CHAPITRE XLIV.
1341. VOYAGES DU COMTE DE MONTFORT EN ANGLETERRE, PUIS A PARIS[263] (§§ 144 à 146).
[263] Cf. Jean le Bel, chap. XLVI et XLVII, t. I, p. 236 à 242.
Le comte de Montfort se fait partout reconnaître comme duc de Bretagne. Cependant les seigneurs de Clisson[264], de Tournemine, de Quintin[265], de Beaumanoir[266], de Laval, de _Gargoule_, de Lohéac[267], d'Ancenis, de Retz, de Rieux[268], d'Avaugour[269], refusent d'obéir au nouveau duc; quelques-uns de ces seigneurs quittent la Bretagne, soit pour guerroyer à Grenade et en Prusse, soit pour entreprendre le pèlerinage d'outre-mer. P. 291.
[264] Loire-Inférieure, arr. Nantes.
[265] Côtes-du-Nord, arr. Saint-Brieuc.
[266] Aujourd'hui hameau de la commune d'Evran, Côtes-du-Nord, arr. Dinan.
[267] Ille-et-Vilaine, arr. Redon, c. Pipriac.
[268] Morbihan, arr. Vannes, c. Allaire.
[269] Jeanne, femme de Charles de Blois, avait pour mère Jeanne d'Avaugour, mariée à Gui, comte de Penthièvre, fille et héritière de Henri seigneur d'Avaugour. Un petit hameau de la commune de Saint-Péver, Côtes-du-Nord, arr. Guingamp, c. Plouagat, porte encore aujourd'hui le nom illustré par cette famille qui descendait d'Eude comte de Bretagne.
Jean de Montfort comprend la nécessité de se faire un allié puissant qu'il puisse opposer au roi de France, oncle et allié naturel de Charles de Blois. C'est pourquoi il s'embarque à _Gredo_[270] (Redon) en basse Bretagne pour l'Angleterre, arrive en Cornouaille et débarque au port de _Cepsée_; de là, il se rend à Windsor auprès d'Édouard III. Le comte de Montfort fait hommage lige pour le duché de Bretagne au roi d'Angleterre qui promet en retour d'aider et de défendre son vassal contre tous, spécialement contre le roi de France; puis il retourne à Nantes, comblé des présents et des faveurs d'Édouard III[271]. P. 100 à 102, 291 à 298.
[270] Dom Morice conjecture (_Hist. de Bretagne_, t. I, p. 248) que Froissart a voulu désigner ici Roscoff; mais, comme l'a fait remarquer Dacier, il y a bien peu d'analogie entre _Gredo_ et _Roscoff_. Dacier propose de lire _Coredou_, village sur le bord d'une petite anse à l'ouest de Saint-Pol-de-Léon, et l'identification de _Gredo_ avec _Coredou_ a été adoptée par Buchon (t. I, éd. du Panthéon, p. LIV). Il nous a été impossible de retrouver exactement, soit dans les dictionnaires, soit sur les cartes, le _Coredou_ de Dacier. Le nom de ce port est écrit _Grendo_ dans Jean le Bel (v. t. I, p. 236). D'après la deuxième rédaction ou ms. d'Amiens (v. p. 291) Jean de Montfort se serait embarqué à Guérande, et d'après la troisième rédaction ou ms. de Rome (v. p. 295) à Vannes. En proposant d'identifier _Gredo_ avec _Redon_, nous nous fondons principalement sur le passage suivant de la troisième rédaction ou ms. de Rome: «....et vinrent ariver à _Grède, au plus proçain port de Vennes et de Rennes_.» P. 391. D'ailleurs, même en ce qui concerne la première rédaction, 10 mss. sur 33, les mss. 23 à 33 donnent la variante _Redon_ pour _Gredo_ (voy. p. 397). L'addition d'un g parasite dans _Gredo_ s'est faite comme dans _grenouille_, de _ranuncula_. Redon a un port sur la Vilaine accessible aux navires de médiocre grandeur.
[271] Par acte daté de Westminster le 24 septembre 1341, Édouard III donne le comté de Richmond avec toutes ses dépendances à son très-cher cousin Jean duc de Bretagne et comte de Montfort, en témoignage de l'alliance conclue entre lui et le dit Jean et aussi en dédommagement du comté de Montfort confisqué par Philippe de Valois (Rymer, _Foedera_, vol. II, p. 1176). On ne trouve du reste aucune trace dans les pièces publiées par Rymer de l'hommage du duché de Bretagne qui aurait été fait dans cette circonstance par Jean de Montfort à Édouard III.
Le vicomte de Rohan, les seigneurs de Clisson, d'Avaugour et de Beaumanoir se rendent en France et informent Charles de Blois des succès de Jean de Montfort. Charles de Blois implore contre son compétiteur l'appui du roi de France son oncle. Philippe de Valois, de l'avis des pairs et grands barons de son royaume, prend le parti de mander à Paris l'adversaire de son neveu; les seigneurs de Mathefelon, de Gaussan et Grimouton de Chambly[272], vont à Nantes notifier au comte de Montfort la volonté du roi de France. Jeanne de Montfort conseille à son mari de ne pas répondre à l'appel de Philippe de Valois. Cependant, le comte de Montfort, après avoir hésité quelque temps, vient à Paris où il fait son entrée en somptueux équipage et avec une suite de plus de trois cents chevaux. P. 102, 103, 298 à 300, 302, 303.
[272] D'après le ms. de Rome (v. p. 302), les messagers furent les seigneurs de Montmorency et de Saint-Venant.
L'entrevue du comte avec le roi de France a lieu dans une grande chambre du palais décorée de magnifiques tapisseries. Aux côtés du roi siégent le comte d'Alençon son frère, le duc de Normandie son fils, Eude, duc de Bourgogne et Philippe de Bourgogne, fils du duc, le duc de Bourbon, Jacques de Bourbon alors comte de Ponthieu, les comtes de Blois, de Forez, de Vendôme et de Guines, les seigneurs de Coucy, de Sully, de Craon, de Roye, de Saint-Venant, de Renneval et de Fiennes. Philippe de Valois reproche à Jean de Montfort d'avoir fait hommage du duché de Bretagne à Édouard III. Le comte répond que ce reproche n'est nullement fondé, mais en même temps il maintient la légitimité de ses prétentions à l'héritage de Bretagne. Le roi enjoint à Jean de Montfort de ne pas quitter Paris avant quinze jours et d'attendre que les pairs, chargés d'examiner la question pendante entre lui et Charles de Blois, aient décidé de quel côté est le bon droit. Découragé par un accueil aussi défavorable, le comte de Montfort estime prudent de ne pas attendre le jugement des pairs. Un soir, il prend l'habit d'un de ses ménestrels, monte à cheval sans autre suite qu'un valet de ménestrel, et à la faveur de ce déguisement, s'échappe à la dérobée de Paris dont on ne fermait point alors les portes; pendant que ses chambellants font courir le bruit que leur maître est couché malade dans son lit, il regagne en toute hâte la Bretagne et va rejoindre à Nantes la comtesse sa femme. P. 103 à 105, 300 à 302, 303 à 306.
Le roi de France et Charles de Blois sont furieux quand ils apprennent que le comte de Montfort vient de s'échapper de leurs mains. Les pairs et grands barons, réunis en conseil pour statuer sur les prétentions respectives de Charles de Blois et de Jean de Montfort à l'héritage de Bretagne, se prononcent tout d'une voix en faveur de Charles de Blois; ils fondent leur jugement sur deux considérants principaux. 1º Jeanne, femme de Charles de Blois, à titre de fille unique de Gui, comte de Penthièvre, frère de père et de mère de Jean III, duc de Bretagne, dernièrement mort, a plus de parenté avec le dit duc que Jean de Montfort, qui est seulement frère de père de Jean III[273]; 2º d'ailleurs le comte de Montfort, même en supposant qu'il y ait quelque chose de fondé dans ses prétentions, est atteint de forfaiture, d'abord pour avoir relevé le duché d'un seigneur autre que le roi de France de qui on le doit tenir en fief, ensuite pour avoir transgressé les ordres et cassé l'arrêt de son suzerain en quittant Paris sans congé[274]. P. 105 et 106.
[273] Nous avons corrigé ici Froissart qui dit, sans doute par inadvertance, que Jean de Montfort n'était pas issu du même père que le feu duc de Bretagne et son frère le comte de Penthièvre. La vérité est, comme l'indique notre chroniqueur dans un des chapitres précédents, que Jean III, duc de Bretagne, et Gui comte de Penthièvre étaient sortis d'un premier mariage d'Arthur II duc de Bretagne avec Marie vicomtesse de Limoges, tandis que Jean de Montfort devait le jour à un second mariage d'Arthur II avec Iolande de Dreux.
[274] L'arrêt rendu en faveur de Charles de Blois «in curia nostra, in magno consilio nostro Parium Franciæ, prælatorum, baronum aliorumque...» est daté de Conflans le 7 septembre 1341. V. _Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne_, par dom Morice, t. I, col. 1421 à 1424. Froissart se trompe sur les considérants de cet arrêt. Il n'y est fait mention que des raisons et des exemples allégués par Charles de Blois, d'une part, pour prouver qu'en Bretagne les représentants du frère aîné, lorsqu'il s'agissait d'une succession noble, la recueillaient au préjudice du frère cadet; et par le comte de Montfort, d'autre part, pour établir le contraire.
Charles de Blois, confiant en son droit après le jugement prononcé en sa faveur, assuré en outre de l'appui du roi de France, entreprend de reconquérir à main armée son duché de Bretagne. Le duc de Normandie est adjoint à son cousin comme chef de l'expédition projetée. Les principaux barons qui s'engagent à faire partie de cette expédition, sont le comte d'Alençon, oncle de Charles de Blois, le duc de Bourgogne, le comte de Blois, frère de Charles, le duc de Bourbon, Louis d'Espagne, Jacques de Bourbon, le comte d'Eu, connétable de France et le comte de Guines, son fils, le vicomte de Rohan, les comtes de Forez, de Vendôme et de Dammartin, les seigneurs de Coucy, de Craon, de Beaujeu, de Sully et de Châtillon. On fixe à Angers le rassemblement général. P. 106 et 107, 306 et 307.