‹ Chroniques de J. Froissart, tome 03/13Chapitre 11 sur 16 · CHAPITRE LX.

CHAPITRE LX.

BATAILLE DE CRÉCY[202] (§§ 274 à 287).

[202] Cf. Jean le Bel, _Chron._, t. II, chap, LXXII, p. 85 à 93. Aux études spéciales sur la bataille de Crécy déjà citées dans les notes qui précèdent, nous croyons utile d’ajouter l’indication des ouvrages suivants qui nous ont été obligeamment communiqués par notre confrère M. A. Demarsy:

1º Une troisième édition de la brochure déjà citée de M. le baron Seymour de Constant, augmentée de quelques observations sur un mémoire récemment publié par M. Ambert. Abbeville, Jeunet; Paris, Dumoulin; 1851, in-18 de 95 pages.

2º _Notice historique sur Crécy_, par M. de Cayrol; extrait des _Mémoires de la Société d’Émulation d’Abbeville_, 1836 et 1837.

3º _Itinéraire au Champ de bataille de Crécy_, lu à la _Société des Sciences morales_ le 2 décembre 1836 par l’abbé Caron et publié après sa mort par le docteur Boucher. Versailles, 1849, in-8.

4º _Études historiques sur Édouard III, Philippe de Valois et la guerre de 1346_, par de Pongerville; articles publiés dans le _Journal de l’instruction publique_ et reproduits dans la _Picardie_, nº du 15 septembre 1855.

Le samedi matin 26 août, Édouard III et le prince de Galles son fils entendent la messe, se confessent et reçoivent la communion. Par l’ordre du roi anglais, on établit un grand parc près d’un bois[203] derrière l’armée; tous les hommes d’armes mettent pied à terre ainsi que les archers, et l’on enferme tous les chevaux et les chariots dans le dit parc qui n’a qu’une entrée. Édouard III divise son armée en trois batailles dont deux sont commandées par lui et son fils; il les passe en revue, enjoignant à chacun sous les peines les plus sévères de rester à son rang et de ne jamais l’abandonner sans son ordre exprès, quoi qu’il arrive[204]; puis, après avoir fait bien boire et bien manger tous ses gens, il les invite à se reposer assis par terre, leurs bassinets et leurs arcs devant eux, afin d’être plus frais et plus dispos en attendant l’attaque des Français. P. 168 à 170, 405 à 410.

[203] Ce bois est celui de Crécy-Grange qui figure encore aujourd’hui au Dictionnaire des Postes comme écart de la commune de Crécy-en-Ponthieu; il est situé un peu au nord du bourg de Crécy et de la commune de Wadicourt, à égale distance de ces deux localités. «Après avoir laissé la forêt de Crécy sur la gauche, l’armée anglaise avait pris position sur une hauteur, en appuyant son aile droite à Crécy et étendant sa gauche du côté de Wadicourt. Elle dominait ainsi, devant son front, un ravin en pente douce, nommé la _Vallée des Clercs_; cette excellente position militaire, défendue, du côté de Crécy, par plusieurs rideaux placés l’un sur l’autre, en escalier, devient un peu plus accessible en s’éloignant de ce bourg, et peut être tournée du côté de Wadicourt. Afin d’obvier à cet inconvénient, le roi d’Angleterre barricada sa gauche avec des palissades et des chariots, laissant néanmoins une ouverture pour sortir et entrer quand il serait temps; plaça son bagage derrière lui, dans le bois, à gauche du chemin qui conduit de Crécy à Ligescourt; fortifia ce bois avec des abatis, et fit ainsi de son poste un vaste camp retranché que protégeait encore la petite rivière de Maie qui coule dans la vallée de Crécy.» (_Hist. d’Abbeville_, par F. C. Louandre, t. I, p. 229.) Dans cette position, l’armée anglaise était retranchée sur sa droite, sur sa gauche et sur ses derrières. Édouard III ayant son extrême gauche un peu au delà de Wadicourt, à cheval sur l’ancienne chaussée Brunehaut d’Abbeville à Hesdin qui depuis la bataille du 26 août a reçu dans le pays le nom de _Chemin de l’armée_, Édouard III pouvait en cas d’échec opérer sa retraite par ce chemin en allant passer l’Authie à Ponche.

[204] La mention de cet ordre, empruntée à Jean le Bel (p. 91), ne se trouve que dans le manuscrit d’Amiens (p. 406).

Ce samedi au matin, le roi de France entend la messe [au prieuré] de Saint-Pierre d’Abbeville; il ne met son armée en mouvement qu’après soleil levant, et il ralentit sa marche pour donner le temps de le rejoindre à ses gens dont les uns sont logés à Abbeville, les autres à Saint-Riquier. Parvenu à environ deux lieues d’Abbeville[205], il charge quatre chevaliers, Le Moine de Bazeilles, les seigneurs de Noyers, de Beaujeu et d’Aubigny, de prendre les devants et d’aller en reconnaissance pour se rendre compte de la position des Anglais. Ces chevaliers rapportent que les ennemis ont pris les meilleures dispositions et montrent beaucoup d’assurance; c’est pourquoi, ils conseillent au roi de France, qui n’a pas encore été rejoint par tous ses gens et dont les troupes, épuisées par une longue marche, ont besoin de repos, d’attendre le lendemain pour livrer bataille. Le roi de France approuve fort ce conseil et donne l’ordre à ses maréchaux de le faire mettre sur-le-champ à exécution; mais les chevaliers qui marchent en première ligne se font un point d’honneur de ne pas reculer et de ne pas se laisser devancer par ceux qui les suivent: ils refusent d’obéir aux maréchaux. D’un autre côté, il est malaisé de rétrograder, toutes les routes entre Abbeville et Crécy étant encombrées de plus de vingt mille bons hommes des Communes qui, à trois lieues de distance des ennemis, brandissent déjà leurs épées en criant: «Mort, mort à ces perfides Anglais! Il n’en retournera pas un en Angleterre.» P. 171 à 174, 410 à 415.

[205] D’après la tradition du pays, Philippe de Valois, trompé par un faux rapport, se dirigea d’abord, en quittant Abbeville, vers Noyelles, dans l’espérance d’acculer les Anglais au milieu des marais de l’Authie. Ce ne fut qu’après avoir fait deux lieues sur cette route qu’il acquit la certitude qu’Édouard se trouvait à Crécy. Ce qui est certain, c’est que la route qui conduit d’Abbeville à Noyelles, porte encore le nom de _Chemin de Valois_; et il n’est pas un habitant du pays qui ne vous dise, si vous l’interrogez, que cette désignation vient du passage de Philippe de Valois. (V. _Itinéraire à Crécy_, par l’abbé Caron, p. 18, et _Bataille de Crécy_, par le baron Seymour de Constant, 3e éd., p. 67).

«Aucun homme, eût-il assisté à la bataille, ne pourrait exactement concevoir ce qui s’y passa, notamment en ce qui concerne les Français, tant il y eut de confusion et de désordre de leur côté. Ce que j’en sais, je l’ai appris en grande partie par les Anglais qui se rendirent bien compte de la situation de leurs adversaires et aussi par les gens de monseigneur Jean de Hainaut, qui se tint toute cette journée aux côtés du roi de France[206].»

[206] Ce passage de la première rédaction (p. 174), supprimé dans la seconde (p. 413 et 416), est emprunté presque textuellement à Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 89); on le retrouve dans la troisième rédaction (p. 415 et 416) modifié de la manière suivante: «Ce que j’en ai écrit, je l’ai su par des chevaliers anglais qui assistèrent à cette bataille et étudièrent avec grand soin les mouvements des Français: ce furent Jean Chandos et Barthélemy de Burghersh et, du côté des Français, le sire de Montmorency et des chevaliers de la suite de monseigneur Jean de Hainaut, car ces deux hauts barons tinrent pendant toute cette journée la bride du cheval du roi de France.»

A l’approche des Français, les Anglais se lèvent en bon ordre et se forment en trois batailles; celle du prince de Galles s’avance la première, précédée des archers disposés en forme de herce; la seconde bataille, sous les ordres des comtes de Northampton et d’Arundel, se tient sur les ailes, prête à appuyer la première, si besoin est; enfin la bataille du roi d’Angleterre est encore plus en arrière[207], et Édouard III lui-même prend position sur la motte d’un moulin[208] à vent d’où l’on domine tous les alentours. P. 174 et 175, 415 et 416.

[207] «Tous les historiens, dit l’abbé Caron, tous les chroniqueurs qui ont décrit la bataille de Crécy rapportent qu’Édouard échelonna son armée sur la colline après l’avoir divisée en trois corps distincts qui formaient trois lignes ou, comme on disait alors, trois batailles, qu’il donna à son fils, le prince de Galles, alors âgé de quinze ans seulement, le commandement de la première bataille ou de la première ligne qui occupait la partie inférieure de la colline, et qu’il se réserva la direction de la troisième ligne située sur la partie la plus élevée. A l’aspect des lieux, il est facile de reconnaître ces dispositions de l’armée anglaise. Les trois lignes de bataille sont encore tracées sur le terrain, et séparées les unes des autres par des rideaux ou tertres de gazon qui se prolongent sur toute l’étendue de la colline et que dans le pays on appelle _raidillons_. On les a conservés intacts, et sans les mettre en culture. Ils servent aujourd’hui à soutenir les terres du champ de bataille qu’on cultive.» (_Itinéraire au champ de bataille de Crécy_, p. 31.)

[208] Il existe encore entre le bois de Crécy-Grange et la Vallée-aux-Clercs un moulin qui, d’après la tradition locale, aurait servi de poste d’observation à Édouard pendant la bataille. Ce moulin, du haut duquel la vue s’étend sur toute l’étendue de la Vallée aux Clercs, «porte, dit un savant du pays qui l’a visité, le cachet de la vétusté, et il est le seul des environs d’une construction aussi solide, établi sur une embase de grès taillés, désigné par l’histoire et par la tradition comme le moulin d’Édouard» (_Bataille de Crécy_, par le baron Seymour de Constant, 3e édit., Abbeville, 1851, p. 60).--«La tour de ce moulin, dit M. l’abbé Caron, a cinq pieds d’épaisseur.» (_Itinéraire au champ de bataille de Crécy_, Versailles, 1849, p. 34.)

_Première et troisième rédactions_[209]. A la vue des Anglais rangés en bataille, Philippe de Valois perd tout son sang-froid, tant est violente la haine qu’ils lui inspirent; il ne peut se retenir de les combattre, et dit à ses maréchaux: «Faites avancer nos Génois et commencer la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur Saint-Denis!» Les Génois, au nombre de quinze mille[210], qui marchent depuis le matin avec leurs arbalètes sur le dos, déclarent qu’ils ont besoin d’un instant de repos avant d’engager le combat. Ce qu’apprenant le comte d’Alençon, transporté de fureur, s’écrie: «Regardez, on se doit bien charger vraiment de telle ribaudaille! Ils ne sont bons qu’à manger. Qu’on les tue tous[211]: ils nous portent plus d’obstacle que de secours.» Sur ces entrefaites, survient une pluie d’orage accompagnée d’éclairs et de tonnerre à laquelle succède un soleil éclatant dont les rayons éblouissent les yeux des Français qui les reçoivent en face, tandis qu’ils ne frappent les Anglais que de dos. P. 175 à 177, 418 et 419.

[209] Nous avons ici, comme l’a bien vu M. Rigollot (_Mém. de la Soc. des Antiq. de Picardie_, t. III, p. 135, 180) la version anglaise de la bataille de Crécy; la version française de cette même bataille, empruntée presque textuellement à Jean le Bel, n’est donnée que par le ms. d’Amiens ou seconde rédaction; nous pensons seulement, à l’encontre du savant antiquaire d’Amiens, que la version anglaise est antérieure à la version française (V. notre introduction au premier livre, en tête du t. I de cette édition). Si Froissart a reproduit de préférence sa première version, malgré la couleur anglaise qui la distingue, dans le manuscrit de Rome, c’est sans doute parce que le chroniqueur de Valenciennes semble avoir composé sa troisième rédaction surtout pour faire disparaître de son premier livre ses emprunts trop textuels à Jean le Bel, ce que nous appellerions aujourd’hui ses plagiats.

[210] Ce chiffre semble exagéré. Le nombre de six mille donné par Villani, particulièrement bien informé quand il s’agit des mercenaires italiens au service de la France, est plus vraisemblable. D’après le chroniqueur florentin, on avait fait venir ces Génois de Harfleur où ils formaient l’équipage de trente-trois galées ancrées dans ce port; ils étaient sous les ordres de Charles Grimaldi et d’Ayton Doria. L’arme des Génois était l’arbalète à manivelle, machine pesante et d’un maniement assez compliqué qui lançait des quarreaux ou viretons.

[211] Cet incident, rapporté aussi par les continuateurs des Chroniques de Nangis et de Saint-Denis, mais passé sous silence par Villani, n’est mentionné que dans les première et troisième rédactions; Froissart l’a supprimé dans le manuscrit d’Amiens ou seconde rédaction.

_Seconde rédaction_[212]. Les Génois et le maître des arbalétriers qui les commande chevauchent jusqu’à ce qu’ils soient arrivés en face des Anglais. Alors ils s’arrêtent, prennent leurs arbalètes et s’apprêtent à commencer la bataille. Vers l’heure de vêpres, éclate un orage avec éclairs, tonnerre et pluie abondante poussée par un très-grand vent: les Français reçoivent cette pluie en plein visage, tandis que les Anglais l’ont par derrière. Les Génois s’avancent au combat en poussant des cris et des hurlements; les Anglais ne s’en émeuvent pas et font détonner certains canons[213] qu’ils tiennent en réserve, pour frapper les Génois de stupeur. Quand l’orage est passé, le maître des arbalétriers donne l’ordre aux Génois de tirer de leurs arbalètes pour rompre les rangs des ennemis; ces Génois sont bien vite battus par les archers[214] anglais: ils cherchent à fuir, mais ils se trouvent pris entre ceux qui les poursuivent et les batailles des grands seigneurs français qui s’avancent dans le plus grand désordre. Poussés par les fuyards ou atteints par les flèches anglaises, les chevaux des Français refusent d’aller plus avant, se cabrent ou tombent les uns sur les autres; la confusion est ainsi portée à son comble. Les fantassins anglais en profitent et, se glissant dans la mêlée, tuent ces seigneurs sans défense à coups de dagues, de haches ou avec de courtes massues. La bataille, commencée dans l’après-midi, dure dans ces conditions jusqu’à la tombée de la nuit. Le roi de France, de sa personne, ni aucun de sa bannière ne peut parvenir jusqu’à l’endroit même où l’on se bat; il en est ainsi des gens des Communes de France: seul le sire de Noyers, ancien et preux chevalier qui porte l’oriflamme, la souveraine bannière du roi, réussit à pénétrer jusqu’au milieu de la mêlée et y trouve la mort[215]. P. 416 à 418.

[212] Ce passage du ms. d’Amiens, qui nous fournit la version française de la bataille de Crécy, n’est que la reproduction presque textuelle, sauf une addition relative à l’emploi de canons par les Anglais, du texte de Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 87 à 89). Le chroniqueur liégeois lui-même tenait ce récit de Jean de Hainaut qui fut toute cette journée à la bride du cheval du roi de France.

[213] Cette mention de l’emploi de canons par les Anglais à la bataille de Crécy, qui ne se trouve que dans la seconde rédaction de Froissart, est confirmée par le continuateur des Chroniques de Saint-Denis et par Villani; ce dernier donne aux canons des Anglais, au nombre de trois selon le chroniqueur de Saint-Denis, le nom de _bombardes_. «Un des canons très-curieux, dit M. Louandre, dont les Anglais firent usage à Crécy, et qui était conservé à la Tour de Londres, fut retrouvé presqu’entier parmi les décombres, après l’incendie de cette Tour en 1841 (voir le _Journal des Débats_ du 8 novembre 1841).» (_Hist. d’Abbeville_, éd. de 1844, t. I, p. 236, en note.) D’un autre côté, on lit dans le _Courrier de la Somme_ du 5 septembre 1850: «Samedi dernier, M. Davergne, cultivateur, a trouvé en labourant sur le champ de bataille de Crécy, un boulet en fonte du poids de 560 grammes, d’une circonférence de 24 centimètres; il est tout détérioré par la rouille.»

[214] L’arme des archers anglais était l’arc simple ou arc à main qui lançait la flèche ou saiette (_sagitta_). D’après Villani, les archers anglais, pour un quarreau d’arbalète que les Génois avaient lancé, leur décochaient trois saiettes. Les Anglais, au quatorzième siècle, s’étaient si bien approprié le maniement de l’arc à main que Gaston Phœbus, comte de Foix, dans son Traité de la chasse, l’appelle arc turquois ou _anglais_ et renvoie à l’école des Anglais ceux qui veulent s’y perfectionner. Dans les miniatures des manuscrits des _Chroniques_ de Froissart où l’on a représenté la bataille de Crécy, notamment dans les beaux mss. du quinzième siècle provenant de la collection du seigneur de la Gruthuse, on a très-bien marqué la différence des arbalètes à manivelle si massives des Génois et des arcs à main si légers et si commodes des Anglais.

[215] Miles VI du nom, seigneur de Noyers et de Vendeuvre, maréchal, porte-oriflamme et grand bouteiller de France, ne fut pas tué à Crécy; il mourut fort âgé au mois de septembre 1350. (V. Anselme, _Hist. généal._, t. VI, p. 648.)

Le vaillant et gentil Jean, roi de Bohême, comte de Luxembourg, [sire de _Ammeries_ et de _Rainmes_[216], rebaptisé au dire de quelques-uns sous le prénom de Charles[217]], demande à ses gens ce qui se passe, car il est complétement aveugle. A la nouvelle de la déroute des Génois, il invite les chevaliers de sa suite à le conduire si avant dans la mêlée qu’il puisse frapper un coup d’épée. Le Moine de Bazeilles[218] et les autres chevaliers, soit de Bohême, soit du Luxembourg, qui composent l’escorte de ce vaillant prince, s’empressent de se rendre à son désir, et, pour être plus sûrs de n’être pas séparés les uns des autres ni du roi leur seigneur, ils attachent ensemble leurs chevaux par les freins. Le roi de Bohême s’avance ainsi jusqu’au plus fort du combat où il accomplit des prodiges de valeur et se fait tuer avec tous les siens[219], sauf deux écuyers, Lambert d’Oupeye[220] et Pierre d’Auvilliers, qui parviennent je ne sais comment à se sauver. Le fils du roi de Bohême, Charles, élu depuis peu roi d’Allemagne[221], loin de s’associer à l’héroïsme de son père, reprend le chemin d’Amiens, dès qu’il voit que la victoire penche du côté des Anglais. P. 177 à 179, 420 à 422.

[216] Sans doute Raismes, Nord, ar. Valenciennes, c. Saint-Amand-les-Eaux.

[217] Les qualifications mises entre crochets ne se trouvent que dans le ms. de Rome (p. 420). On avait cru jusqu’à présent que Froissart, en donnant à Jean de Bohême le prénom de Charles, avait reproduit une erreur de Jean le Bel: le roi de Bohême a-t-il été réellement rebaptisé sous le prénom de Charles, ainsi qu’on le lit dans la rédaction de Rome; ou le chroniqueur de Valenciennes a-t-il essayé de pallier après coup une erreur qu’il avait commise? Nous laissons à des érudits plus complétement renseignés que nous le soin de choisir entre cette alternative.

[218] Le savant Sinner, dans son _Catalogus codicum mss. bibliothecæ Bernensis_ (t. II, Berne, 1770, p. 220 à 241), décrivant le ms. donné en 1697, à la bibliothèque de Berne, par le comte Alexandre de Dohna, et trouvant dans ce ms. le nom de ce chevalier écrit: _le Moyne de Bascle_, avait émis l’opinion qu’il appartenait à une illustre maison de Bâle, en Suisse, appelée _le Moyne_; mais la forme _Bascle_ n’est donnée que par une dizaine de manuscrits de la même famille; ce nom est écrit: _Basèle_, _Baselle_ et même _Baselée_ dans tous les autres manuscrits (_V_. p. 412). Il est aujourd’hui démontré que l’habile et courageux chevalier dont les sages conseils, si on les eût suivis, auraient sauvé l’armée française à Crécy, était originaire de l’ancien comté de Luxembourg. Un Alard de _Basailles_ (en latin: de _Basellis_) figure en 1307 parmi les feudataires de Henri, comte de Luxembourg, auquel il prête serment de foi et hommage en promettant de le servir envers et contre tous, excepté l’évêque de Liége (Bibl. nat., dép. des mss., fonds latin, nº 10163, fº 67 vº). Il y avait au moyen âge deux seigneuries et deux châteaux de Bazeilles, l’un sur l’Otain (Meuse, ar. et c. Montmédy), l’autre sur la rive droite de la Meuse à 3 kil. E. S. E. de Sedan (Ardennes, ar. et c. Sedan). L’héroïque compagnon d’armes de Jean de Luxembourg à Crécy devait tirer son nom et son origine du Bazeilles voisin de Sedan, car un «Obertin de _Baseilles_» est cité dans un acte du 11 juin 1359 parmi les hommes de fief de la châtellenie de Bouillon. (V. _Table chronologique des chartes de l’ancien comté de Luxembourg_, par Fr. X. Wurth-Paquet, Luxembourg, 1869, in-4º, p. 65.) D’après M. Jeantin, cité par M. Kervyn (t. V de son édition des _Chroniques_ de Froissart, p. 475 et 476), les seigneurs de Bazeilles devaient ce surnom de _moine_ à leur cimier qui portait un moine ou un hermite tenant un chapelet. Le nom du petit village de Bazeilles se trouve ainsi associé d’une manière glorieuse à deux des plus grands désastres de notre histoire.

[219] Une croix, nommée dans le pays _Croix de Bohême_, sise à Fontaine-sur-Maye, sur le _Chemin de l’Armée_, rappelle l’endroit où est mort Jean de Bohême.

[220] L’écuyer dont il s’agit ici est Lambert IV de Dammartin de Warfusée, seigneur d’Oupeye, dont le père, Lambert III, maréchal de l’évêque et prince de Liége, était mort le 1er janvier 1346 (n. st.). On voit par un acte du 11 juin 1359 que Lambert d’Oupeye était prévôt de Bouillon. (V. _Table chronol. des chartes du Luxembourg_, in-4º, 1869, p. 65.)

[221] Charles IV, fils de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, avait été élu roi des Romains le 11 juillet 1346.

Philippe de Valois est au désespoir et frémit de colère en voyant une aussi puissante armée que la sienne taillée en pièces par une poignée d’Anglais. Jean de Hainaut console le roi de France et l’engage à quitter le champ de bataille: la nuit est proche et l’obscurité sera telle bientôt qu’en s’avançant le roi courrait grand risque de se jeter au milieu des ennemis. Cependant, Philippe, qui a la rage et le désespoir au cœur, chevauche un peu en avant comme pour rejoindre les comtes d’Alençon et de Flandre qui sont descendus d’un tertre qu’ils occupaient et soutiennent sans reculer tout l’effort du prince de Galles et de sa bataille.--Le matin de cette journée, le roi de France avait donné à Jean de Hainaut un magnifique coursier noir que monte un chevalier de Hainaut nommé Thierri de Senzeilles, porte-bannière du sire de Beaumont: cheval et cavalier sont réduits au milieu des hasards du combat à se frayer de vive force un passage à travers les rangs de l’armée anglaise qu’ils parviennent à fendre sans que la hampe de la bannière se détache un seul instant des _buhos_[222] où elle est fixée. Thierri de Senzeilles, se trouvant ainsi séparé de son maître et ne pouvant revenir sur ses pas, chevauche à toute bride dans la direction de Doullens et d’Arras; il arrive le dimanche à Cambrai où il apporte la bannière de son seigneur. Jean de Hainaut et Charles de Montmorency, qui se tiennent au frein du cheval du roi de France, entraînent celui-ci, comme malgré lui, loin du champ de bataille; mais un chevalier de Hainaut, appelé Henri de Houffalize[223], sire de Wargnies-le-Petit[224], attaché au chapeau et au frein du seigneur de Montmorency, ne veut pas, à l’exemple de son maître, quitter le champ de bataille: éperonnant son cheval, il s’élance en pleine mêlée et se bat jusqu’à ce qu’il ait trouvé la mort. P. 179 à 181, 422 à 423.

[222] _Buhot_ est un mot de l’ancien français, qui s’est conservé dans divers patois et notamment dans le patois normand, et qui désigne ici une sorte d’étui où reposait l’extrémité de la hampe.

[223] Auj. Belgique, prov. Luxembourg, ar. Bastogne.

[224] Nord. ar. Avesnes, c. Quesnoy.

Cette bataille, livrée le samedi 26 août entre Labroye[225] et Crécy, est encore plus sanglante que chevaleresque. D’ailleurs, la plupart des grands faits d’armes de la journée sont restés inconnus, car elle s’engage fort tard dans l’après-midi. Cette circonstance porte surtout préjudice aux Français, dont beaucoup, se trouvant séparés de leurs seigneurs à la tombée de la nuit et errant à l’aventure dans l’obscurité, vont se jeter au milieu de leurs ennemis. Les Anglais les tuent sans merci, le mot d’ordre ayant été donné le matin de ne prendre personne à quartier à cause de l’immense multitude des Français. Ceux-ci, toutefois, aidés de leurs auxiliaires allemands et savoisiens, ayant réussi à rompre les archers de la bataille du prince de Galles, entreprennent une lutte corps à corps avec les gens d’armes anglais et déploient un courage héroïque. Sur ces entrefaites, la seconde bataille des Anglais, sous les ordres des comtes de Northampton, d’Arundel et de l’évêque de Durham, vient renforcer la première que commande le prince de Galles en personne; Renaud de Cobham et Jean Chandos font des prodiges de valeur. Néanmoins, la lutte est assez acharnée pendant un moment pour que les comtes de Warwick, de Hereford et Renaud de Cobham, auxquels a été confiée la garde du prince, envoient un chevalier demander du secours au roi d’Angleterre, qui, de la motte d’un moulin à vent, suit toutes les péripéties de la bataille. «Mon fils est-il mort ou blessé mortellement?» demande Édouard III au messager nommé Thomas de Norwich.--«Non, monseigneur,» répond celui-ci.--«Retournez alors, reprend le roi, dire à ceux qui vous ont envoyé de ne me point requérir tant que mon fils sera en vie; qu’ils laissent donc l’enfant gagner ses éperons: cette journée est sienne, et je veux qu’il en ait l’honneur.» P. 181 à 183, 423 à 425.

[225] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Hesdin. Labroye, par où le roi de France vaincu se replia sur Amiens, est un peu à l’est de Crécy. L’armée anglaise était adossée au petit bois de Crécy-Grange, appuyant sa droite au bourg de Crécy et à la Maye, son centre au fameux moulin à vent, sa gauche à Wadicourt; son front dominait la _Vallée des Clercs_, principal théâtre de l’action. L’armée française tournait le dos à Labroye, sa gauche formée par les Génois en avant de Fontaine, vis-à-vis la _Vallée des Clercs_, son centre à Estrées, sa droite à la ferme de Branlicourt voisine de Labroye. C’est ce qui explique pourquoi, lorsque la gauche et le centre de l’armée française, c’est-à-dire les Génois et le comte d’Alençon, eurent été mis en déroute par le prince de Galles et les archers anglais, Philippe de Valois, qui commandait la droite, opéra sa retraite par le château de Labroye.

Le comte de Harcourt, frère, et le comte d’Aumale[226], neveu de Godefroi de Harcourt, sont tués; averti du danger qu’ils courent, Godefroi arrive trop tard pour leur sauver la vie. Le comte Charles d’Alençon, frère de Philippe de Valois, le comte Louis de Blois, neveu du roi de France, le duc de Lorraine, les comtes de Flandre, d’Auxerre, de Saint-Pol[227] et le grand prieur de France trouvent aussi la mort en combattant les Anglais. P. 424, 183 et 184.

[226] Jean V de Harcourt, comte d’Aumale, fils de Jean IV, comte de Harcourt tué à Crécy, fut seulement blessé dans la bataille du 26 août 1346: le roi Jean le fit décapiter en 1355.

[227] D’après l’_Art de vérifier les dates_ (t. II, p. 778) Jean de Châtillon, comte de Saint-Paul, serait mort avant 1344, et son fils et successeur Gui V était trop jeune en 1346 pour se battre à Crécy.

_Première rédaction._ Philippe de Valois quitte le champ de bataille à la tombée du jour; escorté de cinq chevaliers seulement, Jean de Hainaut, les seigneurs de Montmorency, de Beaujeu, d’Aubigny et de Montsaut, il arrive au milieu de la nuit devant le château de Labroye dont le châtelain[228], s’entendant appeler, demande qui frappe à sa porte à une heure aussi avancée: «Ouvrez, ouvrez, châtelain, répond Philippe, c’est l’infortuné roi de France.» Le roi reste à Labroye jusqu’à minuit, y prend quelques rafraîchissements et se fait donner des guides pour le conduire; il entre à Amiens au point du jour et s’y arrête pour savoir ce que sont devenus ses gens. P. 184 et 185.

[228] Ce châtelain, nommé Jean Lessopier, dit _Grand-Camp_, était entièrement dévoué à Philippe de Valois.

Il y eut beaucoup de morts du côté des Français, et si les Anglais les avaient poursuivis, comme ils firent à Poitiers, il en serait resté encore davantage sur le champ de bataille y compris le roi de France lui-même; mais les vainqueurs se contentèrent de défendre leurs positions et de repousser les attaques. Le roi de France fut redevable de son salut à cette circonstance, car il resta fort tard sur le théâtre de l’action; et lorsqu’il s’en éloigna, il n’avait pas à ses côtés plus de soixante hommes. Il avait eu déjà un cheval tué sous lui lorsque Jean de Hainaut, saisissant par la bride le coursier sur lequel Philippe était remonté, entraîna le roi pour ainsi dire de force loin du champ de bataille. Les archers anglais contribuèrent surtout au succès de cette journée, car ce furent eux qui mirent les Génois en déroute, et la déroute des Génois causa celle des chevaliers français, en quelque sorte écrasés, eux et leurs chevaux, sous cette masse de fuyards[229]. Ajoutez à cela que les gens d’armes et archers anglais étaient suivis de pillards et de ribauds, du pays de Galles et de Cornouaille, armés de grands coutelas, qui, profitant du désordre des ennemis, se jetaient à l’improviste sur les seigneurs français, comtes, barons et chevaliers, et les tuaient sans faire de quartier à personne: ce dont Édouard se montra très-irrité. P. 186 et 187.

[229] La section du chemin d’Abbeville à Hesdin située entre Marcheville et Wadicourt, qui longe la _Vallée-des-Clercs_, s’appelle encore le _Chemin de l’armée_. L’écrasement dont parle Froissart eut lieu sans doute au fond du ravin qui donne accès dans la _Vallée des Clercs_ du côté de Wadicourt en un lieu-dit nommé par les gens du pays le _Marché à Carognes_.

_Seconde rédaction._ La défaite des Français à Crécy eut quatre causes principales: 1º par un orgueil déplacé, ils marchèrent au combat sans obéir à aucun plan, sans observer aucune discipline et contre la volonté même du roi qui fit de vains efforts, ainsi que Jean de Hainaut, pour parvenir sur le lieu du combat; 2º une bonne partie des combattants, du côté des Français, n’avaient ni bu ni mangé de la journée, outre que, marchant depuis le matin, ils étaient accablés de fatigue; 3º ils combattirent, ayant le soleil dans les yeux[230], ce qui les incommodait beaucoup; 4º enfin, l’action s’engagea trop tard, la nuit arriva tout de suite; les gens d’armes français qui s’avançaient, n’y voyant plus assez pour reconnaître la bannière de leurs seigneurs, ne se reconnaissant même plus les uns les autres, allaient se jeter au milieu des ennemis. Du côté des Anglais, au contraire, aucun homme d’armes ne bougea de la place qui lui avait été assignée et n’empêcha les archers de lancer leurs traits.--Le roi de France, qui se tient à une certaine distance de la bataille avec Jean de Hainaut et les chevaliers de son escorte, apprend vers soleil couchant que son armée vient d’être taillée en pièces par les Anglais. A cette nouvelle, il est transporté de colère et, frappant son cheval des éperons, il s’élance vers les ennemis. Les grands seigneurs qui composent son escorte, Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les seigneurs de Saint-Dizier et de Saint-Venant, le supplient de ne pas exposer inutilement au danger en sa personne la noble Couronne de France. Philippe de Valois se rend à leurs conseils et prend le chemin de Labroye où il passe la nuit ainsi que les chevaliers de sa suite. Charles de Bohême, dès lors roi d’Allemagne, fils du roi Jean de Bohême, et le comte Guillaume de Namur, qui vient d’avoir un cheval tué sous lui, quittent aussi le champ de bataille où Guillaume laisse mort un de ses chevaliers nommé Louis de Jupeleu. Cette bataille se livre un samedi, le lendemain de la Saint-Barthélemy, au mois d’août, l’an 1346. Le roi d’Angleterre donne l’ordre de ne pas poursuivre les Français, de laisser les morts à l’endroit où ils sont tombés et de ne pas les dépouiller afin qu’on les puisse mieux reconnaître le lendemain matin; il enjoint à ses gens de reposer tout armés, à ses maréchaux de faire garder son camp par des sentinelles; puis il invite à souper tous les comtes, barons et chevaliers de son armée. P. 426 à 428.

[230] Cette indication concorde bien avec la situation topographique des deux armées. L’armée française, développant ses lignes parallèlement au _Chemin de l’armée_ avec Crécy pour objectif, avait la face tournée vers l’ouest; et comme le combat commença vers quatre heures de l’après-midi, elle devait avoir le soleil dans les yeux.

Le soir, Édouard III, qui n’a pas mis son bassinet de la journée, descend de la hauteur où il s’est tenu pendant la bataille, vient vers son fils, lui donne l’accolade et l’embrasse, en disant: «Beau fils, Dieu vous garde! Vous êtes mon fils, car vous vous êtes bravement conduit en ce jour: vous êtes digne de tenir terre.» A ces mots, le prince s’incline tout bas et humblement devant le roi son père qu’il comble des marques de son respect. Les Anglais passent la nuit en actions de grâces et sans se livrer à aucuns divertissements, selon l’ordre exprès du roi. P. 187 et 188, 428 et 429.

Le dimanche, au matin, le brouillard est si épais qu’on voit à

peine un arpent devant soi. Cinq cents hommes d’armes et deux mille archers anglais vont en reconnaissance pour voir s’il reste encore dans les environs quelque troupe d’ennemis à disperser; ils rencontrent les milices bourgeoises des communautés de Rouen, de Beauvais, d’Amiens, parties le matin d’Abbeville et de Saint-Riquier, sans rien savoir du désastre de la veille. Les Anglais tombent à l’improviste sur ces bonnes gens et en font un grand carnage; l’archevêque de Rouen[231] et le grand prieur de France périssent dans la mêlée. P. 188 et 189, 428 à 430.

[231] Nicolas Roger, archevêque de Rouen, oncle du pape Clément VI, ne fut pas tué à Crécy; il mourut à Avignon en 1347. (V. _Gallia Christiana_, t. XI, col. 79.)

Édouard III charge deux chevaliers, Renaud de Cobham et Richard de Stafford, d’aller sur le champ de bataille faire le recensement des morts. Ces deux seigneurs se font accompagner de deux hérauts qui reconnaissent les armes et de deux clercs[232] qui écrivent les noms; une journée tout entière est employée à ce travail. On trouve gisants sur le champ de bataille, du côté des Français, onze princes dont un prélat[233], quatre-vingt chevaliers bannerets, douze cents chevaliers d’un écu ou de deux et quinze ou seize mille[234], tant écuyers que bourgeois, bidauds et Génois; du côté des Anglais, trois chevaliers seulement et vingt archers. Le duc de Lorraine, les comtes d’Alençon, de Blois, de Flandre, de Salm, de Harcourt, d’Auxerre, de Sancerre, d’Aumale[235] et le grand prieur de France sont retrouvés parmi les morts. Le roi d’Angleterre passe toute cette journée du dimanche sur le champ de bataille. Le lundi au matin, des hérauts viennent demander de la part du roi de France et obtiennent du roi anglais une trêve de trois jours pour enterrer les morts. Ces hérauts se nomment Valois, Alençon, Harcourt, Dampierre et Beaujeu. Édouard III fait déposer les restes des princes, et notamment ceux du roi de Bohême[236] son cousin germain, et ceux du comte de Harcourt, frère de Godefroi, [au prieuré] de Maintenay[237] situé à quelque distance de Crécy. Ce même dimanche, le comte de Savoie et son frère viennent rejoindre le roi de France à la tête de mille lances; ils auraient pu prendre part à la bataille si l’on avait suivi le sage conseil du Moine de Bazeilles; ils sont au désespoir d’être arrivés trop tard. Toutefois, pour ne pas perdre leur voyage, et se rendre utiles au roi de France qui leur a payé leurs gages, ils passent au-dessus de l’armée victorieuse et vont se jeter dans Montreuil pour y tenir garnison contre les Anglais. P. 190 et 191, 431 et 432.

otnote 232: La plaine, où s’était engagé le fort du combat, nommée auparavant _Bulecamp_ ou _Bulincamp_, prit du recensement des morts fait par ces clercs le nom de _Vallée-aux-Clercs_ qu’elle porte encore aujourd’hui. On y voit deux larges fosses, l’une à l’angle formé par cette vallée et celle de la Maye, l’autre près d’un ravin descendant de la colline où se trouvaient les Anglais. (V. _Histoire généalogique des comtes de Ponthieu et maieurs d’Abbeville_, par Jacques Sanson, en religion frère Ignace, p. 334. Paris, 1657, in-fol. Cf. _Itinéraire_, etc., par l’abbé Caron, p. 36, et _Notice historique sur Crécy_, par de Cayrol, Compiègne, 1836, p. 6.)

[233] Nous ignorons quel est ce prélat. Michel de Northburgh se trompe en rangeant parmi les morts l’évêque de Nîmes et l’archevêque de Sens. (_Hist. Edw. III_, p. 139.)

[234] Ce chiffre est, selon toute vraisemblance, très-exagéré. Northburgh porte le nombre des morts, pour le samedi 26, à 1542, non compris les fantassins et gens des communes, pour le dimanche 27, à 2000; or le clerc d’Édouard III a dû augmenter plutôt qu’atténuer les pertes des Français.

[235] Raoul, duc de Lorraine; Charles, comte du Perche et d’Alençon; Louis de Châtillon, comte de Blois; Louis, dit de Nevers et de Crécy, comte de Flandre; Jean IV, comte de Harcourt; Jean II, comte d’Auxerre et de Tonnerre; Louis II, comte de Sancerre; Simon, comte de Salm, succombèrent en effet à Crécy. Jean V de Harcourt, comte d’Aumale, fut seulement blessé, comme nous l’avons dit plus haut. En revanche, on peut ajouter à la liste, donnée par Froissart, des grands seigneurs tués à Crécy, Henri IV, comte de Vaudemont, gendre du roi de Bohême, et Jean V, comte de Roucy.

[236] Il était dans la destinée de Jean de Bohême d’être aussi errant après sa mort que pendant sa vie. Quoi qu’en aient dit les auteurs de l’_Art de vérifier les dates_ (t. III, page 458, note 1), le cœur seul de Jean de Luxembourg a dû être déposé dans l’église des Dominicaines de Montargis, dont une tante de ce prince était prieure et une autre religieuse. Les restes de ce preux, déposés provisoirement dans l’abbaye de Valloires (auj. couvent de la comm. d’Argoules, Somme, ar. Abbeville, c. Rue), furent transportés, du vivant de l’empereur Charles son fils, en grande pompe, à Luxembourg et inhumés dans la crypte des Bénédictins d’Altmunster, près Luxembourg, puis dans l’église des Récollets, ensuite dans celle de Munster au Grunt, d’où le vandalisme révolutionnaire les fit passer dans le cabinet d’antiquités de M. Buch Buchmann, propriétaire d’une faïencerie près de Trèves; ils se trouvent aujourd’hui à Castel, à une lieue et demie environ au sud de Saarburg (Prusse, prov. Bas-Rhin, rég. Trèves). V. le beau livre de M. le professeur Schœtter, _Johan, graf von Luxemburg und könig von Böhmen_. Luxemburg, Bück, 1865.

[237] Maintenay ou Maintenay-Roussent, Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Campagne-lès-Hesdin, sur la rive droite de l’Authie, à 13 kil. S. S. E. de Montreuil. Maintenay n’était pas une abbaye, comme le dit Froissart, mais un prieuré du diocèse d’Amiens.

Le lundi au matin, le roi d’Angleterre chevauche vers Montreuil-sur-Mer et envoie ses maréchaux courir dans la direction de Hesdin[238]. Les Anglais brûlent Waben[239], mais tous leurs efforts échouent devant le château de Beaurain[240]; ils sont aussi repoussés devant Montreuil-sur-Mer, dont ils ne peuvent qu’incendier les faubourgs. Édouard III couche le lundi soir sur le bord de la rivière de Hesdin (la Canche) du côté de Blangy[241]. Le lendemain, il se dirige vers Boulogne, met le feu sur sa route à Saint-Josse[242], à Étaples[243] _le Delue_, à Neufchâtel[244] et passant entre la forêt de Hardelot[245] et les bois de Boulogne, arrive au gros bourg de Wissant[246] où il fait reposer ses gens tout un jour; il reprend sa marche le jeudi et vient mettre le siége devant la forte ville de Calais. P. 191 et 432.

[238] Aujourd’hui Vieil-Hesdin, Pas-de-Calais, ar. Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq, à une l. E. S. E. de la ville moderne de Hesdin fondée, comme on sait, en 1554, par Charles-Quint.

[239] Pas-de-Calais, ar. et c. Montreuil-sur-Mer.

[240] Aujourd’hui Beaurain-Château, hameau de la commune de Beaurainville, Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Campagne-lès-Hesdin.

[241] Aujourd’hui Blangy-sur-Ternoise, Pas-de-Calais, ar. Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq.

[242] Pas-de-Calais, ar. et c. Montreuil-sur-Mer.

[243] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer.

[244] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Samer.

[245] Aujourd’hui hameau et château de la commune de Condette, Pas-de-Calais, ar. Boulogne-sur-Mer. La forêt de Hardelot, marquée sur la carte de Cassini, contenait encore, en 1667, douze cent vingt arpents et vingt verges; les bois de Boulogne-sur-Mer, situés un peu plus au N. E., contenaient à la même époque quatre mille quatre cents arpents environ. V. _Les forêts de la Gaule_, par A. Maury, éd. de 1867, p. 177.

[246] Pas-de-Calais, ar. Boulogne-sur-Mer, c. Marquise.

Le roi de France, logé à l’abbaye du Gard[247] près d’Amiens, apprend le dimanche au soir la mort du comte d’Alençon son frère, du comte de Blois son neveu, du roi de Bohême son beau-frère et de tant d’autres princes et seigneurs; dans sa colère, il veut faire pendre Godemar du Fay, qu’il rend responsable du désastre de Crécy, pour avoir laissé passer les Anglais à Blanquetaque, mais Jean de Hainaut prend la défense de Godemar et parvient à le sauver. Philippe, après avoir fait rendre à ses proches les derniers devoirs, quitte Amiens et retourne à Paris. P. 192 et 193.

[247] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux, au diocèse d’Amiens, à trois l. N. O. de cette ville; aujourd’hui couvent et château de la commune de Crouy, Somme, ar. Amiens, c. Picquigny. Le célèbre manuscrit du premier livre des Chroniques de Froissart, qui fait aujourd’hui partie de la bibliothèque de la ville d’Amiens, le seul qui nous ait conservé la seconde rédaction du premier livre de notre chroniqueur, provient de l’abbaye du Gard.

[1] CHRONIQUES DE J. FROISSART.