‹ Chroniques de J. Froissart, tome 11/13Chapitre 10 sur 17 · CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIII.

_1385, 12-29 octobre._ PRÉLIMINAIRES DE PAIX.--_18 décembre._ TRAITÉ DE TOURNAI.--_1386, 4 janvier._ ENTRÉE DU DUC ET DE LA DUCHESSE DE BOURGOGNE A GAND (§§ 489 à 502).

Pour tenter sûrement une expédition contre l’Angleterre, que désirent le roi et le duc de Bourgogne et qu’approuvent le Connétable et l’amiral Jean de Vienne, il est de toute nécessité que la paix soit conclue avec les Gantois. Aussi le duc de Bourgogne se montre-t-il plus accueillant pour leurs propositions[367]. P. 282, 283, 449 à 451.

[367] Les premiers pourparlers de paix remontaient au siège de Damme (août 1385), pendant lequel le roi et le duc de Bourgogne avaient adressé aux Gantois des propositions restées sans réponse (Kervyn, t. X, p. 571, et t. XXI, p. 555). Voy. aussi p. LXI, note 307.

Depuis sept ans que durent les hostilités, le commerce des Flandres est presque ruiné et les villes souffrent de l’arrêt des affaires[368]. P. 283, 284, 451 à 453.

[368] Meyer (fol. 205) ne laisse pas de dire combien la Flandre était ruinée et désolée.

Les gens sages de la ville déplorent cet état de guerre, qu’ils redoutent de voir se renouveler et s’aggraver bientôt; mais ils n’osent en parler tout haut, par peur de Jean Bourchier, le gouverneur anglais, et de Pierre du Bois, soutenu par le parti des agitateurs. P. 284 à 286, 453 à 455.

Deux d’entre les notables cependant, Roger Everwyn[369], un batelier, et Jacques d’Eertbuer[370], un boucher, se décident à agir, après s’être assurés secrètement du concours de leurs métiers. P. 286, 287, 455 à 457.

[369] Échevin en 1379, Roger Everwyn le fut de nouveau en 1385 (_Rekeningen_, p. 441 et 486).

[370] Ce personnage que Froissart nomme Jacques d’Ardembourg est appelé Anthoine Zadelaire par une rédaction publiée dans les _Istore et croniques de Flandres_ (t. II, p. 372).

Ils envoient un chevalier de Gand, Jean de Heyle, auprès du duc de Bourgogne pour implorer son pardon et lui dire combien la majorité des Gantois désire la paix, ne demandant que le maintien de leurs franchises.

Le duc consent à le recevoir, mais encore veut-il être certain de pouvoir compter sur François Ackerman, qu’il suppose favorable à la paix. Jean de Heyle obtient l’adhésion d’Ackerman, alors capitaine de Gavre, et retourne à Gand, muni des lettres du duc confirmant les franchises et accordant le pardon[371]. Il fait part de la réussite de ses négociations à Roger Everwyn et à Jacques d’Eertbuer. P. 288, 289, 457 à 460.

[371] Les lettres du roi et du duc de Bourgogne offrant aux Gantois pardon de leurs offenses et confirmation de leurs privilèges sont datées de Paris, 12 octobre 1385; elles ont été publiées plusieurs fois, en dernier lieu dans les _Rekeningen der Stad Gent_ (1376-1386), p. 486-493.

Rendez-vous est pris entre eux pour le jeudi suivant[372], neuf heures du matin. Jean de Heyle apportera les lettres du duc de Bourgogne; Roger Everwyn et Jacques d’Eertbuer, entourés de leurs amis et des doyens des métiers, qui, presque tous, sont de leur opinion, sauront bien décider le conseil communal à signer la paix.

[372] Le jeudi 19, ou mieux le jeudi 26 octobre, en tout cas un des deux jeudis précédant le dimanche 29, jour où furent signées les lettres des Gantois déclarant qu’ils étaient prêts à faire la paix (_Rekeningen_, p. 494).

Pierre du Bois et Jean Bourchier, informés de ce dessein, sont résolus à s’y opposer par la force et à ne pas laisser répudier ainsi par la ville de Gand l’alliance anglaise. P. 290, 291, 460, 461.

A leur tour, Roger Everwyn et Jacques d’Eertbuer ont connaissance des projets de Pierre du Bois, et, le jeudi arrivé, ils devancent l’heure du rendez-vous et se rassemblent avec tout leur monde sur la place du marché. Pierre du Bois et Jean Bourchier s’y présentent bientôt avec leurs partisans et la garnison anglaise; mais, en présence du nombre toujours grossissant de leurs adversaires, ils renoncent à la lutte[373]. P. 291 à 293, 461 à 463.

[373] L’histoire des négociations officieuses qui aboutirent à un rapprochement entre le duc de Bourgogne et les Gantois est racontée différemment dans le _Religieux de Saint-Denis_ et dans une relation publiée par Kervyn (_Ist. et cr._, t. II, p. 372-382). D’après le _Religieux_ (t. I, p. 404-409), ce fut sur les conseils d’un orfèvre que les Gantois, les Yprois et les Brugeois envoyèrent comme ambassadeur auprès du roi un parent du comte de Ghistelle. L’autre relation ne fait pas non plus mention de Jean d’Heyle, et c’est à Lille et non à Tournai que le traité est signé, malgré un essai d’émeute tenté par Ackerman.

Pierre du Bois s’esquive, craignant d’être mis à mort. Jean Bourchier obtient la vie sauve; il est autorisé à sortir de la ville, lui et les siens. P. 293 à 295, 463, 464.

Jean de Heyle paraît alors sur le marché porteur des lettres du duc de Bourgogne, qui sont bien accueillies des Gantois[374].

[374] Les lettres du roi et du duc de Bourgogne furent «leues et exposées ou long en plain marchié devant tout le peuple de laditte ville, lesquelles oyes, la plus grant partie du peuple requist la paix» (Kervyn, t. X, p. 572, et t. XXI, p. 556). Les Gantois répondirent par l’envoi de lettres en date du 29 octobre (_Rekeningen_, p. 494), où ils acceptaient de traiter.

François Ackerman, consulté, est d’avis de conclure la paix. Jean de Heyle retourne donc à Arras[375] pour rendre compte de ces événements au duc, qui signe tout d’abord une trêve valable jusqu’au 1er janvier 1386[376].

[375] L’ambassade gantoise, chargée de porter au duc de Bourgogne les lettres des Gantois, se composait d’un échevin (Roger Everwyn), du doyen des petits mestiers (Jacques d’Eertbuer) et d’«aucuns autres» (Kervyn, t. X, p. 572), parmi lesquels devait figurer Jean d’Heyle. Cette ambassade alla trouver le duc, non pas à Arras, mais à Troyes, où il séjourna du 29 octobre au 7 novembre.

[376] En date du 6 novembre, une trêve est accordée aux Gantois jusqu’au 1er janvier 1386 (_Rekeningen_, p. 496-497); à la même date, le roi fixe à Tournai, pour le 7 décembre prochain, la réunion des plénipotentiaires chargés de préparer le traité de paix (_Ibid._, p. 493-495). Le 24 novembre, un sauf-conduit est accordé aux ambassadeurs gantois pour venir à Tournai (_Ibid._, p. 498-500).

Grâce à Ackerman, Pierre du Bois n’est pas inquiété et attend tranquillement la fin des négociations. P. 295 à 297, 464, 465.

Durant la trêve, on choisit les plénipotentiaires chargés d’aller à Tournai signer l’accord entre les Gantois et le duc de Bourgogne. Le choix se porte en premier lieu sur François Ackerman, puis sur Roger Everwyn et Jacques d’Eertbuer[377]. Ils arrivent à Tournai à l’octave de la Saint-André[378] et se logent à l’hôtel du Saumon, rue Saint-Brice, avec 50 chevaux[379].

[377] Dans l’énumération des quarante-deux «procureurs generalx et espetialx messaiges,» nommés pour la paix de Tournai, par la communauté de Gand, à la date du 4 décembre 1385 (_Rekeningen_, p. 500-502), ne figurent ni Ackerman, ni Roger Everwyn, ni Jacques d’Eertbuer.

[378] 7 décembre.

[379] Les 150 personnes qui composaient l’ambassade flamande (_Rekeningen_, p. 498) étalèrent un luxe inouï qui scandalisa les Français (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 410).

Le 5 décembre[380], le duc et la duchesse de Bourgogne, accompagnés de madame de Nevers, entrent à Tournai. Le traité négocié par Jean de Heyle[381] est bientôt signé et promulgué. P. 297, 298, 465.

[380] Parti le 29 novembre de Paris, le duc de Bourgogne était à Tournai le 7 décembre (_Itinéraires_, p. 183).

[381] Gratifié le 17 janvier 1386 par le duc de Bourgogne d’une pension de 300 francs d’or, Jean de Heyle ne jouit pas longtemps de la faveur de Philippe le Hardi. Resté urbaniste, il fut persécuté pour ses opinions religieuses et mourut en prison (Kervyn, t. XXI, p. 554-555).

Par ce traité, signé le 18 décembre[382], le duc de Bourgogne pardonne aux Gantois, qui se reconnaissent ses loyaux sujets; il confirme les privilèges de Gand et des villes alliées, et restitue leurs biens aux bannis[383]. A l’accord interviennent la duchesse de Brabant, le duc Aubert, un certain nombre de barons et de nobles de Flandre[384], ainsi que les communes de Bruges, d’Ypres, du Franc, de Malines et d’Anvers. P. 298 à 309, 465 à 472.

[382] Aux premières nouvelles, des négociations entamées entre les Gantois et le duc de Bourgogne, les Anglais, qui se préparaient à envoyer des troupes en Flandre, 100 hommes d’armes et 200 archers, sous la direction de Hugues le Despenser (_Rec. Off._, _Issue Rolls_ 210, m. 3, 7; _French Rolls_ 330, m. 34), cessèrent leurs préparatifs (_Ibid._, _Issue Rolls_ 210, m. 9). Quand le traité fut signé, ces troupes, engagées pour cent jours, allèrent tenir garnison à Berwick (_Ibid._, m. 7).

[383] Le traité de Tournai, signé le 18 décembre 1385 (_Rekeningen_, p. 505-507), fut longuement discuté. Le duc de Bourgogne, après avoir, dans une lettre datée du mois de décembre (sans indication de jour), pardonné les méfaits et reconnu les privilèges des Gantois (Rekeningen, p. 502-504), avait donné à son plénipotentiaire Jean Canart, évêque d’Arras, de minutieuses instructions, prévoyant les demandes des Gantois et indiquant les réponses à faire. Aux requêtes présentées tout d’abord par les Gantois, les ambassadeurs français firent des objections, dont la plupart s’aplanirent à la discussion du traité (Kervyn, t. X, p. 569-571, 573-578). Malgré le vague de la rédaction du texte, le duc reconnut en fait les franchises et privilèges des villes de Flandre et leur liberté religieuse. «Ainsi fu appaisie le division qui avoit esté entre les Gantois et cheuls de Bruges, d’Yppre et du pays, et par cel acord se tinrent en unitté et en obeïssance au roy et au duc leur seigneur, excepté que point ne voloient croire ne obeïr au pappe Clement» (_Ist. et cr._, t. II, p. 367).

[384] Le texte flamand du traité (_Rekeningen_, p. 516-517) permet de rectifier quelques noms des signataires mentionnés par Froissart: p. 308, l. 21, au lieu de _Hornes_, il faut rétablir _Harnes_; l. 29, au lieu de _Lambres_, il faut corriger _Boelaer_; l. 32, au lieu de _Monkanart_, il faut lire _Beukemare_.

Ces clauses fixées et arrêtées, on échange les ratifications de la paix, malgré l’opposition des gens de Bruges, qui s’en trouvent lésés[385]. Cela fait, Ackerman, Everwyn, Jacques d’Eertbuer et les bourgeois de Gand remercient la duchesse de Brabant de sa gracieuse intervention, et, prenant congé du duc de Bourgogne, s’en retournent à Gand, tandis que le duc se rend, en passant par Lille, à Arras, où il est au moment de Noël[386].

[385] Aussitôt la paix signée, le duc de Bourgogne envoya à Gand Claude de Thoulongeon porter le traité de paix, qui fut proclamé le 21 décembre (_Ist. et cr._, t. II, p. 381-382).

[386] Le duc de Bourgogne était à Tournai au moment des fêtes de Noël et s’y trouvait encore le 1er janvier 1386. A défaut des _Itinéraires_ qui offrent une lacune à cette date, le ms. 677 de la bibliothèque de Cambrai nous permet de suivre le duc après son départ de Tournai. Ce ms. contient en effet un dernier chapitre, cité par Buchon (t. II, p. 352) et publié par Kervyn (t. XX, p. 447-451), qui complète l’itinéraire du duc. Celui-ci va de Tournai à Audenarde, où il reste trois jours; de là à Gand (4 janvier) où il est l’objet, ainsi que la duchesse, d’une magnifique réception, au cours de laquelle il jure en l’église Saint-Jean de maintenir les lois, privilèges et franchises de la ville, tandis que les Gantois jurent, de leur côté, d’être bons et loyaux sujets. De là, le duc se rend en pèlerinage à Ardembourg, puis à l’Écluse (où il séjourne trois jours), enfin à Bruges (16 janvier). La narration du voyage du duc de Bourgogne, terminé par son entrée à Bruges, est placée dans le ms. de Cambrai _après_ le meurtre d’Ackerman, qui eut lieu le 22 juillet 1386. C’est ce qui explique que nous ayons cru qu’il s’agissait du voyage à Bruges de novembre 1386 (voy. notre Introduction du t. IX, p. III).

Pierre du Bois hésite à séjourner à Gand, où il craint les représailles de la famille du seigneur d’Herzeele, mis à mort par lui, et d’autres encore. Il s’en ouvre à François Ackerman, qui l’engage à rester et à se fier à la parole du duc de Bourgogne. Malgré cet avis, Pierre du Bois préfère accompagner en Angleterre Jean Bourchier et la garnison anglaise. P. 309 à 311, 472 à 474 (_autre rédaction_, p. 476 à 478)[387].

[387] On sait (voy. plus loin, p. 472) que les trois derniers paragraphes de notre texte du livre II de Froissart ne se trouvent que dans trois mss. L’un de ces mss., qui appartenait à la bibliothèque de lord Ashburnham et dont nous avons pu noter les variantes d’après une copie des trois paragraphes en question faite autrefois par S. Luce, a été acquis (mai 1899) par la Bibliothèque nationale lors de la mise en vente à Londres, par M. Yate Thomson, d’une partie de l’Appendix Ashburnham. Ce ms. forme, avec deux autres mss. acquis en même temps et contenant, l’un le premier livre, l’autre le troisième livre de Froissart une série de trois volumes qui occupent les nos 9604-9606 dans le fonds des _Nouvelles acquisitions françaises_ du département des manuscrits.

Peu de temps après, ils quittent, en effet, la ville de Gand, et Pierre du Bois emmène avec lui sa femme et ses enfants, ainsi que tous ses meubles. P. 311 à 313, 474, 475 (_autre rédaction_, p. 478, 479).

Ils s’embarquent à Calais et se rendent à Windsor, où Jean Bourchier présente Pierre du Bois au roi, qui l’accueille avec bienveillance et le gratifie d’une pension de 100 livres sterling par an.

Ackerman reste à Gand; il eût mieux fait d’imiter Pierre du Bois[388]. P. 313, 475, 476 (_autre rédaction_, p. 479).

[388] Le 22 juillet 1386, jour de la Sainte-Madeleine (Meyer, fol. 208), François Ackerman, qui avait dû se soumettre à une ordonnance du duc de Bourgogne défendant de sortir armé et accompagné de serviteurs armés, était assassiné par Gallehaut, bâtard d’Herzeele (Kervyn, t. XI, p. 366), en revenant de la ducasse de Saint-Pierre (_Ist. et cr._, t. II, p. 383; cf. aussi le ms. 677 de la bibliothèque de Cambrai, fol. 157 vº-158 vº).

CHRONIQUES DE J. FROISSART

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