CHAPITRE LXXVII.
1356. TROUBLES A ARRAS ET EN NORMANDIE A L’OCCASION DE LA GABELLE OU IMPÔT SUR LE SEL; ARRESTATION DU BOL DE NAVARRE A ROUEN, EXÉCUTION DU COMTE DE HARCOURT.--GUERRE ENTRE LE ROI DE FRANCE ET LES FRÈRES DE NAVARRE QUI FONT ALLIANCE AVEC LE ROI D’ANGLETERRE; CHEVAUCHÉE DU DUC DE LANCASTRE ET DES NAVARRAIS EN NORMANDIE.--SIÉGE ET PRISE D’ÉVREUX, DE RHOTES ET DE BRETEUIL PAR LE ROI DE FRANCE[234] (§§ 363 à 370).
[234] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, chap. XCIII, t. II, p. 191 à 194.
L’impôt de la gabelle[235] excite à Arras une révolte des petites gens qui tuent quatorze[236] des plus riches bourgeois; le roi de France fait pendre les meneurs.--En Normandie, le roi de Navarre, comte d’Évreux, le comte de Harcourt, Godefroi de Harcourt, Jean de Graville et plusieurs autres seigneurs s’opposent aussi à la levée de la gabelle sur leurs terres. Le roi Jean, furieux de cette résistance, saisit la première occasion de s’en venger. Un jour que le roi de Navarre et le comte de Harcourt dînent au château de Rouen à la table de Charles, duc de Normandie, fils aîné du roi de France, celui-ci survient à l’improviste[237] pendant le repas; le roi de Navarre est arrêté séance tenante malgré les supplications du jeune duc dont il est l’hôte; le comte de Harcourt, Jean de Graville[238], Maubue[239] de Mainemares et Colinet Doublel[240] ont la tête tranchée. P. 174 à 180, 382 à 386.
[235] Cet impôt et celui de huit deniers pour livre avaient été décrétés par la célèbre ordonnance du 28 décembre 1355 tenue à la suite de la réunion des Etats Généraux à Paris le 30 novembre précédent. L’impopularité de ces taxes détermina l’assemblée qui se réunit de nouveau le 1er mars 1356 à les remplacer par une sorte d’impôt sur le revenu ou de capitation qui frappait inégalement les nobles, les clercs et les non-nobles.
[236] Le nombre de dix-sept, donné par les Grandes Chroniques de France, est confirmé par les lettres de rémission octroyées à Arras le 28 avril 1356 aux habitants de ladite ville par Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, lieutenant du roi ès parties de Picardie, d’Artois et de Boulonnais: «Comme plusieurs commocions, rebellions, assemblées et monopoles eussent esté faites en la ville d’Aras, et encores de ce fust ensivi uns fais piteux ouquel Willaumes li Borgnes, Jaquemart Louchart, esquievin, Andrieu de Mouchi, bourgois de le dite ville, et plusieurs autres, jusques au nombre de dix-sept personnes, furent ochiz en le maison du dit Willaume, et aucuns d’iceulx jeté jus inhumainement en le Cauchie par les fenestres du dit hostel, et le ministre de le Trinité de l’Ordre Saint Mathelin et un autre navré mortelment, et depuis au tiers jour deux autres mis à mort par voie de fait...» Arnoul d’Audrehem fit décapiter en sa présence quatorze des coupables, jeter leurs cadavres à la voirie et suspendre les têtes au-dessus des portes de la ville (Arch. nat., sect. hist., JJ84, p. 528, fºs 274 vº et 275). Des lettres de rémission furent accordées en octobre 1356 à André de Mouchi, ch{er}, pour avoir tué Henri Wion d’Arras, accusé d’avoir provoqué la sédition et le meurtre du père du dit André. JJ84, p. 808.
[237] La tragique scène de Rouen eut lieu le mardi 5 avril 1356, d’après des lettres de Charles dauphin du 12 décembre 1357 (JJ89, p. 289) et les Grandes Chroniques de France (v. p. 414 de ce volume). On lit par erreur: «Le mardi _sixiesme_ jour d’avril» dans l’édition de M. P. Paris, in-12, t. VI, p. 26.
[238] Le seigneur de Préaux fut exécuté avec Jean, comte de Harcourt, et Jean Malet, sire de Graville (Table de Lenain, U524, t. XXX, fº 64). Le 5 juin 1356, le roi Jean échangea une terre située dans le comté d’Alençon, provenant de la confiscation des biens de feu Jean Malet, sire de Graville, contre un manoir que Marie d’Espagne, comtesse d’Alençon, possédait à Saint-Ouen (Arch. nat., J169, nº 32). Le 13 juin 1356, le roi de France fit présent à la dite comtesse d’Alençon, pour elle et ses enfants, des biens ayant appartenu à Jean Malet à Séez et à Bernai (V. Desnos, _Hist. d’Alençon_, t. I, p. 388).
[239] Maubue était un surnom de ce chevalier, dont le prénom était Guillaume (JJ82, p. 469); Jean de Mainemares, écuyer, frère aîné de Guillaume, obtint des lettres de rémission en janvier 1358 (JJ89, p. 215).
[240] Cet écuyer, désigné par Froissart et les autres chroniqueurs sous le nom de _Doublet_, est appelé _Doublel_ dans les registres du Trésor des Chartes (JJ82, p. 511 et JJ85, p. 30). En janvier 1357 (n. st.) le roi Jean donne à Jean du Saussay, écuyer, huissier d’armes du duc de Normandie, la maison de Raffetot (Seine-Inférieure, ar. le Havre, c. Bolbec), avec 50 livres tournois de rente, confisquée pour la forfaiture de feu Colinet Doublel (JJ85, p. 30). D’autres biens de Colin Doublel furent donnés en décembre 1357 à son frère messire Jean Doublel (JJ89, p. 330).
A la nouvelle des événements de Rouen, Philippe et Louis de Navarre, frères du roi Charles, Godefroi de Harcourt, oncle et [Jean] de Harcourt, fils aîné du feu comte de Harcourt, l’héritier de Jean de Graville, Pierre de Sacquenville et bien vingt chevaliers défient le roi de France. Le roi de Navarre, détenu d’abord au château du Louvre, est bientôt transféré dans la forteresse de Crèvecœur en Cambrésis. P. 180 à 183, 386, 387.
Louis de Harcourt, l’un des familiers du duc de Normandie, frère du comte de Harcourt exécuté à Rouen, refuse, en dépit des instances et des menaces de son oncle Godefroi, de prendre parti contre le roi de France[241]. Philippe de Navarre[242] et Godefroi de Harcourt, laissant leurs forteresses de Normandie sous la garde de Louis de Navarre et du Bascle de Mareuil, vont à Londres pendant la session du Parlement solliciter l’appui du roi d’Angleterre. Édouard s’engage à les soutenir et, non content de leur fournir cent hommes d’armes et deux cents archers, sous le commandement des seigneurs de Ross et de Nevill, il donne l’ordre au duc de Lancastre qui guerroie en Bretagne de seconder les frères de Navarre avec toutes les forces dont il dispose. P. 183 à 186, 387, 388.
[241] En mai 1359, Charles régent donne à Louis de Harcourt, vicomte de Châtellerault, les terres et châtellenies de Vibraye et de Bonnétable dans le comté du Maine, venues à héritage à Jean, comte de Harcourt, du chef de sa mère, et confisquées sur ledit Jean, neveu de Louis, complice du roi de Navarre. JJ90, p. 112.
[242] Philippe de Navarre ne perdit pas de temps, car la tragique scène de Rouen avait eu lieu le mardi 5 avril 1356, et dès le commencement du mois suivant des négociations étaient ouvertes avec le roi d’Angleterre, vers lequel Philippe de Navarre et Godefroi de Harcourt avaient député Jean, sire de Morbecque et Guillaume Carbonnel, sire de Brevands. Ces négociateurs avaient rempli leur mission dès le 12 mai, date du sauf-conduit qui leur fut délivré pour revenir en Normandie (Rymer, vol. III, p. 328, 329). Le 24 juin, Édouard envoyait à Philippe de Navarre et à Godefroi de Harcourt un sauf-conduit pour venir à sa cour (_Ibid._, p. 331). Mais Godefroi de Harcourt, occupé dès le 22 juin à guerroyer en Normandie en compagnie du duc de Lancastre (Robert de Avesbury, p. 247), n’eut pas le temps de se rendre en Angleterre; et son voyage resta, quoi qu’en dise Froissart, à l’état de projet. Quant à Philippe de Navarre, il alla bien à la cour d’Édouard, mais postérieurement à la campagne du duc de Lancastre à laquelle il avait pris part, comme il résulte de deux lettres d’Édouard des 20 et 24 août 1356 (Rymer, vol. III, p. 338, 339), et du traité de Clarendon du 4 septembre 1356 (_Ibid._, p. 340). V. Léopold Delisle, _Histoire du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte_, p. 84 et 85.
Le duc de Lancastre, qui a sous ses ordres le fameux Robert Knolles, vient de Pontorson à Évreux rejoindre Philippe de Navarre et Godefroi de Harcourt, aussitôt après leur retour d’Angleterre. L’armée anglo-navarraise s’élève à douze cents lances, seize cents archers et deux mille brigands[243] à lances et à pavais; elle occupe, pille et brûle successivement Acquigny, Pacy, Vernon, Verneuil[244] et les faubourgs de Rouen. A cette nouvelle, le roi de France, accompagné de ses deux maréchaux Jean de Clermont et Arnoul d’Audrehem, vient à Pontoise, à Mantes, à Rouen; il rassemble une armée de dix mille hommes d’armes, ce qui fait trente ou quarante mille combattants, et marche contre les Anglo-Navarrais. Ceux-ci, qui se sentent inférieurs en nombre, se retirent précipitamment dans la direction de Pontorson et de Cherbourg. Les Français les poursuivent et parviennent à les joindre à peu de distance de Laigle[245]; le duc de Lancastre n’évite la bataille qu’à la faveur d’un habile stratagème. L’armée anglo-navarraise se disperse: Jean Carbonnel s’enferme à Évreux avec Guillaume Bonnemare et Jean de Ségur, Foudrigais à Conches, Sanson Lopin à Breteuil en compagnie de Radigot et de Frank Hennequin, tandis que le duc de Lancastre et les Anglais regagnent la forte marche de Cherbourg. P. 186 à 191, 388 à 390.
[243] Le duc de Lancastre avait en tout neuf cents hommes d’armes et quatorze cents archers. Les cinq cents hommes d’armes et huit cents archers qu’il avait primitivement sous ses ordres s’étaient grossis des cent hommes d’armes de Philippe de Navarre et de Godefroi de Harcourt et de trois cents hommes d’armes et cinq cents archers amenés par Robert Knolles de Carentoir en Bretagne (Morbihan, ar. Vannes, c. la Gacilly). L’abbaye de Montebourg, et non Evreux, avait été choisie comme quartier général. La petite armée se mit en marche le 22 juin; elle était de retour à Montebourg le 13 juillet. Ces détails sont tirés d’une lettre écrite à Montebourg le 16 juillet 1356 qui donne jour par jour l’itinéraire suivi par le duc de Lancastre (v. Robert de Avesbury, p. 246 à 251). Le but principal de cette expédition était de forcer les Français qui assiégeaient le Pont-Audemer sous les ordres de Robert de Houdetot à lever le siége de cette ville occupée par les Navarrais. Les dates extrêmes de ce siége nous sont fournies par des lettres de rémission de mai 1357 en faveur de Guillaume l’Engigneur de _Mangreville sur le Ponteaudemer_ (auj. Manneville-sur-Risle), où on lit que «... nostre amé et feal messire Robert de Houdetot et plusieurs gens d’armes eztans sous son gouvernement venissent tenir siège devant le dit chastel, et y fussent _depuis Pasques 1356 jusques à la Saint Jehan_ (24 juin) ensivant...» Arch. nat., sect. hist., JJ85, p. 120.
[244] Le 4 juillet, le duc de Lancastre surprit et pilla Verneuil, où il se reposa trois jours.
[245] Le roi Jean attendait les Anglais à une petite lieue de Laigle, à Tubœuf (Orne, ar. Mortagne, c. Laigle), avec son fils aîné Charles, le duc d’Orléans son frère, une armée de huit mille hommes d’armes et de quarante mille arbalétriers et autres gens des communes. Le roi de France, au lieu de tomber sur les Anglais, envoya deux hérauts offrir la bataille au duc de Lancastre, qui profita de cet avertissement pour s’échapper. V. Robert de Avesbury, p. 249 et 250.
Évreux se compose d’un bourg, d’une cité et d’un château, et il y a des fortifications particulières pour chacune de ces trois parties de la ville. Le roi Jean[246] assiége cette place et réduit successivement le bourg et la cité à se rendre; le château lui-même, confié à la garde de Guillaume de Gauville et de Jean Carbonnel, capitule au bout de quelques semaines: la garnison a la vie sauve et peut se retirer à Breteuil. Pendant ce temps, Robert Knolles essaye de s’emparer du château de Domfront. P. 191 à 193, 390 à 392.
[246] Le siége d’Évreux ne fut pas fait par le roi Jean en personne; ce siége, comme celui du Pont-Audemer, suivit immédiatement l’arrestation du roi de Navarre: il est antérieur à la chevauchée du duc de Lancastre. Évreux s’était rendu aux Français avant le 20 juin, jour où Guillaume, abbé de Saint-Taurin, fit remise à Jean de Montigny, aumônier, et à Adam de Pinchemont, infirmier de ladite abbaye, qui s’étaient enfermés dans la cité et église d’Évreux pour mettre en sûreté les joyaux de leur abbaye, de la peine qu’ils pouvaient avoir encourue en prenant les armes et en concourant à la défense. Ces lettres de rémission furent confirmées le 12 août 1356 par le roi Jean: «Comme depuis que nous eusmes fait prendre ou chastel de Rouen le roy de Navarre et conte d’Evreux, nostre filz et homme, et mettre en prison fermée pour certainnes causes, plusieurs personnes se soient mis et requeulis en la cité d’Evreux et icelle tenue à force par certain temps contre nostre volenté et la puissance de certainne quantité de gens d’armes que nous y avions envoié, jusques à tant que certain traictié et accort fu fait de nostre congié et consentement entre noz dictes gens et les gens estans en la dicte cité: par lequel traictié et accort iceulx de la dicte cité rendirent à noz dictes gens pour nous icelle cité, sauf leurs corps et leurs biens, et par certaines autres condicions contenues plus plainnement ès diz traictié et accort sur ce fais...» (Arch. nat., JJ84, p. 638). Jean _de Torpo_, d’Évreux, poissonnier du roi de Navarre, avait approvisionné de poisson salé le château où il s’enferma pendant le siége; et nous voyons dans des lettres de rémission qui lui furent délivrées en octobre 1356, que Roberge, sa femme, munie d’un sauf-conduit du comte de Tancarville, connétable de Normandie, alla se retirer avec la femme de Pierre de Sacquenville, après la reddition d’Évreux, dans le château de Breteuil. JJ85, fº 67 vº.
Après la prise d’Évreux et du château de Rothes[247], le roi de France, dont l’armée est forte de soixante mille chevaux, met le siége devant Breteuil, un des plus forts châteaux assis en plaine qu’il y ait en Normandie; ce fut le plus beau siége qu’on eût vu depuis celui d’Aiguillon.--A ce moment, le comte de Douglas d’Écosse et Henri de Castille, bâtard d’Espagne et comte de Transtamare, viennent offrir leurs services au roi Jean, qui les accueille courtoisement et assigne à Douglas cinq cents livres de revenu annuel.--Les assiégeants font construire un chat ou atournement d’assaut, monté sur quatre roues, crénelé et cuirassé, composé de trois étages, dont chacun peut contenir deux cents combattants. On comble pendant un mois, avec des fascines, les fossés du château de Breteuil, à l’endroit où l’on veut donner l’assaut, et l’on parvient ainsi à amener, au moyen des roues, cette énorme machine contre les remparts; mais les assiégés ont eu soin de se pourvoir de canons qui vomissent du feu grégeois[248]: ce feu embrase le toit de la machine, et les gens d’armes qui la montent sont obligés de se sauver. Les assiégeants entreprennent alors de combler, dans toute leur étendue, les fossés qui entourent les remparts, et ils emploient à ce travail quinze cents terrassiers. P. 193 à 196, 392, 393.
[247] Auj. Saint-Léger-de-Rothes ou Saint-Léger-du-Boscdel, Eure, arr. et c. Bernai.
[248] Tout le monde sait qu’il était d’usage dès cette époque d’employer l’artillerie au siége des places fortes; ce que l’on ignore généralement, c’est que, dès le règne de Charles V, et peut-être auparavant, on avait l’habitude de tirer le canon à Paris pendant les représentations du mystère de la Passion. C’est ce qui résulte de lettres de rémission que nous avons découvertes et que nous publions ici pour la première fois. Ces lettres sont datées, il est vrai, de 1380; mais elles constatent que l’usage de tirer le canon dans cette circonstance était établi depuis longtemps. Nous prions les historiens de l’artillerie et de notre théâtre au moyen âge de nous pardonner cette publication qui est ici un hors-d’œuvre.
«Charles, etc. Savoir faisons à touz presens et à venir à nous avoir esté exposé de la partie de Guillaume Langlois que, comme, le mardi après Pasques darrain passées, ès jeux qui furent faiz et ordenez en l’onneur et remembrance de la Passion Nostre Seigneur Jhesucrit en nostre bonne ville de Paris, par aucuns des bourgois et autres bonnes genz d’icelle, le dit exposant eust esté requis, prié et ordené de ceulx qui ès diz jeux faisoient les personnages des figures des ennemis et deables, de estre aux diz jeux pour getter des canons, quant temps seroit, afin que leurs personnages fussent mieulz faiz, _si comme ès diz jeux on a acoustumé à faire par chacun an à Paris_. Et lors avint que avec le dit exposant vint et s’embati illec amiablement Jehan Hemon, varlet d’estuves, pour lui cuidier aidier à jouer et faire getter des diz canons, quant lieu et temps seroit, _comme autreffoiz on a acoustumé à faire_. Et il soit ainsi que ilz ordenèrent et mistrent à point iceulx canons pour getter et faire bruit sur l’appointement et arroy du Cruxifiement que on a acoustumé à faire en iceulx jeux en remenbrance de la mort et passion de Nostre Seigneur Jhesucrit. Et pour ce que illec où les diz exposanz et Jehan Hemon estoient, fu mise une broche chaude et boutée en un canon estant ou dit lieu, la cheville d’icellui canon par force de feu s’en issy et sailli plus tost et autrement que ne cuidoient et pensoient yceulx exposanz, et Hemon, par tèle manière que le dit Hemon d’icelle cheville fu feru et attaint d’aventure en l’une de ses jambes. Et aussi fu le dit Guillaume par la force du feu qui en yssi embrasé et brûlé parmi le visage et fu en grand doubte et en aventure d’estre mort ou affolé de touz poins. Après lesquèles choses ainsi avenues, le dit Hemon, qui estoit bon et vray ami d’icellui exposant, et qui ne vouloit que, pour la bleceure qu’il avoit ainsi de la cheville du dit canon, il fust aucunement dommagié ne poursuy.... Donné à Paris l’an de grâce mil trois cens et quatre vins, ou moys d’avril et le dix septième de nostre regne.» Arch. nat., sect. hist., JJ116, p. 254, fºs 152 vº et 153.
Pendant que le roi de France assiége ainsi Breteuil, le prince de Galles, informé de l’alliance conclue entre son père et les Navarrais, veut faire une diversion en faveur de ses nouveaux alliés; c’est pourquoi, il part de Bordeaux aux approches de la Saint-Jean à la tête d’une armée de deux mille hommes d’armes et de six mille archers et il se dirige vers la Loire à travers l’Agenais, le Limousin et le Berry.--A la nouvelle de cette incursion, le roi Jean presse le siége de Breteuil avec plus de vigueur encore qu’auparavant[249]. Les assiégés font prisonnier Robert de Montigny, chevalier de l’Ostrevant, qui s’est aventuré trop près du rempart, et tuent Jacquemart de Wingles son écuyer. Sept jours après cet incident, le capitaine de Breteuil nommé Sanson Lopin, écuyer navarrais, qui résiste depuis sept semaines[250] aux efforts d’une armée tout entière, se voit contraint de rendre la forteresse moyennant que la garnison aura la vie sauve et pourra se retirer au château de Cherbourg. Le roi Jean rentre à Paris et fait ses préparatifs pour marcher à la rencontre du prince de Galles. P. 196 à 198, 393 à 398.
[249] Cf. _Chronique des quatre premiers Valois_, p. 42 à 46. D’après cette chronique, le roi Jean aurait fait venir le roi de Navarre du Château-Gaillard, afin que Charles ordonnât lui-même à ses capitaines de Breteuil et du Pont-Audemer d’évacuer ces places, démarche qui n’aboutit à aucun résultat.
[250] On peut dresser sûrement d’après les actes l’itinéraire du roi Jean dans le cours de cette expédition de Normandie. Le jour même où le duc de Lancastre entrait en campagne, c’est-à-dire le 22 juin, le roi de France était à Dreux (Arch. nat., JJ84, p. 554), après avoir passé le 7 juin à Saint-Arnoul-en-Yvelines (Seine-et-Oise, ar. Rambouillet, c. Dourdan), et au Gué-de-Longroi (Eure-et-Loir, ar. Chartres, c. Auneau); le 8 juillet, il se trouvait à Tubœuf près Laigle où il laissa échapper le duc de Lancastre et les Anglais. Le siége de Breteuil dut suivre immédiatement cette poursuite infructueuse, car nous avons un très-grand nombre de lettres du roi Jean et de son fils Charles datées _Ante Britolium in Normannia anno Domini 1356, mense_ JULII (JJ84, p. 788. Cf. JJ84, p. 566, 567, 570, 587, 606, 788). D’autres lettres sont datées: _In exercitu nostro ante Britolium, mense_ AUGUSTI (JJ84, p. 571, 574, 582, 586, 602 à 604, 680, 681, 720). Ces pièces mentionnent la présence au siége du connétable Gautier de Brienne, duc d’Athènes, des maréchaux d’Audrehem et de Clermont, de l’archevêque de Sens, de l’évêque de Châlons, des comtes d’Eu, de Tancarville et de Ventadour, de Geoffroi de Charny, de Boucicaut et d’Aubert de Hangest. Le 12 août, le roi Jean datait encore ses lettres: _En noz tentes devant Bretueil_ (JJ84, p. 638); mais dès le 19 il était au château de Tremblay-le-Vicomte (Eure-et-Loir, ar. Dreux, c. Châteauneuf-en-Thymerais) et se préparait à marcher contre le prince de Galles (JJ84, p. 633). La reddition du château de Breteuil eut lieu par conséquent entre le 12 et le 19 août 1356.
[1] CHRONIQUES DE J. FROISSART.