Chapitre 42 Conclusion
Conscience était resté immobile avec sa croix à la main, et Mariette avec son or dans son tablier.
Bastien trépignait de joie, s’arrachait les cheveux de bonheur.
— Oh ! nom d’un nom ! s’écriait le hussard. Vive l’empereur ! mille noms d’un nom !… c’est le plaisir, comme on disait au rrrégiment !
Le reste de la population regardait cette scène.
Les uns pleuraient, les autres riaient.
Conscience sentit qu’on lui frappait sur l’épaule. Il secoua la tête comme pour sortir d’un rêve et se retourna.
C’était le même huissier Demay qui n’avait pas voulu poursuivre le père Cadet et qui lui avait donné gratis de si bons conseils.
— Allons, allons, dit-il, il ne s’agit point ici de perdre son temps. Puisque le bon Dieu a fait un miracle en votre faveur, utilisons vite le miracle. Nous n’avons plus que trois jours avant celui de la vente. Il s’agit de faire des offres réelles au cousin Maniquet. Donnez-moi douze cents francs ; je me charge de tout, frais et capital, et courez vite porter la bonne nouvelle et le reste de la somme au père Cadet.
— Oh ! oui, s’écria Conscience ; mais Bastien… Bastien d’abord… Où es-tu, Bastien ? où es-tu ?
Et il étendit les bras comme un homme ivre et près de tomber.
— Me voilà ! s’écria le hussard en se jetant sur la poitrine de son ami.
Tous deux se tinrent embrassés pendant cinq minutes sans pouvoir se séparer et sanglotant de joie.
Puis vint le tour de Mariette.
— Et moi, monsieur Bastien, dit la jeune fille, est-ce que vous ne m’embrasserez pas aussi ?
— Moi !… ne pas vous embrasser quand vous me l’offrez ?… mille noms d’un nom ! plutôt deux fois qu’une, mademoiselle Mariette.
Et il appliqua sur les joues humides de larmes de la jeune fille deux gros et bruyants baisers.
Cette première expansion du cœur accomplie par la reconnaissance, il était temps de songer à la proposition de maître Demay.
On entra chez le maître de poste. On compta soixante napoléons au brave huissier qui, comme il l’avait dit, se chargea de toutes les démarches, et l’on s’assura qu’il restait encore deux cent cinquante beaux et bons napoléons, c’est-à-dire cinq mille francs.
C’était une fortune.
— Allons, allons, dit Bastien, emboîtons le pas et regagnons Haramont au petit galop. Il y a là-bas des gens qui pleurent de chagrin tandis qu’ici nous pleurons de joie.
— Ce cher Bastien, dit Conscience, il pense à tout.
— Oh ! oui, dit Mariette, et il est si bon… si bon… que je lui demanderai quelque chose…
— À moi ? s’écria Bastien, à moi ?… Oh ! mademoiselle Mariette, vous êtes bien sûre que c’est arrangé d’avance. Mille noms d’un nom ! ce sera le plaisir, comme on disait au rrrégiment !
— C’est bien. Je retiens votre parole, Bastien. Et maintenant, Conscience, à Haramont… à Haramont !
Et les deux enfants se mirent à courir joyeusement vers le parc, tandis que Bastien les suivait en criant :
— Et moi donc ! et moi donc !… Mille noms d’un nom ! vous m’oubliez…
Bastien était venu en un quart d’heure d’Haramont. Le retard qu’apporta Mariette fit que Bastien et les deux jeunes gens mirent vingt minutes au retour.
En arrivant en vue de la chaumière, Mariette s’arrêta. L’émotion l’étouffait.
Elle fouilla dans ses poches et voulut donner l’or à Conscience.
Mais Conscience, posant sa main sur la sienne :
— Tu es l’ange de la maison, dit-il ; à toi de remplir ta mission.
— Merci, dit Mariette.
Ils regardèrent alors autour d’eux : Bastien avait disparu. Le rude garçon qui, sous une enveloppe grossière, cachait la délicatesse du cœur, avait compris qu’assister à la rentrée de Conscience et de Mariette dans la chaumière, c’était venir prélever sa part de remerciements.
Les deux jeunes gens se regardèrent en souriant, et tous deux en même temps murmurèrent :
— Bon Bastien !
Puis ils reprirent leur course vers la chaumière.
Bernard, moins délicat que Bastien, les y avait déjà devancés, et, par la joyeuseté de ses bonds et l’agitation de sa queue, semblait se proclamer comme un messager de bonne nouvelle.
Cette allégresse de Bernard, dont l’intelligence était si connue, inspira un certain étonnement dans la maison ; Madeleine ferma le livre de prières où elle lisait ; le père Cadet, qui faisait semblant de dormir pour n’avoir pas besoin de parler, rouvrit les yeux et regarda avec surprise le groupe joyeux qui succédait à Bernard sur le seuil de la porte.
Conscience alla se jeter au cou de Madeleine.
Mariette s’avança vers le vieillard.
— Tendez les deux mains, grand-père, dit-elle.
— Pour quoi faire ? dit le vieillard en secouant la tête incrédule et morose.
— Tendez-les toujours.
Le père Cadet obéit comme eût fait un enfant boudeur.
Mariette fouilla à sa poche et versa une poignée d’or dans les deux mains du vieillard, qui les rapprocha instinctivement et avec un cri.
Puis elle ne versa une seconde.
Puis une troisième.
Et cela au grand ébahissement de Madeleine, qui s’était levée et qui regardait, et de dame Marie qui, voyant revenir les deux enfants, avait traversé la route et, au son de cet or, était demeurée stupéfaite devant la porte.
— Mais qui t’a donné tout cet or, Mariette ? s’écria le vieillard. Mon Dieu, mon Dieu ! est-ce que je rêve ?
— Non, grand-père, c’est la réalité, regardez-le, faites-le sonner ; c’est de bon or, de l’or véritable.
— Mais je te demande qui te l’a donné.
— Demandez à Conscience, grand-père, répondit Mariette, qui voulait laisser au jeune homme quelque chose à dire.
— L’empereur, grand-père, l’empereur lui-même !
— L’empereur ? s’écrièrent à la fois le père Cadet, Madeleine et dame Marie.
— Et aussi cette croix, dit Conscience, cette croix qu’il a détachée de sa poitrine et que j’ai désormais le droit de mettre sur la mienne.
— Oh ! là, là ! voilà encore la tête qui me tourne.
— Grand-père !
— Oh ! il n’y a pas de danger, cette fois-ci, c’est de joie… Mais nous allons donc avoir de quoi payer le cousin Maniquet ?
— Le cousin Maniquet est payé, grand-père.
— Mais la terre ?
— La terre ne sera pas vendue.
— Mais cet or ?
— Cet or, c’est à vous, grand-père, pour en acheter d’autres et pour vous assurer une vieillesse tranquille.
Le vieillard serra l’or contre sa poitrine et fit trois pas pour l’aller enfermer dans sa cachette, mais il s’arrêta.
— Non, dit-il en secouant la tête, non, mes enfants, cet or, c’est votre dot, comme la terre est votre héritage ; reprenez cet or, et ayez bien soin de la terre. On dit que c’est l’homme qui fait la terre, et moi, tout au contraire, je dis : « C’est la terre qui fait l’homme. » Seulement, ajouta le père Cadet, vous me laisserez tous les jours lui faire une visite, à cette terre bien-aimée, et quand je ne pourrai plus y aller moi-même, eh bien, mes enfants, vous m’y porterez.
— Oh ! oui, oui, grand-père, s’écrièrent à la fois Conscience et Mariette.
Puis, tombant à genoux :
— Et maintenant, dirent-ils, bénissez vos enfants, grand-père ; car, de ce jour, ils sont unis pour l’éternité, et, fiancés dans la douleur, ils se marieront dans la joie.
Le père Cadet leva ses deux mains, la gauche comme la droite ; puis il abaissa la droite sur la tête de Conscience et la gauche sur celle de Mariette.
— Oh ! nom d’un nom ! s’écria Bastien paraissant à son tour sur le seuil de la porte, comme vous bénissez bien, père Cadet… ça en fait venir l’eau à la bouche !
— Bonjour, monsieur Bastien et la compagnie, dit le père Cadet en saluant le hussard d’un signe de tête ; ah ! vous voyez de pauvres gens bien heureux.
— Sans compter que c’est à Bastien que nous devons notre bonheur, grand-père.
— Comment cela ? demanda le vieillard.
Alors, tandis que Conscience racontait au père Cadet et aux deux femmes ce qui s’était passé, Mariette alla prendre le bras de Bastien.
Et, quand Conscience eut terminé son récit, fixant sur Bastien un regard plein de supplications :
— Monsieur Bastien, lui dit tout bas Mariette, vous vous rappelez que j’ai une prière à vous adresser !
— Dites, mademoiselle Mariette, oh ! dites, fit Bastien en essuyant ses yeux tout mouillés de larmes.
— Monsieur Bastien, reprit Mariette en redoublant la douceur de sa voix et la séduction de son regard, monsieur Bastien, est-ce que vous n’épouserez pas un jour la pauvre Catherine ?
Bastien ne s’attendait évidemment pas à la demande : il écarquilla les yeux, mordit sa moustache, réfléchit, et parut prendre sa résolution.
— Eh bien, soit, dit-il, j’y consens, puisque ça peut vous faire plaisir, mademoiselle Mariette…
— Oh ! fit la jeune fille joyeuse.
— Mais à une condition…
— Laquelle ?
— C’est que c’est vous, mademoiselle Mariette, qui lui attacherez sur le front la couronne d’oranger.
— Je ne demande pas mieux, Bastien, s’écria la jeune fille ; seulement, je ne comprends pas…
— Ah ! vous ne comprenez pas ? Eh bien ! je vais vous faire comprendre, ou plutôt, non, c’est inutile que vous compreniez… Conscience vous expliquera cela plus tard. Mais, quand ce sera vous qui lui aurez attaché la couronne, s’il y a dans tout le village un seul gaillard qui se permette le plus petit mot sur le passé, mille noms d’un nom ! s’écria le hussard en frappant sur son sabre, ce sera le plaisir, comme on disait au rrrégiment !
Le même soir, le père Cadet alla tout seul, sans l’aide de personne, faire une visite à sa terre, et en rapporta un épi qui contenait soixante et dix grains de blé.
Il en avait trouvé un autre plus beau encore ; mais comme, en revenant, il avait rencontré le cousin Maniquet, il lui avait annoncé la nouvelle que, à l’heure qu’il était, l’argent devait être versé chez maître Niguet, et il lui avait donné ce second épi comme un échantillon de ce que serait la prochaine récolte.
Un mois après, jour pour jour, deux couples se présentaient à l’autel de l’église d’Haramont pour y recevoir la bénédiction nuptiale : c’étaient Conscience et Mariette, Bastien et Catherine.
Madeleine avait demandé et obtenu que la messe fût dite à la chapelle où se trouvait ce beau tableau de Jésus appelant à lui les petits enfants.
Le village tout entier assistait à la pieuse cérémonie et reconduisit les quatre nouveaux mariés à la chaumière du père Cadet, où devait avoir lieu le repas de noces, auquel participèrent, par une herbe plus fraîche, Tardif et la vache noire ; par un picotin d’avoine, Pierrot, et par tous les reliefs du dîner, Bernard.
En rentrant de l’église et en repassant le seuil de sa chaumière, Conscience, souriant, posa sa main sur l’épaule du père Cadet, et, avec sa voix douce et son regard inspiré :
— Vous voyez bien, grand-père, lui dit-il, que, dans ce petit coin du ciel où vous ne voyiez rien, il y avait quelque chose.
— Tu as raison, mon enfant, répondit le père Cadet, il y avait Dieu.
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1.La faîne est le fruit du hêtre et contient une huile infiniment meilleure que celle de la noix ou de l’œillette, et qui, lorsqu’elle est fraîche, est presque aussi douce que l’huile d’olive.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.