CHAPITRE XI
LE COMTE DE CHAMBORD
Que, dans sa colère et sa douleur, Tocqueville ait songé au seul recours qui restât à la France à la fois contre le despotisme et contre l’anarchie, au seul régime, la monarchie régulière, dont on pût alors attendre en même temps l’ordre et la liberté, rien d’étonnant.
Encore importe-t-il de le prouver avec des textes, tant, par un abus fâcheux des mots, nous avons coutume en France, à l’heure présente, de nous imaginer qu’on ne peut tenir un compte raisonnable du fait démocratique ni sauvegarder sa liberté, qu’à la condition d’adhérer à la doctrine, au moins à la formule républicaine. La question de la République ne se posait pas au temps de Tocqueville. Il avait été lui-même ministre de la République, mais sous le Prince-Président, et l’aventure par où s’était conclue cette courte expérience n’était pas pour lui donner le goût qu’on la recommençât. Ce qu’on peut dire, c’est que cet homme, qui avait vécu sous tant de régimes, ne tenait à aucun expressément. Il mettait la France d’abord, la liberté ensuite, au-dessus de toutes les querelles de parti. A n’écouter que son cœur, il serait resté légitimiste. Il était devenu successivement, par raison, orléaniste et républicain. Le dégoût, l’horreur, que la dictature impériale lui inspirait, le ramenaient naturellement vers l’une ou l’autre des deux branches de la dynastie royale; et sans doute eût-il été quelque peu déchiré entre elles, sans la fusion qui se négociait alors et qui semble l’avoir vivement intéressé.
Pour juger combien cet homme avait besoin de retrouver une foi politique, il faut se représenter dans quel état il se trouve depuis l’effondrement de la monarchie de juillet. «Ce que vous comprendrez difficilement, écrivait-il à Gobineau en 1850, c’est à quel degré d’apathie je suis tombé. Je suis à peine à l’état de spectateur; car du moins le spectateur regarde et moi je ne me donne pas cette peine. Cela vient surtout de cette obscurité de plus en plus profonde qui se répand sur le tableau toujours si obscur qu’on nomme l’avenir. Figurez-vous un homme qui voyage par une nuit de décembre sans lune et doublée de brouillards, et dites-moi un peu l’agrément qu’il aurait à regarder par la portière les effets du paysage. Cet homme, c’est la France entière. C’est une nuit de cette espèce qui nous environne. Les hommes qui ont des lunettes n’y voient pas plus loin que ceux qui n’ont que leurs yeux et tous ces aveugles cheminent ensemble, se frappant les uns les autres dans les ténèbres, en attendant qu’ils arrivent tout ensemble au fossé qui se trouve peut-être au bout de la route...[57]»
[57] SCHEMANN, _op. cit._, p. 35.
Il ne cesse, sous Louis-Napoléon, de penser aux Bourbons. Dans un de ses entretiens avec Senior, en 1851, je trouve ceci: «On dit que les Bourbons sont une race usée et on donne comme exemples Louis XVI, Ferdinand Ier de Naples, Charles IV d’Espagne; mais qui peut être plus Bourbon que la famille de Louis-Philippe, issue des Bourbons de France et de ceux de Naples? Et cependant elle ferait une famille remarquable dans la vie privée. Je ne puis croire, ajoute-t-il, que les Bourbons de France ne soient pas destinés à jouer encore un grand rôle; leur fortune présente les y prépare[58].»
[58] D’EICHTAL, _op. cit._, p. 305.
Il tient à ce moment à la branche cadette plus qu’à l’autre. «Les Orléanistes, explique-t-il au même Senior, n’ont aucun droit au trône, ils ont peu d’amis et, par suite, peu de chances immédiates de succès... mais il n’est pas vrai qu’ils n’aient pas de perspectives d’avenir. S’ils ont moins d’amis qu’Henri V, ils ont moins d’ennemis; ils représentent pour le peuple français une forme de gouvernement qui nous convient mieux que la République, sans les souvenirs de l’insolence féodale de l’ancien régime, ni des guerres et des catastrophes de l’Empire... Plus tard, ajoute-t-il, nous pourrions songer à cette branche cadette, comme au meilleur levier, pour nous sortir du bourbier de la «liberté, égalité et fraternité...»
Car il n’aime pas les formules républicaines. Il l’a dit expressément à ses électeurs, en 1848 dans sa profession de foi: «Il y en a qui croient que la République doit être conquérante et propagandiste: je ne suis pas républicain de cette manière.» Il n’aurait pas été républicain sous notre troisième République: il aurait haï une certaine dictature démagogique dont nous arrivons, par habitude, à ne plus toujours sentir le poids. Et l’impuissance foncière d’un tel régime l’avait frappé dans un temps où la France n’en avait pas encore fait la coûteuse expérience.
Par contre, s’il parle de la _fusion_, de la réconciliation des deux branches, et de la remise de la couronne à Henri V, avec la succession au comte de Paris, il conclut: «Ceci est peut-être notre meilleure chance.»
Comment fut-il amené, sinon à entrer dans les conseils du comte de Chambord, du moins à rédiger pour celui-ci la note qu’on va lire, je n’ai rien trouvé dans les papiers qu’il a laissés qui m’ait apporté la moindre lumière sur les circonstances et les raisons de cet acte important de sa vie. C’est au hasard d’une conversation avec le comte de Blois, le père du sénateur actuel, que l’existence de ce document me fut révélée. Mon interlocuteur avait entendu dire que Tocqueville avait remis, vers 1852 ou 1853, un mémoire au Prince et que, sans doute, on en trouverait trace en consultant les archives de Forsdorff. J’ai vainement fait faire en Autriche les recherches les plus minutieuses, et je désespérais de retrouver ce document, auquel j’attachais un grand prix, quand le comte de Kergorlay m’en fit parvenir une copie qu’il tenait de son père, le fidèle ami de Tocqueville.
Nous allons lire cette pièce curieuse.
Elle porte la date du 14 janvier 1852. Mais je me demande s’il n’y a pas eu, chez le copiste, erreur de lecture. Au lendemain du coup d’état, Tocqueville n’eût pas été en état de rédiger une telle note avec sang-froid. Je suppose qu’il faut lire 14 janvier 1853. Une note du comte Louis de Kergorlay indique que ce travail avait été sollicité par le duc de Lévis, qui faisait alors partie de la maison du comte de Chambord, et qu’elle fut effectivement remise au Prince.
En voici le texte:
Paris, 14 janvier 1852 (1853).
«L’époque actuelle est triste mais elle n’est pas obscure. Jamais il n’a été plus facile de voir les causes d’un grand évènement, son caractère et les moyens à prendre pour en produire un contraire, si cela est possible, chose qui reste le secret de Dieu.
«Ce que je vais dire me paraît si clair, qu’il me semble impossible que cela soit contesté, si ce n’est par des passions aveugles ou vulgaires, ou bien par la vanité plus insurmontable encore des chefs de parti n’ayant pas le temps d’attendre le développement naturel des faits et voulant se donner une importance immédiate dans les conseils où il importe de faire parvenir l’exacte vérité.--Je ne puis guère qu’énoncer dans leur ordre mes idées, n’ayant ni le temps ni la volonté de les développer.
«1º Le premier point qui me paraît hors de doute, c’est que le gouvernement actuel me paraît mieux placé qu’aucun autre qu’on pourrait imaginer, mais surtout que celui de la branche aînée, pour exercer le pouvoir absolu, et que, si le naturel de la France est, non pas momentanément altéré, comme je le crois, mais changé, comme on le dit, le gouvernement actuel durera, parce qu’il est celui qui répondra le mieux à ce nouvel état des esprits et des mœurs. Il a plusieurs facilités pour exercer le pouvoir absolu que nul ne peut avoir comme lui.
«Il est révolutionnaire dans son origine et ses traditions, de telle façon qu’il n’alarme aucun des grands intérêts que la Révolution a créés; il ne fait craindre ni le retour de l’ancien régime, ni la prépondérance des nobles, ni la domination du clergé; il satisfait, en un mot, à tous les instincts nouveaux, sauf celui de la liberté, et c’est en s’appuyant sur tous ces instincts qu’il peut parvenir à comprimer le dernier. On dit que le Gouvernement de Louis-Napoléon ne pourra durer parce que c’est celui d’un aventurier. Je réponds que c’est précisément parce qu’il est un aventurier que son gouvernement a des chances de durée en restant absolu.
«Indépendamment de l’origine révolutionnaire, il a l’origine militaire et napoléonienne, ce qui lui permet d’abord de trouver dans l’armée, indépendamment même de la nation, un appui solide, l’armée étant devenue, par son avènement, une sorte d’aristocratie, et secondement, d’user de tous les procédés du gouvernement militaire et de rétablir toutes les traditions du despotisme impérial, position que ne pourrait jamais occuper la vieille race de nos rois qui, étant un pouvoir régulier, civil, moral dans son origine, doux et modéré dans ses habitudes, serait bientôt embarrassé par ses bons principes, plus gêné que servi par l’appareil du despotisme, et ne parviendrait guère, voulant l’utiliser, qu’à faire naître les résistances sans y trouver les moyens de les réprimer.
«D’où je conclus, comme chose non seulement vraisemblable ou même vraie, mais évidente, que le seul gouvernement qui puisse user du pouvoir absolu est celui-ci; que si l’esprit de la liberté est éteint en France, il durera et qu’il ne sera renversé que si cet esprit se réveille.
«2º Ce qui me semble non moins certain, quoique d’une moindre évidence, c’est que cet esprit se réveillera; le moment du réveil seul est douteux.
«Je ne suis pas de ceux qui disent avec assurance que la longue et terrible révolution à laquelle nous assistons depuis soixante ans, aboutira nécessairement et partout à la liberté.
«Je dis, au contraire, qu’elle pourrait bien finir par mener partout au despotisme. Mais ces temps sont encore loin de nous, s’ils doivent jamais venir. Je tiens l’établissement du pouvoir absolu impossible aujourd’hui.--Il y a dans nos qualités, dans nos défauts, dans nos vices même quelque chose qui s’y oppose encore invinciblement. Nos habitudes luttent avec avantage contre lui, alors même qu’il se trouve momentanément aidé par nos idées.--L’esprit général du temps, en un mot, y résiste et en aura raison, malgré les circonstances accidentelles et passagères qui le servent.
«Ce qui rend, en France, tous les gouvernements et si forts et si faibles, c’est qu’en politique comme presque en toutes choses, nous n’avons que des sensations et pas de principes: nous venons de sentir les abus et les périls de la liberté, nous nous éloignons d’elle. Nous allons sentir les violences, les gênes, la tyrannie tracassière d’un pouvoir militaire et bureaucratique, nous nous éloignerons bientôt de lui.
«Croire que la France fasse une révolution nouvelle, pour changer le gouvernement absolu actuel contre un gouvernement absolu d’une autre espèce, est une chimère ridicule. Je le répète, le gouvernement de Louis-Napoléon durera, ou bien il sera renversé par l’esprit de liberté. Je mets toujours à part les causes de ruine qui pourront venir de l’étranger, causes presque aussi funestes au gouvernement qui y prendrait naissance, qu’à celui qui y trouverait la mort, ce qui est, par conséquent, très à désirer de ne pas voir se produire.
«La conduite à tenir pour le représentant de la Monarchie traditionnelle est donc indiquée à l’avance avec une clarté plus grande que celle qui éclaire d’ordinaire, dans des temps aussi difficiles que les nôtres, le chemin à suivre.
«Il faut qu’il représente, aux yeux des Français, la liberté régulière, et qu’il donne d’avance à l’esprit de liberté des garanties suffisantes.
«Monseigneur le comte de Chambord est mieux placé que personne pour prendre ce rôle; il lui est plus nécessaire qu’à un autre de la prendre.
«1º Il est mieux placé qu’aucun autre: Lui seul, en effet, peut rassurer complètement ceux qui tout en ayant le goût de la liberté, ont peur d’elle: ce qui est la majorité. Un pouvoir traditionnel qui s’appuie naturellement sur les classes supérieures et morales de la nation, donne toutes sortes de garanties que, dans ses mains, la liberté ne sera pas tournée contre l’ordre. Il répond plus qu’aucun autre à l’idée de liberté régulière et modérée qui reste au fond de l’esprit des Français, au milieu même de l’entraînement anti-libéral dans lequel la peur du socialisme les a précipités.
«2º Il est plus nécessaire à Mgr le comte de Chambord qu’à aucun autre de prendre ce rôle.
«Je l’ai déjà dit: la branche aînée a contre elle tous les instincts que la Révolution a créés, sauf un: l’instinct de la liberté. Si elle n’est pas libérale, elle est, de fond en comble, contre-révolutionnaire, ce qui la rend inacceptable pour les masses. Elle ne se rattache honorablement et utilement au monde nouveau que par le libéralisme.
«Ce qui rendait sa cause sans ressource durant les vingt années qui viennent de s’écouler, c’est que, durant ces vingt années, elle ne pouvait apparaître que comme une réaction contre la liberté. Elle était réduite alors à ne représenter que l’autorité qui, dans ses mains, réveille toujours l’idée de l’ancien régime. Aujourd’hui, sans cesser d’être le pouvoir qui donne le plus de puissance au principe de l’autorité, elle s’offre naturellement comme une réaction contre le despotisme. Pour la première fois, depuis 1830, tout le monde peut croire à son libéralisme, parce que chacun sent que le libéralisme est devenu sa force et son moyen. Dans ce sens, on peut dire que le coup d’État du 2 décembre, qui est si funeste à la France, est une merveilleuse fortune pour la branche aînée des Bourbons.
«Ce qui achève de lui rendre le rôle libéral un rôle nécessaire, c’est que, si elle ne le prend pas, il sera rempli par la maison d’Orléans: celle-ci le tient déjà par tradition et par nécessité, et il ne faut pas se dissimuler qu’il lui donne une grande force.
«Tant que la branche aînée ne remplira pas ce rôle, elle le laisse à la cadette, et la fusion des deux branches est impossible, car la position de représentant unique de la liberté constitutionnelle est trop haute et trop forte pour qu’on puisse jamais croire que la maison d’Orléans veuille l’abandonner tant qu’on la lui laissera occuper seule. Je n’oserais, pour ma part, y pousser, si j’étais dans ses conseils.--Ce n’est qu’en devenant franchement libérale que la branche aînée peut ôter à la branche cadette l’intérêt que celle-ci conserve de se tenir à part et lui fournir un terrain honorable et facile de ralliement.
«3º Il est bien nécessaire que la branche aînée se hâte de donner des gages à la liberté, afin de ne pas laisser s’éloigner d’elle les espérances et les regards des libéraux. Ceux-ci (ceux du moins qui ont des principes et des volontés arrêtées) sont, en ce moment, en petit nombre; mais il faut bien voir qu’ils forment le noyau de la résistance contre le pouvoir actuel; c’est eux qui ramasseront bientôt et réuniront ensemble les mécontentements épars que le gouvernement fera naître; ils donneront à ces mécontentements un corps, une voix, un but, en feront un esprit d’opposition systématique et marcheront à la tête de tous les ennemis divers que ceux qui gouvernent en France ne tardent jamais à se faire. Ce sont donc ces hommes-là qu’il faut gagner, sinon par des actes publics qui pourraient être intempestifs en ce moment, du moins par des engagements pris en particulier, et auxquels la parfaite bonne foi qu’on reconnaît à Mgr le comte de Chambord donnerait, sur l’esprit de ceux vis-à-vis desquels on les prendrait, une grande puissance.
«Parmi les libéraux, un certain nombre n’ont jamais eu de préjugés contre la branche aînée; les préjugés des autres se sont presque effacés en présence des derniers événements. Tous sentent que Mgr le comte de Chambord est le mieux placé, s’il le veut, pour donner tout à la fois des garanties suffisantes à l’ordre et à la liberté, et pour fonder une monarchie qui réponde à ces deux besoins.--Leur esprit et leur cœur sont donc naturellement ouverts en ce moment; mais ils se refermeront bientôt, si les résolutions de Mgr le comte de Chambord, en fait de liberté, leur semblent douteuses, car, au fond, ils ne sont attachés en politique qu’à la cause de la liberté. La légitimité ne sera jamais pour eux qu’un moyen et non une fin, et ils deviendront orléanistes, le jour où ils seront convaincus que la branche aînée ne peut pas ou ne veut pas devenir libérale.
«4º Quant aux moyens de convaincre les libéraux, j’ai déjà dit qu’ils ne me paraissaient pas devoir consister en ce moment en actes publics, mais en engagements particuliers de telle nature qu’ils convainquent pleinement les principaux d’entre eux et leur permettent de donner à leur tour des assurances positives à leurs amis et même à leurs adversaires.
«Je ne pense pas qu’il y ait lieu pour Mgr le comte de Chambord, quant à présent, de s’expliquer sur le détail des lois politiques, ni même sur la mesure exacte de libertés publiques qu’il peut avoir en vue. Le temps n’en est pas venu et on ne peut pas lui demander de dire ce qu’il ne peut savoir. Mais, ce qu’il peut et doit faire savoir, dès à présent, c’est sa ferme et définitive résolution de ne rétablir en France que la monarchie constitutionnelle et représentative, avec ses principaux caractères qui sont: 1º la garantie de la liberté individuelle; 2º une représentation nationale sincère; 3º une liberté et une publicité complète des discussions parlementaires; 4º une liberté de la presse réelle.
«Je cherche, comme on le voit, à prendre ce qui me paraît le plus substantiel dans le régime de la royauté constitutionnelle. Je crois qu’en dehors de ces quatre conditions, que je viens d’énumérer, ce régime n’existerait pas en réalité et n’en aurait que l’apparence trompeuse. Une telle concession serait mensongère; elle fonderait un état de choses sans dignité pour le prince, sans garantie pour le peuple, et sans durée.
«Ces quatre libertés sont nécessaires, mais je conviens volontiers qu’on peut leur donner plus ou moins de développement dans la pratique. Je suis porté à croire, quant à moi, qu’après l’anarchie qui a suivi 1848, et en sortant du despotisme que nous subissons en ce moment, il sera nécessaire d’user de grande prudence dans le rétablissement de la monarchie constitutionnelle; qu’il faudra d’abord, voyez comme l’épreuve rend raisonnable, assurer au pouvoir royal tous les droits qui sont compatibles avec la liberté, et ne reconnaître, dans les premiers temps, à la liberté que les droits indispensables sans lesquels elle ne pourrait pas exister.
«Ainsi, pour expliquer ma pensée par deux exemples: un parlement où l’on discute librement et dont les discussions sont publiques, me paraît une condition _sine quâ non_ de la monarchie constitutionnelle; mais il ne s’en suit pas, nécessairement, que le Parlement ne puisse d’abord être fort restreint dans ses attributions et resserré dans la durée de ses travaux.
«La liberté de la presse me semble encore une des conditions nécessaires de la monarchie constitutionnelle; mais il n’en résulte pas, qu’en dehors de la censure préalable, on ne puisse et ne doive prendre toutes sortes de garanties contre les abus de cette liberté redoutable.
«On ne demande pas, je le répète, à Mgr le comte de Chambord, l’engagement de rétablir les libertés dont j’ai parlé dans l’état où la Monarchie de juillet les avait laissées. Ce qu’on lui demande, c’est de garantir que ces libertés seront rétablies dans la mesure qui est indispensable pour que le système constitutionnel soit une réalité et non une apparence.»
C’est une singulière destinée que celle de ce Tocqueville. Parce qu’il a annoncé avec plus d’éclat que d’autres une vérité qu’on ne peut pas contester, à savoir le progrès constant de l’égalité des droits entre les hommes depuis l’avènement du christianisme, il a passé pour un démocrate, à la façon des idéologues sans psychologie que nous coudoyons tous les jours. Parce qu’il avait dans l’âme un goût vif pour l’indépendance, un sentiment aigu de sa dignité, un souci ombrageux de rester fier, on l’a classé au nombre des libéraux de l’espèce commune, gens de désordre et de destruction, ou, quand leurs intentions sont heureuses, hommes sans caractère. Et voilà qu’à le regarder de très près, nous le voyons à ce point éloigné des autres démocrates et des autres libéraux que, s’il tient encore aux formes de la liberté et s’il y tient expressément, il le fait avec la prudence et la circonspection d’un homme qui sent d’abord la nécessité de l’ordre et de l’autorité; et que s’il est à l’heure présente, un groupement qui pourrait le revendiquer pour un de ses précurseurs et l’un de ses maîtres, c’est celui auquel appartenait ce Léon de Montesquiou, mort à la guerre, et dont l’un des écrits les plus ardents, les plus passionnés, porte ce titre: «_M. de Tocqueville est un criminel._» J’avais promis à Léon de Montesquiou de lui présenter un jour un Tocqueville qui l’étonnerait un peu, un Tocqueville, ami de la France d’abord, serviteur passionné de l’ordre et de l’autorité, mais épris aussi de liberté, d’une liberté si désirable, si nécessaire, si belle, que non seulement elle ne portât pas ombrage à l’autorité, mais qu’elle s’harmonisât avec elle, la corrigeant, la complétant, la rendant plus douce et par là plus efficace, plus aimable et par là plus durable et bienfaisante. Tocqueville, que cet homme sévère a pris un peu vite pour un criminel, parce que le vocabulaire courant obligeait qu’on le dît de son temps libéral et démocrate, pourrait être, en réalité, revendiqué pour un de ses patrons par l’école politique d’aujourd’hui qui désire le retour à des institutions d’où la France tirait autrefois sa grandeur.