II
M. Gustave Kahn caractérise très heureusement en ces termes l’École symboliste :
« Le Parnasse est la dernière période du Romantisme. Le Symbolisme est la résultante du Romantisme en son évolution. Le Romantisme a donné avec le Parnasse sa floraison dernière, en sa forme maintenue, et il s’est mué en Symbolisme en léguant au Symbolisme son appétit de nouveauté, sa recherche d’un coloris neuf, sa tendance à l’évolution rythmique, c’est-à-dire son essence même. » Et, qu’on le veuille ou non, la chose est très vraie. On a beaucoup ridiculisé les Symbolistes. On ne leur a épargné ni le mépris ni les injures. En réalité, on a été souverainement injuste à leur endroit. Et je suis d’autant plus à mon aise pour le déclarer, que je n’appartiens pas à leur groupe. Mais je n’apprécie pas moins hautement leurs tentatives dont plusieurs ont abouti à un éclatant résultat. La plupart du temps, d’ailleurs, ceux qui attaquent les Symbolistes ne les ont pas lus. Ils ignorent les Palais nomades de M. Gustave Kahn qui contiennent des poèmes d’un sens exquis, tels ces Paysages de Provence que je ne puis parcourir sans émotion, malgré qu’en vers libres. Ils ignorent Verhaeren et ses Villes Tentaculaires, ses adorables Petites Légendes et son récent recueil, les Forces Tumultueuses, tout plein d’un bruit de villes, d’un choc de métaux et d’activité industrielle, mais où l’on trouve aussi des vers comme ceux-ci :
Dès le matin, par mes grandes routes coutumières
Qui traversent champs et vergers,
Je suis parti clair et léger
Le corps enveloppé de vent et de lumière.
Je vais je ne sais où ; je vais, je suis heureux…
Les bras fluides et doux des rivières m’accueillent ;
Je me repose et je repars
Avec mon guide : le hasard
Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.
Les mêmes détracteurs des Symbolistes affectent surtout un dédain suprême pour Vielé-Griffin dont les Cygnes, la Chevauchée d’Yeldis et le dernier livre, l’Amour sacré, avec ses légendes de Sainte Agnès ou de Sainte Julie sont de pures beautés. D’Henri de Régnier, ils n’admettent que ses vers réguliers, alors que les pages des Roseaux de la Flûte, d’Aréthuse, de Tel qu’en songe, de la Corbeille des heures et des poèmes comme le Sang de Marsyas et Pan, parmi bien d’autres de la Cité des Eaux, contiennent des strophes dans lesquelles le défaut de rythme classique ne diminue pas un instant l’harmonie et l’inspiration.
Toutes ces œuvres, pour n’être pas rimées, n’en ont pas moins une poésie charmante, si, par ce nom, l’on entend le don d’exprimer d’une manière rare des idées, ou de décrire des paysages au moyen d’images choisies ; et aussi, selon la belle expression de Diderot : tout ce qu’il y a d’élevé, de touchant dans une œuvre d’art, dans le caractère ou la beauté d’une personne ou même dans une production naturelle. Personne ne l’a montré avec plus de clarté que M. Léon Vannoz en deux études intéressantes sur la Prose et la Poésie.
Quand on se sert du terme de poésie, on le fait souvent avec une confusion regrettable. Dans notre langue, le vers et la prose ne sont pas toujours deux langages différents. Il n’y a pas que les poèmes qui soient poétiques. À ce compte-là tous les vers devraient l’être. Or, on sait assez combien de poèmes n’ont de vers que le nom. Ce n’est pas du nombre de syllabes que dépend la poésie. Certaines pages de Chateaubriand, de Jean-Jacques Rousseau, de Loti, l’emportent de beaucoup, à cet égard, sur de pénibles assemblages de rimes. Si l’on est charmé, à juste titre, par des vers comme ceux-ci :
La fille de Minos et de Pasiphaé,
ou
L’effigie aux yeux clos de quelque grand destin ;
on ne peut qu’être désagréablement affecté par le vers suivant :
Ôpère de famille, ô poète, je t’aime !
ou encore,
Elle est charmante, elle est charmante, elle est charmante.
Gardons-nous de condamner trop vite ce que nous ne comprenons pas toujours. « N’ayons pas ce dédain qui, chez un particulier comme chez un peuple, marque ordinairement peu de lumière », a dit excellemment Raynal dans son Histoire philosophique.
Le dédain est, du reste, une arme ridicule. Il ne faut pas traiter comme une chose sans importance l’école des Symbolistes. Elle a produit de belles œuvres. Elle peut parfaitement en produire de nouvelles encore. Il y a place pour tout le monde sous le soleil. Le seul inconvénient du Symbolisme, c’est qu’il réclame, de la part de ses adeptes, un talent spécial, cette sorte d’aptitude à « l’évolution rythmique » dont il vient d’être parlé. Or, cette aptitude, tout le monde ne l’a pas… Et dans ce cas-là, sous peine d’un piteux échec, il est inutile de chercher à l’acquérir. Sunt quos curriculo…
Il en est qui avec le vers libre, avec le vers sans les entraves prosodiques coutumières, sentent leur souffle grandir ainsi que l’inspiration. J’estime, pour ma part, que n’importe qui peut apprendre à rimailler tant bien que mal, selon les règles traditionnelles, mais non point à composer des poèmes comme ceux de Kahn, de Régnier ou de Vielé-Griffin. C’est qu’il ne s’agit pas là, comme on s’est plu à le répéter trop souvent, d’une simple question de phrases à écrire en lignes plus ou moins égales, mais bien de l’inspiration même. La rime, à la rigueur, remplace jusqu’à un certain point l’inspiration ou le talent. Or, il n’en est pas de même des poèmes en vers libres où l’intérêt doit porter, en quelque sorte, tout le poids de l’attention qui n’est ni bercée ni distraite par la cadence des sons rimants.
Mais il en est aussi pour qui le moule exact du vers est la source même de leur talent et la raison même d’écrire. Ceux-là ne regardent pas le Parnasse de travers. Et pourtant, l’intransigeance de ses représentants les effraye. Ils se demandent si l’on ne pourrait pas apporter aux antiques règles certains tempéraments capables, tout en respectant la charpente du vers, d’améliorer, de renouveler, d’enrichir l’inspiration poétique par le déplacement de la césure, l’emploi de rimes nouvelles, l’inobservance des rimes alternatives, enfin par l’admission de certains hiatus, si heureusement employés jadis, au temps de Ronsard.