‹ Contes à la bruneChapitre 10 sur 17 · L'AGE D'OR

L'AGE D'OR

Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours, ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles, comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres, par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis des purs esprits n'est pas le mien.

Oui, paradis! C'était un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au détour profond d'une allée, un morceau du paradis qu'avait oublié de garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant, de droite et de gauche, c'était bien octobre avec ses tons jaunes ou pourprés qui sont comme la couleur des déclins. C'était une débauche d'ocre sur la grande palette de la nature, très clair aux branches frémissantes des peupliers, plus foncé sur les masses plus denses des autres essences. Mais partout la brûlure des étés prête à s'envoler aux premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sèches. On eût dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnés avait été promené sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrêt dont est atteint tout ce qui doit périr. Certes, il y avait beaucoup de mélancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel éclat et quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un féerique embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulée de métal scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des lumières couraient sur toutes les arêtes vives ou s'étendaient, par ondées, sur les plaines.

--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup, rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie.

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Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte, une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons. La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes; tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé caresser la chimère.... L'homme seul était resté de toutes les bêtes, l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable, pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies, emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés, sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce, l'_alma parens_ antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.

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Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé. Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera, faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là, plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des choses.... Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues. Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis biblique à nos fils éperdus!

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CHOSES D'AMOUR

Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses blessures par les dernières flèches du soleil couchant.

Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne mirent que le ciel.

Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrénéens au bord de l'Ariège, où je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savouré la douceur amère, sous l'oeil attendri des étoiles qui, toujours, ont des larmes pour les amoureux!

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Vous rêviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel lien mystérieux dont la Poésie grecque a cherché l'image dans le tableau gracieux de la naissance de Vénus. J'aime mieux, pour ma part, la fable d'ève foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de son berceau. Il fallait l'épanouissement des jardins à la première apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur les lèvres lesquels y sont demeurés depuis ce temps-là. Et, cependant, la mer fait penser à la femme et la femme fait penser à la mer.

La trahison vous fit parentes éternelles. Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond! Le mensonge du ciel habite vos prunelles, Double abîme d'azur où notre espoir se fond.

Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gardé quelque chose dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux où la pensée sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous attirent vers les irréparables naufrages du coeur. Oui, les vôtres, madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures innomées et, dans leur verte transparence, sans cesse traversée d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont l'insensible océan berce les prières inutiles et les désespoirs silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre regard, et souvent il y passe des éclairs d'épée comme lorsque le flot s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace glauque est sillonné.

Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie éternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils amants, pas plus que vos cruautés n'ont pu décourager ma tendresse. Le grand symbole de la beauté toujours adorée et pardonnée est fait pour vous séduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunité!

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Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constellé et les souffles tout parfumés de l'âme des bruyères; vous m'avez avoué le charme mystérieux et pervers peut-être que la Mer avait pour vous. Ainsi nous sommes-nous séparés sans que mon âme se soit, un seul instant, éloignée de vous qui êtes, pour elle, comme une de ces patries qu'on emporte partout où l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et soupirer la flûte du pâtre. Vous vous êtes bercée sans doute, au bruit monotone et profond des vagues à l'heure où les dernières voiles semblaient à peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer. Que m'avez-vous gardé de vous dans ces heures de rêveries? Comme les barques lointaines qui s'enfonçaient dans les brumes rougies par le couchant, votre pensée a-t-elle, par delà l'horizon incendié, tenté l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'espérer et je devrais vous dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouvé des oublis charmants au caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a fait tout d'abord un être désarmé devant vous. Devant le magnifique panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une floraison de lis, des vallées profondes le long desquelles les grandes ombres pendaient comme des chevelures, des ravins où l'eau se brisait avec des clameurs et de grandes colères d'écume, savez-vous où s'en allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette tranquille allée du bois où, pour la première fois, votre main s'est posée sur mon bras, vers ce paysage à demi parisien qui fut le décor de mes premières et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la toilette que vous portiez ce jour-là? Nous aimons le bleu, tous les deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-être est-ce ce goût qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient légèrement sur le sable humide des premières fraîcheurs de l'automne! Ils dictaient un rythme nouveau à mon coeur qui leur fut un docile écolier. Un frisson de rouille passait déjà sur les feuilles et vous vous sentiez toute triste du déclin des dernières roses.

Car vous avez pour les fleurs toutes les pitiés que vous n'avez pas pour moi! Nous suivions une toute petite allée, tandis que tout près, dans une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre voix. Oui, ma chère, voilà tout ce que j'ai rêvé devant le grandiose paysage des Pyrénées: cette allée dont un soleil déjà pâle de septembre traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de gazons étaient brûlées et piétinées, cette petite allée du bois où je respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que vous ne le sentîtes même pas.

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