LXVII
Mais, comme l'abbé Vorlèze allait parler, le médecin de la commune arriva; l'abbé ressentit une sorte de plaisir de voir un peu retarder le coup qu'il avait à porter.
Le médecin constata qu'Arthur de Sommery était mort d'une balle de pistolet qui avait traversé la région du coeur.
On se perdit en conjectures; on ne connaissait pas d'ennemis à Arthur, du moins dans le pays, et on trouvait encore sur lui une montre et plusieurs pièces d'or. Le maire fit son procès-verbal.
Clotilde s'était retirée et renfermée dans sa chambre.
«Mon bon ami, mon cher colonel, dit le curé, vous ne serez, n'est-ce pas, aujourd'hui, ni orgueilleux ni incrédule? La vanité de ne pas paraître changer d'opinion n'osera pas élever la voix dans le coeur d'un père qui vient d'être privé de son fils?--Que voulez-vous dire, monsieur Vorlèze? dit M. de Sommery d'un ton sévère.--Rien qui puisse vous blesser, mon pauvre ami; je sais la puissance et l'obstination de certaines idées, hélas! bien répandues aujourd'hui. Mais je vous connais, vous avez un bon et noble coeur. Toutes ces phrases de fausse philosophie dont vous vous servez habituellement ne sont pas dans votre coeur: c'est une malheureuse vanité qui vous les fait prononcer, mais vous n'en pensez pas un mot.»
Le pauvre abbé avait tort quand il prétendait connaître M. de Sommery; il prenait le meilleur moyen, en parlant ainsi, pour ne pas réussir dans ce qu'il désirait.
S'il avait parlé à part, ou s'il avait dit au colonel: «Vous avez vos idées, gardez-les; mais, pour ne pas scandaliser des gens plus faibles que vous, pour flatter la douleur maternelle de madame de Sommery, ne vous mêlez de rien, laissez faire;» certes, le colonel se fût rendu à ce qui était peut-être son désir secret à lui-même.
Mais, attaqué aussi maladroitement, il répondit: «Mon fils, victime d'un lâche attentat, peut paraître devant Dieu, comme j'y paraîtrai moi-même; croyez-vous, monsieur Vorlèze, que Dieu attende votre messe de demain pour savoir ce qu'il a à faire?»
Malheureusement, le médecin de la commune partageait les idées de M. de Sommery; c'était lui qui envoyait au journal du département les abus de pouvoir du garde champêtre, suspect de tendre à l'absolutisme.
Il applaudit M. de Sommery d'un mouvement de tête. Dès ce moment, M. de Sommery se vit des spectateurs, se sentit sur un théâtre, et rentra dans son rôle philosophique.
L'abbé parla, menaça, prit tous les moyens. M. de Sommery refusa de rien écouter; le pauvre abbé se retira triste et confus auprès de madame de Sommery et d'Alida Meunier. «Eh bien, dit madame de Sommery, monsieur l'abbé, qu'avez-vous obtenu?--Hélas! madame, rien, absolument rien.--Quoi! mon fils ne sera pas porté à l'église?--Non, madame.--Mais c'est affreux! c'est impossible!--M. de Sommery n'a rien voulu entendre, madame.--Ah! monsieur Vorlèze, je vous en prie, ne vous découragez pas.--Je reviendrai ce soir, madame; la triste cérémonie n'est que pour demain matin.--Ah! oui, monsieur l'abbé, je vous en prie, venez.--Et vous, madame, ne tenterez-vous aucun effort?--Si vous échouez encore, monsieur l'abbé, je crois... je sens que j'aurai un courage que je n'ai jamais eu une seule fois dans toute ma vie. Je parlerai à M. de Sommery; mais je n'espère rien de moi; jamais je n'ai exercé sur lui la moindre influence, même pour les choses sans importance.--Je reviendrai ce soir, quoique j'aie déjà employé toutes les ressources que me donnent mon expérience et ma connaissance des hommes.»
Pauvre abbé!