‹ Chroniques de J. Froissart, tome 08.1/13Chapitre 6 sur 11 · XXVI, XXVII).

XXVI, XXVII).

[302] Mathieu, seigneur de Roye et de Germigny, envoyé comme otage en Angleterre après le traité de Brétigny, n’avait pas encore recouvré sa liberté à la date du 5 novembre 1371 (Rymer, III, 928). Au mois d’octobre 1368, Charles V, voulant dédommager ce chevalier d’une captivité aussi longue et aussi onéreuse, avait fondé à Germigny (Marne, arr. Reims, c. Ville-en-Tardenois) une foire annuelle qui se tenait depuis la veille de Saint-Simon et Saint-Jude jusqu’au deuxième jour après la dite fête (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 165).

[303] Ce ne fut pas Olivier de Mauny, ce fut Alain de Mauny, neveu à la mode de Bretagne de Du Guesclin, qui épousa en 1374 Marie de Roye, fille unique de Mathieu, seigneur de Roye, et de Iolande de Hangest (P. Anselme, _Hist. généal. de la maison de France_, VIII, 9, 10).

Sur ces entrefaites, le pape Grégoire XI envoie d’Avignon à Paris deux légats, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, pour traiter de la paix entre les rois de France et d’Angleterre. Charles V et le duc d’Anjou invitent ces légats à se rendre à Troyes pour entamer des pourparlers, d’une part, avec le connétable et le seigneur de Clisson, d’autre part, avec les ducs de Lancastre et de Bretagne. Ces derniers viennent camper devant Troyes[304] trois jours après l’arrivée des deux légats dans cette ville. Les deux maréchaux de l’armée anglaise escarmouchent jusqu’aux barrières, tandis que le connétable, Édouard Spencer, fait merveille d’armes à la porte de Bourgogne[305]. Pendant ces escarmouches, les deux légats se rendent aux tentes des ducs de Lancastre et de Bretagne, auxquels ils exposent l’objet de leur mission. Les ducs font à ces légats un accueil courtois, mais il leur est absolument interdit de s’immiscer dans des négociations de ce genre. P. 166 à 168, 316.

[304] Les Anglais arrivèrent sans doute devant Troyes, comme nous l’avons dit plus haut, du 21 au 26 septembre. Un peu avant le 29 de ce mois, on les signalait portant des enseignes ou croix de drap rouge et des sachets pleins de soufre à Brienne et à Dienville (Aube, arr. Bar-sur-Aube, c. Brienne), dont les habitants étaient réduits à se cacher dans les bois (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 31, fº 24 vº). Ils passèrent la Seine à Gyé (Gyé-sur-Seine, Aube, arr. Bar-sur-Seine, c. Mussy-sur-Seine, au sud-est et en amont de Troyes), se dirigeant d’abord vers Sens. Il semble résulter de la narration de Cabaret d’Orville que l’un des corps de l’armée anglaise, sans doute l’aile droite, franchit l’Aube près de Plancy (Aube, arr. Arcis, c. Méry-sur-Seine), où plusieurs des hommes d’armes de l’entourage du duc de Bourbon tuèrent sept Anglais devant la _Barrière amoureuse_ et taillèrent en pièces un détachement d’éclaireurs de l’avant-garde ennemie, en effectuant leur retour de Plancy à Troyes (_La chron. du bon duc Loys de Bourbon_, p. 50-52). D’après ce même chroniqueur, deux mille hommes d’armes renfermés dans Troyes opérèrent, sous les ordres de Louis, duc de Bourbon, et d’Olivier, seigneur de Clisson, une sortie où l’on tua 100 ennemis et où furent faits 120 prisonniers, notamment Jean Burleigh (_Ibid._, p. 53).

[305] Une lettre datée de Paris le 12 octobre 1373 et adressée par Pierre de Villiers-Herbisse (Aube, arr. et c. Arcis), confesseur de Charles V, évêque de Nevers, et par le célèbre avocat Jean des Marès, conseiller du roi, aux habitants de Troyes, mentionne «les grans dommages que les diz habitans et tout le pais de environ ont euz ou fait de la guerre» (D’Arbois, _Voyage paléographique_, p. 151, 152). Les faubourgs de la capitale de la Champagne eurent beaucoup à souffrir et, le 19 avril 1374, Charles V amortit 50 livres tournois de rente annuelle en faveur de la maison des Chartreux lez Troyes: «cum vix poterit dicta domus reparari, propter dampna et nonnulla gravamina per gentes nostras armorum in bonis suis illata, _dum dux Lancastrie, inimicus noster, cum suo exercitu per partes Campanie transitum faceret_» (_Arch. Nat._, JJ 106, nº 397, fº 205 vº).

Il est, en effet, d’usage en Angleterre que les chefs d’une expédition, surtout lorsque cette expédition doit avoir lieu en France, prêtent serment: 1º de ne mettre bas les armes qu’après avoir achevé ce qu’ils ont entrepris; 2º de garder un secret inviolable sur leurs projets; 3º d’observer une discipline rigoureuse et de ne jamais laisser la désunion ni la révolte se mettre dans les rangs de leurs soldats. Les ducs de Lancastre et de Bretagne n’ont donc point qualité pour répondre aux propositions des légats ni même pour accorder une trêve ou une abstinence de guerre quelconque. Aussi continuent-ils, nonobstant les démarches de ces légats, de mettre le feu aux maisons isolées, aux villages et aux petits forts, de rançonner les habitants du plat pays et les abbayes[306]. Ils ne cessent pas non plus un seul instant de chevaucher en ordre de bataille. D’un autre côté, mille lances d’élite commandées par Du Guesclin, Clisson, les vicomtes de Rohan et de Meaux poursuivent les envahisseurs l’épée dans les reins et les serrent de si près qu’ils n’osent développer leurs lignes, car les Français se tiennent à portée et en mesure de profiter de la première occasion favorable qui s’offrira pour l’attaque. P. 168 à 170, 316, 317.

[306] Vers la fin de septembre 1373, le bailli du pays d’Auxois pour le duc de Bourgogne ordonna de faire rentrer les vivres dans les châteaux et d’enlever les fers des moulins par crainte des Anglais dont on signalait la présence à Pothières (Côte-d’Or, arr. et c. Châtillon-sur-Seine), à Pontaubert (Yonne, arr. et c. Avallon) et à Vaux (Arch. de la Côte-d’Or, B 2760; _Invent._, 305). A cette même date, pendant la saison des vendanges, Bertrand du Guesclin et Philippe, duc de Bourgogne, donnèrent la chasse à l’un des détachements de l’armée du duc de Lancastre qui s’était avancé dans la direction de Joigny et de Sens, comme on le voit par une lettre de rémission octroyée en décembre 1373 à Jean Tenrieau, de Brion près de Joigny, où il est fait mention de «aucuns pillars suivans, _environ vendanges derrain passées_, les routes des gens d’armes _en la compaignie_ de notre très cher et très amé frère _le duc de Bourgoigne_ et de nostre amé et feal _connestable estans ou pais de Bourgoigne_ pour contrester à l’entreprise de nos ennemis.» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 95, fº 59). D’après Cabaret d’Orville, les Anglais se seraient avancés dans cette direction jusqu’aux faubourgs de Sens, où Olivier, seigneur de Clisson, les aurait fait tomber dans une embuscade, en aurait tué 600 et leur aurait ainsi infligé le plus grave échec de toute l’expédition (_La chronique du bon duc Loys de Bourbon_, p. 54, 55). Ce fut peut-être cet échec qui détermina le duc de Lancastre à rebrousser chemin, à remonter le cours de la Loire jusqu’à Marcigny pour gagner Bordeaux en traversant l’Auvergne et le Limousin. Voici, d’après l’_Itinéraire de Philippe le Hardi_, dressé par M. Petit, la route que suivit le duc de Bourgogne depuis Troyes jusqu’en Auvergne; comme le duc poursuivait Lancastre, cet itinéraire nous indique avec quelques jours seulement de retard la marche et les étapes successives des Anglais eux-mêmes. Le mardi 27 septembre, Philippe le Hardi, qui venait de quitter Troyes, dîna à Villemaur (Aube, arr. Troyes, c. Estissac) et coucha à Joigny; le lendemain 28, il alla dîner à Villemer (Yonne, arr. Joigny, c. Aillant), soupa et coucha à Auxerre, où il passa les deux derniers jours du mois de septembre. Il passa le 2 octobre à Druyes (Yonne, arr. Auxerre, c. Courson), le 3 à Varzy (Nièvre, arr. Clamecy), du 4 au 6 à Prémery (Nièvre, arr. Cosne), du 7 au 9 à Decize (Nièvre, arr. Nevers); le 10, il fut réduit à coucher en rase campagne; il passa le 11 et 12 octobre à Roanne, dans le comté de Forez, quelques jours après que les Anglais avaient effectué le passage de la Loire à Marcigny, un peu en aval de Roanne; le 13, il alla coucher à Saint-Haon (Loire, arr. Roanne), le 14 à Cusset (Allier, arr. La Palisse), le 18 à Saint-Pourçain (Allier, arr. Gannat). Arrivé le dimanche 19 octobre à Souvigny (Allier, arr. Moulins), il y passa quatre jours dans la magnifique résidence du duc de Bourbon, frère de sa belle-sœur la reine de France. Revenu le 24 à Saint-Pourçain, il y prolongea son séjour jusqu’au dimanche 30 et n’arriva que le lundi 31 dernier jour d’octobre à Aigueperse, en Auvergne.

C’est ainsi que les ducs de Lancastre et de Bretagne traversent la France de part en part, offrant toujours la bataille, sans jamais trouver à qui parler. Les Français qui les poursuivent en les harcelant, tantôt sur leur aile droite, tantôt sur leur aile gauche, suivant la direction du cours des rivières, se logent presque tous les soirs à leur aise dans des forteresses ou de bonnes villes, tandis que les Anglais sont réduits à planter leurs tentes en rase campagne, où ils souffrent de la disette de vivres et, quand l’hiver est arrivé, de la rigueur du froid; ils ont en outre à traverser des pays très pauvres tels que l’Auvergne[307], le Limousin[308], le Rouergue[309], l’Agenais, où les plus grands seigneurs sont parfois cinq ou six jours sans manger de pain, car vers la fin de leur chevauchée ils n’ont pas moins de trois mille lances à leur poursuite et n’osent fourrager les uns sans les autres. C’est dans ces conditions défavorables qu’ils franchissent la Loire, l’Allier, la Dordogne, la Garonne ainsi que plusieurs autres grosses rivières qui descendent des montagnes d’Auvergne. Aussi, c’est à peine s’ils ont conservé le tiers de leur charroi lorsqu’ils arrivent à Bordeaux; ils ont laissé le reste en route, soit faute de chevaux pour le traîner, soit parce que l’on n’a pu le transporter à travers les défilés des montagnes. Comme ils ne rentrent à Bordeaux qu’après Noël[310], c’est-à-dire en plein hiver, plusieurs gentilshommes succombent en chemin à l’excès du froid ou des privations, et d’autres, tels que le connétable Édouard Spencer[311], y contractent le germe du mal qui doit les emporter plus tard. P. 170, 171.

[307] Arrivé à Aigueperse (Puy-de-Dôme, arr. Riom) le 31 octobre, le duc de Bourgogne passa les deux premiers jours de novembre dans cette localité, située sur le bord de l’ancienne voie romaine qui, contournant le massif du Puy de Dôme, conduisait de temps immémorial par la vallée de la Dordogne en Limousin et en Périgord. D’Aigueperse, Philippe le Hardi se rendit à Riom, où il passa également deux jours, le jeudi 3 et le vendredi 4 novembre. Le samedi 5, il vint souper et coucher à Clermont, où il séjourna jusqu’au mercredi 9. Renonçant à poursuivre plus loin l’armée anglaise, il revint le 10 coucher à Aigueperse, d’où il se dirigea vers Bourges en passant par Montagu en Combraille, Montluçon, Hérisson, Ainay-le-Château et Meillant; le 16, il arriva dans la capitale du Berry, où il fut rejoint le 24 par la duchesse de Bourgogne, qui y tint compagnie à son mari jusqu’au 29, jour où l’on célébra dans la cathédrale de Sens un service solennel pour le repos de l’âme de la reine de Navarre, récemment décédée. Le vendredi 2 décembre suivant, le duc de Bourgogne était à Paris, où il rendit compte au roi son frère de tous les incidents d’une campagne qui durait depuis quatre mois. En novembre 1373, plusieurs lettres de rémission retracent les ravages exercés par les Anglais en Bourgogne, en Nivernais, en Berry et en Auvergne (_Arch. Nat._, JJ 105, nºs 288, 305; JJ 115, nº 104; KK 252, fº 25).

[308] Le Limousin fut la seule province où le duc de Lancastre réussit à s’emparer, pendant le cours de son expédition, de places de quelque importance. Sans parler d’un chevalier nommé Pierre de Maumont, dont Charles V donna les biens à Gui d’Aubusson, en mars 1374, parce que le dit Pierre s’était rallié aux Anglais «pour le temps que le duc de Lanclastre avecques sa compaignie a derrain chevauchié par le pais de Lymozin» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 204), lequel Pierre de Maumont réussit à obtenir sa grâce dès le mois de juillet suivant (_Ibid._, nº 420), la ville de Tulle se rendit aux envahisseurs, comme on le voit par des lettres de rémission datées du 15 mars 1374 (n. st.), où on lit que «nostre ennemi le duc de Lencastre, comme il passast derrain avecques ses gens par le pais de Lymosin, eust pris la cité de Tuelle» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 238, fº 131 vº; JJ 108, nº 27, fº 18). Brives la Gaillarde suivit l’exemple de Tulle et ouvrit ses portes aux Anglais que les Français poursuivaient (JJ 105, nº 491, fº 250 vº). Cette dernière ville ne fut reprise que vers la fin du mois de juillet de l’année suivante; Louis, duc de Bourbon, l’emporta d’assaut (JJ 105, nº 578, fº 290; JJ 106, nº 339, fº 179 vº). Ces opérations en Limousin, où Bertrand du Guesclin, du côté des Français, et Bernard de la Sale, du côté des Anglais, nous apparaissent dans les actes comme ayant joué un rôle actif, durent avoir lieu, d’après Cabaret d’Orville, assez bien renseigné sur cette fin de l’expédition du duc de Lancastre, un peu avant Noël ou le 25 décembre (_La chronique du bon duc Loys de Bourbon_, p. 55), en d’autres termes, pendant la seconde quinzaine de novembre et les vingt premiers jours de décembre 1373. Cf. _Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze_, t. I (1878-1879), p. 130 et suiv.

[309] Le Rouergue n’était pas sur le chemin du duc de Lancastre, qui devait être pressé de rentrer directement à Bordeaux après avoir fait campagne en Limousin dans une saison déjà rigoureuse. Il est plus probable qu’après la prise de Tulle et de Brives les Anglais continuèrent de suivre la vallée de la Dordogne et se dirigèrent vers le Bordelais en passant par Sarlat, Limeuil, Lalinde et Bergerac. Tel est du reste l’itinéraire que Guillaume de Saint-André fait suivre à Jean de Montfort, duc de Bretagne, qui, s’étant séparé du gros de l’armée anglaise à la suite d’une querelle avec le duc de Lancastre au sujet du payement de la solde des troupes et sans doute aussi au sujet de l’occupation du Limousin sur lequel Montfort élevait des prétentions, avait pris les devants et, accompagné seulement de soixante Bretons fidèles, s’était frayé à part un passage pour gagner Bordeaux (_Le livre du bon duc Jehan de Bretaigne_, vers 2011 à 2361).

[310] Un acte d’Édouard III, daté du 8 janvier 1374, mentionne le retour à Bordeaux, ou du moins en Guyenne, du duc de Lancastre, «par ce que nous fumes certifiez qe nostre très cher fitz Johan, roi de Castille et de Leon, duc de Lancastre, liquel a esté grant piece ovesque pluseurs nobles seignours et grantz et autres gentz d’armes en sa compaignie assemblez en grant host es parties de France, _est de presente en nostre seignourie d’Aquitaigne_» (Delpit, _Documents français en Angleterre_, p. 190). Le duc de Lancastre mit fin à son expédition et rentra à Bordeaux dans les derniers jours de 1373 ou les premiers jours de 1374.

[311] Édouard Spencer, l’un des protecteurs de Froissart, qui avait été chargé dans l’expédition du duc de Lancastre de l’office de connétable de l’armée, ne survécut pas deux ans à cette expédition; il mourut à Cardiff au mois de novembre 1375.