Le pangermaniste
Je sais, Asmus, que vous n’êtes pas le seul dans ces idées. Il y a beaucoup trop d’Allemands, par ici, qui croient, comme vous, s’être hissés sur un plateau supérieur. Mais de votre élévation à tous, je ne vois que votre vertige. Vous vantez les Français, vous dites qu’ils sont l’ordre, l’harmonie, la mesure ; pourrez-vous joindre ces élégances à nos vertus germaines ? Le tout sera-t-il net ? Garderez-vous votre nature vraie, saine et droite ? Non, vous perdrez votre santé morale. Ici, il faut choisir : être d’Allemagne ou de France. Toute incertitude est mortelle. Asmus, vos collègues vous le disent amicalement : vous vous êtes exposé d’une manière coupable à de mauvaises influences. Vous croyez qu’elles vous ont élevé, nous souhaitons que le jour où elles se dissiperont, vous n’ayez pas perdu pour toujours votre équilibre.
M. Asmus fort animé demanda le soir même à Madame Baudoche si elle voulait bien lui « cuire » désormais ses repas.
— Je suis sûre, dit-elle, Monsieur le docteur, que vous ne pouvez plus supporter cette cuisine allemande qu’ils vous font à la brasserie.
Et de la manière dont elle le disait, il semblait que ce fût pour elle un triomphe personnel. Mais elle ajouta avec modestie :
— N’allez-vous pas regretter la société de vos compagnons, qui sont des jeunes gens instruits ?
— Instruits, c’est possible, bougonna le docteur, mais peu intelligents.
Il raconta qu’il ne s’entendait plus avec eux, parce qu’ils avaient l’idée barbare de vouloir dénaturer les petits Lorrains.
— Ah bien, dit Madame Baudoche, s’ils s’imaginent qu’ils réussiront ! Ici, les Lorrains, ça sort du sol. Et les petits Krauss, là-haut, qui sont des café au lait, ils parlent mieux le français que l’allemand.
Au cours de la soirée, il fut convenu que M. Asmus, qui payait cinquante marks à sa pension pour son dîner de midi, donnerait quatre-vingts marks à madame Baudoche pour ses deux repas.
Mademoiselle Colette lui demanda s’il mangeait de la confiture avec ses rôtis. Et comme il disait que oui, ces dames le plaignirent et résolurent de lui faire renier la cuisine de Kœnigsberg.
Pour son déjeuner de début, il eut une quiche lorraine et des andouillettes.
— Comment, disait Madame Baudoche, depuis six mois que vous êtes à Metz, vous n’avez pas mangé d’andouillettes ! Mais on en vend jusqu’à Paris. Que mangiez-vous donc ?
Il déjeuna au vin, au petit vin gris de Lorraine, et ne regretta pas la bière.
— Je me sens, disait-il, plus de finesse d’esprit.
La nuit suivante, il rêva qu’il mangeait des andouillettes de Metz, auprès de Mademoiselle Colette, dans le décor de la place Stanislas et que ses collègues, assis à leur table, reconnaissaient leur erreur.
Il nous est difficile à la longue de ne pas accepter le rôle que nous prêtent deux femmes, quand la sympathie les inspire. Le professeur Asmus se voyant l’objet de la sollicitude inlassable et des avertissements des dames Baudoche, entra, sur toutes choses, dans le personnage d’élève. Au bout de huit jours, il s’émerveillait que les œufs n’eussent pas été accommodés deux fois de la même manière, et en même temps il jetait des regards pour savoir s’il les mangeait à la française.
Il apprit assez rapidement à ne pas mettre le coin de sa serviette à son cou, à ne pas manger avec son couteau, à ne pas plonger le nez dans son assiette, et, d’une manière générale, à boire, manger et souffler avec beaucoup moins de bruit.
Cette guerre que les deux femmes faisaient aux mœurs allemandes de leur convive contribuait à l’agrément de cette petite société. Elle donnait du piquant à la conversation ; elle permettait aux deux Lorraines de déployer leur malice naturelle.
Il y a dans toute cette région un genre de moquerie, parfois bien rustique, bien dure et qui patoise, un sentiment presque farouche de la personnalité, mais, à Metz, il prend un accent mieux policé. Dans l’ironie de Colette, on sentait, mêlée au rire facile de la jeunesse, quelque chose qui partait plutôt de l’âme que de l’esprit, une sensibilité profonde, qui repoussait, parfois un peu sèchement, ce qui lui était étranger. M. Asmus n’en était pas offensé, car la moitié du temps, il ne la sentait même pas. Et ces dames, en voyant qu’il ne se blessait jamais, le déclaraient un excellent garçon.
Par la force des choses, leur vie se passait presque en commun. Madame Baudoche lui portait toujours son café au lait dans sa chambre, mais elle pouvait, maintenant, arriver en retard de cinq ou dix minutes. Avant d’aller au collège, il entrait s’informer de la santé de Mademoiselle Colette. À table, au dîner de midi, il rapportait les incidents de la matinée, il signalait les maladresses de ses collègues, surtout il commentait le caractère de ses élèves ; et Madame Baudoche, animée par les noms lorrains qu’il citait, lui faisait l’histoire des parents de ces enfants, ce qui ramenait une fois de plus l’éloge du vieux Metz.
Comme le sujet était inépuisable, il fallait que Colette intervînt :
— Allons, maman, et vous, Monsieur le professeur, laissez-moi débarrasser la table.
Alors la vieille dame, souvent, se laissait persuader, tandis que sa petite-fille remettait toutes les choses en ordre, de passer dans le cabinet du jeune homme. Et quand ils étaient seuls, ce n’était pas toujours de vieilles histoires qu’ils parlaient, mais elle lui disait combien Colette était animée de pensées sérieuses, tout appliquée aux soins du ménage et au travail de couture, sans que sa gaieté la quittât jamais.
— Il ne me reste qu’elle et mes meubles, ajoutait la vieille femme, qui s’accoutumait à voir son locataire accueillir toutes ses pensées. Et c’est pour garder mes meubles à Colette que je conserve cet appartement un peu vaste et que j’ai accepté de prendre un pensionnaire allemand.
Le bon M. Asmus comprenait la contrariété que ce devait être pour une vieille Messine de loger un immigré. Il s’en allait à son collège, et vers quatre heures, après la classe, il passait dire un petit bonjour à ces dames, avec le souci que sa présence leur devînt un agrément.
— Vous travaillez trop, allons faire une petite promenade.
Cela, c’était sa marotte. Il y revenait continuellement, et ces dames, qui n’étaient jamais sorties avec lui que pour la conférence française et le théâtre, avaient de la peine à dire « non » sans le désobliger. Il ne soupçonnait pas que pour des Messines se montrer en public avec un Prussien, sans rime ni raison, c’eût été, sinon trahir, au moins se diminuer, déchoir. Il se croyait maintenant presque un membre de la famille.
Cette vie le remplissait d’un sentiment salubre et vrai. Sans doute il jouissait imparfaitement du bonheur domestique, mais le tempérament de ces races du Nord est paisible, et le jeune homme appréciait avec une chaste délicatesse ces scènes familières et douces, cette quiétude d’un foyer messin. En même temps, il éprouvait quelque fatuité d’être initié aux raffinements français. Il en faisait une suite de leçons à sa fiancée, et se proposait de les introduire dans la famille qu’ils allaient bientôt fonder.
Involontairement, il compare cette petite Colette aux Gretchen de chez lui. Elle a de jolies manières de servir ce qu’elle offre, avec je ne sais quoi de léger qui tient à la personne. Son esprit est plus ferme que celui d’une jeune Allemande et surtout plus clair. Comme elle sait plaire à tous ! Une telle jeune fille achalanderait le plus médiocre bureau de tabac. Mariée avec un officier, elle le conduirait certainement au grade de général. Son adresse à faire des robes semble le goût d’une fille de roi.
Un soir, en élevant sur le poing un projet de corsage, elle s’écria gaiement :
— Ceci, Monsieur le docteur, c’est pour moi.
— Je trouve que vous devenez coquette, Mademoiselle Colette.
— Il faut bien pour l’été renouveler sa garde-robe.
Et le gros homme émerveillé reliait ces rubans et ces mousselines à tout ce qu’il avait vu, depuis six mois, d’aimable et de léger : il pensait à la conférence où rien n’était lourd, à la place Stanislas parfaite de proportions, à la langue française toute mesure et clarté, enfin aux jolis villages messins posés dans des paysages épurés. « Comment, bougonna-t-il, mes collègues ne voient-ils pas que cette unité de style, jadis réalisée par les Grecs, nous la retrouvons ici vivante ? »
Huit jours plus tard, il apparut avec un vêtement d’été et un chapeau de paille. Ces dames lui firent des compliments et dirent qu’on voyait bien que sa jaquette avait été coupée à Metz.
Ce soir-là, Mademoiselle Colette venait de terminer sa robe et son corsage. Il demanda la permission de les prendre avec sa grosse main, et il riait. Il était sensible à la légèreté et à l’amabilité de ces vêtements considérés en eux-mêmes. Ce sont des objets précieux, respectables et délicats, le fruit d’une aimable industrie et consacrés par leur usage, quelque chose de familier et devant quoi, pourtant, il faut s’incliner. De toutes ses forces pédantes, il admirait cette jeune fille (pareille à toutes les Messines) et qui savait (comme elles toutes) exécuter un chef-d’œuvre de goût, de sobriété…
— Quelle ceinture me conseillez-vous de mettre là-dessus, Monsieur Asmus ?
— Du rouge ou du jaune peut-être.
Elle partit d’un éclat de rire.
— Du rouge ou du jaune sur du mauve ! Mais non, Monsieur le docteur ; je mettrai une ceinture mauve comme les fleurs du tissu.
Il reconnut, en rougissant un peu, que dans son pays, on n’avait pas le sens des couleurs. Pourtant Bœcklin…
— Eh bien ! dit-elle en l’interrompant, laissez-moi vous dire que votre costume neuf est très bien, mais que votre cravate jure ; et si vous le permettez, j’achèterai de la soie, et je vous en ferai une, moi.
Il était enchanté, et, de plus en plus, rêvait d’une belle promenade pour conduire à travers la campagne Mademoiselle Colette, dans son costume neuf.
Les murs eux-mêmes l’entêtaient dans son idée, les murs de Metz qui, vers juillet, commencent à se couvrir d’affiches arc-en-ciel disant :
Les jeunes gens de Lessy (ou de Woippy, ou de Lorry, et successivement de tous les villages) ont l’honneur d’inviter les habitants de Metz et des environs à venir célébrer avec eux leur fête patronale qui aura lieu le...
Beaux jardins ombragés, jeux de mouton et d’oie, carrousel et divertissements de tout genre.
Relève-selle et retraite aux flambeaux, le dimanche suivant.
Mais ces dames éludèrent son invitation jusqu’au soir où, tout animé de plaisir, il leur jeta dès le seuil de l’appartement :
— Bonne nouvelle ! Nous triomphons ! L’ordonnance sur la suppression du français est rapportée.
Il avait dit nousd’une manière si vive que ces dames en furent touchées. Et cette fois, elles consentirent au projet qu’elles écartaient depuis des semaines. Madame Baudoche proposa de visiter Gorze et son château, et l’excursion fut décidée pour le dernier dimanche de l’année scolaire, c’est-à-dire, la veille du jour où M. Asmus s’en irait à Kœnigsberg pour la durée des vacances.
Par une chaude matinée d’août, Madame Baudoche, Colette, M. Asmus et les deux petits Krauss s’installèrent dans le train jusqu’à la frontière, au long de la Moselle où s’essaiment Ars, Jouy, Ancy, Dornot et Corny. À Novéant, ils prirent le courrier pour Gorze.
Le soleil dardait sur la vieille petite diligence, qui les serrait, les secouait et les cuisait. Colette et les deux enfants s’amusaient de tous les imprévus d’une partie de campagne ; M. Asmus avait du plaisir de sa cravate et de son chapeau de paille ; quant à Madame Baudoche, elle reconnaissait chaque partie de cette vallée où, jadis, son mari et son fils régissaient toutes ces belles cultures pour le compte de la famille V…
À cinq cents mètres avant d’arriver à Gorze, au bout d’une prairie et sur les premières pentes des collines, un petit parc voilait une habitation d’assez belle apparence.
— C’est là, dit-elle ; c’est le château.
Un ruisseau large et rapide, où brillait un petit pont tout blanc, coulait au bas des jardins. Et sous l’immense soleil, la propriété plaisait par cette eau courante qui mouillait sa prairie. Ce coin de terre rafraîchissait tout le paysage et semblait dans cette journée d’août une vasque de fraîcheur. Les deux enfants assoiffés regardèrent ce paradis d’ombrage en tirant la langue comme des caniches, mais il ne fut pas question de descendre de voiture. Tout le monde s’accorda pour remettre à l’après-midi la visite qu’on y devait faire. La grosse question, c’était d’abord le déjeuner.
L’hôtelier, que la petite troupe alla trouver tout droit au débarquer, demandait une demi-heure.
— Prenez une heure, dit M. Asmus, une bonne heure. C’est au moins ce qu’il nous faut pour examiner les curiosités du bourg.
— Mais il n’y a rien, disait Madame Baudoche.
Le professeur commença d’énumérer, d’après son guide, le palais abbatial du dix-huitième siècle, devenu un hospice de vieillards, l’emplacement de la fameuse abbaye primitive, l’église et diverses maisons pittoresques.
Positivement, depuis son voyage à Nancy la beauté lorraine et messine était devenue la chose de M. Asmus.
Dans ces communes placées en dehors du chemin de fer et qui n’ont pas de douaniers ni d’employés de gare, c’est absolument comme si l’annexion n’existait pas. À Gorze, l’église, les tilleuls, les maisons et les gens sont d’autrefois, bien à la française. Oui, les maisons, comme les gens, ont des visages reposés, clairs, d’une honnêteté limpide. Madame Baudoche perçoit le charme épars de cette ville où flottent ses souvenirs, mais il n’y a que M. Asmus pour remarquer et nommer par leurs noms des choses si familières à tous. Voilà-t-il pas qu’au milieu de la ville, sous le soleil de midi, devant une bonne petite maison ancienne, toute spirituelle, où des mascarons au-dessus de chaque fenêtre représentent des femmes coiffées à la mode du dix-huitième siècle, il commence une sorte de conférence :
— Ces femmes en fanchon, dit-il, toutes prêtes pour la conversation dans le parc, ont quarante-cinq ans. Et cela, c’est bien français de donner de l’agrément à des personnes mûres, et de prolonger le bonheur dans la vie de la société.
Les deux enfants énervés par la faim et par cette érudition se plaignirent de la chaleur. Colette leur glissa deux doigts dans le cou, pour tâter si leurs petits corps étaient en moiteur.
— Bon ! vous avez très chaud et très faim. Vous l’avez dit trois fois. C’est entendu, n’en parlons plus. Qu’est-ce que des petits soldats qui ne savent pas marcher sans se plaindre ?
— C’est bon, Mademoiselle, disait M. Asmus, s’il leur fallait grimper jusqu’à Gravelotte, vous verriez qu’ils ont des jambes.
Ainsi, un commun idéal d’honneur militaire est invoqué par les deux jeunes gens, de la manière la plus simple, à deux pas du tragique plateau de Gravelotte, sans que nul ne précise au service de quelle nation. Ils écoutent, accueillent les grandes leçons de sacrifice que donne cette terre, mais ils ne songent pas à s’en armer les uns contre les autres. M. Asmus et Colette n’ont pas oublié ni cessé de ressentir les événements de la guerre ; seulement, ils les pensent par une claire journée de soleil, au cours d’une partie de plaisir.
En traversant la place, tous les cinq lisent avec intérêt, sur l’hôtel de ville, l’inscription commémorative de la générosité des Anglais qui, après les batailles de 1870, envoyèrent des semences à cette région dévastée. Puis ils vont gaiement s’asseoir à l’auberge et manger d’excellentes pommes de terre frites, des pommes anglaises, petites-filles de celles qui passèrent la Manche.
Trois autres tables sont occupées par des groupes qui parlent, tous, la courtoise langue française. On ne crie pas, on mange proprement un délicat fromage de petit cochon au vin blanc. M. Asmus savoure la perfection de cette vie policée ; il pense : ce sont vraiment des plaisirs de gentilhomme. Il admire comment l’hôte vient, avec bonne grâce et sans excès d’empressement, s’assurer que chaque convive est satisfait.
L’aimable aubergiste, en s’approchant de leur table, s’exclame :
— Mais je ne crois pas me tromper, c’est cette bonne Madame Baudoche.
Et la vieille Messine, après les premiers plaisirs de la reconnaissance et quand ils ont affirmé que ni l’un ni l’autre, depuis dix-huit ans, n’a vieilli, dit avec sérénité, en femme qui tient à l’opinion d’un compatriote :
— Monsieur est un professeur de Metz qui loge dans notre appartement. Et, pour une fois, comme il aime beaucoup notre pays, nous avons voulu lui montrer Gorze et le château.
Elle aurait causé inépuisablement du beau temps de jadis, mais la jeunesse réclamait le départ, et des nuages se montraient dans le ciel.
À trois heures, ils partirent à pied vers le château. C’était un faible détour sur la route qu’ils avaient à suivre pour monter à la Croix-Saint-Clément, et de là regagner, sur la Moselle, la gare d’Ancy.
Par une allée d’ormes, mal entretenue et tombée au rang de chemin d’exploitation, ils arrivèrent dans une petite cour qui réunissait le château et la ferme. Nul ne leur demanda ce qu’ils voulaient. On entrait là maintenant comme dans un moulin.
C’était une propriété moyenne, très caractéristique de la gracieuse civilisation messine. La grande façade étendait du côté de la route ses trois étages crépis et ses fenêtres cintrées, embellies d’un mascaron. Une grande porte à petits carreaux menait de la salle à manger sur un perron de trois marches et sur une vaste terrasse, que bordait une balustrade en pierre, décorée de paniers fleuris. De là, par une belle rampe, on descendait dans un jardin à la française. Un ruisseau le fermait, que l’on pouvait franchir, comme nous l’avons dit, sur un petit pont blanc, pour rejoindre la route à travers les prés de la ferme.
Tout cela avait composé un ensemble extrêmement gai, d’un dix-huitième siècle rustique, un vendangeoir pour membre du vieux parlement de Metz ou pour conseiller à la cour. Ici naissaient, duraient, se succédaient de belles vies modérées ; on ne les voyait pas de très loin, Paris n’y pensait guère, mais elles poussaient de puissantes racines et formaient à la France un abri contre les tempêtes de l’Est. Hélas ! depuis trente ans, le château de la famille de V… a connu bien des maîtres. Tous ont travaillé à faire d’une propriété noble et simple une chose prétentieuse. Ils ont barbouillé en vert tendre les façades, bousculé les parterres et dressé sur les rocailles un peuple de magots. Comment auraient-ils senti l’ordonnance d’un jardin à la française ? Des ornières profondes déshonorent les allées d’où le sable a disparu ; les coins obscurs, les carrefours humides se sont multipliés ; des mousses verdâtres, sorties de la terre spongieuse, répandent partout un air de vétusté, et les arbres, poussés à l’abandon, ferment les vues de la campagne. Dans la maison, mêmes ravages : les petites boiseries blanches, recouvertes d’un badigeonnage marron ; en place des choses claires, gaies, naturelles et tout unies, partout des tentures sombres et cacao, des services à bière en cuivre, le portrait de l’empereur en chromo, un Bismarck de plâtre forgeant l’épée de l’empire… Bref une propriété avilie.
C’est le sort de tous les châteaux lorrains tombés aux mains des Allemands. Qu’ils achètent par ordre de l’empereur ou par plaisir, le rythme ne change guère : ils commencent par planter sur la terrasse un mât à pavillon, gigantesque mirliton, noir, blanc et rouge, surmonté d’une boule dorée, avec une ficelle pendante. Le grand plaisir d’un châtelain allemand, c’est de pavoiser en toute occasion, pour la fête de l’empereur et de l’impératrice, pour l’anniversaire du vieux Guillaume ou de Bismarck, et chaque fois qu’il vient des troupes dans le pays. Puis ils s’occupent à dénaturer le domaine, bientôt s’en lassent et le revendent à quelque autre gâcheur.
L’âme de deux siècles de vie française palpite encore dans ces demeures déchues. En se promenant à travers les jardins de Gorze, Madame Baudoche retrouve des fantômes modestes, des divinités rurales et potagères dont elle écoute pieusement les voix.
Il est impossible de rendre ce que l’on éprouve si l’on vient réveiller une maison, un paysage après des années d’absence. Un profond silence enveloppe notre cœur et nous sentons s’élever du sol tout un monde de poésie où domine l’idée de la mort. La vieille dame fit dans ce paradis de sa jeunesse une promenade assez semblable à une visite au cimetière, un jour de Toussaint. Son esprit, incliné par ce pèlerinage aux sentiments religieux, lui faisait revoir, à la porte de l’église de Gorze, le dimanche, ses maîtres qui gagnaient leur berline après avoir prié sur la tombe de leurs morts. Une prière de fidélité se formait spontanément dans son cœur.
Du château, la petite troupe s’éleva, le long des taillis et des vignes, au-dessus de la forêt, pour gagner la Croix-Saint-Clément. Comme ils l’atteignaient, quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber, et tous cinq se mirent à l’abri sous le bouquet de tilleuls qui l’avoisine.
La Croix-Saint-Clément commémore une légende des premiers temps de l’église messine. Elle se dresse sur un chaume, à la pointe extrême du plateau de Gravelotte. C’est un des plus beaux points de vue mosellans. De ce belvédère, on domine la rivière sinueuse et brillante, au moment où sa vallée s’élargit pour devenir la plaine dans laquelle Metz s’étale. Et sur l’autre rive, en face, derrière les deux énormes taupinières de Sommy et de Saint-Blaise, on voit se perdre à l’infini l’austère plaine de la Seille.
Le vent souffle toujours sur ce tragique plateau de Gravelotte. Il venait aujourd’hui de France, de Mars-la-Tour, et poussait dans le ciel de Metz une queue d’orage, des nuages frangés, noirs et lourds, la plupart empêchés de tomber par la rapidité de leur course. Ils glissaient, se séparaient, se retrouvaient sans cesse et coulaient toujours. Sous l’influence de ces choses aériennes qui fuient, la campagne faisait et défaisait ses contours avec une saisissante mobilité. Des traînées lumineuses voyageaient sur les côtes, sur la rivière, sur le canal rectiligne qui la double de ses miroirs ; elles atteignaient un bois, un village pour l’illuminer quelques minutes, et déjà le replonger dans l’ombre. En se reflétant sur la terre, ces lourdeurs du ciel prennent une légèreté magique ; elles y dessinent mille formes fugaces et d’instables clartés. La Moselle noire, émotive, change de tons comme un serpent. Au loin, à droite, le pays de la Seille, qui tout à l’heure brillait, s’enténèbre. Et voici que les nuées allument sur l’horizon le pays messin. Au milieu de l’immense paysage obscur et tout au bout de la vallée noire, seul, maintenant, c’est le fond qui brille et qui semble nimber d’une gloire la douce cité de Metz.
Un tel spectacle aurait agi sur l’âme la plus froide et donné au moins philosophe quelque sentiment de la mutabilité des choses. Madame Baudoche revoyait le spectacle le plus saisissant auquel elle eût assisté et certainement le plus tragique de l’histoire moderne en Lorraine :
— Regardez cette route, en bas, disait-elle, la route de Metz à Nancy. Nous y avons vu, ton grand-père et moi, des choses à peine croyables. C’était à la fin de septembre 1872, et l’on savait que ceux qui ne seraient pas partis le 1er octobre deviendraient Allemands. Tous auraient bien voulu s’en aller, mais quitter son pays, sa maison, ses champs, son commerce, c’est triste, et beaucoup ne le pouvaient pas. Ton père disait qu’il fallait demeurer et qu’on serait bientôt délivré. C’était le conseil que donnait Monseigneur Dupont des Loges. Et puis la famille de V… nous suppliait de rester, à cause du château et des terres. Quand arriva le dernier jour, une foule de personnes se décidèrent tout à coup. Une vraie contagion, une folie. Dans les gares, pour prendre un billet, il fallait faire la queue des heures entières. Je connais des commerçants qui ont laissé leurs boutiques à de simples jeunes filles. Croiriez-vous qu’à l’hospice de Gorze, des octogénaires abandonnaient leurs lits ! Mais les plus résolus étaient les jeunes gens, même les garçons de quinze ans. « Gardez vos champs, disaient-ils au père et à la mère ; nous serons manœuvres en France. » C’était terrible pour le pays, quand ils partaient à travers les prés, par centaines et centaines. Et l’on prévoyait bien ce qui est arrivé, que les femmes, les années suivantes, devraient tenir la charrue. Nous sommes montés, avec ton grand-père, de Gorze jusqu’ici, et nous regardions tous ces gens qui s’en allaient vers l’Ouest. À perte de vue, les voitures de déménagement se touchaient, les hommes conduisant à la main leurs chevaux, et les femmes assises avec les enfants au milieu du mobilier. Des malheureux poussaient leur avoir dans des brouettes. De Metz à la frontière, il y avait un encombrement, comme à Paris dans les rues. Vous n’auriez pas entendu une chanson, tout le monde était trop triste, mais, par intervalles, des voix nous arrivaient qui criaient : « Vive la France ! » Les gendarmes, ni personne des Allemands n’osaient rien dire ; ils regardaient avec stupeur toute la Lorraine s’en aller. Au soir, le défilé s’arrêtait ; on dételait les chevaux ; on veillait jusqu’au matin dans les voitures auprès des villages, à Dornot, à Corny, à Novéant. Nous sommes descendus, comme tout le monde, pour offrir nos services à ces pauvres camps-volants. On leur demandait : « Où allez-vous ? » Beaucoup ne savaient que répondre : « En France… » Et quand ton grand-père leur disait : « Comment vivrez-vous ? » ils répétaient obstinément : « Nous ne voulons pas mourir Prussiens. » Nous avons pleuré de les voir ainsi dans la nuit. C’était une pitié tous ces matelas, ce linge, ces meubles entassés pêle-mêle et déjà tout gâchés. Il paraît qu’en arrivant à Nancy, Ils s’asseyaient autour des fontaines, tandis qu’on leur construisait en hâte des baraquements sur les places. Mais leur nombre grossissait si fort qu’on craignit des rixes avec les Allemands, qui occupaient encore Nancy, et l’on dirigea d’office sur Vesoul plusieurs trains de jeunes gens… Maintenant, pour comprendre ce qu’il est parti de monde, sachez qu’à Metz, où nous étions cinquante mille, nous ne nous sommes plus trouvés que trente mille après le premier octobre…
Comment un professeur allemand aurait-il entendu cette description sans revoir le premier chant d’Hermann et Dorothée ?
Le héros de Gœthe trouve un paisible bonheur au milieu des infortunes de la guerre. M. Asmus, en écoutant les plaintes de la vieille Messine, entrevoit qu’il peut, lui aussi, construire dans ce désastre l’édifice de sa vie.
Quelle différence avec l’état d’esprit qu’il apportait, au lendemain de son arrivée à Metz, sur la haute terrasse de Scy ! Comme il regardait alors la Lorraine avec sécheresse ! Il était un brave Germain, paisible et peu éveillé, bien installé sur la solidité allemande. Depuis, il a cru se trouver une véritable destination dans l’étude continue d’une culture supérieure, mais il en éprouve un malaise. Ce n’est pas un plein emploi de ses forces : il ne peut y faire jouer que sa curiosité. Or, il voudrait satisfaire tous les besoins d’une nature affectueuse et juste, se dépenser sans réserve, mettre en œuvre à la fois son cœur et son esprit. En écoutant Madame Baudoche, il vient d’avoir une illumination : il a entrevu cet état d’équilibre stable où il accorderait son Allemagne intérieure avec cette Lorraine. Il croit pouvoir déployer ici sa véritable et pleine activité. « Ces provinces, pense-t-il, ont été soumises, après l’annexion, à une épuisante saignée. La plupart de ceux qui devaient être le sel de ce pays l’ont abandonné. C’est à nous de reformer une Lorraine virile. Recueillons l’héritage, soumettons-nous aux influences du sol et de la frontière voisine. Dans cette forme messine, où la force fait défaut, nous apportons la plus riche matière humaine… »
Ainsi rêve le jeune Allemand, et voici qu’un arc-en-ciel se lève des prairies. Plus de vent ; tout est apaisé ; quelques coins d’un bleu Nattier apparaissent dans les nuées. Sur les pentes du plateau, où les écorchures montrent une terre ocreuse et pierreuse, des pêchers, des mirabelliers et quelques groupes de noyers font flotter de la fantaisie au-dessus des vignes mouillées ; dans les prés de la Moselle, au milieu des saules d’argent et des petits bois, si doux, si pacifiques, le vieil aqueduc romain de Jouy met une poésie à la Hubert Robert. Facile paysage aux croupes arrondies, avec juste un petit clocher pour lui donner du piquant.
L’heure conseille à l’étranger un sentiment résolu, joyeux ; il voit au ciel un signe d’alliance ; et cette campagne, après l’orage, pleine, énergique, luisante, semble prête à contenir encore des existences fortes. Son émotion, qui cherche un objet vivant, se rassemble sur la jeune Messine. Il songe qu’après une averse, en été, la lumière sur les prairies a la jeune noblesse du regard de Colette, émue des malheurs de sa nation. Il l’admire comme une gerbe, poussée après le passage des premiers ouvriers porteurs de faucilles, et qu’un de leurs fils, peut-être, viendra cueillir pacifiquement à la main. Un chant s’exhale de son cœur, un chant scolaire et cependant spontané : « Maintenant, je connais le pays où les mirabelliers fleurissent, où dans la prairie étincelle la rivière la plus limpide. Un double vignoble l’encadre, surmonté parfois de forêts. Sous le ciel bleu de Lorraine souffle un vent qui trempe les âmes. C’est là que passe notre route. Ô mes pères, je suis arrivé… »
— Petits Krauss, dit Madame Baudoche, avant que nous partions, lisez-nous donc ce qui est écrit contre la croix.
Les deux enfants déchiffrèrent à haute voix l’inscription qui décore la pierre cerclée de fer :
Passant, souviens-toi que sur cette pierre, ci de face placée, saint Clément, d’après la tradition, a prié et a laissé l’empreinte de ses genoux, lorsque, pour la première fois, il aperçut d’ici la grande cité de Metz.
Ils descendirent, le long de la côte, vers la gare. M. Asmus et Colette admiraient les vignes et disaient :
— La pluie leur sera profitable, car les grappes sont déjà formées.
Et tous les deux, avec un cœur charmant de simplicité, se réjouissaient d’une richesse qui ne leur appartenait pas.
Les petits Krauss, qui couraient en avant, remontèrent en hâte la pente pour leur montrer une famille à cent mètres sur le côté.
C’était évidemment une famille allemande. Le père tenait un arbre incliné avec le bec de sa canne qu’il serrait à deux mains. Les enfants bondissaient et cueillaient pour eux et pour leur mère.
— Qu’est-ce qu’ils mangent ? disaient les deux Krauss.
— Oui, qu’est-ce qu’ils mangent ? reprenait Madame Baudoche. C’est admirable, Monsieur le docteur, comme vos compatriotes savent se nourrir partout.
Elle dit cela avec une âpreté qui surprit les deux jeunes gens, car ils n’avaient vu, dans toute cette journée pleine de souvenirs où s’écorchait la vieille Messine, que la surface, une belle nappe lisse et brillante sous leur regard ignorant.
Colette craignit que le professeur ne fût offensé.
— Ma grand’mère aime à taquiner, dit-elle, après qu’ils eurent gagné quelque avance sur la vieille dame un peu lasse. Elle n’est pourtant pas injuste, vous le savez. Elle reconnaîtra toujours ce qu’il y a d’honnête et de loyal chez vos compatriotes. Mais elle a vécu au temps**français…
Le bon Allemand l’interrompit :
— Je vous entends, Mademoiselle, ma situation vis-à-vis de mon père est la même que la vôtre auprès de Madame Baudoche. Il ne peut comprendre ce que j’admire dans vos familles françaises, parce qu’il a formé toutes ses idées dans l’excitation de la guerre. Mais je veux, durant ces vacances, l’obliger à reconnaître que le pays de la conquête est plus beau qu’il ne l’a vu, et que, pour nous autres Allemands, c’est la terre de l’espérance.
La caravane était arrivée au village d’Ancy et se dirigeait vers la gare, en traînant un peu la jambe dans la poussière de la grand-route. C’était six heures du soir, quand le soleil incliné rend aux bois leur fraîcheur, à la vallée de l’ombre et aux villages leur vivacité. On s’installa, en attendant le train, à des tables de bois, devant des verres de bière et de sirop. On est très bien sous les tilleuls, auprès des saules de la gare d’Ancy.
Nos promeneurs se taisaient en écoutant les oiseaux sur les arbres et, dans le jardin, un couple de petits bourgeois messins, un vieil homme avec sa femme. Celui-ci récriminait à voix haute, en français, sur une mesure de police. Il agaçait deux jeunes Allemands à la table voisine. Et quand il appela l’aubergiste, l’un****d’eux lui cria :
— Ne faites pas tant de bruit, et, en général, si vous parlez, parlez ici en allemand.
Il ajouta d’une voix basse ; mais distincte :
— C’est insupportable, ce qu’on se permet ! Voilà trente-sept ans que nous sommes dans le pays. Ces voyous auraient eu le temps d’apprendre l’allemand.
Cette querelle fit horreur à M. Asmus, car, durant tout ce jour, il avait maintenu en lui un état d’esprit calme et bienveillant, et voici qu’on venait troubler la pureté de ses impressions. Il sentait la petite Colette bouleversée d’une telle injure. Ce fut pis, quand le bonhomme messin, rouge de colère et repoussant sa prudente épouse, riposta :
— Je parle la langue que je veux. Et ce n’est pas vous, jeune freluquet…
Le freluquet bondit, la main levée. Alors, M. Asmus n’y tint plus et il cria en allemand, d’un ton que les dames Baudoche ne lui connaissaient pas, le ton rogue des officiers :
— N’avez-vous pas honte ? De quel droit voulez-vous régenter ici leur langue ? Des êtres comme vous sont la honte de notre race. Apprenez d’abord à vous conduire dans la vie avant de vouloir gouverner celle des autres.
Ah ! quel est celui-là ? Les jeunes insolents ne bougent plus. Ils ont pris M. Asmus pour un officier en civil.
D’ailleurs le train arrive et coupe court à la querelle.
La rentrée jusqu’à Metz se fit dans un silence plein d’émotion. Colette regardait avec reconnaissance M. Asmus, encore tout soufflant de fureur. C’est peut-être le suprême plaisir d’une femme, qu’elle soit une brillante Célimène ou cette petite Colette, si elle voit qu’elle a retourné les opinions d’un homme. Quant à Madame Baudoche, toujours d’esprit solide et courageux, elle s’évertuait à chercher qui pouvait bien être ce vieux bourgeois peu patient.
La bonne dame mangea peu et se retira très vite. M. Asmus demeura quelques instants auprès de Colette qui commençait à desservir.
Au moment de la quitter, il lui donna la main, comme chaque soir, et il lui dit qu’il espérait bien qu’à son retour, en septembre, on recommencerait une aussi belle promenade.
Elle rougit et répondit :
— Monsieur le docteur, comme vous avez été bon aujourd’hui !
Ces mots troublèrent le jeune homme, déjà énervé par le grand air et les incidents de la journée.
— Je rêve, dit-il, de crier, une fois, à la face de mes compatriotes, quel crime ils commettent dans ce pays.
— Ah ! ce serait beau, Monsieur Asmus, de nous protéger ainsi, répondit-elle avec feu.
Saisi par ce cri de reconnaissance, il eût voulu, dans cette minute, la défendre contre tous. Un nuage de jeunesse passa devant son esprit, et, brusquement, il voulut embrasser la jeune fille.
Elle se dégagea et courut, toute frémissante, dans la pièce où sa mère était endormie.
Ainsi, cette belle promenade finit comme toutes les bonnes parties de campagne au mois d’août. Qu’il soit venu de la Prusse lointaine, qu’elle ait été formée sur les débris d’un passé sacré, cela ne change rien à l’affaire. La jeunesse et la saison les ramènent dans les bras de la nature. C’est banal et, pour cette fois, l’aventure n’est pas accompagnée d’un chant qui vaille d’être noté. Dans cette nuit du dimanche au lundi, les alouettes du jardin de Vérone n’ont pas chanté sur le quai Félix-Maréchal. Nous nous en félicitons. Le climat moral de Metz nous dispose à sentir comme une effronterie la manière dont les deux jeunes Italiens dénouent la querelle de leurs parents. Et d’ailleurs, ici, dans cette ville qu’Allemands et Français se disputent, qu’est-ce qu’une querelle de Capulet et de Montaigu !
La pauvre Colette dormit très mal. Le matin venu, elle dit la chose à sa grand’mère.
— Il t’a embrassée… mais il est fiancé ! s’écria Madame Baudoche.
Puis elle reprit :
— … et Prussien !
Les deux femmes, réunies dans la salle à manger, discutaient confusément, quand M. Asmus, au bruit de leurs voix, vint les rejoindre.
Il avait une figure bouleversée qui, d’abord, toucha Colette.
— Madame Baudoche, dit-il, je viens implorer votre pardon. Hier soir, entraîné par l’émotion, j’ai obéi à un mouvement involontaire. Ne croyez pas que j’aie cédé à un caprice. Cette minute m’a renseigné moi-même sur un fait qui m’est apparu brusquement comme une révélation : c’est que j’aime Mademoiselle Colette… Je me suis interrogé, j’ai compris la raison de l’ascendant que Mademoiselle Colette exerce sur moi depuis une année. Et je dois vous le dire : quoi qu’il advienne, je ne puis plus épouser ma fiancée d’Allemagne, puisque ma conscience me dit que j’aime votre fille. Je dois avertir l’autre et lui redemander ma parole… Mademoiselle Colette, voulez-vous être ma femme ?
La jeune fille, touchée de cette attitude loyale, répondit avec gêne :
— Monsieur le docteur, vous le savez bien, j’ai beaucoup de sympathie pour vous, mais laissez-moi me reprendre, réfléchir.
Puis elle se tut.
Et lui, se tournant vers Madame Baudoche, continua :
— Si vous me donnez votre fille, je serai pour elle, toute sa vie, un compagnon dévoué. Ayez donc pleine confiance en moi.
— Ah ! Monsieur le docteur, dit-elle, je vous estime ; je suis une vieille femme, et ce serait ma consolation de voir, avant que je meure, l’existence de ma petite fille assurée…
Colette commençait de pleurer.
— Laissez-la, Monsieur Asmus, continua la vieille dame. Vous voyez comme elle a du chagrin. Elle a raison de demander à réfléchir. Et vous-même, ne faut-il pas que vous preniez du temps, pour vos parents, pour cette demoiselle de Kœnigsberg ?… Allez d’abord en vacances.
On décida d’attendre un mois. Et le soir**même, c’était le 7 août, le professeur partit, sur la promesse que dans trente jours il aurait une réponse.
Comme un timbre heurté vibre encore, après que tout bruit s’est effacé, Colette, durant ce mois d’août, ne cessa pas de résonner aux paroles de l’absent. On ne la vit plus, toute vive et mobile, glisser le long du quai, jeter un bonjour, au passage, à l’hôtelière de la Ville de Lyon, plaisanter chez la fruitière et surprendre les petits Krauss en leur mettant la main sur les yeux. Elle restait parfois des heures dans la chambre, sans rien répondre que des monosyllabes à sa grand’mère.
Celle-ci éprouve avec chagrin son impuissance à être utile à sa petite-fille. Elle a épuisé, dès le premier moment, tout ce qu’elle pouvait lui dire pour et contre ce mariage, et ne sort plus guère d’un : « C’est bien dommage qu’il soit Allemand ! » Pauvres paroles, mais ce sont des problèmes qu’il est plus facile de trancher au café-concert à Paris que dans les rues germanisées de Metz.
Comme on met du foin, du coton et du papier autour des objets délicats, elle bourre de pensées quelconques leurs causeries, pour ne pas toucher à l’essentiel. Sa répugnance envers les Allemands est plus vive que celle de sa petite-fille, car, les jours d’aujourd’hui, elle les compare à sa jeunesse, mais à mesure qu’elle voit les démolitions s’étendre, la sexagénaire tremble qu’après elle Colette ne demeure sans abri. Et puis il y a des considérations immédiates. Au bout de quinze jours, elle dit :
— Petite, il faudra te décider, car, si tu le refuses, nous devons remettre l’écriteau à sa fenêtre.
Ce n’est pas là-dessus que se décide une fille de dix-neuf ans. Colette ne peut rien répondre… Elle eût paru bien touchante à qui l’aurait vue, commandée par la nature la plus saine et, en même temps, si désireuse d’agir au mieux de l’honneur.
C’était le moment où, chaque année, les Dames de Metz demandent aux jeunes filles de composer les guirlandes qui décoreront la cathédrale, pour la messe commémorative des soldats morts pendant le siège. Colette a reçu des papiers d’argent, des fleurs, des perles, de la gaze. Elle se met à la tâche avec zèle. Mais durant son travail, souvent, son cœur est prêt à crever, moins d’un chagrin d’amour qu’à cause d’aimables habitudes perdues.
Elle se rend compte que, dès qu’elle a vu M. Asmus, elle l’a nommé dans son cœur un bon et loyal garçon et qu’elle n’avait ajourné d’en convenir que pour des causes étrangères à son instinct. L’appartement qui avait pris du professeur quelque chose de sonore et de plein, paraît aujourd’hui plus humble, en pénitence et veuf. Elle songe comme, avec passion, à la clarté de la lampe, le soir, le jeune homme l’a, une seconde, tenue dans ses bras, et comme, le matin, avec loyauté, il lui a dit son désir qu’elle devînt pour la vie sa femme. Mais là, quelque chose l’embarrasse, un obstacle sensible à sa raison.
Elle voit son roman dominé, tout comme un amour de tragédie, par la politique. Et au lieu de se demander bonnement, simplement : « Serai-je heureuse avec Frédéric ? » il faut que cette petite logeuse du quai Félix-Maréchal, tout en découpant la gaze et le papier, recherche où se trouve sa place et s’il est plus honnête, pour une Messine, de conquérir un Prussien aux idées françaises ou de le rejeter aux Gretchen.
Colette Baudoche est une petite Française de la lignée cornélienne, qui, pour aimer, se décide sur le jugement de l’esprit. Elle délibère, elle s’émeut à l’idée que son mariage pourrait la détourner de son véritable honneur.
L’honneur, elle le sent plus qu’elle ne le connaît, mais elle en a un signe certain, l’estime des Dames de Metz.
Elles sont une dizaine de personnes, la plupart assez vieilles pour avoir vu le siège. Elles ont soigné nos soldats et construit pour nos morts le monument funèbre de Chambière. Elles l’entretiennent et, chaque année, au début de septembre, un matin, y vont suspendre des couronnes. Ces modestes femmes, élevées par nos malheurs, reforment, sans le savoir, une espèce d’aristocratie. Après l’exode des meilleures familles et dans une société découronnée qui voulait revivre, leur confrérie est devenue un des premiers corps messins. Elles remplissent une fonction publique, exercent une autorité morale et maintiennent l’ordre de sentiments sur lequel veut se régler toute véritable Messine. Un profond respect des vainqueurs eux-mêmes les enveloppe, et le nom seul des Dames de Metz émeut le passant, à qui l’on raconte cette constance, aussi bien que tous ceux dont la vie s’emmêle aux épreuves de la Lorraine. Leur présidente est Mademoiselle Aubertin, âgée de quatre-vingt-deux ans, que l’on nomme, pour la distinguer des autres Aubertin, Mademoiselle Aubertin la France.
À la veille de livrer ses guirlandes, la pauvre Colette se sent le cœur gros de songer que les Dames de Metz pourraient ne pas saluer Madame Frédéric Asmus.
Le mois d’août s’acheva sous un ciel nuageux et froid. Étés sévères que connaissent bien nos visiteurs et qui semblent élargir l’horizon, tranquilliser, éteindre les choses du dehors, porter toute l’attention sur l’âme. On ne pense pas sous une lumière éclatante ; il y faut des temps de Toussaint ou ces grands jours lorrains, propres au recueillement sinon chargés d’ennui. Le vent qui fraîchit, au-dessus de nos têtes, dans les arbres, et qui nous gêne éternellement, nous soumet, nous assure de notre sujétion à des puissances invisibles.
Asmus allait revenir, et la jeune fille, toujours irrésolue, attendait un appui de la messe des soldats du siège, pour laquelle son travail s’achevait, car l’inquiétude d’esprit nous dispose à la prière.
Cette cérémonie fameuse, qui, jusqu’à cette heure, n’a rien perdu de son prestige, assombrit et ennoblit, chaque année, dans Metz, les approches de l’automne. Elle a conservé la couleur et le ton que lui avait donnés Monseigneur Dupont des Loges. Dupont des Loges, le successeur des grands évêques debout contre les Barbares ! Il fut, après 1870, la voix et l’honneur de Metz, son chef spirituel, et, dans son malheur, la province rhénane aime l’avoir reçu de la Bretagne celtique.
Le 7 septembre 1871, quatre mois après le traité de Francfort, la ville, encore pleine de sa population française, mais prosternée dans la douleur et qui paraissait morte, se leva, d’un seul mouvement, à huit heures et demie du matin. Aux appels du glas de la cathédrale, les quarante mille Messins s’en allèrent dans leurs maisons de prière, ceux-ci chanter à la cathédrale la messe des morts, ceux-là réciter au temple le cantique de l’exil de Babylone, et ces autres à la synagogue leurs psaumes de deuil. Puis, tous les clochers de la ville sonnant, ils se rangèrent, place d’Armes, derrière leurs prêtres et leurs magistrats, et se rendirent, la croix catholique en tête, au milieu de la stupeur des Allemands, à Chambière, devant le monument que les femmes de Metz offraient aux soldats français morts dans les batailles du siège. « Ombres généreuses et chères, ne craignez pas un désolant oubli. » Ainsi parla le maire. L’évêque rappela que saint Paul défend de désespérer. Et par trois fois, il entonna le Parce domine,tandis que la foule, à genoux, en pleurant, acclamait la France.
Cette foule, les départs l’ont terriblement diminuée, mais ceux qui restent savent que c’est leur devoir d’assister à la commémoration funèbre de septembre.
Les dames Baudoche mettaient leurs vêtements de deuil quand M. Asmus se présenta, vingt-quatre heures plus tôt qu’il n’était attendu.
Son allure respirait une joyeuse confiance, l’enchantement d’un ours qui va manger du miel, en même temps qu’une réelle bonté. Il était en redingote ; et il expliqua, comme une grande délicatesse, qu’il était descendu cette nuit à l’hôtel, pour leur faire la surprise de les accompagner, ce matin, à la messe de la cathédrale. C’était dire qu’il n’entendait gêner aucun des souvenirs de ces dames, et que, si Colette devenait sa femme, toute la Lorraine s’incorporerait à leur vie de famille.
Sa présence gênait les deux femmes, autant que son intention les touchait. Cependant elles ne firent paraître que leur gratitude ; et tous trois, ils gagnèrent les escaliers de la haute basilique, sur laquelle le soleil, après tant de journées de pluie, mettait la couleur des mirabelles.
Cinq ou six voitures débarquaient au perron de petits châtelains, venus de la campagne, et quelques enfants traversaient la place d’Armes avec des bouquets. La cathédrale, à l’intérieur, ruisselait de clarté.
Les vitraux du chœur, bleu de roi, bleu de France et vert mêlé de jaune, font face à la rose du portail qui fleurit en réséda fané, et le transept rayonne des belles dames du seizième siècle qu’a créées Valentin Busch. À voir la nef légère, où la plus fine armature soutient ces portes de lumière, il semble que Metz ait voulu dresser un symbole de sa loyauté. Monseigneur Dupont des Loges invoque sur son testament l’ange de la cathédrale de Metz. Cet ange lumineux et qui plane sans bruit, je crois l’avoir vu errer sur les brumes de la rivière. Grâce à lui, cette basilique fière, délicate et sereine, s’accorde avec les rives mosellanes. L’atmosphère y est favorable à tous les sentiments nés du sol messin. Depuis trente-huit ans, ses cérémonies fournissent aux indigènes la seule occasion de se rassembler, de sentir et de penser ensemble. Elle s’est accrue des malheurs de la cité, et son vaisseau qui brille au-dessus de la campagne paraît, dans le désastre lorrain, la maison de refuge du patriotisme.
Les deux femmes suivies d’Asmus vont s’asseoir au bas de l’immense nef toute tendue de noir. Au milieu s’élève et flamboie le catafalque chargé de fleurs. Quinze cents personnes ont répondu à l’appel : des hommes de toutes les conditions et même quelques juifs menés par le sentiment le plus respectable ; des femmes en grand nombre, uniformément vêtues de deuil ; beaucoup d’enfants, pauvres ou riches, qui bâillent mais n’oublieront pas : tout l’excellent, toute l’âme de Metz prête à se laisser soulever.
Pour ces Messins, depuis trente-sept ans, il n’est pas de meilleur plaisir que de dresser les monuments du souvenir sur tous les plateaux du pays, ni de souci plus jaloux que de protéger leur cathédrale. Chacun d’eux recueille les moindres épaves des champs de bataille, s’attache à l’entretien des ossuaires, surveille avec inquiétude les entreprises, les menées des vainqueurs protestants autour de la vieille basilique, et veut qu’elle demeure dédiée au dieu des Messins. Voilà leur piété, voilà leur fierté ! Au fond de ces cœurs vivent toujours les idées qui inspirèrent les deux plus grandes fêtes du moyen âge catholique : la fête en l’honneur des saintes Reliques et celle pour la Dédicace de l’église. Avec quelle amitié minutieuse, nos pères, jadis, consacraient chaque partie du bel édifice ! De quelle vénération, enthousiaste et confiante, ils entouraient les moindres restes des martyrs, des héros. Aujourd’hui, ces deux grandes idées ne sont plus comprises qu’imparfaitement ; on les délaisse, mais sous la cendre qui les recouvre, le moindre souffle les ravive. Elles composent peut-être la religion naturelle de notre race, ce qui s’éveille dans la partie mystérieuse de chacun de nous et qui nous réunit, les uns les autres, au choc d’une émotion de douleur ou de joie. Ces nobles revenantes, ces pensées éternelles animent, ce matin, la foule.
L’orgue est petit, les chanteurs lointains, et le groupe des prêtres en deuil se perd dans la pénombre de l’abside. L’évêque, d’une race étrangère, mais d’un cœur noble, est prosterné sur son trône violet. Chacun s’incline, la messe vient de commencer, et l’officiant nomme ceux pour qui l’on va célébrer l’office. « Aujourd’hui, nous faisons mémoire des soldats français tombés dans les batailles sous Metz. »
Cette formule consacrée est soutenue, appuyée, doublée du vœu pressant de toute l’assemblée. Véritable évocation ! Les morts se lèvent de leurs sillons ; ils accourent des tragiques plateaux, de Borny, Gravelotte, Saint-Privat, Servigny, Peltre et Ladonchamp… On les accueille avec vénération. Ils ont défendu la cité et la protègent encore ; leur mémoire empêche qu’on méprise Metz.
La présence de ces ombres tutélaires dispose chacun à se remémorer l’histoire de son foyer. Celui-ci songe à ses parents, dont la vieillesse fut désolée ; cet autre à ses fils partis ; cet autre encore à sa fortune diminuée. Et le chef de famille, s’adressant à son père disparu, murmure : « Vois, nous sommes tous là, et le plus jeune, que tu n’as pas connu, pense comme tu pensais. »
Ainsi chacun rêve à sa guise… Mais s’ils sont venus, ces Messins, dans la maison de l’Éternel, c’est d’instinct pour s’accoter à quelque chose qui ne meurt pas. Il leur faut une pensée qui les rassemble et les rassure. Le prêtre donne lecture de l’Épître.Admirable morceau de circonstance, car il raconte l’histoire des Macchabées, qui moururent en combattant pour leur pays et que Dieu accueillit, parce qu’ils avaient accepté le sommeil de la mort avec héroïsme. C’est le texte le plus ancien et le plus précis où s’affirme la doctrine de l’Église sur les morts. Une grande idée la commande, c’est qu’ils ressusciteront un jour… Honorons leurs reliques, puisqu’elles revivront ; conduisons-nous de manière à leur plaire, puisqu’ils nous surveillent, et sachons qu’il dépend de nous d’abréger leurs peines.
Ces vieilles croyances communiquent à tout l’office des morts son caractère de tristesse douce et de mélancolie mêlée d’espérance. Une musique s’insinue dans les cœurs. Des appels incessants s’élèvent pour que des êtres chers obtiennent leur sommeil. Les traits rapides et pénétrants que le moyen âge appelait les larmes des saints, et ces vieilles cantilènes, qui faisaient pleurer Jean-Jacques à Saint-Sulpice, n’ont rien perdu de leur puissance pour détendre les âmes. Les regards ne peuvent se détacher des lumières du cercueil. Quoi ! cette douloureuse armée est devenue une centaine de vives flammes sur les fleurs d’un catafalque ! « Vita mutatur non tonitur », chantera bientôt l’office. « Les morts ne sont plus comme nous, mais ils sont encore parmi nous. » Quel repos, quelle plénitude apaisée !
Soudain, voici qu’au milieu de ces pensées consolantes, éclate le Dies irae.Mélodie de crainte et de terreur, poème farouche, il surgit dans cet ensemble liturgique, si doux et si nuancé ; il prophétise les jours de la colère à venir, mais en même temps il renouvelle les sombres semaines du siège. Son éclat aide cette messe à exprimer complètement ces âmes messines, dont les années ont pu calmer la surface, mais au fond desquelles subsiste la première horreur de la capitulation.
« Jour de colère, jour de larmes… » Qui pourrait retenir ces fidèles de trouver un sens multiple et leur propre image sous la buée de ces proses ? Depuis les siècles, chacun interprète les beaux accents latins. « Juge vengeur et juste, accordez-moi remise… Délivrez-nous du lac profond où nous avons glissé ; délivrez-nous de la gueule du lion ; que le Tartare ne nous absorbe pas ; que nous ne tombions pas dans la nuit… » Cette nuit, pour les gens de Metz, signifie une dure vie sous le joug allemand, loin des douceurs et des lumières de la France, et pour eux l’idée de résurrection se double d’un rêve de revanche. Ils enrichissent de tout leur patriotisme une liturgie déjà si pleine.
Ces longues supplications, d’une beauté triste et persuasive, ces espérances, où la crainte et la douleur s’évadent parfois en tumulte, recréent au ras du sol, sous cette voûte où palpitent les ombres, l’émotion des premiers chrétiens aux catacombes. Une religion se recompose dans cette foule en deuil, une foi municipale et catholique. Ces Messins croient assister à la messe de leur civilisation. Ils forment une communauté, liée par ses souvenirs et par ses plaintes, et chacun d’eux sent qu’il s’augmente de l’agrandissement de tous. Cette magnanimité qu’ils voudraient produire dans des actes sublimes, ils en témoignent jusque dans les détails familiers de cette matinée. Avec quelle vénération, tous s’inclinent devant les Dames de Metz, qui sollicitent et tendent une bourse au large ruban noir pour l’entretien des tombes ! La cathédrale est pleine des émotions les plus vraies, sans rien de théâtral.
Au bas de l’église, Colette à genoux, entre son Allemand et sa grand’mère, subit en pleurant toutes les puissances de cette solennité. Elle ne leur oppose aucun raisonnement. Elle repose, elle baigne dans les grandes idées qui mettent en émoi tout le fond religieux de notre race. Durant un mois, elle s’est demandé : « Après trente-cinq ans, est-il excusable d’épouser un Allemand ? » Mais aujourd’hui, trêve de dialectique : elle voit bien que le temps écoulé ne fait pas une excuse et que les trente-cinq années ne sont que le trop long délai depuis lequel les héros attendent une réparation. Leurs ombres l’effleurent, la surveillent. Osera-t-elle les décevoir, leur faire injure, les renier ? Cette cathédrale, ces chants, ces notables, tout ce vaste appareil ébranle la pauvre fille, mais par-dessus tout la présence des trépassés, Colette reconnaît l’impossibilité de transiger avec ces morts qui sont là présents.
M. Asmus est à mille lieues de ces délicatesses. Il revient de Kœnigsberg, heureux de s’être délié de sa fiancée. Au son de la musique liturgique, il rêve de plaisirs, et, en examinant cette belle société, qu’il trouve un peu triste, il se voit déjà monté en grade. Son allégresse intérieure fait un étrange mariage avec les scrupules de la jeune fille. Cela rappelle les déchantsque les vieilles écoles de musique messine, jadis si fameuses, avaient mis en vogue dans cette cathédrale. On raconte qu’alors qu’un chantre faisait entendre les graves paroles de l’office, l’autre entonnait une mélodie mondaine, populaire, comme l’était par exemple : « Long le rieu de la fontaine. »
Pourtant ce frivole Asmus, au moment de l’absoute, quand les cloches commencent à sonner et que les prêtres viennent se ranger autour du catafalque flamboyant, observe que Colette a essuyé ses larmes et que son visage resplendit de force. Il s’effraye en devinant chez la jeune fille une sorte d’enthousiasme, dont il ne peut pas espérer d’être l’objet.
Celle-ci, à la chaleur de cette cérémonie, distingue ce qui reposait de plus caché pour elle-même dans son âme. Ce qui s’épanouit sur cette humble tige et au cœur de cette simple, c’est le sentiment religieux, avec la nuance proprement locale, c’est la fleur messine. Colette, maintenant, perçoit avec une joyeuse allégresse qu’entre elle et M. Asmus, ce n’est pas une question personnelle, mais une question française. Elle se sent chargée d’une grande dignité, soulevée vers quelque chose de plus vaste, de plus haut et de plus constant que sa modeste personne.
Elle quitte l’église avec légèreté, entraînant sa grand’mère et le professeur, et dès le seuil, au milieu de l’assemblée qui s’écoule, sur un trottoir de la place d’Armes, tout impatiente de se déclarer, elle se tourne vers le jeune Allemand… Déjà un grand nombre de fidèles retournent à leurs affaires, tandis que des petits groupes se dirigent vers Chambière. Encore quelques minutes, et ces serviteurs de l’idéal auront tous repris leur niveau d’âme, en même temps que Fabert et la cathédrale leur demi-solitude. Mais cette fête des morts n’aura pas été une excitation sans effet.
— Monsieur le docteur, dit la jeune fille, je ne peux pas vous épouser. Je vous estime, je vous garderai une grande amitié ; je vous remercie pour le bien que vous pensez de nous. Ne m’en veuillez pas.
Asmus s’est congestionné jusqu’au rouge sang de bœuf, à mesure que la jeune fille articulait ces mots, d’un ton ferme et toute rayonnante de sa victoire sur ce qui l’aurait amoindrie. Madame Baudoche, qu’il invoque d’un regard, ne le voit même pas ; sans souci de la foule, elle embrasse Colette. Le Prussien s’incline sèchement, et s’éloigne ; il va réfléchir, des mois et des mois, pour savoir s’il doit admirer ou détester cette réponse.
Que voulez-vous, mon cher Monsieur Frédéric Asmus, vous êtes une victime de la guerre. Votre naïve impétuosité n’avait pas tort de céder à l’attrait de cette terre lorraine, qui désire refaire avec ceux qu’elle attire ceux qu’elle a perdus ; tout semblait propice à ce rêve pacifique ; mais une jeune fille a choisi la voie que lui assigne l’honneur à la française.
… Rentre, Colette, avec ta grand’mère, dans votre appartement du quai sur la Moselle. Inconnue à tous et peut-être à toi-même, demeure courageuse et mesurée, bienveillante et moqueuse, avisée, loyale, toute claire. Persévère à soigner les tombes, et garde toujours le pur langage de ta nation. Qu’elle continue à s’exhaler de tous tes mouvements, cette fidélité qui n’est pas un vain mot sur tes lèvres. Petite fille de mon pays, je n’ai même pas dit que tu fusses belle, et pourtant, si j’ai su être vrai, direct, plusieurs t’aimeront, je crois, à l’égal de celles qu’une aventure d’amour immortalisa. Non loin de Clorinde et des fameuses guerrières, mais plus semblable à quelque religieuse sacrifiée dans un cloître, tu crées une poésie, toi qui sais protéger ton âme et maintenir son reflet sur les choses… Nous, cependant, acceptons-nous qu’une vive image de Metz subisse les constantes atteintes qui doivent à la longue l’effacer ? Et suffira-t-il à notre immobile sympathie d’admirer de loin un geste qui nous appelle ?
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1.Messin, e. : De Metz.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.