XIII.
Le petit secrétaire d'Etat sortit avec un air mécontent et découragé. A sa place, Chavigny se présenta, tenant un portefeuille aux armes britanniques.
--Sire, dit-il, je demande à Votre Majesté des ordres pour les affaires d'Angleterre. Les parlementaires, sous le commandement du comte d'Essex, viennent de faire lever le siège de Glocester; le prince Rupert a livré à Newbury une bataille désastreuse et peu profitable à Sa Majesté Britannique. Le Parlement se prolonge, et il a pour lui les grandes villes, les ports et toute la population presbytérienne. Le roi Charles Ier demande des secours que la Reine ne trouve plus en Hollande.
--Il faut envoyer des troupes à mon frère d'Angleterre, dit Louis. Mais il voulut voir les papiers précédents, et, en parcourant les notes du Cardinal, il trouva que, sur une première demande du Roi d'Angleterre, il avait écrit de sa main:
«Faut réfléchir longtemps et attendre:--les Communes sont fortes;--le Roi Charles compte sur les Ecossais; ils le vendront.
«Faut prendre garde. Il y a là un homme de guerre qui est venu voir Vincennes, et a dit qu'on «_ne devrait jamais frapper les princes qu'à la tête_. REMARQUABLE», ajoutait le Cardinal. Puis il avait rayé ce mot, y substituant: «REDOUTABLE».
Et plus bas:
«Cet homme domine Fairfax;--il fait l'inspiré; ce sera un grand homme.--Secours refusé;--argent perdu.»
Le Roi dit alors:--Non, non, ne précipitez rien, j'attendrai.
--Mais, Sire, dit Chavigny, les événements sont rapides; si le courrier retarde d'une heure, la perte du roi d'Angleterre peut s'avancer d'un an.
--En sont-ils là? demanda Louis.
--Dans le camp des Indépendants, on prêche la République la Bible à la main; dans celui des Royalistes, on se dispute le pas, et l'on rit.
--Mais un moment de bonheur peut tout sauver!
--Les Stuarts ne sont pas heureux, Sire, reprit Chavigny respectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup à penser.
--Laissez-moi, dit le Roi d'un ton d'humeur.
Le secrétaire d'Etat sortit lentement.
Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s'effraya du néant qu'il trouvait en lui-même. Il promena d'abord sa vue sur l'amas de papiers qui l'entourait, passant de l'un à l'autre, trouvant partout des dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les ressources mêmes qu'il inventait. Il se leva et, changeant de place, se courba ou plutôt se jeta sur une carte géographique de l'Europe; il y trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume; les révolutions lui apparaissaient comme des Euménides; sous chaque contrée, il crut voir fumer un volcan; il lui semblait entendre les cris de détresse des rois qui l'appelaient, et les cris de fureur des peuples; il crut sentir la terre de France craquer et se fendre sous ses pieds; sa vue faible et fatiguée se troubla, sa tête malade fut saisie d'un vertige qui refoula le sang vers son coeur.
--Richelieu! cria-t-il d'une voix étouffée en agitant une sonnette; qu'on appelle le Cardinal!
Et il tomba évanoui dans un fauteuil.
Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranimé par les odeurs fortes et les sels qu'on lui avait mis sur les lèvres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu'il eut entr'ouvert ses paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal. L'impassible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme le siège d'un médecin près du lit de son malade, et fixait ses yeux étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu'il put l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue:
--Vous m'avez rappelé, dit-il, que me voulez-vous?
Louis, renversé sur l'oreiller, entr'ouvrit les yeux et le regarda, puis se hâta de les refermer. Cette tête décharnée, armée de deux yeux flamboyants et terminée par une barbe aiguë et blanchâtre; cette calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui représentait un esprit infernal.
--Régnez, dit-il d'une voix faible.
--Mais me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou? poursuivit l'implacable ministre en s'approchant pour lire dans les yeux éteints du prince, comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières lueurs de la volonté d'un mourant.
--Régnez, répéta le Roi en détournant la tête.
--Signez donc, reprit Richelieu, ce papier porte: «Ceci est ma volonté, de les prendre morts ou vifs».
Louis, toujours la tête renversée sur le dossier du fauteuil, laissa tomber sa main sur le papier fatal, et signa.
--Laissez-moi, par pitié! je meurs! dit-il.
--Ce n'est pas tout encore, continua celui qu'on appelle le grand politique; je ne suis pas sûr de vous; il me faut dorénavant des garanties et des gages. Signez encore ceci, et je vous quitte.
«Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne quitteront pas les armes; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majesté[31].»
[31] _Manuscrit de Pointis_, 1642, no 183.
De plus:
«Sa Majesté s'engage à remettre les deux Princes ses fils en otage entre les mains du Cardinal, comme garantie de la bonne foi de son attachement[32].»
[32] _Mémoires d'Anne d'Autriche_, 1642.
--Mes enfants! s'écria Louis relevant sa tête, vous osez...
--Aimez-vous mieux que je me retire? dit Richelieu.
Le roi signa.
--Est-ce donc fini? dit-il avec un profond gémissement.
Ce n'était pas fini: une autre douleur lui était réservée.
La porte s'ouvrit brusquement et l'on vit entrer Cinq-Mars. Ce fut, cette fois, le Cardinal qui trembla.
--Que voulez-vous, monsieur? dit-il en saisissant la sonnette pour appeler.
Le Grand-Écuyer était d'une pâleur égale à celle du Roi; et, sans daigner répondre à Richelieu, il s'avança d'un air calme vers Louis XIII. Celui-ci le regarda comme regarde un homme qui vient de recevoir sa sentence de mort.
[Illustration: Jeanniot del. Héliogr. Dujardin.]
--Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car j'ai vingt mille hommes à moi, dit Henri d'Effiat avec la voix la plus douce.
--Hélas! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi qui as fait de telles choses?
--Oui, Sire, et c'est moi aussi qui vous apporte mon épée, car vous venez sans doute de me livrer, dit-il en la détachant et la posant aux pieds du Roi, qui baissa les yeux sans répondre.
Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu'il n'appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec mépris:
--Je me rends parce que je veux mourir, dit-il; mais je ne suis pas vaincu.
Le Cardinal serra les poings par fureur; mais il se contraignit.
--Et quels sont vos complices? dit-il.
Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement et entr'ouvrit les lèvres pour parler... Le Roi baissa la tête et souffrit en cet instant un supplice inconnu à tous les hommes.
--Je n'en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant pitié du prince.
Et il sortit de l'appartement.
Il s'arrêta dès la première galerie, où tous les gentilshommes et Fabert se levèrent en le voyant. Il marcha à celui-ci et lui dit:
--Monsieur, donnez ordre à ces gentilshommes de m'arrêter.
Tous se regardèrent sans oser l'approcher.
--Oui, monsieur, je suis votre prisonnier... oui, messieurs, je suis sans épée, et, je vous le répète, prisonnier du Roi.
--Je ne sais ce que je vois, dit le général; vous êtes deux qui venez vous rendre, et je n'ai l'ordre d'arrêter personne.
--Deux? dit Cinq-Mars, ce ne peut être que M. de Thou; hélas! à ce dévouement je le devine.
--Eh! ne t'avais-je pas aussi deviné? s'écria celui-ci en se montrant et se jetant dans ses bras.