Chapitre 1
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont marqués =ainsi=.
Cette version intègre les corrections de l'errata.
Pour quelques notations, suivies d'une ou de plusieurs lettres en exposant dans l'original, l'abrévation n'est pas évidente ou non courante: vo (verso), ro (recto), Fo (Folio) , fo (folio), Fos (Folios).
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE Rue de Fleurus, 9, à Paris
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
PAR SIMÉON LUCE
TOME PREMIER
1307-1340.
(DEPUIS L'AVÉNEMENT D'ÉDOUARD II JUSQU'AU SIÉGE DE TOURNAY)
IIe PARTIE
[Logo]
A PARIS
CHEZ MME VE JULES RENOUARD
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, No 6
M DCCC LXIX
CHRONIQUES
DE JEAN FROISSART.
PROLOGUE.
Afin que les grans merveilles et li biau fait d'armes, qui sont avenu par les grans guerres de France et d'Engleterre et des royaumes voisins, dont li roy et leurs consaulz sont cause, soient notablement registré et ou tamps present et à venir veu et cogneu, je me voel ensonniier de l'ordonner et mettre en prose 5 selonch le vraie information que j'ay eu des vaillans hommes, chevaliers et escuiers, qui les ont aidiés à acroistre, et ossi de aucuns rois d'armes et leurs mareschaus, qui par droit sont et doient estre juste inquisiteur et raporteur de tels besongnes. 10
Voirs est que messires Jehans li Biaus, jadis canonnes de Saint Lambert de Liège, en fist et cronisa à son tamps aucune cose à se plaisance; et j'ai ce livre hystoriiet et augmenté à le mienne, à le relation et conseil des dessus dis, sans faire fait, ne porter 15 partie, ne coulourer plus l'un que l'autre, fors tant que li biens fais des bons, de quel pays qu'il soient, qui par proèce l'ont acquis, y est plainnement veus et cogneus, car de l'oubliier ou esconser, ce seroit pechiés et cose mal apertenans, car esploit d'armes sont si chierement comparet et achetet, che scèvent 5 chil qui y traveillent, que on n'en doit nullement mentir pour complaire à autrui, et tollir le glore et renommée des bienfaisans, et donner à chiaus qui n'en sont mies digne.
Or ai je mis, ou premier chief de mon proisme, 10 que je voel parler et trettier de grans mervelles. Voirement se poront et deveront bien tout chil qui ce livre liront et veront, esmervillier des grans aventures qu'il y trouveront. Car je croi que, de puis le creation dou monde, et que on se commença premierement 15 à armer, on ne trouveroit en nulle hystore tant de merveilles ne de grans fais d'armes, selonch se quantité, comme il sont avenu par les guerres dessus dittes, tant par terre com par mer, et dont je vous ferai ensievant mention. Mais ançois 20 que j'en commence à parler, je voel un petit tenir et demener le pourpos de proèce, car c'est une si noble vertu, et de si grant recommendation, que on ne le doit mies passer trop briefment, car elle est mère materièle et lumière des gentilz hommes, et, si com 25 la busce ne poet ardoir sans feu, ne poet li gentilz homs venir à parfaite honneur ne à le glore dou monde, sans proèce.
Or doient donc tout jone gentil homme, qui se voellent avancier, avoir ardant desir d'acquerre le 30 fait et le renommée de proèce, par quoi il soient mis et compté ou nombre des preus, et regarder et considerer comment leur predicesseur, dont il tiennent [leurs][1] hyretages et portent espoir les armes, sont honnouré et recommendé par leurs biens fais. Je sui seurs que, se ilz regardent et lisent en ce livre, que il trouveront otant de grans fais et de belles apertises 5 d'armes, de durs rencontres, de fors assaus, de fières batailles et de tous autres maniemens d'armes qui se descendent des membres de proèce, que en nulle hystore dont on puist parler, tant soit anchiienne ne nouvelle. Et ce sera à yaus matère et exemples de 10 yaus encoragier en bien faisant, car la memore des bons et li recors des preus atisent et enflament par raison les coers des jones bacelers, qui tirent et tendent à toute perfection d'onneur, de quoi proèce est li principaus chiés et li certains ressors. 15
[1] Ms. de Gaignières, fo 1.--Ms. 6477, fo 2 vo: «le».
Si ne voel je mies que nulz bacelers soit excusés de non li armer et sievir les armes par defaute de mise et de chavance, se il a corps et membres ables et propisses à ce faire, mès voel qu'il les aherde de bon corage et prende de grant volenté. Il trouvera 20 tantost des haus signeurs et nobles qui l'ensonnieront, se il le vaut, et le aideront et avanceront, se il le dessert, et le pourveront selonch son bien fait. Ossi en armes aviennent tant de grans merveilles et de belles aventures que on n'oseroit ne poroit penser 25 ne imaginer les fortunes qui s'i boutent, se com vous verés et trouverés en ce livre, se vous le lisiés, comment pluiseur chevalier et escuier se sont fait et avanciet, plus par leur proèce que par leur linage. Li noms de preu est si haus et si nobles et la vertu 30 si clère et si belle que elle resplendist en ces sales et en ces places où il a assamblée et fuison de grans signeurs, et se remoustre dessus tous les autres, et l'ensengn'on au doi et dist on: «Velà cesti qui mist ceste cevaucie ou ceste armée sus, et qui ordonna 5 ceste bataille si faiticement et le gouverna si sagement, et qui jousta de fier de glave si radement, et qui tresperça les conrois de ses ennemis par deus ou par trois fois, et qui se combati si vassaument ou qui entreprist ceste besongne si hardiement, et qui 10 fu trouvés entre les mors et les bleciés navrés moult durement, et ne daigna onques fuir en place où il se trouvast.»
De telz grains et de telz semences sont servi et alosé li vaillant homme et li preu par leur vaillance. 15 Encores avant on voit le preu baceler seoir à haute honneur à table de roy, de prince, de duch et de conte, là où plus nobles de sanch et plus rices d'avoir n'est mies assis. Car, si com li quatre ewangeliste et li douze apostele sont plus proçain de Nostre 20 Signeur que ne soient li autre, sont li preu plus priès d'onneur et plus honnouré que li aultre; et c'est bien raisons, car il acquèrent et conquèrent le nom de proèce en grant painne, en sueur, en labeur, en soing, en villier, en travillier jour et nuit sans sejour. Et 25 quant leurs biens fais est veus et cogneus, il est ramenteus et renommés, si com dessus est dit, et escrips et registrés en livres et en cronikes. Car, par les escriptures troeve on le memore des bons et des vaillans hommes de jadis, si com les neuf preus qui 30 passèrent route par leur proèce, les douze chevaliers compagnons qui gardèrent le pas contre Salehadin et se poissance, les douze pers de France qui demorèrent en Raincevaus, et qui si vaillamment s'i vendirent et combatirent, et ensi de tous les autres que je ne puis mies tous nommer, ne determiner leurs biens fais ne ramentevoir, car trop poroie ma principal 5 matère empeechier. Ensi se diffère et dissimule li mondes en pluiseurs manières. Li vaillant homme traveillent leurs membres en armes, pour avancier leurs corps et acroistre leur honneur. Li peuples parolle, recorde et devise de leurs estas, et de leur fortunes. 10 Li aucun clerch escrisent et registrent leurs avenues et baceleries.
Or ay je eu pluiseurs fois imagination sus l'estat de proèce, et penset comment et où elle a regnet et tenu signourie et domination, et salli d'un pays en 15 aultre. Sus ses ordenances meismement, en ay je oy parler et deviser en ma jonèce aucuns vaillans hommes et bons chevaliers, qui otant bien s'en esmervilloient adonc comme je fai maintenant: si vous en voel declarer aucune cose. Verités est, selonch 20 les anciiennes escriptures, que, apriès le deliuve et que [Noés][2] et se generation eurent repeuplé le monde, et que on se commença à armer et à courir et à pillier l'un sus l'autre, proèce regna premierement ou royaume de Caldée, par le fait dou roy Ninus qui fist fonder et edefiier la grant cité de Ninivée qui contenoit trois journées de lonc, et ossi par la royne Semiramis sa femme qui fu dame de grant valour. Apriès, proèce se remua et vint regner en Judée et en Jherusalem, par le fait de Josué, de David et des 30 Machabiens. Et quant elle eut là regné un temps, elle vint demorer et regner ou royaume de Perse et de Mède, par le fait de Cyrus, le grant roy, par Asserus et par Xerses. Après, revint proèce regner en Gresce, par le fait de Hercules, de Tezeus, de Jazon 5 et de Acilles et des aultres preus chevaliers; apriès, en Troies, par le roi Priant, par Hector et par ses frères; apriès, en le cité de Romme et entre les Rommains, par les nobles senatours et concilles, tribons et centurions. Et furent cil et leurs generations en 10 tel poissance, environ cinq cens ans, et firent priès que tout le monde rendre trebus à yaus jusques au tamps Julius Cesar, qui fu li premiers emperères de Romme, et de qui tout li aultre sont descendu et venu. 15
[2] Ms. 6477, fo 3 vo: «Noels.»
Apriès, se tanèrent li Rommain de proèce, et s'en vint demorer et regner en France, par le fait premierement dou roy Pepin et dou roy Charle, son fil, qui fu rois de France et d'Alemagne et emperères de Romme, et par les autres nobles rois ensievant. 20 Apriès, a regné proèce un grant tamps en Engleterre, par le fait dou roy Edowart et dou prince de Galles, son fil; car, de leur règne, li chevalier englès et li aultre qui avoech yaus se sont mis et acordé, ont fait otant de belles apertises d'armes et de grans bacheleries 25 et de hardies emprises que nul chevalier pueent faire, si com il vous sera declaré avant en ce livre.
Or, ne sai je mies se proèce voet encores cheminer oultre Engleterre ou reculer le chemin que elle a 30 fait, car, si com chi dessus est dit, elle a cerchiet et environné ces royaumes et ces pays dessus nommés, et regné et conversé entre les habitans une fois plus et l'autre mains, à se ordenance en soit; mais j'en ay un petit touchiet pour les mervilleusetés dou monde. Si m'en tairai à tant et me retrairai à le matère dont j'ai fait men commenchement, et declarrai 5 assés tost par quel manière et condicion la guerre s'esmut premierement entre les Englès et les François. Et pour che que ou temps à venir on puist savoir qui a mis ceste hystore sus, et qui en a esté actères, je me voel nommer. On m'appelle, qui tant 10 me voet honnerer, sire Jehan Froissart, net de le conté de Haynau et de la bonne, belle et friche ville de Valenchiènes.