I
Le Décret portant règlement sur le service intérieur des troupes qui est en vigueur, débute ainsi :
« Principes généraux de la subordination. — La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants ; que les ordres soient exécutés littéralement, sans hésitation ni murmure ; l’autorité qui les donne en est responsable, et la réclamation n’est permise à l’inférieur que lorsqu’il a obéi. »
Le Décret donne, d’autre part, la formule de la réception des officiers : elle définit, fort exactement, leurs devoirs et leurs droits, et détermine, fort exactement aussi, les conditions dans lesquelles les principes généraux de la subordination doivent être observés.
S’il s’agit de reconnaître le Colonel d’un régiment de cavalerie, par exemple, de lui donner l’investiture de l’autorité dont il doit être revêtu, pour exercer les fonctions de Chef de Corps, la formule est la suivante :
« De par le Président de la République, officiers, sous-officiers, brigadiers et cavaliers, vous reconnaîtrez pour Colonel du régiment M…, et vous lui obéirez en tout ce qu’il vous commandera pour le bien du service et pour l’exécution des règlements militaires. »
Ces deux textes figurent dans le règlement depuis 1818.
Il n’en est pas de même des « prescriptions générales » par lesquelles se termine le règlement actuellement en vigueur dont la rédaction, nécessitée par les abus qui avaient été relevés, est de date beaucoup plus récente.
« Les officiers généraux commandant les Corps d’armée, les divisions et les brigades assureront l’exécution pleine et entière de toutes les prescriptions du présent règlement. Ils veillent à ce que chacun conserve l’initiative et la responsabilité de l’emploi qui lui est confié : à cet effet, ils évitent d’intervenir trop fréquemment dans l’intérieur des régiments ; leur action doit se faire sentir par une direction générale donnée à tous les services, et leur surveillance s’exercer au moyen des inspections qui leur permettent de constater les résultats obtenus.
« Ils doivent s’abstenir de demander aux régiments des rapports, situations ou états dont la production n’est pas prescrite par les règlements, et tenir la main à ce que toutes les autorités qui sont placées sous leurs ordres se conforment strictement à cette prescription. »
Je crois avoir assez donné l’exemple de l’obéissance, et avoir exercé des commandements assez importants, au cours d’une longue carrière, qui m’a conduit jusqu’à l’échelon le plus élevé de la hiérarchie, pour avoir le droit d’examiner si, présentement, dans l’armée française, le commandement est exercé et l’obéissance observée, selon les prescriptions du règlement.
Je ne le crois pas.
Je suis, au contraire, convaincu par tout ce que j’ai pu observer, pendant les quarante sept années que j’ai passées au service que, sans cesser d’être attentif, paternel et indulgent, sans être, jamais, d’une sévérité excessive, et tout en faisant preuve parfois de faiblesse, le commandement est souvent inquiet, tatillon, absorbant et personnel, quelquefois sans pondération. Il arrive même, hélas ! depuis quelque temps, qu’il manque de dignité.
Inquiet : il s’occupe de tout et comprime l’essor des qualités qu’il devrait susciter, encourager et développer chez ses inférieurs ; tatillon : il prévoit tout et règle tout, même les choses qui ne sont pas de son ressort et qu’il devrait ignorer, et néglige ainsi d’assurer la direction générale qu’il lui appartient, au contraire, d’imprimer aux services ; absorbant et personnel : il impose, souvent, l’observation de prescriptions qui lui conviennent plutôt que celles du règlement qu’elles contredisent sur plus d’un point ; sans pondération : parce qu’il ne règle pas ses actes sur des principes fixes, mais agit au jour le jour, suivant les circonstances, et par le manque de fixité de sa direction et la variation de ses ordres, est une cause de confusion, de troubles et de doutes, contraires au bien du service ; sans dignité, parfois : parce que, au lieu de donner aux inférieurs l’exemple de l’indépendance correcte qui doit le caractériser, il s’oublie, il s’abaisse même, jusqu’à condescendre à ce qu’il devrait mépriser.
Je suis convaincu, aussi, que cette manière de commander qui n’est pas celle de tous les Supérieurs, mais qui n’est pas exceptionnelle non plus, il s’en faut, a déterminé, peu à peu, à confondre l’obéissance passive et servile, à laquelle on s’est plié, avec l’obéissance, toute différente, que le règlement impose ; l’obéissance entière, à laquelle on doit se soumettre, pour le bien du service et l’exécution des règlements militaires.
En diminuant la part d’initiative et l’importance des attributions, dont les généraux ont le devoir d’assurer la possession à leurs inférieurs, cette façon de commander a porté une grave atteinte aux facultés de raisonnement, de décision, de volonté et de caractère, dont les officiers peuvent avoir à donner la preuve à tous moments. Et ainsi débutant, grandissant et se formant, ou plutôt se déformant, dans un milieu qui ne permet pas le développement de leurs qualités de soldat, toutes spontanées, toutes vibrantes, toutes généreuses et hardies, les officiers sont exposés à rester des inférieurs sans valeur ni personnalité, destinés à n’être, quand ils arriveront aux grades élevés, que des chefs dépourvus des qualités nécessaires pour bien commander.
Ainsi, du haut en bas de l’échelle de la hiérarchie militaire, une interprétation inexacte des prescriptions du règlement — pour ne pas dire une violation formelle de ces prescriptions — acceptée, depuis cinquante ans environ, avec une docilité qui va croissant chaque jour, a souvent faussé les principes de la subordination, et diminué, dans une proportion qui effraie, les qualités de caractère indispensables pour commander, comme un soldat doit commander à des soldats, et indispensables, aussi, pour obéir, comme des soldats doivent obéir à un soldat.
Aussi, un général, membre du Conseil supérieur de la guerre, put-il écrire, dans un rapport qu’il adressait, il y a quelques mois, au Ministre :
« Au cours des inspections, ce qui frappe surtout, c’est le manque de caractère et de personnalité d’un grand nombre de généraux.
« Si l’autorité les a choisis pour les récompenser de n’avoir pas eu d’affaires, et dans l’espoir de n’en jamais avoir, elle ne s’est pas trompée. Ils n’en auront pas. Et pour n’en pas avoir, ils pourront faire, comme l’un de ceux que j’ai inspectés, qui me rendait compte, simplement, que pour les éviter, il avait soin de s’absenter, quand il prévoyait quelque incident local où il aurait à témoigner de son existence ; ou comme un autre qui déclare, sur des feuilles de notes, préférer à l’officier le plus digne, des officiers moins capables et moins anciens, parce qu’ils lui ont donné plus de satisfaction !
« Reste à savoir si cette crainte des affaires, qui n’est pas autre chose que la crainte des responsabilités, poussée jusqu’à la fuite ou jusqu’à l’injustice, est de nature à imprimer une bonne direction à ce qu’on appelle, d’une façon générale, les affaires ; et si, surtout, ce qui est l’essentiel, elle prépare les esprits et les cœurs des officiers, chargés de commander, à savoir prendre les résolutions et assurer les responsabilités, au moment d’« une affaire ». La réponse n’est pas douteuse. »
Il n’en a pas été toujours ainsi.
Il n’en était pas ainsi, quand le général d’Allonville, commandant la division de cavalerie de Lunéville, recevant du Ministre une lettre qu’il trouvait blessante, la renvoyait en écrivant en marge : « Le général d’Allonville n’a pas l’habitude de recevoir de leçons de ce genre, et ce n’est pas le maréchal Randon qui la lui fera contracter. »
C’est sous le second Empire, que, comme sous le premier, l’autorité qui avait rompu avec les traditions nationales, inquiète du lendemain, malgré des apparences de puissance incontestée, contracta l’habitude de baser, souvent, la répartition de l’avancement et la désignation aux hauts emplois, sur des considérations étrangères au bien du service. C’est à cette grave erreur que l’on doit attribuer, pour une grande part, les défaites de 1870.
On aurait pu espérer que le gouvernement de la République ne tomberait pas dans les mêmes erreurs, puisque ceux qui l’établirent les avaient souvent condamnées avec éclat ; mais il ne lui a pas été possible de se délivrer de la tyrannie qu’impose, dans une démocratie, à ceux qui détiennent le pouvoir, le parti qui triomphe ; et la conception qu’il s’est faite de son autorité et de son rôle a consisté, peu à peu, à combler ses amis, quels qu’ils fussent, et à frapper ceux qui refusaient de se vendre, quels qu’ils fussent aussi.
Gouvernement de combat, c’est de serviteurs à tout faire qu’il lui faut s’entourer, pour combattre les ennemis qui hantent perpétuellement son imagination ; et pour avoir la claire notion de leur servilité, — qu’on décore du nom de dévouement, — c’est dans les dénonciations des loges qu’il va puiser les motifs de ses préférences.
Quand il s’agit de l’armée, puisque l’armée n’échappe pas à cette loi, il s’en faut, de quoi s’occupent souvent ceux auxquels le pouvoir accorde sa confiance et réserve ses faveurs ? De quoi peuvent-ils s’occuper ?
De ce qu’ils ont pratiqué dans les grades précédents. Ils entrent dans des détails qui ne les regardent pas ; ils règlent, fixent, arrêtent et prévoient tout ce qui doit se faire, tout ce qui peut se faire, tout ce qui pourra se faire, et jusqu’à ce qui, selon le jugement de leur prévoyance, pourra survenir, et la façon de s’y prendre, pour résoudre le problème subitement posé. Ainsi, comme je l’ai dit, ils vont jusqu’à supprimer l’exercice des attributions dévolues à leurs subordonnés, qui ne tardent pas à perdre, avec le droit d’exercer, leur faculté d’initiative et jusqu’au goût du service.
Or, à ces prescriptions, changeantes, parce qu’elles sont édictées par des autorités qui se succèdent ; à ces prescriptions, qui sont souvent assez contraires à celles du règlement pour le reléguer, dans un lointain que chaque changement de commandement accroît, et qui en fait perdre, peu à peu, la notion, l’esprit et le but, on n’ajoute d’habitude rien qui vise les points essentiels ; rien sur ce qui devrait être exposé, conseillé, ordonné, ou simplement rappelé ; rien sur ce qui pourrait assurer au service, à l’instruction, à l’emploi des troupes à la guerre et au concours des armes une direction générale.
Cet enseignement, le plus essentiel de leurs devoirs, soit qu’ils ne se sentent pas de dispositions pour le donner, soit qu’ils craignent en le donnant de contrecarrer les opinions que pourraient professer leurs supérieurs, les chefs s’abstiennent le plus souvent de le donner ; ou quand ils s’y résolvent, c’est pour renchérir, sur les idées des supérieurs, avant même parfois d’avoir pu les discerner clairement, au risque de les fausser et de les dénaturer.
C’est à ce mode de formation que se trouve soumis souvent le Corps d’officiers !
Àquel général n’est-il pas arrivé d’avoir à rectifier les prescriptions, aussi mauvaises qu’obséquieuses, que des colonels, désireux de plaire, avaient données, parce qu’ils croyaient qu’elles cadraient avec ce qu’on croyait être ses préférences ?
Je venais d’être pourvu d’une inspection permanente de cavalerie ; tandis que je m’occupais de mon installation, j’appris que, dans le désir de me plaire ou dans le désir d’avoir la vie tranquille, on procédait, dans deux de mes nouveaux régiments, à un abrutissement méthodique des officiers et des cadres. En quinze jours, on leur avait fait appliquer trois façons différentes de conduire l’avant-garde ; chaque fois dans le but d’opérer ainsi que des gens bien informés prétendaient que je le préférais. J’allai mettre fin à cette torture dégradante et faire comprendre que mes préférences étaient celles du règlement.
Ceci ne fut qu’un incident ; mais que de fois ne se renouvela-t-il pas au cours de ma carrière ! Que de fois n’ai-je pas eu à libérer mes braves officiers des prescriptions étroites que des supérieurs, sans caractère, prétendaient leur imposer, au nom d’un désir que j’aurais exprimé, on ne savait où, ou d’un mot que j’aurais prononcé on ignorait quand !
Combien de fois n’ai-je pas saisi des cahiers d’instructions, de recommandations, d’observations et de prescriptions où les colonels avaient réglé tout et le reste, au détriment de l’autorité de leurs officiers ?
Combien de fois n’ai-je pas vu des capitaines qui ne répondaient pas à la question que je leur posais et tournaient leurs yeux attristés et suppliants vers leur Colonel, pour lui demander de prendre sur lui ce qu’il avait ordonné ! Pendant ce temps l’assistance souriait, à la dérobée, comme font les gens qui sont délivrés d’un mal qui les oppressait ; car elle sentait qu’un excès de pouvoir allait prendre fin. Le Colonel donnait les raisons de son acte et s’engageait à ne plus le commettre ; on passait, car, contrairement à ce que pensent les ministres, agents des ennemis de l’armée, il n’est bon ni d’humilier ni de rabaisser l’autorité.
Que de fois mes officiers d’ordonnance, bien stylés, ne répondirent-ils pas à des camarades, même à des officiers supérieurs, qui les priaient de leur faire connaître comment je désirais qu’on fît telle chose : « Bien. Le Général désire qu’on la fasse bien. »
Eh oui, bien ; et elle est toujours bien faite, quand elle est faite selon les prescriptions du règlement, sainement appropriées aux circonstances.
Voilà pourtant à quel degré les exigences d’un commandement peuvent abaisser les esprits !
Àqui doit-on s’en prendre, si nos bons officiers contractent des habitudes de servilité, si ils se montrent parfois au dessous de leur tâche, ou si, parfois aussi, ils ne discernent pas bien quel est leur devoir, si ce n’est aux prescriptions de chefs tyranniques et étroits, qui les ont systématiquement diminués ?
Toutes ces manies relèvent de la même préoccupation.
On veut avoir « son monde dans la main » ; car, pendant toute sa carrière, on entend : « J’ai mon monde dans la main… ». « Tenez votre monde dans la main. » Cela se conjugue. Cela sert d’avertissement, de règle, de conclusion et de jugement aussi. « Rien de tout cela ne lui serait arrivé, s’il avait eu son monde dans la main. »
Toutes les fois que j’ai entendu ce refrain, je me suis toujours représenté ces statues toutes raides d’Empereurs byzantins, un globe dans la main. Ces bons souverains ont l’air assez embarrassés dans cette posture ; mais combien l’embarras d’un colonel, qui prétend avoir dans sa main quatre mille hommes, doit être plus considérable !
Avoir son monde dans la main ! Quelle expression et quelle erreur !
Sont-ce donc des automates dont vous ne pouvez pas régler le mécanisme ; sont-ce des ignorants que vous n’avez pas instruits, dont vous craignez les fautes, ou des révoltés que vous n’avez pu réduire et dont vous redoutez les écarts, vos inférieurs ? Et s’ils sont tels, croyez-vous, que vous en ferez quelque chose, en les paralysant au physique et au moral, en les strangulant ? L’union fait la force, oui ; mais la force ne crée pas l’union ; il s’en faut de beaucoup !
Ils ont une âme ; ils ont un cœur ; ils pensent ; ils observent ; ils jugent ; ils ont une volonté ; ils savent prendre des résolutions ; ils savent aussi se dévouer, vos inférieurs. Pour les élever au degré où vous voulez les porter, ces braves gens, qui sont faits à l’image de Dieu et qui sont vos frères, adressez-vous à leurs facultés ; éclairez-les ; instruisez-les ; éveillez leur âme ; échauffez leur cœur ; excitez leurs pensées ; affermissez leur jugement ; suscitez leur volonté ; confirmez leurs résolutions ; encouragez leur dévouement.
Pour y arriver, soyez attentif ; soyez bon ; soyez ferme ; soyez impartial ; soyez dévoué ; partagez leurs travaux et partagez leurs fatigues ; faites-leur en comprendre la nécessité ; vivez avec eux, près d’eux ; ne les ignorez pas ; en tout, donnez l’exemple sans pose, simplement, suscitez leur initiative ; faites-leur voir en tout le but.
Surtout aimez-les ; aimez-les de toutes les forces de votre âme et de votre cœur.
Vous voulez qu’ils vous obéissent et se donnent confiants à vous ; donnez-vous d’abord à eux, dès le premier jour. Vous ne les aurez pas dans la main ; non, mais tous, chef et subordonnés, vous n’aurez plus qu’une seule volonté, une seule passion qui, du même élan, vous mènera tous, en un seul corps, au sacrifice consenti gaiement, au combat et à la victoire.
J’ai eu l’occasion de feuilleter un très gros cahier, où l’on avait consigné la série des instructions données, en vingt-cinq ans, par les généraux qui s’étaient succédé à la tête d’un commandement important, et j’eus à constater, qu’au nombre des plus nettes et des plus instructives, s’en trouvaient deux : l’une arrêtait le détail des mouvements à faire pour porter le clairon à la bouche et pour le reporter le long de la cuisse « avec l’ensemble nécessaire » ; l’autre prescrivait d’habituer les fantassins à marcher dans des flaques d’eau, afin que dans la marche ils ne cherchassent pas à les éviter, ce qui nuisait toujours « à l’ensemble nécessaire ».
Depuis de longues années, le commandement, qui n’est plus toujours recruté parmi les plus dignes, ni même parmi les plus estimés, et qui ne sent pas, au dessus de lui, l’action régulatrice et fécondante d’une autorité supérieure, éclairée, compétente, calme, impartiale et ferme, se désintéresse, chaque jour davantage, de ses devoirs essentiels, de ceux qui devraient le constituer véritablement.
Il s’occupe encore souvent de surveiller l’observation littérale du règlement, ce qui serait bien s’il ne mêlait pas à son zèle de surveillant le souci d’imposer ses fantaisies et ses procédés ; mais si cette surveillance, bonne en soi, était moins étroite, ce serait peut-être pourtant sans grand dommage, car les inférieurs ont une conscience qu’il suffit d’éveiller quand elle sommeille ; et ils n’ont généralement pas à être rappelés à leurs devoirs, quand ils se sentent bien commandés. Ou bien le commandement modifie la répartition des attributions des grades différents ; et cela est mauvais, parce qu’il augmente, outre mesure, la part de celles qu’il se réserve, restreint l’étendue de celles qu’il concède et diminue, de toutes façons, l’intensité de la vie qu’il devrait assurer à tous les échelons.
Le plus souvent, il néglige d’imprimer une direction générale aux différents services, et laisse, ainsi, la confusion gagner les esprits qu’il n’a pas orientés.
C’est là l’oubli le plus grave que le commandement puisse commettre ; car l’union de toutes les volontés, qui peut seule assurer l’action concordante et réfléchie des forces, qui procure le succès, et faute de laquelle, tout est voué au caprice, au désordre et à la défaite, résulte directement de l’unité de doctrine.
Mais l’unité de doctrine ne peut être communiquée que par des officiers qu’une étude attentive des règlements et de longues réflexions sur les conditions de la guerre, qu’une fermeté de caractère égale à la hauteur des vues, qu’un zèle ardent pour les devoirs et un amour plus grand pour les inférieurs ont élevés au rôle d’éducateurs, ont sacrés chefs.
Leur nombre est rare, hélas !
L’autorité la plus considérable de toutes celles que nous avons eues depuis la guerre, le général Saussier, qui a exercé de grands commandements, puis le commandement suprême, pendant de longues années, avec une jalousie qui ne s’est jamais relâchée ; qui a dirigé des grandes manœuvres où tout était réglé ; qui avait le devoir de préparer à la guerre les lieutenants qui devaient le seconder dans sa lourde tâche, qu’a-t-il laissé ? Quelle règle à observer à la guerre a-t-il donnée ? Quel principe fondamental, ou même de détail, a-t-il rappelé ? Quel conseil, même, simplement, a-t-il formulé ? Rien !
Du long exercice de ce commandement qui fut indiscuté, nul souvenir ne subsiste, si ce n’est qu’il était bon de plaire au grand Chef, et surtout, dangereux de ne pas être compté au nombre de ses très humbles serviteurs.
Et comme il parut, sans doute, qu’on ne pouvait mieux faire que de l’imiter, le général, qui après lui exerça le même commandement, pendant six années, et multiplia le nombre des manœuvres qu’il dirigea et des inspections qu’il poursuivit, alertant toutes les troupes, du Nord au Sud ou de l’Est à l’Ouest, n’a laissé que le souvenir d’une activité inlassable et d’une santé incomparable.
Les ministres eux-mêmes, les chefs de l’armée, du temps, déjà lointain, où nous en avions qui connaissaient les questions militaires et en avaient le souci, et qui auraient dû, avant toutes choses, se préoccuper de la formation morale et doctrinale du corps d’officiers, n’ont pas laissé, dans la masse confuse de tout ce qu’ils ont produit, cinq documents, peut-être, où ils aient traité des sujets qui auraient dû, pourtant, préoccuper, plus que tout autre sujet, leur esprit de chef responsable, devant le pays et devant l’histoire, de la préparation de l’armée nationale.
J’ai servi sous les ordres de dix Colonels, de treize généraux de division, et sous ceux de huit Commandants de Corps d’armée, et je suis forcé d’avouer que, de toutes ces autorités, je n’ai tiré, comme enseignement, que le souvenir de quelques pratiques de métier sans importance.
Àvrai dire, dans tout le cours de ma carrière, je n’ai rencontré que trois chefs qui aient été pour moi des éducateurs. Ce sont le Général Lallemand, le Général de Galliffet et le Général de Lignères ; la reconnaissance que je leur conserve, pour tout ce que je leur dois, n’a d’égal que le regret que me fait éprouver le souvenir des années dont j’ai tiré si peu de profit, près de tant d’autres, qui, en vérité, auraient dû m’apprendre aussi quelque chose.
Mais il y a le règlement, dit-on ; tout est là. Il n’y a pas à chercher au delà !
C’est l’erreur commune. Mais non, les règlements, on peut m’en croire, je les ai assez observés et je les ai fait assez observer pour en parler ; les règlements rappellent les principes généraux, fixent les quelques règles ou procédés qui doivent être suivis, signalent ce qu’il ne faut pas faire. Or, tout cet ensemble de prescriptions, quelque considérable qu’il soit, ne suffit pas pour assurer la formation complète d’un officier.
On parle d’initiative ; on prétend qu’au moment du danger les qualités de notre esprit national s’affirmeraient, tout à coup, et que des résolutions, heureuses et hardies, surgiraient de toutes parts.
Quelle illusion ! Il n’y a pas de génération spontanée : on ne fait pas toujours bien ce qu’on a appris, mais on ne fait bien que ce qu’on a appris à moins d’être un génie ; tout de même qu’on ne peut pas compter sur le fonctionnement d’un organe qu’on a négligé d’exercer. C’est folie de croire que des officiers qui ont été, au cours de leur carrière, dépossédés de tout ce qui aurait pu susciter, entretenir et développer leurs facultés d’initiative se montreront aptes à prendre des résolutions, hardies et justifiées, dans des circonstances difficiles, peut-être critiques, qui surgiront tout à coup devant eux.
On ne peut pas, je le répète, compter sur la faculté, sur l’organe de l’initiative dans les moments difficiles, si l’habitude et le fonctionnement de cette initiative n’a pas, peu à peu, dans les temps ordinaires, créé le sentiment viril de la responsabilité que la tyrannie haineuse des politiciens proscrit et condamne et que les ministres, leurs serviteurs, détruisent.
On a vanté, avec raison, l’initiative dont les Allemands ont donné à la guerre des preuves nombreuses et souvent éclatantes ; et on les a opposées, avec raison aussi, aux douloureuses preuves d’inertie, dont un grand nombre de nos chefs donnèrent, au contraire, le triste spectacle.
Mais ceux qui ont conclu, logiquement, que ces inerties résultaient des habitudes de sujétion étroite dans lesquelles nos Chefs avaient grandi et s’étaient formés, sans acquérir la qualité essentielle du commandement, tandis que l’indépendance relative, dans laquelle avaient grandi et s’étaient formés les généraux Allemands les avait préparés, merveilleusement, à l’exercice le plus hardi du commandement, n’ont pas tout dit.
Ce n’est pas seulement l’habitude de supporter le poids de la responsabilité qui incombe, en fait, à chaque grade, dans une armée bien constituée et qui va augmentant, à chaque grade, qui a seule procuré aux initiatives des Allemands le succès qui les a couronnées ; car, sans ce qui les a rendues légitimes et fécondes, ces initiatives auraient pu tout aussi bien être injustifiées et fatales. Elles n’ont eu des conséquences heureuses que parce qu’elles ont été informées, éclairées, suscitées, dictées, presque, par un enseignement préalable, distribué dès les débuts, à tous les degrés de la hiérarchie, par l’unité de doctrine.
Les officiers doivent être préparés à prendre les initiatives qui sont de leur domaine, et, pour cela, habitués à supporter le poids de la responsabilité qui leur incombe, oui ; mais, seule, la possession d’une doctrine unique permet d’escompter les bénéfices des résolutions qu’ils auront à prendre.
Sans unité de doctrine, au contraire, les résolutions, même les plus sensées, peuvent ne produire que la confusion et le désordre.
En vérité, c’est la tour de Babel que nous nous efforçons d’élever en France, quand nous dépensons nos efforts en tous sens, tandis que nous sommes divisés sur les points fondamentaux de notre science.
L’École supérieure de la guerre devait, disait-on, créer cette unité de doctrine. Mais une doctrine ne se crée pas par l’action d’un organe, qui, tout considérable qu’il soit, n’en est pas moins un organe dépendant. La science ne remonte pas des inférieurs aux supérieurs. Les chefs peuvent négliger d’enseigner sans qu’il en résulte que des officiers, qui ne sont pas les chefs, aient le droit de prétendre instruire, ni enseigner à la place des chefs.
La lumière, toutes les lumières, viennent d’en haut, de ces régions supérieures qu’on appelle éclairées, parce que c’est d’elles que descend ce qui éclaire tous les hommes en ce monde. Or une école qui ne siège pas dans la région la plus élevée, qui reçoit la vie, au lieu de la posséder en propre, ne peut pas créer la vie. Elle peut seulement entretenir, régulariser et développer la vie qui aura été communiquée ; et cela est déjà une lourde tâche.
C’est de l’autorité suprême, du chef de l’armée, assisté du chef d’état-major et du Conseil supérieur de l’armée, que cet enseignement devrait venir. Mais que peut-on attendre de ministres, qui ne savent pas et qui pensent avoir des devoirs tout autres à remplir ; d’un Chef d’état-major, émanation, sans personnalité et sans autre autorité que celle que lui confère l’homme politique dont il dépend, et d’un Conseil qu’on ne réunit ni ne consulte !
Qu’est-ce donc que l’unité de doctrine ?
Le récit d’une anecdote fera connaître ce que j’en pense.
J’étais à la tête de la 5 division de cavalerie quand je reçus un commandement éventuel important. Quelque temps après, effrayé des lacunes que présentaient les dispositions que l’étude du dossier, qui m’avait été remis, m’avait révélées, je me rendis à Paris pour faire part de mes craintes au général Jamont, alors commandant en chef. Le général me rassura, en me disant qu’investi de sa confiance il m’autorisait à tout régler comme je l’entendrais.
De retour à ma résidence je donnais mes ordres à mon chef d’état-major pour modifier ce que je croyais insuffisant ou mauvais, quand un officier supérieur, qui avait servi plusieurs années avec moi, et qui avait eu l’occasion de connaître le dossier en question, vint, en passant, me rendre visite. Je le priai, aussitôt, de nous dire ce qu’il pensait des dispositions prévues dans le dossier, et comment, selon lui, il conviendrait de régler les choses.
Àl’étonnement profond de mon chef d’état-major, le commandant répéta, presque textuellement, tout ce que je venais d’ordonner. « Ah ! mon général, vous m’aviez parlé d’unité de doctrine ! La voilà ! Je vois ce que c’est.
« Vous avez raison ; si, le commandant et moi, nous la possédons, c’est que nous avons travaillé de concert plusieurs années, et que nous nous comprenons. Même séparés, en présence de circonstances que nous n’aurions pas prévues, nous prendrions des mesures qui assureraient le concours de nos forces. Nous avons le même catéchisme, la même foi ; nous pratiquons le même culte. Si nous continuons ce que nous avons entrepris, il en sera ainsi dans toute la division. »
Cette unité de doctrine, l’armée allemande la doit à l’action persévérante de son haut commandement, qui en a trouvé les principes fondamentaux dans l’étude des guerres de l’Empire.
Plus avisés, plus studieux, plus méthodiques que nous, les Allemands ont su tirer de l’étude de ces guerres où ils ont été si souvent battus, des enseignements qui leur ont permis de nous battre à leur tour ; tandis que nous, dans ces grands drames, nous n’avons, jusqu’à ces dernières années, trouvé que des motifs de fierté, d’orgueil et de confiance théâtrale.
Ils ont compris le capitaine qu’était Napoléon ; nous, nous avons chanté sa gloire, nous avons cru nous en revêtir, sans chercher à en discerner les causes.
L’étude que les Allemands ont menée à bien offrait cependant des difficultés.
Napoléon, en effet n’a pas, en dix-neuf années de guerres, fait de ses généraux, à l’exception de deux ou trois, des collaborateurs qui fussent pénétrés des principes qu’il appliquait et qu’il leur faisait appliquer. Fait plus singulier encore, à l’exception de deux ou trois de ces lieutenants qui contribuèrent tant à sa gloire quand ils combattaient près de lui, tous se montrèrent inférieurs à leur tâche, quand ils combattaient loin de lui.
On a imputé à la jalousie réciproque des généraux, et à d’autres sentiments forts laids, la cause principale de nos revers en Espagne. Je ne veux pas nier que le défaut d’entente, la mésintelligence, la jalousie, l’indiscipline même, qui divisaient souvent nos généraux n’aient eu, parfois, de graves conséquences ; mais j’ai la conviction, basée sur l’étude, que c’est surtout à l’insuffisance professionnelle, parfois fort grande, de nos généraux, à leur manque de prévoyance et à la légèreté de leurs conceptions, que doivent être imputés, pour la plus grande part, les revers que nos admirables troupes d’Espagne ont si souvent éprouvés.
Et ce ne fut pas, du reste, seulement devant Wellington, que la victoire de Waterloo a sacré grand homme, que les lieutenants de l’Empereur furent malheureux : Ney, Macdonald, Oudinot, pour ne citer que les plus considérables, ne furent ni bien avisés, ni habiles, ni heureux, en Allemagne en 1813.
On peut même dire que le drame magnifique, dont ils avaient été les acteurs glorieux, laissa peu de traces dans l’esprit de ces guerriers si grands cependant.
Il me faut justifier cette conclusion qui peut paraître singulièrement irrévérencieuse.
On a l’habitude de représenter les règlements qui furent rédigés sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet, comme des monuments que les glorieux survivants des grandes guerres, dépositaires des principes de l’Empereur, avaient légués à notre admiration et à notre respect. En changer un mot, en discuter une prescription, c’eût été commettre un acte téméraire, faire injure à ces grands soldats, et presque au dieu de la guerre.
Or, si l’on se reporte au règlement de 1829, sur les exercices de la cavalerie, par exemple, on constate qu’il n’est dû à la collaboration d’aucune notabilité ; qu’il est inférieur à celui de l’an XIII, qui l’avait précédé et qui reproduisait en partie celui de 1788, et qu’il est même fort éloigné de tenir les promesses que permettait de concevoir un règlement beaucoup plus ancien, et antérieur aux grandes guerres, celui de 1766.
Et nous savons, du reste, qu’il paralysa, ankylosa, atrophia et stupéfia d’un sommeil de plomb la cavalerie française, jusqu’en 1876, où le général du Barail et le général l’Hotte la firent surgir du tombeau où elle paraissait endormie pour toujours. Certes, ni Kellermann, ni Montbrun, ni Espagne, ni Richepanse, ni Lassalle, ni Murat, ni aucun des cavaliers de l’Épopée, ne connurent jamais aucune des chinoiseries de ce règlement de malheur, qui fut imposé pendant trente-sept ans à la cavalerie, au nom du respect dû aux glorieux survivants des grandes guerres.
Et le règlement de 1832, sur le service en campagne ! Celui-là, plus considérable, fut aussi plus résistant ; car s’il reçut quelques assauts en 1883, il ne fut vraiment modifié qu’en 1895. Il était considéré comme l’expression la plus exacte de la pensée militaire et des méthodes napoléoniennes, tandis qu’il n’était, même dans les parties essentielles, que la reproduction des projets rédigés, de 1813 à 1828, par le général de Préval, d’après les règlements de 1809, de 1792, et aussi de 1788.
Le règlement débutait en disant, comme en 1788, que la division était la base de la formation des armées ; que l’armée se divisait en ailes et en centre, comme à Fontenoy ou à Denain ; tandis que, pendant douze années de guerre, nous avions combattu par corps d’armée et que, jamais, le mot d’aile ni de centre n’avait alors été prononcé.
Il parlait de partis comme de choses, toutes spéciales, qui devaient être confiées à des corps singuliers, décorés du titre de partisans, comme au temps où, ce qu’on appelait la cavalerie, n’avait pas à pratiquer ce que pratiqua toute la cavalerie, au cours des grandes guerres.
C’est donc à tort qu’on invoquait l’expérience du passé, pour commander le respect que nous devions à ces règlements.
En fait, si les campagnes immortelles de l’Empire avaient laissé des souvenirs, elles avaient laissé fort peu d’enseignements ; surtout, elles n’avaient laissé aucune doctrine.
Pour comprendre comment un pareil phénomène a pu se produire, il faut se reporter au mode de commandement de l’Empereur.
Rarement les génies sont éducateurs. Les grands exécutants professent mal ; tandis qu’il arrive souvent que des exécutants, d’une habileté moindre, sont d’excellents instructeurs. Cela tient à ce que, moins bien doués que les grands artistes, ils ont connu des difficultés que ceux-ci ont toujours ignorées ; ils se souviennent des efforts qu’ils ont dû faire pour les vaincre, et ils distribuent à leurs élèves le trésor de leur expérience.
Tout était réflexe chez l’homme de guerre qu’était Napoléon ; il ne pouvait pas venir à son esprit qu’il fût nécessaire d’expliquer sa pensée plus que le fonctionnement de ses yeux ou de ses oreilles. Ce n’est pas seulement pour nous racheter que le fils de Dieu s’est fait homme ; en se faisant notre semblable, il est venu parler à l’humanité un langage humain de la divinité. Il nous l’a fait comprendre, admirer, révérer, adorer ; il nous en a pénétrés et par son enseignement, que nous pouvons comprendre, et par ses sacrements qui parlent aussi à notre intelligence.
Mais le génie humain ne descend pas jusqu’à l’homme. L’Empereur ne s’avisait jamais de faire comprendre à ses lieutenants, sur quels calculs ni sur quelle méthode, il basait ses plans ; il leur envoyait des ordres et, quand il était présent, il en surveillait l’exécution jusque dans des détails qui ne le regardaient pas.
C’est ce mode de commandement qui s’opposa au développement de ses collaborateurs et qui fit, des généraux les plus considérables, de simples exécutants, parfois tout à fait ignorants de la portée de l’ordre reçu, et surtout de sa valeur relative ; s’y conformant avec vigueur, tant qu’ils avaient confiance en l’étoile du maître, mais incapables d’y apporter aucune modification que les circonstances auraient exigée pour la pleine réussite.
Cela, ils ne le pouvaient pas, puisque s’ils avaient reçu la lettre de l’ordre, l’esprit de l’ordre ne leur avait pas été communiqué ; ils ne le pouvaient pas, non plus, puisqu’ils ignoraient la méthode qui avait dicté les ordres.
L’Empereur ordonnait ; on obéissait.
Mais on obéissait de cette obéissance passive, qui, faute d’être informée, peut être plus fatale que la désobéissance, puisque dans l’ignorance où des ordres formels et impératifs, prévoyant tout, laissent cependant l’exécutant sur leur portée et sur leurs relations avec la situation générale, l’exécutant, sans doctrine et sans méthode, avec la meilleure volonté du monde, peut, en obéissant, être conduit à prendre les résolutions les plus mauvaises.
Et c’est ainsi que ces soldats si glorieux, si grands, si héroïques, si admirables, furent souvent des capitaines de peu de valeur, qui, loin du chef, réduits à leurs propres moyens, furent souvent battus par des adversaires, qui ne possédaient pas leurs brillantes qualités.
Et plus tard quand ils furent mis en demeure de communiquer à une génération, avide de marcher sur leurs traces glorieuses, les enseignements qu’ils avaient reçus, ils ne nous laissèrent, en somme, que des règlements imprégnés de vieilleries que jamais le grand Empereur ne leur avait fait pratiquer.
Et hélas ! ce sont ces vieilleries qu’on a imposées à notre respect ; ce sont ces vieilleries que nous avons pratiquées, durant la campagne d’Italie et au cours de la dernière guerre !
Les survivants de la grande époque ne firent pas que nous laisser des règlements d’apparence napoléonienne, où Napoléon ne figurait pas ; ils appliquèrent, dans ce qu’elles avaient de mauvais, les méthodes de commandement auxquelles ils avaient été habitués, rompus pour mieux dire.
Du haut en bas de l’échelle hiérarchique, sans avoir rien de Napoléon, on fit ce que Napoléon avait eu le tort de faire ; on commanda sans songer à la nécessité de faire comprendre l’ordre donné. Cela était inutile puisque l’on était assuré de rencontrer, chez celui auquel l’ordre était donné, une obéissance passive ; on commanda, sans s’inquiéter toujours des prescriptions du règlement, dont on s’habitua à faire peu de cas ; cela aussi était sans danger puisqu’on devait être toujours strictement obéi.
Et d’échelon en échelon, les ordres furent transmis ; impératifs dans tout ce qu’ils prescrivaient, au futur aussi bien qu’au présent, et nuls, faute de clef qui les fît comprendre, dans ce qu’ils ne prévoyaient pas. La pratique cependant, la nécessité de les appliquer forçaient, dans chaque échelon pour aussi soumis qu’ils fussent, à une application qui, parfois, obligeait à en modifier quelques dispositions, d’autant plus, qu’à chaque échelon, on se savait assuré de l’obéissance des inférieurs.
De la sorte, il n’est pas exagéré de dire que, s’il y a peu d’armées où l’autorité donne plus d’ordres, s’il y en a peu où elle prétende tout prévoir et tout régler, il en est peu, aussi, où elle soit, en fait, moins obéie.
Et, je le répète, cela est naturel, logique, certain, fatal, car, aucune autorité humaine ne pouvant, surtout à la guerre, tout prévoir, ni donner, en tout, la solution à adopter ; aucune ne pouvant prétendre commander, sans faire comprendre l’ordre qu’elle donne, l’inférieur doit être admis à compléter, et même à modifier, l’ordre qu’il a reçu, ce qu’il ne peut pas faire sans grand danger, sans risquer de bouleverser les projets et les combinaisons du supérieur, s’il n’a pas été avisé des raisons, des vues et de la portée qui caractérisent l’ordre reçu, et s’il n’a pas été, aussi, formé préalablement, par un long enseignement, à la doctrine, dont la possession lui permettra de prendre, le cas échéant, la solution convenable ; celle qui répond aux circonstances peut-être toutes différentes de celles que le supérieur avait envisagées, et qui s’adapte cependant, à l’esprit de l’ordre qui a été donné.
L’ordre formel, l’ordre sans phrases, sans explication, qui exige l’obéissance muette, passive, conduit aux erreurs et aux désastres.
Je n’exagère rien en disant cela, et pour peu qu’on y réfléchisse un instant, on en conviendra ; car peut-on admettre qu’on écarte et proscrive des actes de la guerre, qui mettent en jeu et à l’épreuve les facultés les plus nobles de l’homme, dans les circonstances les plus difficiles et les plus tragiques, la pensée, l’âme humaine dans la plénitude de toute la puissance que Dieu, le Dieu des armées, lui a concédée pour la défense et le triomphe des nobles causes !
Le maréchal Bugeaud, grand éducateur, que mon maître, le général Lallemand, lisait sans cesse, terminait une de ses instructions, en énumérant les principes absolus à la guerre : « Il ne faut jamais combattre sans but. Quand on a un but, il faut un plan. Ce plan au moment de l’exécution doit être connu de tous… » C’est le principe que Dragomiroff, un autre grand éducateur, qui dut beaucoup à Bugeaud, exprimait aussi, quand il disait que le soldat devait connaître sa manœuvre.
Combien ces vérités sont souvent méconnues !
J’assistais un jour à une manœuvre ; l’un des partis, un régiment maintenu sur la défensive, était menacé sur plusieurs points. J’étais près d’un des bataillons du parti assaillant, quelque peu détaché du gros. J’interrogeai le chef de bataillon sur les intentions de son colonel, sur les ordres qu’il en avait reçus, sur ce qu’il savait de l’action du gros, sur la manœuvre en somme. Sur tous les points, le chef de bataillon, officier distingué, ne savait rien, si ce n’est qu’il allait à l’ennemi. Mais comment y allait-il ? Seul ? Soutenu ? Il ne s’en inquiétait pas.
Je courus rejoindre le gros que le colonel commandait. Avant d’atteindre la tête où je comptais trouver le colonel et me renseigner, j’entends la charge qu’on battait en tête, et je vois la colonne qui presse le pas. J’interroge les capitaines que je dépasse. Que font-ils ? Quels ordres ont-ils reçus ? Où vont-ils ? Rien ; ils ne savent rien ! Et c’est ainsi que, de toutes parts, ce régiment allait à l’ennemi, sans que son chef, officier de valeur, eût communiqué sa pensée à personne !
Peut-on faire la guerre ainsi ?
Habitués à ne pouvoir jamais manifester qu’une obéissance passive et, peu à peu, à ne plus penser même à ce qu’il conviendrait de faire, puisque leurs chefs pensent pour eux, règlent leur besogne par le menu, et font tout ce qu’il appartiendrait aux inférieurs de faire ; puisqu’ils leur interdisent de songer à quoi que ce soit et effacent dans leur esprit jusqu’au souvenir des prescriptions réglementaires, les officiers sont exposés à devenir peu à peu impropres à la guerre, à perdre le sentiment de leur responsabilité et même celui de leur devoir, si ce n’est de leur honneur !
Voilà une conclusion qui peut paraître trop sévère et un mot presque injurieux. Il faut me justifier de les avoir prononcés.
Le désastre le plus triste, la catastrophe la plus épouvantable de notre histoire, celle dont les conséquences pèsent sur nous d’un poids qui nous écrasera peut-être, car il nous a fait perdre, avec des provinces entières, sans doute pour toujours, la situation que la France avait dans le monde ; la capitulation de l’armée de Metz peut et doit être imputée à l’abaissement de caractère que la pratique de l’obéissance passive, consentie, jusque dans les plus hauts grades, à un commandement que le bien du service n’éclairait pas, a mise en évidence.
Dès que le maréchal Bazaine eut été débarrassé de la présence de l’Empereur, il donna libre carrière aux tendances de l’esprit tortueux qu’il avait manifestées, à ses débuts en Algérie sur un théâtre restreint, et au Mexique sur un théâtre autrement grand et plus tragique aussi ; et, tout aussitôt, il tint une conduite, dont la singularité aurait dû éveiller l’attention des grands chefs de l’armée, qui étaient tous au courant du peu de valeur morale du personnage que les passions politiques avaient fait placer à leur tête.
C’est la bataille du 16 août, Rezonville, qu’il parvient à perdre, malgré une supériorité de forces écrasantes, préoccupé qu’il prétend être de voir sa gauche coupée de Metz, qu’il doit cependant vouloir quitter, puisqu’il combat pour s’en éloigner. Absorbé par la mise en batterie de quelques pièces, il ignore tout ce qui se passe à sa droite victorieuse où le manque de commandement de décision et d’initiative laisse échapper la victoire.
C’est, le 17, l’immobilité et la retraite vers Metz, devant un ennemi qui ne bouge pas.
C’est la bataille du 18, Saint-Privat, lutte héroïque à laquelle il reste étranger ; jouant au billard dans un fort ; laissant à ses lieutenants le soin d’exécuter les ordres qu’il a donnés et qui les font reculer, jusque sous les murs de Metz.
C’est la tentative de sortie du 31 août, 1 septembre, Servigny, tentative énigmatique qu’il s’abstient encore de diriger et qu’il exécute, du côté qui n’est pas le bon, comme disent les soldats, puisqu’il est opposé à celui par où devait arriver le maréchal de Mac-Mahon, pour le dégager.
Enfin c’est le blocus ; le blocus que coupent les vigoureux combats de Peltre et de Ladonchamp ; le blocus long de deux mois !
Les vivres diminuent, on se rationne ; les fourrages font défaut, les chevaux maigrissent et perdent leurs forces ; et le bétail manque ; on mange les chevaux ; on n’a plus de cavalerie, fort peu d’artillerie ; les munitions deviennent insuffisantes.
Et chaque jour, pendant deux mois, deux longs mois, c’est l’agonie régulière, croissante, fatale, progressive, de la dernière armée de la France, qui se poursuit, jusqu’au jour du dénouement tragique, dont chaque jour, chaque heure, rapproche ces soldats valeureux et désarmés !
Pendant ce temps que faisaient les grands chefs, qui bientôt ne devaient plus commander qu’à des ombres ; le maréchal Lebœuf qui, quelques jours avant, était ministre de la guerre ; le maréchal Canrobert, le doyen, soldat d’Afrique, de Crimée et d’Italie, héros de Saint-Privat ? Ils assistaient, muets à la consomption de leurs propres forces. Bientôt il ne leur resterait plus qu’à implorer la pitié d’un ennemi qui ne les avait pas vaincus ; mais l’observation des sentiments hiérarchiques leur commandait une obéissance silencieuse et passive, tandis que le maréchal Bazaine, l’artisan unique de cette lente destruction, restait impassible, dans un repos que personne ne s’avisait de troubler.
Car, non, l’histoire ne le croira pas, il ne vint à l’idée d’aucun de ces chefs, qui n’avaient jamais connu la peur cependant, d’aller demander au maréchal ce que visaient ses projets, ce qu’il attendait pour agir, tandis que chaque jour diminuait ses forces ; ce qu’il comptait faire de l’honneur de ses troupes, de l’honneur et du salut de la France !
Cela eût, paraît-il, manqué de correction ; cela eût été contraire au dogme de l’obéissance dont ils croyaient donner l’exemple, de l’obéissance poussée jusqu’à l’héroïsme, ou plutôt jusqu’à la servilité ! Tous se turent, jusqu’au jour où le maréchal les convoqua, pour leur annoncer qu’il fallait capituler et donna l’ordre à l’un d’eux d’aller discuter, avec l’ennemi, les conditions de la capitulation, son œuvre !
Je ne sais pas si jamais l’histoire enregistrera un pareil phénomène ; mais ce que je sais c’est que celui-là suffit, pour faire condamner et pour faire maudire ce que l’abaissement du caractère appelle, improprement, du beau mot d’obéissance !
Oh ! non ce n’est pas la belle vertu d’obéissance, qui peut conduire à des catastrophes semblables où sombre la grandeur d’un pays !
Que penserait-on de parents qui assisteraient, pendant deux mois, à la lente agonie de ce qu’ils ont de plus cher, sans requérir aucun secours sous le prétexte que le malade n’en demande pas ? Que penserait-on de magistrats qui regarderaient, sans bouger, un incendie consumer leur ville, pendant deux mois, sous le prétexte que le secours des pompiers n’a pas été réclamé par qui de droit ?
Ce n’est ni la droiture de caractère, ni le sentiment de l’abnégation, ni l’esprit de sacrifice qui conduisent à cette obéissance inerte et vraiment coupable. C’est l’abaissement du caractère ; c’est la peur des responsabilités ; c’est la crainte des initiatives ; c’est parfois aussi un sentiment plus bas, qui pousse à laisser à autrui l’odieux de commettre une faute, même un crime, qu’on sait pouvoir achever et compléter, sans risque aucun pour sa propre mémoire.
Et dans le volumineux factum qu’il rédigea, à Madrid, mélange d’inconscience, de duplicité, d’ignorance et de haine, l’ex-maréchal se plaint du manque de discipline et d’obéissance de ses lieutenants ! On rirait, si on l’osait !
Mais tout cela dirait-on remonte à l’époque de la pourriture impériale et notre armée nationale est, pour toujours, à l’abri de semblables hontes !
Cela a pu être, en effet, mais cela n’est plus. Oui, il est vrai, qu’instruite par nos malheurs l’armée avait été transformée par un souffle vivifiant ; jusqu’au jour où l’Affaire a déchaîné sur elle sa détestable action, elle a travaillé, active, ardente, dévouée, passionnée, ayant au cœur la foi dans son œuvre, l’espérance dans son avenir, l’amour de la Patrie. Conduite par des chefs, généralement bien choisis, qu’elle estimait, elle allait, sans crainte de compter dans ses rangs, ni traître, ni délateur ; et chaque année des progrès constants récompensaient les efforts de ces braves soldats que la Patrie aimait, honorait et acclamait.
On savait ce qu’on pouvait commander à des gens d’honneur, et on savait aussi l’obéissance qu’on devait à des chefs dignes d’estime et de confiance.
En est-il de même, aujourd’hui qu’un souffle desséchant, destructeur et mortel, a secoué et ébranlé, et menace tout l’édifice ?
Maintenant qu’on a vu, et qu’on voit, à la tête de l’armée, ceux que je ne veux pas nommer. Maintenant, qu’on voit à la tête de hauts commandements des officiers qu’on ne peut saluer ; qu’on voit, dans les rangs, des condamnés ; qu’on voit l’avancement que règle la délation accordé à ceux qui n’en sont pas dignes et refusé à ceux qui le méritent ; qu’on voit renverser les institutions qui sauvegardent la discipline ; qu’on voit encourager toutes les faiblesses et récompenser les cambrioleurs les plus résolus ou les juges les plus serviles ; qu’on voit corrompre le cœur des soldats, en y excitant au lieu de l’esprit de sacrifice, la religion de la mutualité, au lieu de l’amour du métier, le dégoût qu’amènent les idées pacifistes et la pratique, dans la caserne, des occupations de la profession civile ; que sous leurs yeux, enfin, on frappe sans justice, à tort et à travers, les officiers qui les commandent ?
Humiliée, inquiète, divisée, troublée dans ses croyances, détournée de ses devoirs essentiels, soumise à des chefs qui n’ont pas tous son estime ni tous sa confiance, l’armée que notre gouvernement a abaissée et s’efforce de faire à son image, risque de ne plus être capable de remplir les tâches que la Patrie lui confierait.
Elle est, dès maintenant, au-dessous de cette armée, si valeureuse pourtant, que des doctrines fausses ont perdue à Metz ; elle est, surtout, fort au-dessous de la belle et forte et jeune armée, que vingt-cinq années de travail et de dévouement au bien et à l’honneur avaient donnée à la France.
Désormais, par le fait de l’action gouvernementale, elle est exposée, préparée, chaque jour davantage, à subir les calamités que peuvent déchaîner sur elle la perversion de l’exercice du commandement de chefs, d’un savoir souvent insuffisant, et parfois même sans dignité, et la perversion du beau sentiment de l’obéissance chez les inférieurs, souvent dénués de caractère, d’initiative, de volonté et que possède et qu’aveugle le désir de parvenir.
Si, dans de pareilles conditions, qu’un gouvernement fort, honnête et français modifierait promptement, l’armée court le risque de ne pouvoir pas affronter, avec succès, les périls de la guerre ; soupçonnée, calomniée, insultée, poursuivie, frappée, torturée comme elle est par la haine infatigable des Jacobins et de leurs alliés, est-elle capable de sauvegarder la paix publique ?
Servile instrument des folies criminelles d’un pouvoir sans honneur, est-elle encore l’armée de l’ordre, l’ancre de salut, sur laquelle la Patrie croit pouvoir compter toujours ?
C’est ce qu’il convient d’examiner.