CHAPITRE XVIII.
_1383, 11 janvier._ LE ROI RENTRE A PARIS.--_12 janvier._ DÉSARMEMENT DES PARISIENS.--_20 janvier._ RÉTABLISSEMENT DES IMPÔTS.--_28 février._ EXÉCUTION DE JEAN DES MARÈS.--RÉPRESSION EN PROVINCE (§§ 352 à 355).
Le roi est à Arras; malgré sa présence, c’est à grand’peine qu’on peut empêcher la ville d’être pillée par les Bretons, mécontents des profits de la campagne de Flandre. On leur promet des dédommagements à Paris; et le roi, en passant par Péronne, Noyon et Compiègne[69], arrive à Senlis[70]. Les troupes[71] sont cantonnées dans tous les villages des environs, d’une part entre Estrées-Saint-Denis[72] et Senlis, et de l’autre entre Senlis et Meaux; elles prennent aussi position le long de la Marne et entre la Marne et la Seine[73].
[69] A Péronne, le 31 décembre 1382, à Noyon, le 1er janvier 1383, à Compiègne, du 2 au 7 (_Séjours de Ch. VI_, p. 16), le roi est accueilli par toute la Picardie avec joie et respect (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 232). C’est à Compiègne, le 7 janvier, que l’on retire le grand sceau au chancelier de France, Milon de Dormans, évêque de Beauvais (_Ist. et cr._, t. II, p. 272), qui ne fut remplacé définitivement que le 10 juillet par Pierre de Giac, aux gages de 2,000 livres par an (_Bibl. nat._, _Clair._ vol. 53, nº 3999). L’évêque de Laon, Arnaut de Corbie, et Me Philippe de Moulins furent chargés de l’intérim.
[70] Le roi est à Senlis, le 8 janvier; il couche le lendemain à Louvres.
[71] Pour effrayer les Parisiens, le roi «avoit retenu en Franche grant quantité de gent d’armes qui, avec lui, estoient revenu du pays de Flandres, et les faisoit vivre et gouverner sur les marches près» (_Ist. et cr._, t. II, p. 219).
[72] Le texte de Froissart, tel que nous l’avons corrigé en y introduisant _Estrées-Saint-Denis_, montre que les troupes s’étaient échelonnées sur le chemin suivi par le roi; une autre partie était descendue entre la Marne et la Seine.
[73] Il semble préférable d’adopter ici la leçon de certains mss. qui ajoutent _entre la rivière de Marne et la rivière de Seine_ (voy. p. 348).
Après avoir couché à Senlis et à Louvres, le roi est au Bourget[74] et s’apprête à entrer à Paris, quand il apprend que les Parisiens, au nombre de 20,000[75], armés d’arbalètes et de maillets, attendent son passage entre Saint-Lazare et Paris. Le connétable de France, le seigneur d’Albret, le sire de Couci, Gui de la Tremoïlle et Jean de Vienne, accompagnés de hérauts d’armes, sont envoyés en avant pour parlementer[76]. P. 74 à 76, 348, 349.
[74] C’est à Saint-Denis, et non au Bourget, que le roi coucha le 10 janvier, veille de son entrée à Paris. Il se rendit solennellement à l’abbaye et remercia Dieu de sa victoire (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 232).
[75] La _Chronique du bon duc Loys de Bourbon_ (p. 176) dit que le roi «avoit 18,000 harnois contre lui;» la _Chronique des Quatre Valois_ (p. 308) parle seulement de 1,500 h. d’armes «rengiés en ordonnance.»
[76] D’après la _Chronographia_ (t. III, p. 47), le connétable de France et le maréchal de Sancerre précédèrent le roi de deux jours.
Les Parisiens se défendent de vouloir combattre le roi[77]; ils n’ont d’autre intention que de lui montrer quelle puissance armée ils peuvent mettre à son service, s’il en a besoin. Le connétable leur conseille alors de rentrer paisiblement à Paris et de mettre bas leurs armes, s’ils désirent que le roi entre dans leur ville; ils le promettent.
[77] Le 10 au soir, le prévôt des marchands vint assurer le roi des bonnes dispositions de la population (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 234). Le lendemain, il venait au-devant du roi avec les échevins et lui souhaitait la bienvenue (_Chronographia_, t. III, p. 47).
Le roi entre donc à Paris[78], vient coucher au Louvre. Sur l’ordre du sire de Couci et du maréchal de Sancerre, on se hâte d’enlever les battants des portes de la ville, ainsi que les chaînes qui fermaient les rues[79]. Terrorisés[80], les Parisiens n’osent sortir de chez eux, et sont heureux d’en être quittes en payant des amendes[81] dont le total monte à 400,000 francs[82].
[78] Le roi entra le 11 janvier dans Paris avec une nombreuse escorte, 12,000 hommes d’après la _Chronographia_ (t. III, p. 47), et alla jusqu’à Notre-Dame (_Ist. et cr._, t. II, p. 273). S’il fallait croire la _Chr. du bon duc L. de B._ (p. 176-178), le duc de Bourbon serait entré le premier avec 800 hommes d’armes, «pour ce qu’il estoit amé de ceulx de la ville;» il se serait chargé du guet et aurait présidé au désarmement des Parisiens.
[79] Les portes furent brûlées et les chaînes portées à Vincennes (_Ist. et cr._, t. II, p. 274).
[80] Aussitôt l’entrée du roi, eurent lieu des arrestations et des exécutions; c’est ainsi que furent emprisonnés, dès le 11, plus de 300 bourgeois (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 236), 1,000 peut-être (_Ist. et cr._, t. II, p. 219), parmi lesquels Jean des Marès (_Ibid._, p. 273), Guillaume de Sens, Jean Filleul (_Chronographia_, t. III, p. 48), Jacques du Châtel, Martin le Double, Jean le Flamand, Jean le Noble et Jean de Vaudetar (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 236; voy. aussi Moranvillé, _Étude sur J. le Mercier_, p. 88, note 1). Le 12, on décapita deux drapiers, Aubert de Dampierre et Guillaume Rousseau, ainsi qu’un orfèvre, Henri de Pons, tous trois arrêtés avant l’arrivée du roi. Le 24, on décapita huit autres bourgeois; le 31, Jean Maillard, marchand, et six autres notables furent encore exécutés (_Ist. et cr._, t. II, p. 273-276), malgré les supplications des bourgeoises de Paris, venues, «toutes vestues de noir, pour requerir et avoir pardon et mercy de leurs maris» (_Chr. des Quatre Valois_, p. 309), et les prières de la duchesse d’Orléans et du recteur de l’Université de Paris (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 238).
[81] On reconnut bientôt d’après l’avis de «ceulx des finances qu’il valoit mieulx que le roi fist une composicion pour la despence qu’il ot faite en Flandres que plus proceder oultre en cas criminel» (_Chr. du bon duc L. de B._, p. 178). Aussi, dès le mois de février, plusieurs inculpés «furent mis a composicion d’argent» (_Ist. et cr._, t. II, p. 276; _Chronographia_, t. III, p. 50).
[82] Le montant des amendes, tout à fait inestimable, au dire de la _Chronographia_ (t. III, p. 50), s’éleva seulement à 200,000 francs d’or d’après Cabaret d’Orville (_Chr. du bon duc L. de B._, p. 179).
Armures et maillets sont déposés au château de Beauté[83].
[83] C’est le 12 que les maillets et les armures furent rendus (_Ist. et cr._, t. II, p. 273); ils durent être portés soit au Louvre, soit au Palais: il y en avait assez pour armer 80,000 hommes (_Relig. de Saint-Denis_, t. 1, p. 238). Le roi de plus, pour prévenir toute nouvelle rébellion, se hâta de mettre en état la bastide Saint-Antoine et construisit celle du Louvre (_Ist. et cr._, t. II, p. 274).
On rétablit tous les impôts abolis[84], et la campagne est livrée aux pillards[85]. C’est un exemple pour les autres villes de France. P. 76 à 80, 349, 350.
[84] Les impôts rétablis le 20 janvier, furent les 12 deniers par livre de denrées, la gabelle de 20 francs par muid de sel et le huitième pour le vin vendu au détail (_Ist. et cr._, t. II, p. 275). Une ordonnance royale du 27 janvier (_Rec. des ordonn._, t. VI, p. 685) supprima de plus la prévôté des marchands, dont le titulaire, Jean de Fleuri, dut rendre les sceaux; ses fonctions furent attribuées au prévôt de Paris. On supprima aussi les quarteniers, cinquanteniers et dizainiers de la ville (_Ist. et cr._, t. II, p. 276). Voy. l’article de M. L. Mancest Batifol, dans la _Bibl. de l’Éc. des chartes_ (t. LII, p. 269-284). Le roi revenait ainsi, et au delà, sur les concessions qu’il avait été obligé d’accorder aux Parisiens après la révolte des Maillotins en 1382; il les punissait en même temps de l’alliance qu’ils avaient voulu se ménager avec les rebelles de Flandre, dont on avait eu la preuve dans une lettre saisie à Courtrai (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 230).
[85] Les plaintes sont nombreuses à cette époque contre les routiers revenant des guerres de Flandre et pillant sur leur passage. Nous en trouvons mention à Villedieu (_Arch. nat._, JJ 145, fol. 169), à Noyon (_Ibid._, JJ 149, fol. 67 vº), à Crépi-en-Laonnais (_Ibid._, JJ 150, fol. 150 vº).
On ne s’en tient pas là: des arrestations sont faites; des noyades ont lieu. Maître Jean des Marès[86], lui-même, estimé jusque-là comme un sage et honnête serviteur des rois Philippe, Jean et Charles V, est condamné à mort avec quatorze autres bourgeois, dont est Nicolas le Flamand[87]. P. 80, 81, 350.
[86] Arrêté dès le 11 janvier, Jean des Marès fut réclamé, comme clerc, par l’officialité de l’évêque de Paris. Mais les ducs de Berri et de Bourgogne hâtèrent le jugement (_Ist. et cr._, t. II, p. 276-277), qui fut rendu sans que l’inculpé eût pu être «ouy dans ses excusacions» (_Chr. des Quatre Valois_, p. 310). Jean des Marès fut décapité le 28 février 1383. Dès le lendemain, le roi, accompagné de ses oncles, convoque dans la cour du Palais les bourgeois de Paris, qui s’y présentent «sans chapperons» (_Chr. des Quatre Valois_, p. 310). Pierre d’Orgemont leur reproche toutes leurs rébellions passées; le roi leur pardonne, mais vingt d’entre eux, «a prendre à la volonté du roi» (_Ibid._, p. 311), seront rançonnés (_Ist. et cr._, t. II, p. 278-280; _Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 246-248). Ceux qui n’ont pas répondu à l’appel du roi et ne sont pas rentrés à Paris sont exilés et privés de leurs biens (_Chronographia_, t. III, p. 51).
[87] C’est le 19 janvier que fut exécuté Nicolas le Flamand (_Ist. et cr._, t. II, p. 275).
Les mêmes exécutions se font à Rouen[88], à Reims[89], à Châlons, à Troyes, à Sens, à Orléans[90], partout où il y a eu rébellion contre le roi, et les villes sont condamnées à payer de fortes amendes, tout au profit des ducs de Berri et de Bourgogne. Les gens d’armes, cependant, du connétable et des maréchaux reçoivent leurs gages[91]. Les grands barons ont l’autorisation du roi de lever des impôts sur leurs fiefs pour payer leurs gens, mais la taille royale prime tout le reste[92]; que leur restera-t-il? P. 81, 82, 350, 351.
[88] Rouen fut la première ville de Normandie que le roi voulut châtier après la soumission de Paris. Une commission fut nommée à cet effet, composée de Jean Pastourel, président de la Chambre des comptes et de Jean le Mercier, auxquels on adjoignit l’amiral Jean de Vienne (_Relig. de Saint-Denis_, t. II, p. 250), qui, à la date du 27 janvier, figure à Paris dans une _montre_ avec dix-sept chevaliers et quatre-vingt-deux écuyers de sa compagnie (Terrier de Loray, _Jean de Vienne_, p. CCVI), et, le 3 mars, reçoit 2,000 francs à prendre sur les confiscations faites en Normandie (_Ibid._, p. LXXV). La commission comprenait en outre Nicolas Painel, Étienne du Moustier et Robert Thoroude (Moranvillé, _Ét. sur J. le Mercier_, p. 90). Cette commission fit arrêter trois cents notables de la ville, dont une partie furent mis à mort après Pâques (22 mars) et dont le plus grand nombre se rachetèrent. Une somme de 60,000 livres tournois fut de plus exigée des habitants (_Ibid._, p. 91).--Dans les autres villes de Normandie, notamment à Caen et à Falaise, les mêmes réformateurs «firent de grans justices» (_Fragm. d’une chronique inédite_, publiés par L. Delisle, 1895, p. 10). En date du 29 avril, une lettre de rémission est accordée à la ville de Caen (_Arch. nat._, JJ 123, fol. 52 vº) pour les _excès_ commis; en 1382, cette ville avait refusé d’envoyer 30 arbalétriers au roi (_Ibid._, fol. 47).
[89] La révolte des habitants de Reims fut une des premières à éclater; au commencement de la campagne de Flandre, ils arrêtèrent le maréchal de Bourgogne, Gui de Pontallier, qui se rendait dans le nord avec ses hommes d’armes (Kervyn, t. X, p. 474). Au 15 février 1383, le roi nomma, pour informer sur les excès de la province de Reims, des commissaires parmi lesquels se trouvent le comte de Sancerre, Tristan du Bos, maître des requêtes de l’hôtel, Gilles Gallois, général conseiller des aides, Jean de Montaigu et Regnault de la Chapelle, trésorier (_Arch. nat._, JJ 123, fol. 47 vº).
[90] Le roi part de Vincennes le 7 avril, arrive à Chartres, pour s’acquitter d’un vœu de pèlerinage; après son départ, le 26, ont lieu des «assemblées des gens du roi;» le 16, il est à Orléans (_Chronographia_, t. III, p. 52, note 1). Il fait abattre les portes et détruire les chaînes de la ville; quelques rebelles sont décapités (_Relig. de Saint-Denis_, t. I, p. 260).
[91] Cabaret d’Orville fait allusion au licenciement des hommes d’armes (_Chr. du bon duc L. de B._, p. 179).
[92] Le 11 avril, une nouvelle taxe fut établie pour un an à Paris sur la _queue_ de vin vendue en gros. Elle était destinée à réparer la ville (_Chronographia_, t. III, p. 52). La _Chronique de Pierre Cochon_ (p. 170) parle d’une amende de 80,000 livres, dont 12,000 étaient destinées au roi; 8,000 à la ville de Paris; 60,000 aux autres villes.