CHAPITRE XI
La traduction comme moyen de former son style
La traduction et l’art d’écrire.--Les contre-sens.--La traduction et les savants.--Les traductions littérales.--La vraie traduction.--Tacite et Rousseau.--Péguy et la traduction.--Chateaubriand et la littéralité.--Henri Heine et la littéralité.--Les idées de Gœthe.
Nous croyons répondre au désir de bien des lecteurs en consacrant ici quelques pages à l’art de traduire et à la lecture des traductions, considérés comme moyens directs de formation littéraire. Le souci du resserrement, l’obligation de choisir ses mots, de varier ses tournures, de pétrir sa forme sur la forme d’autrui, font de la traduction un vivant enseignement de l’art d’écrire. Ce perpétuel effort contre la difficulté d’expressions est non seulement un travail utile aux traducteurs, mais la simple lecture d’une traduction peut être encore pour tout le monde un précieux exercice de style.
C’était l’avis de Rivarol. «La langue française, dit-il, ne recevra toute sa perfection qu’en allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies richesses, en fouillant dans l’antiquité, à qui elle doit son premier levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues. La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte pour ainsi dire dans tous les sens; bientôt il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa langue; il épuise ses ressources, mais il augmente ses forces, surtout lorsqu’il traduit les ouvrages d’imagination, qui secouent les entraves de la construction grammaticale et donnent des ailes au langage[98].»
[98] RIVAROL, préface de l’Enfer.
Tous les grands écrivains, depuis Ronsard jusqu’à Chateaubriand, recommandent la traduction comme un des meilleurs moyens de former son style.
«Ce fut surtout par la traduction des auteurs anciens, dit Victor Vaillant, que Malherbe prétendit donner à notre langue de la correction et de l’élégance. Il estimait que les efforts et les luttes pénibles de l’esprit, pour reproduire toutes les beautés d’un ancien auteur, étaient merveilleusement propres à assouplir et à embellir le style[99].» Malherbe renvoyait à sa traduction du vingt-troisième livre de Tite-Live «ceux qui lui demandaient des règles pour bien écrire». Du Vair dans son Traité de l’éloquence française conseille les traductions d’anciens auteurs.
[99] Études sur les sermons de Bossuet, p. 180.
Deux choses sont à envisager dans une traduction: le style et le document. S’agit-il d’un poème, c’est le style qui importe. S’agit-il d’histoire, le document a autant d’intérêt que le style. Un texte peut être bien traduit et contenir cependant des contre-sens. Le contre-sens regarde l’historien et l’archéologue; nous ne nous en occuperons pas. Pour le lecteur vraiment artiste, une traduction qui s’efforce de rendre la saveur originale, sera toujours supérieure, malgré ses contre-sens, à une traduction incolore, mais fidèle. Il nous est parfaitement indifférent que Plutarque nous dise que l’armée prit la droite, au lieu de prendre la gauche, et qu’un général ait mis trois jours à chercher la bataille, alors qu’il faisait tout son possible pour l’éviter, ou que l’armée cheminait par une nuit sombre, alors qu’elle marchait par une nuit claire. Ces infidélités n’ôtent rien à la valeur d’une traduction. Ce que nous demandons à une traduction, c’est d’être avant tout une œuvre de style. Les meilleurs traducteurs ne sont ni les grammairiens ni les savants, mais les écrivains et les artistes. Grammairiens et professeurs sont compétents pour le sens des phrases, mais très rarement pour le style. Les traductions les plus célèbres sont des traductions d’écrivains: le Plutarque d’Amyot, le Diodore de Seyssel, l’Hérodote de Saliat, le Tacite de Lavigenère, l’Homère de Leconte de Lisle, le Faust de Gérard de Nerval, le Corbeau de Baudelaire, les citations bibliques de Bossuet, le Journal de Bernal Diaz d’Heredia, le Shakespeare de François Victor Hugo, certains passages de Saavedra où la phrase de Tacite est comme coulée vivante, l’Aminta de Juan Jauregui, qui vaut presque son modèle, etc...
Je vais plus loin. Si un bon helléniste vous dit: «Cette traduction est mauvaise,» ce n’est pas une raison pour le croire, parce que cet helléniste est parfaitement capable de préférer une traduction banale, mais exacte, à une traduction originale, mais fautive. Les savants sont peu sensibles aux qualités littéraires. Leur compétence est souvent dangereuse.
C’étaient des savants et de bons hellénistes, ceux qui propagèrent chez nous les erreurs de Wolf, la pluralité des Homère, la formation de l’Iliade par superpositions de textes et collaborations de rapsodes. C’est contre les savants, qui pendant plus d’un siècle enseignèrent ces absurdités, que des littérateurs sans diplôme défendaient les droits du bon sens et répétaient avec Chateaubriand: «Qu’il y ait eu plusieurs Homère, je laisse aux érudits cette hérésie littéraire.» C’était au nom de la science linguistique que ces messieurs déclaraient péremptoirement: «Ceci est d’Homère. Ceci n’est pas d’Homère.» Aujourd’hui encore, si les théories de Wolf sont à peu près abandonnées, c’est grâce à l’effort de simples écrivains, préoccupés avant tout de juger une œuvre par les procédés d’exécution, le métier et la facture[100].
[100] M. Joseph Bédier a dû faire le même effort contre la science philologique, qui avait embarrassé de tant de rédactions et de traditions la formation de la Chanson de Roland.
La traduction est un gros travail. Filbert Bretin disait dans son vieux langage: «Je publierai hardiment que le travail de traduire est beaucoup plus grand que d’inventer chose nouvelle, ayant déjà essayé et effectué l’un et l’autre, autant que mes trente ans me l’ont permis; et si a tel acte beaucoup plus d’audace que de récompense, et y a mille fois plus à faire à suivre le frayer d’un autre que de passer librement son chemin.»
Qu’est-ce, en effet, que bien traduire? Ce n’est pas seulement donner le sens des phrases; c’est rendre autant que possible les surprises de style, l’audace des mots, le relief d’expressions d’un texte étranger. Bien traduire, c’est faire appel à toutes les ressources de l’art d’écrire; c’est enrichir sa propre langue de transpositions et d’assimilations infiniment précieuses.
Ce résultat, il faut le dire nettement, ne peut être obtenu que par les traductions qui se rapprochent le plus possible de la littéralité. Le principe de la littéralité rencontre encore des oppositions dans le monde universitaire, où l’on préfère, en général, la traduction bon français, la traduction libre. Sayous a naïvement résumé les objections de ces messieurs: «Je n’ai pas à mettre en présence, dit-il, pour les juger, les deux systèmes de la traduction littérale et de la traduction libre: il y a beaucoup à dire en faveur de l’un comme de l’autre. Chacun a ses avantages. Pour ma part, j’incline à penser qu’à traduire littéralement, le traducteur s’expose à être deux fois traître (vous savez le proverbe italien: traduttore traditore), d’abord envers la langue de son auteur, puis envers la sienne, et qu’il y a plus de fidélité réelle à s’attacher au sens des choses qu’à la couleur des mots[101].»
[101] Conseils à une mère, etc., p. 191.
J’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi traduire littéralement, c’est s’exposer à être «deux fois traître», et je ne vois pas qu’il y ait contradiction entre s’attacher au sens des choses et s’attacher à la couleur des mots. En tous cas, Sayous demande qu’on «fasse passer dans sa traduction autant que possible les qualités essentielles du maître, celles qui font la physionomie de son style», et il avoue que, pour obtenir ce résultat, il faut être soi-même écrivain. Nous voilà d’accord. Mais ce que nous disons, nous, c’est que ce résultat ne peut être atteint que par la méthode de littéralité, qui, seule, peut rendre quelque chose des beautés de votre modèle. Nous ne demandons pas qu’un traducteur soit grand écrivain; nous exigeons seulement qu’il soit écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui ait le sens du style, qui sente l’originalité, qui cherche à la rendre. On peut parfaitement avoir le sens du style sans être précisément ce qu’on appelle un grand écrivain. Le pire est de n’être pas écrivain du tout, comme la plupart des grammairiens et des savants.
«Mais, dira-t-on, traduire littéralement, ce n’est pas bien écrire, c’est même quelquefois très mal écrire.» Ce n’est peut-être pas, en effet, très bien écrire, au sens où l’entendent les partisans de la traduction bon français; mais ce sera toujours une façon de bien écrire que de vouloir rendre la vie, le relief, la force expressive d’un texte étranger.
Ne nous laissons pas troubler par les protestations surannées des apologistes de la docte Mme Dacier. Sans nous attarder à des discussions qui durent depuis le seizième siècle (Dolet, d’Ablancourt, Estienne Pasquier, du Vair, etc.), je m’adresse ici aux personnes sans parti-pris, qui aiment avant tout le style, et je leur dis: «Tenez pour certain que la littéralité est la meilleure méthode pour bien traduire.» Quand nous disons qu’il faut suivre la littéralité, nous voulons dire, évidemment: autant qu’on le peut, car, prise à la lettre, la littéralité conduit à la barbarie. Rivarol cite une traduction de Dante, faite par un abbé Grangier, tellement calquée sur le texte, qu’elle est plus difficile à entendre que le texte même.
Quelques exemples montreront bien ce que nous voulons dire.
S’il y a dans Virgile: Majores cadunt altis de montibus umbræ, je traduirai: les ombres tombent plus grandes des montagnes[102]. S’il y a: Per amica silentia lunæ, je ne dirai pas: «Un clair de lune ami et silencieux,» mais «les silences amis de la lune.» Le mot silence au pluriel peut sembler hardi. Il a pourtant été magnifiquement employé par Chateaubriand: «Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux...» (Génie du christianisme) et par Victor Hugo: «Parmi les noirs déserts et les mornes silences» (Légende des Siècles, la Défiance d’Onfroy) et par Tailhade: «La brande verte et rose dort immobile dans les silences de midi» (Le Paillasson, p. 104). Si Tacite dit: Luna visa est languescere, je dirai: On vit la lune languir. Si je lis dans une comédie grecque: Mets un bœuf sur ta langue, pour signifier: Tais-toi, je dirai: «Mets un bœuf sur ta langue,» quitte à expliquer l’expression en note. Si je trouve dans Lucrèce: Rota solis, je n’écrirai pas: le char du soleil, mais: la roue du soleil, et je dirai: «Les astres tombants» pour le cadentia sidera de Virgile. Dante a dit: Per me si va nella citta dolente... Per me si va nel eterno dolore, je n’aurais pas traduit comme l’a fait Canudo: «On va par moi dans l’éternelle douleur... On va par moi, etc...» J’aurais conservé le tour si expressif qui existe en français: «Par moi l’on va dans la cité dolente... Par moi l’on va dans l’éternelle douleur...» Rivarol l’avait bien vu: «Il faut admirer, dit-il, ces formes de style: «C’est moi qui vis tomber... C’est moi qui vois passer... C’est par moi qu’on arrive...» Je n’aurais cependant pas traduit comme lui l’aer senza stelle par la nuit sans étoiles, sous prétexte «qu’il n’y a pas association dans notre esprit entre air et étoiles»; j’aurais fidèlement écrit: l’air sans étoiles. Je ne ferai pas dire non plus, comme Vertot à Cicéron, s’adressant aux sénateurs romains: «Messieurs», mais: «Citoyens».
[102] La Fontaine a admirablement rendu ce vers:
Et déjà les vallons Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
«Jamais je ne sentis davantage les grandes ombres qui descendent des monts, le froid des dernières feuilles». MICHELET, Lettres inédites, p. 41.
Prenons comme exemple le passage de Françoise de Rimini dans l’Enfer de Dante:
Noi leggevamo un giorno per diletto Di Lancillotto, come amor lo strinse; Soli eravamo o senza alcun sospetto. Per piu fiate gli occhi ci sospinse Questa lettura et scolorocci il viso: Ma un sol punto fu quel che ci vinsa. Quando leggemmo il disiato riso Esser bacciato da cotanto amante, Questi che mai da me non fia diviso, La bocca mi bacciò tutto tremante. Galeotti fu il libro et chi lo scrisse. Quel giorno piu non vi leggemmo avante. Mentre che l’uno spirto questo disse, L’altro piangeva si, che di pietade Io venni men, cosi com’io morisse; E caddi come corpo morto cade
Voici la traduction de Rivarol. Je souligne tout ce qu’il ajoute au texte:
«Nous lisions un jour dans un doux loisir comment l’amour vainquit Lancelot. J’étais seul avec mon amant et nous étions sans défiance. Plus d’une fois nos visages pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant nous perdit tous deux. Lorsqu’enfin l’heureux Lancelot cueille le baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère d’amour.»
Voici maintenant la traduction que je proposerais comme la plus littérale possible:
«Nous lisions un jour par plaisir l’histoire de Lancelot et comment l’amour l’étreignit. Nous étions seuls et sans aucun soupçon. Plusieurs fois cette lecture nous troubla les yeux et nous décolora le visage; mais un seul passage nous vainquit. Quand nous lûmes que ce sourire désiré était baisé par un tel amant, celui-ci, qui ne sera jamais séparé de moi, me baisa la bouche tout tremblant. Galeotti fut l’auteur et le livre. Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant. Pendant que l’un des esprits disait cela, l’autre pleurait tellement, que, de pitié, je perdis connaissance, comme si je mourais, et je tombai comme tombe un corps mort.»
Le principe de la littéralité a des ennemis. Renan était du nombre. Voici ce qu’il dit à propos de Tacite:
«Quand vous traduirez Tacite, écrivez du français dans l’esprit de Tacite, car tous les styles ont leur caractère dans toutes les langues. Seulement ce n’est pas en traduisant mot par mot que vous aurez ce style. En un mot, que ce soit le style qui corresponde en français à celui de Tacite, appliqué aux pensées de Tacite, présentées sous le jour et dans l’ordre général de Tacite, voilà tout[103].»
[103] Nouveaux Cahiers de jeunesse.
Oui, voilà tout. Seulement, je crois que c’est une erreur de s’imaginer qu’en s’éloignant du mot à mot on aura plus de chance de reproduire le style de Tacite; c’est, au contraire, en se rapprochant le plus possible du mot à mot qu’on arrivera à rendre non seulement la force de chaque expression de Tacite, mais même son tour de style, puisque le style de tout écrivain, en fin de compte, se compose de mots.
Le style de Tacite est, d’ailleurs, si condensé et d’une telle énergie, qu’il faudrait évidemment être déjà soi-même grand écrivain pour le bien traduire. «Sainte-Beuve, dit Welschinger, fait observer que, pour obtenir une résurrection de cet auteur original, il faudrait, entre le traducteur et lui, une égalité, une identité de talent; et quand même on l’obtiendrait par une sorte de métempsycose, le peu de ressemblance des idiomes empêcherait le succès.»
Rousseau, qui n’était pourtant pas très bon latiniste, essaya ce tour de force. Il osa, dit-il, traduire le premier livre des Histoires de Tacite, «pour apprendre à écrire», suivant le conseil de Boileau, qui demandait que les traductions fournissent des modèles pour bien écrire. «Entendant médiocrement le latin, j’ai dû faire, dit-il, bien des contresens particuliers sur ses pensées; mais, si je n’en ai point fait en général sur son esprit, j’ai rempli mon but; car je ne cherchais pas à rendre les phrases de Tacite, mais son style, ni de dire ce qu’il a dit en latin, mais ce qu’il eût dit en français.»
C’était très bien pour le but spécial que se proposait Rousseau. Il savait trop peu de latin pour aborder la littéralité.
On dit: La traduction littérale est une illusion. On ne traduit rien adéquatement; on ne peut donner que des équivalents approximatifs. «Turannos, disait Péguy, ne signifie pas roi; iereus n’est pas prêtre; polis n’est pas la ville d’aujourd’hui; ni techna les enfants de nos jours; trophé non plus n’est pas nourriture.» Évidemment, les mots d’une langue ancienne ne correspondent plus aux mots des langues modernes. Foyer, maison, cirque, parents, clients, citoyens, n’ont plus en français le même sens qu’en latin. Rien de plus vrai et, sans remonter jusqu’au latin, que de mots ont changé de sens dans notre propre langue! Gendarmes et sergents ne signifient plus ce qu’ils signifiaient il y a trois cents ans... Et Péguy concluait: «C’est pour cela que toute opération de traduction est essentiellement, irrévocablement, irrémissiblement, une opération misérable et vaine, une opération condamnée.»
Il faudrait donc renoncer à toute espèce de traduction, et ce serait tomber dans une autre absurdité. Efforçons-nous, au contraire, de rendre autant que possible les choses identiquement, et n’employons les équivalents que lorsqu’on ne peut faire autrement. On a beaucoup reproché à Amyot l’emploi des équivalents. M. Sturel l’en félicite. Il cite en exemple le mot grec ipparkos. Traduisez-le par l’hipparque, vous ne serez pas compris du public, qui ignore le grec. Amyot le traduit par capitaine de gendarmerie, et il a raison, parce qu’au seizième siècle, les troupes à cheval s’appelaient la gendarmerie; seulement aujourd’hui gendarmerie n’a plus tout à fait le même sens que du temps d’Amyot.
On ne peut, même dans une traduction littérale, avoir la prétention de rendre les tours de phrases et l’ordre des mots de son modèle. Tout ce qu’on demande est de s’en rapprocher le plus possible. On ne doit employer deux mots pour un, ou recourir à la périphrase, que si l’on y est matériellement obligé, et surtout ne rien déblayer, ne rien raccourcir, ne pas imiter d’Ablancourt, qui supprimait tranquillement ce qu’il jugeait inutile.
Nous ne prétendons pas qu’un mot à mot de Platon ou d’Euripide soit l’idéal de la traduction. Non. Il y faut encore autre chose: il faut tâcher de donner une idée d’ensemble de la phrase écrite. Cela va de soi.
Nous recommandons l’effort vers la littéralité, parce que c’est la seule méthode qui permette de faire passer dans une langue quelque chose de l’originalité d’une autre langue, et de réaliser ce qui doit être pour vous le but de toute traduction: la formation et l’enrichissement du style.
Quand Chateaubriand, dans son Paradis de Milton, écrit: «Le parfum de la terre, après les molles pluies d’été», je ne sais si le mot est dans le texte; s’il y est, je dis que c’est une bonne acquisition de style, de même que ces expressions de Dante: «Le soleil qui se tait... Un endroit muet de lumière... Une clarté enrouée... L’air noir... Le marais livide;» et de Milton: «Les ténèbres visibles... Le silence ravi... Les ruisseaux fumants...» Comment ne pas savourer la traduction de Job par Chateaubriand: «La pourriture est dans mes os et les vers du sépulcre sont entrés dans ma chair. Le poil de mon corps s’est hérissé et j’ai senti passer sur ma face comme un petit souffle.»
«J’ai donné le plus souvent possible, dit M. Dauzat, des traductions personnelles dans lesquelles je me suis efforcé de serrer les originaux de très près, pour conserver le relief et la couleur, fût-ce au prix de quelque rudesse d’expression et d’alliances de mots inhabituelles en français. Jamais je n’avais autant remarqué combien les traducteurs sabotent et banalisent les textes[104].»
[104] Le Sentiment de la nature, préface, p. 6.
Chateaubriand déclare dans la préface du Paradis perdu (avertissement):
«La traduction littérale me paraît toujours la meilleure: une traduction interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce qu’elle a de sauvage.» Dans une lettre qu’il écrivait à Hippolyte Lucas (29 août 1836), Chateaubriand déclare qu’il à voulu faire «une traduction mot à mot, un ouvrage stéréotype»[105]. Il n’a peut-être pas tout à fait réalisé son rêve. Mais ceci est une autre affaire.
[105] Portraits et souvenirs, par H. LUCAS, p. 10.
Henri Heine poussait très loin le principe de la littéralité: «Il cherchait, dit Gohin, à faire passer dans notre langue des audaces de mots, des «accouplements étranges que l’allemand peut se permettre, mais que le français ne peut accepter à aucun prix.» C’était là, prétendait l’auteur des Reisebilder, «un moyen de rajeunir notre langue et d’étendre nos idées»[106]. Et M. Gohin cite à l’appui ce que dit Édouard Grenier dans ses Souvenirs littéraires: «J’eus des luttes à supporter, dit E. Grenier, avec l’auteur pour cette traduction comme pour les autres. Il s’obstinait à vouloir faire passer dans le français des audaces de mots... Je ne pouvais lui faire entendre raison sur ce chapitre-là. Il s’en était fait un système, qu’il a exposé dans la préface de ses Reisebilder[107].»
[106] La langue française, p. 26.
[107] GRENIER, Souvenirs littéraires, p. 58.
Voici ce que dit Heine dans cette préface[108]:
[108] Reisebilder, 1re édition, 1834. Préface.
«Il sera toujours difficile de déterminer comment on doit traduire un auteur allemand en français. Doit-on modifier les images et les pensées, lorsqu’elles ne répondent pas au goût civilisé des Français, ou qu’elles leur semblent exagérées, désagréables et même ridicules? Ou bien doit-on introduire dans le beau monde de Paris l’Allemagne mal léchée, avec toute son originalité d’outre-Rhin, avec tous ses germanismes fantastiquement coloriés, chargés de parures ultra-romantiques? Pour ma part, je ne pense pas qu’on doive traduire l’allemand mal léché dans un français bien apprivoisé, et je me présente moi-même dans ma barbarie native. Le style, l’enchaînement des idées, les transitions, les saillies burlesques, les expressions inaccoutumées, tout le caractère de l’originalité allemande a été rendu mot à mot dans cette traduction française des Reisebilder, avec une fidélité qu’il était impossible de pousser plus loin. L’esthétique, l’élégance, le charme et la grâce ont été sacrifiés partout impitoyablement à la fidélité littérale. C’est maintenant un livre allemand en langue française, et ce livre n’a pas la prétention de plaire au public français, mais bien de faire connaître à ce public une originalité étrangère. Bref, je veux instruire et non pas seulement amuser. C’est de telle manière que nous autres, Allemands, avons traduit les auteurs étrangers, et nous avons eu l’avantage d’acquérir ainsi de nouveaux points de vue, de nouvelles formes de mots et des tournures nouvelles. Une acquisition semblable ne saurait vous nuire.»
Henri Heine a raison: c’est par la traduction littérale qu’on obtient l’enrichissement de la langue et du style.
Ce qui est certain, en tous cas, c’est que la traduction est un travail très difficile, et la traduction des poètes plus encore que celle des prosateurs. Le talent poétique consistant surtout dans l’expression, plus un poète est original, plus il semble difficile à traduire. Je ne m’explique pas très bien, à ce propos, le mot de Gœthe, que cite M. Maurevert[109].
[109] Le Livre du plagiat, p. 73.
«Honneur sans doute au rythme et à la rime, caractères primitifs et essentiels de la poésie. Mais ce qu’il y a de plus important, de fondamental, ce qui produit l’impression la plus profonde, ce qui agit avec le plus d’efficacité sur notre moral, dans une œuvre poétique, c’est ce qui reste du poète dans une traduction en prose; car cela seul est la valeur réelle de l’étoffe dans sa pureté, dans sa perfection.»
Je me demande ce qui resterait des Orientales et des Contemplations traduites en prose anglaise ou allemande, et si ce qui pourrait en rester agirait avec «efficacité» sur le «moral» du lecteur et pourrait légitimement représenter la «valeur réelle» de ces poèmes. Je crois que c’est tout le contraire; et Gœthe aurait dû dire: «Ce qui reste ordinairement d’un bon poète dans une traduction, ce n’est rien ou presque rien, car le talent d’un grand poète réside surtout dans la magie des mots et l’originalité de la forme.»
Chapitre XII
La traduction comme moyen de former son style
(Suite)
Les bonnes traductions.--La valeur d’Amyot.--Homère et Leconte de Lisle.--Leconte de Lisle et la littéralité.--Les traductions de Bossuet.--Bossuet et la Bible.
La France est un frappant exemple de l’influence que la traduction peut exercer sur la littérature et sur l’art d’écrire. C’est dans nos traductions grecques et latines qu’il faut chercher les origines et la formation de notre première grande renaissance littéraire au seizième siècle.
Ce sont les traducteurs, les Amyot, les Saliat, Vigenère, Seyssel, Pressac, etc., qui, en faisant passer dans leur style l’audace et l’originalité des textes, comme le conseillaient Ronsard et la Pléiade, ont été, plus encore que Rabelais et Calvin, les véritables fondateurs de la prose française. Notre prose française a débuté par être traductrice, et ce mouvement s’est continué longtemps encore au dix-septième siècle, avec la vogue de Machiavel, des Italiens et des Espagnols. Montaigne lui-même ne vient qu’après Amyot; c’est un Amyot de génie, un Amyot supérieur, un Amyot rhétoricien et classique. Dieu sait tout ce qu’il devait à l’auteur français des Œuvres morales de Plutarque et plus étroitement encore à la langue latine, que Montaigne parlait depuis sa jeunesse. Un volume ne suffirait pas à montrer l’influence des grands traducteurs sur notre langue. Un spécialiste de Montaigne, M. Willey, a effleuré ce beau sujet d’étude dans un petit livre qui contient de précieux extraits d’auteurs.
La traduction est certainement le meilleur des exercices de style. Malheureusement tout le monde n’est pas capable de traduire. En ce cas, on peut parfaitement se contenter de lire de bonnes traductions. La lecture d’une bonne traduction est également un excellent moyen d’apprendre les secrets de l’art d’écrire.
Il y a peu de très bonnes traductions. On cite le Faust de Gérard de Nerval, qui, disait Gœthe à son secrétaire Eckermann, est un véritable prodige. Son auteur deviendra l’un des plus purs écrivains de la France». Gœthe devinait juste. Tous ceux qui ont aimé et qui aiment encore le délicieux Virgile, liront avec plaisir la traduction des Bucoliques de M. Gaston Armelin. Après avoir fait dans sa préface une juste critique des mauvaises traductions de Virgile, bon français élégant, embellissements ou travestissements du texte, M. Armelin nous présente une traduction qui a ceci d’original qu’elle rend vers par vers le texte latin. M. Armelin a réussi ce tour de force. Il a fait passer chaque vers latin dans un vers français.
Citons encore la traduction de Shakespeare par François Victor Hugo, la meilleure et la plus fidèle. «J’ai simplement tâché, dit-il, d’être littéral et littéraire» et le Corbeau d’Edgard Poë par Baudelaire: «Ceux des Américains qui connaissent bien notre langue, disent qu’ils préfèrent lire les contes d’Edgard Poë dans la traduction de Baudelaire, et que c’est depuis cette lecture que leur compatriote leur est apparu comme un grand styliste.»
Le plus célèbre de nos traducteurs français est notre vieil Amyot qui nous a donné la Vie des grands hommes et les Œuvres morales de Plutarque. Il existe encore des préjugés contre Amyot. On dit: «C’est un autre Plutarque; il ne savait pas le grec; il a fait deux mille contre-sens.» Reproches injustes. Le fameux philologue Lambin disait qu’Amyot connaissait le grec mieux que tous les savants de son époque. Huet, dont on sait la haute compétence, louait la fidélité de cette traduction. Auteur d’un des meilleurs livres que nous ayons sur cette question, M. René Sturel affirme qu’Amyot est bien réellement le meilleur traducteur de Plutarque. C’est aussi l’opinion de Blignières dans son remarquable ouvrage resté classique[110]. Sans doute Amyot ne savait pas aussi bien le grec qu’Henri Estienne; mais, quoique ne faisant pas profession d’érudition, il avait une chaire de grec et il étudia Plutarque pendant des années sur les manuscrits, avant de publier sa traduction de 1559.
[110] Essai sur Amyot, p. 193.
Dire que cette traduction n’est pas bonne, parce qu’il y a des contre-sens, c’est comme si on disait que Saint-Simon est un mauvais écrivain parce qu’il est incorrect. Sait-on à quoi se réduit cette légende des contresens d’Amyot, qui fait sourire avec raison M. Sturel? Elle remonte à l’académicien Mériziac, écrivain obscur et lui-même auteur d’une traduction qui ne vit jamais le jour. Ce Mériziac, pour préparer son propre succès, ne trouva rien de mieux que de dénigrer Amyot; et en 1635, dans un célèbre discours dont Ménagiana nous a conservé le texte, il refusa tout crédit à Amyot et se fit une gloire de signaler pompeusement ses prétendues faussetés, erreurs, additions et ignorances. Mériziac affirmait avoir découvert chez Amyot plus de deux mille contre-sens. Ce chiffre augmenta; on le porta à huit mille, puis à dix mille. «Aucune critique, dit Blignières, n’avait établi ce chiffre. C’était un compte qui grossissait, comme il arrive, sous la plume des écrivains qui le rapportent (p. 202). «Et savez-vous, dit Blignières, à quoi se réduisent ces contre-sens, ces «méprises», ces «injustices»? A quelques erreurs de mythologie ou d’histoire, traductions inexactes d’un mot sans valeur, altérations d’un obscur nom propre, quelque inadvertance qui bien rarement intéresse gravement le sens: voilà à quoi se réduisent ces fautes.» Blignières cite tout au long les erreurs et les bévues de Mériziac, qui a «tout grossi et dénaturé»; et, en bon helléniste qui a vu les textes, il dit qu’il faut s’étonner, au contraire, qu’Amyot ait fait si peu de fautes.
Non seulement Amyot savait le grec; mais, s’il faut en croire des juges compétents, son style prolixe et diffus est celui qui se rapprocherait le plus du style de Plutarque.
«La langue dont Amyot faisait usage, dit Philarète Chasles, s’accordait avec le caractère de l’écrivain original. La tournure d’esprit du traducteur se prêtait si bien à l’expression des pensées, à la reproduction du style de Plutarque, que souvent l’aumônier de Bellosane et l’écrivain de Cheronée semblent se confondre: vous êtes tenté de croire qu’Amyot, devenu Plutarque, vous parle en son propre nom. Cette harmonie du style et des idées, malgré l’inexactitude assez fréquente de la version et la prodigieuse abondance du style d’Amyot, a fait et conservé sa renommée. Jamais traducteur ne s’est plus intimement associé à son modèle: dans cette métamorphose, le génie national ne l’abandonne jamais... Amyot invente avec goût et ce qu’il tire du grec est encore français; ses tournures, ses périodes ont toujours le caractère de notre idiome. Il fond si heureusement avec son français les expressions helléniques, qu’il semble nous rendre ce qu’il nous donne et retrouver ce qu’il emprunte[111].»
[111] Ph. CHASLES, Études sur le seizième siècle en France, p. 136.
C’est ce que dit Blignières: «Amyot imite et semble inventer; il emprunte, et vous diriez que c’est son bien qu’il retrouve; lisez ce passage, voici le tour grec, voilà la locution latine, et pourtant la phrase est toute française. C’est que ces nouvelles formes de langage sont si bien naturalisées dans notre idiome, qu’elles paraissent y avoir pris naissance[112]...»
[112] Essai sur Amyot, p. 193.
Universelle au seizième siècle, la réputation d’Amyot s’est continuée jusqu’à nos jours. Sa traduction, dit Vigneul-Marville, fera toujours «les délices des personnes qui préfèrent la naïveté d’un style qui n’est plus en usage à l’exactitude d’un auteur plus moderne». Les vrais écrivains préféreront toujours Amyot à la traduction froide et correcte de Ricard[113].
[113] A Rome, à la table de l’ambassadeur de France, Montaigne défendit les mérites d’Amyot.
Cette naïveté dont parle Vigneul-Marville, on ne la trouve pas seulement chez Amyot, mais dans Montaigne, Rabelais et les auteurs du seizième siècle. Sainte-Beuve fait observer (M. Sturel le rappelle) que toutes les langues vieillies paraissent naïves. Rabelais, Montaigne, Amyot ne songeaient pas le moins du monde à être naïfs. Ils étaient naïfs sans le savoir, comme les peintres primitifs qui, dans la campagne florentine, copiaient en réalistes les paysages et les figures qu’ils voyaient.
Ce que nous disons de la traduction d’Amyot, nous pouvons le dire de la traduction de Saliat. L’Histoire d’Hérodote de Saliat est écrite dans une prose merveilleusement souple, moins touffue peut-être, mais plus dense que la prose d’Amyot. Saliat aussi a commis des contre-sens et il est peu fidèle, dit M. Villey; mais son style, comme celui d’Amyot, a gardé la naïveté du texte grec.
Il y a une autre traduction qu’il faut absolument connaître, si l’on veut apprendre à écrire, ou même tout simplement si on veut se rendre compte de ce que c’est qu’une vraie description: c’est la traduction d’Homère par Leconte de Lisle. Le manque d’une bonne traduction a créé autour d’Homère une réputation d’ennui qui suffit à expliquer la querelle des Anciens et des Modernes et les blasphèmes académiques de Perrault. C’est ce qu’avait très bien compris Boileau, quand il précisait avec tant de compétence en quoi consistait le génie d’Homère, et quand il affirmait que, si on en donnait une belle traduction, il ferait certainement «l’effet qu’il doit faire et qu’il a toujours fait». (Lettre à Brossette, 10 novembre 1699.)
Il n’existe qu’une traduction d’Homère qui soit réellement vivante: c’est celle de Leconte de Lisle. Les autres traducteurs (de Mme Dacier à Bitaubé) ne se sont jamais préoccupés de rendre ce qu’il y a de personnel et de réaliste dans Homère, ce qui constitue vraiment Homère, la vie, le relief, car il ne faut pas oublier qu’Homère est un réaliste à la façon de Gautier et de Flaubert. Homère détaille le fait, décompose le mouvement humain, isole la sensation, s’y complaît en peintre impassible. On a même signalé la vérité anatomique des blessures décrites dans l’Iliade. Ne reprochons donc pas à Leconte de Lisle une brutalité qui se trouve dans Homère. Qu’il manque à cette traduction la fluide douceur de la plus belle des langues, c’est incontestable; mais il manque bien autre chose aux traductions classiques dont on vante la platitude blafarde et la niaiserie élégante.
On blâme chez Leconte de Lisle l’emploi excessif de la préposition et. Or, ces et sont presque tous dans le texte. On raille sa dureté, l’archaïsme de ses noms propres, Zeus pour Jupiter, Akhilleus pour Achille, Poséidon (Neptune), Athéné (Minerve), Andromakè (Andromaque), Akhaïen (grec), Arès (Mercure), Aïneias (Énée), Aidès (Enfer), Heré (Junon), Ouranos (le Ciel), Okeanos (Océan), Aias (Ajax), Peleus (Pelée), Menelaos (Ménélas), etc. Ces vieux noms sont évidemment inutiles et le traducteur eût très bien pu dire: Vénus, au lieu d’Aphrodite, Vulcain pour Hephaïstos, Saturne pour Kronos. Il ne faut voir dans ce parti-pris, auquel on s’habitue très vite, qu’un excès de réaction un peu puéril contre les fades appellations des mythologistes à la Desmoustiers.
On reproche encore à Leconte de Lisle ses infidélités et ses contre-sens. Il est possible, en effet, qu’il n’ait pas très bien su le grec, et cela n’a pas beaucoup d’importance[114]. Valait-il mieux ne point faire de contre-sens et être illisible? Ce qui est sûr, c’est que, malgré tous ses défauts, sa traduction est certainement celle qui donne avec le plus d’intensité la sensation d’Homère. Grâce à Leconte de Lisle, nous avons enfin une traduction faite par un écrivain et un artiste, comme le demandait Taine, qui regrettait qu’on n’ait eu jusqu’alors que des traductions signées par des érudits et des hommes de cabinet.
[114] Traduire une langue ne prouve pas qu’on sache cette langue. Tout homme qui a fait ses classes peut traduire de l’italien sans savoir l’italien.
Le grand mérite de Leconte de Lisle, c’est son effort de littéralité. Il a osé faire ce que ses devanciers n’avaient pas fait. Il l’explique dans son avertissement. «Le temps des traductions infidèles est passé, dit-il. Il se fait un retour manifeste vers l’exactitude du sens et la littéralité. Ce qui n’était, il y a quelques années, qu’une tentative périlleuse, est devenu un besoin réfléchi de toutes les intelligences élevées. La traduction de l’Iliade que nous publions aujourd’hui offrira, ce nous semble, une idée plus nette et plus vraie de l’œuvre homérique, que celle qu’en ont donnée les versions élégantes de tant d’écrivains, remarquables et savants, sans doute, mais qui n’ont pas cru devoir reproduire dans son caractère héroïque et rude la poésie des vieux rapsodes connue sous le nom collectif d’Homère.»
Leconte de Lisle a été fidèle à son programme. Sa traduction est celle qui se rapproche le plus du mot à mot original. On peut s’en convaincre en la comparant aux traductions interlinéaires d’Hachette à l’usage des lycées. Prenons au hasard dans l’Odyssée (ch. XXII) le passage de la mort des prétendants:
Traduction littérale et juxta-linéaire Traduction Leconte de Lisle
Il dit, et dirigea contre Antinoüs Il parla ainsi et il dirigea la une flèche amère. Or celui-ci flèche amère contre Antinoüs. Et allait enlever une belle coupe celui-ci allait soulever à deux d’or à deux anses; et déjà il la mains une belle coupe d’or à maniait entre ses mains, afin deux anses, afin de boire du qu’il bût du vin; et le meurtre vin, et la mort n’était point n’était pas à souci à lui dans son présente à son esprit; et, en cœur. Qui aurait pensé qu’un effet, qui eût pensé qu’un (homme), seul au milieu de homme, seul au milieu de plusieurs parmi des hommes convives nombreux, eût osé, convives, même s’il était tout à quelle que fût sa force, lui fait fort, devoir apprêter à lui envoyer la mort et la Ker noire? et la mort mauvaise et la Parque Noire?
Et Ulysse ayant atteint frappa lui Mais Odysseus le frappa de sa d’une flèche au gosier, et la flèche à la gorge, et la pointe pointe alla d’outre en outre à traversa le cou délicat. Il travers le cou tendre. Et il fut tomba à la renverse et la coupe penché de l’autre côté, et la s’échappa de sa main inerte, et coupe tomba à lui de la main, un jet de sang sortit de sa (lui) ayant été frappé; et narine et il repoussa des pieds aussitôt un jet épais de sang la table, et les mets roulèrent humain vint à travers les narines, épars sur la terre, et le pain et promptement (l’) ayant frappée et la chair rôtie furent du pied, il écarta de lui la table souillés. Les prétendants et renversa les mets à terre; et frémirent dans la demeure quand le pain et les viandes grillées ils virent l’homme tomber. Et, furent souillées. Et les se levant en tumulte de leurs prétendants firent du tumulte dans sièges, ils regardaient de tous le palais, quand ils eurent vu les côtés sur les murs sculptés, l’homme tombé; et ils se levèrent cherchant à saisir des boucliers des sièges, s’étant élancés dans et des lances... la salle, cherchant des yeux de tous côtés vers les murailles bien construites; et ni bouclier n’était quelque part ni lance solide pour prendre...
Eurymachos tira (son) glaive acéré Eurymakos tira son épée aiguë à d’airain, aiguisé des deux côtés; deux tranchants, et se rua sur et il s’élança sur lui en criant Odysseus, en criant d’une façon terrible; mais en même horriblement, mais le divin temps le divin Ulysse, envoyant Odysseus, le prévenant, lança une flèche, (lui) frappa la une flèche et le perça dans la poitrine auprès de la mamelle et poitrine, auprès de la mamelle, enfonça dans le foie à lui le et le trait rapide s’enfonça trait rapide, et donc il laissa dans le foie. Et l’épée tomba de tomber (son) glaive de (sa) main à sa main contre terre et il terre et, se renversant en tournoya près d’une table, arrière, il tomba sur la table en dispersant les mets et les tournant; et il répandit à terre coupes pleines; et lui-même se les mets et la coupe double, et renversa en se tordant et en celui-ci frappa la terre de (son) gémissant, et il frappa du front front étant affligé en (son) cœur la terre, repoussant un thrône et ruant de (ses) deux pieds, il de ses deux pieds et l’obscurité ébranla (son) siège et l’obscurité se répandit sur ses yeux. se répandit sur ses yeux.
Et Amphinome fondit sur le Alors Amphinomos se rua sur le glorieux Ulysse, s’étant élancé en magnanime Odysseus, après avoir face; et il tira (son) glaive tiré son épée aiguë, afin de acéré, (pour voir) si de quelque l’écarter des portes; mais façon (Ulysse) se retirerait à lui Telemakos le prévint en le de la porte. Mais donc Télémaque frappant dans le dos entre les prévint lui et, frappant par épaules, et la lance d’airain derrière, avec une lance garnie traversa la poitrine, et le d’airain, entre les épaules, et Prétendant tomba avec bruit et fit passer (la lance) à travers la frappa la terre du front. Et poitrine et, étant tombé, il Telemakos revint à la hâte, retentit et frappa la terre de ayant laissé sa longue lance tout son front. Mais Télémaque dans le corps d’Amphinomos, car s’élança loin (de lui) ayant il craignait qu’un des Achaïens laissé là même des Amphinome la l’atteignît, tandis qu’il lance à la longue ombre, car il l’approcherait et le frappât de craignait grandement que l’épée sur sa tête penchée. quelqu’un des Achéens ou, s’étant élancé, ne frappât de (son) glaive ou ne blessât (du glaive) penché en avant (lui) retirant la longue lance.
(Traduction littérale juxtalinéaire par S. Sommer. Hachette.)
Citons encore le passage qui suit la mort des prétendants:
Traduction juxta-linéaire par E. Sommer Traduction Leconte de Lisle
Ulysse dit ces paroles ailées: Ulysse dit ces paroles ailées:
«Commencez maintenant à emporter «Commencez à emporter les les cadavres et ordonnez aux cadavres et donnez des ordres femmes de les emporter; puis aux femmes. Puis avec de l’eau ensuite songez à purifier les et des éponges poreuses purifiez sièges très-beaux et les tables les beaux thrônes et les tables. avec de l’eau et des éponges Après que vous aurez tout rangé aux-trous-nombreux. Mais après que dans la salle, conduisez les déjà vous aurez mis-en-ordre toute femmes hors de la demeure, entre la maison, ayant emmené les le dôme et le mur de la cour, et servantes du palais frappez-les de vos longues épées solidement-établi, entre et le aiguës, jusqu’à ce qu’elles pavillon et l’enceinte aient toutes rendu l’âme, et irréprochable de la cour songez à oublié Aphrodite, qu’elles les frapper avec des épées à goûtaient en se livrant en longues pointes, jusqu’à ce que secret aux prétendants.» vous ayez enlevé la vie à toutes et qu’elles aient oublié Vénus (les plaisirs) que donc elles offraient aux prétendants et s’unissaient avec eux en cachette.»
Il dit ainsi; et les femmes Il parla ainsi et toutes les vinrent toutes serrées, se femmes arrivèrent en gémissant lamentant terriblement, versant lamentablement et en versant des des larmes abondantes. D’abord larmes. D’abord, s’aidant les donc elles emportaient les corps unes les autres, elles morts, et les déposaient donc emportèrent les cadavres, sous le portique de la cour qu’elles déposèrent sous le à-la-belle-enceinte, s’appuyant portique de la cour. Et Odysseus les unes sur les autres; et leur commandait et les pressait Ulysse leur commandait, les et les forçait d’obéir. pressant lui-même; et celles-ci les emportaient aussi par nécessité.
Puis ensuite elles purifiaient Puis elles purifièrent les beaux les sièges très-beaux et les thrônes et les tables avec de tables avec de l’eau et des l’eau et des éponges poreuses. éponges aux-trous-nombreux. Et Telemakhos, le bouvier et le Cependant Télémaque et le porcher nettoyaient avec des bouvier et le porcher raclaient balais le pavé de la salle, et avec des pelles le sol de la les servantes emportaient les demeure construite solidement; et souillures et les déposaient les servantes enlevaient (les hors des portes. Puis, ayant ordures) et les déposaient tout rangé dans la salle, ils dehors. Mais après que ils eurent conduisirent les servantes hors mis-en-ordre tout le palais, ayant de la demeure, entre le dôme et fait-sortir alors les servantes du le mur de la cour, les palais solidement établi entre et renfermant dans ce lieu étroit le pavillon et l’enceinte d’où on ne pouvait s’enfuir. Et irréprochable de la cour, ils alors le prudent Telemakhos les rassemblaient à l’étroit, parla ainsi le premier: (dans un endroit) d’où il n’était pas possible de s’échapper. Et le sage Télémaque commença à eux à parler:
«Que donc je n’enlève pas la vie «Je n’arracherai point par une par une mort pure à celles qui mort non honteuse l’âme de ces donc ont versé les opprobres sur femmes qui répandaient ma tête et sur notre mère et qui l’opprobre sur ma tête et sur dormaient auprès des prétendants.» celle de ma mère et couchaient avec les prétendants.»
Il dit donc ainsi; et ayant Il parla ainsi et il suspendit attaché à la grande colonne du le câble d’une nef noire, et il pavillon le câble d’un vaisseau le tendit autour du dôme, de à-la-proue-azurée il le jeta façon à ce qu’aucune d’entre autour d’elles, l’ayant elles ne touchât du pied la tendu en haut, de peur que terre.» quelqu’une n’arrivât jusqu’au sol avec ses pieds.
Et comme lorsque ou des grives De même que les grives aux ailes aux-larges-ailes ou des colombes déployées et les colombes se ont donné dans un filet, qui se prennent dans un filet au milieu trouvait sur un buisson, entrant des buissons de l’enclos où (voulant entrer) dans leur nid, elles sont entrées et y trouvent et une couche odieuse les a un lit funeste; de même ces reçues; ainsi celles-ci avaient femmes avaient le cou serré dans leurs têtes à-la-file, et des les lacets afin de mourir nœuds étaient autour de tous les misérablement; et leurs pieds ne cous afin qu’elles mourussent s’agitèrent point longtemps. de-la-façon-la-plus-déplorable; et elles se débattirent avec les pieds un moment, non fort longtemps.
On peut continuer ces citations. Partout la comparaison du texte montrera que le seul reproche ou plutôt le plus bel éloge qu’on puisse faire de la traduction Leconte de Lisle, c’est d’être la plus littérale, celle qui se rapproche le plus du mot à mot d’Homère.
Bossuet est encore un bel exemple du profit qu’on peut retirer du travail des traductions. C’est par la lecture ou la traduction des textes étrangers que Bossuet a trouvé ses hardiesses d’expressions, ses surprises d’images, ses audaces si personnelles, ses transpositions de mots, ses intarissables ressources de style. L’originalité de Bossuet s’est formée par l’étude familière des Pères de l’Église, Cyprien, Tertullien, Chrysostome et surtout saint Augustin, comme il le dit lui-même dans sa Lettre au cardinal de Bouillon. C’est à cette source qu’il a, pendant la première moitié de sa carrière, incessamment retrempé son imagination créatrice. Ce sont les Pères de l’Église qui lui ont donné ces singularités de style dont s’étonnaient ses contemporains, quand ils l’entendaient appeler Dieu, d’après Tertullien, le souverain grand, Jésus l’Illuminateur des antiquités, le corps de la Vierge une chair angélisée. «Il s’appuie sur la doctrine des Pères, dit Gandar; il se sert même de leurs expressions; il les imite, il les traduit ou les paraphrase. Et il nous faut les indications de l’orateur lui-même pour distinguer, dans la trame unie de son discours, ce qu’il emprunte de ce qu’il a tiré de son propre fonds... tant Bossuet est dans son naturel, lorsqu’il reprend la pensée des Pères.»
Mais ce que Bossuet doit aux Pères de l’Église n’est rien, à côté du travail de transfusion auquel il s’est livré en lisant la Bible, pendant la seconde partie de sa carrière d’orateur. Aucune littérature n’offre un tel exemple d’assimilation.
Et, notons-le tout de suite, Bossuet n’a pas hésité un instant entre les deux méthodes de traduction. Comme Chateaubriand, Leconte de Lisle et Henri Heine, et malgré les partisans du bon français, le père Bouhours, la Bible de Mons et les fades élégances de Sacy, Bossuet a adopté le principe de la littéralité pour ses traductions de l’Apocalypse, du Cantique des cantiques, des versets bibliques et celles des Évangiles faites au cours de ses Sermons.
Dans son remarquable ouvrage, la Bible et Bossuet, le père de La Broise montre par une série d’exemples jusqu’à quel point le grand orateur a poussé cet effort de littéralité: «Bossuet, dit-il, cherche à rendre fidèlement la phrase de l’auteur sacré, lors même qu’elle est obscure et hardie. Loin d’ajouter quoi que ce soit, comme Bouhours et Sacy, le grand orateur préfère rester obscur et bizarre, quitte à s’expliquer ensuite en marge ou en notes.»
Ainsi il est dit dans l’Apocalypse (XIII, 10): Hic est patientia et fides sanctorum. La version de Mons traduit: «C’est ici que doit paraître la patience et la foi des saints.» Le père Bouhours: «Voici le temps de la constance et de la fidélité des saints.» Bossuet dit littéralement: «C’est ici la patience et la foi des saints.»
Les traductions de Bossuet, dit La Broise, l’emportent presque toujours sur celles de ses contemporains, parce qu’elles serrent davantage le texte, et qu’elles sont plus brèves et plus fortes.
L’Apocalypse dit: Et stellæ de cœlo ceciderunt super terram, sicut ficus emittit grossos suos, cum a venti magno movetur (VI, 13). Le P. Amelotte traduit: «Les étoiles du ciel tombèrent en terre, comme les figues tombent d’un figuier, lorsqu’il est agité par un grand vent.» Le P. Bouhours: «Les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, de même que les figues qui ne mûrissent point tombent d’un figuier agité par un grand vent.» Richard Simon: «Les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme les figues encore vertes tombent d’un figuier lorsqu’il est agité par un grand vent.» Godeau: «Et les étoiles tombèrent du ciel comme on voit tomber les figues-fleurs du figuier, lorsqu’elles sont secouées par un grand vent.» Bossuet dit: «Les étoiles tombèrent du ciel en terre, comme lorsque le figuier, agité par un grand vent, laisse tomber ses figues vertes.» Évidemment, c’est Bossuet qui est le plus près du texte. Pour ma part, j’aurais même dit, pour serrer de plus près les mots: «Et les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, comme le figuier laisse tomber ses figues vertes, quand il est agité par un grand vent.»
Sacy atténuait les comparaisons trop imagées en ajoutant un: comme. «Votre nom est comme une huile qu’on a répandue... Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe... Vos yeux sont comme les yeux des colombes...» Bossuet traduit exactement: «Votre nom est un parfum répandu... Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe... Vous avez des yeux de colombe...»
Le grand orateur ne recule jamais devant l’expression forte. On lit dans Jérémie (XXXI, 7): Exsultate in lætitia Jacob, et hinnite contra caput gentium. Sacy traduit: «Jacob tressaillez de joie, faites retentir des cris d’allégresse à la tête des nations.» Bossuet ose écrire: Réjouissez-vous, ô Jacob, hennissez contre les gentils», comme il a dit ailleurs: «Les hennissements de la passion.»
Bossuet dit le P. de la Broise, «semble prêt à faire violence à toute construction française. Il va aussi loin qu’il peut et ne s’arrête que devant l’impossible.» En signalant ses «hardiesses de mots ou de constructions», le P. de la Broise ne cesse de louer le grand orateur «d’avoir été littéral, d’avoir enrichi par une heureuse audace notre vocabulaire et notre syntaxe, d’avoir brisé les moules convenus».
«Les traductions de Bossuet, dit-il, où les expressions de l’original sont si scrupuleusement respectées, ont par là même une certaine couleur locale. Cette qualité manquait souvent aux traducteurs du dix-septième siècle; elle a été portée par ceux du nôtre jusqu’à l’exagération. Au temps de Louis XIV, on habillait les auteurs anciens à la française... De nos jours, on s’applique à conserver à Homère la barbarie de son époque, à Eschyle l’énergie sauvage de son style, aux historiens la valeur exacte de leurs termes militaires et administratifs; et parfois, à force de traduire le latin par le latin et le grec par le grec, on fait une version inintelligible à quiconque ignore la langue originale. Bossuet est entre les deux, se ressentant parfois des défauts de son temps, ne tombant jamais dans les excès du nôtre[115]...»
[115] P. 29.
Bossuet, en effet, a souvent employé, lui aussi, pour son royal élève et devant son auditoire de Versailles, des traductions banales en «style poli de la Cour»; mais ce n’est pas son habitude et il revient vite à ses règles ordinaires, qui sont, dit La Broise: «Recherche de la précision, plus que de la correction, langue légèrement archaïque, respect des traductions anciennes et traditionnelles.»
Bossuet va jusqu’à conserver le plus qu’il peut les hébraïsmes de son modèle. Vous retrouvez chez lui: «Le sang de Jésus a inondé nos têtes, (Innundaverunt aquæ super caput meum) «Versez des larmes avec des prières (Effundo orationem meam) et surtout l’incessant emploi des substantifs bibliques, que nous avons souvent signalés: «Nos ignorances (ignorantias meas), les profondeurs de Satan» (altitudines Satanæ).
L’exemple de Bossuet suffirait seul à prouver que traduire, c’est apprendre à écrire, et que les meilleurs traductions seront toujours les traductions littérales.
Chapitre XIII
Le journalisme et les conférences
Le métier de journaliste.--Les grands journalistes.--Le journalisme et le style.--La manie des conférences.--Alexandre Dumas conférencier.--Le style et les conférences.
Un ensemble de conseils sur le métier de journaliste demanderait un volume. Jamais sujet ne fut plus d’actualité. Le journalisme a tout envahi. C’est plus qu’une carrière: c’est une immense réserve d’hommes, une salle d’attente où s’abritent, se préparent et s’épuisent les trois quarts des jeunes écrivains contemporains. Non seulement les débutants cherchent à gagner leur vie dans le journalisme; mais des gens très arrivés, poètes, romanciers, auteurs dramatiques ou simples fonctionnaires, sont enchantés de remplir une rubrique dans un journal et d’aborder une carrière qui n’exige aucune compétence et où «il y a de la place pour tout le monde». Un journal comprend une infinité de besognes, articles politiques, articles littéraires, grand et petit reportage, interviews, chroniques, échos, informations, dépêches, tribunaux, correspondances, théâtres. Celui qui a la vocation d’écrire ne demande qu’à entrer dans un journal pour assurer son indépendance et attendre l’avenir.
Le talent d’un homme faisait autrefois la réputation d’un journal. Du temps de Timothée Trimm, on achetait le journal pour lire un article. Il y avait de grands journalistes, comme Louis Veuillot, Carrel, Girardin, Hervé, John Lemoinne, qui furent la gloire de leur profession et quelquefois les maîtres de la politique. Un volume entier n’aurait pas eu plus de retentissement que le fameux article de Chateaubriand dans le Mercure: «En vain Néron prospère, Tacite est né...» L’avènement des feuilles d’information, la partie matérielle, publicité, dépêches, nouvelles, ont rejeté au second plan l’importance de l’élément littéraire, et peu à peu supprimé le rôle du talent personnel dans la presse. Le public a perdu l’habitude de penser et se contente d’être mis au courant de ce qui se passe. Les dispositions intellectuelles les plus géniales ne résistent pas aux déplorables conséquences de l’improvisation quotidienne. Les meilleurs dons d’un écrivain sont à peu près inutilisés dans un journal. On fait simplement partie d’un rouage qui fonctionne. Comme personne, pas même Émile de Girardin, n’est capable d’avoir une idée par jour, on use inutilement ses forces à remonter l’éternel rocher de Sisyphe, qui vous retombe sur les épaules.
Flaubert, dans sa Correspondance, parle des dures besognes auxquelles le journalisme condamne aujourd’hui un poète qui ne veut pas mourir de faim. «Qu’est-ce qu’ils vont encore nous faire faire?» disait Gautier en arrivant à son journal.
Georges Duval conte, à propos des besognes journalistiques, une amusante anecdote:
«De retour à Paris, je trouvai un mot d’Émile de Girardin me priant de passer à la Liberté, rue Montmartre. Il me demande s’il me conviendrait d’entrer dans sa rédaction. J’accepte avec enthousiasme; il me fait asseoir et me dit:
«--Écrivez de suite un article sur la marine du Brésil. Deux colonnes. Vite. Nous sommes en retard.
«Je n’oublierai jamais ma confusion. Je ne possédais sur la marine du Brésil aucun renseignement. Girardin m’aurait proposé d’improviser un discours sur les dépôts pélagiques de la Méditerranée, mon embarras n’eût pas été plus grand. Je lui avoue mon ignorance en la matière; il rajuste son binocle, fronce les sourcils, resserre son nœud de cravate et, de sa petite voix grêle que j’entends encore:
«--Si vous voulez réussir dans le métier, il faut vous habituer à traiter tous les sujets, même ceux que vous ne connaissez pas. Le lecteur les connaissant encore moins, le journaliste a toujours sur lui la supériorité d’un professeur, fût-il mauvais, sur des élèves qui sont des cancres.
«J’avais, tout jeune, passé mes examens pour l’École navale, avant de préparer Polytechnique; je réunis mes souvenirs et entrai bravement dans le vif de mon sujet, agrémenté d’expressions techniques qui me valurent les compliments de Girardin. L’article ne souleva pas une protestation; pas une rectification n’en détruisit l’heureux effet et, pour que la honte fût complète, trois mois après, je recevais l’ordre du Christ du Brésil! Girardin m’en félicita[116].»
[116] G. DUVAL, Mémoires d’un Parisien, p. 130.
Quelquefois, c’est le contraire qui arrive: on oblige un homme intelligent à écrire des articles stupides.
«Si beaucoup de jeunes gens se croient destinés à briller dans la carrière, c’est qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est le journalisme. Un jeune licencié ès lettres, candidat à l’agrégation, fut admis un jour dans un journal. Il assista au premier «rapport». Il lui échut une enquête à faire sur un cambriolage dans une bijouterie. Le lendemain, il eut à suivre un drame passionnel. Le surlendemain...
«Le surlendemain, il vint trouver son rédacteur en chef et lui expliqua naïvement:
--C’est que... je vais vous dire: mon affaire, à moi, c’est plutôt la politique.
«Il s’était figuré, de bonne foi, qu’on l’avait engagé pour écrire «des articles» et donner son opinion sur la situation européenne. Notez qu’il y serait peut-être parvenu: il suffisait d’une interview ou d’un reportage politique réussi pour le mettre tout de suite sur un autre plan. Mais il n’avait pas la patience d’attendre. Il se sentait humilié de travailler dans le «fait-divers». Il ne comprenait pas le métier. Il n’avait donc, et c’était justice, aucune chance d’y réussir[117].»
[117] André BILLY et Jean PIOT, le Monde des journaux.
Émile Zola considérait le journalisme comme un excellent exercice d’assouplissement. Il est possible que le journalisme enseigne à écrire vite; je crois qu’il enseigne surtout à écrire mal.
L’article de journal est, par sa nature, voué à l’oubli. Henri Fouquier gagna une fortune à publier plusieurs articles par jour, pendant des années. Qui le lit aujourd’hui? Et qui se souvient de Timothée Trimm?
Voyez Rivarol. Celui-là fut un maître et méritait de survivre. Esprit léger et profond, espèce de Joseph de Maistre du journalisme, comme dit à peu près Sainte-Beuve, causeur étincelant, auteur d’une sérieuse étude sur la langue française, Rivarol n’a brillé que par la conversation et l’esprit journalistique. Presque rien de ce qu’il a écrit n’intéresse aujourd’hui le public. Son Almanach des grands hommes n’est plus qu’une lecture d’érudition.
On est effrayé quand on songe à l’énorme production que peut fournir une carrière de journaliste. Louis Veuillot a laissé plus de vingt volumes de Mélanges. M. de Sacy a écrit aux Débats, pendant trente ans, à peu près la valeur de trente volumes in-folio, à deux colonnes. «Dans cette vie laborieuse et dévorante qui use les plus forts, dit Labiche, M. de Sacy a trouvé le temps de dépenser, en mille sujets divers, et comme un prodigue, des trésors de talent qui, concentrés en une œuvre unique, eussent été peut-être un monument parmi les chefs-d’œuvre de notre littérature... Au nom des Lettres, regrettons, ce n’est pas assez, gémissons de voir tant de grands et beaux esprits ne pas faire le livre qu’ils nous doivent, éparpiller, émietter leur talent, leur verve, leur bon sens, leurs passions même, dans des œuvres que le soleil d’un jour doit seul éclairer, et qui vont aussitôt s’ensevelir dans ce que M. de Sacy appelait tristement «les catacombes du journalisme»[118].
[118] LABICHE, Discours de réception à l’Académie.
Voilà les inconvénients du journalisme; voilà les dangers contre lesquels il faudra vous défendre.
Mais si vous avez réellement la vocation; si vous aimez le journalisme pour lui-même; si vous voulez à tout prix suivre cette carrière, alors la question change. Il s’agit de tirer parti d’une inclination impérieuse et de vous créer une notoriété dans un monde composé de personnes profondément indifférentes aux questions d’art et de perfection. Or, cette notoriété, vous ne l’obtiendrez que par le style, l’expression, la forme, l’originalité, l’esprit, autant de choses, comme nous le disions, qui n’ont pas, en général, une grande valeur d’utilité dans un journal d’informations.
Il est difficile de bien écrire, quand on est forcé d’écrire tous les jours, à la hâte, presque sans retouches. A première vue, la plupart des articles de journaux semblent parfaitement bien écrits. Le lendemain, ils ont perdu leur saveur; un an après, ils sont illisibles. Aucun article d’actualité ne survit à l’actualité. L’intérêt cesse avec l’intérêt du moment. Je ne connais que Veuillot qui supporte l’épreuve d’une seconde lecture.
Il faut donc, de toute nécessité, si vous choisissez la carrière journalistique, soigner votre improvisation, écrire lentement, ne rien laisser au hasard, se maîtriser, se condenser, ne pas craindre de refaire ses phrases et surtout (ceci est essentiel pour bien se juger) ne jamais livrer un article avec des ratures et des corrections, mais le recopier soigneusement, afin de pouvoir le relire sur page propre; sans cela vous serez étonné, ayant cru bien écrire, de n’avoir produit qu’un style plein de négligences, un style à escaliers et à régimes indirects, contourné, bistourné, qui choquera ceux qui ont encore quelque souci de la diction et de la grammaire.
Le grand vice de l’article de journal est sa rapidité. On le fait toujours trop long, parce qu’on n’a pas le temps de le faire plus court. Que de choses pourraient être dites en moins de mots! Un article ne porte que s’il fait balle, s’il va droit au but, si c’est un tout bien construit. M. Gauvain publie dans les Débats des modèles de ce genre.
Parmi les conditions essentielles à la rédaction d’un bon style de journal, le respect de la langue s’impose par-dessus tout. L’influence des journaux est désastreuse pour la langue française. Au nom des pures traditions classiques, par patriotisme autant que par goût, on doit réagir contre ce mouvement de décadence et de corruption qui déshonore l’art d’écrire. L’américanisme, les sports, l’automobile, l’aviation, la politique ont fait de la prose de journal une espèce de jargon, argot de courses et d’industries, anglicismes ridicules, néologismes barbares, imbécillités verbales, dont un collectionneur d’aberrations formerait un recueil scandaleusement drolatique. Jamais la langue française ne subit de tels ravages.
Ces habitudes de style nous ont fait oublier les spirituels articles des bons journalistes d’autrefois, car il y en a eu d’excellents et qui ont enchanté nos pères. Se rappelle-t-on le succès de Jules Lecomte dans le Monde illustré? Qui relit Émile de Girardin ou Albert Wolff? On s’est moqué des causeries anecdotiques que Jules Claretie alimentait par un intelligent système de fiches. Aurélien Scholl est mort tout entier. Qui lit Henri Fouquier et Armand Silvestre? Rochefort lui-même est déjà bien loin de nous. Le journalisme ne laisse après lui que quelques rares noms, qui surnagent, comme les naufragés de Virgile, dans un océan d’oubli.
Encore une fois (ce sera la conclusion de ces courtes lignes), les écrivains de journaux doivent bien se persuader qu’on ne peut se faire un nom que par le talent, le souci du style, la facture, la forme. C’est toujours par la littérature qu’on arrive, même dans le journalisme, qu’on écrive ou qu’on parle, qu’on fasse des articles, des sermons ou des conférences.
Rarement improvisées, presque toujours écrites, les conférences sont un genre de littérature comme un autre et qui relève, par conséquent, lui aussi, de l’enseignement du style et de l’art d’écrire.
La manie des conférences nous vient d’Angleterre. Le sermon et le speech laïque furent toujours à la mode dans ce pays de discussion en plein air. La conversation publique y fut d’abord religieuse, et prit très vite une tournure politique qui élargit son champ d’action et son auditoire. Firmin Maillard nous a laissé là-dessus d’intéressants renseignements[119]. Dickens parcourut l’Amérique en lisant ses œuvres, comme plus tard Jean Aicard récitant chez nous sa Chanson de l’enfant et ses Poèmes de Provence. La mode des conférences commença sous le second Empire, avec Weiss, Philarète Chasles, Louis Ulbach, Élisée Reclus, Pelletan, Deschanel, Hébrard, Prévost-Paradol, Vallès, Méry, Weill, Baudelaire... Legouvé et Sarcey furent de célèbres conférenciers. Sarcey s’était fait une popularité avec sa brusquerie bon enfant, qui allait jusqu’à s’interrompre pour se plaindre d’un courant d’air. Mais le type du conférencier pour dames, celui que nul ne surpassera, c’est Caro. Qui n’a pas vu les pâmoisons qui accueillaient le cours de M. Caro, ignorera toujours la gloire que peut donner un public féminin. M. Caro enseignait la morale, la philosophie, la métaphysique. C’était du délire. M. Bergson lui-même n’a pas connu de pareils transports.
[119] Cité des intellectuels, p. 137.
Tout le monde n’est pas destiné à devenir l’idole des dames. Il y a des conférenciers sérieux qui cherchent le succès sans l’atteindre et il y a des conférenciers folâtres qui sont cependant très écoutés. On sait l’histoire de ce plaisantin, qui, commençant une conférence sur la littérature lapone, arrive sur l’estrade, une gorgée d’eau et prononce cette phrase: «Mesdames et Messieurs, il n’y a pas de littérature lapone.»
Un jour, un de nos amis essaya de démontrer devant un public mondain que Cyrano de Bergerac n’était pas un chef-d’œuvre. Il choisit et lut les vers les plus ridicules. Tous furent applaudis, et le succès de la conférence fut pour Rostand.
Depuis 1890, avec Faguet, Brunetière et Jules Lemaître, le fléau des conférences s’est scandaleusement propagé. La conférence est devenue aujourd’hui une profession internationale. Le conférencier boucle sa valise, touche des cachets, fait partie d’une troupe et, tout rayonnant de projections cinématographiques, parcourt la France et l’étranger, Hollande, Belgique, République Argentine ou Côte d’azur. Il existe des sociétés de conférences musicales, philosophiques, historiques, archéologiques, littéraires, pour dames, pour jeunes filles, pour enfants, pour rien du tout, pour le plaisir de débiter des anecdotes qui traînent dans tous les livres. Modes, chapeaux, toilettes, cuisine, érudition, grammaire, tous les sujets sont bons. Le temps d’ouvrir un volume et de prendre des notes, et on court se faire applaudir.
La conférence a un avantage: elle supprime l’effort. C’est à peine si l’on s’aperçoit qu’on vous enseigne quelque chose. Ce n’est pas apprendre, ce n’est pas s’instruire: c’est aller au théâtre ou dans le monde. On y retrouve l’atmosphère d’un salon où l’on cause. On ne prendrait pas la peine de lire une conférence dans une revue; on va l’écouter parce que c’est la mode, parce qu’on y rencontre Mme X... ou Mme Z... et qu’on peut en parler chez ses amies: «Ah! ma chère, vous y étiez? C’était exquis!»
La conférence est à la portée de tout le monde. On n’a même pas besoin d’être orateur. Il suffit de savoir lire. Jules Lemaître lisait admirablement et avait toujours l’air d’improviser. Il faut que la lecture donne cette illusion; sans cela les auditeurs restent froids. On l’a bien vu pour Alexandre Dumas père. Ce fut une joie dans Paris, quand on apprit que le célèbre écrivain, l’intarissable causeur, allait probablement raconter de vive voix les pittoresques souvenirs de sa vie! Au lieu de cela, qu’on se figure la déception de l’auditoire, lorsqu’on entendit l’auteur de Monte-Cristo parler tranquillement de Jules César, Virgile, Cicéron, Delacroix, etc. Ces amplifications furent froidement accueillies. «Dumas file sur la province, dit Firmin Maillard, le froid le suit à Valenciennes, à Lille où les ouvriers typographes l’ont prié de faire une conférence à leur bénéfice et auxquels il répond: «Mes enfants, vous êtes les mains avec lesquelles je mange depuis quarante ans; il est bien naturel que la tête vienne au secours des mains.» Malgré cela, le froid persiste, Dumas gagne l’étranger; Venise et Vienne ont pour lui le même climat, il ne retrouve un peu de chaleur qu’en Hongrie, où il a l’heureuse idée d’apparaître costumé en Hongrois. Cette attention lui concilie tous les cœurs. Pourquoi cet insuccès, lorsque tant d’autres... Tout simplement parce qu’au contraire de ce qu’on attendait de lui, il ne parle point, il lit, à la papa, sans lever les yeux, le nez dans ses papiers, trébuchant à travers les lignes et ne sortant des endroits difficiles qu’après un silence mortel pour celui qui lit et pour celui qui l’écoute...[120].»
[120] Firmin MAILLARD, La Cité des intellectuels, p. 141.
«Les conférences, disait Mme Ancelot en 1860, c’est le monologue installé sur les ruines de la conversation.» Les radoteurs ont remplacé la conversation, en racontant ce que tout le monde sait. «Je ne connais pas ce sujet. Je vais écrire un livre là-dessus», disait un plaisant auteur.
On est stupéfait de songer qu’il y a des jeunes filles qui entendent quelquefois deux conférences par jour! Dans quelle confusion doivent se débattre ces pauvres cervelles féminines qui croient pouvoir retenir quelque chose! Si encore on prenait des notes! Mais qui a le courage de prendre des notes? Et puis, noter quoi? L’histoire de France, l’histoire de la littérature? A quoi bon? On trouve tout cela dans les livres.
«Il ne faut pas s’imaginer, dit Marcel Prévost, que les conférences vont remplacer l’étude chez les auditeurs. Il ne faut pas même s’imaginer qu’elles peuvent remplacer des cours. Elles sont, sans plus, un studieux plaisir: ce qui est bien quelque chose. Même les parcelles de savoir qu’elles sèment dans telles têtes de linottes empanachées ne sont pas entièrement perdues; snobisme pour snobisme, j’aime mieux celui d’Armande que le snobisme du bridge ou du tango. Vive la mode du savoir, de l’intelligence, de la culture, ne fût-ce qu’une mode pour quelques-uns et quelques-unes! Le côté dangereux de la mode conférencière, c’est que, sous ce nom de conférences, on puisse abriter des denrées si diverses--quelques-unes nuisibles. Le choix des sujets n’exclut pas les pires niaiseries: on a conférencié sur la matchiche. Le choix des conférenciers est souvent quelconque, guidé surtout par le désir d’allécher le public en l’étonnant. Beaucoup de conférences sont préparées à la hâte, débitées au petit bonheur par des façons de bègues[121].»
[121] l’Art d’apprendre, p. 117.
Tout cela n’est que trop vrai; et que de choses il y aurait encore à dire!
Mais à quoi bon récriminer? Prenons la conférence pour ce qu’elle est. Bonne ou mauvaise, c’est une œuvre littéraire. Tâchons donc de la bien écrire. Étudiez votre sujet; efforcez-vous d’être original; soignez le fond et la forme, et ne vous contentez pas de répéter ce que vos auditeurs peuvent lire dans n’importe quel ouvrage. Il est scandaleux de voir des conférenciers résumer tranquillement l’histoire grecque ou romaine, ou de simples manuels de littérature française.
Les conférences sont ordinairement fort mal écrites. Elles font illusion sur le moment; en réalité, elles ne supportent pas la lecture.
On doit écrire une conférence comme on écrit un livre, et appliquer à ce genre de discours ce que nous disions des Sermons: «Ce sont les bons écrivains qui font les bons orateurs[122].»
[122] En blâmant les conférences, je fais une exception, bien entendu, pour les leçons d’enseignement professionnel, conférences agricoles ou autres, qui peuvent être si utiles aux cultivateurs ou aux ouvriers.
Chapitre XIV
Le guide et les conseils
Nécessité d’un guide.--Les conseillers de Flaubert.--Maupassant et Flaubert.--Racine et Boileau.--La docilité de Chateaubriand.--Les enquêtes de Mme de Staël.--La vanité littéraire.--Les avantages d’un bon conseiller.
Je voudrais, en terminant ce livre, présenter quelques réflexions sur l’utilité qu’il y aurait pour les débutants de lettres à s’assurer un guide dévoué et clairvoyant.
En général, on s’imagine avoir du talent, parce qu’on prend pour du talent le don d’assimilation et la facilité d’écrire.
Comment peut-on arriver à savoir si l’on a vraiment du talent et si ce qu’on écrit vaut quelque chose? Il n’y a qu’un moyen: c’est de le demander aux autres.
Peu de gens sont capables de juger leurs propres ouvrages. Qu’on se loue ou qu’on se critique, on se trompe presque toujours: ou on est indulgent ou on est injuste. Lord Lytton, par exemple, se trompait, quand il écrivait à lady Blessington, à propos des Derniers jours de Pompéi: «Je crains que cet ouvrage ne plaise pas aux femmes. Elles n’aiment que les intrigues bien conduites; elles demandent du sentiment et de l’esprit, et Pompéi n’a ni l’un ni l’autre.» Les auteurs, il faut bien l’avouer, n’ont pas l’habitude d’avoir si mauvaise opinion d’eux-mêmes.
Littérairement, personne ne se connaît, personne ne se voit. Pour se connaître et pour se voir, il faut faire appel aux lumières d’autrui. «Les Romains, dit Vigneul-Marville, avaient une coutume fort louable et très utile, tant qu’on sut bien en user: c’était de réciter les ouvrages de leur composition en la présence de leurs amis, avant que de le donner au public. Ils avaient en cela deux fins: la première de recevoir les avis et les corrections, dont les plus habiles gens ont toujours besoin; et la seconde, qui était une suite de la première, de ne publier rien qui ne fût fort accompli... On envoyait des billets pour inviter les gens à ces sortes de récits. Les empereurs honoraient quelquefois de leur présence ces assemblées[123].»
[123] Mélanges d’histoire et de littérature, t. I, p. 310.
Les plus grands maîtres ont éprouvé le besoin de soumettre leurs œuvres à des personnes éclairées. Il n’y a que les esprits médiocres qui sont toujours sûrs d’eux-mêmes. Avant de les offrir au public, Fontenelle voulut lire ses comédies dans le salon de Mme de Tencin; on les jugea indignes de sa réputation, et c’est Mme de Tencin qui fut chargée de lui dire la vérité. Fontenelle s’inclina.
Quand Montesquieu eut terminé Arsace et Isménie, il se demanda si cette publication aurait du succès. «Tout bien pesé, écrit-il, à l’abbé de Guasco, je ne puis encore me déterminer à lire mon roman d’Arsace à l’imprimeur. Le triomphe de l’amour conjugal de l’Orient est peut-être trop éloigné de nos mœurs pour croire qu’il serait bien reçu en France. Je vous apporterai le manuscrit; nous le lirons ensemble, et je le donnerai à lire à quelques amis.»
Roman, dialogue, poésie, nouvelles, on ne peut juger son œuvre qu’après l’avoir laissé refroidir pendant quelque temps. Il faudrait la relire six mois au moins après qu’on l’a écrite. Comme on ne peut attendre indéfiniment, le mieux est de soumettre sa production à des personnes de confiance.
On sait l’histoire de Flaubert. Le futur auteur de Madame Bovary réunit un soir ses amis, Bouilhet et Ducamp, pour leur lire la première version de la Tentation de saint Antoine. Le résultat de cette lecture fut désastreux. On jugea que c’était de la pure rhétorique et qu’il fallait tout recommencer. Le bon Flaubert n’accepta pas ce verdict sans résistance. Il se soumit cependant, et c’est alors qu’il se décida à écrire Madame Bovary, sujet réaliste qui devait refréner son tempérament lyrique.
La vie de Flaubert est le plus bel exemple de modestie et de travail que nous offre l’histoire des Lettres françaises. Il avait une confiance absolue dans les conseils de Bouilhet et lui soumettait tout ce qu’il écrivait.
Flaubert et Bouilhet se complétaient l’un l’autre, «Il est avéré, dit Cassagne, que le bon sens de Bouilhet a souvent tempéré les outrances d’imagination de Flaubert. Madame Bovary et Salammbô furent écrits sous les yeux et sous le contrôle de Bouilhet; et, quand son ami mourut, Flaubert put dire avec raison qu’il «avait perdu sa conscience littéraire[124]». En revanche, Bouilhet, de Mælenis aux Dernières Chansons, ne composa rien sans consulter Flaubert; et, aux heures de découragement et de lassitude, c’est Flaubert qui lui rendait confiance et le réconfortait.
[124] A. CASSAGNE, la Théorie de l’art pour l’art, p. 132.
«Pendant trente ans, dit Étienne Frère, Flaubert n’a rien écrit sans le soumettre à Bouilhet, se conformant toujours à son avis. C’est Bouilhet qui lui trouva le sujet de Madame Bovary. Son influence a été énorme sur le talent de Flaubert: il l’a discipliné, il l’a émondé, châtié; il en a fait ce qu’il est. Quand il mourut, Flaubert disait: «J’ai enterré ma conscience littéraire, mon cerveau et ma boussole[125].»
[125] Louis Bouilhet, p. 230.
L’auteur de Mælenis n’a peut-être pas laissé la réputation d’un poète de tout premier ordre; mais on peut n’être pas un parfait exécutant et être cependant un excellent conseiller.
Maupassant, à ses débuts, soumettait à Flaubert tout ce qu’il écrivait. L’auteur de Madame Bovary lui faisait un véritable cours de style, supprimait les épithètes, enlevait les banalités, retranchait les verbes, et surtout l’empêchait de rien publier avant qu’il ne fût tout à fait mûr. C’est en écoutant docilement ces conseils que l’auteur de Boule-de-Suif se forma ce style d’une si admirable netteté, ce style vigoureux et sain, que les jeunes gens d’aujourd’hui ne connaissent plus.
Maupassant a raconté, avec sa modestie ordinaire, tout ce qu’il devait à Flaubert:
«Je travaillais, dit-il, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui plaisais, car il s’était mis à m’appeler en riant son disciple. Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le maître lisait tout, puis, le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait en moi peu à peu deux ou trois principes qui sont le résumé de ses longs et patients enseignements. Si l’on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si l’on n’en a pas, il faut en acquérir une. Ayant posé cette vérité qu’il n’y a pas, de par le monde entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez absolument pareils, il me forçait à exprimer en quelques phrases un être ou un objet, de manière à le particulariser nettement, à le distinguer de tous les autres objets de même race ou de même espèce. «Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte, devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres, montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence physique, contenant aussi, indiquée par l’adresse de l’image, toute leur nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec aucun autre épicier, ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir par un seul mot en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres qui le suivent et le précèdent.»
Imitez l’exemple de Flaubert, Bouilhet et Maupassant: imposez-vous l’obligation de lire à quelqu’un ce que vous écrivez, dussiez-vous, comme Molière, recourir à votre servante. Molière ne lui lisait pas les vers d’Alceste; Musset a raison de dire qu’à sa place il les lui aurait lus.
La Fontaine, Racine et Molière entretenaient leur amitié par un perpétuel échange de conseils et de lectures. C’est Boileau qui apprit à Racine à faire de beaux vers et à rompre la banalité de Quinault. L’auteur d’Andromaque ne publiait rien sans l’approbation de Boileau, qui applaudissait à ses triomphes et le consolait dans ses défaites, dont la dernière fut Athalie. La gloire de Racine ne fut pas du tout ce qu’on croit. Les contemporains lui préférèrent toujours Pradon.
Ces échanges de bons conseils étaient réciproques[126]. Racine, «qui a poussé le goût jusqu’au génie», dit Heredia, obligea Boileau à supprimer de sa Satire des femmes tout un passage réaliste qui ne figure pas dans la première édition. Le voici:
Mais qui pourrait compter le nombre de haillons, De pièces, de lambeaux, de sales guenillons, De chiffons ramassés dans la plus noire ordure, Dont la femme, aux bons jours, composait sa parure? Décrirai-je ses bas, à trente endroits percés, Ses souliers grimaçants, vingt fois rapetassés, Ses coiffes d’où pendait au bout d’une ficelle Un vieux masque pelé, presque aussi hideux qu’elle? Prendrai-je son jupon, bigarré de latin, Qu’ensemble composaient trois thèses de satin, Présent qu’en un procès sur certain privilège Firent à son mari les régents d’un collège, Et qui, sur cette jupe, à maint rieur encor Derrière elle faisait dire Argumentabor
[126] «Racine et Boileau doivent tout à un travail obstiné.» RIVAROL, Œuvres choisies, p. 33. Édition Mercure.
La Rochefoucauld montrait ses brouillons à tous ses amis et rédigeait avec eux ses Maximes. Chateaubriand suivait aveuglément les conseils de Fontanes et de Joubert. Fontanes lui fit refaire des chapitres entiers, notamment l’épisode de Velléda et le discours du père Aubry.
«Je n’arrive à quelque chose, dit Chateaubriand, qu’après de longs efforts; je refais vingt fois la même page et j’en suis toujours mécontent. Je n’ai pas la moindre confiance en moi; peut-être même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu’on veut bien me donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou supprimer tout un passage: je crois toujours que l’on juge ou que l’on voit mieux que moi.»
Et il ajoute, à propos de sa traduction de Milton:
«J’ai quelques amis, que depuis trente ans je suis accoutumé à consulter: je leur ai encore proposé mes doutes sur ce dernier travail; j’ai reçu leurs notes et leurs observations; j’ai discuté avec eux les points difficiles; souvent je me suis rendu à leur opinion, quelquefois ils sont revenus à la mienne.»
Mme de Staël, toujours si sûre d’elle-même, non seulement consultait ses amis, mais elle les interviewait pour utiliser ensuite leur avis en écrivant ses chapitres. On eût rendu un immense service à Victor Hugo en lui montrant l’absurdité de ses conceptions dramatiques, les longueurs descriptives de l’Homme qui rit et des Travailleurs de la mer. Il eût fallu à ce torrentiel poète un conseiller toujours prêt à lui crier la vérité, comme ces esclaves antiques chargés d’insulter l’orgueil des triomphateurs romains. Il a manqué à beaucoup d’écrivains un gardien vigilant de leur production et de leur gloire.
L’incommensurable vanité des auteurs empêche, la plupart du temps, cet échange de directions et de bons conseils. Et pourtant les meilleurs écrivains ne font pas tous les jours des chefs-d’œuvre. Vous lisez un roman; les cent premières pages sont parfaites, le ton excellent; tout à coup, sans raison, c’est brutal, c’est faux; on est consterné, on se dit: «Ah! si l’auteur avait consulté quelqu’un qui l’eût remis dans le bon chemin!»
On connaît la légendaire vanité de Victor Hugo, Dumas père, Lamartine et Chateaubriand. Ceux-là, du moins, eurent du talent et même du génie; mais, en général, ce sont les auteurs les plus médiocres qui sont les plus orgueilleux. J’en sais qui parlent d’eux-mêmes comme ils parleraient de Byron ou de Shakespeare. Personne n’est dupe des compliments qu’ils recherchent; seuls à prendre au sérieux la fausse monnaie qu’on leur donne, ils passent leur vie superbement ridicules, sans le savoir, sans qu’on le leur dise, et «ils mourront sans que les honnêtes gens soient vengés».
L’orgueil d’écrire et l’amour de la gloire développent singulièrement ce mépris des conseils, ces sentiments de vanité et de suffisance si naturelles au cœur de l’homme et qui donnent aux âmes les plus hautes des faiblesses parfois étranges. Édouard Grenier raconte «qu’en se promenant avec Lamartine dans le petit jardin du Chalet, il le voyait s’approcher de la grille, sous prétexte d’admirer le mont Valérien ou les cimes du bois de Boulogne, et c’était, visiblement, pour s’exposer à la curiosité et à l’admiration des promeneurs qui passaient».
Aucun compliment, dit-on, ne fit plus de plaisir à Bourdaloue que ce qu’il entendit dire à une poissarde qui le vit sortir de Notre-Dame, au milieu d’une foule de monde qui venait l’entendre: «Ce b... là, dit-elle, remue tout Paris quand il prêche.»
Je connais des écrivains qui se font gloire de leur orgueil. Il n’y a vraiment pas de quoi. Rien n’est plus ridicule que l’orgueil. C’est un sentiment qui ne va jamais sans envie et qui n’est que l’hypertrophie puérile de la vanité.
Les concours littéraires, les réclames, la concurrence exaspèrent l’amour-propre des écrivains--grands ou petits. On ne rencontre plus des modestes comme Berryer, «uniquement préoccupé de faire briller ses amis... et qui possédait au plus haut degré cette vertu si rare: le détachement de soi. Plus qu’à aucun des autres hommes de son temps, on peut lui appliquer ce mot de Bossuet: «L’Univers n’a rien de plus grand que les grands hommes modestes[127]».
[127] Edmond BIRÉ, Mémoires, p. 203, 204.
Le fameux d’Arlincourt, l’auteur du Solitaire, a passé sa vie dans l’admiration de lui-même. «Ce qu’il disait et faisait imprimer sur ses œuvres, traduites dans toutes les langues, sur l’incalculable débit qu’elles obtenaient, il l’avait répété tant de fois, qu’il avait probablement fini par le croire. Les compliments, si renforcée que fût la dose d’encens, ne lui étaient jamais suspects de malicieuse hyperbole; mais il était toujours prêt à vous en rendre; il vous louait presque aussi volontiers qu’il se louait lui-même[128].»
[128] Th. MURET, Souvenirs et propos divers, p. 35.
C’est encore une forme de vanité très commune, celle qui consiste à louer les autres pour mieux se louer soi-même.
Les écrivains, depuis Horace, ont toujours été des personnes très susceptibles qui ne demandent jamais de conseils et sont même humiliés d’en recevoir. On regimbe à l’idée de retrancher un chapitre, de corriger une phrase. On cite le mot de Boileau: «Aimez qu’on vous conseille et non pas qu’on vous loue», mais on ne le met guère en pratique. Rien ne coûte plus à un homme de lettres que de demander l’avis d’un confrère. Chacun croit avoir plus de talent que le voisin.
Un auteur vint un jour me soumettre un manuscrit. Je me permis, après l’avoir lu, de lui faire remarquer que cela avait peut-être été un peu trop rapidement écrit et qu’une seconde rédaction me paraissait nécessaire. L’auteur indigné sortit en faisant claquer la porte: «C’est la première fois, cria-t-il, que quelqu’un se permet de me dire que j’écris mal.»
J’entends l’objection: «Les conseillers ne sont pas infaillibles, ils peuvent se tromper, eux aussi, comme tout le monde.» Oui, sans doute, les conseillers peuvent se tromper, mais moins souvent que vous, qui êtes ébloui par votre œuvre. On ne saura jamais tous les défauts qu’on peut éviter en écoutant des juges qui n’ont aucune raison de s’illusionner, qui représentent la majorité des lecteurs et dont il vous reste, en somme, le droit de contrôler vous-même l’arrêt. Il est de votre intérêt que le public ne soit pas trompé, et, pour ne pas tromper les autres, il faut d’abord ne pas se tromper soi-même.
Donc choisissez un juge. C’est de toute nécessité, Mais qui choisir? Un professionnel ou un simple amateur? L’un ou l’autre, tous les deux même, si c’est possible. L’essentiel est de choisir quelqu’un d’intelligent, qui ait sincèrement le souci de votre réputation et de votre avenir. Je ne crois pas qu’il soit absolument nécessaire d’être du métier pour bien juger une œuvre littéraire, la qualité d’un récit, la vie des personnages. Un simple dilettante aura peut-être quelque difficulté à s’expliquer; mais, en l’aidant de vos questions, vous arriverez facilement à lui faire dire ce que vous voulez savoir. Par certains côtés, cependant, l’avis d’un professionnel pourrait être plus profitable, parce qu’un professionnel mêle à ses conseils d’intéressantes raisons techniques d’exécution et de facture.
C’est un grand bonheur, pour un homme de lettres de rencontrer un pareil guide. Il faut tout faire pour le trouver.
Paris, février 1925
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE I