‹ Comment s’écrit un article à la BlackwoodChapitre 1 sur 1 · 1 faits piquants pour

1 faits piquants pour

comparaisons :

« Il n’y eut originellement que trois Muses — Melete, Mneme, Aœde — la méditation, la mémoire et le chant. » Vous pouvez tirer un grand parti de ce petit fait, si vous savez vous en servir. Vous voyez qu’il n’est pas généralement connu, et qu’il semble recherché. Mais il faut avoir soin de donner à la chose un air parfaitement improvisé.

» Autre exemple. Le fleuve Alphée passa sous la mer, et en sortit sans que la pureté de ses eaux en reçût aucune atteinte. Il est bien un peu vieilli ; mais bien habillé et bien présenté, il paraîtra aussi frais que jamais.

» Voici quelque chose de mieux : — L’Iris de Perse semble posséder pour quelques personnes un doux et puissant parfum, tandis que pour d’autres il est tout à fait sans odeur.

Voilà qui est fin, et vraiment délicat ! En le tournant un peu, vous en tirerez des merveilles. Nous trouverons encore quelque chose dans la botanique. Il n’y a rien qui fasse si bien, surtout avec l’addition d’une ligne de latin. Écrivez !

» L’Epidendrum Flos Aeris de Java porte une très belle fleur, et vit encore même quand il est déraciné. Les indigènes le suspendent par une corde au plafond et jouissent pendant des années de son parfum. — Morceau capital ! Voilà pour les comparaisons. Passons aux expressions piquantes.

2 expressions piquantes.

» Le vénérable roman chinois Ju-Kiao-Li. Excellent. En introduisant adroitement ces quelques mots, vous faites preuve d’une connaissance approfondie de la langue et de la littérature chinoise. Avec cela vous pouvez vous passer d’arabe, de sanscrit, ou de chickasaw. Mais aucun sujet ne saurait se passer d’espagnol, d’italien, d’allemand, de latin et de grec. Je dois vous donner un petit spécimen de chacune de ces langues. Toutes ces citations seront bonnes et atteindront le but ; ce sera à votre ingéniosité de les approprier à votre sujet. Écrivez !

» Aussi tendre que Zaïre. Français. Allusion à la fréquente répétition de la phrase la tendre Zaïre, dans la tragédie française de ce nom. Bien employée, cette citation prouvera non seulement votre connaissance de la langue, mais encore votre lecture étendue et votre esprit. Vous pouvez dire, par exemple, que le poulet que vous mangiez (dans un article où vous raconteriez que vous êtes morte étranglée par un os de poulet) n’était pas aussi tendre que Zaïre. Écrivez !

» Van muerte tan escondida,
Que non te sienta venir,
Porque el plazer del morir
No me torne a dar la vida.

» C’est de l’espagnol — de Miguel de Cervantes. — Viens vite, ô mort ! mais ne me laisse pas voir que tu viens, de peur que le plaisir que je ressentirai en te voyant paraître ne me rende malheureusement à la vie. — Vous pouvez glisser cette citation fort à propos, quand vous vous débattez avec votre os de poulet dans la dernière agonie. Écrivez !

» Il pover’uomo che non s’en era accorto,
Andava combattendo, ed era morto.

» C’est de l’italien, vous le devinez — de l’Arioste. Cela veut dire que dans la chaleur du combat un héros ne s’apercevant pas qu’il est bel et bien tué, continua de combattre vaillamment, tout mort qu’il était. L’application de ce passage à votre cas va de soi — car, j’espère bien, miss Psyché, que vous ne négligerez pas de gigotter des jambes au moins une heure et demie après que vous serez morte de votre os de poulet. Veuillez écrire !

» Und sterb’ich doch, si sterb’ich denn
Durchsie — durchsie !

» C’est de l’allemand, de Schiller. — Et si je meurs, au moins je mourrai pour toi… pour toi ! — Il est clair ici que vous apostrophez la cause de votre malheur, le poulet. Et quel gentilhomme en vérité, (ou quelle dame) de sens, ne consentirait pas, je voudrais bien le savoir, à mourir pour un chapon bien engraissé d’après le vrai système Molucca, farci de câpres et de champignons, et servi dans un saladier avec une gelée d’orange en mosaïque ? (vous trouverez ce plat chez Tortoni) — Écrivez, je vous prie !

» Voici une charmante petite phrase latine, et peu commune (on ne peut être trop recherché ni trop bref dans une citation latine ; c’est chose si vulgaire) — Ignoratio elenchi. Il a commis une ignoratio elenchi — c’est-à-dire : il a compris les mots de votre proposition, mais non l’idée. Vous voyez qu’il s’agit d’un imbécile, d’un pauvre diable à qui vous vous adressez tout en vous débattant avec votre os de poulet et qui n’a pas bien compris ce que vous lui disiez. Jetez-lui votre ignoratio elenchi à travers la figure, et d’un seul coup vous l’avez anéanti. S’il ose répliquer, vous pouvez lui citer du Lucain, l’endroit (le voici) où il parle de pures anemonæ verborum, de mots anémones. L’anémone, qui a un grand éclat, n’a pas d’odeur. Ou, s’il veut faire le rodomont, vous pouvez le pourfendre avec les Insomnia Jovis, les rêveries de Jupiter — mots que Silius Italicus (voici le passage) applique aux pensées pompeuses et enflées. Cette citation est infaillible et lui percera le cœur. Après cela il ne peut plus que tourner sur lui-même et mourir. Voulez-vous avoir la bonté d’écrire ?

» En grec, nous avons quelque chose d’assez joli — du Démosthène, par exemple — Ανηρ ο φευγων και παλιν μαχεσεται. Il y a une assez bonne traduction de cette phrase dans Hudibras :

For he that flies may flight again,
Which he can never do that’s slain.

» Dans un article à la Blackwood, rien ne produit meilleur effet que votre grec. Les lettres mêmes vous ont un certain air de profondeur. Regardez seulement, Madame, l’air fûté de cet Epsilon ! Et ce Phi, certainement ce doit être un évêque ! Quelle mine plus spirituelle que celle de cet Omicron ! Et ce Tau avec quelle grâce il se bifurque ! Bref, il n’y a rien de pareil au grec pour un véritable article à sensation. Dans le cas présent, l’application de cette citation est la plus naturelle du monde. Relevez la sentence par un énorme juron, en guise d’ultimatum à l’adresse du mal appris, de la tête dure incapable de comprendre votre bon anglais au sujet de cet os de poulet. Il saisira l’allusion et il ne sera plus question de lui, vous pouvez y compter. »

Ce furent là toutes les instructions que je pus tirer de M. Blackwood sur le sujet en question ; mais je compris qu’elles étaient bien suffisantes. J’étais donc enfin capable d’écrire un véritable article à la Blackwood, et je résolus de m’y mettre sur-le-champ. En prenant congé de moi, M. Blackwood me fit la proposition de m’acheter l’article quand il serait écrit ; mais comme il ne pouvait m’offrir que cinquante guinées la feuille, je crus qu’il valait mieux en faire profiter notre société, que de le sacrifier pour une somme aussi chétive. Malgré sa lésinerie, M. Blackwood me témoigna d’ailleurs toute sa considération, et me traita véritablement avec la plus grande civilité. Les paroles qu’il m’adressa à mon départ firent sur mon cœur une profonde impression, et je m’en souviendrai toujours, je l’espère, avec reconnaissance.

« Ma chère miss Zénobia, » me dit-il, des larmes dans les yeux, « y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire pour aider au succès de votre louable entreprise ? Laissez-moi réfléchir ! Il est bien possible que vous ne puissiez à votre convenance vous… vous noyer, ou étouffer d’un os de poulet, ou être pendue ou mordue par un… Mais attendez ! J’y pense : il y a dans ma cour deux excellents boule-dogues — des drôles distingués, je vous assure — sauvages, et qui vous en donneront pour votre argent — ils vous auront dévorée, vous, vos oreillettes, et tout, en moins de cinq minutes (voici ma montre !) — ne songez qu’aux sensations ! Ici ! Allons ! — Tom ! Peter ! — Dick, oh ! le drôle ! lâchez-les. » Mais comme j’étais réellement très pressée, et que je n’avais pas une minute à perdre, je me vis forcée malgré moi de m’en aller, et de prendre congé un peu plus brusquement, je l’avoue, que ne l’aurait demandé la stricte politesse.

Mon premier soin, en quittant M. Blackwood, fut de m’engager immédiatement dans quelque mauvais pas, conformément à ses avis, et dans cette vue, je passai la plus grande partie de la journée à errer à travers Edinburgh, en quête d’aventures désespérées — capables de répondre à l’intensité de mes sentiments, et de s’adapter au grand effet de l’article que je voulais écrire. J’étais accompagnée dans cette excursion de mon domestique nègre Pompey, et de ma petite chienne Diane, que j’avais amenée avec moi de Philadelphie. Ce ne fut que tard dans l’après-midi que je réussis dans ma difficile entreprise. Il m’arriva alors un grand événement, dont l’article à la Blackwood qui suit, — dans le ton hétérogène, est la substance et le résultat.

ARTICLE À LA BLACKWOOD

DE MISS ZÉNOBIA

Par une après-midi tranquille et silencieuse, je m’acheminai dans l’agréable cité d’Edina. Il régnait dans les rues une confusion et un tumulte effroyables. Les hommes causaient. Les femmes criaient. Les enfants s’égosillaient. Les cochons sifflaient. Les chariots grondaient. Les bœufs soufflaient. Les vaches beuglaient. Les chevaux hennissaient. Les chats faisaient le sabbat. Les chiens dansaient. — Dansaient ! Était-ce donc possible ? Oui, dansaient ! Hélas ! pensai-je, le temps de danser est passé pour moi ! Il n’est plus. Quelle cohue de souvenirs obscurs se réveilleront de temps en temps dans un esprit doué de génie et de contemplation imaginative, — d’un génie surtout condamné à la durable, éternelle, continuelle, et pourrait-on dire — continue — oui, continue et continuelle, à l’amère, harassante, troublante, et, si je puis me permettre cette expression, à la très troublante influence du serein, divin, céleste, exaltant, élevé et purifiant effet de ce qu’on peut justement appeler la plus enviable, la plus vraiment enviable — oui ! la plus suavement belle, la plus délicieusement éthérée, et, pour ainsi dire, la plus jolie (si je puis me servir d’une expression aussi hardie) des choses (pardonne-moi, gentil lecteur) du monde ; — mais je me laisse toujours entraîner par mes sentiments. Dans un tel esprit, je le répète, quelle cohue de souvenirs sont remués par une bagatelle ! Les chiens dansaient ! Et moi — moi, je ne le pouvais pas ! Ils sautaient — et moi je pleurais. Ils cabriolaient — et moi je sanglotais bien fort. Circonstances touchantes ! qui ne peuvent manquer de rappeler au souvenir du lecteur lettré le passage exquis sur la convenance des choses, qui se trouve au commencement du troisième volume de cet admirable et vénérable roman chinois, le Jo-go-Slow.

Dans ma promenade solitaire à travers la cité, j’avais deux humbles, mais fidèles compagnons, Diane, ma petite chienne ! la plus douce des créatures ! Elle avait une touffe de poils qui lui descendait sur un de ses yeux, et un ruban bleu était élégamment attaché autour de son cou. Diane n’avait pas plus de cinq pouces de haut, mais sa tête était presque à elle seule plus grosse que le reste de son corps, et sa queue coupée tout à fait court donnait à l’intéressant animal un air d’innocence outragée qui la faisait bien venir de tous.

Et Pompey, mon nègre ! — doux Pompey ! Pourrai-je t’oublier jamais ? J’avais pris le bras de Pompey. Il avait trois pieds de haut (j’aime mettre les points sur les i) et était âgé de soixante-dix ou peut-être quatre-vingts ans. Il avait les jambes cagneuses, et était obèse. Sa bouche n’était pas précisément petite, ni ses oreilles courtes. Ses dents toutefois ressemblaient à des perles, et ses grands yeux largement ouverts étaient délicieusement blancs. La Nature ne lui avait point donné de cou et avait posté ses chevilles (selon l’usage chez cette race) au milieu de la partie supérieure du pied. Il était habillé avec une remarquable simplicité. Il avait pour tout vêtement un col de neuf pouces de haut et un pardessus de drap brun presque neuf, qui avait autrefois servi au grand, robuste et illustre docteur Moneypenny. C’était un excellent pardessus. Il était bien taillé. Il était bien fait. Il était presque neuf. Pompey le relevait de ses deux mains pour ne pas le laisser traîner dans la boue.

Notre société se composait donc de trois personnes, dont deux sont déjà connues. Il y en avait une troisième — cette troisième personne, c’était moi. Je suis la signora Psyché Zénobia. Je ne suis pas Suky Snobbs. Mon extérieur est imposant. Dans la mémorable occasion dont je parle, j’étais vêtue d’une robe de satin cramoisi et d’un mantelet arabe bleu de ciel. La robe était agrémentée d’agrafes vertes, et de sept gracieux volants de couleur orange. Je formais donc la troisième personne de la société. Il y avait le caniche. Il y avait Pompey. Il y avait moi. Nous étions trois. Ainsi, dit-on, il n’y avait originellement que trois Furies — Melty, Nimmy, et Hetty — la Méditation, la Mémoire, et le Violon.

Appuyée sur le bras du galant Pompey, et suivie de Diane à distance respectueuse, je descendis l’une des plus populeuses et des plus plaisantes rues d’Edina, alors déserte. Tout à coup se présenta à ma vue une église — une cathédrale gothique — vaste, vénérable, avec un haut clocher qui se perdait dans le ciel. Quelle folie s’empara alors de moi ? Pourquoi courus-je au devant de mon destin ? Je fus saisie du désir irrésistible de monter à cette tour vertigineuse et de contempler de là l’immense panorama de la cité. La porte de la cathédrale ouverte semblait m’inviter. Ma destinée l’emporta. J’entrai sous la fatale voûte. Où donc était mon ange gardien ? — si toutefois il y a de tels anges. Si ! Monosyllabe troublant ! Quel monde de mystère, de science, de doute, d’incertitude est contenu dans tes deux lettres ! J’entrai sous la fatale voûte ! J’entrai, et sans endommager mes volants, couleur orange, je passai sous le portail, et pénétrai dans le vestibule. Ainsi, dit-on, l’immense rivière Alfred passa intacte, à sec, sous la mer.

Je crus que les escaliers ne finiraient jamais. Ils tournaient ! Oui, ils tournaient et montaient toujours, si bien que je ne pus m’empêcher d’appeler à mon aide l’ingénieux Pompey, et je m’appuyai sur son bras avec toute la confiance d’une ancienne affection. — Je ne pus m’empêcher de m’imaginer que le dernier échelon de cette éternelle échelle en spirale avait été accidentellement ou peut-être à dessein enlevé. Je m’arrêtai pour respirer, et au même moment il se présenta un incident trop important au point de vue moral ainsi qu’au point de vue métaphysique pour être passé sous silence. Il me sembla — j’avais entièrement conscience du fait — non, je ne pouvais m’être trompée ! J’avais pendant quelques instants soigneusement et anxieusement observé les mouvements de ma Diane — non, dis-je, je ne pouvais m’être trompée ! — Diane sentait un rat ! Aussitôt j’appelai l’attention de Pompey sur ce point, et Pompey — oui, Pompey fut de mon avis. Il n’y avait plus aucun motif raisonnable de douter. Le rat avait été senti — et senti par Diane. Ciel ! pourrai-je jamais oublier l’intense émotion de ce moment ? Hélas ! Qu’est-ce que l’intelligence tant vantée de l’homme ? Le rat — il était là — c’est-à-dire quelque part. Diane avait senti le rat. Et moi — moi je ne pouvais pas le sentir. Ainsi, dit-on, l’Isis Prussienne a pour quelques personnes un doux et suave parfum, tandis que pour d’autres elle est complètement sans odeur.

Nous étions venus à bout de l’escalier, et il n’y avait plus que trois ou quatre marches qui nous séparaient du sommet. Nous montâmes encore, et il ne resta plus qu’une marche ! Une marche ! Une petite, petite marche ! Combien de fois d’une semblable petite marche dans le grand escalier de la vie humaine dépend une destinée entière de bonheur ou de misère humaine ! Je songeai à moi-même, puis à Pompey, puis au mystérieux et inexplicable destin qui nous entourait. Je songeai à Pompey ! — Hélas ! Je songeai à l’amour ! Je songeai à tous les faux pas qui ont été faits et qui peuvent être faits encore. Je résolus d’être plus prudente, plus réservée. J’abandonnai le bras de Pompey, et sans son assistance, je franchis la dernière marche qui restait et gagnai la chambre du beffroi. Mon caniche me suivit immédiatement. Pompey restait seul en arrière. Je m’arrêtai au dessus de l’escalier, et l’encourageai à monter. Il me tendit la main, et malheureusement en faisant ce geste, il fut forcé de lâcher sa redingote. Les Dieux ne cesseront-ils de nous persécuter ? La redingote tomba, et un des pieds de Pompey marcha sur le long et traînant pan de l’habit. Il trébucha et tomba. — Cette conséquence était inévitable. Il tomba en avant, et sa tête maudite, venant me frapper en pleine poitrine, me précipita tout de mon long avec lui sur le dur, sale et détestable plancher du beffroi. Mais ma vengeance fut assurée, soudaine et complète. Le saisissant furieusement des deux mains par sa laine, je lui arrachai une énorme quantité de cette matière noire, crépue et bouclée, et la jetai loin de moi avec tous les signes du dédain. Elle tomba au milieu des cordes du beffroi et y resta. Pompey se leva sans dire un mot. Mais il me regarda piteusement avec ses grands yeux et soupira. Grands Dieux ! — quel soupir ! Il pénétra jusqu’au fond de mon cœur. Et la chevelure — la laine ! Si j’avais pu rattraper cette laine, je l’aurais baignée de mes larmes en témoignage de regret. Mais hélas ! elle était maintenant bien loin. Comme elle pendillait au cordage de la cloche, je m’imaginai qu’elle était encore vivante. Je m’imaginai qu’elle allait mourir d’indignation. Ainsi l’happidandy Flos Aeris de Java porte, dit-on, une belle fleur, qui vit encore quand elle est déracinée. Les indigènes la suspendent avec une corde au plafond, et jouissent de son parfum des années entières.

Notre différend terminé, nous cherchâmes dans la chambre une ouverture qui nous permit de contempler la cité d’Edina. Il n’y avait pas de fenêtre. La seule lumière qui pénétrât dans ce réduit obscur venait d’une ouverture carrée ayant à peu près un pied de diamètre, et à une hauteur d’environ sept pieds au-dessus du plancher. Mais que ne peut réaliser l’énergie du véritable génie ? Je résolus d’atteindre à ce trou. Un énorme attirail de roues, de pignons, et autres machines à l’air cabalistique se trouvaient en face du trou, tout près de lui, et à travers le trou passait une baguette de fer venant du mécanisme. Entre les roues et le mur il y avait juste de la place pour mon corps ; mais j’étais exaspérée, et déterminée à aller jusqu’au bout. J’appelai Pompey près de moi.

« Vous voyez cette ouverture, Pompey. Je voudrais y passer la tête pour regarder. Vous allez vous tenir tout droit juste sous le trou, — comme cela. Maintenant, Pompey, tendez une de vos mains, que je puisse y monter — très bien. Maintenant l’autre main, Pompey, et avec son aide, j’arriverai sur vos épaules. »

Il fit tout ce que je désirais, et quand je fus hissée sur ses épaules, je m’aperçus que je pouvais facilement passer ma tête et mon cou à travers l’ouverture. Le panorama était sublime. Il ne se pouvait rien de plus magnifique. Je ne m’arrêtai un instant que pour appeler Diane et assurer Pompey que je serais discrète, et pèserais le moins possible sur ses épaules. Je lui dis que je serais à l’égard de ses sentiments d’une délicatesse tendre — ossi tender qu’un beefsteak. Après avoir rendu cette justice à mon fidèle ami, je m’abandonnai sans réserve à l’ardeur et à l’enthousiasme de la jouissance du panorama qui s’étendait sous mes yeux.

Cependant je me dispenserai de m’appesantir sur ce sujet. Je ne décrirai pas la cité d’Edinburgh. Tout le monde est allé à Edinburgh — la classique Edina. Je m’en tiendrai aux principaux détails de ma lamentable aventure. Après avoir jusqu’à un certain point satisfait ma curiosité touchant l’étendue, la situation, et la physionomie générale de la cité, j’eus le loisir d’examiner l’église ou j’étais, et la délicate architecture de son clocher. Je remarquai que l’ouverture à travers laquelle j’avais passé la tête s’ouvrait dans le cadran d’une horloge gigantesque, et devait de la rue faire l’effet d’un large trou de clef, tel qu’on en voit sur le cadran des montres françaises. Sans doute le véritable but de cette ouverture était de laisser passer le bras d’un employé pour lui permettre d’ajuster quand il était nécessaire les aiguilles de l’horloge. J’observai avec surprise l’immense dimension de ces aiguilles, dont la plus longue ne pouvait avoir moins de dix pieds de long, et dans sa plus grande largeur moins de huit à neuf pouces. Elles étaient d’acier massif, et les bords paraissaient tranchants. Après avoir noté ces particularités et quelques autres, je tournai de nouveau mes yeux sur la glorieuse perspective qui s’étendait devant moi, et bientôt je m’absorbai dans ma contemplation.

Quelques minutes après, je fus éveillée par la voix de Pompey, qui me déclarait qu’il ne pouvait plus y tenir, et me priait de vouloir bien être assez bonne pour descendre. C’était absurde, et je le lui dis assez longuement. Il répliqua, mais évidemment en comprenant mal mes idées à ce sujet. J’en conçus quelque colère, et je lui dis en termes péremptoires, qu’il était un imbécile, qu’il avait commis un ignoramus eclench-eye, que ses idées n’étaient que de pures insommary Bovis, et que ses mots ne valaient guère mieux qu’une ennemye-werry bor’em. Il parut satisfait, et je repris mes contemplations.

Il y avait à peu près une demi-heure, après cette altercation, que j’étais profondément absorbée par la vue céleste que j’avais sous les yeux, lorsque je fus réveillée en sursaut par quelque chose de tout à fait froid qui me pressait doucement la partie supérieure du cou. Il est inutile de dire que j’en ressentis une alarme inexprimable. Je savais que Pompey était sous mes pieds et que Diane, selon mes instructions expresses, était assise sur ses pattes de derrière dans le coin le plus reculé de la chambre. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Hélas ! je ne le découvris que trop tôt. En tournant doucement ma tête de côté, je m’aperçus, à ma plus grande horreur, que l’énorme, brillante, petite aiguille de l’horloge, semblable à un cimeterre, dans le cours de sa révolution horaire, était descendue sur mon cou. Je compris qu’il n’y avait pas une seconde à perdre. Je cherchai à retirer ma tête en arrière, mais il était trop tard. Il n’y avait plus d’espoir d’arracher ma tête de la bouche de cette horrible trappe où elle était si bien prise, et qui devenait de plus en plus étroite avec une rapidité qui échappait à l’analyse. On ne peut se faire une idée de l’agonie d’un pareil moment. J’élevai les mains et essayai de toutes mes forces de soulever la lourde barre de fer. C’est comme si j’avais essayé de soulever la cathédrale elle-même. Elle descendait, descendait, descendait toujours, de plus en plus serrant. Je criai à Pompey de venir à mon aide ; mais il me répondit que je l’avais blessé dans ses sentiments en l’appelant un ignorant et un vieux louche. Je poussai un hurlement à l’adresse de Diane ; elle ne me répondit que par un bow wow-wow, ce qui voulait dire que je lui avais recommandé de ne pas bouger de son coin. Je n’avais donc point de secours à attendre de mes associés.

En attendant, la lourde et terrible faux du Temps (je comprenais maintenant la force littérale de cette locution classique) ne s’était point arrêtée, et ne paraissait point disposée à s’arrêter dans sa carrière. Elle descendait et descendait toujours. Déjà elle avait enfoncé sa tige tranchante d’un pouce entier dans ma chair, et mes sensations devenaient indistinctes et confuses. Tantôt je m’imaginais être à Philadelphie avec le puissant D Moneypenny, tantôt dans le cabinet de M Blackwood, recevant ses inestimables instructions. Puis le doux souvenir d’anciens jours meilleurs se présenta mon esprit, et je songeai à cet heureux temps ou le monde n’était qu’un désert, et Pompey pas encore entièrement cruel. Le tic-tac de la machine m’amusait. M’amusait, dis-je, car maintenant mes sensations confinaient au bonheur parfait, et les plus insignifiantes circonstances me causaient du plaisir. L’éternel clic-clac, clic-clac, clic-clac de l’horloge était pour mes oreilles la plus mélodieuse musique, à certains instants même me rappelait les délicieux sermons du D Ollapod. Puis les grands signes du cadran — qu’ils semblaient intelligents ! comme ils faisaient penser ! Les voilà qui dansent la mazurka, et c’est le signe V qui la danse à ma plus grande satisfaction. C’est évidemment une dame de grande distinction. Elle n’a rien de nos éhontées, rien d’indélicat dans ses mouvements. Elle faisait la pirouette à merveille, — tournant en rond sur sa tête. J’essayai de lui tendre un siège, voyant qu’elle était fatiguée de ses exercices — et ce ne fut qu’en ce moment que je sentis pleinement ma lamentable situation. Lamentable en vérité ! la barre était entrée de deux pouces dans mon cou. J’étais arrivée à un sentiment de douleur exquise. J’appelai la mort, et dans ce moment d’agonie, je ne pus m’empêcher de répéter les vers exquis du poète Miguel de Cervantes :

« Vanny Buren, tan escondida
Query no te senty venny
Pork and pleasure, delly morry
Nommy, torny, darry, widdy ! »

Un nouveau sujet d’horreur se présenta alors à moi, — une horreur, suffisante pour faire frissonner les nerfs les plus solides. Mes yeux, sous la cruelle pression de la machine, sortaient littéralement de leurs orbites. Comme je songeais au moyen de m’en tirer sans eux, l’un se mit à tomber hors de ma tête, et roulant sur la pente escarpée du clocher, alla se loger dans la gouttière qui courait le long des bords de l’édifice. Mais la perte de cet œil ne me fit pas autant d’effet que l’air insolent d’indépendance et de mépris avec lequel il me regarda une fois parti. Il était là gisant dans la gouttière précisément sous mon nez, et les airs qu’il se donnait auraient été risibles, s’ils n’avaient pas été révoltants.

On n’avait jamais rien vu d’aussi miroitant ni d’aussi clignotant. Cette attitude de la part de mon œil dans la gouttière n’était pas seulement irritante par son insolence manifeste et sa honteuse ingratitude, mais elle était encore excessivement inconvenante au point de vue de la sympathie qui doit toujours exister entre les deux yeux de la même tête, quelque séparés qu’ils soient. Je me vis forcée bon gré, mal gré, de froncer les sourcils et de clignoter en parfait concert avec cet œil scélérat qui gisait juste sous mon nez. Je fus bientôt soulagée par la fuite de mon autre œil. Il prit en tombant la même direction (c’était peut-être un plan concerté) que son camarade. Tous deux roulèrent ensemble de la gouttière, et, en vérité je fus enchantée d’être débarrassée d’eux.

La barre était entrée maintenant de quatre pouces et demi dans mon cou, et il n’y avait plus qu’un petit lambeau de peau à couper. Mes sensations furent alors celles d’un bonheur complet, car je sentis que dans cinq minutes au plus je serais délivrée de ma désagréable situation. Je ne fus pas tout à fait déçue dans cette attente. Juste à cinq heures, vingt-cinq minutes de l’après-midi, l’énorme aiguille avait accompli la partie de sa terrible révolution suffisante pour couper le peu qui restait de mon cou. Je ne fus pas fâchée de voir la tête qui m’avait occasionné un si grand embarras se séparer enfin de mon corps. Elle roula d’abord le long de la paroi du clocher, puis alla se loger pendant quelques secondes dans la gouttière, et enfin fit un plongeon dans le milieu de la rue.

J’avouerai candidement que les sensations que j’éprouvai alors revêtirent le caractère le plus singulier — ou plutôt le plus mystérieux, le plus inquiétant, le plus incompréhensible. Mes sens changeaient de place à chaque instant. Quand j’avais ma tête, tantôt je m’imaginais que cette tête était moi, la vraie signora Psyché Zénobia — tantôt j’étais convaincue que c’était le corps qui formait ma propre identité. Pour éclaircir mes idées sur ce point, je cherchai ma tabatière dans ma poche ; mais en la prenant, et en essayant d’appliquer selon la méthode ordinaire une pincée de son délicieux contenu, je m’aperçus immédiatement qu’il me manquait un objet essentiel, et je jetai aussitôt la boîte à ma tête. Elle huma une prise avec une grande satisfaction, et m’envoya en retour un sourire de reconnaissance. Peu après elle m’adressa une allocution, que je ne pus entendre que vaguement, faute d’oreilles. J’en saisis assez, cependant, pour savoir qu’elle était étonnée de me voir encore vivante dans de pareilles conditions. Elle cita en finissant les nobles paroles de l’Arioste :

« Il pover hommy che non sera corty
And have a combat tenty erry morty ; »

me comparant ainsi à ce héros, qui dans la chaleur du combat, ne s’apercevant pas qu’il était mort, continuait de se battre avec une inépuisable valeur. Il n’y avait plus rien maintenant qui pût m’empêcher de tomber du haut de mon observatoire, et c’est ce que je fis. Je n’ai jamais pu découvrir ce que Pompey aperçut de si particulièrement singulier dans mon extérieur. Mais il ouvrit sa bouche d’une oreille à l’autre, et ferma ses deux yeux, comme s’il avait voulu briser des noix avec ses paupières. Finalement, retroussant son pardessus, il ne fit qu’un saut dans l’escalier et disparut. J’envoyai aux trousses du misérable ces véhémentes paroles de Démosthène :

« Andrew O’Phlegeton, you really wake haste to fly. »

Puis je me tournai du côté de la chérie de mon cœur, la mignonne à un seul œil, Diane au poil touffu. Hélas ! quelle horrible vision frappa mes yeux ! Était-ce un rat que je vis rentrant dans son trou ? Sont-ce là les os rongés de ce cher petit ange cruellement dévoré par le monstre ? Grands Dieu ! Ce que je vois — est-ce l’âme partie, l’ombre, le spectre de ma petite chienne bien-aimée, que j’aperçois assise avec grâce et mélancolie là, dans ce coin ? Écoutons ! car elle parle, et, Dieux du ciel ! c’est dans l’allemand de Schiller. —

« Unt stobby duk, so stubby dun
Duk she ! Duk she ! »

Hélas ! Ses paroles ne sont que trop vraies !

« Et si je meurs, je meurs
Pour toi ! — pour toi ! »

Douce créature ! Elle aussi s’est sacrifiée pour moi. Sans chien, sans nègre, sans tête, que reste-t-il maintenant à l’infortunée signora Psyché Zénobia ? Hélas — rien ! J’ai dit.