CHAPITRE IX.
LES AUTOMATES CÉLÈBRES.--UNE MOUCHE D’AIRAIN.--L’HOMME ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D’AQUIN.--VAUCANSON; SON CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DÉTAILS.--L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS; ÉPISODE INTÉRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE RÉPARE LE COMPONIUM.--SUCCÈS INESPÉRÉ.
Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m’étais tracé, je devais encore étudier les principes d’une science sur laquelle je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je veux parler de la science, ou pour mieux dire de l’art de faire des automates.
Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d’actives investigations. Je m’adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus, ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins ingénieuses que celles de certains jouets d’enfants de notre époque[4], ou de ridicules annonces de chefs-d’œuvre publiés dans des siècles d’ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.
Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands hommes accusés de magie_, que «Jean de Mont-Royal présenta à l’empereur Charles-Quint une mouche de fer, laquelle
»...................................... Prit sans aide d’autrui sa gaillarde volée, Fit une entière ronde et puis d’un cerceau las, Comme ayant jugement, se percha sur son bras.»
Une pareille mouche est déjà quelque chose d’extraordinaire et pourtant j’ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s’agit encore d’une mouche.
Gervais, chancelier de l’empereur Othon III, dans son livre intitulé _Ocia Imperatoris_ nous annonce que «_Le Sage Virgile_, évêque de Naples, fit une mouche d’airain qu’il plaça sur l’unes des portes de la ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger, empêcha qu’aucune autre mouche n’entrât dans Naples; si bien que pendant huit ans, grâce à l’activité de cette ingénieuse machine, les viandes déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.»
Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas parvenu jusqu’à nous? Que d’actions de grâce les bouchers, et plus encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque.
Passons à une autre merveille:
François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son frère en religion, _après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tête d’airain qui devait leur dire s’il y aurait un moyen d’enfermer toute l’Angleterre dans un gros mur.
»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut, ajoute l’historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne l’entendirent pas, parce qu’ils étaient occupés à tout autre chose.»
Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons connurent que la tête avait parlé, puisqu’ils n’étaient pas là pour l’entendre. Je n’ai jamais pu trouver d’autre solution que celle-ci: c’est sans doute parce que _leur corps était égal et tempéré par la chimie_.
Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner encore:
Tostat, dans ses _Commentaires sur l’Enode_, dit «qu’Albert-le-Grand, provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d’airain, qu’il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_.»
Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères du même signe. Cette intelligente machine était également douée du mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses importants secrets[5].
Malheureusement, saint Thomas-d’Aquin, disciple d’Albert, prenant cette statue pour l’œuvre du diable, la brisa à coups de bâton.
Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je citerai, d’après le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l’_homme artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu’à la réserve des opérations de l’âme, on y voyait tout ce qui se passait dans le corps humain_.
Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il lui coûtait si peu, pendant qu’il était en train d’imiter à s’y méprendre la plus belle œuvre du créateur, d’ajouter à son automate une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique!
Cette citation fait beaucoup d’honneur aux savants qui ont accepté la responsabilité d’une semblable annonce, et vient montrer une fois de plus comment on écrit l’histoire.
On croira facilement que ces ouvrages ne m’avaient fourni aucun enseignement sur l’art que je désirais tant étudier. J’eus beau continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations qu’un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n’avait été écrit sur les automates.
--Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte l’existence, est-elle donc la seule qui n’ait point ses archives?
J’étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu’enfin un Mémoire de l’inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l’auteur à Messieurs de l’Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son joueur de flûte, ainsi qu’un rapport de l’Académie, que je transcris ici.
_Extrait des registres de l’Académie Royale des Sciences, du 30 avril 1738._
«L’Académie, ayant entendu la lecture d’un Mémoire de monsieur de Vaucanson, contenant la description d’une statue de bois copiée sur le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière, sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision qui a mérité l’attention du public, a jugé que cette machine était extrêmement ingénieuse; que l’auteur avait su employer des moyens simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en imitant par art tout ce que l’homme est obligé de faire, et qu’en outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et la précision dont cette matière est susceptible; ce qui prouve l’intelligence de l’auteur et ses grandes connaissances dans les différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j’ai signé le présent certificat.
»A Paris, ce 3 mai 1738.
»FONTENELLE,
»Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Sciences.»
Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l’abbé D. F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public, le lundi de Pâques:
1º Un joueur de flûte traversière.
2º Un joueur de tambourin.
3º Un canard artificiel.
«Dans ce canard, dit le célèbre _automatiste_, je présente le mécanisme des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale, le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la sortie.
»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les gestes que ferait un animal vivant.»
Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de connaître les moyens à l’aide desquels la nourriture prise par l’animal se transformait _en excréments par une imitation parfaite des opérations de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance l’œuvre du grand maître.
Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même[6] fut exposé à Paris dans une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique.
A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant son génie pour l’escamotage.
Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante fonction.
On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant, divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate, laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances. L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie, composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un corps de pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur riait de la crédulité du public.
Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son _savoir_ et pour son _savoir-faire_.
Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet.
Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d’une famille noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance.
Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra l’idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce chef-d’œuvre.
Le domestique de Vaucanson, dit l’histoire, était seul dans la confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus qu’un homme, et tous deux s’embrassèrent en pleurant de joie.
Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de près et furent principalement exécutés en vue d’une spéculation sur la curiosité publique.
Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de fabuleuses recettes, tant fut grande l’admiration pour ses merveilleuses machines.
Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers en soie de la ville de Lyon, qui l’avaient poursuivi à coups de pierre, se plaignant qu’il cherchait à simplifier les métiers.
On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu’une machine pour en fabriquer les mailles toujours égales.
On dit qu’il fit encore pour la _Cléopâtre_ de Marmontel, un aspic qui s’élançait en sifflant sur le sein de l’actrice chargée du rôle principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant, plus émerveillé du sifflement de l’automate que de la beauté de la tragédie, s’écria: _«Je suis de l’avis de l’aspic!»_
Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d’être célébré par Voltaire; l’illustre poète fit sur lui les vers suivants:
..................................... Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée, Semblait, de la nature imitant les ressorts, Prendre le feu des cieux pour animer les corps.
Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu’au dernier moment de sa vie. Dangereusement malade, il s’occupait encore à faire exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin.
--Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier.
Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à l’âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la consolation de voir fonctionner sa machine.
Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville, le fameux _joueur d’échecs_, dont les combinaisons ont fait pâlir les savants de l’époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l’ai jamais vu fonctionner. Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur. J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi lorsque je les ai reçus.
Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s’agit pas ici d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats; modeste historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène le héros de ce récit.
L’histoire se passe en Russie.
Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de nombreux soulèvements.
Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans la ville forte de Riga.
A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d’une haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le _troupier racorni_.
Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne faire aucun quartier.
Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba à la vue des soldats.
La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité.
Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé.
Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d’une étroite amitié.
Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les langues étrangères, dont l’étude devait plus tard lui faciliter son beau travail sur le mécanisme de la parole, qu’il a si bien décrit dans son ouvrage publié à Vienne en 1791.
Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder.
Cette visite fut d’autant plus agréable au docteur, que depuis quelque temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne action à laquelle il s’était laissé entraîner. Il craignait d’être compromis si l’on venait à en avoir connaissance, et son embarras était extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n’avait personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.
L’arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le docteur, qui comptait sur l’imagination de son ami pour le sortir d’embarras.
M. de Kempelen fut d’abord effrayé de partager un tel secret: il savait que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l’acte d’humanité auquel il allait s’associer était un crime que les lois moscovites punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky, il se laissa aller à tout l’intérêt que ne pouvait manquer d’inspirer une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les moyens d’opérer la fuite de son protégé.
Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d’échecs, et, autant pour satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade, pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses parties avec lui. Mais Worousky était d’une telle force à ce jeu, que son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des concessions de pièces considérables. M. de Kempelen s’unit au docteur pour lutter contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de Kempelen l’idée du fameux automate joueur d’échecs. En un instant il en eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s’y pressaient en foule, il se mit immédiatement à l’œuvre. Chose incroyable! ce chef-d’œuvre de mécanique, création merveilleuse dont les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et entièrement terminé dans l’espace de trois mois.
M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie.
L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode, qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80 centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se trouvait un échiquier.
Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc., qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et l’on put également voir dans l’intérieur de son corps.
Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre.
Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et deux pour l’échec à la Reine.
Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position désespérée.
Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit trois signes de tête. Le Roi était mat.
--Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait Worousky?
Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la partie.
--Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste.
L’inventeur riait de tout son cœur.
--Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s’écria le Turc, qui, tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la carcasse de l’automate.
M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s’arrêta le premier; il lui manquait une explication.
--Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre invisible?
M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à dissimuler l’automate vivant, avant qu’il pût entrer dans le corps du Turc.
--Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le simulacre d’une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent une place au joueur qui s’y trouvait blotti, pendant que vous examiniez l’intérieur de l’automate.
Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée, Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions d’examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu’en raison de la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement l’échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais le simulacre de monter la machine, ce n’est que dans le but de couvrir le bruit des mouvements de Worousky.
--Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu’il avait parfaitement compris l’explication, quand j’examinais le buffet, mon diable de Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la robe, il était passé dans le buffet. J’avoue franchement, ajouta M. Osloff, que j’ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m’en console en pensant que plus fin que moi s’y serait trouvé pris.
Les trois amis furent aussi émerveillés l’un que l’autre du résultat obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un merveilleux moyen d’évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait pour toujours une existence à l’abri du besoin.
Séance tenante, l’on convint de l’itinéraire à suivre pour gagner promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le voyage. Il fut également convenu que, pour n’éveiller aucun soupçon, on donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.
Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux public une première preuve de son étonnante habileté.
L’affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes:
_Toula, 6 novembre 1777_,
DANS LA SALLE DES CONCERTS,
EXPOSITION D’UN AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS,
INVENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KEMPELEN.
NOTA.--_Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si merveilleuses, que l’inventeur n’hésite pas à porter un défi aux plus forts joueurs de cette ville_.[8]
On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l’envi, mais de forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes.
Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès, il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les plus forts joueurs réunis.
Je n’ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus d’empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi.
Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise, quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de Worousky. La salle entière, y compris les perdants, célébrèrent par des bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs colonnes de louanges et de félicitations à l’adresse de l’automate et de son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement méritée.
M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l’éclat de leur début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la frontière.
La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d’une grande susceptibilité dans les rouages de l’automate, la caisse énorme qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions. Mais ces soins n’avaient d’autre but que de protéger l’habile joueur d’échecs qui s’y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires laissaient circuler l’air dans cette singulière chaise de poste.
Worousky prenait son mal en patience, dans l’espoir de se voir bientôt hors des atteintes de la police moscovite et d’arriver sain et sauf au terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur leur chemin.
Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient arrivés à Vitebsk, lorsqu’un matin Worousky vit entrer brusquement M. de Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré.
--Un affreux malheur nous menace, s’écria le mécanicien d’un air consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait si nous parviendrons à le conjurer! L’impératrice Catherine II ayant appris par les journaux le merveilleux talent de l’automate, joueur d’échecs, désire faire une partie avec lui et m’engage à le transporter immédiatement à son palais. Il s’agit maintenant de nous concerter pour trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur.
Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême.
--Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs de la Czarine sont des ordres qu’on ne peut enfreindre sans danger; nous n’avons donc d’autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur votre merveilleux automate. D’ailleurs, ajouta l’intrépide soldat, avec une certaine fierté, j’avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains cas, la surpasser en intelligence.
--Insensé que vous êtes! s’écria M. de Kempelen, effrayé de l’exaltation du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et qu’il y va de la vie pour vous, et pour moi d’un exil en Sibérie.
--C’est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt, j’en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu’un jour nous pourrons dire que l’impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire, fut abusée par votre génie et vaincue par moi!
M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l’enthousiasme de Worousky, fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois déjà l’occasion d’apprécier l’inflexibilité. D’ailleurs, le soldat avait tant d’autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui faire des concessions, dans l’intérêt de sa propre renommée.
On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et difficile par suite des précautions infinies qu’exigeait le transport de la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de lui pour adoucir la rigueur d’une aussi pénible locomotion.
Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du voyage. Mais quelque promptitude qu’eussent mise les voyageurs, la Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine humeur.
--Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?
--Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse.
--Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de l’incapacité de votre _merveilleuse_ machine.
--Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle. J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons indispensables pour une partie aussi solennelle.
--Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez l’espoir de me faire battre par votre automate.
--Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit respectueusement M. de Kempelen.
--C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?
--Quand il plaira à Votre Majesté.
--S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.
M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses préparatifs pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate, dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.
Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de l’échiquier.
J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.
La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate.
Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure d’engager la partie.
Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa place une pièce avancée par son adversaire.
[Illustration: L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS.]
Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire. Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse, replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité.
Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée.
Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre le proscrit et sa souveraine.
--Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques, dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès. Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère nerveux.
M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait toute la responsabilité.
--Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une explication sur ce qui vient de se passer.
--Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine, pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché.
A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice quitta la salle.
En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit.
L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus.
Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui était impossible de la vendre.
L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa libéralité.
Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs, dont tous les journaux firent mention.
M. Anthon parcourut l’Europe entière, suivi toujours des mêmes succès, mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien Maëlzel, qui l’embarqua pour New-York. C’est sans doute alors que Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l’automate fut loin d’avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur d’échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu’il ne devait plus revoir; il mourut dans la traversée d’une indigestion[9].
Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c’est d’eux que Cronier tenait sa précieuse relique.
Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions d’étude que je pusse désirer.
Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument portant le nom de _Componium_. C’était un véritable orchestre mécanique, jouant des ouvertures d’opéras avec un ensemble et une précision fort remarquables.
Le nom de Componium venait de ce que, à l’aide de combinaisons vraiment merveilleuses, l’instrument improvisait de charmantes variations sans jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu’on le fit jouer de suite. On prétendait qu’il était aussi difficile d’entendre deux fois la même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par le hasard.
Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser la curiosité des amateurs d’harmonie, et dut songer à la retraite, après avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs de bénéfices nets, dans une année.
Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps après, l’instrument fut mis en vente.
Un spéculateur nommé D..., séduit par l’espérance de voir se renouveler pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta l’instrument et le transporta en Angleterre.
Malheureusement pour D..., au moment où cette _poule aux œufs d’or_ arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.
La cour et l’aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et d’industrie, et sur qui D.... comptait pour l’exploitation de cette œuvre d’art, prirent le deuil et, selon l’usage anglais, se cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans spectateurs.
Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à pièce, mis dans des caisses et ramené en France.
D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de droits. Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l’arrêta, et il fut obligé d’en référer au ministre du commerce. En attendant la décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins humides de l’entrepôt. Ce ne fut guère qu’au bout d’un an, et après des formalités et des difficultés sans nombre, que l’instrument rentra dans Paris.
Ce fait peut donner une idée de l’état de désordre, de dépècement et d’avarie où se trouva alors le Componium.
Découragé par l’insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de se défaire de son _improvisateur mécanique_; mais auparavant, il se mit à la recherche d’un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en état. J’ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la douane française, n’avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa patrie.
La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir le moindre renseignement. D..... lui même, n’ayant aucune notion de mécanique, ne pouvait être en cela d’aucun secours; il fallait que l’ouvrier ne s’inspirât que de ses propres idées.
J’entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d’un aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense réparation.
On me rit au nez: l’aveu est humiliant, mais c’est le mot propre. Il faut dire aussi que ce n’était pas tout à fait sans motif, car je n’étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l’instrument en état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer.
Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances.
On trouvera sans doute que j’étais réellement un ouvrier bien conciliant et surtout bien consciencieux. Au fond, j’agissais dans mon intérêt, car cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets d’étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique.
Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m’apporta dans une vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des draps de lit étendus à cet effet sur le carreau.
Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades de pièces dont j’ignorais les fonctions, cette forêt d’instruments de toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d’harmonie, trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d’orgue, grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d’autres échelonnés par grandeur sur tous les tons de l’échelle chromatique, je fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour ainsi dire anéanti pendant quelques heures.
Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir d’excuse, je dois dire que je n’avais jamais vu fonctionner le Componium; tout était donc pour moi de l’inconnu. Ajoutons à cela que le plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de vert-de-gris.
Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je commencer? Et le découragement s’emparant de moi glaçait mon esprit et paralysait mon imagination.
Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l’influence de cet axiome d’Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m’indignai tout à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense travail.
Si je devais n’avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur décrirais, à l’aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais, mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!
Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à tourner la page pour chercher la conclusion d’un chapitre qui menace de tourner au sérieux. Cette pensée m’arrête, et je me contenterai de dire que, pendant une année entière, je procédai du connu à l’inconnu pour la solution de cet inextricable problème, et qu’un jour enfin j’eus le bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres.
Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu’il me plairait de réclamer. Mais quelque sollicitation qu’il me fît, me trouvant satisfait d’un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes déboursés. Et cependant, si élevée qu’eût été la gratification, elle n’eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche au-dessus de mes forces!