., 4 bach. et 29 esc.; venu de Maigneville en la comté de Bar. De sa compagnie.... Gaucher de Saint-Sauflieu.... Harpin de Saint-Sauflieu et Martel du Hamel faits chevaliers nouvels le 23 jour de may.» De Camps, 83, fo 396 vo.