XLII
Charles ne s'était pas couché. Il avait attendu dix heures et était allé chez Zoé. Il lui trouva l'air fatigué et abattu.
CHARLES. Est-ce que tu n'as pas bien dormi, Zoé?
ZOÉ. Non.
CHARLES. Je le crois bien.
ZOÉ. Qui te rend si savant?
CHARLES. On sait ce qu'on sait.
ZOÉ. Mais, toi-même, tu as un air plus que singulier: un habit boutonné jusqu'au cou, l'air sévère, la voix brève. Qu'est-ce que tu as?
CHARLES. Cela ne regarde pas les femmes.
ZOÉ. Je ne suis pas une femme, je suis ta cousine et ton amie. Tes paroles sont graves, ta voix est solennelle, ton maintien digne: cela n'est pas naturel...
CHARLES. C'est bien. Mais je veux te donner quelques conseils. Zoé, ma cousine, tu te perds.
ZOÉ. Et toi, Charles, mon cousin, tu perds la tête. Est-ce pour me dire de semblables sornettes que tu prends un visage si grave et si terrible, un regard si fixe et des airs de tête si majestueux? Si tu savais à quoi j'ai passé la nuit...
CHARLES. Je le sais.
ZOÉ. J'espère bien que non; j'en serais trop honteuse.
CHARLES. Alors, ne te prive pas de la honte, car je sais tout.
ZOÉ. Qu'as-tu été faire au bal de l'Opéra? Est-ce pour y voir Alida? Tu es donc décidément bien amoureux d'elle?
CHARLES. Il ne s'agit pas de ma conduite, mais de la tienne. Zoé, vois-tu, un garçon peut user de sa liberté, parce qu'il est responsable de ses actions; mais une fille, c'est bien différent.
ZOÉ. Mais de quoi veux-tu parler, Charles? Tu commences à me faire peur.
CHARLES. Zoé, tu te rappelleras toujours Charles Reynold, n'est-ce pas?
ZOÉ. Mais, mon cousin, tu n'es pas encore à l'état de souvenir.
CHARLES. Ton cousin qui t'aimait comme un frère?
ZOÉ. Mais...
CHARLES. Qui aurait voulu te voir heureuse?
ZOÉ. Ah çà...
CHARLES. Qui a toujours été le meilleur de tes amis?
ZOÉ. Certainement; mais...
CHARLES. Jusqu'au dernier moment?
ZOÉ. Nous n'en sommes pas là.
CHARLES. Tu penseras quelquefois à lui, et tu le regretteras.
ZOÉ. Est-ce que tu t'en vas? Où vas-tu?
CHARLES. Peut-être bien loin.
ZOÉ. Ce ne peut être assez loin pour justifier de pareils adieux et de semblables attendrissements.
CHARLES....
Pauperum tabernas regumque turres.
ZOÉ. Ce n'est pas la peine de parler latin, je ne te comprenais déjà pas auparavant.
CHARLES. Tu consoleras ma mère.
ZOÉ. Voyons, Charles, réponds-moi. Qu'est-ce que tout cela veut dire?
CHARLES. Et peut-être, que dis-je! sans doute tes voeux sont contre moi?
ZOÉ. Quels voeux?
CHARLES. On n'a qu'à se rappeler Sabine et Chimène.
ZOÉ. Ah! c'est de la tragédie.
Je suis Romaine, hélas! puisque Horace est Romain.
CHARLES. Tu vois, tu es pour l'amant contre le frère.
ZOÉ. Moi, je récite; je suis prête à dire le contraire.
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
CHARLES. Ah! Zoé, me dis-tu cela sérieusement?
ZOÉ. Voyons, Charles, qu'est-ce qui t'arrive? Est-ce que tu vas te battre?
CHARLES. Eh bien, oui; je voulais te le cacher; mais, puisque tu l'as deviné...
ZOÉ. Comment? avec qui? pourquoi? Mais tu es fou!...
CHARLES. Comment? Cela se décide en ce moment même. Avec qui? Avec Robert Dimeux.
ZOÉ. Avec M. Robert? Charles, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?
CHARLES. Rien n'est plus vrai.
ZOÉ. Quelque querelle ridicule pour quelque femme.
CHARLES. Tu l'as dit.
ZOÉ. Ah! j'avais donc un pressentiment quand j'ai passé toute cette nuit à pleurer. Mais cela ne sera pas, M. Dimeux est un homme raisonnable.
CHARLES. Quoi! tu veux me faire croire que tu es allée au bal pour pleurer?
ZOÉ. J'ai quitté à minuit. Il reste bien assez de temps pour pleurer jusqu'au jour.
CHARLES. Je te parle du bal de l'Opéra.
ZOÉ. C'est à cause du bal de l'Opéra que j'ai pleuré.
CHARLES. On t'avait peut-être forcée d'y aller?
ZOÉ. Personne ne m'en a seulement parlé. Et pour quelle femme encore est-ce que tu te bats? Je voudrais que tu fusses tué.
CHARLES. Merci.
ZOÉ. D'abord, on ne se bat que pour des femmes qui ne le méritent pas. Une honnête femme ne sert jamais de prétexte à de semblables choses.
CHARLES. Tu es bien sévère pour toi-même.
ZOÉ. Comment, pour moi-même?
CHARLES. Je me bats avec Dimeux parce que tu es allée avec lui au bal de l'Op...
ZOÉ. Avec Dimeux? au bal? moi?
CHARLES. Oui.
ZOÉ. Je ne suis jamais allée nulle part avec M. Dimeux, et jamais de ma vie je n'ai vu le bal de l'Opéra. Voilà de jolies choses!
CHARLES. Allons donc! je vous ai vus sortir d'ici tous les deux, et je vous ai suivis jusqu'à l'Opéra, et j'ai parlé à Dimeux, qui n'a pas pu le nier, et tu lui donnais encore le bras quand je lui ai donné ma provocation.
ZOÉ. Mais non, mais non; c'est Clotilde qui s'est habillée ici. Moi, j'ai passé la nuit à pleurer de ce que tu allais à ce bal, de ce que tu ne m'aimes plus, de ce que tu aimes Alida.
CHARLES. Comment! ce n'était pas toi?
ZOÉ. Non, non, mille fois non! mais tu ne te battras pas; je ne veux pas; c'est impossible; et pour moi!...
CHARLES. Oui, pour toi, et aussi pour moi; pour ton honneur et aussi pour ma jalousie; et puis ton honneur me semble toujours être le mien.
ZOÉ. Ta jalousie? Tu es jaloux, jaloux, jaloux de moi! Mais tu m'aimes donc, Charles?
CHARLES. J'en meurs de désespoir.
ZOÉ. Et moi, si tu savais, je ne fais plus que pleurer, car je t'aime aussi. Ah! j'ai bien expié ma folie et mes idées romanesques. J'ai été bien malheureuse de te voir parler à d'autres femmes. Tu n'aimes donc pas Alida?
CHARLES. Je n'ai jamais pensé à Alida.
ZOÉ. Quel bonheur! Mais ce duel, cet horrible duel?
CHARLES. Ah! puisque tu m'aimes, je serai vainqueur. Dis-moi seulement encore un fois:
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
ZOÉ. Ne plaisantons pas. Mais, puisque ce n'était pas moi, pourquoi te battrais-tu alors?
CHARLES. C'est bien un peu mon idée; mais c'est que mon billet n'était pas très-mesuré, et c'est Dimeux à son tour qui me demandera raison.
ZOÉ. Raconte-lui ton erreur; il t'excusera.
CHARLES. Mais je ne veux pas que l'on m'excuse.
ZOÉ. Alors tu te battras?
CHARLES. Je n'en sais rien.
ZOÉ. Écoute, Charles, si tu n'arranges pas cette affaire-là autrement, je croirai que tu m'as trompée, parce qu'après votre explication il n'y a aucun prétexte pour que tu te battes; je croirai que tu m'as trompée, et que c'est pour Alida et peut-être pour pis encore que tu te bats.
CHARLES. Écoute, je vais aller chez Dimeux; je vais lui raconter mon erreur, puis je lui dirai: «Je ne suis plus offensé; mais, si vous croyez l'être par mon épître, je suis prêt à vous en rendre raison.»
ZOÉ. Et il te dira qu'il n'est pas offensé non plus.
CHARLES. Peut-être.
ZOÉ. Va, et reviens bien vite; je ne vis pas en attendant. Écoute un peu: quoi qu'il arrive, tu viendras me rendre réponse.
CHARLES. Oui.
ZOÉ. Donne-m'en ta parole d'honneur.
CHARLES. Ma parole d'honneur!