XXIV
Charles entra bruyamment. Robert Dimeux avait près de lui deux hommes de ses amis qui fumaient et buvaient de quelques flacons de liqueur placés sur la table, tandis que Robert déjeunait.
«Charles, voulez-vous fumer?» demanda ROBERT.
CHARLES. Certainement.
ROBERT. Voici des cigarettes ou des pipes avec du tabac turc, doux comme du miel.
CHARLES. Non, donnez-moi le brûle-gueule culotté et du tabac plus fort que cela, sacredieu! du caporal.
ROBERT. Que devenez-vous donc, Charles, que je ne vous voie plus?
CHARLES. Que voulez-vous, mon cher! le tourbillon de Paris vous entraîne, les soirées, les concerts, les spectacles, les femmes.
ROBERT. Vous ne parlez pas de votre bureau?
(Charles, qui était à son bureau un modèle d'assiduité, se sentit, à cette allusion à ses vertus privées, devenir rouge jusqu'aux oreilles.)
CHARLES. Mon bureau, mon bureau, ce n'est pas là ce qui me prend du temps; j'y vais pour ne pas faire trop rabâcher mon père; quand j'ai le temps, trois ou quatre fois par mois.
ROBERT. Mais c'est une place fort commode. Et l'on vous donne pour cela?
CHARLES (qui ne reçoit au ministère que 1,200 francs). Oh! une misère, une bagatelle, que je lâcherai aussitôt que mon bonhomme de père aura passé à l'état d'ancêtre, un millier d'écus.
ROBERT. Prenez-vous des liqueurs? Voici de l'anisette, du curaçao.
CHARLES. De l'anisette, du curaçao, c'est écoeurant: donnez-moi du dur, du rack ou du wisky, sacredieu! du coupe-figure, du casse-gueule, du tord-boyaux.
Les deux amis de Dimeux s'en allèrent; Charles et Robert restèrent seuls. Charles but son verre de wisky d'un seul coup et se détourna pour cacher à Robert qu'une partie lui en ressortait par les yeux en larmes d'angoisse. Robert s'était, comme cela lui arrivait quelquefois, donné à lui-même une petite représentation des ridicules du jeune homme. Quand ils ne furent qu'eux deux, il pensa que l'absence des spectateurs rendrait moins odieux à Charles d'être lui-même, et lui donnerait moins de honte de paraître un bon et excellent jeune homme. Il cessa donc de provoquer ses sorties, et prit la conversation sur un autre ton.
ROBERT. Charles, il ne faut pas quitter votre place, même quand vous auriez le malheur de perdre votre excellent père. Votre existence est parfaitement arrangée: vous n'avez qu'à vous laisser aller sans efforts au courant de la vie; d'ici à un an, vous épouserez votre cousine Zoé, qui est une charmante fille, et vous aurez la plus heureuse vie du monde.
CHARLES. Ma cousine Zoé? Ah! oui, c'est encore une des billevesées de ma famille. On voudrait me marier, me marier dans un an; mettre déjà un terme à ma liberté et à mon heureuse vie de garçon, si pleine de fêtes et de plaisirs; et, d'ailleurs, je n'aime pas Zoé.
ROBERT. Vous êtes difficile.
CHARLES. Un peu.
ROBERT. Elle a une taille charmante.
CHARLES. Elle est maigre.
ROBERT. Dites svelte et élancée.
CHARLES. Elle a les mains rouges.
ROBERT. Je l'espère bien. Et que dites-vous de ses yeux pleins de malice et d'esprit, de sa bouche dont les coins ont tant d'expression, de son pied si étroit et si cambré?
CHARLES. Mon cher, elle est prude et romanesque.
«Allons, allons, pensa Dimeux, le jeune homme est décidé à poser tout le jour; il faut le laisser faire.--Alors, mon cher ami, vous refusez votre cousine?»
CHARLES. Oui, certes; d'ailleurs, nous nous sommes expliqués ensemble; nous avons décidé que nous ne nous aimions pas, et nous sommes résolus à tout braver plutôt que de céder à l'odieuse tyrannie de nos parents, et je viens vous prier de me rendre un service.
ROBERT. Je le ferai avec plaisir.
CHARLES. Je veux aller dans le monde; présentez-moi dans quelques maisons.
ROBERT. Volontiers... Vendredi, si vous voulez, je vous mènerai chez madame de Sommery.
CHARLES. Je la connais; c'est mademoiselle Clotilde Belfast, c'est une amie de Zoé. A la bonne heure! voilà une charmante femme!
ROBERT. Eh bien! vendredi, vous pourrez lui dire cela à elle-même.
Charles se sentit serrer le coeur à la seule idée de toute la résolution qu'il faudrait pour dire à une femme qu'il la trouvait charmante.
Néanmoins, il triompha de cette angoisse et dit d'un air avantageux:
«Certainement.»
ROBERT. Mardi, chez madame Meunier.
CHARLES. Autre amie de ma cousine.
ROBERT. Enfin, si cela vous plaît, j'emploierai toute votre semaine.
CHARLES. Merci, mon cher; à vendredi.
Et Charles sortit en fredonnant.