Télécharger la suite :
1.Jean Croce, de Chioggia, seizième siècle.
1.Si vous écoutez attentivement les joueurs de cornemuse qui font le métier de ménétriers dans nos campagnes du centre de la France, vous verrez qu’ils ne savent pas moins de deux on trois cents compositions du même genre et du même caractère, mais qui ne sont jamais empruntées les unes aux autres ; et vous vous assurerez qu’en moins de trois ans, ce répertoire immense est entièrement renouvelé. J’ai eu dernièrement avec un de ces ménestrels ambulants la conversation suivante : « Vous avez appris un peu de musique ? – Certainement j’ai appris à jouer de la cornemuse à gros bourdon, et de la musette à clefs. – Où avez-vous pris des leçons ? – En Bourbonnais, dans les bois. – Quel était votre maître ? – Un homme des bois. – Vous connaissez donc les notes ? – Je crois bien ! – En quel ton jouez-vous là ? – En quel ton ? Qu’est-ce que cela veut dire ? – N’est-ce pas en ré que vous jouez ? – Je ne connais pas le ré. – Comment donc s’appellent vos notes ? – Elles s’appellent des notes ; elles n’ont pas de noms particuliers. – Comment retenez-vous tant d’airs différents ? – On écoute ! – Qui est-ce qui compose tous ces airs ? – Beaucoup de personnes, des fameux musiciens dans les bois. – Ils en font donc beaucoup ? – Ils en font toujours ; ils ne s’arrêtent jamais. – Ils ne font rien autre chose ? – Ils coupent le bois. – Ils sont bûcherons ? – Presque tous bûcherons. On dit chez nous que la musique pousse dans les bois. C’est toujours là qu’on la trouve. – Et c’est là que vous allez la chercher ? – Tous les ans. Les petits musiciens n’y vont pas. Ils écoutent ce qui vient par les chemins, et ils le redisent comme ils peuvent. Mais pour prendre l’accent véritable, il faut aller écouter les bûcherons du Bourbonnais. – Et comment cela leur vient-il ? – En se promenant dans les bois, en rentrant le soir à la maison, en se reposant le dimanche. – Et vous, composez-vous ? – Un peu, mais guère, et ça ne vaut pas grand-chose. Il faut être né dans les bois, et je suis de la plaine. Il n’y a personne qui me vaille pour l’accent ; mais pour inventer, nous n’y entendons rien, et nous faisons mieux de ne pas nous en mêler. »
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.