‹ Clovis, Tome 1 (of 2)Chapitre 19 sur 29 · II, 27.)]

II, 27.)]

Selon toute apparence, l'extradition de Syagrius par Alaric et la conquête des régions de la Loire par Clovis sont dans un rapport d'étroite connexité. Chassé de son ancien domaine, soit aussitôt après la première bataille, soit, peut-être, après une série d'échecs successifs, le comte romain avait passé la frontière au moment où tout espoir de relever sa fortune semblait définitivement perdu. Peut-être, dans sa détresse, avait-il fait appel aux armes des Visigoths; peut-être ceux-ci, en embrassant le parti du vaincu, avaient-ils eu avec le roi des Francs un premier conflit, au cours duquel la fortune des armes les avait abandonnés, les forçant à l'acte suprême de lâcheté que leur imposait le vainqueur irrité. Ce ne sont pas là de simples conjectures, et l'on peut s'en rapporter au témoignage d'un chroniqueur contemporain qui nous fait assister, en 496 et en 498, à des luttes entre Francs et Visigoths à Saintes et à Bordeaux. Cette lutte ne fut pas tout à fait désastreuse pour les Visigoths: s'ils virent l'ennemi s'avancer jusqu'au cœur de leur royaume, ils surent lui arracher une partie de ses conquêtes, et le roi franc comprit qu'il avait intérêt à ne pas les pousser au désespoir. Il laissait derrière lui la Gaule récemment conquise et où, sans doute, il restait encore des partisans de Syagrius; il devait s'efforcer d'y asseoir sa puissance et de s'y rendre populaire, plutôt que de combattre au loin et de permettre à ses adversaires d'intriguer contre lui. De leur côté, les Visigoths vaincus, qui n'avaient aucune raison de défendre jusqu'à la dernière extrémité le fils de leur ennemi, sentant au contraire le besoin de se recueillir après le règne persécuteur d'Euric, qui avait ébranlé la fidélité des provinces gauloises, durent croire qu'ils n'achèteraient pas la paix à un prix trop élevé, si, en échange de l'intégrité de leur territoire, ils livraient à Clovis l'hôte gênant qui attendait à Toulouse l'arrêt du destin. Ce serait donc seulement à la fin des événements racontés dans ce chapitre et dans une partie du précédent qu'il faudrait placer l'extradition et la mort de Syagrius[367].

[Note 367: Quoi qu'on pense de toutes ces conjectures, sur lesquelles cf. Levison. _Zur Geschicht des Frankenkönigs Chlodovech_ dans _Bonner Jahrbücher_, t. 103, il est une chose que sans doute on m'accordera, à savoir que les événements dont Grégoire nous donne un résumé si sommaire se répartissent sur un certain espace de temps, et comprennent des péripéties que le narrateur a passées sous silence. Que l'on veuille bien comparer, sous ce rapport, l'histoire de la guerre contre les Alamans, qui, dans Grégoire, tient encore une fois dans quelques lignes, et dont les recherches modernes nous ont fait connaître les diverses phases et la durée prolongée. (V. ci-dessous.)]

La tragique destinée du fils d'Ægidius était, dans une époque comme celle-là, l'inévitable dénouement d'une lutte personnelle entre deux rivaux se disputant le pouvoir. Depuis des siècles, il était dans la tradition romaine que le vainqueur se débarrassait de ses compétiteurs par la mort. Et Syagrius n'était pas de ces rivaux qui peuvent se flatter, après la défaite, de rencontrer quelque clémence dans le cœur de leur ennemi.

Tant qu'il vivait, il représentait dans une certaine mesure la tradition romaine. Rien ne garantissait qu'un jour il ne pourrait pas, avec l'appui d'un roi rival, troubler le roi des Francs dans la possession de sa conquête, en évoquant les grands souvenirs de l'Empire disparu. D'ailleurs, si faible que l'eût rendu sa défaite, il avait un parti qui devait garder de l'espoir aussi longtemps que son chef restait vivant et libre: il fallait lui ôter d'un coup toutes ses illusions. Peut-être aussi les suggestions de la rancune personnelle vinrent-elles se mêler aux calculs de la politique. Quoi qu'il en soit, Syagrius, jeté dans les fers, fut épargné quelque temps; puis, en secret, sans doute pour ne pas provoquer ouvertement ses partisans, Clovis fit tomber sa tête sous la hache du bourreau[368]. Par cet acte de froide cruauté, il vengeait sans le savoir, sur le dernier des Romains, la mort des rois francs, ses aïeux peut-être, qui, cent soixante-dix ans auparavant avaient péri dans l'amphithéâtre de Trèves, sous la dent des bêtes féroces.

[Note 368: Quem Chlodovechus receptum custodiæ mancipare præcepit, regnoque ejus acceptum, eum gladio clam feriri mandavit. Grégoire de Tours, II, 27.]

En relatant cette mort, nous avons sans doute anticipé sur les événements, car Grégoire de Tours, qu'il ne faut d'ailleurs pas prendre au pied de la lettre, nous dit que Syagrius périt seulement après que Clovis eut achevé la conquête de son royaume. Nous savons ce que nous devons entendre par cette expression ambitieuse, et nous ne reviendrons pas sur la distinction que nous avons faite entre la Gaule romaine et la Gaule de Syagrius.

Soissons avait ouvert ses portes au vainqueur dès le lendemain de la bataille, et Clovis s'y était installé aussitôt comme dans sa capitale. Tournai fut oublié, et les Francs germaniques des bords de l'Escaut virent leur souverain abandonner, pour n'y plus reparaître jamais, le palais de la vieille cité mérovingienne. Pendant quelque temps, on se souvint encore de son ancienne gloire, et un hagiographe du septième siècle l'appelle la _ville royale_[369]. Mais ce fut tout. L'abandon de Tournai, comme celui de la fabuleuse Dispargum, marquait une nouvelle étape de la carrière rapide des rois francs. Clovis s'installa dans le palais de Syagrius, et prit possession de tout le domaine du fisc impérial, resté sans maître. Ce fut l'origine de ses richesses, qui constituèrent un des éléments essentiels de la puissance de sa dynastie. Ce domaine comprenait un bon nombre de villas que nous retrouverons par la suite dans le patrimoine des rois mérovingiens. On sait avec quelle prédilection ils résidèrent dans ces demeures champêtres, et l'on ne peut douter que ce goût n'ait été partagé par Clovis. Lui aussi, il aima le séjour des belles campagnes où il retrouvait le grand air de la liberté germanique, avec le voisinage des forêts giboyeuses. On croit savoir le nom d'une des fermes qu'il aura habitées: c'est Juvigny, à dix kilomètres de sa capitale, à l'entrée d'une vallée étroite et près de la chaussée romaine qui conduit de Soissons à Saint-Quentin[370]. Le même honneur est revendiqué, mais avec des titres plus douteux, par le village de Crouy, sur l'Aisne, à cinq kilomètres au nord de Soissons[371]. Certes, nous ne pouvons pas garantir l'authenticité des traditions qui font résider Clovis dans ces localités, mais elles ont un degré de probabilité et de vraisemblance qui nous autorise à les mentionner ici. Et il n'est pas indifférent pour l'historien de pouvoir se figurer ce roi au repos dans une de ses vastes exploitations agricoles, et menant, loin des étroites et sombres enceintes des villes romaines, cette existence de grand propriétaire rural, qui, jusqu'à la fin de la dynastie, resta celle de ses descendants.

[Note 369: Voyez la _Vie de saint Eloi_ dans Ghesquière, _Acta sanctorum Belgii_, III, p. 229.]

[Note 370: _Vita sancti Arnulfi martyris_, dans dom Bouquet, III, p. 383. Sur cette localité, lire la notice de Melleville, _Dictionnaire historique de l'Aisne_, t. I, p. 328.]

[Note 371: Pécheur, _Annales du diocèse de Soissons_, t. I, p. 115.]

Le conquérant ne s'attarda pas, d'ailleurs, dans les jouissances du repos, et il continua le cours de ses succès aussitôt après la prise de Soissons. Il ne paraît pas qu'il ait rencontré beaucoup de résistance dans le reste du pays. Syagrius vaincu, il n'y avait plus de force capable de lui tenir tête. Les villes gauloises qui n'avaient pas reconnu l'autorité du fils d'Ægidius ne pouvaient guère, même si elles l'avaient voulu, fermer leurs portes à son vainqueur: dans cette lutte inégale, elles étaient condamnées à succomber. Au surplus, comme nous l'avons déjà dit, l'autorité des évêques y était grande, et l'on a pu deviner, par l'attitude de saint Remi vis-à-vis des Francs, les dispositions de tous ses frères dans l'épiscopat. Tout permet de croire qu'en général les évêques de la seconde Belgique, à l'exemple de leur métropolitain, reconnurent dans Clovis le légitime souverain de cette province abandonnée. Ils pouvaient beaucoup pour faciliter sa prise de possession et pour diminuer les souffrances qui étaient, en ce temps, le résultat ordinaire d'un changement de domination. D'un côté, ils empêchèrent les résistances inutiles, qui n'auraient servi qu'à exaspérer le vainqueur; de l'autre, ils déterminèrent ce dernier à se présenter aux populations plutôt comme un ami que comme un conquérant. Cette intervention de l'épiscopat, qui n'est pas explicitement attestée par l'histoire, est clairement indiquée par toute la situation qui résulta de la conquête: on peut y remonter comme de l'effet à la cause, et l'induire avec une espèce de certitude des résultats qu'elle seule a pu produire.

Cela ne veut pas dire que l'occupation du pays eut lieu sans aucune violence. Toute expédition militaire, tout déplacement de force armée était, à cette époque, un retour momentané à la barbarie la plus atroce. Les guerriers, à l'heure du combat et du pillage, n'étaient plus dans la main de leurs chefs; il fallait, si je puis ainsi parler, leur lâcher la bride pour rester maître d'eux. Longtemps après la conquête, les armées franques gardèrent ce caractère primitif: elles ne pouvaient pas traverser leur propre pays sans le piller cruellement, et ne faisaient aucune différence entre les provinces qu'elles devaient défendre et celles qu'elles allaient attaquer[372].

[Note 372: Grégoire de Tours, IV, 47-50; _id._, VIII, 30; _Vita sancti Galti_, dans M. G. H. _Scriptores_, II, p. 18; _Vita sancti Medardi_, c. 21, dans M. G. H. _Auctor. Antiquiss._ t. IV, II, p. 70; Procope, _De bello gothico_, II, 25; Marculf, _Formul._, I, 33.]

On peut donc juger de quelle manière devait se comporter l'armée de Clovis, lorsqu'elle traversait en triomphe les contrées qui s'humiliaient devant le roi son maître. Pour elle, les distinctions que l'adroite diplomatie des évêques et des rois faisait entre pays conquis et pays rallié n'existaient pas: dans son outrecuidance barbare, elle se déchaînait avec une espèce d'ivresse contre tout ce qui ne pouvait pas résister, chaque fois qu'elle ne se heurtait pas à une défense expresse ou à une intervention personnelle de son roi. Et celui-ci ne pouvait intervenir à tout propos, au risque d'user bien vite un pouvoir qui reposait surtout sur sa popularité. Il devait fermer les yeux sur beaucoup d'excès, s'il voulait être en état d'empêcher les plus criants.

Si l'on tient compte de ce qui vient d'être dit, on ne sera nullement étonné de l'épisode que nous allons raconter: il apparaîtra plutôt comme l'indice caractéristique de la situation complexe qui fut celle de la Gaule romaine à cette date. Dans une des églises qu'ils avaient pillées, les soldats francs avaient emporté tous les ornements sacerdotaux et tous les vases sacrés. Parmi ceux-ci se trouvait notamment une grande urne, d'une beauté remarquable, et à laquelle l'évêque du diocèse tenait beaucoup. Il envoya donc prier Clovis de lui faire rendre au moins cet objet d'art. Remarquons, en passant, la signification de cette démarche: c'est celle d'un homme qui croit pouvoir compter sur de la déférence, et qui ne voit pas un ennemi dans le roi des Francs. Clovis, dont l'expédition était terminée pour cette année, et qui était déjà sur le chemin du retour, invita le mandataire de l'évêque à le suivre jusqu'à Soissons, où devait avoir lieu le partage du butin. Cette opération difficile se fit selon le procédé traditionnel chez les barbares: on jetait en un tas tout ce qui avait été pris; une part privilégiée, le cinquième ordinairement, était assignée au roi par le sort; tout le reste était partagé en lots qu'on tâchait de rendre aussi égaux que possible, et qu'on distribuait entre tous les soldats. Les œuvres d'art les plus précieuses n'étaient évaluées qu'au poids du métal: si elles semblaient dépasser la valeur d'une part ordinaire, elles étaient mises en pièces. Ces usages militaires avaient la force que leur donnait une longue tradition, jointe à l'intérêt commun; on comprend avec quelle sollicitude tous y devaient tenir, et le roi, qui en tirait tant d'avantages, avait moins que tout autre le droit d'y déroger au détriment des soldats.

Clovis exposait donc une partie de sa popularité pour faire plaisir à l'évêque lorsqu'il demanda qu'on lui adjugeât le vase hors part. Toutefois, comme ses guerriers l'aimaient et que la demande ne semblait pas de conséquence, tous furent unanimes à déférer à son désir. Mais un mécontent, peut-être un des commissaires préposés au partage par leurs camarades, protesta contre la prétention de Clovis et cassa le vase avec sa hache, en déclarant que le roi n'en aurait tout ou partie que si le sort le mettait dans son lot. Clovis dut dévorer sa colère, car, en somme, le soldat insolent était dans son droit strict, et il défendait celui de tous ses camarades. A coup sûr, l'armée franque eût pris ombrage d'une vengeance qui, tirée sur l'heure, eût semblé une atteinte à la liberté du partage plutôt que la punition d'une injure. Au surplus, le vase ayant été attribué au roi par le vote de l'armée, il en prit les morceaux, qu'il rendit à l'envoyé épiscopal.

L'année suivante, Clovis trouva une occasion de venger, et il le fit cruellement. Passant ses troupes en revue au commencement de la campagne, il rencontra l'homme au vase, et le gourmanda sévèrement sur l'état de ses armes. «Nul, dit-il, n'est aussi mal équipé que toi; ta framée, ton épée, ta hache, rien ne vaut.» Et lui arrachant cette dernière arme des mains, il la jeta à terre. Comme le soldat se baissait pour la ramasser, Clovis lui abattit sa francisque sur la tête en disant: «C'est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Personne n'osa bouger dans l'armée, et cet acte de sévérité frappa de terreur tous les soldats[373].

[Note 373: Grégoire de Tours, II, 27. Quo mortuo, reliquos abscedere jubet, magnum sibi per hanc causam timorem statuens. Junghans, p. 29, et d'autres exagèrent la portée de ce passage en y trouvant la preuve qu'en 487, Clovis put renvoyer l'armée dans ses foyers aussitôt après le champ de mars.]

L'intérêt de cette anecdote ne réside pas, comme on l'a si souvent répété, dans la différence du pouvoir que le roi franc avait sur ses guerriers, selon qu'on était sous les armes ou non. En réalité, comme nous l'avons indiqué, le soldat mutin fut épargné la première fois, parce qu'il fallait trouver un prétexte ou une occasion pour le frapper: voilà tout[374]. Mais l'épisode nous révèle aussi les ménagements dont Clovis usait vis-à-vis de l'épiscopat au cours de sa conquête, et les difficultés que cette politique prudente et circonspecte rencontrait dans l'humeur brutale des siens. Ceux-ci voulaient du butin et ne rêvaient que pillage: leur donner toute satisfaction, c'était s'exposer à voir se lever la contrée entière, et les évêques se faire l'âme de la résistance. D'autre part, avoir trop d'égards envers les indigènes, c'était risquer de mécontenter l'armée. Il fallait manœuvrer entre ces deux dangers opposés, et laisser passer les violences qu'on ne pouvait empêcher, tout en s'évertuant à réparer aussitôt le mal qui avait été fait. Ainsi, la population irritée contre les soldats s'apercevait qu'elle était protégée par leur chef, et elle se persuadait peu à peu qu'elle avait tout à gagner en reconnaissant l'autorité de ce protecteur.

[Note 374: Sigebert, petit-fils de Clovis, se trouvant dans une situation analogue, s'en tira de la même manière. Son armée avait murmuré contre lui, parce qu'il avait interdit certains pillages; il monta à cheval et parvint à l'apaiser par de bonnes paroles; seulement plus tard, quand on fut rentré dans le pays, il fit lapider les principaux mutins. (Grégoire de Tours, IV, 49.)]

Le nom de l'évêque qui fut le héros de cet épisode célèbre nous est resté inconnu, Grégoire de Tours n'a pas cru devoir nous le dire; mais, de bonne heure après lui, on s'est persuadé que c'était saint Remi de Reims, et la conjecture n'a rien d'invraisemblable[375]. L'archevêque Hincmar, se faisant l'interprète d'une vieille tradition locale, voit même un souvenir du passage des Francs dans le nom du _chemin de la barbarie_, que l'on montre encore aujourd'hui dans la campagne de Reims, et qui fut suivi, dit-il, par l'armée de Clovis[376]. Somme toute, il nous importe assez peu de connaître le nom resté dans la plume de Grégoire de Tours. L'anecdote n'a de valeur que par son côté général, en ce sens que tout autre évêque de la Gaule romaine eût pu en être le héros.

[Note 375: Grégoire de Tours, II, 27, suivi par le _Liber historiæ_, c. 10, et par Roricon, II, p. 6, ne nomme personne. Frédégaire, III, 16; Hincmar, _Script. Rer. Merov._, t. III, p. 292, et Aimoin, I, XII, p. 36, nomment saint Remi. Hincmar est extrêmement instructif à lire ici: il fait des prodiges pour que saint Remi n'ait pas eu l'affront de se voir enlever le vase, mais aussi pour qu'il garde l'honneur de se le faire restituer, et il a trouvé de complaisants échos dans Dubos, II, p. 32, et surtout dans Pétigny, II, p. 386. Sur cette question controversée, voir G. Kurth, _les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 412, et _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 223 et 224.]

[Note 376: Transitum autem rex faciens secus civitatem Remis per viam quæ usque hodie propter barbarorum per eam iter barbarica nuncupatur. Hincmar, l. c. Le _chemin de la barbarie_ existe encore aujourd'hui sous ce nom; c'est une ancienne voie romaine courant dans la campagne de Reims, du sud-est au nord-ouest, sur un parcours d'une quarantaine de kilomètres, et se reliant à Ambonnay à la chaussée romaine qui va de Reims à Soissons. Il n'y a rien de commun entre le _chemin de la barbarie_ et la rue du Barbastre, à Reims, comme l'a déjà montré Dubos, III, p. 28.]

La bataille de Soissons avait ouvert la campagne de 486; le partage du butin qui a eu lieu dans la même ville en a été l'acte final. Mais, dès le retour du printemps de l'année suivante, l'armée se réunissait de nouveau pour d'autres conquêtes. Nos sources sont malheureusement muettes sur la période de dix années qui s'écoule depuis la bataille de Soissons, en 486, jusqu'à la guerre contre les Alamans, en 496. Une seule ligne de Grégoire de Tours disant que Clovis fit beaucoup d'expéditions et qu'il remporta beaucoup de victoires, voilà, avec la laconique mention d'une lutte contre les Thuringiens, dont nous parlerons tout à l'heure, à quoi se bornent nos informations[377]. Seulement, comme au bout de cet intervalle nous trouvons le roi des Francs en possession de toute la Gaule jusqu'à la Loire, nous devons supposer qu'il en aura consacré au moins une partie à faire la conquête de ces riches et belles provinces.

[Note 377: Multa bella victuriasque fecit. Grégoire de Tours, II, 27.]

Deux épisodes historiques pleins d'intérêt nous aideraient à combler cette vaste et regrettable lacune, si l'on pouvait écarter tous les scrupules qu'ils éveillent chez l'historien consciencieux, et leur assigner avec quelque certitude la date approximative que nous sommes obligé de leur donner dans ce récit. Ces épisodes montrent, s'ils sont vrais, que l'entrée du roi franc n'eut pas lieu partout sans difficulté, et que, s'il y eut des villes qui lui ouvrirent pacifiquement leurs portes, d'autres lui opposèrent une vive résistance.

De ce nombre fut Paris. Cette belle ville, née dans une île de la Seine, s'était bientôt sentie à l'étroit dans son berceau, et s'était répandue sur les deux rives en opulentes constructions publiques et privées. Mais lorsque les barbares apparurent, elle se renferma dans l'enceinte de la cité, abandonnant à la brutalité de l'armée ennemie les villas et les sanctuaires de ses faubourgs. Pendant cinq ans, s'il en faut croire un hagiographe[378], Clovis se fatigua devant les murs de sa future capitale: Paris ne voulait pas se rendre. Au bout de quelque temps, la disette éclata, et plusieurs habitants moururent de faim. Alors sainte Geneviève, la voyante qui avait déjà rassuré ses concitoyens lors de l'invasion d'Attila, se fit pour la seconde fois le bon génie de la ville menacée. Malgré un investissement rigoureux, elle parvint à s'échapper en barque sur la Seine, gagna Troyes et Arcis-sur-Aube, où elle équipa une flottille de ravitaillement, et après avoir manqué de périr au cours de sa navigation, elle rentra en triomphe à Paris, rapportant d'abondantes provisions qu'elle distribua aux affamés[379]. Nous ne savons de quelle manière se termina ce siège, mais nous avons le droit de supposer que l'influence pacifiante de la sainte n'est pas restée étrangère au pacte qui l'aura enfin cédée à Clovis. L'immense popularité dont elle ne cessa de jouir, à partir de cette époque, en est un indice assez éloquent. Paris resta reconnaissant à la mémoire de Geneviève, il en a fait sa patronne et a oublié pour elle le sophiste couronné de Lutèce: c'est dans ses mauvais jours seulement qu'il se détourne de la vierge de Nanterre pour reprendre les traditions de Julien l'Apostat.

[Note 378: _Vita sanctæ Genovefæ_, VII, 33 (Kohler): Tempore igitur quo obsidionem Parisius quinos per annos ut aiunt perpessa est a Francis. Quelques manuscrits portent _per bis quinos annos_; mais un siège de cinq ans est déjà bien difficile à admettre. V. Kohler, pp. 85 et ss.]

[Note 379: _Vita sanctæ Genovefæ_, II, 7 (Kohler).]

Pendant que, protégée par les deux bras de son beau fleuve et par sa vieille enceinte romaine, la capitale de la France inaugurait la série des sièges mémorables qu'elle a soutenus, les Francs achevaient la conquête de la Gaule située au nord de la Seine. Du côté de l'est, ils s'étendaient jusqu'à la première Belgique, où Verdun, sur la Meuse, tombait dans leurs mains après une longue résistance. Il est intéressant de constater que l'évêque de cette ville était mourant lorsque les Francs arrivèrent, et cette lutte inutile trouve peut-être son explication dans l'absence de ce négociateur autorisé. Au dire d'un vieil hagiographe, l'armée franque aurait déployé à cette occasion toutes les ressources de la poliorcétique la plus savante. Du haut des murs, les assiégés virent l'investissement de leur ville progresser tous les jours, jusqu'à ce que les lignes de circonvallation furent achevées. Alors le bélier commença à battre les murailles, et une grêle de traits refoula les défenseurs qui se présentaient sur les remparts. Pendant que grandissait le danger, l'évêque expira, et la population démoralisée n'attendit plus son salut que de la clémence du roi barbare.

Mais comment toucher son cœur, maintenant que le protecteur en titre de la cité venait de disparaître? On jeta alors les yeux sur un vieux prêtre du nom d'Euspicius, qui était universellement vénéré pour ses vertus. Euspicius consentit à aller recommander ses concitoyens au barbare victorieux, et le fit avec un plein succès. Clovis lui accorda une capitulation honorable, et, sans doute, la sécurité pour les personnes et pour les biens. La scène de l'entrée pacifique du vainqueur dans la ville prise a fait une vive impression sur le narrateur: en quelques traits pleins de vivacité il nous montre le vieux prêtre qui, tenant Clovis par la main, l'amène au pied des remparts, les portes de la ville qui s'ouvrent à deux battants pour lui livrer passage, un cortège nombreux, clergé en tête, qui vient processionnellement à la rencontre du généreux vainqueur. Deux jours de festins et de réjouissances scellèrent la réconciliation si heureusement ménagée par l'homme de Dieu. Il avait fait office d'évêque pendant la détresse de la ville; il avait été pour elle, comme les évêques le furent si souvent, le vrai _defensor civitatis_; quoi d'étonnant si le barbare lui-même désira le voir succéder au pontife défunt? Mais Euspicius refusa ce redoutable honneur. La chaire épiscopale n'avait pas d'attrait pour cette âme éprise de la solitude, et les ombrages monastiques de Micy-sur-Loire lui réservaient, grâce à la libéralité de Clovis, la satisfaction d'un vœu bien plus cher à son cœur[380].

[Note 380: _Vita sancti Maximini_ dans dom Bouquet, III, pp. 393 et suivantes. Cf. Bertarius, _Gesta episcoporum Vadunensium_, c. 4. (MGH. SS. t. IV, p. 41). Cet épisode n'étant pas daté, il est fort difficile de lui assigner une place certaine dans l'histoire de Clovis. Le document même auquel je l'emprunte parle de la _defectio_ et de la _perduellio_ des Verdunois, ce qui ferait croire que la ville avait déjà subi le joug des Francs; mais en même temps il place cet événement dans les toutes premières années du règne de Clovis, à preuve ces paroles: Sed _cum auspicia ejus regni multimodis urgerentur incursibus_, sicut se habent multorum voluntates, quæ cupidæ sunt mutationum, et _rebus novellis antequam convalescant_ inferre nituntur perniciem vel difficultatem, plurimi tales in regno ejus reperti sunt talium cupidi rerum. Inter ceteros vero cives Viridunensis opidi defectionem atque perduellionem dicuntur meditati. La chronologie n'était pas le fort des écrivains du moyen âge; aussi ont-ils été bien embarrassés de savoir où placer le siège de Verdun. Aimoin le place aussitôt après le baptême de Clovis, en 497, probablement parce que l'attitude du roi après le siège lui semblait trahir un chrétien; il a été suivi par A. de Valois, I, p. 271, qui donne les mêmes raisons. Hugues de Flavigny, qui paraît avoir été frappé par la dernière partie du témoignage du _Vita Maximini_ et n'avoir pas saisi la seconde, a cru devoir rejeter le siège de Verdun après le meurtre de Sigebert de Cologne et de son fils, ce qui en fait comme une protestation contre le crime de Clovis. Cette manière de voir a été adoptée par Dubos, III, p. 375; par dom Bouquet, III, pp. 40 et 355 (dans les notes); par Rettberg, _Kirschengeschichte Deutschlands_, t. I, p. 265; par Pétigny, II, p. 575; par Loebell, _Gregor von Tours_, p. 269, note 2, et par M. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 89. Junghans, p. 32, et Clouët, _Histoire de Verdun_, p. 78, n'osent se prononcer. Je me suis rallié à la date de 486 ou 487: 1º parce que le texte du _Vita_, dont nous possédons des manuscrits du dixième siècle, est formel, et que son témoignage n'implique ni obscurité ni contradiction; 2º parce qu'en effet, vers 486, nous voyons mourir à Verdun l'évêque Possessor, tandis que ses successeurs, Firminus et Victor, meurent l'un en 502, l'autre en 529, c'est-à-dire à des dates qui ne concordent avec aucune des autres hypothèses formulées: 3º parce que la relation établie entre le siège et le meurtre de Sigebert est chimérique, comme on le verra plus loin.]

Le pays situé au nord de la Seine passa donc sous l'autorité de Clovis dans des conditions toutes spéciales. Il ne fut ni conquis selon toute la rigueur du droit de la guerre, ni annexé en vertu d'un traité en règle. Clovis en prit possession comme d'une terre sans maître qui avait besoin d'un protecteur et qui en général le salua volontiers comme tel. L'occupation put se faire sans trop de secousse, grâce à l'active intervention de l'épiscopat, qui, s'interposant entre les uns et les autres, mit la confiance et la modération dans les relations mutuelles, et procura aux indigènes une situation si exceptionnellement favorable, qu'on pourrait demander si ce n'est pas eux qui se sont annexé les Francs. Dans tous les cas, ils ont pris le nom national de ce peuple, qui, à partir des premières conquêtes de Clovis, va désigner tout aussi bien les Gallo-Romains que les barbares[381]. Ce fait capital est en quelque sorte l'emblème de la parfaite égalité politique des deux races sous le sceptre de Clovis. Les indigènes restèrent en possession de leurs biens; il n'y eut aucun de ces partages qui étaient la plaie incurable des autres royaumes barbares. Les Francs qui, en petit nombre, voulurent s'établir dans les nouvelles acquisitions de leur roi, n'eurent pas besoin de dépouiller les habitants: les terres du fisc, les domaines abandonnés étaient innombrables et les provinces considéraient ces nouveaux colons comme des conquêtes qu'elles faisaient elles-mêmes, puisqu'ils y rapportaient du travail et de la vie. On n'est pas parvenu à déterminer au juste la proportion dans laquelle les guerriers de Clovis se sont mêlés aux Romains de la Gaule septentrionale, mais tout atteste qu'ils furent peu nombreux et peu encombrants. Jamais les sources contemporaines n'ont l'occasion de mentionner le moindre conflit résultant de la différence des races. De vainqueurs et de vaincus, il n'en fut pas un instant question: il y eut des Francs de la veille et des Francs du lendemain, et rien de plus. La seule barrière qui les séparât, c'était la différence de religion; mais le baptême de Clovis et de ses fidèles vint bientôt la renverser. Alors de fréquents mariages rapprochèrent et confondirent la famille germanique et la famille romaine: au bout d'une ou deux générations, la fusion était complète, et toute trace d'une différence d'origine avait disparu.

[Note 381: G. Kurth, _La France et les Francs dans la langue politique du moyen âge_. (_Revue des questions historiques_, t. 57, 1895.)]