ÉPILOGUE.
ROSALINDE, aux spectateurs.
Ce n’est pas la mode de voir l’héroïne en épilogue, mais ce n’est pas plus malséant que de voir le héros en prologue. S’il est vrai que bon vin n’a pas besoin d’enseigne, il est vrai aussi qu’une bonne pièce n’a pas besoin d’épilogue. Pourtant à de bon vin on met de bonnes enseignes, et les bonnes pièces semblent meilleures à l’aide de bons épilogues. Dans quel embarras suis-je donc, moi qui ne suis pas un bon épilogue et ne puis intercéder près de vous en faveur d’une bonne pièce ! Je n’ai pas les vêtements d’une mendiante ; mendier ne me sied donc pas. Ma ressource est de vous conjurer et je commencerai par les femmes… Ô femmes ! je vous somme, par l’amour que vous portez aux hommes, d’applaudir dans cette pièce tout ce qui vous en plaît ; et vous, ô homme, par l’amour que vous portez aux femmes (et je m’aperçois à vos sourires que nul de vous ne les hait), je vous somme de concourir avec les femmes au succès de la pièce… Si j’étais femme, j’embrasserais tous ceux d’entre vous dont la barbe me plairait, dont le teint me charmerait et dont l’haleine ne me rebuterait pas ; et je suis sûre que tous ceux qui ont la barbe belle, le visage beau et l’haleine douce, en retour de mon offre aimable voudront bien, quand j’aurai fait la révérence, m’adresser un cordial adieu.
Tous sortent.
fin de comme il vous plaira.
Notes sur Comme il vous plaira
↑(24) La première édition connue de Comme il vous plaira est celle de 1623. Cette pièce occupe le neuvième rang dans la série des Comédies et y prend place entre le Marchand de Venise et la Sauvage apprivoisée. Elle avait dû être originairement publiée du vivant de Shakespeare en même temps que Beaucoup de bruit pour rien et Henri V, mais la publication en fut suspendue pour des raisons ignorées, ainsi que le prouve l’inscription suivante placée au commencement du second volume des enregistrements au Stationers’ Hall :
« 4 août (sans indication d’année).
La prohibition levée pour Henri V et Beaucoup de bruit pour rien dès l’année 1600, ne paraît pas l’avoir été pour Comme il vous plaira avant l’année 1623.
L’époque à laquelle Comme il vous plaira a été représenté pour la première fois, ne peut être fixée qu’approximativement. Cette comédie n’est pas mentionnée par Meres dans le catalogue des pièces de Shakespeare connues en 1598, et en outre elle cite un vers du poëme de Marlowe, Héro et Léandre, qui ne fut publié que dans le cours de la même année. L’extrait des registres du Stationers’ Hall, antérieur évidemment à la fin de l’année 1600, prouve, d’autre part, qu’elle avait été livrée au public avant cette époque. C’est donc en 1599 ou au plus tard au commencement de l’année 1600, qu’à dû avoir lieu la première représentation de cette ravissante pastorale.
Une tradition, devenue fameuse, attribue à Shakespeare la création du rôle d’Adam dans Comme il vous plaira. Le récit sur lequel repose cette tradition a été recueilli sous le règne de Charles II de la bouche même du dernier frère survivant de Shakespeare, et voici en quels termes le chroniqueur Oldys l’a résumé : « Un des plus jeunes frères de Shakespeare qui vécut jusqu’à un âge avancé, après la restauration du roi Charles II, Gilbert, avait conservé l’habitude de fréquenter les théâtres. Les principaux acteurs de l’époque, tout en lui témoignant la plus grande déférence, tâchaient de le faire parler sur le compte de son frère et lui demandaient avec une vive curiosité des détails, spécialement sur le jeu dramatique de William. Mais déjà Gilbert était tellement cassé par les années et avait la mémoire tellement affaiblie par les infirmités, qu’il ne pouvait qu’éclaircir faiblement les questions qui lui étaient soumises. Tout ce qu’on put obtenir de lui était l’idée vague, indécise et presque oblitérée, qu’une fois il avait vu son frère Will jouer, dans une de ses comédies, le rôle d’un vieillard décrépit : il portait la barbe longue et paraissait si faible, si accablé, si incapable de marcher, qu’il fallait qu’une autre personne le portât jusqu’à une table à laquelle il s’asseyait parmi de nombreux convives, dont un chantait une chanson. » On reconnaît à cette description l’entrée d’Adam à la scène x.
Comme il vous plaira a donné lieu à de nombreuses imitations. La seule qui mérite de rester célèbre est une charmante variation que M George Sand a fait jouer, en 1856, sur la scène du Théâtre-Français.
↑(25) Shakespeare donne ici l’autorité de la poésie à une croyance populaire, d’après laquelle la tête du crapaud était censée renfermer une pierre précieuse, douée de prodigieuses vertus. Cette croyance était d’ailleurs confirmée par plus d’un savant livre. « Il est hors de doute, écrivait en 1569 le naturaliste Edward Fenton, qu’il y a dans la tête des vieux et gros crapauds une pierre appelée Borax ou Stelon. Elle se trouve le plus communément dans la tête du crapaud mâle, a le pouvoir d’empêcher l’empoisonnement et est un spécifique souverain contre l’affection de la pierre. » — Merveilles secrètes de la nature, in-quarto.
↑(26) « Il y a beaucoup de grâce dans cette petite ruse de Rosalinde : elle critique son amoureux, dans l’espoir d’être contredite, et quand Célia confirme ses accusations avec une complaisance malicieuse, elle se contredit elle-même plutôt que de laisser son favori sans défense. » Jonhson.
↑(27)
Quiconque doit aimer aime à première vue.
Ce vers, cité ici par la bergère Phébé, est emprunté à un poëme de Marlowe, publié en 1598, Héro et Léandre. L’invocation au « pâtre enseveli » est un touchant souvenir adressé par l’auteur de Comme il vous plaira à l’auteur de Faust, ce jeune poëte mort avant l’âge, dont j’ai raconté ailleurs la fin tragique.
↑(28) « On a élevé dans Cheapside un tabernacle en marbre gris curieusement sculpté, sous lequel est une statue de Diane en albâtre, dont les seins nus laissent jaillir de l’eau, amenée de la Tamise. » Stowe’s Survey of London, 1599.
↑(29) « Ceci est une épigramme à l’adresse des biographes qui, racontant la vie des philosophes de l’antiquité, tels que Diogène Laerce, Philostrate, Eunapius, etc., rapportaient comme des exemples de la plus haute sagesse les paroles et les actions les plus insignifiantes, » Warburton. — Un livre appelé les Dictons et les Paroles des Philosophes, avait été publié par Caxton en 1477. Il fut traduit du français en anglais par lord Rivers. Et c’est sans doute par cette version que Shakespeare a eu connaissance de ces pauvretés philosophiques. » Steevens.
↑(30) « Le livre auquel il est fait ici allusion est un traité d’un certain Vincentio Saviolo, intitulé : De l’honneur et des querelles honorables, in-quarto imprimé par Wolf en 1594. La première partie de ce traité a pour titre : Discours fort nécessaire à tous les gentilshommes qui ont souci de leur honneur, touchant la façon de donner et de recevoir le démenti, d’où s’ensuivent le duel et le combat sous diverses formes et maints autres inconvénients, faute d’avoir la vraie science de l’honneur et la vraie intelligence et les termes qui sont ici expliqués. — Les titres des divers chapitres sont comme il suit : — I. Quelle est la raison pour laquelle la Partie à laquelle est donné le Démenti, doit devenir l’Agresseur et de la Nature des Démentis. — II. De la Méthode et de la Diversité des Démentis. — III. Des Démentis certains [ou directs]. — IV. Des Démentis conditionnels. — V. Du Démenti en général. — VI. Du Démenti en particulier. — VII. Des Démentis puérils. — VIII. Conclusions touchant la manière d’extorquer ou de rétorquer le Démenti [ou la contradiction querelleuse]. — Au chapitre des Démentis conditionnels, l’auteur, parlant de la particule Si, dit : « Les démentis conditionnels sont ceux qui sont donnés conditionnellement, par exemple, par un homme disant ou écrivant ces mots : Si tu as dit que j’ai fait affront à milord, tu en as menti ; Si tu le dis à l’avenir, tu en auras menti. Ces sortes de démentis donnent souvent lieu à de vives discussions verbales qui ne peuvent aboutir à aucune conclusion décisive. » Saviolo entend par là que deux adversaires ne peuvent parvenir à se couper la gorge tant qu’un Si les sépare. Voilà pourquoi Shakespeare fait dire à Pierre de Touche : « J’ai vu le cas où sept juges n’avaient pu arranger une querelle ; les adversaires se rencontrant, l’un d’eux eut tout bonnement l’idée d’un Si, comme par exemple : si vous avez dit ceci, j’ai dit cela ; et alors ils se serrèrent la main et jurèrent d’être frères. Votre si est l’unique juge de paix ; il y a une grande vertu dans le si. » Caranza était un autre de ces auteurs qui laisaient autorité en matière de duel. Fleicher le ridiculise avec esprit au dernier acte de son Pèlerinage d’amour. » Warburton.