XVI...
«A mesure que se développe en France la prospérité que je viens de décrire, les esprits paraissent cependant plus mal assis et plus inquiets, le mécontentement public s’aigrit; la haine contre toutes les institutions anciennes va croissant. La nation marche visiblement vers une Révolution.
«... Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis qu’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège... Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer. Il n’y a qu’un grand génie qui puisse sauver un prince qui entreprend de soulager ses sujets après une oppression longue. Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire. Tout ce qu’on ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et en rend le sentiment plus cuisant: le mal est devenu moindre, mais la sensibilité est plus vive... Les plus petits coups de l’arbitraire de Louis XVI paraissaient plus difficiles à supporter que tout le despotisme de Louis XIV. Le court emprisonnement de Beaumarchais produisit plus d’émotion dans Paris que les dragonnades.
«Personne ne prétend plus, en 1780, que la France est en décadence; on dirait, au contraire, qu’il n’y a, en ce moment, plus de bornes à ses progrès. C’est alors que la théorie de la perfectibilité continue et indéfinie de l’homme prend naissance. Vingt ans auparavant, on n’espérait rien de l’avenir; maintenant, on n’en redoute rien. L’imagination, s’emparant d’avance de cette félicité prochaine et inouïe, rend insensible aux biens qu’on a déjà et précipite vers les choses nouvelles.»
Et Tocqueville conclut que la Révolution était fatale. Il la trouve fatale, parce qu’elle a eu lieu.
Toute la question est de savoir s’il n’aurait pas pu dire aussi bien: elle a eu lieu, quoiqu’elle ne fût pas fatale; bien plus, des hommes l’ont faite, se sont hâtés de la faire, au moment où ils ont vu que leur heure, attendue depuis longtemps, allait passer.