‹ Claude Monet; les NympheasChapitre 3 sur 10 · III

III

LE MONDE, L’HOMME, LA LUMIÈRE

Le sujet de l’art, aussi bien que de la connaissance humaine, est nécessairement l’univers en ses manifestations--homme compris--à exprimer par des réactions de sensibilité, comparables à celles de l’enclume sous le marteau. Des défigurations d’une imagerie religieuse, plus ou moins raffinée, nous furent longtemps offertes pour répondre aux appels simultanés de notre besoin de connaître et de nos joies d’émotivités. Voyez l’incroyable pauvreté des sujets de tableaux où s’ankylose la Renaissance. Polythéisme et christianisme apportent leurs légendes qui deviendront de «l’histoire». La nature est ignorée. Seul le portrait s’impose parce qu’il est impossible de se soustraire au rayonnement humain. Le Balthasar de Raphaël, l’Isabelle d’Este de Léonard, sont là pour dire l’humanité. Rembrandt, plus tard, faute d’amitiés princières, n’aura d’autre ressource que de s’affubler diversement pour chercher l’homme dans son miroir.

Cependant, nous sommes arrivés aujourd’hui à l’état de connaissance où la science et l’art, profondément différenciés, ont, pour point commun de départ, une intense culture des réactions sensorielles. Le savant ordonne ses sensations d’expérience pour en tirer le droit de généraliser. L’artiste s’en tient à ses émotions d’harmonies pour réaliser, jusqu’aux limites du possible, les pénétrations de sa sensibilité.

Dans l’homme, réceptacle de cette sensibilité organique, une réaction s’établit de vibrations émotives dans la mesure des chocs du dehors. Je ne fais état ici que des activités lumineuses, c’est-à-dire réalisées par l’organisme en un ordre de sensations particulièrement déterminées. Tout le monde sait que l’art de peindre cherche la représentation du monde visible par des accords de tons, comme nous obtenons une symphonie musicale par des accords de sonorités. Voilà dans quelles conditions, avant d’avoir construit aucune théorie, les hommes des cavernes ont tracé leurs premières images, et les pasteurs des âges primitifs confié leurs chants au vent qui passe, pour rassembler leurs troupeaux.

Ce que nous appelons _lumière_ n’est que la transmission d’un état vibratoire des éléments qui se propage à une vitesse déterminée. L’univers nous apparaît ainsi comme une tempête d’ondes qui s’opposent ou s’intensifient pour des résultats fugitifs, guettés du bienfaisant Léthé pour le perpétuel écoulement des espérances perdues et des déceptions sans retour. Cependant, puisque tout arrive, des discordances profondes aux aménagements d’harmonie, il peut advenir aussi que d’heureuses correspondances organiques disposent temporairement dans l’individu un ensemble de préparations vers des fins d’activités supérieures où se conjugueront toutes les valeurs de la personnalité. Cela se voit dans les légendes où l’imagination maîtrise l’événement. Aussi dans les chants lointains de l’humanité primitive où la poésie dicte la fortune des heures. Aussi même--et ce n’est pas la moindre merveille--dans l’humaine réalité. Soit, parmi d’autres, l’exemple de Claude Monet.

Pourquoi donc ici mettre Claude Monet en cause? Pourquoi pas Léonard de Vinci, Michel-Ange, Rembrandt, par exemple, plus familiers parce que plus anciens, avec cet avantage que leur souveraine maîtrise n’est plus contestée? C’est que, Claude Monet, je l’ai connu, c’est que j’ai pu prendre et surprendre sa mesure à tous moments dans l’incomparable véhémence de sa simplicité, c’est que je l’ai aimé, c’est que je l’aime encore, et que je voudrais le faire revivre aux frémissements de lumière dans la sphère desquels il s’est développé, comme un maître qui a voulu et fait.

Léonard a tout vu, tout connu, tout compris, presque tout réalisé. Mais il ne semble pas que la lumière l’ait affecté jusqu’au suprême enchantement du regard. Suivant le commun exemple, il choisit le moment où le jour va tomber, pour caresser de sa plus fine brosse les précieux contours du visage de Monna Lisa. Ajoutez que la patine du temps a obscurci les parties de clartés. Le visage, de plein air, est dans la pénombre. Un jour, comme nous regardions _la Femme à la mandoline_, de Corot, l’une des plus belles choses qui soient, Monet, après s’être assuré qu’on ne nous écoutait pas, me dit à l’oreille:

--J’aime mieux cela que la _Joconde_.

C’est que tout le génie de l’Italien ne l’a pas suffisamment affranchi du classique éclairage de l’atelier, tandis que le rustique Français, sans théorie, sans préceptes, je n’ose pas dire sans recherches, s’en est tenu aux naturelles distributions de la lumière du ciel fidèlement représentées. Une assez belle revanche, pour Léonard, il est vrai, dans l’_Isabelle d’Este_, un prodigieux dessin, où, je ne sais comment, la lumière, absente, semble intégrée.

Il y a sans doute présomption à parler de tels maîtres avec tant de liberté. On m’excusera si je n’invoque, à l’appui de mon opinion, que ma seule qualité de spectateur. Je suis du public, après tout. C’est pour moi, comme pour nous tous, que Phidias, Michel-Ange, Raphaël, Léonard, Rembrandt, Velasquez, Franz Hals, Goya et les plus grands maîtres, se sont efforcés. Chacun est soumis au jugement de tout le monde. Tous les grands hommes de tous les temps nous ont fait confiance en nous soumettant leurs travaux. Quel plus grand hommage peut leur venir de nous que notre sincérité?

Michel-Ange est ingénieur, poète, sculpteur, peintre. Génie incomparable, il recherche l’effort qu’il est parfois tout près de dépasser. Son Moïse ne doit rien à l’hellénisme. Le choc reçu du «Monstre» ne peut être oublié. Et quel jugement porter sur l’œuvre de la chapelle Sixtine qui ne soit défaillance et misère au spectacle de cette envolée de figures surhumaines qu’un souffle irrépressible emporte à la sublimité des prophéties! L’homme s’est magnifiquement dispersé dans tous les domaines. Il a régné de toutes parts. Plus qu’un roi. Presque divin. Rembrandt, de même, avec l’auréole du Dieu méconnu, a spontanément rassemblé le plus vif d’une vision exaspérée, ainsi que les partis pris d’interprétation les plus propres à les exprimer. Le musée de Cassel nous offre une suite d’ébauches où l’on cherche, où l’on trouve parfois l’étincelle destinée aux prochains éblouissements de l’éclair. Le portrait du bourgmestre Six, les syndics, sont les étapes d’un géant, maître du prisme astral, qui sème du soleil au dedans comme au dehors des choses pour des éclats de foudre.

Faute de modèles, le peintre va prendre bientôt sa propre figure au premier miroir, pour se jouer, brosse ou burin, à toutes dispositions d’éclairage. Le «génie étonné» du Hollandais ne tremble pas devant l’inépuisable émerveillement de l’infinité. Comme Monet fera plus tard, il a répondu tout droit aux appels de la lumière, et dans un magnifique corps à corps, il a su dompter l’indomptable. Mais il ne semble pas, pour cela, qu’il soit au bout de son rêve, et le voilà pétrissant l’ombre de sa main titanesque pour la heurter aux fulgurances de la flambée solaire dont il a trouvé le secret dans les oppositions de son pinceau, pour fondre les frémissements d’une rétine émerveillée. Et puisque du plus violent contraste a jailli la pleine ardeur de la fournaise, toutes les transparences de lumières, distinctes ou confondues, vont fuser en de subtiles ondes d’éclairage pour des achèvements de sensations que la peinture, à ce jour, n’avait pas connues.

C’est un miracle, comme le miracle des _Nymphéas_ de Monet, dans le miroir du _Jardin d’eau_ qui les endort voluptueusement au sein des nuées. La rencontre d’un monde renversé qui, par des contrastes de rapports, sollicite de l’œil un affinement des ondes colorées symphoniquement fondues. Une nouvelle gymnastique oculaire nous donnera le plus fin réseau de sensations lumineuses par l’effort duquel s’enrichira la puissance de nos pénétrations.

Dans le coup de foudre de ses oppositions, Rembrandt a mis plus de sa personnalité. Pour le prodige des _Nymphéas_, Monet a osé suivre la droite pente de l’observation la plus serrée qui l’a conduit de l’éclairage changeant des meules aux peupliers, aux cathédrales, aux Westminster, jusqu’au jour où les méditations de Giverny lui ont fait découvrir, dans l’eau de l’Epte apaisée, des transpositions de lumières qui lui ont permis son suprême effort d’interprétation.

Aux derniers jours, mortellement atteint, gardant pour ultime consolation les derniers rayons de clair-obscur où son imagination mettait encore de la couleur, évoqua-t-il son œuvre, et osa-t-il, enfin, se juger? Je ne sais. Il était trop sincère pour avoir l’audace d’écarter les angoisses du doute. Il était trop grand pour être jamais satisfait. Tout au plus se voyait-il parfois déconcerté par les incohérences de la foule.

Un jour je lui racontais que, traversant Vitré, j’arrêtai, sur le trottoir, un jeune bourgeois élégamment vêtu pour lui demander le chemin des _Rochers_, le château de Mme de Sévigné.

--Vous devez vous tromper, monsieur, _nous n’avons pas ça ici_, fut la réponse inattendue.

--Pardonnez-moi, monsieur, mais je croirai plutôt que c’est vous qui faites erreur, car _je sais_ que Mme de Sévigné a sa statue à Vitré.

--Ah! Vous parlez de cette femme en bronze qui est au Jardin des Plantes? Eh bien, pour aller au Jardin des Plantes, il faut prendre à droite...

--La gloire, c’est ça, hein? s’exclama Monet.

--Oui, c’est ça. Est-ce qu’il vous faut des récompenses?

Il éclata de rire, et le chat de porcelaine chinoise, endormi sur son coussin, comprit que pas n’était besoin de se réveiller pour si peu. Les pinceaux étaient bientôt repris, et l’ascension aux cimes lointaines reprenait son cours.

Après l’évocation de l’œuvre immense où s’est lentement formée l’éducation de notre rétine moderne, comment ne pas nous reporter vers le maître ouvrier? L’homme a dépensé peut-être le meilleur de lui-même à s’exprimer par des images. A ces images de nous rendre, de lui, ce qu’elles en ont gardé. Car si nous pouvons inscrire notre passage, pour un temps, dans les tourmentes planétaires, où nous nous trouvons à la fois spectateurs et parties, rien ne saurait nous être plus précieux, pour nos déterminations de nous-mêmes, que les épreuves de gestes et de pensées où nos compagnons d’existence ont marqué les étapes des communes émotivités.

Du monde, nous ne connaissons que des résonances d’ondes aux tentacules de notre sensibilité. Pour ce qui est de nos essais de fixations des lumières mouvantes, ils remontent, comme chacun sait, aux dessins originels de la préhistoire. Ce fut une de nos premières appropriations du monde extérieur, et, depuis ce jour, nous n’avons pas cessé d’étendre, de développer nos conquêtes dans les invitations sans fin de l’espace et du temps.

Puisque ces tableaux qui passent à tous moments devant nos yeux sont la source vive de nos sensations du monde, et de nous-mêmes en retour, nous ne cessons d’y puiser les émotions subtiles d’une harmonie universelle qui couronne notre connaissance d’une auréole de beauté.

Cependant, des états de lumière se succéderont de toutes parts, grâce aux décompositions et recompositions du spectre des couleurs. Et l’interprétation sensorielle du peintre acceptera le corps à corps avec les spectacles du monde pour exprimer des formes par le moyen de lignes qui n’existent pas dans la nature, et des états de lumière par des juxtapositions ou des superpositions de couleurs qui ne seront jamais que de fuyantes compositions.

Sous quelque aspect que ce soit, les relativités de l’homme seront éternellement aux prises avec ce monstre d’absolu que notre plus haut accomplissement est de dire, sinon de nous assimiler. Pour que cette prétention fût justifiée, faudrait-il, en effet, que nous puissions la réaliser autrement que par un simple verbe indicateur, qui trop souvent nous abuse, au point de nous faire accepter une interprétation de relativité pour une dogmatique représentation d’absolu. Quelle somme de réalités, connues et inconnues, nous faut-il pour une construction d’apparence?

Je prie qu’on veuille bien excuser ces indications au passage, que Monet n’était pas tenu d’envisager parce qu’elles n’étaient pas de son domaine, et qui n’en incombent pas moins à quiconque tentera de mettre les labeurs de l’art à leur juste place dans l’ensemble de la production idéaliste de l’humanité.