‹ Conscience l'innocentChapitre 1 sur 40 · Chapitre 1 Les deux chaumières

Chapitre 1 Les deux chaumières

Sur les limites du département de l’Aisne, à l’ouest de la petite ville de Villers-Cotterêts, engagées dans la lisière de cette magnifique forêt qui couvre vingt lieues carrées de terrain, ombragées par les plus beaux hêtres et les plus robustes chênes de toute la France, peut-être, s’élève le petit village d’Haramont, véritable nid perdu dans la mousse et le feuillage, et dont la rue principale conduit par une douce déclivité au château des Fossés, où se sont passées deux des premières années de mon enfance.

À mesure qu’on avance dans la vie, et qu’on s’éloigne, en réalité, du berceau pour se rapprocher de la tombe, il semble que ces fils invisibles qui rattachent l’homme aux lieux de sa naissance se fassent plus forts et plus invincibles. C’est que le cœur, l’esprit, l’intelligence, tout l’être enfin, réagit contre ce spectre qu’on appelle le temps, qui nous pousse sans cesse en avant d’une main plus forte et d’une impulsion plus sensible, comme si notre vie suivait une pente, et que, selon les lois de la pesanteur, elle roulât plus rapide vers la fin que vers le commencement ; alors on se retourne éploré ; on crie, on se cramponne à tout ce que l’on rencontre sur la route ; puis, comme tout ce que l’on rencontre suit la même pente, entraîné par le même tourbillon, l’on sent que toute résistance est inutile et désespérée ; l’on tend les bras vers les objets lointains qui brillent à l’horizon matinal comme aux dernières flammes du couchant, blanchissent parfois, à l’horizon opposé, les murailles d’une humble petite maison, ou enflamment les vitres d’un orgueilleux et splendide château.

La vie de l’homme se sépare en deux phases bien distinctes : les trente-cinq premières années sont pour l’espérance ; les autres sont pour le souvenir.

Puis il s’opère encore un autre mirage dans ce désert que l’on vient de parcourir et où les oasis se font de plus en plus rares ; c’est que les objets qui ont frappé la vue du corps au commencement du chemin, quand on marchait la tête haute et les bras ouverts à la suite de cette belle et fugitive déesse qu’on appelle l’espérance, objets auxquels on a fait attention à peine, objets qu’on a laissés insoucieux sur la route, qu’on a méprisés comme trop obscurs, qu’on a dédaignés comme trop humbles ; c’est que ces objets, du moment où l’on a franchi la ligne intermédiaire, du moment où l’on ne vit plus par l’espérance, mais par le souvenir, où cependant l’on continue de marcher, parce que la devise de la vie est le mot Marche ! mais où l’on marche le front incliné et les bras pendants ; c’est que ces objets, disons-nous, reparaissent peu à peu à la vie de l’âme, et que, comme l’âme les apprécie, fille du ciel, tout au contraire de ce que les a jugés l’orgueil, qui est un enfant de la terre, leur obscurité devient lumière, leur humilité devient grandeur, si bien qu’on aime ce que l’on méprisait, qu’on admire ce que l’on a dédaigné.

Voilà pourquoi, au lieu d’aller toujours en avant, considérant selon les caprices de mon esprit ou les écarts de mon imagination, cherchant des types nouveaux, créant des situations étranges et inconnues, voilà pourquoi je reviens parfois, en pensée du moins, sur cette route battue, sur mon enfance, où je retrouve la trace de mes pieds plus petits, de mes pas moins écartés, près des pas bien-aimés de ma mère qui se sont mesurés aux miens, depuis le jour où mes yeux se sont ouverts jusqu’à celui où les siens se sont fermés, me laissant aussi triste et aussi isolé par son absence que le dut être le jeune Tobie lorsque fut remonté au ciel l’ange qui l’avait conduit par la main jusqu’à la rivière merveilleuse dont Moïse a oublié de nous dire le nom.

Eh bien ! aujourd’hui, je vais vous dire ce que je vois au commencement de cette route, un peu au-delà du village d’Haramont, sur la première pente de ce chemin qui, en descendant toujours, conduisait au petit château des Fossés.

Ce sont deux chaumières bâties chacune sur l’un des côtés de la route et séparées par cette route seulement ; s’ouvrant l’une sur l’autre, porte en face de porte, fenêtre vis-à-vis de fenêtre, souriant toutes deux sous les rayons d’or du soleil ; l’une ceinte d’un cep de vigne, la couronnant de son diadème de pampres, l’autre entièrement vêtue d’un lierre gigantesque qui, après avoir recouvert son toit comme un manteau, verdissait sa muraille comme une robe.

Deux familles habitaient ces deux maisons.

Une de ces familles se composait d’un vieillard de soixante et dix ans, d’une femme de trente-huit, sa bru, et d’un garçon âgé de seize ans, son petit-fils.

Elle était complétée par un gros chien de la race de ceux du saint-bernard, par un âne et par un bœuf.

Celle-là habitait la maison bâtie sur le côté gauche du chemin.

L’autre famille, égale en nombre quant aux individus, mais moins nombreuse quant aux animaux, se composait d’une mère, de sa fille et de son fils. La mère avait trente-six ans, la fille seize, le garçon cinq.

Une vache solitaire, placée dans une étable en face d’un râtelier toujours plein d’herbe fraîche, répondait en beuglant, le cou tendu et les naseaux fumant, au bœuf, son voisin, toutes les fois qu’il plaisait à celui-ci de lui demander de ses nouvelles par ses mugissements.

Peut-être le lecteur, s’il est citadin surtout, s’il n’a point vécu de cette douce et patriarcale vie des champs, s’étonnera-t-il de me voir mettre au nombre des membres d’une famille chrétienne un chien, un âne, un bœuf et une vache.

Mais je lui dirai : Ami, vous êtes trop sévère pour les humbles de la création. Je sais bien que la bénédiction de l’Église ne les atteint pas ; je sais bien qu’ils n’ont point part au salut, qu’ils restent hors de la loi chrétienne comme païens et comme impurs ; que l’Homme-Dieu, mort pour l’homme, n’est pas mort pour eux ; que l’Église, qui ne leur reconnaît pas d’âme, ne leur permet de franchir son seuil pour recevoir la bénédiction universelle que pendant l’anniversaire de cette sainte nuit de Noël où Notre-Seigneur, type de toute humilité, voulut naître dans une crèche à brebis, entre un âne et un bœuf. Mais rappelez-vous l’Orient, qui a adopté cette croyance que l’animal est une âme endormie ou enchantée ; mais rappelez-vous l’Inde, cette mère majestueuse et grave de notre Occident disputeur, elle va vous raconter comment la poésie a été révélée à son premier poète : il voyait, cœur pensif, âme préoccupée, voltiger deux colombes ; il admirait la grâce de leur vol et la rapidité de leur poursuite amoureuse. Tout à coup, une flèche part d’une main cachée, traverse l’air en sifflant, et va frapper un des deux oiseaux. Alors il verse des larmes de pitié, ses gémissements, se mesurant aux battements de son cœur, prennent un mouvement rythmique. La poésie naît, et, depuis ce jour, les vers, mélodieuses colombes, volent deux par deux par toute la terre. Mais rappelez-vous Virgile, le poète profond et tendre, écoutez-le. Quand il pleure la guerre civile dépeuplant les champs paternels, quand il plaint les bergers forcés de quitter leurs douces prairies, n’a-t-il pas aussi, dans sa vaste pitié de tant de malheurs, une larme pour ces grands bœufs blancs aux longues cornes dont les races disparues ont fécondé l’Italie ? Écoutez-le quand il compatit aux douleurs de Gallus, le poète consulaire, de Gallus son ami. À la suite des dieux qu’il a amenés pour le consoler de son amour fatal, ne lui montre-t-il pas ses brebis qui se tiennent tristes et bêlantes autour de lui, et ne s’écrie-t-il pas, dans cette langue mélodieuse qui l’a fait appeler le cygne de Mantoue : « Humbles brebis, elles ne te dédaignent point ! Ne les dédaigne pas, ô divin poète ! »

Puis, passant de l’Antiquité au Moyen Âge, rappelez-vous cette charmante et miséricordieuse légende de Geneviève de Brabant. La femme, dénoncée par un traître, est repoussée par l’époux ; une biche prête son antre à la mère et donne son lait à l’enfant ; l’animal, qui a oublié que l’orgueil de l’homme l’a chassé de la grande famille humaine, recueille la famille. Une innocente biche des bois sauve la mère et l’enfant innocents. Le secours vient de l’humble, le salut vient du petit.

Rappelez-vous ce manuscrit de Saint-Gall, qui nous apprend comment on doit rappeler les abeilles fugitives, et dites-moi si jamais prière plus douce et plus touchante fut adressée à une créature intelligente que cette prière adressée à la reine du petit royaume ailé : « Je t’adjure, ô mère des abeilles ! par le Dieu roi du ciel et par le Rédempteur de la terre, fils de Dieu, je t’adjure de ne voler ni loin ni haut et de revenir le plus vite possible à ton arbre ; là, tu te grouperas avec tes enfants et tes compagnes, et là vous trouverez un bon vase préparé par moi où vous travaillerez au nom du Seigneur. »

Le paysan ne pense pas comme vous, hommes des villes. Les animaux prennent immédiatement leur place dans la famille rustique après le dernier né de la famille, comme dans les nobles maisons saxonnes les petits parents s’assoient au bas bout de la table ; en Bretagne, encore aujourd’hui, ils ont leur part de la joie ou de la tristesse des familles : dans les joies, on les couronne de fleurs, dans la tristesse, on les habille en deuil. Pourquoi donc les repousserait-on du deuil ou de la joie, ces chevaux d’Achille qui pleurent la mort de leur maître, et ce chien d’Ulysse qui expire en voyant le sien ?

Regardez l’air intelligent des uns, l’air doux et rêveur des autres ; ne comprenez-vous pas qu’il y a un grand mystère entre eux et le Seigneur ? mystère que l’Antiquité entrevit peut-être le jour où Homère écrivit la fable de Circé. En effet, ce corbeau au cri mélancolique qui vit trois siècles, c’est-à-dire quatre âges d’homme, ne veut-il point par ce cri parler du passé triste et sombre comme son plumage ? L’hirondelle qui vient du Sud n’a-t-elle rien à nous apprendre sur ces grands déserts où ne peut pénétrer le pas de l’homme et que son vol a franchis ? L’aigle qui lit dans le soleil, le hibou qui voit dans l’obscurité ne savent-ils pas mieux que nous ce qui se passe, l’un dans le monde du jour, l’autre dans le monde de la nuit ? Enfin, ce grand bœuf qui, sous le chêne, rumine les pâles herbes, pourrait-il avoir ces longues rêveries et ces gémissements plaintifs si aucune pensée ne traversait son esprit, s’il ne se plaignait à Dieu peut-être de l’ingratitude de l’homme, ce frère supérieur qui le méconnaît ?

L’enfant, cette fleur du genre humain, n’est pas si injuste que l’homme ; il parle aux animaux comme à des amis et à des frères, et ceux-ci, dans leur reconnaissance, lui répondent. Voyez ensemble un jeune animal et un jeune enfant, écoutez les sons inarticulés qu’ils échangent au milieu de leurs jeux et de leurs caresses, et vous serez tenté de croire que l’animal essaie de parler la langue de l’enfant, et l’enfant celle de l’animal. À coup sûr, quelle que soit la langue qu’ils parlent, ils s’entendent et se comprennent, ils échangent ces idées primitives qui disent plus de vérités sur Dieu peut-être que n’en ont jamais dit Platon et Bossuet.

Et maintenant, revenons à ces deux chaumières et essayons de faire faire connaissance à nos lecteurs avec les bons paysans par lesquels elles sont habitées.

q

Page 1