III, 233.
[177] Froissart insinue ici, sans l’oser dire expressément, que la crainte de la dépense fut la principale raison qui empêcha le roi de Chypre de profiter du cadeau d’Édouard III et d’équiper _la Catherine_. On reconnaît dans ce langage respectueux et circonspect l’habitué de la cour de Westminster et de Windsor, le digne secrétaire de la reine Philippe de Hainaut. L’histoire est tenue à moins de réticences. Au moment même de son séjour en Angleterre, Pierre Ier dut se trouver dans une véritable gêne, parce qu’il ne put toucher, au moins immédiatement, une somme de 7000 florins que sa femme, la reine de Chypre, lui avait envoyée pendant la seconde moitié de 1363. Aussi, par acte daté d’Albi le 24 décembre de cette année, le maréchal de France Arnoul, sire d’Audrehem, alors lieutenant du roi Jean ès parties de Languedoc, manda au viguier de Narbonne de contraindre par la saisie et au besoin par la vente de leurs biens les héritiers de feu Raymond Sarralhan, en son vivant bourgeois de Montpellier, patron d’un navire de Provence, qui refusaient de délivrer au roi de Chypre une somme de 7000 florins naguère confiée par la reine de Chypre audit Raymond, à titre de commande ou de dépôt ou par manière de change, pour la porter ès parties de France et la remettre à première réquisition au roi Pierre Ier dont elle était destinée à défrayer les dépenses (_Bibl. Nat._, ms. lat. nº 10002, fº 45). Le 14 janvier suivant, le roi de Chypre n’était pas encore parvenu à se faire payer, car, par un mandement en date de ce jour, le lieutenant du roi en Languedoc enjoignit à deux sergents de saisir les personnes et de vendre aux enchères les biens des héritiers de Raymond Sarralhan (_Ibid._, fº 47).
Le roi de Chypre retourne d’Angleterre[178] en France par Boulogne et va rejoindre à Amiens le roi de France, les ducs de Normandie, d’Anjou et de Touraine. Ensuite, il passe par Beauvais, Pontoise, Poitiers, Niort, et va voir le prince de Galles à Angoulême[179].--Sur ces entrefaites, le roi de France, qui se tient alors à Amiens[180], se décide malgré l’opposition de son conseil, à retourner en Angleterre, pour faire des excuses à Édouard III au sujet du départ du duc d’Anjou. Il nomme le duc de Normandie régent et gouverneur du royaume pendant son absence, promet le duché de Bourgogne à Philippe, son plus jeune fils[181], et se dirige vers Boulogne par Hesdin[182], où il a une entrevue avec le comte de Flandre, et où il s’arrête du 22 au 28 décembre, et par Montreuil-sur-Mer. P. 92 à 94, 285 à 287.
[178] Arrivé vers la Toussaint en Angleterre où des joutes furent données en son honneur à Smithfield (Londres, archives de la garderobe à Carlton Ride, rouleaux 37 et 38), le roi de Chypre était encore le 24 novembre à Londres d’où il a daté plusieurs lettres (Archives générales de Venise, _Commemoriali_, VII, fº 27 vº, d’après M. de Mas-Latrie). Pierre Ier revint en France pendant la première quinzaine de décembre.
[179] Quoi qu’en dise Froissart, le roi de Chypre n’alla pas en Aquitaine immédiatement après son retour d’Angleterre. Nous savons par Jean de Venette (_Contin. chron. Guill. de Nangiaco_, II, 332) que Pierre Ier vint peu après Noël, en compagnie du dauphin régent, à Paris. A l’occasion du premier de l’an 1364, le duc de Normandie donna comme étrenne à son hôte «une aiguière et un gobelet d’or qui ne sont en nul inventaire» _Bibl. Nat._, ms. fr. nº 21447, fº 7.--Le 29 février suivant, le roi de Chypre assista à la séance solennelle du Parlement où fut jugé le différend entre Bertrand du Guesclin et Guillaume de Felton (X2a7, fº 143; _Hist. de du Guesclin_, p. 405, note 2). Jean de Venette constate la présence de ce prince aux obsèques du roi Jean dans les derniers jours d’avril (_Cont. Guill. de Nangiaco_, II, 339); et l’auteur de la _Chronique des quatre premiers Valois_ (p. 144) nomme Pierre de Lusignan parmi les grands personnages qui accompagnèrent Charles V à Reims lors de son couronnement le 19 mai suivant. Le voyage du roi de Chypre en Aquitaine, à moins qu’il n’ait eu lieu en janvier et pendant les trois premières semaines de février 1364, ne peut être que postérieur à ces événements.
[180] De nombreux actes constatent la présence du roi Jean à Amiens pendant les dix ou douze premiers jours de décembre. JJ95, nºs 82, 83, 84, 131 _ter_ et _quatuor_, 132 _bis_. JJ94, nº 9. X2a7, fº 121 vº. K48, nº 36. _Bibl. Nat._, Chartes royales, IV, 149. _Ordonn._, III, 646.
[181] C’est à Germigny-sur-Marne, non à Amiens, le 6 septembre 1363, que le roi Jean érigea le duché de Bourgogne en duché-pairie et le donna à Philippe, «reducentes servitia que carissimus Philippus quartogenitus, qui, sponte expositus mortis periculo, nobiscum imperterritus et impavidus stetit in acie prope Pictavis vulneratus, captus et detentus.» (dom Plancher, _Hist. de Bourg._, II, CCLXXVIII et CCLXXIX). Seulement, c’est à Amiens que le roi de France assigna à son fils aîné le dauphin, comme une sorte de compensation, le duché de Touraine dont Philippe avait joui avant d’être investi du duché de Bourgogne. JJ95, nº 132.
[182] Le roi Jean était arrivé à Hesdin dès le 15 décembre (JJ95, nº 140 _bis_; JJ94, nºs 24, 25; JJ95, nºs 85, 142 _bis_; _Ordonn._, III, 649, 655, 662).
Jean s’embarque à Boulogne[183] et débarque à Douvres dans l’après-midi, la veille de l’Apparition des trois Rois. Il passe à Canterbury, à Eltham[184], qui est alors la résidence de la cour d’Angleterre, et arrive à Londres, où il va se loger à l’hôtel de Savoie[185]. Les deux rois et leurs enfants se donnent des fêtes et échangent sans cesse des visites en allant en barque l’un chez l’autre par la Tamise, qui coule au pied du manoir de Savoie et du palais de Westminster. P. 94 à 96, 287 à 289.
[183] Ceci n’est pas tout à fait exact. Jean mit à la voile de Boulogne le mercredi soir 3 janvier et débarqua à Douvres le lendemain jeudi 4 janvier 1364, l’avant-veille, et non la veille, de l’Épiphanie. Le roi de France était monté à bord du navire qui devait le transporter en Angleterre dès le mardi 2; mais la flottille de transport, composée de vingt navires, resta à l’ancre dans le port de Boulogne pendant toute cette journée.
[184] Château situé dans le comté de Kent, à 3 lieues S. S. E. de Londres.
[185] L’hôtel ou manoir de Savoie, aujourd’hui détruit, était situé sur la rive gauche de la Tamise, au sud du Strand, et il en faut chercher l’emplacement aux abords de Wellington-Street. _La Savoy chapel_, consumée par un incendie en 1864, mais qui a été reconstruite depuis aux frais du gouvernement, rappelle encore le souvenir de cette résidence historique. Le roi Jean fit son entrée à Londres le dimanche 14 janvier; et les bourgeois et les gens des métiers de la cité, au nombre de mille chevaux, revêtus des insignes de leurs corporations, allèrent au-devant de lui jusqu’à Eltham. _Grandes Chroniques_, VI, 228 et 229.
Pierre Ier passe un mois à Angoulême à la cour du prince d’Aquitaine; il fait un voyage à la Rochelle et prêche partout la croisade[186]. A son retour à Paris, il apprend que le roi Jean est tombé malade à Londres[187], d’où le maréchal Boucicaut vient d’en apporter la nouvelle au dauphin.--Charles le Mauvais, qui se tient à Cherbourg[188], mande en Normandie son cousin, le captal de Buch, alors hôte du comte de Foix[189], pour lui donner la direction de la guerre qu’il veut faire à la France.--Sur ces entrefaites, le roi Jean meurt à l’hôtel de Savoie[190]. Le dauphin Charles, qui hérite de la couronne par suite du décès de son père, redouble ses préparatifs pour tenir tête aux Navarrais[191]. P. 97 à 99, 289, 290.
[186] Sur ce voyage du roi de Chypre en Aquitaine, voyez une des notes précédentes, p. XLVI, note 179.
[187] Le roi Jean tomba malade au commencement de mars.
[188] Nous avons déjà eu l’occasion de relever cette erreur vraiment grossière. Charles le Mauvais était alors en Navarre.
[189] Fils de Jean de Grailly, IIe du nom, et de Blanche de Foix, Jean de Grailly, IIIe du nom, captal de Buch (aujourd’hui la Teste de Buch, Gironde, arr. Bordeaux), était par sa mère le cousin germain de Gaston Phœbus, comte de Foix.
[190] Le roi Jean mourut à Londres le lundi 8 avril 1364, vers minuit.
[191] Ces préparatifs sont, comme nous l’avons fait remarquer plus haut, antérieurs à la maladie du roi Jean dont la mort n’eut d’autre effet que de les activer. Jean II mourut à Londres dans la nuit du 8 au 9 avril, et, le 12 de ce mois, Charles V adressait un mandement aux maîtres de ses forêts «pour qu’il soit faict hastivement, ainsi qu’il l’a ordonné, cent milliers de viretons avec plusieurs autres artilleries necessaires et convenues pour la defence du pays,» dont le bois doit être pris dans la forêt de Roumare pour être délivré à Richard de Brumare, garde du clos des galées de Rouen, chargé de la confection de ces viretons et artilleries. Du Châtellier, _Invasions en Angleterre_, Paris, 1872, in-12, p. 13 et 14.